XX
UNE PAGE D'AMOUR
Mon éditeur a annoncé, avec une certaine pompe qui flatte singulièrement ma vanité, que j'écrivais un roman.
Diable! un roman veut dire: amours, aventures, intrigues.
Me voilà au vingtième chapitre de mon livre, et, si je me rappelle bien, aucune chose de ce genre n'a été dite jusqu'ici dans cette oeuvre appelée à faire ma gloire.
Ne dois-je pas profiter d'un repos bien acquis et des trois jours de congé qui me restent pour aborder ce sujet?
L'amour est un dieu auquel j'ai beaucoup sacrifié, et un épisode sur mes conquêtes passées a sa place marquée ici.
Pourquoi pas, d'ailleurs? et en conséquence:
Après avoir étudié l'art de la charpente, je compris bien vite que j'étais indigne de ce beau métier, et, à la suite d'une chute de quarante-cinq pieds, je fus convaincu que ces sortes d'exercices étaient contraires à ma santé.
J'entrepris donc une autre carrière.
Détestant à l'extrême les professions remuantes, j'acceptai le poste de commis dans une épicerie, près de Toronto.
Ma position était brillante.
J'avais vingt francs par mois, la nourriture et dix-huit heures de travail par jour.
Enchanté de ma nouvelle position, je songeais déjà à la quitter, quand un événement tout fortuit me retint: ma patronne était devenue amoureuse de moi.
Laide, bête, prétentieuse, elle avait cinquante ans et parlait pointu.
Ayant déjà vidé deux maris, elle songeait à enterrer le troisième.
Coquette et toujours bien mise, elle choisissait les moments où elle essayait un cotillon, un fichu quelconque, pour m'appeler et me demander mon avis.
Et alors, quel petit air délicat d'indifférence! Comme elle minaudait bien devant sa glace!
J'ai déjà dit ma bonasserie monumentale, mais cette qualité pâlissait devant ma naïveté: quelque chose d'inédit enfin.
Offrant à ma patronne le plus beau spécimen d'idiot antiamoureux, elle essaya de dompter ma froideur en me parlant continuellement de sa fille.
Celle-ci, mon aînée d'un an, avait dix-sept hivers, et étudiait le piano à Montréal.
Elle devait arriver dans quelques jours.
En voyant la photographie de cette jeune fille, je fus foudroyé.
C'était fini, je l'étais.
Ma timidité augmentait en raison directe de cette amour, et lorsque Angèle fit son apparition à l'épicerie, je m'évanouis derrière une meule de fromage.
Cet événement flatta la jeune fille. Attirée par l'effet qu'elle avait produit sur moi, elle se persuada qu'elle m'aimait.
Quant à moi, j'étais fou.
Je pesais une livre de beurre quand on me demandait une pinte de whisky, et je posais partout le nom de ma belle, même sur mes livres de comptabilité.
Un tel,—trois Angèles = 0,50—je devais écrire trois tranches de porc frais.
A cette période aiguë de mon existence dans l'épicerie, mon patron intervint.
C'était un petit bonhomme grêle, hargneux, affairé, méchant en diable.
Se redressant sur ses petites jambes, il m'apostrophait d'un ton prudhommesque, menaçant de me congédier.
Mais je tenais fort à mes vingt francs par mois, à mes dix-huit heures de travail par jour et probablement aussi à Angèle. D'autant plus, que ma patronne venait de commander pour moi un costume jaune complet.
Je courbais la tête, promettant de m'amender.
Ce que cette passion me fit faire!
Un jour, je pars pour aller chercher un chargement de pommes de terre dans un village voisin.
Heureux de me trouver en proie à mes pensées, je laisse le cheval prendre une direction opposée, et je constate mon erreur à quinze milles plus loin.
Une autre fois, courbé sur mes genoux pour prendre une brassée de bois dans la cour, je reste dans cette position un temps infini.
Je voyais le ciel, les nuages, les étoiles, enfin le système solaire au complet, et, plus brillante que tout ça, ma divine Angèle m'ouvrant les bras.
J'étais ramené à la réalité par une brutale injonction, qui n'avait rien de cosmographique.
Toujours ce maudit patron. C'était à n'y plus tenir.
Les projets les plus fantastiques envahissaient mon esprit.
Tout ce que les amoureux les plus convaincus de l'antiquité et de nos jours on pu inventer était bien pâle, comparé à mes châteaux espagnols…
Jusqu'à cette époque, mes amours avec Angèle s'étaient concentrés dans une pudique série de soupirs, d'oeillades accompagnées de sourires bien modestes.
Un soir, il y avait beaucoup de monde au salon.
Toute l'aristocratie de l'endroit y était: l'hôtelier, l'ébéniste, un marchand de boeufs, le scieur de long, enfin, toute la fine fleur.
Ces messieurs accompagnaient une confortable fournée féminine.
Malgré l'infériorité de ma position sociale, on eut pitié de moi, et j'eus l'insigne honneur d'occuper un coin au salon.
La soirée se passa en délicates causeries sur les diverses occupations professionnelles des invités.
La séance fut close par des jeux de société.
Trois fois j'eus le bonnet d'âne, et toujours par la faute d'Angèle, qui se faisait un malin plaisir de lutter avec ma maudite timidité.
Enfin, tout le monde est parti. Chacun regagne ses appartements, et moi, mon grenier.
J'étais dans le corridor, sans lumière.
J'entends un bruit de pas discrets; deux bras me frôlent doucement, tâtonnent quelque peu et m'empoignent avec ardeur.
Une bouche suave se colle sur mes lèvres, une poitrine bien remplie s'appuie sur mon sein.
Quel coup de foudre!
Une commotion électrique me secoue les nerfs, et, avant d'avoir repris mon aplomb, tout s'était évanoui.
Titubant, je me traîne jusqu'à mon lit, cherchant à analyser la situation.
Non, c'est impossible. Angèle n'a pas fait cela! J'ai eu un cauchemar, un charmant, il est vrai; mais enfin, j'ai halluciné!
Le lendemain, j'examine ma belle, et rien sur son visage ne trahit ses actions de la veille.
J'étais convaincu que j'avais rêvé.
L'affaire en resta là, mais les choses devaient bientôt prendre une plus douce tournure pour moi.
Ma céleste Angèle étudiait l'orgue dans une ville voisine, et, une fois par semaine, le cocher l'y menait.
Ce bon serviteur tomba malade un jour, et, malgré mes hautes fonctions dans l'établissement de mon patron, je fus naturellement désigné pour lui succéder.
Bonheur et gendarmerie! comme la vie était belle!
Je me conduisis avec le plus grand respect. Ceci, sans forfanterie, car je ne pouvais faire autrement.
A la seule pensée de dire bonjour à Angèle, je sentais le sang m'envahir la nuque.
Ma timidité était bien digne de figurer parmi les sept merveilles du monde.
Enfin, ne parlons plus de ce talent chez moi, car la langue française, que je possède très-bien cependant, n'a pas assez de tournures pour l'exprimer.
Suffit de dire que mon Angèle joua de l'orgue, et que le soir, par un beau clair de lune, nous étions tous deux installés dans le traîneau.
Je conduisais sans conviction. Malgré le froid intense, je jouissais d'une chaleur équatoriale.
