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Excelsior: Roman parisien

Chapter 44: XIV MAZAS
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About This Book

The narrative follows Jacques de Mérigue, a brilliant but headstrong youth from a poor, devoted family whose literary and scientific talents alternate with rebellious impulses. After academic success and a short-lived government post, his uncompromising royalist views bring dismissal and precarious poverty. Family conversations and domestic scenes reveal conflicting responses—practical concern, devout resignation, and proud political fervor—while the protagonist seeks consolation in poetry and expansive dreams of power. The work examines ambition, honor, social decline, and the clash between idealism and material necessity in Parisian life.




XIII

LE DUC DE BELVERANA

Une heure après le départ du commissaire, le baron de Sermèze accourait de nouveau chez son ami.

—Bonne, très bonne nouvelle, cria-t-il en entrant. Tu seras énergiquement appuyé par le duc de Belverana.

—Eh bien! mon pauvre Sermèze, j'ai quant à moi une nouvelle d'un tout autre genre à t'annoncer.

—Ayant trait à la visite du commissaire?

—Précisément.

—Que te voulait donc ce corbeau sinistre?

—Ne le traite pas ainsi. C'est un esprit droit et un noble coeur... Je ne plaisante pas.

—Eh bien, mon ami, je t'écoute. Je serai charmé, je l'avoue, rien que pour la rareté du fait, d'apprendre que les qualificatifs dont tu te sers peuvent être justement appliqués à un fonctionnaire d'espèce peu sympathique.

—D'abord, je te demande la discrétion d'un confesseur.

—D'un tombeau, si tu le désires.

—Foi de gentilhomme?

—D'accord.

—Je considère mon honneur comme attaché à ton silence.

—Bien, va donc.

—La duchesse de Largeay m'aime. Elle n'a pas voulu de moi pour mari, je la repousse comme maîtresse. Furieuse de ma résistance, à l'issue d'une scène violente où j'ai eu le tort de me laisser emporter, elle a glissé un billet de banque dans la veste qui est à mon porte-manteau et à été m'accuser de vol. Je ne puis me défendre sans la compromettre. Je me laisse condamner. Est-ce clair?

—Tu es absolument fou et je crois que tu veux me mystifier.

—En aucune façon.

—Ah ça, Jacques, tu t'imagines que je vais te laisser sauter à la mer avec une pierre au cou?

—Que pourras-tu faire, mon bon ami?

—Tout révéler à la justice.

—Halte-là. J'ai ta parole d'honneur.

—Ah! tu perds la boule, mon ami?

—J'ai ton serment, j'exige que tu le tiennes.

—Comment cela?

—S'il le faut l'épée à la main... Toi... le meilleur, le plus cher de mes amis... Je...

—Jacques... tu aimes cette femme?

—La question n'est pas là.

—Je te dis que tu l'aimes!

—Je la méprise. J'en jure sur mon âme.

—Tu la méprises... mais tu l'aimes?

—Que t'importe!

—Tu n'es pas gentil, mon petit Jacques.

—Ce qui est certain, c'est que j'aime ma dignité, ma conscience, mon honneur au point de leur sacrifier la considération des hommes.

—Et moi je t'aime au point de te sauver malgré toi.

—N'essaie pas, tu nous perdrais tous deux. Merci de la bonne affection, et pardonne-moi ma vivacité de tout à l'heure, mais ma résolution ne saurait changer.

—Je ne te revois de ma vie si tu commets cet acte insensé. Je ne puis rester l'ami d'un homme condamné pour vol.

—J'ai réfléchi à tout cela, Sermèze... j'ai calculé toutes les conséquences de mon abnégation, mais je l'avoue bien franchement... que je n'aurais pas cru à ton abandon. Ce serait la dernière et la pire des croix que l'impitoyable Destinée pût jeter sur mes épaules... eh bien, je l'accepte.

—Oh! mon ami, mon cher Jacques... as-tu pu croire un instant que je m'éloignerais jamais de toi?...

—Non, certes... C'est pour te dire que rien ne saurait me faire reculer. Tu entends?... Rien au monde.

—Et ton vieux père, ta pauvre mère... Voyons, Jacques.

—Ah! démon, ne me tente pas... jamais.

—Tu veux les condamner à un deuil éternel.

—Je veux que leur fils reste un honnête homme.

—Mais enfin, tu n'as consulté personne, tu ne peux, en une question aussi grave, t'ériger en juge unique et infaillible... Tu ne veux pas t'en rapporter à mon opinion?

—Tu m'aimes trop.

—J'ai une idée... Promets-moi de prendre l'avis de la personne que je vais te désigner?

—Cela dépend, mon ami.

—Le duc de Belverana.

—D'accord, Sermèze. Je connais d'avance sa réponse.

—Enfin on ne peut pas savoir... As-tu pleine confiance en ses appréciations sur une question d'honneur?

—Pleine et entière confiance.

—Et crois-tu aussi à sa discrétion?

—Comme j'espère en la tienne.

—Va le voir... à ce prix je ne dirai rien.

—C'est conclu, j'irai demain matin, à moins que je ne sois arrêté d'ici là.

—Sauve-toi donc d'ici, grand maladroit.

—Un innocent ne prend point la fuite.

—Don Quichotte, va!...

Le lendemain, vers dix heures, Jacques de Mérigue se rendit à l'hôtel de Belverana et fut introduit immédiatement dans le cabinet du chef de l'aristocratie française.

