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Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires

Chapter 28: XXV
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About This Book

A series of short, humorous military sketches and reflections written in a conversational voice. The narrator, a soldier, catalogs camp life—his modest tent, equipment, routines, comrades, and oddities of army administration—mixing playful self-deprecation, satirical observations, and digressive anecdotes. Chapters adopt a voyage-around-my-room conceit to transform everyday boredom into comic essays that alternate description, moralizing asides, and absurdist logic, often aiming to provoke a deliberate yawn as a comic device. Scenes range from practical descriptions of gear to whimsical meditations on fatigue, food, and the symbolic presence of objects such as the sabre.

Il nous reste dix mulets d'ambulance inoccupés, et chaque homme possède encore environ soixante cartouches.

Nous sommes au sommet d'une dune, et le lieutenant du 4e bataillon, qui a pris le commandement, décide la retraite avec la marche en carré.

Le cadavre de mon capitaine est décidément abandonné: impossible de l'enlever.

Je m'examine un peu. Mon uniforme est en lambeaux, je suis couvert de sang, et j'ai les mains et le visage écorchés. La tête me fait un mal intense, et j'ai perdu mon képi, mon sabre et mon revolver. Je me trouve avec un fusil entre les mains, et je ne me rappelle pas où je l'ai ramassé.

La retraite commence.

Nous marchons pendant trois ou quatre cents mètres, et nous subissons une nouvelle attaque qui nous abat trois hommes.

Il est inutile de décrire chaque phase successive de notre marche. Il suffit de dire que nous parcourons une vingtaine de kilomètres repoussant de nombreuses charges ennemies, qui réussissent presque toujours à nous faire perdre un ou deux hommes.

Vers cinq heures du soir, nous sommes à cinquante kilomètres de la colonne de Négrier.

L'ennemi jugeant probablement que cette proximité est par trop dangereuse pour lui, fait un suprême et dernier effort; mais il est repoussé, comme toujours.

Cette dernière attaque nous coûte notre lieutenant, qui reçoit une balle dans l'aine. Il a cependant la force de nous donner l'ordre de camper où nous sommes: une petite hauteur bien propre à une résistance énergique.

Comme il est probable que la colonne d'Aïn-ben-Khélil a été avertie, nous attendrons ici les secours.

D'ailleurs, impossible d'aller plus loin. Les mulets de l'ambulance sont presque tous atteints, et les cacolets sont encombrés de cadavres ou de blessés.

Nous nous établissons solidement sur notre mamelon, attendant l'ennemi, qui ne revient plus. Nous pouvons voir, par instants, quelques cavaliers apparaître çà et là, soit pour prendre la selle d'un cheval tué, soit pour saisir les chevaux sans maître, soit pour enlever un mort.

Nous ne les inquiétons pas, ménageant les quelques munitions qui nous restent pour nous défendre.

Les pertes ennemies doivent être nombreuses, car à chaque feu de salve on voyait une vingtaine de burnous rouler par terre, et Dieu sait si nous avons tiré! Mais le nombre finit fatalement par avoir raison du courage. Pour dix ennemis tués, nous avons chez nous un cadavre. Toute proportion gardée, nous perdions plus de monde que les insurgés.

La nuit se passe dans des transes continuelles et dans de bien pénibles réflexions.

Les hommes causent à voix basse et comptent leurs cartouches.

Le lieutenant, quoique très-grièvement touché, ne l'est cependant pas d'une manière nécessairement mortelle.

Les blessés, muets et presque tous mourants, reçoivent des soins sommaires.

La nuit, devenue très-fraîche, occasionne de violents frissons à tout le monde. La réaction du combat laisse aussi aux hommes un abattement fébrile.

Nous faisons l'appel. Il manque mon capitaine, mon lieutenant et quarante hommes tués: les deux autre officiers et trente-huit hommes sont blessés.

Je suis sain et sauf mais très-abattu. La mort de mes deux officiers me cause une profonde douleur. Pour un rien, j'aurais donné ma vie.

Un homme poussé au bout par la fatigue, la faim, l'horreur du combat, sent un immense dégoût s'emparer de son âme, et se laisse insensiblement aller à croire qu'il serait bon de mourir. Les plus grandes cruautés lui sont indifférentes. Il se demande ce que vaut la vie, pour qu'il prenne la peine de la défendre. Il en arrive ainsi au dernier degré de l'apathie. C'est le moment de réagir avec vigueur, car le découragement est voisin de la lâcheté, et l'homme qui ne se redresse pas alors ne vaut plus rien.

