WeRead Powered by ReaderPub
Excelsior: Roman parisien cover

Excelsior: Roman parisien

Chapter 35: V L'OBSESSION
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative follows Jacques de Mérigue, a brilliant but headstrong youth from a poor, devoted family whose literary and scientific talents alternate with rebellious impulses. After academic success and a short-lived government post, his uncompromising royalist views bring dismissal and precarious poverty. Family conversations and domestic scenes reveal conflicting responses—practical concern, devout resignation, and proud political fervor—while the protagonist seeks consolation in poetry and expansive dreams of power. The work examines ambition, honor, social decline, and the clash between idealism and material necessity in Parisian life.




DEUXIÈME PARTIE

LE MÉPRIS DE L'HOMME

Coeur trop haut.




I

LA SALLE DU PRÉ AUX CLERCS

«A bas le calotin! A l'eau le Jésuite! A la lanterne Torquemada! Enlevez-le! Sus à Basile! Mort au corbeau! A la guillotine le ci-devant!»

Tels étaient les cris, accompagnés d'autres imprécations moins convenables, qui accueillaient, au cours d'une réunion d'autonomistes, en l'illustre salle du Pré aux clercs, l'apparition inattendue de Jacques de Mérigue à la tribune. L'estrade était occupée par plusieurs notabilités du parti radical où l'on remarquait, entre autres intelligences lumineuses, les citoyens Troubault et Baroudier, représentants de Paris. Cette assemblée, annoncée depuis plusieurs jours par les journaux cramoisis à grands renforts de tamtams et de grosse caisse, avait pour but la formation d'un comité de la libre-pensée au milieu du quartier le plus religieux de la capitale. Naturellement tout ce que la clientèle des salles Levis, Graffard et autres, renferme d'escarpes et de tire-laine, s'était donné rendez-vous ce jour-là au local du Pré au Clercs. On avait défié par avance les réactionnaires et les aristos de se présenter à la séance, et Mérigue, accompagné du baron de Sermèze et de quelques autres vaillants, avait relevé le gant et profité d'une bourde expectorée par le président, le citoyen Troubault, pour réclamer la parole et se précipiter à la tribune. De grossières protestations s'étant élevées aussitôt, l'ancien candidat avait salué la foule, hurlante de l'exclamation un peu risquée de «Vivent les Jésuites» qui avait déchaîné l'ouragan dont un bien faible écho est reproduit en tête de ces lignes. Jacques ne se laisse point intimider; il fait d'héroïques efforts pour permettre à sa voix de dominer le tumulte, mais l'auditoire appelle le brouhaha des bancs et des cannes à la rescousse des beuglements.

Le président Troubault somme l'orateur d'évacuer la place.

—Vous imprimez depuis huit jours que je n'aurai pas le courage de monter ici, reprend Mérigue. J'y suis, j'y reste!

Nouvelle tempête de clameurs: «A bas Mac-Mahon! «A bas Fourtou! Mort au seize-mai! A l'eau, à l'eau!

Sur cette dernière interjection, Jacques de Mérigue prend avec le plus grand calme le verre d'eau sucrée destiné au conférencier radical, et le vide d'un trait aux yeux de six cents énergumènes ébaubis devant tant d'audace.

—Je vous ordonne de descendre, réitère le citoyen président.

—Vous ne comprenez la tolérance que comme le secrétaire de l'Élysée, riposte Mérigue.

Un flot de furieux se précipite vers l'estrade pour exécuter l'intrépide jeune homme. Ses amis, dirigés par le baron de Sermèze, s'élancent en avant et, par une pression énergiquement exécutée, refoulent un instant les envahisseurs.

Mérigue alors enfle ses poumons d'une aspiration suprême et jette cette apostrophe à la multitude furibonde: «Est-ce que par hasard vous me trouvez la tête d'un otage?»

Cette dédaigneuse bravade est lancée d'une voix pleine, sonore, retentissante. Toutes les oreilles l'ont entendue. C'est alors, de la base au sommet et de la gauche à la droite de l'énorme salle, un tonnerre de rugissements, de grognements, de trépignements. Les quelques royalistes égarés dans la horde fédérée sont enveloppés et bousculés.

Mérigue saute magnifiquement au milieu de la mêlée pour apporter à ses amis le contingent de ses poings redoutables.

Le baron de Sermèze, qui allie un courage impassible à une vigueur peu commune, distribue des coups formidables et pratique à chaque fois de sérieuses brèches parmi la cohue tourbillonnante des assaillants. Les démagogues sont six cents contre huit, mais ils sont pour la plupart maladroits, indisciplinés, lâches, et fortement émus par d'abominables libations. Ceux qui occupent les derniers rangs poussent ceux du centre, ce sont toujours les mêmes qui empoignent les horions terribles impartialement distribués aux quatre points cardinaux par le bataillon carré de Sermèze. Cette petite phalange de spartiates forme un rempart autour de Jacques qui domine de la tête ses braves compagnons, et montre, lui aussi, qu'il n'est pas manchot, après avoir prouvé qu'il n'était pas muet. Les représentants du peuple, blêmes de stupeur sur leur estrade ébranlée, lèvent leurs mains et leurs yeux vers le ciel comme de simples cléricaux en prières. Ils ont la vague appréhension de voir cette poignée d'enragés réactionnaires rosser à plate couture leur armée fidèle, et donner l'assaut à leur Olympe qui serait insuffisamment défendu par la foudre de leur éloquence.

