WeRead Powered by ReaderPub
Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires cover

Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires

Chapter 22: XIX
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A series of short, humorous military sketches and reflections written in a conversational voice. The narrator, a soldier, catalogs camp life—his modest tent, equipment, routines, comrades, and oddities of army administration—mixing playful self-deprecation, satirical observations, and digressive anecdotes. Chapters adopt a voyage-around-my-room conceit to transform everyday boredom into comic essays that alternate description, moralizing asides, and absurdist logic, often aiming to provoke a deliberate yawn as a comic device. Scenes range from practical descriptions of gear to whimsical meditations on fatigue, food, and the symbolic presence of objects such as the sabre.

X

LE SABRE

Le sabre est vieux comme Hérode, que dis-je? vieux comme le monde

Dès les temps les plus jeunes, on se servait du sabre. Fût-il couteau, coutelas ou canif, il n'en était pas moins lame.

Les espèces de sabres sont aussi nombreuses que les étoiles. J'incline à croire qu'il serait oiseux d'en donner ici la nomenclature. Cependant, je vous soumets quelques mots sur le mien, qui date de 1845.

Bonne vieille lame! S'est-elle enfoncée plusieurs fois dans les chairs inconnues?

A-t-elle appris à supprimer quantités de pauvres diables qu'elle n'a pas connus et qui ne lui ont pas fait de mal?

Qui peut répondre à ces questions?

Quant à moi, je me renfrogne, et vous affirme solennellement que mon sabre est accroché à un des montants de ma tente.

Il ne dit rien d'apparence. Vulgaire dans sa forme, brillant de fourreau, l'ensemble de cette arme est très-utile pour les revues, mais nul dans un combat.

Si jamais l'ennemi ose m'attaquer corps à corps, je vous promets ici de dédaigner mon sabre et de tomber sur un solide flingo.

C'est fort, un fusil armé d'une baïonnette effilée, et, de plus, c'est bien en main.

Les cartouches épuisées, on joue du moulinet, et gare les têtes! Un coup de crosse est d'un effet remarquable, et bien peu de crânes essayent d'y résister.

L'imagination m'aide beaucoup dans ce que j'écris, car le hasard n'a pas encore voulu que je démolisse quelqu'un.

Dans tous les cas, croyez-m'en, le coup de crosse est digne d'intérêt, et doit faire prime dans une mêlée.

Le pointez de la baïonnette est aussi très-estimé, mais ne rencontre pas mes sympathies; je préfère l'assommoir.

Ces sanguinaires paroles me font frissonner, et je je me hâte de sortir de ce féroce aperçu.

Je ne pense pas que cela soit dans mes goûts.

Je me disais né pour faire un brillant épicier, heureux possesseur, sinon père, d'une quantité d'enfants, tous gras et joufflus.

Malheureusement, quoique baptisé du folâtre nom de Joseph, le positif m'abandonna dès ma plus tendre enfance, et ma passion pour la pêche à la ligne me lança dans les hasards de la guerre.

Les destinées souvent sont ainsi tracées et un gaillard bâti pour peser une livre de beurre ou accrocher un goujon se voit tout à coup possesseur d'un sabre.

Je ne maudis rien pour cela, car, tout en étant peu satisfait de la fortune, je n'en prends pas moins de rigoureuses leçons d'armes.

Qui sait si l'épicerie, pour se venger, ne fera pas plus tard un général d'un de ses enfants.

Je le souhaite. L'épicerie a de ces caprices quelque fois. Et Mouton?…

Enfin, je ne puis, de gaieté de coeur, passer au chapitre suivant sans orienter mon sabre.

Je m'aperçois de cette triste lacune en relisant mon travail.

Le ciel est noir, et la grande Ourse, pas visible m'empêche de trouver la polaire. Je ne puis donc résoudre cette grave question qu'approximativement.

D'après les données précédentes, et en suivant attentivement les péripéties de mon voyage, le sabre doit être au nord-ouest-nord.

Je n'affirmerai pas sur l'honneur qu'en ceci je ne me trompe. Mais je fais acte de bon vouloir et je m'approche le plus de la vérité.

D'ailleurs, le firmament, capricieux, apparaîtra quelques soirs dans toute sa pureté, et je rectifierai mon erreur loyalement, s'il y a lieu.

A ce propos, je ne crains pas de le dire, une de mes nombreuses vertus, c'est la droiture, aidée de l'amour du vrai et du juste.

XI

DIGRESSION PATRIOTIQUE

Le 13 juillet 1881, il existait sur la surface de la terre, en Afrique, un endroit nommé les Hauts-Plateaux.

Sur ces Hauts-Plateaux, s'arrondissait un mamelon, au sommet duquel s'épanouissait le camp d'une colonne.

Dans ce camp, tout était calme, et l'on dormait.

Seule, une lumière brûlait dans une misérable tente. L'habitant de cette tente rêvait tristement. Il pensait à la France, au Canada, à sa famille, à son passé, à son avenir.

Au dehors, la lune enveloppait la plaine de son pâle linceul de lumière.

La respiration d'une brise légère faisait tressaillir le thym et l'alfa, et apportait au rêveur des senteurs d'ennui.

Un spleen immense envahissait peu à peu le pauvre diable, et bientôt, tout devenant confus… il dormait…

Minuit, heure terrible, venait d'arriver à la montre du colonel.

A ce moment, un sourd mugissement perce les nuages qui s'étaient amassés au firmament. Grandissant, ce bruit majestueux vient mourir au-dessus du camp, dans un éclatant coup de tonnerre, que l'écho éparpille dans l'immensité.

Le dormeur, sursautant sur sa couche d'alfa, sentit l'arche du pont des rêves s'écrouler sous lui, et fut précipité dans le gouffre insipide de la vie réelle.

Quels avaient été les rêves de notre héros?… L'histoire est muette là-dessus.

Son premier regard fut pour le ciel.

La lune faisait de violents efforts pour percer la couche nébuleuse qui lui volait sa lumière. Quelques faibles rayons intermittents filaient vers la plaine, et la tachetaient d'argent.

Notre guerrier, d'un oeil encore indécis, suivait cette lutte céleste à travers une ouverture de sa tente.

Tout à coup, une vision terrible, fantastique, diabolique, le glace de terreur.

Là, près de lui, un monstre affreux, aux attaches formidables, le regarde d'un air menaçant. Deux bras, armés de lances aiguës, s'agitent en cadence. D'innombrables antennes remuent en frissonnant. Une longue queue, recourbée en cercle et armée d'un épieu arqué, décrit des signes cabalistiques dans le rayon lumineux.