Je ramenais souvent les peaux de buffle autour des épaules de ma compagne.
Pendant une de ces opérations, que j'exécutais en tremblant, un mouvement maladroit me fit toucher la toque de fourrure d'Angèle.
Je me crus mort, et ne revins à moi qu'interpellé par ma voisine, qui déclarait, en riant vouloir être indemnisée par un baiser.
Jérusalem! c'était donc réel, la rencontre du corridor!
Je perdis tout respect et pris mon premier baiser.
Les étoiles ne sont rien, comparées au nombre d'embrassades qui furent prises et données pendant le reste du trajet.
Tout ce qu'une femme aimée et qui aime peut faire fut fait par Angèle pour me forcer à pousser plus loin mes explorations.
Mais j'ignorais ses agaceries, et me contentais d'améliorer ma première expérience.
Rendu à domicile, j'y étais passé maître, et je fus récompensé, cette nuit-là par une insomnie séduisante.
Tout cela devait finir cependant, et la fin arriva trop tôt pour moi.
Mon patron donna un bal pour inaugurer une maison qu'il avait fait construire. Tous les gros bonnets furent invités, et moi, toujours par surcroît, j'assistais comme spectateur à cette brillante réunion.
Placé près de la musique, je suivais d'un oeil jaloux les moindres gestes d'Angèle, qui, en valsant, m'atteignait de ses regards à chaque tour, et me lançait autant de traits bien appliqués.
Enfin, comme les plus beaux bals du monde doivent prendre fin, je retrouvai mon lit, et peu à peu, mes sens s'engourdissant, je sommeillai.
Mes rêves revêtaient les formes d'Angèle, et ses mains me caressaient le visage.
Insensiblement mes esprits acquièrent une idée exacte de la situation, et ma belle m'apparaît en chair et en os. Courbée près de mon lit, sa main me pressait doucement la joue, et sa voix, comme un soupir, me disait: Joseph.
Quelque endurcie que fût ma bêtise, tout sentiment humain a des bornes qu'il ne doit pas dépasser.
On m'avait bien dit que la haine excessive touche de près l'amour, mais j'appris alors que la timidité poussée à fond entraîne toujours une hardiesse outrée. Aussi je devins lion.
Comme les muscles de ma jeunesse étaient remarquables par leur grande précocité, j'enlevai Angèle d'un tour de main, et avant d'avoir fait ah! elle était sur mon lit.
Elle se débattait et résistait considérablement.
Tout à coup, une lumière brille, et un Banco en bonnet de nuit apparaît sinistre à l'horizon.
Nom d'un sifflet bleu!—juron spécial à mon jeune âge pendant les grands événements,—comme j'avais peur! J'exécutai à l'instant un acte de contrition suprême.
Angèle se redresse et explique la chose,—elle avait un sang-froid qui m'étonnait,—et termine sa défense en me demandant pour époux.
L'écume ornait la bouche du patron, muet d'émotion. Ses premiers mots me rappelèrent la rupture d'une écluse, et je vous donne mon billet que nous fûmes salés.
Angèle rentra chez elle, et j'oubliai de dormir cette nuit-là.
Le lendemain, mon maître en épiceries me dit quantité d'aménités.
La patronne, depuis longtemps jalouse de sa fille, me combla aussi de paroles charitables.
Ce fut toujours mon faible de passer pour le plus débauché et le plus scélérat des mortels.
J'en étais bouleversé, car là où je me trouvais tout à fait nul, on persistait à me bourrer de grandes qualités ou de défauts sataniques.
J'en perdais la tête, car ces découvertes de mes contemporains me confirmaient davantage dans mon opinion de ma nullité.
Comment! me disais-je abattu, on me nomme Joseph, et je crois ne pas en avoir l'air: preuve de mon insuffisance à juger sainement les choses.
C'est ainsi que mon patron me traita d'effronté,—Dieu sait si je l'étais,—Il ajouta polisson, libertin, fainéant, mécréant, et une quantité d'autres qualificatifs dont l'effet immédiat fut de me faire tomber en garde avec un regard provocateur.
Mon adversaire, ahuri de mon audace, saisit un gourdin et me charge en règle.
En un instant ses défenses sont démolies, et le représentant de l'épicerie roule dans ses marchandises.
Je reviens encore sur mes qualités de combattant. Malgré mes jeunes ans, j'avais une rondeur de biceps remarquable, et, quoique doux de tempérament, je tapais dur parfois.
Le nez du patron comprit vite la conséquence de sa hardiesse, et, devant les flots de sang qu'il rendit, je fus rappelé à la réalité, et compris la gravité de mon agression.
Un membre aussi influent du commerce des denrées coloniales n'aurait jamais dû être traité si cavalièrement par un poing aussi infime que le mien.
La suite de cette affaire fut l'arrivée de l'huissier, qui voulait m'arrêter.
La mère d'Angèle s'y opposa avec énergie, et ma punition fut mon renvoi.
Qu'allais-je devenir? J'avais trois mois d'économie, et ma résolution fut vite prise.
Après une séparation saturée de larmes et de serments éternels, je pris le train du soir, et deux jours après j'étais à Chicago.
J'avais encore dix sous dans ma poche.
Je profitai de cet avoir pour faire cirer mes souliers et acheter un cigare.
Puis, le coeur léger, je me promenai magistralement.
Je fis ainsi pendant trois jours, et j'aurais certainement pris l'habitude de ne plus boire ni manger si mon estomac l'avait voulu.
Cependant la frugalité doit avoir des limites, car, malgré l'avantage des free lunches, je m'évanouissais le quatrième jour dans un tombereau à charbon, qui m'avait servi de couche.
Croyez-m'en, cher lecteur, laissez-moi dormir en paix dans ce tombereau hospitalier.
Plaignez seulement l'amant malheureux et blâmez le père de mon Angèle de m'avoir fourré dans cet état.
Je ne m'y connais pas, ou voilà une page d'amour qui donnera certainement raison aux dires de mon éditeur.
XXI
CHASSE A L'AFFUT
Cré nom d'un pépin! me dit mon caporal à lunettes, il nous faut absolument aller faire une chasse à l'affût. Les hyènes pullulent chaque nuit dans la montagne de Ras-el-Ma.
Je devins rêveur.
Dans deux jours nous partons, et ça va chauffer, paraît-il, cette fois-ci. Bou-Amema nous guette, et nous sommes sûrs de notre affaire. Mieux vaut avant de mourir prendre encore un plaisir quelconque. Ma foi, va pour la chasse à l'affût.
Il me restait bien cependant une certaine réminiscence du fameux barbillon de la Mékerra, mais ce nuage se dissipa tout de suite devant le sourire tout-puissant de mon subordonné.
Drôle de garçon, ce jeune homme! Toujours gai, content, ne doutant de rien.
Rate-t-il un projet, qu'il tombe tout de suite sur un autre, abandonné aussitôt pour un troisième.
Issu d'un Roumain et d'une Russe, quelque peu prince,—tous les Roumains sont princes,—très-causeur, ambitieux, jamais en peine, c'est-à-dire la perle des hommes.
Enfin nature d'élite.
Bachelier ès sciences, et ès lettres, il débuta comme journaliste à
Paris et réussit si bien qu'il était soldat à vingt-trois ans.