Le président Troubault se penche à l'oreille de l'assesseur Baroudier.

—Ces b...-là, dit-il, vont nous assommer tout notre monde; voyez donc comme ils tapent. Hue donc! hue donc!

—Pourvu qu'ils ne montent pas jusqu'ici, reprend le deuxième représentant. Ils en seraient bien capables.

—C'est ce que j'étais en train de me dire, ma vieille branche... Ces jeux-là ne sont plus de notre âge. Si nous allions colporter quelques paroles de conciliation.

—Peste, comme vous raisonnez. Il faudrait descendre pour cela... diable!

—Ils n'oseront pas nous cogner si nous nous présentons en pacificateurs. Si nous leur offrions de rendre la parole à cet enragé de Mérigue?

—Il faudrait la trouver pour la rendre.

—Ah! ils sont repoussés, enfin, Dieu soit loué.

—Comment Dieu? A quoi pensez-vous, dans une réunion de comités libres-penseurs!

—Diable! les voilà qui reviennent. Ils sont à deux pas de la tribune.

—Mon Dieu! mon Dieu! Nous sommes perdus.

—Non... voilà qu'ils reperdent du terrain. Eh bien, mon petit! Vous avez invoqué à votre tour le nommé Jéhovah. Ça vous apprendra à me blaguer.

—Une habitude incorrigible. C'est la force occulte directrice des choses que j'aurais dû prendre à témoin.

—La force occulte... Vous êtes bon... C'est une force manifeste qui nous serait nécessaire. Oh! Seigneur Jésus!... Ils reviennent sur nous... Allons-nous-en.

—Il est difficile de quitter notre poste; d'abord, il y a la question de décorum... et puis par où diable voulez-vous décaniller?

—Le décorum doit être mis de côté dans les cas de force majeure. Il y a une petite porte derrière la tribune... Je crains qu'il nous faille... en passer par là. Oh! que ça va mal!

—Pardieu! Il n'y a qu'une vingtaine des nôtres qui soient sérieux. Les autres poussent et se gardent bien de remplacer les blessés.

—Vous qui avez des cheveux blancs, Baroudier si vous essayiez de faire entendre des paroles de paix... Je crois que c'est le meilleur moyen... ils n'oseront pas frapper un vieillard.

—C'est très délicat ce que vous me demandez là.

—Au nom de la République démocratique et sociale.

—Mais vous, au contraire, qui êtes plus jeune, vous courriez beaucoup moins de risques.

—C'est une erreur. On me prendrait pour un combattant et on me cognerait... Allons, Baroudier, le temps presse.

Le citoyen Baroudier se laissa persuader et se mit en demeure de descendre. Au dernier échelon, un de ses coreligionnaires politiques, entièrement ivre, lui envoya un va-te-laver gigantesque qui l'eût bombardé au repos éternel si Mérigue lui-même, presque acculé aux tréteaux en cet instant, n'eût pris en pitié le vieux démocrate et prestement paré le coup. Du haut de son siège, le président Troubault frissonne. Baroudier, vivement heurté, fut renversé sur les marches de la tribune et parvint à grand'peine à revenir auprès de son collègue. L'anxiété de ce dernier croissait de minute en minute. Le groupe compacte des opposants, trop faible pour se maintenir en un lieu déterminé, oscillait tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, sous les propulsions alternantes de la foule, mais il ne se laissait jamais entamer et offrait constamment à ses adversaires un front de bataille éminemment pratique, composé de seize poings aguerris et infatigables qui s'abattaient, se relevaient et retombaient encore, avec la régularité des marteaux-pilons dans les forges.

Les royalistes étaient tous plus ou moins violemment contusionnés des chevilles à la ceinture. C'était toujours aux régions basses de leurs corps que s'adressaient les attaques des autonomistes. Quant à ceux-ci, ils comptaient déjà une vingtaine des leurs assez sérieusement atteints pour n'être plus d'aucun secours actif sur le terrible champ-clos. Soudain, Troubault dit à Baroudier: «Mon cher collègue, nous ne pouvons pas laisser compromettre, dans cette bagarre, notre dignité de représentants du pays. C'est une question de tenue et de convenance. Je vous cède pour un moment la présidence terriblement honoraire—je l'avoue—et je m'en vais par la petite porte de derrière chercher la police. Surtout, que personne n'en sache rien. Ma réélection serait compromise dans deux mois.»

A ces mots le président s'éclipsa, suivant la méthode indiquée, et alla droit au bureau de M. Gilet, commissaire de police du quartier, puis revint avec une agilité non moins grande reprendre possession de son fauteuil. Le magistrat, dont l'appui était réclamé, ceignit son écharpe et, à la tête d'une escouade de douze agents, fit irruption dans la salle un quart d'heure à peine après la réquisition qui lui avait été faite.

L'aspect des sergents de ville produisit dans la multitude un sauve-qui-peut général. La grande porte fut en un clin d'oeil encombrée et obstruée.

Un silence relatif s'étant établi, M. le commissaire Gilet en profita pour prononcer la dissolution de l'assemblée, et le citoyen Baroudier protesta en termes éloquents contre cette violation de la liberté et des droits garantis par la constitution.