Cependant, de tout ce chaos d'idées et de réflexions se dégage une chose: j'ai enfin assisté à un vrai combat.

Que de scènes navrantes dont j'ai été témoin!

Une entre autres m'a frappé. Un jeune caporal alsacien reçoit une balle dans la cuisse et tombe. Il se traîne, cherchant à suivre les autres qui escaladent une hauteur. Se voyant impuissant, il se tourne vers l'ennemi, et fait un feu précipité.

On l'entoure, et un grand nègre, lui assénant un coup de bâton sur la tête, cherche à le dépouiller de ses vêtements.

Le caporal, évanoui sur le coup, revient vite à lui, et se défend en désespéré.

Son adversaire le bourre de coups de couteau, et à chaque blessure le caporal répond par un cri et un nouvel effort de lutte. Finalement, il expire. Le nègre n'a pas joui longtemps des vêtements du caporal. Dix fusils s'étaient dirigés vers lui, et avant de s'être éloigné de sa victime, il tombe, et sa tête va heurter la poitrine de l'Alsacien.

Ils sont au moins unis dans la mort.

Un autre épisode, dont le funèbre héros était un sergent de ma compagnie, m'a aussi violemment remué.

J'ai dit que vingt-cinq hommes montés, de la section franche, formaient l'arrière garde.

Au premier bruit du combat, ils s'étaient tous portés au secours des camarades.

D'un coup d'oeil, ils se rendent tout de suite compte de notre position désespérée. Ils n'hésitent pas un instant cependant, et, quoique très-inférieurs en nombre, il se lancent à fond de train dans le plus fort de la mêlée.

En une minute ils sont culbutés et bientôt dispersés. Le sergent, emporté par son cheval, tombe au milieu d'un groupe ennemi. Au moment où il file comme le vent, un cavalier arabe le croise, et, l'accrochant par la bouche avec sa matraque, l'attire à lui et le couche en travers de sa selle.

Une lutte s'engage, mais l'Arabe a bientôt l'avantage, et un coup de pistolet à raison du sergent.

Son corps inerte se balance quelques instants aux flancs du cheval emporté, et, paquet sanglant, il tombe enfin comme une masse sur le sable rougi de sang.

Je me rappellerai longtemps le regard de ce malheureux, au moment où il sentit le crochet de l'arme de son ennemi s'enfoncer dans ses chairs.

Je dirai ici que les Arabes sont porteurs de plusieurs espèces d'armes. Outre le fusil, le sabre et le couteau, tous sont armés d'un énorme bâton de chêne appelé matraque, dont une extrémité est garnie d'un croc solide. Ils se servent de cette dernière arme pour accrocher leurs adversaires et les jeter à bas de leurs chevaux.

Le lieutenant de ma compagnie, qui commandait la fraction de la section franche à l'arrière-garde, reçut une des premières balles ennemies au moment où il se portait au secours du gros de la colonne. Nous fûmes assez heureux de pouvoir dégager son corps, mais il n'en fut pas de même pour tous: beaucoup restèrent au pouvoir de l'ennemi.

Je crois que ces quelques lignes donneront une bien faible idée de l'horreur des pensées que m'assiègent pendant la nuit qui suit le combat.

Vers quatre heures du matin, mes idées s'éclaircissent un peu cependant, et je commence à être heureux de ne pas avoir été tué. Les beautés de l'existence me reviennent avec le jour. Je sens renaître en moi un immense espoir à mesure que le soleil monte à l'horizon.

Comme je trouve tout beau! La lumière est si douce, l'air si pur, le désert si calme!

Un grand silence assiste à notre réveil, et bientôt tous se font part de leurs impressions sur l'arrivée probable de la colonne de secours.

A-t-elle été avertie? Pourra-t-elle faire cinquante kilomètres en quinze heures? Sinon, que devons-nous faire?

Le lieutenant, quoique blessé, conserve toujours le commandement. Il prescrit d'attendre jusqu'à neuf heures. Si, à ce moment, aucun secours n'est arrivé, on se mettra en marche.