A la suite d'une description passionnée d'un pays quelconque, qu'il n'avait jamais vu, il fut fait officier d'académie, et, s'engageant, il complétait son dossier d'actions d'éclat en déployant un superbe brevet de membre correspondant de l'Institut Cambodge-Annam.
Pourquoi de Cambodge-Annam, grands dieux? Lui seul le sait probablement.
Il tomba comme caporal dans ma compagnie et y déploya une activité hors ligne.
Faisant ses étapes clopin-clopant, il se redressait à l'arrivée et courait partout comme un cerf.
Dans un moment d'épanchement, il me confia un manuscrit sur lequel il fondait les plus grandes espérances.
C'était une épouvantable histoire d'une grande dame russe, buvant beaucoup de thé, fumant beaucoup de cigarettes, ayant beaucoup d'amants.
L'affaire se terminait dans un gâchis formidable, arrosé d'une quantité d'un sang aussi géorgien que caucasique.
Dominant cette grande débâcle de toute sa taille, apparaissait la grande dame russe, la cigarette aux lèvres et le rire à la bouche. Puis, après trois ou quatre ah! ah! ah! sataniques, l'héroïne sombrait dans une apothéose méphistophélique qui donnait la chair de poule.
Je fus naturellement enthousiasmé, ayant toujours aimé le noble, le beau, et je pris le caporal sous ma protection.
Il devint chef d'ordinaire de ma compagnie, et, petit officier d'ordonnance, son rôle consistait surtout à assurer et à guider mes plaisirs.
Je me plais ici à lui rendre justice sous ce rapport. Si l'on se souvient de la pêche miraculeuse, on dira comme moi qu'il s'acquittait dignement de sa mission.
Je craignais bien un peu pour la chasse à l'affût, mais ce diable d'homme me paraissait si confiant que je fus aussi bientôt rempli d'une ardeur singulière.
Sus aux hyènes! Détruisons ces horribles bêtes qui déterrent et dévorent les cadavres dans le cimetières! Délivrons la montagne de Ras-el-Ma de ces hôtes sinistres!
Remplis tous deux d'aussi fiers sentiments, nous nous mimes hardiment à l'oeuvre, et, le soir, à dix heures, nous avions, au pied d'un grand chêne, une agglomération remarquables d'ossements à demi décharnés, de charognes de toutes sortes.
Je me permets ici d'expliquer au lecteur qui n'en sait rien,—les lecteurs ne savent jamais rien,—que la chasse à l'affût se fait à l'aide d'appâts que l'on place soit au pied d'un arbre, soit au bas d'un rocher.
Le chasseur embusqué, très-brave alors, puisqu'il n'y a pas de danger, guette ensuite l'arrivé du gibier.
Si c'est un chasseur bon enfant, il ne tue l'animal que lorsque celui-ci est bien repu. Si, au contraire, le chasseur est un dur à cuire, il ne donne pas à sa victime le temps de faire: ouf!
La suite des événements apprendra au public laquelle de ces deux catégories nous appartenions, le caporal et moi.
Enfin nous grimpons sur une arbre, et, quelques instants après nous étions perchés chacun sur une grosse branche, le doigt sur la détente, l'oeil bien allumé, l'oreille grande ouverte.
Combien de temps dura cette situation? je ne l'ai jamais su.
Je me rappelle cependant d'avoir soufflé quelques mots à mon compagnon qui répondit mezza voce. J'ajoutai, je crois, quelques autres observations, et le plus parfait silence s'ensuivit.
Ennuyé, je regardai le ciel bleu.
Les étoiles brillaient à travers les branches du chêne. Insensiblement elles se mirent à sautiller et bientôt se lancèrent dans une danse échevelée.
J'essaye de réagir contre cette hallucination. Les étoiles se tiennent calmes, et je me mets à les compter.
A ce propos, j'avertis le lecteur, pour son instruction personnelle, que cette occupation de compter les étoiles est assez difficile, et, quand il ira à la chasse à l'affût, je lui donnerai une recette qui lui permettra d'en compter beaucoup avant de s'endormir.
C'est ainsi que j'ai pu en additionner douze cent vingt-quatre, et cela à ma première expérience.
Et pas plus d'hyènes que dans le creux de la main.
Au moment où je pinçais la douze cent vingt-cinquième étoile, mes paupières devinrent par trop lourdes, et, voulant les reposer, je fermai les yeux et m'endormis.
Il est de tradition de toujours rêver dans ma famille. Aussi étais-je à peine endormi, que je ne manquai pas d'entreprendre le plus monstrueux des rêves.
Malgré l'horreur instinctive qui m'éloigne de tout combat, je suis forcé, par la fatalité, de toujours être témoin ou acteur dans des luttes quelconques.
C'est ainsi que, comme spectateur impuissant, je fus contraint d'assister au violent conflit dont ma tente était le théâtre. En général, tous mes bibelots semblaient être la proie d'une ivresse fantasmagorique.
C'était un fouillis incomparable, un carnage indescriptible.
Courant, sautant, voltigeant en tous sens, les occupants de ma demeure s'entre-croisaient, se heurtaient les uns aux autres, reculaient, se dégageaient de la foule, piquaient une charge à droite, dégringolaient à gauche, se roulaient ensemble en une boule serrée, s'éparpillaient en gerbe qui éclate, se fusionnaient de nouveau, recommençant sans trêve ni relâche.
Point central de cette activité insensée, mes esprits essayent d'analyser les sentiments et les causes qui agissent ainsi sur cette multitude en délire.
Peu à peu la lumière se fait dans mon âme, et bientôt de cette cohue se détachent, clairs et nets, deux partis ennemis armés d'une rage sans pareille.
D'un côté, commandés par ma capote, se range ma ma tunique flanquée de deux pantalons.
En face, mon cahier d'ordinaire et deux Figaro, avec polémique
Zola-Wolff, se serrent en bon ordre: l'Univers les commande.
Ils se heurtent, tous tremble, et je frémis.
Le résultat est indécis.
Trois France, une boussole, un crayon prolongent la ligne, sur la droite des Figaro. l'Univers jette un regard sur l'ensemble, se signe et fait une muette prière.
La capote, l'oeil ouvert sur l'ennemi, réclame du renfort. Trois chaussettes russes, un soulier gauche tout neuf et une guêtre en cuir répondent à l'appel.
Le carnage devient affreux.
Mon cahier d'ordinaire est mis hors combat, et l'Univers, qui a refait sa muette prière tombe mortellement blessé.
La victoire est à ma capote.
Le coeur ulcéré de douleur, j'allais intervenir, quand, stupéfié, j'aperçois dans l'ombre la réserve des deux camps s'avancer en bon ordre.
Ma gamelle, ayant pris fait et cause pour la partie intellectuelle des combattants, marche au secours des Figaro restés seuls sur la brèche. Elle est suivie par mon quart, mon sabre, un godillot droit et deux bougies.
La capote pâlit et fait un appel suprême à mon sac, ma musette et mon bidon. Ceux-ci entrent en lice, et le choc des deux camps est terrifiant.
Jupiter, paraît-il en fut ému. L'Olympe même, d'après les racontars, en ressentit une violente secousse.
Longtemps, longtemps, la victoire est incertaine, et je ne sais vraiment à qui Mars aurait pu donner la palme, si des événements beaucoup plus graves n'étaient survenus.