L'évacuation s'opéra d'une façon désordonnée et tumultueuse, et mit près de trois quarts d'heure à s'effectuer. Mérigue et ses amis sortirent les derniers avec M. Gilet et les gardiens de la paix. Les royalistes s'attendaient à ce que la lutte recommençât dans la rue, mais ils avaient compté sans l'inconstance des adeptes de la libre-pensée, qui, à peine hors du lieu de réunion, se dispersèrent rapidement dans toutes les directions et allèrent peupler tous les zincs du voisinage. C'était bien le moins qu'ils puissent faire après s'être couverts pendant une heure de la glorieuse poussière des combats.

Le commissaire de police pria Jacques de vouloir bien rester quelques instants à sa disposition pour s'expliquer sur le grief de provocation au désordre formulé contre lui par le citoyen Troubault. Au moment où ces messieurs tournaient l'angle de la rue du Bac et de la rue de Varenne, un des membres de l'assemblée dissoute, qui semblait en proie à un délirium alcoolique, se jeta à l'improviste sur M. Gilet, brandissant à son poing un stylet acéré.

Le magistrat n'eut pas le temps de se jeter en arrière, et il eût été infailliblement poignardé si Mérigue, plus prompt que le misérable, ne lui eût arrêté le bras.

L'irascible électeur fut rapidement saisi et désarmé par les gardiens, tandis que le commissaire disait à Jacques: «Monsieur, vous m'avez sauvé la vie. La personne et la reconnaissance d'un fonctionnaire de mon ordre sont bien peu de chose aux yeux de l'opinion, mais je puis vous jurer que si jamais le brillant orateur Jacques de Mérigue pouvait avoir besoin du pauvre policier Anselme Gilet, il devrait compter sur lui comme sur le meilleur des gentilshommes.»

Jacques considéra à la lueur d'un réverbère l'interlocuteur qui lui tenait ce langage inattendu. Avec son coup d'oeil habile et sûr, il reconnut en cet homme le type du fonctionnaire courageux, loyal, souverainement honnête et possédant un coeur sous son écharpe. Spontanément il lui tendit la main. M. Gilet la serra avec une émotion frémissante et lui dit: «Maintenant, monsieur, vous êtes libre. Je crois que je n'ai rien de plus agréable à faire pour vous que de vous priver de ma compagnie. Au reste, pour ce qui est de la réunion, je sais parfaitement d'avance de quel côté sont les torts. Adieu, monsieur, et au milieu de tous les triomphes que l'avenir réserve à votre talent, n'oubliez pas qu'en arrachant aujourd'hui un de vos semblables à la mort vous avez remporté votre plus belle victoire, la seule peut-être dont l'image soit destinée à briller dans votre souvenir sans ombre et sans nuage.»

Les amis de Mérigue entendirent les remerciements du commissaire et voulurent plaisanter au sujet des belles phrases de ce vilain homme. Jacques leur imposa silence en disant: «De grâce, messieurs, la rencontre d'un homme de coeur est chose assez rare pour n'en point faire un thème à railleries. Qui peut savoir, en ces temps troublés, si je ne serai pas un jour réduit à l'amitié de M. Gilet?

—Ce n'est pas flatteur pour la mienne, répondit Sermèze.

—Oh! la tienne! fit Jacques, elle est toujours sous-entendue.

Jacques de Mérigue s'était remis avec ardeur à la conquête des étoiles. En dépit de la plaie, toujours saignante, qui lui rongeait le coeur, il avait dirigé vers le travail toutes les forces de sa volonté. Les élections législatives devaient avoir lieu à bref délai et, le scrutin d'arrondissement subsistant encore, le jeune héros limousin comptait briguer le siège afférent à sa circonscription. Il était en train, pour le moment, d'augmenter sa notoriété autant que cela était possible, en prenant la parole dans toutes les réunions parisiennes dont il pouvait avoir connaissance. La lecture du billet de la duchesse l'avait violemment émotionné, mais il n'avait pas eu un instant la pensée d'y répondre d'une façon quelconque. Le nom de ses pères souffleté dans sa personne criait trop haut contre l'auteur de l'outrage; mais il s'était surpris approchant de ses lèvres l'écriture enchanteresse, et il avait voulu se punir d'une seconde faiblesse en déchirant la noble lettre, et en jetant dans la rue ses débris froissés d'une main crispée.




II

LUNE DE MIEL

—Eh bien, ma chère Blanche, disait la comtesse douairière de Vannes d'un ton distrait, tandis qu'elle poursuivait certainement par la pensée le vol de son aiguille sur quelque canevas fantastique; eh bien, ma chère Blanche, es-tu bien contente et bien heureuse?

—Tout à fait, maman.

—Tu me dis cela d'un air peu convaincu.

—Oh! qui vous donne ce soupçon bizarre?

—Le duc est-il toujours bien gentil pour toi?

—Adorable. Je le vois une demi-heure par jour.

—Comme c'est peu, ma pauvre enfant. C'est vraiment bien mal à lui.

—Comment donc! comment donc, chère maman. C'est assez. Je n'en réclame pas davantage.

—Tu ne veux pas que je lui dise.....

—Ah! Dieu du ciel. Gardez-vous en bien.

—Tout amicalement... sans paraître lui faire de reproches... au cours d'une conversation...

—De grâce, maman, laissez-le donc tranquille; je l'aimerais peut-être beaucoup moins s'il était perpétuellement sur mes talons.

—Tu l'aimes donc toujours bien, ma petite Blanche?

—Suffisamment.

—Et lui te rend-il comme tu le désires tes sentiments d'affection et d'amour?