Le silence se fait de nouveau, et les regards sont fixés, anxieux, dans la direction du nord. Pendant trois longues heures, on est balancé par une alternative d'espérances, aussitôt abandonnées que conçues.

Enfin un bruit lointain, ressemblant au son du clairon, se fait entendre. Bientôt plus de doute, on sonne la marche du régiment.

Oh! mon Dieu! que cette musique est belle! Toutes les harmonies humaines ne causeront jamais de plus grandes jouissances que les quelques sons jetés dans l'air par le clairon de mon régiment.

Il nous reste un clairon. Il embouche son instrument, et, sonnant à tout rompre, il répond à la colonne.

Quelques moments après, des visages amis se présentent, et nous devenons gais, malgré nos douleurs.

Pas de temps à perdre cependant.

Le colonel donne quelques minutes de repos, et se dirige bientôt vers l'endroit où le combat a commencé.

Des cadavres d'hommes et de bêtes sont les sinistres points de repère qui nous guident dans notre marche.

Nos morts sont entièrement dépouillés de leurs vêtements et horriblement mutilés. Presque tous ont la tête séparée du tronc.

Nous arrivons à l'endroit où fut abandonné mon capitaine. Son cadavre nous apparaît sur le versant d'un monticule. Il est nu, et il a la tête et le bras gauche coupés. Une balle lui a percé le flanc droit. Dix-huit coups de couteau lui ont fait d'horribles trous dans la poitrine. Il a aussi subi la dernière mutilation. Ces misérable s'étaient acharnés sur les restes de notre malheureux capitaine.

A ce hideux spectacle, un frisson d'intense dégoût secoue les assistants. Les regards deviennent fixes de rage, les dents sont fermement serrées, et quelques sourds jurons se font entendre.

Mais il ne faut pas perdre de temps dans d'inutiles émotions. Vite à l'action. Nous enlevons nos morts, et rétrogradons vers Aïn-ben-Khélil.

Pas un ennemi à trente kilomètres à la ronde. Ces lâches-là ne s'attaquent qu'au petit nombre.

Le lendemain de notre arrivée à destination, les funèbres débris du combat recevaient de magnifiques funérailles.

XXIV

LA FLUTE

Je préfère voyager autour de ma tente que de voyager avec elle. Ce qui veut dire, en termes plus clairs, que je suis heureux quand je suis en station.

Quel mauvais génie me pousse toujours dans les aventures! je rabâche encore ici mes tendances à la vie tranquille, et, franchement, je suis honnête dans ce que je dis. Je commence à croire que quinze mois de campagne, sans voir une maison, une ferme, un arbre, une table, une chaise, enfin autre chose que le ciel, le plaine et des soldats, sont amplement suffisants pour satisfaire un seul homme aux goûts modestes.

Me voilà de nouveau installé dans ma petite tente, et, après ma terrible expérience du schott Tigri, je puis voyager hardiment.

J'avais perdu mon sabre, mon revolver et mon képi, et ces trois utiles ornements me manquaient beaucoup.

J'eus le bonheur de retrouver les deux premiers, mais mon malheureux képi eut une fin digne de sa profession. Malgré mes recherches, il fut décidément perdu; les dunes de sable furent pour lui un tombeau.

J'en ai un autre qui n'a pas d'histoire; aussi je préfère n'en rien dire.

Mon sabre est rouillé, sale, abandonné.

Mon revolver, grave maintenant, puisqu'il a fait ses preuves, est en train de devenir brillant.

Je n'en suis pas bien sûr, mais je crois que le gaillard a sur la conscience autre chose que de petits trous dans des ronds noirs à la cible. Il pourrait bien se faire que de malencontreux indigènes se soient trouvés en face de son canon menaçant. Quoi qu'il en soit, je le respecte maintenant et lui donne les premiers soins.

Mon sabre est d'une médiocrité humiliante. Son brillant lui reviendra dans un temps à venir.

Mon sac a été troué par une balle. Je le vide.

Ah! voilà ma flûte!

Je trouve ce doux instrument, au fond, bien loin, dans un recoin oublié. Ceci explique l'abandon où j'ai dernièrement laissé cette compagne de quinze ans. Ma pipe et ma flûte sont toujours restées fidèles à leur maître. Depuis notre accointance au Texas, elles ne me quittèrent pas d'une semelle.