Dans son ensemble, le monstre apparaît avec une prestance à faire pâlir le plus mythologique des dragons antiques. La lune, luttant toujours contre la nue, estompe sa lumière et varie les formes de la vision dont elle grandit les ombres.

La terreur, chez notre soldat, empêche les fonctions du mouvement.

D'un regard fasciné, il étudie les gestes de son imposant visiteur.

Enfin, une violente secousse nerveuse l'arrache de sa torpeur, et il peut approfondir le mystère.

Un scorpion, un misérable, un infime, un odieux scorpion prenait ses ébats sur le sac du troupier, tout près de son visage.

La proximité de la taille encombrante du reptile en avait grossi les proportions dans le rayon visuel de notre héros, réveillé brusquement.

Là était le mystère, et c'était le 14 juillet.

Oui, le 14 juillet, jour de réjouissances politiques, journée mémorable entre toutes, d'après les on dit, et ce jour fut annoncé à ce fier soldat par un coup de tonnerre, suivi d'un scorpion lunatique.

Quel réveil! Croit-on qu'une pareille aubaine ait pu tomber en partage à beaucoup de Français bien pensants?

On a de nombreux genres de réveils: le réveil aux trompettes éclatantes, le réveil embêtant, le réveil du jugement dernier, le réveil brusque, mais jamais, oh! non, jamais, on n'avait connu le réveil au scorpion à la lune.

Notre soldat seul, le 14 juillet 1881, était destiné à ce bonheur qu'on appréciera.

Il crut ne devoir dormir davantage cette nuit-là. Il en employa une partie à fouiller consciencieusement sa tente. Il cherchait les compagnons de son visiteur.

Car, disait-il dans sa logique de troupier sensé, un réveil au scorpion, passe encore, mais deux, ah! mais non, par exemple, ce serait trop de chance.

Une pareille émotion doublée dans une même nuit, fût-ce celle du 14 juillet, serait de force à éclipser l'intelligence la mieux portante.

Il s'obstina à chercher, mais rien.

Prenant alors sa bonne pipe de guerre, il continua sa rêverie que le sommeil de la veille avait brusquement interrompue, à l'instant remarquable où son papa, l'oeil en colère et le pied leste, lui avait vigoureusement hurlé dans l'oreille la mémorable phrase qui suit: «—Va manger de la vache enragée, et nous verrons ensuite.»

Comme j'ai eu, je crois, la bonne idée de le faire comprendre, ce souvenir angélique avait agi sur le cerveau de notre homme, qui s'en était endormi.

Reprenant donc sa rêverie, à ce moment sympathique où le pied agile de l'auteur de ses jours finissait de décrire une courbe à arrêt brusque, il continua à songer.

La papa avait-il raison dans ses prédictions?…

Ai-je de la vache enragée sur la conscience?…

Puis, enfin, qu'est-ce que c'est que la vache enragée?

Cette denrée touche-t-elle à la race bovine ou à l'épicerie?… Est-ce que les spécimens de taureaux mangés chaque jour en colonne appartiennent au genre vache enragée?…

Autant de questions que notre soldat se posait, sans pouvoir y répondre.

Ne parvenant pas à résoudre cet important problème, il fumait et fuma jusqu'au jour.

Comme vous le voyez, ce jeune homme n'était pas si bête. Il se piquait même d'être très-intelligent, à en juger par son acharnement à approfondir les choses.

Il avait eu des jours plus heureux. Adolescent, il promettait beaucoup, et ses parents s'étaient opposés à ses désirs d'être zouave pontifical, il se fit vagabond.

Libre alors, il fut terrassier sur les chemins de fer, bûcheron dans les forêts vierges, crève-faim, garçon muletier, comptable, puis rien.

Rentrant enfin au giron maternel, il hérita d'une somme importante, l'écorcha vigoureusement, hérita encore, et vint aborder à Paris, terre mille fois promise à ses voeux.

L'air de France le grisa, les dames à la mode le plumèrent avec entrain, et, un beau matin, il se réveilla dans les plaines d'Afrique. Il était soldat.

Ici nous le trouvons. Devenu philosophe par force, il n'est pas étonnant de l'entendre raisonner si bien. Le malheur grandit les coeurs.

Il achevait sa sixième pipe quand le clairon sonna.

Son métier de guerrier lui fit oublier ses souvenirs, et la sieste le plongea ensuite dans un parfait détachement de toutes choses.

Le 14 juillet brillait dans toute sa splendeur déserte. Le soleil suivait son cours habituel.

Cinq heures sonnèrent, et l'ordre de partir à dix heures, le même soir, arriva au crépuscule.

Par tout le camp, brouhaha des préparatifs du départ.

On devait couper le passage à Bou-Amema, qui avait encore fait des siennes.

Jusques à quand, doux Seigneur du bon Dieu, ferez-vous des fêtes nationales pareilles? Jusques à quand… Et l'on partit à l'heure prescrite.

On a beau avoir l'enthousiasme du sang, l'ardeur des batailles, le désir de la poudre, une marche de nuit refroidit singulièrement ces nobles sentiments.

Oui, quoi qu'en disent les illuminés, une promenade datant de six heures du soir, pour prendre fin le lendemain à quatre heures de relevée, n'est pas du tout confortable. Je suis de ceux qui pensent ainsi.

Dans nos villes, en ce grand jour de juillet, de gais pétards surprenaient les badauds, agaçaient les anciens, soulevaient le jupes; dans la plaine, on marchait en trébuchant.

Là, le folâtre jeune homme enlaçait sa danseuse jusqu'à l'aube; ici, le soldat serrait son fusil.

Là-bas, les musiques charmaient les oreilles; ici, près de nous, les chameaux bouleversaient les échos de leurs hurlements plaintifs.

Enfin, dans ce beau pays de France, on prenait des rafraîchissements, et l'on dormait; tandis que dans ces vastes steppes d'Algérie, il faisait une soif de feu, et le matin, la nuit, le jour, on marchait, marchait et marchait sans cesse.

Et pendant le trajet, pas plus de Bou-Amema que sur la main.

A l'arrivée, un peu d'eau tiède, prise à doses de deux litres, donna des nausées consolatrices à tous, et la fête nationale avait été pour la colonne.

Cette digression n'est pas plus assommante que le reste de ce travail. Je l'aurais omise, mais je tenais à démontrer que tout n'est pas rose, pour les patriotes, en cette fameuse journée de la Bastille.