—Oh! comme je le désire.

—Voyons. Raconte-moi un peu ta journée. Tu te lèves toujours tard...?

Sur le coup de onze heures; mais je suis réveillée au point du jour.

—Et que peux-tu bien faire de six à onze?

—Mon Dieu, Maman, je prends du chocolat par toutes petites gorgées; la première me brûle, la dernière me gèle... puis je lis les romans nouveaux.

—Et ton mari, pendant ce temps-là?

—Mon mari, dit Blanche en éclatant d'un rire dédaigneux, est-ce que je puis le savoir? Depuis cinq semaines, il est entré une seule fois dans ma chambre.

—Dieu! est-ce possible?

—A quatre heures de l'après-midi.

—De l'après-midi, ma petite Blanche?

—Pour me demander l'adresse d'une fleuriste.

—Il t'envoie encore des bouquets?

—Ah! vous plaisantez, maman.

—Mais vraiment, ma fille, tu me plonges dans la stupeur. Où peuvent donc aller ces fleurs?

—That is the question. Je m'en soucie peu.

—Comment! il n'est entré qu'une fois dans ta chambre...? mais je pense que tu veux parler de la journée; j'espère que le soir... tu n'es pas seule.

—Non, je fais venir ma femme de chambre.

—Mais, la nuit, chère enfant?

—Ah! je ne suis pas peureuse, tranquillisez-vous.

—J'étais décidément promise à des étonnements aujourd'hui, moi qui ne pouvais jamais me débarrasser de ton pauvre père quand il vivait.

—Nous sommes une famille pleine de contrastes.

—Voyons, Blanchette... et quand tu es levée...?

—Je déjeune à la vapeur.

—Avec ton mari, j'espère?

—Généralement; mais il arrive toujours en retard, et il en est encore aux hors-d'oeuvre quand je mange la confiture.

—Est-il au moins bien mignon pendant le repas?

—Toujours à moitié endormi.

—- Il ne t'embrasse pas un peu, ma fille?

—Oh! si, de temps en temps... dans les cheveux.

—Dans les cheveux?

—Parfaitement, ça le fatigue de se courber.

—Il est toujours bien doux avec toi, ma chérie?

—Il ne m'a pas encore gifflée.

—Ah! vraiment.

—Ni même maltraitée.

—Quel époux modèle!

—Ni même injuriée.

—Il est trop bien élevé pour ça, j'espère.

—Et puis il sait bien que je lui rendrais.

—Après déjeuner que se passe-t-il?

—Je vais faire mes visites et puis mes petites courses particulières, mes petites études de moeurs, puis je rentre sur les cinq ou six heures, après avoir croqué quelques petits fours. Je reprends mes livres ou bien je dors jusqu'à sept heures et demie... puis je dîne.

—Avec le duc?

—Pas habituellement. Il trouve la cuisine du club très supérieure à la mienne.

—Oh! fi, le vilain.

—Il est vrai, pour tout dire, que la conversation de ma femme de chambre me paraît beaucoup plus intéressante que la sienne.

—Et tu ne le vois plus de la soirée?

—C'est très rare.

—Il ne t'amène jamais au théâtre?

—Il ne me défend pas d'y aller seule.

—Pauvre enfant! Quelle existence solitaire et monotone. Je viendrai te voir tous les jours, puisque c'est comme ça; je t'apprendrai à broder.

—Grand merci, ma petite maman, vos distractions sont trop follichonnes.

—Tu ne t'imagines pas comme ce travail-là fait passer le temps, et puis, il est si captivant, j'en rêve la nuit.

—Ma pauvre maman... eh bien, il m'arrive aussi de broder quelquefois... de jolis petits romans, dans mon imagination.

—Il est malsain de s'abandonner à la rêverie, ma petite Blanche.

—Parlons d'autre chose, chère maman. Sait-on ce que devient M. de Mérigue?

—M. de Mérigue... ah! oui, ce petit professeur que nous avons reçu et qui s'est présenté aux élections, je crois.

—Précisément... Le répétiteur de Théodore enfin... vous avez l'air de tomber des nues...

—Il n'est plus répétiteur de Théodore, il a dit à ton frère qu'il ne pouvait plus s'occuper de lui, qu'il avait d'autres chats à fouetter, je crois. J'espère bien qu'il n'aura pas fait subir ce traitement-là à mon fils...

—Il aurait eu raison quelquefois... Je le trouve très bien ce jeune homme... décidément.

—Il n'est pas de notre monde, mon enfant.

—Ah! c'est ça qui m'est égal! Si vous croyez qu'ils sont toujours drôles les gens de notre monde? Je suis sûre que lorsque M. de Mérigue se mariera il rendra une femme joliment heureuse.

—Que nous importe, ma fille! N'avons-nous rien de mieux à faire qu'à nous occuper de ces petites gens?

—Ah! c'est trop fort!... D'abord, de votre part, c'est de l'ingratitude... Ce pauvre garçon qui gagne peut-être vingt-cinq louis par mois à la rue de Monceau, vous en a donné cinq d'un seul coup à votre dernière quête.

—C'est bien possible, ma fille. Je ne me rappelle pas. Le prince de Gabrielli m'a bien remis un billet de mille. Si j'étais obligée d'avoir de la reconnaissance pour tous les gens qui m'ont envoyé leur offrande, je n'aurais plus le temps...

—De broder, chère maman.