Dans ma tendre jeunesse, comme j'avais tous les talents, mon papa pensait, après m'avoir sondé de son oeil de lynx, que je deviendrais un fameux musicien.

En conséquence, il me paya un terme au professeur de musique, et me voilà tapotant le piano.

C'était très-beau pendant les heures d'étude, mais fort désagréable les jours de congé.

A mes nombreuses aptitudes, se joignaient encore la passion des jeux de barres, de crosse et de balle. Je rageais quand, perdu avec un piano dans une immense salle, j'entendais les cris des camarades dans la cour. Je faisais deux gammes et j'allais à la croisée.

Un jour, n'y tenant plus, pif! paf! je brise une partie du clavier.

Piteux, je me sauve, craignant l'orage. Les cris des camarades, jouant aux barres, n'ont plus, après mon méfait, les mêmes charmes qu'auparavant. Je comprends tout de suite que je payerai cher ma mauvaise humeur.

Fourré dans un coin du corridor, il me semble, à chaque pas que j'entends, voir apparaître la face grave et sévère de notre directeur. Enfin je m'échappe, chassant les idées sombres.

Malgré mes efforts, je suis triste comme la nuit. L'entrain me manque, et le jeu de barres a perdu son attrait.

Bientôt, j'entends appeler mon nom. Je pousse un soupir de soulagement, préférant une situation claire à l'incertitude qui m'étreint.

On me punit sévèrement, mon papa paya le clavier, et je fus à tout jamais délivré des études de musique.

Voilà pourquoi je ne suis pas pianiste.

J'en avais assez appris cependant pour savoir ce que c'était que la clef de fa. En outre, je pouvait très-bien exécuter une gamme, en passant le pouce sans déranger la fixité du poignet. On n'avait pas d'appui-main au collège, et la gymnastique des doigts était fort ennuyeuse.

Plus tard, étant campé dans les prairies du Texas, près du Fort-Concho, je devins possesseur d'un piccolo.

Mes fonctions de secrétaire du général me laissant de nombreux loisirs que j'employais à bâiller méthodiquement, ce piccolo fut un monde pour moi.

Je me mis tout de suite à souffler dedans avec une ardeur inquiétante. Ayant saisi les sons de trois notes, mon ambition ne connut plus de bornes.

J'assiégeai de demandes de méthodes les marchands de musique de Boston, de New-York et de la Nouvelle-Orléans. Des cargaisons m'arrivèrent bientôt, et, après six mois d'études approfondies, je parvins à jouer A la claire fontaine! comme pas un.

Les vastes plaines qui s'étendent entre Fort-Concho et Fort-Richardson se répétèrent souvent les sons inspirés de mon joyeux piccolo.

La campagne terminée, je me procurai à Jefferson une magnifique flûte que j'ai encore.

Il y a loin du petit débutant de 1870 au virtuose actuel. Ma foi, c'est vrai, les plus difficiles morceaux n'ont plus de secrets pour mon instrument, et mon mère ne s'était pas trompé en reconnaissant chez moi, dès mon enfance, un talent musical de première venue.

Ces qualités harmoniques me procurèrent par la suite de bien douces distractions.

Mon second lieutenant dans l'armée américaine était d'une force remarquable sur la flûte à six trous. Ayant un soir écouté mes timides roucoulements, il conçut tout de suite un immense intérêt pour le jeune auteur d'aussi louables efforts.

Nous étions alors campés sur les bords du Black Cypress Bayou, près de
Jefferson.

Les pavillons des officiers faisaient suite aux baraques de la troupe, et le bureau du général auquel j'étais attaché, se dressait en face, à quelques mètres.

Je passais mes journées, couché dans un hamac, sur une petite terrasse, d'où je voyais les dames militaires prendre le frais sur le gazon.

Suivant leurs moindres mouvements d'un oeil envieux, je maudissait l'injustice du sort qui me refusait le bonheur de la douce société des femmes. J'aimais beaucoup les causeries féminines, et, en raison même de ce penchant, je persistais à être de plus en plus privé.

Les gais rires et les éclats de voix tapageurs de ces dames, folâtrant avec leurs maris, exaltaient mes sentiments à un degré extrême. Lorsque j'avais ainsi amassé une provision suffisante d'émotions douces, suaves, amoureuses, j'étreignais ma flûte et je les lui confiais.