Le duc François de Belverana était la figure la plus sympathique et la plus justement honorée de la grande noblesse. Il joignait à l'esprit et à l'affabilité du XVIIIe siècle, le caractère chevaleresque de ses ancêtres du moyen âge. Il excellait, chose rare entre toutes, à allier ses obligations d'homme du monde à ses travaux d'homme de devoir. Magnifique dans ses réceptions, généreux à l'excès dans ses charités, d'une urbanité exquise dans tous ses rapports sociaux, époux et père de famille irréprochable, doué avec cela des grandes manières et du grand air presque disparus à notre époque démocratique, portant sur son visage et dans toute son attitude les allures de ces vieilles races faites pour commander et pour charmer les hommes, le duc François était bien le chef unanimement accepté par cette pléiade de familles illustres qui furent jadis la force et la gloire de notre patrie, et qui en sont demeurées l'ornement et la splendeur.

Il serait souverainement inique de juger le grand monde par les quelques échantillons apparus jusqu'ici dans ce livre. Les Largeay, les Prunière, les Saint-Benest étaient de rares exceptions dans une société universellement et justement respectée. On a dit que les peuples heureux n'avaient pas d'histoire, on pourrait ajouter que les personnes vertueuses ne sauraient figurer qu'en petit nombre dans l'exposition, drames de la vie contemporaine. Quel que soit le milieu qu'on soit appelé à décrire, on est fatalement amené à faire une place très exiguë aux gens entièrement dignes de considération et d'estime.

—Monsieur le duc, dit Jacques de Mérigue avec lenteur et gravité, je viens prendre votre sentiment au sujet d'une question d'honneur dont je vous constitue juge en dernier ressort.

L'aimable visage du duc revêtit aussitôt une expression inquiète.

—Je ferai ce que vous voudrez, monsieur de Mérigue, mais je vous prie de ne vous considérer lié en aucune façon par ma manière de voir. Je suis loin de prétendre à l'infaillibilité, et j'estime qu'un homme dans ma situation ne doit pas assumer à la légère d'inutiles responsabilités.

—Monsieur, je ne vous ferai pas l'injure de vous demander le secret sur ma communication. J'ai simplement l'honneur de vous avertir que ce secret doit être absolu et perpétuel.

—Vous n'aviez pas besoin, monsieur, de cette précaution, c'était entendu par avance.

Mérigue fit alors à son noble interlocuteur le récit fidèle et minutieux des événements qui avaient abouti à la catastrophe récente et lui annonça ses intentions en lui demandant de les approuver. Profondément ému, le duc de Belverana resta muet pendant quelques minutes. Comment décourager une résolution héroïque? Comment, d'un autre côté, prononcer sans appel la perte et la ruine absolue d'un honnête homme? Il répondit enfin:

—Vous m'avez constitué juge, monsieur?...

—Je ne m'en dédis point.

—Cette déclaration entraîne par avance votre complète soumission à mon arbitrage?

Ces mots firent pâlir Mérigue qui sut y lire très clairement l'immense pitié qu'il inspirait. Il ne put cependant s'empêcher de dire:

—Oui, monsieur le duc.

Mais il ajouta:

—J'ai confiance en vous comme en Bayard ou en Duguesclin, comme dans le Roi chevalier dont votre ancêtre fut le parrain.

Une cruelle angoisse s'empara du duc François.

—Aimez-vous encore cette femme, monsieur de Mérigue? demanda-t-il.

—Mais, monsieur le duc...

—Je ne suis plus monsieur le duc, je suis votre juge... je dois tout savoir avant de prononcer ma sentence. Je me récuse si vous ne parlez pas. Aimez-vous encore cette femme?

—Je suis attaché par-dessus toutes choses à l'accomplissement de mon devoir.

—Il n'y aurait devoir que si vous aimiez encore.

—Alors, monsieur le duc, vous êtes de mon avis.

Le duc fit un violent effort sur lui-même. Des larmes vinrent au bord de ses paupières. Puis il se leva et ouvrit ses bras à Mérigue en lui disant:

—Vous avez raison.

—Merci!... cria Jacques. J'en étais bien sûr.

—Mais à une condition, reprit le duc. Vous devez, tout en gardant le silence au sujet des événements qui ont eu lieu, vous devez, dis-je, nier énergiquement l'action infâme qui vous est imputée...

—Cela va sans dire.

—Ce n'est pas tout... vous serez vraisemblablement condamné avec un pareil système de défense.

—Je m'y attends absolument.

—Eh bien, monsieur, en reconnaissance du pénible service que je viens de vous rendre, je vous demande expressément de vous présenter à l'une de mes réceptions qui suivra le jugement de l'affaire. J'irai à votre rencontre devant tout le monde et bien osé sera l'homme qui ne viendra pas vous serrer la main.

—Je vous remercie, monsieur, je n'attendais pas moins de vous, mais je ne puis compromettre le chef du parti royaliste. Il me suffira de savoir que je garde votre estime.

—Mon admiration, monsieur de Mérigue, mon admiration. Nous ramènerions le roi et nous reprendrions l'Alsace avec mille Français comme vous.

Jacques courut immédiatement chez son ami Sermèze pour lui annoncer la décision du noble arbitre mis en avant par le baron lui-même. Sermèze voulut le retenir à déjeuner.

—Non, lui répondit Mérigue, on pourrait venir m'arrêter pendant ce temps là, et je serais désolé qu'on ne trouvât personne.

—Don Quichotte! Don Quichotte! murmurait le baron avec des sanglots dans la gorge. Pourquoi la Providence t'a-t-elle fait naître au siècle des Prudhommes et des argentiers...

De retour à son domicile Mérigue écrivit à son père:

«Mon bien cher Père,

«Je suis faussement accusé d'un délit, et de malheureuses circonstances m'enlèvent tout autre moyen de défense qu'une négation sans commentaires.