Je quitte donc avec un certain regret notre soldat philosophe, et je me lance sur ma gamelle.

XII

LA GAMELLE

Où êtes-vous, héros culinaires du seizième siècle, grands artistes qui bâtissiez de si stupéfiants monuments gastronomiques?

De vos mains rouges ou enfarinées naissaient toutes sortes de mets que me sont inconnus.

Et vous, ô Vatel, sans épée, daignez me sourire!

Grand Rabelais, dieu des ventres, expédiez-moi votre Gargantua!

Vous aussi, mânes futurs de Monselet, ayez pitié de moi!

Sortant de vos tombeaux,—(pas Monselet, c'est évident)—conspirez pour moi, et venez tous, je vous enjoins, remplir ma gamelle d'un régal autre que le riz d'administration!

Qu'il me serait doux de trouver, en place du bouillon réglementaire, un succulent consommé saisi à point!

Qu'il… mais passons à la soupe d'ordonnance. C'est beaucoup plus pratique.

Le brouet spartiate, d'antique mémoire, devait être délicieux, si je le compare à notre dîner de chaque jour. Biscuit au riz et riz au biscuit, nageant dans une maigre sauce, composent ce festin pantagruélique.

Et ma gamelle est là pour contenir ces friandises.

Aujourd'hui, peu satisfait de son contenu, je lançai par mégarde ma pauvre gamelle à tous les diables.

Prenant terre sur son centre de gravité, elle vacilla un instant, et bientôt s'étendit sur le côté dans un abandon complet.

Le couvercle, séparé du corps principal, roula jusqu'au bout de sa chaînette.

Après quelques frémissements sonores au contact des cailloux du sol, un arrêt brusque eut lieu, et le tout fut immobilisé.

Je profitai de ce moment pour décrire la fête du 14 juillet, et, terminant l'étrange roman du jeune homme à la vache enragée, je me sentis ému. Un certain remords agitant les fibres sensibles de mon intérieur, je me traitai d'ingrat.

C'était dur, mais enfin l'inqualifiable action de brutaliser ainsi une gamelle inoffensive m'apparut dans toute sa noirceur.

Se séparer aussi violemment du réceptacle de sa pâture journalière n'était pas le fait d'un honnête homme.

Un garçon capable de maltraiter ainsi un bienveillant ustensile devait être indigne de le posséder.

Je me levai, quittai ma tente, et, saisissant la pauvrette, je la remis proprement en place.

Cet acte de ma part ne prouve pas qu'elle ne soit incapable de fournir le sujet de brillantes dissertations. Il ne faut pas non plus l'attribuer à ce que ma fidèle gamelle a été faite de fer-blanc, et que ses flancs portent deux oreillettes de même métal.

Non, cet acte magnanime de relever gracieusement ma chère compagne est dû à l'horreur que m'inspirait ma mauvaise action, et, de plus, je tenais à me réhabiliter dans ma propre estime.

Laissons à l'ouest le vase dans lequel le cuisinier me versera la soupe du soir, et examinons ce qui vient ensuite.

Le soleil, joyeux, nous aide dans nos recherches. Vivement éclairé par lui, reconnaissons mon quart.

Nous avons raison de dire quart, car gobelet manquerait de cachet local.

XIII

LE QUART

Oui, je trouve mon quart, placé comme par hasard, près de l'endroit où fut déposée ma gamelle.

Il serait illogique de croire qu'il pourrait en être autrement. Le quart marche avec la gamelle. L'un ne peut aller sans l'autre.

Il est nécessaire d'utiliser le quart. On peut aussi boire au petit goulot du bidon, mais quelle imprudence!

Les Rédirs sont habités par des quantités de parasites, qui, entrant dans le bidon, ne se gênent pas ensuite pour entrer dans la bouche.

Le quart équilibre la situation et permet d'étrangler les animaux aquatiques en question.

Visibles à l'oeil nu, ils nagent gaiement dans le quart, et l'on met fin à leur existence avec un peu d'énergie.

Quelques-uns emploient le couvre-nuque pour filtrer l'eau, mais ce sont des sybarites. Le plus grand nombre, mourant de soif, négligent toute prudence et boivent à grands traits partout où faire se peut.

De graves accidents, dus à l'absence de quart, arrivent quelquefois.

Je sais une histoire à ce propos.

Un jour de soif terrible, un troupier s'avise de se coucher au bord d'un marais, et d'en boire ainsi l'eau stagnante.

Il se relève radieux, mais le malheureux ignorait que ses amygdales portaient un intrus.

Une sangsue microscopique s'y était installée et prenait taille à cet endroit.

Le troupier avait bien senti quelque chose d'anormal en buvant, mais, attribuant cela au goût de l'eau, il n'y pensa plus.

Peu de jours après, sa salive se tachetant de sang, il fut ému.

Puis vint un chatouillement étrange qui lui caressait la gorge, et il fut de plus en plus ému.

Enfin, n'y tenant plus, il alla trouver le major, qui, lui ôtant tranquillement une sangsue de fort belle venue, lui dit d'aller cracher en paix.

Depuis ce moment, ce gaillard-là a un culte particulier pour son quart.
Il ne boit jamais hors de lui.

Morale: Buvons toujours dans un quart, et non comme les guerriers de
Gédéon.

A l'encontre des pipes, les quarts dont plus appréciés dans leur jeune âge que dans leur vieillesse.

Ils sont plus propres d'abord, chose essentielle, et, n'étant pas bosselés, ils contiennent plus de vin hygiénique.

Personne n'ignore qu'un quart portant une bosse à saillie intérieure perd de sa puissance. Cette question, peu encouragée par un jeune soldant manquant d'expérience, acquiert une véritable valeur chez le vieux troupier, qui ne veut pas perdre une seule goutte de sa ration.

Je reviens donc à ma première assertion et je recommande les quarts vierges.

Les qualités du mien pourraient être discutées, et je n'ose lui attribuer plus que son dû réel. Il appartient à la bonne moyenne et ne loge pas bien loin de l'ouverture de ma tente.

Laissons, chers lecteurs, ce gobelet militaire recevoir la douce chaleur du soleil qui le chauffe, et continuons notre voyage.

Vers le sud, nous rencontrons nos guêtres. Elles vont faire le sujet d'un chapitre palpitant. Allons-y.

XIV

LES GUÊTRES

Mais là, vrai, les deux mains sur la conscience, il est très-difficile de raconter les guêtres.