Blanche de Vannes avait sommairement raconté sa vie quotidienne à la comtesse douairière, mais elle n'avait fait aux pensées qui l'agitaient qu'une bien légère allusion, que la noble manieuse d'aiguille n'avait aucunement pénétrée. Elle avait singulièrement débuté dans la vie matrimoniale en consignant son mari à la porte de sa chambre à coucher. Celui-ci n'avait éprouvé qu'une légère vexation toute passagère et non suivie de rancune contre la compagne de son existence. C'était pendant cette première nuit solitairement écoulée, que la jeune duchesse avait rempli, à l'adresse de Mérigue, la singulière lettre de change dont le texte était si bref et si catégorique. Elle avait attendu une réponse pendant de longues journées, et courait souvent elle-même à la loge aux heures de passage des facteurs. Le «béguin» qu'elle avait eu pour le jeune candidat se transformait décidément et invinciblement en un sentiment profond d'attachement qui contenait le germe d'une passion folle et irrésistible. La solitude presque absolue où vivait Blanche était un aliment de plus à cet étrange amour, et compliquait les mouvements de son coeur d'une violente excitation cérébrale. Les quelques moments passés avec le duc irritaient et exaltaient ses pensées; elle comparait sans cesse et avec une mesure d'appréciation peu impartiale la platitude de l'homme qu'elle apercevait en face d'elle, et l'auréole du fantôme qu'elle poursuivait dans ses rêves. Ce duc, si froid, si compassé, si correct dans sa tenue irréprochable, si uniforme dans sa vie frivole et inutile, et ce bel aventurier si romanesque, si ardent, si dédaigneux de l'étiquette, si impétueux dans ses ambitions hardies, ces deux êtres, si dissemblables, ne pouvaient s'équilibrer dans les plateaux d'une balance intelligente. La duchesse en était même venue à admirer vaguement, comme un trait inouï d'audace, cette prétention insensée de Jacques, qui avait d'abord révolté son orgueil. Elle cherchait à cet acte fou des circonstances atténuantes, et elle découvrait comme telles, avec un frémissement intime, la séduction de ses charmes et l'attraction exercée par sa beauté, bien capables sans doute de griser le cerveau d'un homme. Ce qu'elle ne pouvait point encore comprendre, c'était que l'explosion de son dédain eût fait à Mérigue une incurable blessure. Aussi était-elle de jour en jour plus stupéfaite du silence implacable où le poète se renfermait.




III

SUITE DE LA MÊME LUNE

—Oh! voyons, ma petite Zoé, tu n'es pas raisonnable, je t'ai encore donné hier cinquante louis pour payer ton terme.

—Ah ça! mon petit duduc est-ce que tu t'imagines qu'on n'a pas autre chose à faire qu'à penser à son loyer, et que je vais jeter tout de suite tes jolis petits monacos à la tête de cet escogriffe de concierge. Ce sont des soufflets qu'il attrapera, s'il insiste.

—Mais, ma fignolette, il te fera donner congé, tu seras expulsée, quel déshonneur pour moi si l'on dit au club que j'ai laissé vendre les meubles de ma petite Louloute six semaines après avoir fait un riche mariage.

—Certainement, c'est un déshonneur.

—On me traitera d'ingrat, d'oublieux, de pingre, de vieux rapiat, de sale grigou.

—Surtout de mufle et de moule, et on aura diablement raison.

—Tu es dure, ma petite Zoé.

—C'est toi qui est dur. Comment tu me donnes un billet de mille et parce que ça se trouve être le montant du terme, et que ce terme arrive par hasard à échoir aujourd'hui, il faut que je renonce à tous mes petits projets et que je jette cette somme dans ce tonneau des Danaïdes qui s'appelle la poche du propriétaire. Va donc, mon vieux. C'est toi qui n'est pas raisonnable, pour deux sous, vois-tu.

—Pour mille francs.

—Ah! voila-t-il pas une belle affaire! Quand Mme la duchesse de Largeay aurait une perle fine de moins.

—Laisse donc la duchesse tranquille... comme je fais moi-même.

—Je te dis que tu me lâches.—C'est pas gentil.

—Voyons, je te donne tout le temps que me laissent le club et ma promenade à cheval.

—Je te répète que tu me lâches pour ta petite duchesse de rien du tout.

—Tu es dure, ma petite Zoé.

—... Qui t'a fermé la porte au nez, le soir de tes noces.

—Hein! tu dis?

—Fais donc pas ton gros malin. Tout le monde le sait.

—Tout le monde sait... que...?

—Que tu as passé la première nuit sur le divan de l'antichambre, l'histoire a roulé dans tous les journaux du boulevard.

—Est-ce que je lis ces ordures, ma chère?

—Eh bien, moi, si tu n'es pas plus aimable, je vais faire comme la duchesse... je mettrai le verrou à ma porte... et tu te trouveras... tu sais comme l'infortuné cavalier le... dos par terre... entre deux selles...

—Oh! que tu es dure, Zoé.

—C'est toi qui es un sans coeur.—Au moment où ta fortune augmente de cinquante mille livres de rente, tu veux que je paye mon terme... si tu y tiens tant à ce terme, tu n'as qu'à le payer toi-même, je ne m'y oppose pas, mais j'avoue que tu ferais bien mieux de me donner l'argent...

—Tu me fais des facéties.

—Si c'était cette grande sauterelle de Microche qui te le demandât, tu t'empresserais de lui obéir.