C'est à la suite d'un: Home, sweet home! délirant, joué dans des circonstances pareilles, que le lieutenant M… tombait comme une bombe chez moi, la louange au lèvres.

Il était fort, et appréciant ma faiblesse, il me donna des leçons.

Je faisais aussi beaucoup de travaux de copiste pour cet officier. Ces écritures et mes leçons de flûte m'amenaient souvent chez lui. Ce fut pour mon malheur.

Le lieutenant M… avait cinquante ans; sa femme, vingt. Elle était brune, vive, alerte, sémillante, pleine de vie et de feu. Ses grands yeux noirs me faisaient frissonner quand ils rencontraient mes regards timides.

Conséquence naturelle, je devins éperdument amoureux de madame M… Elle s'en aperçut bien vite, en souriant.

Elle s'attendait peut-être à quelques démonstrations décisives de ma part; mais, malgré mon expérience des choses de l'amour avec ma céleste Angèle, malgré mon uniforme de guerrier qui aurait dû me donner de la hardiesse, j'étais toujours d'une apathie distinguée.

Hélas! la nature est plus forte que les désirs. Un timide vivra, rougira, fera des bévues, mourra, et cela, toujours dans la peau d'un timide.

En voyant madame M… mes yeux cherchaient des recoins sombres pour y cacher leurs feux, mon visage devenant tout bêtement rouge.

Coquette comme toutes les jolies femmes, madame M… suivait, amusée les différentes phases de ma passion. Elle me lisait comme un thermomètre, et il faut croire qu'elle prenait goût à cette lecture graduée, car souvent, en l'absence de son mari, elle me faisait appeler pour des raisons futiles.

Elle me recevait dans le négligé le plus voulu possible; ses longs cheveux flottaient sur ses épaules, une dentelle légère laissant entrevoir la peau blanche de son cou. Elle me souriait, m'encourageant à parler.

J'attendais qu'elle m'adressât la parole. Après quelques banalités de sa part, suivies d'un mutisme complet chez moi, des signes d'impatience tourmentaient son visage, et je prenais congé d'elle.

Je dois dire que mon manque de hardiesse était quelque peu entaché de peur.

M… était un terrible. Chaque fois qu'il s'absentait, il avait pour mission d'arrêter quelques desperadoes, reliquats de la guerre de Sécession qui, à cette époque, infestaient encore le Texas. Il réussissait presque toujours à les prendre ou à les tuer. C'est assez dire que M… était un vrai dur à cuire.

Aussi je craignais continuellement de voir surgir sa face pâle et ses moustaches en brosse, dans l'encadrement d'une porte quelconque, chaque fois que sa femme me retenait chez elle pour des futilités.

Le revolver de ce gars-là ne manquait jamais son homme, et qu'aurais-je fait, moi, misérable bambin de dix-sept ans, en face de ce terrible lutteur?

Un soir, décidée à me vaincre, madame M… me fait appeler.

Assise à sa toilette, souriant à sa glace, elle tresse nonchalamment sa belle chevelure: ses épaules nues, d'une blancheur de neige, laissent courir un fin réseau de veines bleues, où bouillonne un sang ému. Sa bouche, rouge et sanguine, palpite dans des enroulements voluptueux.

Ses yeux m'accueillent avec une caresse au moment où, respectueux, j'apparais, rougissant devant elle. Une légère contraction de ses sourcils annonce une volonté bien arrêtée d'arriver à un résultat.

—Vous ne me paraissez pas être de la classe des hommes qui généralement s'engagent dans l'armée américaine?

—Madame, vous me faites beaucoup d'honneur.

—De quelle partie de la France êtes-vous?

—Du Canada, madame.

—Ah!… les femmes sont-elles belles chez vous, au Canada?

—Pour ça, oui, madame! (Étais-je assez bête?)

—Oh! oh! oui, vraiment, ont-elles des dents comme celles-ci, des cheveux comme ça, des épaules comme les miennes et des yeux…?

Ce disant, elle me foudroie d'un regard à fondre toutes les banquises du
Groenland.

Je continue à être bête, ce qui n'était pas difficile, et:

—Mon Dieu, madame, je manque d'expérience, mais veuillez bien croire que nos femmes sont aussi très-belles.—Puis, m'enferrant à font, je pousse niaiserie jusqu'aux limites extrêmes, en lui vantant les qualités extraordinaires de nos gracieuses Canadiennes: comme elles son appétissantes, fidèles en amour, bonnes mères de famille, attachées à leur foyer, débordantes de bonne humeur.