«Supportez comme moi ce nouveau coup de la fortune et surtout croyez invinciblement que votre enfant est resté digne de vous.

«Jacques

Mérigue, après avoir mis cette lettre à la poste, rentra chez lui pour liquider toutes les questions relatives à sa candidature. Il travailla jusqu'à une heure assez avancée de la soirée pour faire connaître à ses principaux amis et partisans qu'il se retirait purement et simplement. Il fit une note exacte des dépenses engagées jusqu'à ce jour et indiqua d'une façon minutieuse les divers créanciers auxquels il était redevable de la moindre somme.

Puis, toutes choses étant réglées, il se croisa les bras et attendit la justice. Son imagination surexcitée s'égara longtemps parmi les étoiles, sa perpétuelle chimère, qu'il venait d'approcher et qui s'éloignaient sans retour. Et d'un coup d'oeil douloureux et morne, il put mesurer l'étroit espace qui sépare un siège à la Chambre de l'escabeau d'une prison. Puis, sa pensée se reporta tout à coup en Limousin, dans son Mérigue bien-aimé, au milieu de sa famille dont il était le soutien et l'espoir.

Seulement alors il pleura.

A neuf heures et demie du soir un coup formidable retentit à sa porte: Bon! se dit-il, mon lit est prêt à Mazas. C'est bien. Et il alla ouvrir.

—Le comte Robert de Vaucotte, élève à l'école militaire, candidat cavalier, dit une jeune voix qui voulait s'enfler au niveau de la foudre.

Mérigue salua légèrement et introduisit son visiteur.

—Je parle, poursuivit Robert, à monsieur Jacques de Mérigue?

—Vous avez cet avantage, monsieur, ou cette mauvaise chance, comme il vous plaira.

—L'un et l'autre, monsieur. Je suis le cousin de la duchesse de Largeay et vous devez comprendre le but de ma visite.

—Pas du tout, monsieur, je vous assure.

—Il paraît que vous l'avez volée, monsieur.

—Et ensuite, monsieur?

—Je viens vous demander raison de cet acte infâme.

—Tiens, dit Mérigue en regardant le plafond, la note grotesque manquait au drame... c'est complet maintenant... le dernier acte doit approcher.

—Vous m'insultez, monsieur, si vous savez tenir une épée et si vous avez du sang dans les veines...

—Vous, monsieur le candidat cavalier, si vous aviez un atome de bon sens dans la tête, vous n'auriez pas pris la peine considérable de monter mes six étages. Si j'ai volé madame la duchesse, vous devez savoir qu'on ne se bat pas avec un voleur. Si je ne l'ai pas volée, que venez-vous faire ici. Dans les deux cas vous êtes, permettez-moi le mot, un tout petit peu ridicule.

—Monsieur!!!

—Oui, monsieur! De plus vous êtes en danger de manquer votre train, ce qui vous attirerait une punition sévère et compromettrait peut-être votre candidature à la cavalerie. Croyez-moi: une candidature est chose fragile. Dépêchez-vous bien vite de redescendre mes cent vingt marches. Vous trouverez une station de voitures au coin de la place Saint-Germain-des-Prés. Filez. Il n'est que temps.

—Monsieur, nous nous reverrons.

—C'est improbable. Filez donc, vous dis-je.

Passablement stupéfait, Robert se retira.

—C'est curieux, murmurait-il dans l'escalier. Il ne me prend pas plus au sérieux que ma cousine.




XIV

MAZAS

Le lendemain, Jacques reçut la lettre suivante:

«Monsieur,

«J'ai appris avec la plus vive douleur que vous n'aviez point profité du retard que j'avais apporté à l'expédition de mon rapport. Il est vraisemblable que vous serez arrêté dans la journée, mais, en tout cas, ce ne sera pas moi qui porterai la main sur vous. Je vous jure, monsieur, que j'ai pensé un instant à mourir, mais, en outre du déshonneur qui s'attache généralement au suicide, j'ai songé au peu d'utilité qu'auraient pour vous les éclats de la cervelle du pauvre Gilet. J'ai trouvé un moyen de mieux vous témoigner ma reconnaissance qui survivra à tous les événements et à toutes les décisions de la justice. Je viens d'adresser ma démission à la Préfecture et ma résolution est irrévocable. Vous devez savoir que le président du tribunal peut autoriser un inculpé à faire présenter sa défense par un de ses parents ou amis. Je brigue l'honneur de plaider pour vous, monsieur, et j'espère bien m'inscrire le premier sur la liste de tous les hommes de coeur qui ne manqueront pas de vous offrir le concours de leur talent. Je vous supplie de vouloir bien accepter ce témoignage de dévoûment d'un homme qui vous doit la vie et qui n'a jamais douté de votre innocence.

«Anselme Gilet

Jacques répondit immédiatement:

«De tout coeur, Monsieur, mais à une condition: Les avocats ont la coutume toute naturelle d'interroger leurs clients sur les circonstances qui ont accompagné l'acte soumis à l'appréciation des tribunaux. Force m'est de vous prévenir que dans le cas particulier qui me concerne, je ne pourrai me soumettre à cet usage et que vous devrez prendre la parole sans aucun nouvel éclaircissement de ma part, sur la simple donnée des faits et en vous appuyant seulement sur l'opinion de votre conscience. C'est une tâche bien ingrate que je vous impose. Je vous prie de l'accepter telle quelle, puisque vous voulez bien vous charger de mes intérêts.