L'inspiration manque. On a beau se palper, se sonder, se percer à jour, on reste à sec en face de ces humbles chaperons de nos jambes militaires: absolument zéro.

Elles possèdent bien chacune quatorze boutons qui accidentent leur blanche monotonie, mais il est si facile d'être inspiré par autre chose!

Et encore, leur utilité en route n'est certainement contestée par personne, et je suis le premier à leur rendre justice.

Il est vrai aussi de croire qu'à trois heures du matin, par un temps froid et humide, quelques difficultés se présentent bien pour chausser les guêtres, au moment d'un départ précipité.

Et puis, à l'alerte, le soldat pourrait être plus prompt à courir aux armes, si la guêtre n'existait pas.

Oui, tout cela est réel, mais peu poétique. Et je soupçonne ces graves pensées d'être froides et peu faites pour exalter l'imagination.

Cependant, aucune comparaison ne peut être posée entre les guêtres de toile et les guêtres de cuir.

Celles-ci, avec leurs nombreux trous, dans lesquels passe un long cordon sont grandement supérieures à celles-là, au point de vue de l'embêtement. Pas de contestations admissibles sur ce point.

Ces deux types de guêtres sont réglementaires. Viennent ensuite les genres fantaisistes.

J'en néglige ici l'énumération entière, et je me contente de citer la guêtre de drap, solide et chaude. Le soldat élégant seul patronne celle-ci, avec laquelle je ferme le ban.

J'ai peut-être eu tort de parler ici de ces infimes accessoires de guerre.

J'avoue franchement qu'il m'aurait été facile de les laisser dans l'ombre. Cela aurait-il été noble cependant?

Et après, vous, loyal lecteur, ne m'auriez-vous pas lancé à la face l'accusation de partialité et de manque de bonne foi, dans mon rôle d'écrivain et de voyageur, passionné du vrai?

Et vous auriez eu raison, car je dois à mes descendants la vérité toute entière, et voilà pourquoi j'enregistre mes guêtres au sud trois quarts ouest. Ce point est marqué par la boussole que j'ai sous les yeux.

Je profite de cela pour assurer la position de mon sabre.

Il est bien accroché dans la direction que j'ai eu l'honneur de soutenir au chapitre X. J'avais dit juste alors. Je ne reviendrai plus sur ce sujet. L'incident est clos.

Cejourd'hui est le quinzième de mon voyage circulaire, et, comme demain est le sabbat, je me donne des vacances d'une semaine.

Tout le monde prends des vacances dans ce siècle de progrès: députés, sénateurs, secrétaires d'État, garçons de café, journalistes et fumiste,—ceux-ci bien peu.—Comme je suis de tout le monde, je me donne congé et je cours à mes vacances, que ne seront pas stériles, je vous le promets.

Les chapitres suivants le prouveront.

XV

LES VACANCES

Assis par terre, les jambes croisées à l'orientale, je jouis de mon congé, en admirant le paysage qui se déroule au loin dans la plaine.

Mon regard plane sur cette immensité, et mon imagination, libre de toute entrave, prend son essor vers les cieux infinis.

C'est beau et grand, la liberté! Laissé à lui-même, malgré ses plus beaux projets et ses plus sérieuses résolutions, il devient bientôt apathique.

Il lui faut le stimulant d'un règlement, d'une ambition quelconque, pour le forcer à sortir, en grommelant, de sa léthargie paresseuse.

La liberté, mot mille fois rabâché, à propos duquel je rabâche ici de vieilles choses, s'empare de son élève, lui ouvre des horizons sans fin, l'assomme de bonheur, de satisfaction, d'ennui, et le livre bientôt, éreinté et dégoûté, à un règlement qui en fait un homme.

Car sans ligne de conduite, sans but, avec trop de liberté enfin, jamais d'homme.

Ces pensées m'empoignent pendant mes chères vacances, et, reportant mes regards vers la terre, l'oeil vague et réfléchi, je fais une étude de botanique morale sur la touffe d'alfa qui pousse à mes pieds.

L'attache qui la lie au sol fait sa force. Arrachée, elle roulerait au gré des vents, et, jaune et flétrie, elle irait bientôt mourir sur quelque fumier inconnu. Aussi, comme elle semble vouloir être libre!

Violemment secouée par la brise, elle lance des pointes dans toutes les directions.

Les fines extrémités de ses tiges dansent sur leurs bases flexibles, et menacent continuellement un ennemi invisible.

Étonnante ivresse que la danse de l'alfa!

Serpent nourri de vent, elle se livre à ses caprices, et taille dans les airs les plus fantastiques évolutions.

Quelle traîtresse, cependant! Derrière cet air léger et insouciant, se cache une noire méchanceté, à laquelle un Bou-Amema quelconque se charge souvent de donner raison.

Son voisinage offre de si meurtrières cachettes!

Inutile de rappeler ici les crimes dont elle fut témoin. Nombre de malheureux soldats, en faction la nuit aux avant-postes, lui doivent la mort.

Morne, silencieux, le factionnaire fouille au loin l'horizon d'un oeil anxieux… Soudain, un éclair brille, un coup de feu éclate, le soldat tombe, un maraudeur s'enfuit.

Un bouquet d'alfa avait caché l'assassin.

Oh! défions-nous de cette plante! Ses parages sont pleins de drames.

A tel point, que le chapitre suivant, construit pendant mes vacances fera connaître un lugubre épisode, dont le théâtre était une plante d'alfa.

Cette histoire est de celles qui laissent de profondes traces dans l'imagination des lecteurs.

Je quitte cependant, avec un profond regret, ce chapitre XV, imbibé des plus saines idées philosophiques.

Il tendra à démontrer à nos pairs que je suis très-fort en vacances.

Allons, c'est fait, avalons bravement le chapitre suivant. Une fois lancé, marchons courageusement jusqu'au bout. Les dieux nous en sauront gré.

XVI

COMBAT HOMÉRIQUE

C'était le deuxième jour de mes vacances. Triste et pensif, je me livrais à d'intimes actions sur le bord d'un étroit sentier, lorsque mon oreille fut frappée par un petit bruit sec.

Regardant dans la direction indiquée, je fus témoin d'une horrible tragédie, dont je vous dévoile tout de suite les émouvantes péripéties.

Un énorme cafard était aux prises avec une dizaine de grandes fourmis, dont le domicile entamait fortement la base d'un gros bouquet d'alfa.