Ma pipe, assistée de tout son matériel et trop fière pour prendre part à une si infime besogne, gardait une neutralité complète.
Mais lorsqu'elle vit mon revolver montrer des velléités de vouloir se ranger du côté de la capote, une rage sans pareille la secoue. Sa vieille cicatrice du côté droit devient livide à faire peur, et, lançant un défit à l'univers entier, elle se plonge, avec tout son monde, dans le plus fort de la mêlée.
Mon revolver riposte tout de suite, et la danse est complète.
A ce moment suprême, je n'y puis plus tenir, et, secouant ma léthargie, j'interviens vigoureusement.
Mon sac, chez qui depuis déjà longtemps j'avais remarqué une sourde inimitié à mon égard, profite de ma démonstration pour se déclarer franchement contre moi et me pousse une violente botte, qui m'atteint en pleine poitrine.
Je m'éveille à ce choc et à temps pour entendre une détonation.
Elle provenait du fusil du caporal. Comme moi il s'était endormi, et son arme, s'échappant de ses mains, avait, dans sa chute, rencontré ma poitrine, puis une branche qui avait touché la détente.
Une hyène, effrayée de ce vacarme, était déjà loin, et je pus constater, en voyant les charognes tout à fait décharnées, que notre visiteuse s'était tranquillement repue pendant notre sommeil.
Je rentrai penaud au logis et examinai mon intérieur. Rien n'y était changé.
Quel rêve affreux!
J'en appelle à tous les gens d'honneur, qui sont très-nombreux sur la surface de la terre, et je les supplie de me prendre en pitié.
La fatalité me poursuit certainement, ou je ne m'y connais pas.
Ce sont toujours pour moi d'immenses vestes sur toute la ligne.
Ce maudit caporal est désigné par le sort pour troubler mes loisirs. Il me fourre continuellement dans d'atroces pétrins.
Aidez-moi, cher lecteur, appuyez ferme ma résolution de rester chez moi demain, qui peut-être sera le dernier jour de mon existence, car Bou-Amema l'a dit: nous sommes réglés.
Je suis certain que, soutenu par vous, mes bienveillants admirateurs,—car tous mes lecteurs m'admirent,—je pourrai demain rêver en paix dans mon logis de campagne.
XXII
RÉMINISCENCES DU PASSÉ
Les nombreuses âmes charitables qui me suivent pendant mes vacances voudront bien se rappeler qu'après avoir quitté Angèle, fait cirer mes bottes à Chicago, fumé un cigare et marché pendant trois jours sans boire ni manger, je m'étais évanoui dans un tombereau à charbon.
D'après mon expérience de la chose, je puis leur dire qu'un tombereau, fût-il pour le charbon ou pour tout autre chose, n'est pas un lit confortable.
D'ailleurs, comme étendue, le tombereau pèche en longueur et occasionne souvent des crampes ou d'ennuyeuses courbatures au dormeur.
Ensuite, le bois dont il est fabriqué ne ressemble en rien au moelleux de la plume.
Je passe sous silence les résidus d'anthracite, dont le moindre inconvénient est de déguiser le coucheur à le faire prendre pour un enfant de Cham.
Cette manie de choisir un tombereau à charbon m'était un peu imposé par les circonstances.
Les logeurs de Chicago exigent généralement qu'on les paye, et, si l'on s'en souvient, le reste de ma fortune s'en était allé avec la fumée d'un cigare, dès le jour de mon entrée dans la bonne ville de Chicago.
Me promenant sur les bords de la rivière, à une heure où toutes les personnes honnêtes sont couchées, j'avisai un chantier de bois de construction, et, dans le fond, j'aperçus ce qui devait me servir de couche.
N'ayant pas l'embarras du choix, je me blottis dans le véhicule en question.
Je prie encore une fois les âmes charitables, invoquées au commencement de ce chapitre, d'assister à mon réveil et de me suivre pendant quelque temps.
Une ardeur étonnante me dévorait le ventre quand j'ouvris les yeux, et je compris que, si la vie était belle et la température magnifique, ça manquait d'argent.
Voilà le moment de constater tous ensemble que l'argent est une chose utile dans le monde.
Je me traînai, en chancelant, dans la Clarck street, et mes yeux éblouis virent a boy wanted dans la boutique d'un marchand de lunettes.
J'entrai, et dix minutes après j'étais installé dans l'atelier.
Mes occupations consistaient dans la taille des verres de lunettes au moyen d'un modèle.
Cette besogne avait un certain charme pour moi en ce qu'elle était très-calme.
Plaçant sur la vitre un petit patron elliptique, dont je suivais les contours avec un diamant, j'en détachais ensuite un verre de lorgnon. Je brisais assez souvent l'objet de mon travail, et mon maître s'impatientait.
En peu de temps cependant j'étais devenu un habile couper de verre.
J'étudiais cette profession depuis quelques jours seulement, quant un accident fatal me jeta de nouveau sur le pavé.
Je devais nettoyer chaque matin un grand carreau de la devanture,—cette occupation entrant de plein droit dans mes fonctions.
Or le quatrième jour, j'étais comme d'habitude, monté sur une échelle appuyée contre le mur au-dessus de la glace, que je m'escrimais à frotter et à éponger vigoureusement, lorsqu'un gamin, poussant une charrette à bras, passa dans mes parages, et, accrochant le bas de mon échelle, la fit dégringoler. Je suivis celle-ci dans sa chute, et, avec un fracas terrible, nous arrivâmes tous deux, à travers la vitrine brisée, sur les marchandises du Juif, mon patron.
Celui-ci étonné de ce nouveau genre de projectiles qui lui massacraient ses lorgnettes, entra dans une fureur épouvantable.
J'ai toujours dit qu'il avait eu raison de se fâcher, car enfin on ne casse pas aussi cavalièrement une glace d'un tel calibre, et surtout, il faut avoir plus de respect pour les lorgnettes, mais là où je blâmai mon maître, ce fut quand il me traita de stupid Frenchman,—qui veut dire: Français stupide.
Mes instincts de guerrier se réveillent à cette apostrophe. Secouant les débris de verre qui m'écrasaient, je monte tout de suite à l'assaut du Juif.
Il hurla comme un mécréant, et, effrayé, je me sauvai.
Encore une fois malheureux!
O divinité impitoyable! que vous ai-je fait pour me forcer à démolir ainsi un Juif insolent, quoique vendeur de lorgnettes?
En marchant au hasard dans la rue Mackenzie, je lus sur une enseigne: French hotel. Voilà mon affaire! m'écriai-je et j'entrai.
Une foule nombreuse encombrait les salles, et je compris bientôt que l'on y embauchait des travailleur pour un chemin de fer, au Texas.
Voilà de plus en plus mon affaire, et je me présentai.
Mes mains encore blanches et ma figure imberbe attirèrent l'attention de l'agent, qui refusa net de m'engager.
J'insistai avec énergie, promettant de me rendre utile pour toutes sortes de travaux, surtout pour la comptabilité.
Ceci ouvrit des horizons au patron, qui me promit tout de suite monts et merveilles dans divers emplois de comptable.
Le départ ne devait pas avoir lieu avant une quinzaine de jours. Il fallait employer le temps, et je me dirigeai vers la campagne, me rappelant les pérégrinations de Jean-Jacques.