«Jacques de Mérigue

A la réception de cette lettre, M. Gilet crut devoir faire une démarche auprès de la duchesse et se rendit à l'hôtel de Largeay. Quoique vivement contrariée à l'annonce de ce visiteur, Blanche ne crut pas pouvoir lui refuser sa porte.

—Monsieur le commissaire? dit-elle en l'apercevant.

—Non, madame, monsieur Gilet, avocat de M. Jacques de Mérigue.

Blanche tressaillit et resta muette.

—Madame la duchesse, vous savez que le devoir d'un défenseur est de s'entourer de tous les renseignements propres à lui faciliter l'accomplissement de sa mission. Je ne puis obtenir aucun détail de M. de Mérigue. Il nie. Voilà tout.

—Cela ne m'étonne pas, monsieur, dit Blanche avec une expression de stupéfaction profonde que M. Gilet ne s'expliqua point.

La duchesse n'avait pas un instant conçu la possibilité de la sublime abnégation de Jacques.

Elle pensait qu'il déclarerait simplement la vérité, mais que l'invraisemblance de ses allégations ferait hausser les épaules aux magistrats instructeurs. Maintenant, elle voyait la grandeur de la victime qu'elle immolait, et la colère qui dominait son âme fit une légère place au premier cortège des remords.

M. Gilet reprit:

«Quant à moi, madame, je suis absolument abasourdi et désorienté. Je suis tellement convaincu de l'innocence de M. de Mérigue que je me dérobe par une démission envoyée aujourd'hui même à la tâche qui m'incombait d'opérer son arrestation. J'ai rempli mes devoirs de magistrat en faisant parvenir mon rapport sur les faits constatés aux autorités compétentes; je crois accomplir maintenant mes obligations d'honnête homme en prêtant mon concours au sympathique prévenu. Ma première pensée a été de venir chercher ici les renseignements qu'on me refusait là-bas.»

—Monsieur l'avocat, j'ai tout dit l'autre jour à M. le commissaire, répondit Blanche avec amertume; comme vous pouvez le voir à toute heure, je vous engage à l'interroger. Je vous trouve osé de mettre en balance les négations de M. de Mérigue et les affirmations de la duchesse de Largeay.

M. Gilet comprit que son audience était terminée. Il salua la duchesse en lui disant:

—Je vous affirme sur l'honneur, madame, que je n'établis aucun parallèle entre la valeur de vos deux paroles.

Blanche avait un plan de vengeance absolument défini. Elle comptait sur la condamnation de Jacques et se promettait ensuite de demander sa grâce, avec la conviction intime qu'elle lui serait accordée. L'obtention de la grâce serait, en même temps, un acte d'humanité et une marque suprême de dédain. La duchesse estimait aussi vaguement qu'après avoir brisé l'homme, après en avoir fait un lépreux et un pestiféré moral, elle pourrait peut-être triompher de ses résistances et conquérir ses caresses, sinon son amour, quand elle serait seule à lui tendre la main, parmi l'universel dédain. Elle se promettait pour lors de lui venir en aide, de le contraindre à accepter son appui, et ces vagues projets de bienfaisance, après son horrible faux témoignage, calmaient à ce moment les cris de sa conscience, encore étreinte par la fureur.

Le soir même, vers cinq heures, deux agents de la sûreté se présentaient au domicile de Jacques, porteurs d'un mandat de comparution délivré par le juge d'instruction.

Le baron de Sermèze avait voulu assister son ami dans cette terrible épreuve et il l'accompagna jusqu'à la porte du Palais-de-Justice. Mérigue fut conduit par les gardes dans le cabinet du magistrat chargé de l'information qui s'efforça vainement, pendant plus d'une heure, d'obtenir des détails sur le fait du vol. Jacques demeurait identiquement ce qu'il avait été devant le commissaire.

Il nia l'imputation et se refusa à tout autre renseignement.

Le juge d'instruction convertit alors le mandat de comparution en mandat de dépôt, et le candidat royaliste fut conduit et écroué sur le champ à la prison de Mazas.

On criait à huit heures sur le boulevard:

—Demandez l'Écho de Paris. Les royalistes sont des voleurs. Arrestation de Mérigue, candidat royaliste: cinq centimes, un sou. Voir les curieux détails; l'arrestation du coupable, un sou.

Le lendemain matin, on lisait dans une grande feuille républicaine:

«Les réactionnaires n'ont pas de chance. Un de leurs plus brillants candidats, sur lequel ils fondaient de grandes espérances, vient de s'échouer aux bancs de la police correctionnelle, sous l'inculpation hideuse de vol. Nous regrettons vivement que ce scandale ait éclaté quelques semaines trop tôt. Le sieur Mérigue avait, dit-on, les plus sérieuses chances d'être élu dans l'arrondissement le plus aristocratique de la capitale. Pas dégoûtés, messieurs les ci-devant! Il eût été piquant de voir arracher des bancs de la Chambre le coryphée du drapeau blanc. Cette satisfaction nous est refusée. Mais nous avons le ferme espoir que cet accroc subi par un des Éliacins du parti rétrograde éclairera la population saine et impartiale de l'arrondissement en question, et que le candidat républicain ralliera autour de son nom tous les suffrages indépendants et honnêtes.»

Le principal organe des conservateurs se défendait allègrement en jetant l'accusé par-dessus bord avant toute décision de la justice: «Ce n'est pas d'aujourd'hui que les meilleurs troupeaux sont infestés de brebis galeuses, et cela ne prouve rien, sinon que les règles les mieux établies sont toujours confirmées par des exceptions. Nous nous permettons, en outre, de faire observer à nos adversaires politiques que le comité actuel s'est refusé à soutenir la candidature de l'homme qui vient de s'effondrer. Il se présentait aux suffrages des électeurs de son autorité privée, comme le dernier des pensionnaires de l'Assistance publique aurait le droit de se présenter demain, s'il pouvait faire les frais nécessaires à une apposition d'affiches. Le sieur Mérigue n'avait aucune chance dans sa lutte contre M. Belin, qui réunira certainement la majorité des suffrages au premier tour. Le seul effet du krack Mérigue sera de nous épargner un scrutin de ballottage.»