Ce malheureux coléoptère avait probablement fourré son nez dans des choses privées, car les fourmis paraissaient fort en colère.

Il faisait de prodigieux efforts pour sortir de ce mauvais pas, mais à peine entr'ouvrait-il les ailes, que ses ennemies s'y cramponnaient avec furie.

Lançant de formidables horions à droite et à gauche, il ne pouvait cependant se débarrasser de ses assaillantes. Ce voyant, en tacticien habile, ce cafard malin fit le mort et attendit les événements.

Un spectacle extraordinaire s'offrit alors à ma vue.

Les sept ou huit fourmis qui l'entourent encore restent ébahies et tiennent un conseil de guerre. Après de longs pourparlers, bourrés d'arguments divers, une décision est prise, et l'action commence.

Deux des plus agiles se cramponnent aux ailes à moitié rentrées de leur victime, deux autres aux pattes de derrière, et le reste pousse de l'avant.

On marche en traînant le cadavre, et la route suivie mène au logis des fourmis.

Le cortège s'avance ainsi de quelques centimètres sans encombre, lorsque le cafard, sentant qu'on le traîne à sa perte, revient brusquement à la vie, et annonce sa résurrection par un vigoureux coup de patte, qui envoie rouler la plus ardente de ses ennemies sur un caillou voisin. Elle y reste évanouie et expire quelques instants après.

Les autres, surprises de cette vie miraculeuse, se retirent discrètement à l'écart et tiennent un second conseil.

Profitant de ce répit, le malheureux cafard recrute tous ses moyens, se ramasse sous ses élytres, fermement rentrés, et marche en avant.

Il se traîne quelques secondes, et soudain une attaque furibonde, venant de tous côtés, le rend perplexe.

Ses assaillantes, retirées derrière les rochers des environs, avaient concerté un plan et le mettaient énergiquement à exécution. Fondant à l'improviste sur leur ennemi en fuite, elles l'entourent et le harcèlent sans cesse.

Il tient ferme, se débat longtemps, et finalement, perclus et épuisé, il succombe une deuxième fois, non sans avoir jonché l'arène de nouveaux cadavres.

Des renforts arrivent aux fourmis, et elles organisent un second convoi.

Alors commence, pour le cafard expirant, une promenade des plus dramatiques.

Tantôt, sur une motte de terre, son gros corps luisant se tourne et agite convulsivement ses pattes dans le vide, tantôt, échoué dans un bas-fond, il nécessite les plus grands efforts pour l'en retirer.

Il serait oiseux de suivre cet insecte dans son triste pèlerinage. Il ne me reste plus qu'à raconter les événements de la fin.

Parvenues à domicile, les fourmis lâchent prise et hésitent un instant. Leur proie, offrant une trop grande surface, ne pourra être introduite chez elles.

Les discussions se poursuivent, et l'on paraît vouloir lentement s'acheminer vers une décision.

Enfin, les dernières objections levées, les plus fortes se montrent, et le morcellement commence.

On en veut surtout aux pattes, car le souvenir des camarades, qui gisent sur le champ de bataille, aiguise leur haine. Ces terribles pattes ont porté les coups.

On saisit l'avant-train, et bientôt un membre, cédant à des efforts réitérés, reste entre les serres d'une des travailleuses.

A ce moment, une chose terrible se passe.

Réveillé de sa torpeur, le cafard bondit sous la douleur et fait face, une dernière fois, à l'armée entière de ses assaillantes.

Ses défenses de front se redressent, s'aiguisent sur son museau bruni et défient au combat. Son corps entier frissonne et se cambre fièrement sur ses pattes.

Tel apparaît à la meute qui le traque le sanglier acculé à sa bauge. Ses poils, frémissant sous l'action de la rage, ondulent, secoués par sa respiration haletante; ses flancs se gonflent et bondissent, en saccades entrecoupées; ses pattes, cambrées obliquement, sont prêtes à donner l'élan; son groin, armé de dents féroces, hume l'air avec feu et défie, par son attitude arrogante, la foule entière des chiens ébahis.

Ceux-ci s'arrêtent un instant, comme bouleversés de tant d'audace, mais se ruent bientôt sur lui et le mettent en pièces.

Tel apparaît aux fourmis ahuries l'indomptable cafard, héros de ce drame.

L'attaque ne se fit pas longtemps attendre.

Blessées dans leur orgueil de vainqueurs, les fourmis se précipitent en foule, le roulent et le culbutent en tous sens.

En vain ses membres musculeux frappent-ils à droite et à gauche; en vain sa tête, faisant bélier, se rue-t-elle contre les nombreuses cohortes des fourmis. Inutiles efforts! Il est entouré, écrasé, enlevé, entraîné, et, roulant par terre une dernière fois, il se décide enfin à dire adieu à la lumière.

Une convulsion suprême l'étend sur le dos, ses pattes battent l'air, avec des frémissements de plus en plus lents, et bientôt il ne reste plus qu'un réel cadavre, de ce qui, l'instant d'avant, faisait l'honneur de sa race…

Sait-on si ce tragique cafard n'avait pas un épouse, jeune et belle, qui l'attend, inquiète, au logis?…

Une mère, et un père, vieux et impotents, guettent peut-être son retour, avec la pâture de la journée!… Jeune et brave, son devoir était de nourrir les siens. Il s'en acquittait bien, preuve, la lutte suprême qui lui coûte la vie…

Était-il père?…

Ses petits, dans leur nid moelleux, veillent jusqu'à sa rentrée au logis. Leurs regards inquiets interrogent au loin l'horizon, pour y voir poindre la forme bien-aimée de l'auteur de leurs jours!…

Mais rien, rien que le ciel vide…

Tristes réflexions qui m'accablent!…

Les fourmis, sans se laisser attendrir par ces funèbres pensées, dissèquent tranquillement leur proie, et elles en logent les parties dans leurs vastes greniers, pour servir de nourriture à leur nombreuse progéniture.

J'assiste jusqu'à la fin à cette lugubre opération, et, quittant cet endroit sinistre, je rejoins mes camarades, l'âme profondément remuée.

Ce fait est véridique, et je le livre intact à ma postérité.

En proie à une immense douleur, qui m'envahit infailliblement, au souvenir de ce drame, je me vois forcé de fermer ce chapitre, que j'avais pourtant juré de faire intéressant…

XVII

FUNÈBRE SOUVENIR

……………………………….. ……………………………….. ……………………………….. ……………Le cafard………….. ……………………………….. ……………………………….. ………………………………..