J'avais fait douze ou quinze milles, quand j'eus l'idée de me reposer auprès d'un immense champ, où l'on arrachait des pommes de terre.
N'allons pas croire que quinze milles étaient une course longue au point de m'épuiser. Non, mon jarret était digne d'une sérieuse promenade; mais ce qui m'engageait à regarder le champ de pommes de terre, c'était ma plus grande ennemie depuis quelque temps, la faim.
Toujours cette maudite compagne qui ne me quittait plus un instant.
J'essayais bien un peu de me moquer de ses exigences, mais le souvenir du tombereau à charbon me rendait prudent: je ne m'y frottais pas trop.
Toujours est-il que ce champ de légumes attira mon attention et éveilla mes convoitises.
Je m'approche, on m'embauche, et me voilà courbé dans les sillons, extrayant de magnifiques tubercules.
Si Angèle m'avait vu dans cet état! Voilà pourtant où peut conduire l'amour.
Oui, si le père d'Angèle ne m'avait pas bourré de qualificatifs peu attrayants, je serais encore auprès de ma belle.
Je mangeais au moins, chez ce patron-là, et, le soir, je trouvais un grenier où reposer ma tête. Puis la patronne m'aimait bien. Et où es-tu, costume jaune complet, que cette bonne dame avait commandé exprès pour moi!…
Puis enfin, si ce maudit Juif n'avait pas trouvé mauvaise ma chute à travers sa vitrine, je serais encore à tailler des verres de lorgnons chez lui.
Ces réflexions ne m'empêchaient pas cependant de chercher avec ardeur au fond de la terre les légumes de mon nouveau patron.
Dix longs jours se passèrent avec cette besogne, et enfin je pus m'embarquer pour le Texas.
Le voyage fut assez long, et, après d'émouvantes péripéties, trop compliquées pour être racontées ici, nous touchâmes à Nocodotches.
On nous conduisit par escouades sur les chantiers, et le foreman me présenta une hache en guise de plume. Je l'acceptai bravement, devant l'impossibilité de faire autrement.
Au bout de quelques jours, mes mains étaient devenues admirables d'ampoules, et mes cheveux longs, complètement imprégnés de résine.
Je commençais à m'habituer très-bien à ce nouveau genre d'exercices, quand la fièvre intermittente entra en scène.
Je fus dirigé sur une ville voisine et admis comme vagabond dans l'hôpital de l'endroit.
A ma sortie, un Français, marchand de liqueurs, me prit en pitié, et me confia d'importantes fonctions dans son commerce: j'étais aide d'un nègre qui conduisait une charrette de roulage.
Je passais la journée à charger la voiture de tonneaux de vin et de whisky, et, le soir, je trouvais une bonne écurie pour me coucher.
Dans mon voisinage immédiat logeaient les deux mulets qu'on attelait le jour, et, malgré les rats qui m'agaçait fort, je dois rendre justice à cette écurie: j'y trouvai de bonnes nuits d'un sommeil réparateur.
D'ailleurs, un homme qui bouscule une centaine de tonneaux par jour se trouve généralement dans un état propice pour se livrer au sommeil.
Le matin, une bonne vieille négresse, domestique du marchand de liqueurs, me donnait en cachette un grand bol de café au lait, dans lequel trempaient de gros morceaux de pain.
J'étais devenu très-gras à ce traitement, et mon ambition tendait déjà à me faire désirer de devenir conducteur en chef de la voiture à laquelle j'étais attaché comme aide, quand la fièvre se mit de nouveau de la partie.
Cette fois, j'eus l'honneur de l'hôpital militaire.
Les intermittences de la maladie me laissaient les loisirs de faire valoir mes aptitudes de calligraphe, et le docteur, un noir mexicain, se servait de moi comme secrétaire.
Je lui rendis de tels services qu'il m'offrit de me prendre dans sa suite, et, pour cela, il me conseilla de m'engager.
Je consentis.
Enfin, j'étais au comble de mes voeux. Le noble uniforme militaire m'avait toujours souri.
Quelques jours après, je signais mon engagement.
Le général commandant le poste, surpris de ma belle main, m'attacha tout de suite à sa personne, malgré les protestations du docteur, et à partir de ce jours je fis partie de l'armée de la grande République.
Je me reconnus de réelles aptitudes pour ce noble état, et, quelques mois plus tard, les galons de caporal récompensaient mes efforts.
Ce grade fut une révélation pour moi, et, tout de suite, je me donnai l'étoffe d'un général.
C'est à partir de ce moment que mon âme a continuellement été rongée par une ambition effrénée…
Pardon, cher lecteur, une sonnerie de mon grade, au pas gymnastique, me force à quitter ici le Texas pour le Sahara algérien.
L'ordre porte que demain nous rencontrerons l'ennemi.
Les insurgés nous attendent dans les gorges de la montagne, et ma compagnie est désignée pour aller ravitailler un détachement de topographes dans ces parages-là.
C'est sur ma pauvre compagnie, paraît-il que Bou-Amema lancera ses foudre, et il pourrait bien se faire que je laisse à mi-chemin mes Expéditions autour de ma tente.
Quoi qu'il arrive, j'ai joui de mes huit jours de vacances, et si demain je me fais tuer en reprenant le harnais, j'aurai au moins livré au public vingt-deux chapitres d'une saine littérature, qui seront mon legs à la postérité.
Adieu donc, cher lecteur, et priez pour moi!
Je laisse le ton rieur et peut-être narquois que je crois prendre dans mes écrits, pour me laisser quelque peu aller à la tristesse et vous dire encore: Adieu! adieu!
XXIII
COMBAT DU SCHOTT TIGRI
Je suis sain et sauf, et j'en suis rudement content.
J'avouerai que ce n'est pas sans peine, car, sur 150 hommes et 3 officiers dont se composait ma compagnie, le capitaine, le lieutenant et 40 hommes ont été tués, et le sous-lieutenant et 38 hommes, blessés. On comprendra, à la suite d'une hécatombe pareille, qu'il est permis à un homme, quoique soldat, d'être triste.
Hélas! Comme Figaro, je me suis hâté de rire de tout, mais je vois qu'il faut cependant quelquefois pleurer.
Au moment où j'écris ces lignes, le télégraphe aura appris au monde entier cette horrible catastrophe, sur laquelle je puis, comme acteur et témoin oculaire, donner ici quelques détails.
Je crois avoir dit, dans un chapitre précédent, que ma compagnie, 1ère du 3e bataillon, avait été désignée pour aller ravitailler une mission topographique, au delà du schott Tigri. Il nous fut adjoint une compagnie du 4e bataillon, et, à cinq heures du matin, le 7 mai, nous nous mettions en route pour exécuter les ordres reçus.
Nos espions nous avaient bien appris que les insurgés étaient aux environs du schott Tigri, mais, depuis un an que nous étions en campagne, pareil avis nous avait été donné tant de fois sans résultat, que nous attachions très-peu d'importance à ces nouvelles.
Nous marchions avec précaution cependant, car, avec les Arabes qui excellent dans les surprises, il faut toujours redoubler de vigilance, soit en route, soit en station.