Au comité, le baron d'Édelweis se fit voter des félicitations pour avoir combattu dès l'abord la candidature Mérigue. L'ordre du jour visait sa prévoyance et son flair pratique et le vieux beau souriait dans sa longue barbe et remerciait la destinée d'avoir confirmé les appréhensions qu'il n'avait jamais eues. De tous côtés, on chercha querelle au vicomte d'Escal qui avait enfanté un misérable à la vie politique. D'Escal repoussa tant bien que mal les attaques, en rejetant toute la responsabilité sur les membres de l'ancien comité, et en faisant remarquer qu'il n'avait pas voulu s'associer à la nouvelle campagne du candidat prisonnier.

Le duc de Largeay était fortement battu en brèche et répondait: «Prenez-vous en à ma femme!» Et les bonnes âmes de s'écrier: «Oh! l'ingrat; voler sa bienfaitrice!» On fut très fortement scandalisé de voir le duc de Belverana prendre la défense de l'inculpé, et on attribua cette attitude à sa répugnance d'avouer une erreur. Les abbés Vaublanc, Roubley et Marquiset rompirent des lances terribles avec l'abbé de la Gloire-Dieu, qui s'obstinait à nier la possibilité du crime. «Voyez ce saint homme, disaient ses confrères, il jeûne au pain et à l'eau et n'avoue pas qu'il puisse se tromper!»

Des altercations se produisirent dans plusieurs cafés, dans quelques foyers de théâtre, dans deux ou trois clubs à la mode. Le baron de Sermèze administra à lui seul une demi-douzaine de soufflets qui, chose étrange, ne furent pas suivis d'effusion de sang ni d'éclats de poudre. Il est vrai que le baron tirait l'épée comme un spadassin et faisait mouche neuf fois sur dix à vingt-cinq pas au pistolet de combat. Robert de Vaucotte se vanta d'avoir provoqué Mérigue et de l'avoir fait caler doux. Théodore de Vannes se glorifia hautement d'avoir combattu la première candidature de Jacques. Le R.P. Coupessay, supérieur des Oratoriens de la rue de Monceau, se hâta de signifier un congé immédiat au jeune professeur, qu'il avait appelé «notre grand Jacques» et qui n'était plus que «ce triste Mérigue».

La comtesse douairière de Vannes se demanda avec stupeur comment ce vilain homme avait pu être une cause si fréquente d'interruption pour sa broderie. Le coup de pied de l'âne fut envoyé à la victime par sa femme de ménage, l'altière Hortense, qui déclara par écrit donner ses huit jours à monsieur.

La fatale nouvelle était parvenue au repaire noble de Mérigue vingt-quatre heures après l'annonce de l'arrestation sur les boulevards. Violemment ému par la lettre de son fils, le vieux comte avait été complètement écrasé par l'entrefilet du journal conservateur qu'il recevait, et qui était conçu en ces termes: «M. de Mérigue, le candidat royaliste bien connu, vient d'être écroué à Mazas sous l'inculpation de vol. Nous attendons, pour apprécier ce triste événement, les décisions de la justice.»

Le vieux comte Joseph ne communiqua à sa femme ni la lettre ni le journal. Il emporta l'une et l'autre et s'enfonça dans la profondeur des bois. Caroline s'étant mise à sa recherche le découvrit au bout de plusieurs heures, embrassant un gros chêne dans ses bras, et la poitrine gonflée de sanglots. Il fallut que le chef de la famille se décidât à tout avouer et à montrer les quelques lignes de son fils, et le terrible alinéa de la feuille publique. Caroline, sans parler, entraîna son mari vers l'oratoire où elle passait en prières la plus grande partie de ses journées. Les deux époux y demeurèrent longtemps inclinés et prosternés aux pieds du Dieu sévère, qui permettait à la Destinée d'empoisonner ainsi leur vieillesse. Au repas du soir, on fit connaître aux trois soeurs l'effroyable accusation qui pesait sur leur frère bien-aimé. Jacqueline éclata en pleurs, mêlés d'un rire nerveux.

—Mon petit Jacques, qui doit ramener le Roi, dit-elle, un voleur! je ne croirai jamais cela.

—Quelle infamie! s'écria l'ardente Mathilde, ce sont tous les misérables communards de Paris qui l'ont accusé pour s'en débarrasser; cela ne peut pas s'expliquer autrement.

—Certainement; notre frère ne peut être coupable, reprenait la sage Marianne, mais en pareille matière le plus simple soupçon est déjà une catastrophe. Quelle que soit l'issue de l'accusation, Jacques ne pourra demeurer à Paris. Sa carrière, qui s'annonçait fort avantageuse, est définitivement brisée. Nous n'avons donc plus à compter sur aucune ressource de son côté. Il faut songer au contraire à le recevoir ici, et à l'y soigner de notre mieux.

—Comment, répliqua Jacqueline, tu crois qu'il ne se relèvera pas? Il s'était bien relevé de son échec au Conseil municipal, puisqu'il allait être nommé député.

—Jacqueline a raison, dirent à la fois Mathilde et le vieux comte.

—Rien n'est impossible avec le secours de la providence divine, affirma Caroline. Il faut faire violence au ciel par nos instances et nos supplications.