Madame M… me laisse dire sans souffler mot. Ses mains seules, agitées et nerveuses tiraillent ses longs cheveux, les tordant convulsivement.

Enfin, avec une moue énergique, elle se lève tout à coup, me montre la porte d'une chambre voisine, et m'invite à la suivre.

J'obéis comme un caniche fidèle. Emboîtant le pas, j'entre avec elle dans une pièce sombre, toute parfumée.

Mes yeux aveuglés ne distinguent pas tout de suite les objets qui m'entourent, mais peu à peu, m'habituant à la demi-clarté, je vois madame M… assise sur son lit. Elle me fait signe.

Indécis, ahuri, pétrifié, je voudrais agir, mais je ne le puis.

Soudain, je me sens saisi et entraîné avec une violence extrême. Je me dégage avec énergie, et, fuyant, comme poursuivi par tous les démons de l'enfer, je me précipite hors de la maison, laissant mon képi, comme pièce à conviction.

Ah! Joseph, mon bienheureux homonyme, que l'on a tant calomnié, comme je comprenais enfin qu'il est parfois utile d'abandonner ses défroques!

Le dehors me rend un peu de calme, et, craignant de voir M… à mes trousses, je me dirige, l'oeil aux aguets, vers ma baraque.

Dix minutes après, madame M…, souriante, était tranquillement assise sur sa véranda. Mon képi me parvenait bientôt par l'entremise d'une ordonnance, qui me parut étonnée de mon étrange distraction.

J'en restai là par la suite avec madame M…, qui me regardait par la suite avec la plus complète indifférence. Tant il est vrai que la vertu n'est jamais récompensée.

Le lieutenant continua à me donner d'excellentes leçons de flûte. Le malheureux ne s'est probablement jamais douté des dangers que j'ai encourus chez lui.

Cette aventure me confirma davantage dans mon opinion, déjà bien arrêtée, de ma nullité flagrante en galanterie.

Je n'en persistai pas moins cependant à cultiver l'art du dieu Pan avec une ardeur légitime et, à mon retour au Canada, ma flûte contribua à me poser dans le grand monde.

C'est elle qui fut la cause de ma liaison avec P…, mon collègue en musique. On se souviendra du dénoûment désastreux de cette amitié, qui m'apporta une chute spéciale sur le trottoir en face de la maison de mon ami.

Pendant ma vie militaire au Manitoba, ma flûte fit prime; mais à Paris, je me trouvai dans une infériorité marquée.

Un jour, au Palais-Royal, la petite flûte de la garde républicaine fit des siennes.

Honteux, je me retirai, pour cacher mon instrument, qui ne vit de nouveau le jour qu'à Géryville, quand j'étais sergent-major.

Géryville est un point perdu à l'entrée du désert algérien. Il est à six étapes de tout lieu habité. Sentinelle avancée, il veille, avec un soin jaloux, sur la sécurité des possessions française de l'Algérie.

La petite garnison de deux compagnies est la seule force qui garde ce poste.

Les occupations des militaires ne sont pas dignes d'intérêt. A part quelques manoeuvres, le travail se réduit à rien.

Je partageais mes loisirs entre mon chien, ma baraque, mes livres, mon hamac et ma flûte.

Je choisissais toujours les heures solennelles pour réveiller les échos des montagnes voisines. Les sons plaintifs et harmonieux de mon instrument coulaient doucement, la nuit, dans les ondes sonores. La plaine et les montagnes furent souvent étonnées d'entendre les airs du pays.

Rien comme la solitude et le grand silence pour remuer les sentiments.

L'homme, se voyant si petit dans l'immensité, a besoin de faire un bruit quelconque pour se prouver à lui-même qu'il existe. Ainsi, en écrivant, la nuit, le grincement de la plume, qui suit la pensée sur le papier, est un compagnon. En marchant seul dans le désert, il faut penser à haute voix, pour tromper l'isolement.

La flûte était mon aide favorite, et les habitants de Géryville, située à quelques mètres du camp, eurent bientôt une idée exagérée de mes capacités harmoniques.

Le 14 juillet 1879, je reçus une députation des notables de la ville. Ils me priaient instamment de contribuer à la partie musicale de la fête célébrée en plein air.