—Il y a six mois que je ne l'ai vue.

—Je crois bien, elle te claquait, mais elle savait te mettre aux pas tout de même.

—Qui t'a raconté ces bourdes?

—Ça traîne dans tous les journaux.

—Je t'ai déjà dit que je ne lisais pas ces ordures.

—Si la duchesse te demandait mille francs tu les lui donnerais.

—Elle ne me demande jamais rien. Elle est bien plus sage que toi.

—Eh bien... écoute... Moi j'ai besoin d'argent... par dévouement pour toi j'ai repoussé des offres très brillantes... un sous-brigadier de la police des moeurs, un baryton des Folies-Dramatiques... un fabricant d'huile de foie de morue...

—Prends garde qu'il ne te mette dans son pressoir.

—Impertinent! Je vais faire comme la grande Microche. Gare aux calottes.

—Décidément, tu es trop dure, ma petite Zoé.

—Non content de me refuser du pain, tu m'insultes, tu me nargues au moment où je te donne les preuves de mon affection et de ma fidélité.

—Là! là! ne va pas pleurer maintenant... réconcilions-nous. Tu sais bien que je suis ton petit duduc...

—Donne-moi cinquante louis.

—Je te les enverrai ce soir.

—Tu sais, pas de blague! si je ne les ai pas avant la nuit, je fais comme la petite dame de l'hôtel de Bade.

—Allons, allons, ne te chagrine pas, tu les auras.

—Et puis, tant que j'y pense... tu feras peut-être bien de payer le terme aussi.

—Aïe, aïe, tu crois?

—Dame, c'est toi qui l'as prétendu tout à l'heure.

—Enfin... soit. Mais il faudra que tu sois joliment mignonne. Adieu, Fifine, et le duc sortit.

—Va donc, grand serin, murmura Zoé en se jetant sur son canapé.




IV

DOUBLE CROISEMENT

L'allée des Acacias resplendit dans la jeune gloire du printemps. Les grands arbres, doucement remués par une brise vague, répandent une ombre fraîche et un large flux de senteurs embaumées. Les rayons obliques du soleil couchant glissent parmi les floraisons et les verdures comme des regards souriants à travers les cils d'une blonde amoureuse. Une légère buée flottante noie les coteaux de Saint-Cloud dans un lointain nébuleux. Toutes les vigueurs et toutes les allégresses des bois ressuscités s'agitent dans le tremblement des feuillages. Les arbustes, les herbes, les fleurettes des massifs, éveillés de l'engourdissement hivernal, aspirent joyeusement leur part de vie, sous le balancement uniforme et cadencé des hautes branches. L'azur transparaît à la cime des arbres, purifié et avivé par le souffle du vent. Quelques flocons de nuages s'abaissent vers l'Occident et s'illuminent des teintes fauves d'un embrasement; mille reflets ondoient sous l'épaisseur des rameaux tendres, comme projetés par des miroirs fugitifs. Ils se poursuivent, se croisent et s'entremêlent, pour se séparer encore et recommencer sans fin leurs danses lumineuses.

A part quelques piétons bien rares, la foule bigarrée qui encombre l'avenue est insensible au langage de la nature radieuse. La grande chaussée est complètement obstruée d'une quadruple rangée d'équipages dont les courants ascendants et descendants se côtoient sans se heurter, sous l'habile conduite des cochers et la vigilance des gardiens du bois. Toutes les voitures vont au pas, et les chevaux, la tête haute, les naseaux palpitants, tous les muscles tendus et cambrés, frissonnent d'impatience nerveuse sous la splendeur des harnais étincelants, et mâchent leur mors tout blanc d'écume. Au fond des coupés, des victorias et des landaus, des personnages de tout âge et de tout sexe, ayant de commun un inexorable ennui, laissent errer dans le vide leurs regards atones. Quelques sportsmen et quelques belles petites conduisent leurs boggys et leurs phaétons et ne paraissent pas s'amuser beaucoup plus que les burgraves des grands carrosses. On voit ça et là des fiacres piteux, égarés comme par hasard parmi l'opulence des voitures de maîtres: on dirait d'humbles mendiants tendant leurs sébilles à la sortie d'une grand'messe. L'allée réservée aux cavaliers possède quelques fidèles excentriques qui tantôt se livrent à des steeples vertigineux, tantôt lorgnent insolemment les dames, sans distinction de rang ni d'espèce. Le chemin des piétons est rempli d'une foule disparate. Le jeune boudiné y coudoie l'ouvrier endimanché et le tourlourou au bras de sa payse; le petit employé, éreinté par six jours de rond de cuir, y salue son chef de service à l'arrière-train gélatineux, auquel la Faculté ordonne des promenades hygiéniques. A tout prendre, c'est encore parmi ces pousse-cailloux que se trouve la plus grande somme d'intelligence et de vie.

Le duc et la duchesse de Largeay parcourent l'avenue en landau découvert; la conversation des deux jeunes époux n'a point été bien remarquable de durée ni d'animation. La duchesse souffre, le duc s'ennuie.

—Belle journée! a dit le duc sur la lisière du bois.

—Effectivement, a répondu la duchesse.

—On devrait bien interdire cette promenade à ces fiacres infects.

—Comme vous êtes sévère, mon ami.