—Il faut d'abord, reprit Marianne, interrompre toutes les réparations que nous avons commencées, et prendre le plus tôt possible des arrangements pour solder les dépenses déjà faites.

—Que dis-tu là, ma fille! interrompit Joseph de Mérigue; et mes vignes, qui me donneront un jour deux cents barriques de vin; et ma truffière, que je suppose devoir être en plein rapport d'ici deux ans.

—Et notre frère bien-aimé qui triomphera des méchancetés et des calomnies! dit énergiquement Jacqueline.

A ce moment Pierrille et Jeannette arrivèrent pour la prière du soir:

Il faudra bien prier pour Monsieur Jacques, dit la pieuse Caroline d'une voix triste et lente.

—Notre Monsieur est malade? demandèrent à la fois les deux domestiques.

—Non, mes amis, répondit Caroline qui ne savait pas mentir.

Alors les fidèles serviteurs eurent la claire intuition d'un grand malheur planant dans l'air. Leurs visages fatigués prirent une expression de lourde tristesse, et ils pleurèrent silencieusement en s'agenouillant sur les dalles.




XV

L'INFLUENCE DU COMMISSAIRE

A la sixième chambre on avait rarement vu un pareil encombrement. Depuis les plus jolies comtesses des deux faubourgs jusqu'aux reporters des moindres feuilles, en passant par la nuée des avocats et des simples stagiaires, le public habituel des représentations judiciaires se trouvait au grand complet. La partie de l'auditoire dont la curiosité se trouvait le plus vivement surexcitée, était naturellement l'éternel féminin. Toutes les jeunes femmes un peu à la mode s'étaient exténuées d'amabilité envers le président pour obtenir des cartes, et pouvoir contempler le visage de ce prévenu dont on parlait tant, et que les gazettes dépeignaient comme possédant toutes les qualités d'aspect, d'allures, qui séduisent et conquièrent le sexe faible. Deux hommes émargeaient au sein de cette foule hétérogène: Mérigue et son défenseur. Jacques, entièrement vêtu de noir, l'oeil fier, la tête haute, le visage grave et légèrement mélancolique, avait plutôt l'air d'un accusateur que d'un inculpé. Debout à ses côtés, Monsieur Gilet, la figure contractée, les yeux hagards, la figure pâle, semblait en proie à une insurmontable émotion. Ce qu'il y avait de plus à remarquer était l'absence de la duchesse. Elle avait prévenu par lettre le président, qu'étant très souffrante, il lui serait impossible de paraître aux débats, qu'au surplus elle n'avait rien à ajouter au rapport de M. le commissaire et à sa propre déposition revêtue de sa signature.

L'interrogatoire fut excessivement court. Mérigue déclina ses noms et qualités, nia péremptoirement le vol, et refusa de répondre à toutes les questions subséquentes qui lui furent adressées. L'audition des témoins ne fut pas non plus bien longue. Lecture fut donnée de la déclaration de la duchesse, après quoi l'on dut passer aux témoins à décharge. Quelques amis de Mérigue, entre autres le baron de Sermèze, apportèrent à la barre l'éloge du prévenu, et détaillèrent ses antécédents de travail, d'économie, de constante probité. La tâche du procureur de la République n'était pas bien difficile en présence d'un prévenu qui persistait à se renfermer dans un silence inexplicable. Le réquisitoire rendit hommage à la vie antérieure de Jacques, et réédita cette rengaine vieille comme la Basoche: «Un criminel est honnête homme jusqu'au moment où il accomplit son crime.» L'organe du Parquet ne réclama pas, du reste, une bien grande rigueur, et s'en remit complètement aux juges sur la durée de la peine à infliger. Mais il réclama l'emprisonnement, la notoriété récente dont jouissait l'inculpé nécessitant plutôt la sévérité que l'indulgence. Le représentant du ministère public termina sa harangue par des considérations prudhommesques sur la fragilité des réputations amenées par un ouragan, et emportées par une tempête. Il invita les jeunes gens ambitieux à méditer sur cette catastrophe, et à tendre au but de leur vie plutôt par une longue suite de travaux modestes, que par de vains coups de canon.

La parole fut donnée au défenseur: Messieurs les juges, s'écria M. Gilet, il faudrait à la cause que je plaide le plus éminent des membres du barreau, non que l'innocence de mon honorable ami, M. de Mérigue, ne soit certaine et évidente, mais pour esquisser en termes dignes d'elle la noble et sympathique figure d'un prévenu qui purifie et illustre, en s'y asseyant, le banc d'ignominie. A défaut d'éloquence je vous apporte un fait inouï dans les annales de la police correctionnelle: un commissaire résignant ses fonctions pour défendre l'inculpé dont il a procuré l'arrestation. Les longues années pendant lesquelles j'ai exercé ma pénible charge m'ont donné une expérience et un coup d'oeil qui ne sont guère susceptibles de s'abuser. Or, Messieurs, sur mon honneur de fonctionnaire irréprochable, sur ma conscience d'homme intègre et de citoyen n'ayant jamais failli, je vous affirme avoir décelé en M. de Mérigue l'attitude d'une victime pure et résignée, et dans l'accusatrice qui n'a point osé soutenir elle-même ses allégations devant vous.... que sais-je? une ennemie qui se venge et qu'assiège déjà l'invasion des remords. Le silence obstiné de l'inculpé, où M. le président voit un aveu, ne serait-il point par hasard une abnégation sublime, l'inertie d'un être miséricordieux qui se laisse immoler pour ne pas tuer en se défendant, l'héroïque urbanité d'un galant homme qui, pour ne pas effleurer la chair d'une femme de la moindre égratignure, renonce à parer ses coups de poignards? S'il m'était donné de soulever le voile mystérieux qui recouvre ce drame, l'accusé, j'en ai la persuasion intime, deviendrait un formidable accusateur. C'est l'infinie délicatesse de M. de Mérigue qui oppose sans doute à nos investigations un formidable rempart. Admirons ce sentiment chevaleresque, mais refusons de nous en rendre les complices.»