XVIII

PÊCHE MIRACULEUSE

Plaignez-moi, car j'en vaux la peine.

Un peu remis des cuisantes émotions dues aux chapitres précédents, le hasard, parfois aimable, me fournissait une affriolante pêche à la ligne.

Passions et joies de mon enfance! m'écriai-je en délire, enfin, je pourrai donc, une fois encore, me livrer à vous, corps et âme!

Une rivière serpente à quelques pas d'ici, et un jeune amateur convaincu doit me conduire sur ses rives.

Comme nous allons être heureux!

Ce jeune homme, caporal dans ma compagnie, est membre de l'institut de Cambodge-Annam—gage de succès,—officier d'académie, et porte des lunettes à branches.

Doit-il assez aimer la pêche à la ligne!

Accordant une mentale ovation à Alphonse Karr, notre grand maître pêcheur à tous, je me plonge dans de délicieuses émotions, évoquées par le souvenir de son fameux poisson de cinq pieds, qui faillit le submerger dans la Manche près d'Étretat.

De là, me laissant entraîner par les caprices de ma pensée, je n'hésite pas à me rappeler mes exploits sur la rivière des Prairies.

Refaisant, étape par étape, mes années du jeune âge, je me vois, impatient, attendre le soir qui devait me trouver dans ma pirogue, fidèle aux barbues, à qui je fournissais une pâture qu'elles appréciaient.

Je choisissait une pierre, assez longue et lourde, que j'attachais avec une corde d'écorce, et, lançant ma pirogue au fil de l'eau, je lâchais tout, à l'endroit propice.

Préparant alors mes lignes, j'y mettais les appâts avec un soin jaloux, et ah! qu'il était doux à mon oreille, par une soirée calme, le son plaintif du plomb frappant l'eau!

La ficelle enlacée autour de l'index, l'oeil fermé ou perdu dans la pénombre lointaine d'une eau sereine, les sens endormis dans une vague indécision mentale, j'attendais le choc lent et prolongé d'un gibier marin quelconque.

Pas un souffle dans l'atmosphère.

Les bruits se répandent avec une limpidité merveilleuse.

Les voyageurs, attardés dans les petites cabanes de leur radeau, envoient dans les airs leurs chansons bien rhythmées.

L'écho est fidèle aux douces et monotones terminaisons traînardes, particulières à nos chants canadiens:

          Elle est à quinze brins,
          Ma ceinture de laine;
          Elle est à quinze brins,
          Ma ceinture de lin.

Ou bien:

          Rendez-moi mon quart d'écus,
          Je ne veux plus boire;
          Rendez-moi mon quart d'écus,
          Je ne boirai plus.

Bientôt tout bruit s'éteint peu à peu.

Seul un voyageur en gaieté trouble encore parfois le grand silence, et chante, en coupant vigoureusement chaque syllabe:

C'est les avirons Que nous montent, qui nous mènent, C'est les avirons Qui nous montent en haut.

Puis il se tait brusquement.

Et pas une barbue!

Les battements cadencés de mes nerfs simulent seuls le: Ça mord! traditionnel.

Chut! me dit mon frère, compagnon inséparable.

Je ne réponds rien, car je m'aperçois que ça mord aussi.

Un brusque mouvement d'Ulric, des embrassées fiévreuses et multipliées de sa part, un léger clapotis, un son mat à l'autre extrémité de la pirogue, m'apprennent bientôt qu'une pièce est enlevée.

Est-elle grosse?—Ah! très-belle!

Je suis jaloux: ça mord, je tire brusquement ma ligne, j'en attrape une grosse et je suis consolé.

Et pendant dix ans, cela dura…

Allons! allons! courons vite à la rivière, dis-je énergiquement au caporal. Il me faut tout de suite me livrer au sain plaisir de la pêche.

Le caporal sourit, se retire respectueusement et revient quelques instants après, avec une quantité respectable de roseaux de tous genres, armés de ficelles de différentes longueurs.

Nous voilà en route.

Je guigne le bout des ficelles, et je n'y vois pas d'hameçons. Sur ma demande d'explications, le caporal répond que tout va bien, et que sa musette contient ce qui est nécessaire.

Nous sommes sur la berge de la Mékerra.

Choisissant un emplacement convenable, je m'y installe. L'eau, de couleur sombre, m'annonce une profondeur suffisante.

Je commence à jouir d'avance de mon bonheur.

Je prends une ligne et demande un hameçon à mon compagnon. Un sourire, toujours respectueux et teinté d'une certaine pitié pour mon ignorance, illumine les traits de ce cher camarade.

D'un geste digne il me montre au bout de la ficelle un engin microscopique, accompagné d'un plomb presque invisible à l'oeil nu.

Ah! m'écriai-je, je vous remercie.

Mais en moi je pensais qu'un pareil crochet ne pourrait jamais réussir à enlever les pièces que je devais prendre.

Je ne dis mot cependant et demandai les appâts.

Un étroit sac de papier m'est présenté. Au fond, se remuent une quantité innombrable de petits vers blancs. Ils sont un peu plus gros que la tête d'une épingle.

Je jette un regard soupçonneux sur le caporal, et ma confiance commence à être sérieusement ébranlée.

Je me remets cependant, et, après d'inqualifiables efforts, je parviens à accrocher une de ces petites bêtes à la pointe de l'hameçon.

Lançant ensuite tout l'attirail en plein eau, je concentre mes facultés sur le vrai travail du pêcheur: suivre attentivement, d'un oeil fatigué, la plume d'oie servant de bouchon indicateur.

Mon compagnon a agi comme moi, mais certain dépit nerveux chez lui me fait croire qu'il est très-difficile dans le choix de l'endroit où jeter sa ligne.

Jamais content, ce caporal. Aussitôt sa ligne à l'eau, plus vite il la retire.

Ses gestes, devenant peu à peu épileptiques, finissent par attirer tout à fait mon attention.

Je le regarde, et la décomposition de son visage me fait peur.

Les veines de ses tempes sont gonflées à se rompre. Les coins de sa bouche sautillent nerveusement. Ses mais, agitées et pendantes, ne retiennent plus le roseau qui flotte sur l'eau. Son corps, penché en avant, semble prêt à s'élancer; et enfin, ses yeux, aux prunelles démesurément dilatées, sont dardés, avec une intensité inouïe, sur le bouchon de ma ligne.

—Ça mord! mugit-il d'une voix à réveiller les morts, au jugement dernier.