Je promis mon concours, et, le soir de ce grand jour, je lançais amoureusement, dans les saules environnants, quelques extraits palpitants d'Il Trovatore.

Je remportai un grand succès, et le résultat fut l'absorption d'une quantité enivrante de champagne.

C'est à cette fête mémorable que je fis la connaissance de quelques messieurs de l'endroit.

Géryville est habité par une vingtaine d'Européens et quatre ou cinq cents Arabes ou Juifs. Les premiers avaient formé un orchestre dont on me pria de faire partie.

Je consentis, et je vous présente les membres de ce digne corps de musique, qui est appelé à régénérer cette partie-ci de l'univers, dont je respire l'air.

Une terrible querelle,—voir plus loin les détails,—faillit cependant détruire ce modeste programme.

De la tenue et du maintien! car nous voilà en face de nos musiciens!

Notre chef, conducteur des ponts et chaussées travaille sur le violon.
Il a cinquante-deux ans.

Il est instruit, intelligent, et auteur d'une brochure sans lecteurs:—cette brochure traite de la philosophie universaliste.

Comme musicien, notre chef est très fort en démonstrations. Grave de figure, il nous dit de bien belles choses sur les fugues, soupirs, points d'orgue, trilles, croches, doubles et triples; mais s'il joint l'action à la parole, je jette un oeil anxieux vers la porte, et cet acte est amplement justifié.

En effet, dix minutes s'écoulent avec une série de frottements pour ajuster les cordes; cette opération terminée l'archet, se lançant en mouvement, devient tout de suite dévergondé, et tourmenté par une main inspirée, il gratte le violon de la plus cruelle manière.

Les échos, surpris de ce vacarme, se lancent et se relancent les sons avec rage.

L'air, bouleversé de cette cacophonie, se refuse bientôt à alimenter les poumons des auditeurs, qui n'ont qu'une voie de salut: sortir.

C'est ce que je fais invariablement, avec tact, bien entendu, car mes parents m'ont bien élevé.

Notre sous-chef est fournisseur de l'armée.

Grand, Bavarois de naissance, sec, planche par devant, planche par derrière, il touche l'harmonium.

Il accompagne bien, mais il faut le suivre. Comme genre particulier, il arrive souvent trois mesures en retard à la fin de chaque morceau.

Les membres de l'orchestre négligent ce détail, auquel ils sont habitués. Comme c'est chez lui que l'on se réunit et qu'il donne à boire, il lui est permis d'aller jusqu'à quatre mesures de retard à chaque exécution.

En troisième lieu, vient le cornet.

C'est un loyal instrument auquel on ne peut reprocher que de légères absences. Ses pistons sont toujours embarrassés, et, aux endroits pathétiques, un son mat nous apprend qu'ils subissent un nettoyage.

Cela nuit un peu à l'harmonie de l'ensemble.

Une autre violon fait les secondes parties, et il a le mérite de ne rien savoir. Ce n'est pas un tort, car timide de caractère, il reste silencieux.

De plus, il est le beau-frère de notre sous-chef, et il sert à boire. De là, indulgence de nous tous à son égard.

Le trombone est tenu par un receveur des postes.

Ce précieux instrument se conduit assez bien. On ne peut lui attribuer que certains couacs, parfois embarrassants dans l'effet général du morceau.

Comme accessoire, nous avons aussi un ténor léger, âgé de cinquante-neuf ans.

Il chante bien, ce qui ne nuit en rien à l'harmonie.

En dernier lieu apparaît Joseph. C'est moi.

Je suis devenu le clou de la situation. La musique que j'interprète a un charme tellement original que le compositeur lui-même ne reconnaîtrait plus ses oeuvres.

Je m'étendrais complaisamment sur ce sujet, mais je deviens modeste et je me tais.

Nos musiciens mis en scène, je vous narre la querelle dramatique qui est venu ébranler notre institution dans ses oeuvres vives. Ce forfait, que nous déplorons tous, fut consommé pendant une de mes absences.

La chicane, comme je l'ai su depuis, naquit d'une fausse note arrachée par l'archet de notre chef. Celui-ci l'attribua à l'instant au second violon, qui, silencieux comme toujours, prétend ne pas avoir joué.

Le chef insiste, l'autre riposte, et l'affaire se termine par la déconfiture d'un instrument lancé à la tête d'un des adversaires.