Ces quelques paroles émues, quoique dépourvues du moindre argument, impressionnèrent vivement les juges. Mais M. le procureur de la République répondit spontanément: «M. de Mérigue a sauvé la vie à M. Gilet. Ce que vous venez d'entendre n'est point l'exposé de la conviction du défenseur, mais l'explosion de sa reconnaissance. M. Gilet a accompli une série d'actes qui l'honorent au premier chef, mais qui ne sauraient empêcher le tribunal de faire son devoir.»

L'ancien commissaire de police comprit sur le champ, que cette simple phrase du ministère public détruisait tout l'effet de sa harangue. Il se leva pour répondre, mais la claire vue du danger couru par son sauveur lui fit perdre le fil de ses idées et une violente angoisse l'étreignit à la gorge. Il fit quelques gestes indignés sans parvenir à articuler une parole, et retomba bientôt abîmé et anéanti sur son banc. La cause était perdue. Le tribunal, après une très courte délibération, et prenant d'ailleurs en considération les bons antécédents de l'inculpé et le manque de netteté des témoignages accusateurs, condamna simplement Jacques de Mérigue à deux mois de prison.

Le greffier l'avertit ensuite qu'il ne serait point immédiatement incarcéré, et qu'il avait quinze jours pour se constituer prisonnier sans préjudice de son droit d'appel. Le condamné haussa les épaules, et sortit au bras du baron de Sermèze. Les deux amis traversèrent la foule accablés de regards méprisants, et se dirigèrent lentement vers la rue des Saints-Pères. Ils ne tardèrent point à être rejoints par M. Gilet qui engagea instamment Mérigue à faire appel. Tout en remerciant son défenseur avec effusion, le poète refusa catégoriquement de se pourvoir.

—Eh bien, lui dit M. Gilet, je vous ferai gracier.

Jacques secoua tristement la tête.

Quand il arriva à l'entrée du quartier Saint-Barthélémy, il fut pris d'un invincible sentiment de douleur et de honte. Il lui sembla que tous les passants l'écrasaient sous le dédain de leurs regards. Il vit quelques manoeuvres occupés à arracher et à lacérer ses affiches dont les déchirures jonchaient le sol ou roulaient au ruisseau, comme les débris de sa fortune et de sa vie. Il entendit ce bout de conversation entre deux afficheurs de M. Belin.

—Eh bien, dis donc, Polyte?

—De quoi, mon vieux briscard?

—T'as pas besoin de faire attention aux pancartes du Mérigue, tu peux les sabrer, va!

—Est-ce qu'il est parti pour le champ des navets?

—C'est tout comme... le bourgeois-là était tout bonnement un voleur. On l'a jugé, il y a cinq à six jours.

—Euh! malheur... Il devait se présenter à la Nouvelle...

—De quoi, à la Nouvelle?... Les copains n'en voudraient pas...

Tout à coup Sermèze et Mérigue se rencontrèrent nez à nez avec le vicomte d'Escal. Le bonhomme terrifié détourna vivement la tête, et voulut se sauver par une rue latérale. Mais son mouvement fut si brusquement maladroit qu'il glissa, s'entrava avec son parapluie, et la rotondité de son petit corps aidant, s'épata lourdement sur le trottoir. Sermèze, qui n'était pourtant pas en veine de gaîté, partit d'un éclat de rire.

—Tu n'es pas charitable, mon vieux, lui dit Jacques. Va-t'en donc aider ce brave membre du comité à se remettre sur ses pattes. Je t'attends là. Il ne voudrait pas de mon secours.

Le baron accéda par curiosité au désir de son ami, et s'avança vers le vicomte d'Escal, encore tout ébahi de sa chute, et tout honteux d'avoir balayé l'asphalte avec sa noble redingote:

—Eh! bonjour, cher ami, s'écria le vicomte. Vous me rencontrez en mésaventure. Quel excellent hasard me procure le plaisir de vous voir... La baronne de Sermèze se porte toujours comme vous voulez? La vicomtesse d'Escal meurt d'envie de la voir. Quand vous verrons-nous donc tous deux à nos petites soirées du mardi?... Dieu! je suis sale!... Comme ces voies sont boueuses et mal entretenues sous cette vilaine république... excusez-moi... je suis toute crotté... je me sauve chez moi. Ravi, cher baron, de vous avoir rencontré, mes hommages à la baronne. Au revoir. A bientôt, adieu...

Sermèze ne put intercaler la moindre syllabe, et l'ancien patron de la candidature Mérigue détala au petit galop de ses jambes trop courtes, en tenant cette fois le milieu de la chaussée, et en brandissant, sans la moindre intention belliqueuse, son parapluie inoffensif.

Les deux amis rencontrèrent encore quelques personnages de leur connaissance qui affectèrent de regarder le firmament, entre autres un ancien chef de service de l'instruction publique, soupçonné de malversations, et qui, à l'aspect de Mérigue, détourna sa face honnête, rasée de frais en un majestueux mouvement de pudeur. Soudain un prêtre s'avança, qui tendit bravement la main à Jacques. C'était l'abbé de la Gloire-Dieu.