Je crois, en effet, voir une presque imperceptible vacillation du bouchon, et, ému par le cri énergique de mon compagnon, j'enlève ma ligne avec une vigueur à retirer un poisson de dix livres.

Hélas! une légèreté peu encourageante me fait vite comprendre que l'hameçon est vierge de toute victime, et j'allais remettre ma ligne à l'eau.

—Vous en avez un, hurle mon compagnon sur le même ton qu'auparavant.

Cette fois je perds complètement contenance.

Mon imagination surchauffée fait tout de suite défiler devant moi les cas nombreux d'individus frappés d'épilepsie ou devenus fous furieux subitement.

Pas possible, ce caporal est fichu, me dis-je, et, mettant ma ligne par terre, je me lance au secours.

Ce voyant, mon compagnon se précipite vers moi, et avec une fureur telle que, perdant totalement le peu de sang-froid qui me reste, je m'enfuis à toutes jambes.

Surpris de ne pas être poursuivi, je regarde en arrière: le membre de l'Institut de Cambodge-Annam tiraillait fiévreusement le bout de ma ficelle.

Je comprenais son étonnante émotion. Un barbillon, d'un pouce et demi de longueur, était étroitement serré entre ses doigts.

J'appris que de plus grands poissons étaient quelquefois pris en y mettant de la patience.

J'en fus satisfait.

Plaidant une migraine, aussi violente que subite, je m'éloignai de la berge.

La pêche dans la Mékerra peut trouver des amateurs, mais j'ai des goûts excentriques, et je ne l'aime pas.

Où êtes-vous, fameux saumons du Saint-Laurent! Et vous, maskinongés à long bec, qui autrefois faisiez mes délices!

Bienfaisantes barbues de l'anse à Bleury, anguilles mystérieuses et gluantes, brochets et achigans violents, mais chers à mes lignes! Riez, riez de ma déconvenue! Moquez-vous bien de votre maître à tous: il est maintenant impuissant.

Plaignez-moi, car j'en vaux la peine.

XIX

SOUVENIR DU JEUNE AGE

Je jure que je ne quitterai pas ma tente pendant les quatre derniers jours de mes vacances.

Mon expérience de la pêche à la ligne m'a trop douloureusement éprouvé: je ne veux plus m'amuser.

Cependant, l'ennui commence à m'assommer ferme, et le diable m'emporte, mais je voudrais être en route.

Que ferais-je bien aujourd'hui pour tuer le temps? Rien, si ce n'est réfléchir.

Que fait un homme qui n'a rien à faire? Il pense.

S'empoigner avec ses réflexions est un moyen comme tout autre d'oublier le présent.

Le passé défile devant soi, et l'on a le choix des sujets.

On glisse rapidement sur les choses ennuyeuses, et l'esprit s'arrête avec complaisance sur certains événements chers au souvenir.

Le premier sourire de la femme aimée fait époque dans la vie d'un homme, et y laisse des traces brillantes où l'imagination aime à se trouver.

Par contre, l'oubli complet nous venge bientôt de nos plus violents déboires.

Heureuse construction que la machine humaine!

L'homme prévoyant doit toujours s'assurer la pâture de l'avenir avec un passé bien rempli.

L'âge arrive, et avec lui tout un cortège d'illusions perdues, de chagrins, de passions, d'ambitions avortées, de jouissances.

Le repos bien mérité, au bord de la tombe, permet au mortel de puiser dans cet immense océan du passé, et d'y prendre à volonté les sujets de souvenir.

Ce préambule m'amène naturellement à raconter un événement auquel je fus mêlé, et que, à l'époque, fit une impression extraordinaire sur mon esprit.

J'étais très-lié avec un jeune étudiant en droit du nom de P…

Ce garçon me recevait chez lui chaque soir, et je dois me rendre justice: c'était toujours sur ses instances réitérées que je franchissais, au crépuscule, le seuil de sa porte.

Si, par hasard, j'oubliais le rendez-vous, je voyais P… arriver chez moi, le reproche à la bouche.

Nous étions tus deux quelque peu musiciens, et nous partagions nos soirées entre la musique et la pipe.

Très-enthousiaste, il me faisait lui raconter mes aventures.

Déjà, à cette époque, j'avais connu les caprices du sort des voyages.

Un ami commun, T…, logeait chez P… et, pendant ces longues soirées d'hiver, je nouai avec ces deux garçons-là, à l'aide de franches causeries, les deux plus solides amitiés de ma vie.

D'une timidité incompréhensible qui me faisait fuir le monde, je n'abordais presque jamais les parents de mon ami.

Celui-ci, connaissant cette particularité de mon caractère, entourait mon entrée chez lui de précautions toutes mystérieuses.

Il me précédait toujours, et éloignait de ma chère personne tout être indiscret.

Si la bonne m'ouvrait, elle avait ordre de me conduire au fumoir sans avertir qui que ce fût.

Si bien que le papa finit par être intrigué du personnage phénoménal introduit chaque soir chez lui par son fils.

D'intrigué qu'il était, le bonhomme devint peu à peu hargneux, et, finalement devant les insistances de mon camarade, priant son père de ne pas me parler, la haine du vieillard ne connut plus de bornes.

La maman, contrairement à son mari, nourrissait pour moi un amour qui frisait l'adoration.

Elle ne tarissait pas d'éloges à mon adresse, chaque fois que, rougissant, j'avais l'honneur très-rare de lui parler.

Le papa attendait depuis longtemps une occasion favorable de faire éclater sur ma tête une tempête terrible.

Inconscient du malheur qui me menaçait, je continuais toujours mes visites, les entourant de plus en plus d'une discrétion dont l'excès faisait écumer le père de mon ami.

Le Bazar de la maîtrise Saint-Pierre fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres.

Il avait entendu, pendant la journée, entre P… et moi, que nous irions le soir au Bazar.

A sept heures, j'étais dans le corridor, chez lui. Il rendait compte de sa sortie.

Des cris, des hurlements, des bruits de vaisselle cassée, des pleurs de femme, et de jeune fille, des jurons, enfin toute une gerbe de sons variés m'arrivent tout à coup.

Des qualificatifs, extraordinairement gras, sortent de la bouche du papa.

Je perds contenance et m'efface discrètement, me faisant très-petit.

Je regrettais ma présence au milieu de cette fête d'intérieur.

Toujours loin de moi, cependant, l'idée que ma mince personnalité était pour quelque chose dans cette orgie de famille.