—Voyons, chère amie, est-il possible à la vue d'un homme qui aime la correction en toutes choses d'être réduite à tomber sur ces sapins crottés et ces haridelles osseuses. Une bonne police y devrait mettre ordre.

—Je ne suis pas de votre avis.

—Voyez plutôt à Hyde-Park... à la villa Pamphili... mon desideratum y est un fait accompli.

—Oh! ne me parlez pas latin, mon ami, vous risqueriez de vous tromper.

—Toujours malicieuse.

—Les petites gens des fiacres vous rouleraient sur cet article-là.

Le duc eut une moue dédaigneuse.

—Pour moi, continua Blanche, je trouverais barbare la mesure que vous proposez.

—Vous devenez bien philanthrope, ma chère. Je ne vous ai pas toujours connue ainsi.

—C'est vrai, cher duc. Je l'avoue à mon honneur ou à ma honte; je sens depuis quelques semaines comme un grand courant d'humanité qui passe dans mon âme.

—Un courant d'humanité! Vous avez appris cela au cours de M. Caro?

—Non, mon ami; mais en regardant vivre autour de moi les gens qui montent en fiacre, et même ceux qui n'ont pas de quoi y monter.

Le duc de Largeay poussa sans répondre un petit ricanement. La duchesse haussa les épaules et laissa tomber la causerie. A ce moment son landau était complètement arrêté; elle promena ses yeux sur l'allée des piétons. Elle aperçut d'abord un grand cuirassier qui lutinait une petite bonne et elle envia vaguement le bonnet et le fichu de la soubrette. Elle vit ensuite un jeune ouvrier robuste et bien découplé qui se dandinait les mains dans ses poches, en promenant ses regards dans la foule, comme sur un champ fertile en conquêtes. Elle le considéra avec un intérêt qui excédait les bornes de la curiosité pure et simple. Tout à coup, Jacques de Mérigue, rêveur et pâle s'offrit à ses yeux. Il débouchait d'une allée sombre et s'arrêta comme à dessein en face du landau ducal. Blanche ayant toussé à deux reprises, leurs yeux se rencontrèrent; Mérigue salua gravement et détourna la tête, tandis que la duchesse le dévorait du regard et ployait son cou pour le suivre à travers la foule. Au même instant, de l'autre côté de la voiture, Zoé passait conduisant son boggy et lançait au duc un petit signe de tête provocateur. Largeay lui répondit par un geste de la main gauche. Blanche aperçut le mouvement et un sourire de plaisir éclaira son visage pendant quelques secondes. Elle venait en un laps de temps inappréciable de combiner tout un plan de campagne amoureuse, et elle faisait à son mari l'honneur singulier de lui réserver un rôle dans ses opérations stratégiques. Un des plus humbles marcheurs du bois occupait la pensée d'une des plus riches propriétaires de carrosses.




V

L'OBSESSION

—Théodore, as-tu besoin d'argent?

—Toujours, ma chère petite soeur.

—Je t'en donnerai si tu es bien sage.

—Que faut-il faire et combien me donneras-tu?

—Dix louis pour m'aider à gagner une gageure.

—Parle toujours.

—Voilà! J'ai parié à ton beau-frère que je devinerais où il passe ses après-midi.

—Oh! là, là. Donne-moi un peu ces dix louis.

—Tu me promets de me dire la chose; tu pourras examiner cela un jour de sortie.

—Exhibe les monacos, tu seras bientôt satisfaite.

Blanche prit deux billets de cent francs dans une cassette et les remit au collégien rayonnant:

—Eh bien, reprit alors Théodore, je ne vais pas te faire languir. Toutes les fois que mon beau-frère n'est pas ici, tu peux jurer qu'il est chez la petite Zoé.

Blanche murmura tout bas: vingt-trois heures sur vingt-quatre, puis continua à haute voix:

—Veux-tu bien te taire, petit polisson. Est-ce qu'à ton âge on parle de choses pareilles? C'est bien vilain, monsieur, de tenir un tel langage à sa soeur.

—Dame! tu veux savoir la vérité... tu me l'as même achetée... je t'en donne pour ton argent.

—Petite Zoé, petite Zoé, d'abord quelle est cette personne, je te prie?

—Une horizontale de grande marque.

—Affreux gamin! qui t'a enseigné des mots pareils! A dix-sept ans, c'est scandaleux. Je le ferai dire par maman au père Coupessay; drôle, va!

Théodore sortit en ricanant.

Dès que son frère se fut éloigné, Blanche se frotta les mains avec de petits rires nerveux. Le duc, par extraordinaire, dînait ce soir-là chez sa femme. La duchesse fut ironique et gouailleuse pendant tout le repas. Il y avait longtemps qu'elle soupçonnait les fugues de son illustre époux, mais elle était ravie de voir ses conjectures brutalement confirmées. Au dessert, elle renvoya les gens de service et dit à brûle-pourpoint au clubman:

—Que devient Monsieur de Mérigue, cher ami?

—Je vois qu'il revient à la surface de vos préoccupations.

—Je ne le nie pas. Il m'est sympathique. Quand l'invitons-nous à dîner?

—Quelle idée singulière!

—Pas du tout singulière! Il m'avait promis dans le temps de me lire son grand poème sur la Rédemption des damnés.

—Oh! vous aimez les choses lugubres!

—Quand elles sont dites par une personne qui ne l'est pas.

—Mais, ma chère, je ne tiens pas du tout à dîner avec ce poète candidat, et encore moins à entendre son épopée. Vos divertissements ne rappellent en rien les Bouffes.