«Je vous tiens pour innocent, mon bon Jacques, lui dit-il d'une voix entrecoupée, et je puis encore quelque chose pour vous. J'espère d'ici peu de jours vous annoncer une bonne nouvelle. Courage et espoir, mon cher enfant.»

Quand Jacques et Sermèze entrèrent dans la maison de la rue des Saints-Pères, ils furent insolemment toisés par le concierge dont la dignité offensée par la vue de son locataire condamné parut subir une violence cruelle.

Sermèze répondit à l'attitude froissée du pipelet, par un regard si peu sympathique, que le représentant du propriétaire se retira brusquement dans sa loge, et s'y enferma à double tour. L'ascension des cent vingt marches fut la dernière période de la voie douloureuse.

On croisa dans l'escalier plusieurs locataires qui prirent de grandes mines sévères. Sur le palier même de Mérigue, un employé de commerce, son voisin, le regarda sans le saluer. Au moment où ils entraient dans le logement, les deux amis s'entendaient rappeler par une voix perçante et criarde qui montait du rez-de-chaussée.

—Eh là-haut. Eh donc là-haut!

—Qu'y a-t-il? demanda Sermèze.

—Le propriétaire vous donne congé, répondit la voix dépourvue d'harmonie.

—Ah! dit Mérigue avec un soupir de dégoût, le proverbe parle du coup de pied de l'âne au singulier. Voilà le dixième que je reçois depuis une heure... je n'ai rencontré sur ma route que des aliborons scandalisés.

—C'est pas tout ça, mon pauvre vieux, reprit Sermèze, que vas-tu faire maintenant?

—Maintenant?... je vais attendre la quinzaine pour me constituer prisonnier.

—Mais en attendant tu ne vas pas rester désoeuvré?...

—Jamais de la vie.

—A quoi vas-tu t'occuper?

—Je vais achever ma Rédemption des Damnés, puisque la politique et le professorat me laissent des loisirs.


La duchesse Blanche avait été informée par exprès de la sentence prononcée par le tribunal correctionnel.

La vengeance était assouvie, elle pouvait maintenant songer à jouer son rôle de souveraine clémente.

Sa colère s'était peu à peu dissipée dans son âme, et sa passion inapaisée commençait à y rentrer en compagnie du repentir, Blanche se fit belle comme à ses plus beaux jours de gala; elle revêtit une robe de damas rouge, et surchargea son cou, ses bras et ses mains des joyaux les plus splendides. Le duc de Largeay étant survenu par aventure:

—Où allez-vous donc comme cela, ma chère?...

—A la direction des grâces, mon ami.

—Cette direction, duchesse, se trouve depuis longtemps entre vos mains.

—Oh! vous êtes galant aujourd'hui, je crois, Dieu me damne, que vous me confondez avec Mlle Zoé.

—Oh! méchante!... Laquelle de vos sujettes allez-vous chercher?...

—Trêve de calembours, mon ami, je vais demander la grâce de M. de Mérigue.

—Vous avez perdu le sens... je n'y comprends plus rien.

—Consolez-vous... vous n'y avez jamais rien compris.

—Vous l'avez donc fait condamner pour vous donner la satisfaction de lui pardonner ensuite.

—Eh! eh! peut-être bien!

—Ce sont les jeux de reine.

—Qui valent bien le jeu de l'oie, j'imagine.

—Vous êtes vraiment ravissante ainsi. Je dînerai ce soir avec vous.

—Non, non, mon ami. On vous traiterait d'infidèle de l'autre côté de l'eau.

La duchesse descendit alors dans la cour, se jeta au fond d'un coupé bleu, attelé de deux alezans rapides, en disant au valet de pied:

—Place Vendôme, au ministère de la justice.

Le duc de Belverana se trouvait déjà auprès du directeur des affaires criminelles. Il dit tout le bien qu'il put imaginer de Mérigue sans toutefois faire la plus petite allusion au grand secret qui lui était confié. Le chef de service l'écouta avec déférence et lui répondit:

«Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, que de faire un rapport favorable à vos désirs, mais le condamné doit au préalable épuiser les juridictions. Qu'il aille d'abord en appel. Nous verrons ensuite.»

Le duc en sortant croisa Blanche de Largeay dans les corridors du ministère. Il la salua le plus gracieusement du monde, lui demanda des nouvelles de sa santé, et ne lui souffla pas un mot du motif identique qui les avait amenés tous deux dans les antichambres de l'administration. La duchesse demeura près d'une heure avec le directeur des grâces. Elle essaya de toutes les instances et de toutes les supplications, mais se heurta constamment à la même réponse: «Qu'il fasse d'abord appel, nous verrons ensuite...» Comme elle sortait toute courroucée avec des larmes de dépit dans les yeux, elle rencontra M. Gilet qui se précipita sans la saluer dans le cabinet du chef de service. Il en sortit au bout de quelques minutes, et la duchesse entendit ces paroles prononcées par le directeur:

—Très bien, mon cher commissaire, je vais faire préparer les lettres de grâce dès que le dossier de l'affaire me sera parvenu du tribunal. D'ici trois jours, le décret sera revêtu de la signature du président de la République. Vous pouvez d'ores et déjà en aviser votre protégé.

La duchesse courut au devant de l'ancien commissaire.

—Vous avez dû être diablement éloquent, lui dit-elle, je n'ai pu, moi, me faire écouter de ce monsieur.

—Non, madame la duchesse, répondit M. Gilet, l'éloquence n'est pas mon fort. Je suis simplement un honnête homme qui se sacrifie à ceux qu'il aime, au lieu de les immoler à sa jalousie ou à ses ressentiments.