Les deux premiers jours se passèrent sans incidents, mais le soir du second jour, nous eûmes une alerte sérieuse qui tint le camp en éveil toute la nuit. Plusieurs coups de feu, provenant des factionnaires avancés, avaient attiré l'attention.
Ces sentinelles, pensait-on, s'attaquaient à des maraudeurs, qui habituellement suivent une colonne en route.
Cependant, l'avenir devait nous apprendre que ces prétendus maraudeurs étaient des éclaireurs de l'ennemi, qui nous attendait sur le terrain.
Comme les factionnaires qui avaient fait feu sur notre front de bandière appartenaient à ma compagnie, je me rendis sur les lieux, et, n'ayant rien constaté de nouveau, je rentrai au camp pour rendre compte de ma mission.
Cette alarme ne me causa aucune émotion, mais il n'en avait pas été de même, la première fois que l'occasion de crier aux armes s'était présentée dans les débuts de notre colonne.
Après trois mois de campagne, le 27 juillet 1881, nos troupes étaient établies dans la plaine de Ras-el-Ma.
Des émissaires nous apprennent que l'ennemi doit tenter de se jeter dans le Tell, en passant entre Saïda et Daya.
Notre compagnie reçoit l'ordre d'aller à quinze milles en avant, pour surveiller les passes de la montagne. Cette compagnie devait rester de service pendant quatre jours.
Le troisième jour du tour de ma compagnie, j'étais en train d'écrire, quand, à minuit, plusieurs coups de feu, suivis bientôt de cris: Aux armes! retentissent à l'ouest.
Je me lève précipitamment, sans prendre le temps de mettre mes guêtres, et, donnant l'éveil au camp, je ma lance, au pas de course, le revolver au poing, dans la direction indiquée par les détonations.
Notre petit camp, composé de 125 hommes d'infanterie et de 10 cavaliers, formait quatre faces, d'une section chacune, et chaque face se gardait, à six cents mètres en avant d'elle, par un petit poste de quatre hommes.
J'avais à peine fait trois cents mètres que de nouveaux coups de feu se font entendre au même endroit, et bientôt des cris de: Arahaou! Arahaou!—cris de guerre ou de charge des Arabes,—se succèdent avec rapidité. Des bruits alarmants de chevaux, galopant à droite et à gauche ne me laissent bientôt plus de doute sur l'éventualité d'une attaque nocturne.
Je me surprends à regretter quelque peu de m'être ainsi aventuré seul dans une pareille reconnaissance.
Ces bruits de galop, reproduits et multipliés par les montagnes de Ras-el-Ma, semblent provenir d'une centaine de cavaliers. Mon imagination surexcitée me porte à exagérer encore le nombre.
Mes pensées deviennent sombres.
D'un coté, si l'ennemi passe près de moi sans me voir pour attaquer le camp, je suis certain d'essuyer le feu de ma compagnie, qui ne manquera pas de tirer sur l'assaillant; ensuite, si le petit poste est entouré, il en fera autant, et dans quelle alternative me trouverai-je: pris entre deux feux amis et avoir en outre à me défendre contre un ennemi nombreux!
Ma décision est vite arrêtée, car j'entends la charge qui m'arrive comme la foudre. Le sol gronde sourdement sous mes pieds.
J'avise une forte touffe d'alfa, et je m'écrase derrière et j'attends l'assaillant.
—Si les cavaliers me dépassent sans me fouler aux pieds de leurs chevaux, je suis sauvé et je rejoins ma compagnie par un détour, ou je renforce le petit poste. Les événements me guideront alors. Si, au contraire, je suis pris, eh bien! les six coups de mon revolver diront quelque chose.
Je fais jouer la batterie de mon arme pour m'assurer de son fonctionnement, et, voyant que les charges sont complètes, je me défile le plus possible.
Ma fois, tant pis, dussé-je en souffrir dans ma vanité de vieux soldat, j'avouerai que j'avais alors une peur franche et terrible. Le coeur me frappait la poitrine à la briser, et mes nerfs ébranlés me causaient des claquements de dents.
Cependant, du désordre de sentiments tumultueux que me bouleversent, se dégage une résolution nette et ferme: me défendre vigoureusement. Eh bien! oui, morbleu, j'ai peur surtout d'avoir peur, mais qu'ils y viennent donc!
Un homme ne sait jamais ce qu'il éprouvera ou ce qu'il fera au moment d'un danger véritable, si les circonstances lui refusent les épreuves réelles.
Le premier sentiment qui anime la plupart des hommes aux cris de: Aux armes! s'annonce chez eux par un arrêt brusque de la respiration, une précipitation des battements de coeur et une immense crainte vague qui leur fait toujours exagérer un danger inconnu.
Quoi de plus terrible, pour une poignée d'hommes perdus dans le désert et qui se savent entourés de milliers d'ennemis, que d'être réveillés la nuit par des cris sinistres et des coups de feu!
L'idée du petit nombre de la défense les frappe brutalement; l'incertitude sur les forces ennemies leur remplit l'âme d'une terreur indicible.
L'instinct seul de la conservation de l'animal guide l'homme aux faisceaux, et machinalement il arme son fusil.
Ces sensations n'ont cependant qu'une durée éphémère chez le soldat, et bien vite le courage, ramené par la fierté et la volonté, remplace chez lui tout autre sentiment: il est prêt pour le combat.
Le courage, que l'on ne devra jamais confondre avec la bravoure, n'est pas inné chez l'homme. Je m'autorise à soutenir cette vérité qui frise l'axiome.
On pourrait affirmer, sans paradoxe, que tout animal, homme ou bête, est au même degré pourvu de l'instinct de la préservation de la mort.
Chez la brute, le courage est équivalent à la force dont elle dispose: un petit est fort avec le petit, mais se soumet au grand. La brute attaque celui qu'elle sait vaincre, mais elle ne le ferait pas si elle croyait succomber dans la lutte. On peut donc ajouter que le courage chez elle est aussi basé sur l'ignorance du danger.
L'homme grossier ressemble quelque peu à la brute; l'homme bien né, fier, intelligent, éprouve les mêmes craintes que le premier en face du danger, et il s'y déroberait, si sa volonté ferme et audacieuse n'imposait des lois à son physique.
Les deux plus puissants sentiments humains, la vanité et l'orgueil, aidés de l'habitude du danger, constituent le courage chez tous. Ces trois passions poussent l'homme à affronter des périls où il sait succomber, périls que ses instincts animaux lui conseillent de fuir.
Une grande erreur est d'accuser de lâcheté un conscrit qui blêmit au feu, et un grand tort, c'est aussi de blâmer le vieux brave quand il salue la balle. L'un et l'autre obéissent aux nerfs, qui seront bientôt domptés par l'énergie de la volonté.
Celui qui se vante de n'avoir jamais eu peur est un fanfaron inoffensif ou une brute privée de tout sentiment humain.
La bravoure jaillit d'un acte spontané, inattendu, tandis que le courage naît du raisonnement. Mais la psychologie est importune ici.
Ces quelques réflexions expliquent suffisamment les émotions qui m'agitaient, lorsque, embusqué derrière une plante d'alfa, j'attendais, anxieux, le dénoûment des choses.
Hélas! tant il est vrai que tout est illusion dans la vie!
Les montagnes voisines étaient merveilleusement répercutantes, et les bruits reçus par elles se répandaient, répétés mille fois par leurs échos prodigues.