—Il faut absolument qu'on vous rappelle Mlle Zoé pour que vous fassiez risette.

—Plaît-il, ma chère?

—Non, il ne plaît pas du tout, et si peu que je suis déterminée à demander ma séparation.

—Oui dà. Vous prenez les choses au tragique,—mais je ne comprends pas très bien.

—Je vais vous expliquer. Vous êtes constamment fourré chez une fille affligée du nom de Zoé, qui possédait déjà vos faveurs avant notre mariage.

Vous continuez vos assiduités auprès de cette... dame; un bon avocat trouvera très bien dans ce fait matière à séparation de corps, qui entraîne séparation de biens. Aïe, aïe. Vous faites la grimace, mon beau duc. J'ai déniché le petit endroit sensible. Eh bien, rassurez-vous. Je n'abuserai pas de mes avantages. Je n'entends pas vous troubler dans vos excursions peu édifiantes... mais, de grâce, mon cher, faites bon visage à mes amis.

Le duc de Largeay avait compris. Il grimaça son plus aimable sourire et répondit à sa femme:

—Un galant homme comme moi est toujours aux ordres de son épouse. Parlez, duchesse, vous serez obéie.

—Vous allez inviter M. de Mérigue à dîner pour après-demain soir.

—La date est un peu rapprochée.

—On ne se gêne pas avec les intimes. Prenez une de vos cartes... bien. Vous avez un crayon dans votre carnet? C'est parfait. Maintenant écrivez:

«Le duc de Largeay prie le vaillant orateur royaliste de vouloir bien lui faire l'honneur de venir dîner chez lui mardi soir, sans cérémonie. M. de Mérigue serait bien aimable d'apporter quelques fragments manuscrits de son grand poème, la Rédemption des damnés. La duchesse et moi serons enchantés d'entendre les beaux vers de cet ouvrage.»

Le duc transcrivit fidèlement le factum ci-dessus et l'envoya à domicile par un de ses laquais.

Cet homme de service rentra au bout d'une demi-heure porteur de la réponse suivante:

«Monsieur le duc,

«Je suis aux regrets de ne pouvoir répondre à votre honorable invitation. Je prends la parole mardi soir au local de la Société d'horticulture, dans le but d'arriver à la formation d'un comité électoral.

«Agréez, monsieur le duc, l'expression de mes sentiments distingués,

«Jacques de Mérigue.»

P.S.—Tous mes remerciements pour les choses obligeantes que vous voulez bien penser au sujet de mes oeuvres.

Quand le duc eut donné lecture de cette épître, la duchesse s'écria vivement: Tiens! une idée; si nous allions entendre M. de Mérigue? Il admet les dames à ses réunions. C'est une partie de plaisir comme une autre, n'est-ce pas, mon ami?

—C'est un point de vue, ma chère.

—Vous m'y amènerez?

—Je vous y amènerai.

—Ah! vous êtes gentil ce soir.


Le duc et la duchesse, mal renseignés sur les heures, entrèrent dans la salle au moment de la péroraison. Mérigue s'écriait: «Le coeur du royaliste s'ouvre à toutes les gloires de la patrie, et le chevalier de Bouvines peut dire: Mon frère», au grenadier d'Austerlitz. Mais il faut revenir à la vieille souche dont la dernière pousse jaillit il y a deux cents ans au pied des nobles Pyrénées, à cette famille, au front blanc et éternel comme la neige des montagnes qui abrita son troisième berceau.» A ce mo-

ment l'orateur s'arrêta tout à coup; il venait d'apercevoir ses deux nouveaux auditeurs. Il mit son front dans ses mains; sa voix dominatrice s'éteignit, et il poursuivit d'un ton sourd et mélancolique: «Ne croyez pas qu'en vous conviant à la bataille je vous dissimule les épreuves que vous réserve le destin.

«Soldats de la résurrection nationale, ouvrez l'histoire du monde. Vous lirez sur toutes les tables d'ostracisme le nom de tous les rédempteurs. Vous sortirez sanglants et mutilés d'une lutte implacable contre l'indifférence du sort et l'ingratitude des hommes. Vous serez méconnus et honnis par ceux que vous avez le plus aimés. Ceux pour qui vous avez souffert mettront en doute vos blessures et se riront de votre vertu. Nouveaux Prométhées, vous aurez le sein rongé des vautours pour avoir touché au feu du ciel.

«Mais quand vous arriverez au seuil de la nuit dernière, vous trouverez l'ange de l'honneur debout sur la pierre tombale, et un divin sourire illuminera son front d'airain. Ses lèvres austères frémiront d'un tressaillement ineffable, et sa voix, comme un clairon prodigieux, fera retentir ces paroles à travers les échos du temps et de la mort: A vous, meurtris glorieux, l'immortalité des forts, l'apothéose des martyrs.»

Une longue salve d'applaudissements couvrit les dernières paroles de l'orateur. Tous les hauts personnages assis sur l'estrade vinrent lui tendre la main, un groupe d'auditeurs se précipita vers la tribune. Mais l'attention de Jacques était concentrée à l'extrémité de la salle du côté des nouveaux venus dont l'entrée avait troublé ses dernières périodes. Ses oreilles n'entendaient point les acclamations et les bravos, et son regard voilé d'un brouillard de tristesse cherchait à fixer une grande dame qui avait des larmes dans les yeux.