La porte de la salle à manger s'ouvre, et mon ami P… l'oeil en feu, me prie de le suivre et de ne pas faire attention aux paroles du son père.

Je consens de la tête, prenant la mine d'un homme peiné d'être témoin d'une pareille scène.

Mais le papa suit de près, et l'orage m'écrase de toute sa violence.

J'aurais fait la fortune d'un peintre, s'il avait pu croquer ma binette au moment où je compris que j'étais la cause de tout ce tremblement.

J'étais anéanti, écrasé, pulvérisé.

Je courbais l'échine et me croyais en réalité le plus misérable des hommes.

Jamais ma chétive personne ne m'était apparue aussi dénuée de tout intérêt.

J'étais sincèrement convaincu que le dernier des mortels valait cent fois plus que moi.

Telles sont mes pensées, tant que le papa s'adresse à son fils, mais, une fois lancé, le gaillard ne savait plus s'arrêter, et bientôt sa fureur me prend directement pour objectif.

Toutes les foudres de son éloquence bilieuse m'atteignent à la fois.

—Qu'est-ce que ce monsieur C…? A peine a-t-il vingt ans qu'il a déjà été soldat au Texas! Ça doit être un voyou de la plus belle eau!

Ah! massacre et pain d'épice! Je redeviens à l'instant le premier des mortels, et, au moment où mon poing allait s'abattre sur le crâne de l'insolent, je me trouve étendu sur le trottoir.

Un bruit violent m'apprend que la porte s'est refermée, et, réflexion faite, je comprends que j'ai été flanqué dehors.

De lointains et sourds mugissements me font connaître que mon ami recevait une raclée paternelle, tandis qu'un rire méphistophélique, venant du troisième, ne me laisse aucun doute sur la désopilation du camarade T…, témoin du drame.

Ma chute m'avait fort ébranlé, mais une idée nette et claire restait dans mon esprit: me venger.

Toutes les tortures du monde ne pourront effacer une insulte aussi grave.

Car enfin, invectiver un homme et le flanquer à la porte, voilà certainement une insulte: aucun doute possible là-dessus.

La tête bourrée des plus effroyables pensées, je m'éloigne, en proie à une émotion bien légitime.

Le hasard me fait tomber sur un mien cousin, affuble du plus cocasse dénominatif du monde. Ses ancêtres lui avaient légué le nom emblématique de Dolphis Seringue.

Une idée me frappe… un duel!…

Voilà une vengeance peu canadienne, il est vrai, mais qui n'en sera que plus terrible.

Je suis fort au pistolet, et j'abattrai le bonhomme. Puis, lu mettant le pied sur la gorge, je lui rirai sardoniquement au nez, en assistant à son dernier râle.

La décomposition de mon visage et le désordre de mes habits attirent l'attention de Seringue.

—Tu me connais, lui dis-je avec éloquence. J'ai besoin de toi pour me rendre un grand service. Il faut que je me batte en duel, et tu seras mon témoin. Tu vois cette maison. Eh bien, là réside un animal qui m'a insulté. Non content de l'insulte, l'infâme m'a violemment jeté hors de chez lui. Comprends-tu qu'un homme comme moi ne doit pas supporter qu'on l'étende impunément sur un trottoir, quel qu'il soit?

Ce morceau d'éloquence produit un effet remarquable.

Seringue est électrisé. Il prend ma vengeance à coeur, et, sans autres explications, il se pend à la sonnette de mon insulteur.

Le nez collé au volet du deuxième, le père P…, qui s'attend à quelque chose, guigne l'entrée de sa maison, et crie:

—Qui est là?

—Dolphis Seringue

—Qui ça, Dolphis Seringue?

—Un monsieur.

—Que me voulez-vous?

—Je viens de la part de C…, qui veut se battre en duel avec vous.

Le bonhomme P…, qui connaissait son latin, lui lance un formidable cambronne pour lui et pour moi.

Dolphis Seringue rugit et donne de violents coups de pied dans la porte.

L'ami T…, et P…, revenu de sa raclée, prennent goût à la tournure des événements et se rendent malades de rire.

Seringue continue toujours en gamme ascendante, sa série de coups de pied dans la porte, et agrémente son langage d'épithète à hauteur.

Le père P… prend un air de haute-taille, et, se cambrant dans la croisée, avec la plus exquise politesse:

—Mon cher monsieur Dolphis Seringue, si vous ne cessez de frapper à ma porte, je me verrai dans la pénible obligation d'avoir recours à la police pour vous faire arrêter,—puis, s'emballant,—vous m'embêtez, monsieur,—de plus en plus poli,—f…-moi la paix et,—dernier et conclusif argument:—mangez de la… Autre édition du classique suscité.

Dolphis Seringue devient diablement personnel.

C'est à lui que le bonhomme aura affaire…

Cette scène m'afflige beaucoup.

Un peu remis de ma colère, je comprends enfin que la démarche de
Seringue est tout au moins empreinte d'une certaine irrégularité.

Je l'attire à mon tour de le tranquilliser.

Sa fureur ne connaît plus de limites. Nous nous séparons après avoir arrêté les plus sombres projets de vengeance pour lendemain. La nuit porte conseil.

Le jour suivant, il ne me restait plus qu'une grande tristesse et une courbature à l'épaule.

Le père P… est un vieillard, et je ne puis cependant pas me battre en duel avec lui…

Il avait bien le droit de trouver que je débauchais son fils…

Puis enfin, si je n'avais pas été soldat au Texas, il ne m'aurait pas traité de voyou…

Cependant, il m'a jeté à la porte…

Débonnairement, je me donnais tous les torts, et, n'osant faire mes excuses au père P… de m'avoir flaqué sur le trottoir, j'écrivis à sa femme.

Je lui fis une peinture navrée de la candeur de ma conduite, et lui jurai bien sincèrement de n'y plus revenir.

Je vis mes deux amis dans le courant de la journée. Ils rageaient de ma bonasserie inqualifiable, et P… ne parlait de rien moins que de quitter le toit paternel.

Je me fis pacificateur et mis de la raison dans son esprit.

Le soir, je reçus du père P… une lettre bourrée d'excuses de toutes sortes. Il mettait toute la faute sur son coquin de garnement.

Quant à Dolphis Seringue, il rage encore.

Si mes deux amis voient ces lignes, je souhaite qu'ils en rient un peu comme j'en ris maintenant.

C'est égal, dans le temps, c'était dur tout de même, surtout le trottoir.