Ainsi, les détonations du petit poste provenaient simplement de deux coups de fusil, et les centaines de cavaliers se réduisaient à deux misérables pâtres, qui allaient aux vivres dans des douars voisins.
Ces pauvres diables, surpris des Qui vive? des factionnaires, et ne sachant que répondre, s'étaient enfuis, chacun dans une direction, en criant pour animer leurs montures. L'un d'eux, se heurtant à un autre poste, s'était rendu en pleurant.
C'est égal, à partir de ce moment, je connaissais les émotions éprouvées à l'alerte: mais bientôt les alertes se renouvelaient si souvent que je prenais le temps de m'habiller comme pour une parade, et, avec le même sang-froid qu'à l'exercice, je faisais rompre les faisceaux et enlever les bouchons de fusils. Ennuyé et à moitié endormi, je maugréais ensuite contre ces gueux d'Arabes que ne respectaient en rien le sommeil du troupier français.
C'est sous le coup de ces sentiments-là que je rendis compte à mon capitaine que l'alarme causée à nos avant-postes, au schott Tigri, au mois de mai, provenait probablement de quelques maraudeurs.
A peine avais-je fini de parler, qu'une grêle de balles pleut sur le camp, perce plusieurs tentes et blesse un homme et un mulet.
«Lumières éteintes et aux faisceaux!» ordonne le capitaine.
Campés sur le versant d'une colline, nous étions dominés à quelques centaines de mètres par un énorme rocher, d'où étaient partis les projectiles ennemis.
Au pied de ce rocher, le terrain est sablonneux.
Après quelques minutes d'attente, le capitaine me donne l'ordre de me porter avec mon peloton dans la direction de l'attaque, de m'installer à une centaine de mètres et d'attendre là, jusqu'au jour.
J'exécute ces prescriptions, et, une heure après nous sommes installés dans une petite tranchée-abri, vivement faite par nos hommes, porteurs d'outils de campagne.
Je place quelques factionnaires sur les flancs pour éviter les surprises, et nous attendons le jour.
Défense nous avait été faite de faire feu, afin de ne pas trahir notre présence. Nous devions nous servir de la baïonnette en cas de tentative de l'ennemi de se porter sur le camp.
La nuit est très-sombre, et vers deux heures du matin, une pluie torrentielle, accompagnée de tonnerre et d'éclairs, vient nous rendre visite.
L'ennemi, embusqué sur les hauteurs, continue, sur nous et sur le camp, son feu rendu inoffensif par la distance et l'incertitude du but à atteindre. Cette tiraillerie cependant nous énerve à l'extrême.
Les hommes, la tête couverte de leurs toiles de tente, la main crispée sur leurs armes, sont couchés dans la tranchée, trempés jusqu'aux os.
La température s'est beaucoup refroidie, et bientôt des frissons intenses s'emparent de tous.
Les factionnaires anxieux interrogent la direction de l'ennemi.
Un silence parfait règne chez nous, et malgré les éclairs qui auraient pu faire découvrir notre position, l'ennemi ne sait où nous prendre.
Quelques projectiles, lancés au hasard, nous frisent parfois les oreilles, mais personne n'est touché. A chaque sifflement de balle, j'entends des jurons étouffés et des bruits de mouvement violemment réprimés.
Une seule passion, la rage, agite tout le monde.
Si seulement on pouvait les voir, ces pouilleux-là!
Enfin le jour arrive, et avec lui disparaît l'ennemi pour aller nous attendre à notre passage plus loin.
Je reçois l'ordre de rentrer.
Engourdis, éreintés, énervés, titubant comme des hommes ivres, trempés jusqu'à la moelle, nous rentrons, l'air abattu.
Je ne crois pas avoir passé une plus mauvaise nuit de toute mon existence.
Les visages, au camp, expriment un inquiétude profonde. On va certainement être attaqués bientôt.
Les dispositions sont prises.
Les chameaux, la patte de devant attachée, sont massés et couchés. Les indigènes reçoivent sous peine de mort, l'ordre de rester assis près de leurs bêtes et de les tenir en main.
Enfin tout le monde est à son poste, et chacun connaît sa mission.
Nous attendons deux heures, et rien.
A huit heures, mon capitaine donne l'ordre du départ. Avec les distances rapprochées, nous nous mettons lentement en route, sous la protection de nos éclaireurs.
La journée se passe sans encombre, et dans deux jours nous aurons rejoint la mission, pour la sécurité de laquelle on craint beaucoup. En effet, nos espions, embrassant l'horizon en tous sens de leurs gestes significatifs, le visage blême de frayeur, nous annoncent que des ennemis, aussi nombreux que les sables du désert, nous entourent de tous côtés.
La mission topographique possède bien une petite redoute comme refuge, mais ses membres sont peu nombreux, et mon capitaine craint qu'ils aient été surpris isolément.
Enfin, deux jours se passent encore sans incidents, et nous rejoignons les topographes que nous trouvons sains et saufs, mais très-inquiets sur les bruits alarmants que leur avaient aussi apportés leurs émissaires.
Après un jour de repos, mon capitaine reprend la marche du retour. Pour plus de sécurité, il emmène avec lui les membres de la mission.
Je dois dire ici quelques mots sur la composition de notre détachement.
Notre effectif comptait à peu près trois cents hommes et quatre officiers.
Notre convoi comprenait huit cents chameaux, chargés de vivres et de tonnelets d'eau, un fort détachement d'ambulance, et une cinquantaine de petits mulets indigènes pour les bagages.
Sur nos trois cents hommes, cinquante étaient montés et formaient une forte section franche commandée par le lieutenant de ma compagnie.
La compagnie du 4e bataillon n'avait qu'un lieutenant pour officier.
Ma compagnie, d'après cette répartition de nos forces, restait avec cent vingt-cinq hommes, commandés par mon capitaine.
Le sous-lieutenant avait le second peloton sous ses ordres, et moi, qui venais d'être nommé adjudant, je remplaçais le lieutenant absent dans le commandement de son peloton.
Voici notre ordre de marche:
En tête, vingt-cinq hommes de la section franche, avec quelques goumiers, sous les ordres d'un sous-officier, avaient pour mission d'éclairer la marche.
Venait ensuite le gros de la colonne, dans l'ordre suivant: il formait un carré, et chaque face du carré était couverte par un peloton.
En arrière-garde, à cinq cents mètres marchait l'autre détachement de vingt-cinq hommes de la section franche commandé par mon lieutenant.
En raison de la longueur du convoi qui dépassait un kilomètre, nos troupes étaient forcées de se disséminer d'une manière excessive. Chaque groupe était séparé de son voisin par une distance variant de six à sept cents mètres.
Il est nécessaire, pour la clarté des événements ultérieurs, que je donne ces détails sur notre formation de marche. On verra jusqu'à quel point nous fut fatale cette disposition de nos forces imposée par notre nombreux convoi.
Le terrain que nous parcourions, le matin du combat, offre aussi d'intéressantes particularités: il est accidenté de dunes de sable successives.
Ces dunes peuvent avoir une centaine de pieds de hauteur. Elles sont à pente douce, complètement arrondies à leurs sommets, et formées de sables mouvants qui fatiguent beaucoup la marche.
Dans les mouvements de la colonne, souvent la tête du convoi disparaissait derrière un de ces monticules, et notre formation se trouvait ainsi disloquée.
Il était impossible de savoir à la queue ce ce qui se passait en tête, et vice versa.
La mission de la fraction d'éclaireurs était des plus difficiles, en face de ces collines qui lui bornaient l'horizon en tous sens.
Telle était la disposition de nos forces, à notre départ d'El-Mengoub, avec la mission topographique.
Le deuxième jour de notre retour, nos éclaireurs nous annoncent un grand troupeau de moutons.
Sans avoir d'instructions là-dessus, mon capitaine obéit cependant à la loi de la guerre, et ordonne à la section franche de courir sus au troupeau et de l'enlever.
Les bergers se sauvent à l'approche de nos hommes, et les moutons sont à nous.
La facilité étonnante avec laquelle cette razzia vient d'être opérée nous donne de sérieuses inquiétudes. En effet, l'avenir fera connaître que ce troupeau sur notre route n'était en réalité qu'un leurre.
Une fois possesseurs de cette capture, qui compte deux mille têtes de bétail, nos embarras croissent et notre convoi s'allonge de moitié.
On s'arrête pour la nuit, et l'on met un peu d'ordre dans notre organisation.
Rien de nouveau jusqu'au matin.
A cinq heures, nous nous mettons en route, et à huit heures nous nous engageons dans les dunes de sable décrites plus haut.
Vers neuf heures, une vive fusillade se fait entendre à l'avant-garde.
Mon capitaine fait sonner la halte, et, ne voyant personne venir de l'avant, il envoie un homme voir ce qui s'y passe.
Celui-ci revients quelques moments après. Sa mine effarée n'annonce rien qui vaille.
Il rend compte que les vingt-cinq hommes de la section franche sont aux prises avec d'innombrables cavaliers.
Le capitaine, inquiet, expédie des ordonnances partout pour avertir les divers groupes de se tenir prêts à repousser l'ennemi.
Il donne aussi l'ordre à un peloton de se porter au secours de l'avant-garde.
A peine a-t-il prescrit ces mesures, qu'une nuée de cavaliers couvre la dune sur notre droite et fond sur nous comme une trombe.
Le peloton qui se trouve en face a juste le temps de faire un feu de salve.
Une dizaine de cavaliers sont culbutés; mais le gros arrive dans le convoi, y sème un grand désordre, et nous tue deux hommes.
Un clairon sonne le ralliement.
Sanglante ironie! à la suite de cette sonnerie, de tous les points de l'horizon nous arrivent de nombreux ennemis.
Partout ils sont vigoureusement reçus, et beaucoup roulent sur le sol; mais ils réussissent quand même à nous tuer quelques hommes.
Ces premières attaques repoussées, il se produit un moment de répit.
Mon capitaine appelle quelques goumiers, et leur promet une forte récompense s'ils peuvent franchir les lignes ennemies et avertir la colonne d'Aïn-ben-Khélil de notre position précaire.
Une vingtaine de ces auxiliaires répondent à l'appel et se lancent, bien montés, dans toutes les directions.
On remet de l'ordre partout, autant qu'il est possible; mais les chameaux, moutons, chevaux, effrayés par le bruit des détonations et les cris furibonds des assaillants, sont devenus incontrôlables.
En face de la foule innombrables des insurgés, mon capitaine se décide enfin à abandonner le convoi.
En conséquence, il envoie aux fractions éloignées l'ordre de tout lâcher et de se replier sur lui le plus tôt possible, tout en restant compactes.
De nouveaux cris se font entendre, et une avalanche furieuse de cavaliers ennemis nous tombe dessus, rapide comme l'éclair.
Leurs efforts sont surtout dirigés vers le groupe auprès duquel se tient mon capitaine, dont l'uniforme a attiré l'attention.
A ce moment, la colonne forme à peu près une quinzaine de groupes épars de vingt hommes chacun.
Deux de ces groupes, avec lesquels je me trouve, entourent le capitaine.
Près de mille cavaliers se heurtent à nous.
Un feu rapide arrête l'élan des premiers; mais bientôt, entourés de tous côtés, nous ne savons plus sur qui diriger nos coups.
Notre chef donne l'ordre de se porter sur une dune voisine.
Le mouvement rescrit est déjà commencé, quand, jetant les yeux sur mon capitaine, je vois qu'il chancelle et qu'une de ses mains presse son côté droit. Il crie qu'il est blessé.
Je rallie mon monde et vole à son secours.
On nous attaque tout de suite avec une fureur sans pareille, et, malgré nos efforts, nous sommes bousculés par trente contre un.
Nous résistons victorieusement cependant, et au moment où nous arrivons pour dégager le capitaine, je me sens frappé. Je tombe, et ma tête heurte violemment le sol.
Une foule de chevaux, chameaux, me passent par-dessus; les balles sifflent aux oreilles, m'effleurent le visage, mais je ne suis pas touché. Je perds enfin conscience de ma position.
Je me remets bientôt cependant, et, me relevant, je me débats comme un forcené.
Pendant longtemps je frappe à droite et à gauche, et au moment où mes forces épuisées allaient me trahir, il se fait un grand silence.
Tout a disparu: l'ennemi, repoussé, est allé se reformer.
Dans la lutte, nous avons été entraînés à une centaine de mètres du capitaine, dont j'aperçois le cheval hébété près du corps de son maître.
Je rassemble les quelques hommes qui nous restent, et nous courons de nouveau au secours de notre chef.
Nous sommes près de lui; mais une nouvelle charge nous arrive.
Il s'ensuit une affreuse bousculade que je me rappelle vaguement. Quand je reviens à moi, nous nous trouvons encore à une centaine de mètres de l'endroit où est tombé mon capitaine.
Nous nous portons de nouveau vers lui. Cette fois, nous y sommes. Deux hommes l'empoignent et essayent de le porter; mais il est très-gros, et le fardeau est par trop lourd. On cherche un mulet d'ambulance dans le désordre qui nous entoure, mais rien.
Enrageant de notre impuissance, nous essayons de nouveau de l'emporter à force de bras.
Une autre charge, plus furieuse encore que les précédentes, nous aborde comme un ouragan, et, cette fois, c'est fini; le pauvre capitaine, qui respire encore, est au mains de l'ennemi. L'instant de répit qui suit cette dernière attaque me permet de voir son cadavre, entouré de quelques fantassins ennemis qui lui défoncent le crâne à coups de bâton.
Des pleurs de rage me brûlent les yeux, et, m'élançant avec quelques hommes, je tombe sur ces bêtes féroces, et je perds connaissance…
Quand je reviens à moi, le lieutenant du 4e bataillon me tâte par tout le corps; mais, chose inouïe, je ne suis pas blessé. Un coup de matraque sur la tête m'avait simplement étourdi.
L'ennemi s'est retiré à quelques centaines de mètres pour se reformer.
Chez nous, près de la moitié de notre effectif gît sur le sable. Les débris des fractions éloignées nous ont rejoints.
Mon lieutenant est tué: son corps est sur un cacolet.
Mon sous-lieutenant a une balle dans l'épaule.
Tout n'est pas désespéré cependant. Les insurgés comptent probablement deux ou trois mille combattants, et nous, près de deux cents; mais nous sommes réunis.