Le conducteur des ponts et chaussées, à qui appartient le violon démoli, dédaigne d'en ramasser les morceaux et s'éloigne d'un air noble.

La querelle règne encore quelque temps parmi les autres, et l'assemblée finit par se dissoudre dans le plus grand désordre.

Nous en restâmes là pendant quelques jours. Mais moi, comme tendre flûtiste, partisan de la paix à outrance, j'attendais avec anxiété l'occasion de soulager ces coeurs ulcérés.

Cette occasion se présenta sous la forme d'un basson.

Ceci peut paraître bizarre. Après réflexion cependant, on avouera que c'est rationnel.

Avec son air embêtant, ce long et inoffensif instrument, par sa seule présence parvint à doucir les coeurs de nos inflexibles musiciens.

Il arrivait directement d'Oran.

Un colon éclairé avait mis en avant ses capacités sur le basson. Tout de suite il en fut commandé un exemplaire, et par les voies rapides.

Cinq jours après, un long ballot, aux dehors insignifiants, était déposé à nos pieds.

Chacun avait fait taire ses ressentiments pour assister au déballage. Nous étions au complet quand le garçon donna le premier coup de canif aux cordes du ballot.

Au fur et à mesure que ficelles et toile lâchaient prise, sous le couteau du déballeur, les coeurs s'amollissaient.

Observateur discret, je crois voir poindre une larme dans le coin de l'oeil gauche de notre chef, qui a l'âme tendre. Le second violon, quoique ému, restait froid, sa tête portant encore les traces sanglantes du combat.

Enfin, la dernière ficelle coupée, le petit bec du basson voit le jour.

A ce spectacle émouvant, une larme, une vraie alors, s'échappe du susdit coin de l'oeil de notre chef: son ennemi soupire avec bruit.

En tacticien habile, je saisis l'instant, et, m'appuyant sur mon rôle de pacificateur, je les pousse dans les bras l'un de l'autre.

Ce fut le signal d'une explosion générale.

Avant de me reconnaître, j'étais empoigné par le trombone, qui arrosa mon gilet.

Je dis gilet, pour être fidèle au vieux cliché, mais qu'on se le répète bien, un troupier ne porte jamais ces choses-là. Il sait se contenter d'une honnête chemise de grosse toile. Le numéro matricule de la mienne conserve encore les traces des larmes de notre humide trombone.

C'était le 7 août.

Le déballeur, sans se laisser déconcerter par ce déluge, continuait son travail. Bientôt notre instrument, dans toute sa candeur, fut mis en évidence sur une table.

Le colon musicien le fit ensuite quelque peu ronfler pour rappeler ses souvenirs. Après plusieurs insuccès, on se livra entièrement à la joie.

Le chef et le second violon se grisèrent et chantèrent la Marseillaise.

Les autres en firent autant, et l'on se sépara, avec force embrassades se jurant une amitié éternelle.

Que c'est beau, la paix!…

Depuis que je suis en colonne, ma flûte fut forcément négligée, mais j'y reviendrai plus tard.

Croyez-moi, il fait bon jouer de la flûte. Rien comme ce modeste instrument pour adoucir les maux de l'existence, ou amollir le coeur d'une amante revêche.

Je crois que ce chapitre est assez long, et je l'exécute ici.

Comme je plains ceux qui ont eu le courage de le lire!

XXV

UNE COLONNE

C'est une petite armée homogène. Composée de toutes les armes, elle peut marcher et combattre sans auxiliaires. Elle se suffit à elle-même.

Elle est généralement formée à la hâte pour parer à un événement subit.

Une colonne est dite volante quand elle marche sans impedimenta. Fraction détachée du corps principal, elle est alors destinée à de petites excursions urgentes: couper le passage à l'ennemi, faire une razzia, surprendre un campement.

Elle est dite mobile quand elle garde un poste important, un passage principal, ou quand elle eut aller d'un point à un autre en emportant tout son matériel et ses bagages.

Ces deux genres de formations de troupe s'emploient surtout dans les pays comme l'Algérie, où la population indigène, toujours hostile et disséminée dans d'immense steppes, trouve souvent l'occasion de s'insurger sans encourir de punitions immédiates.

En 1881, lors de la conquête de la Tunisie, les troupes de la province d'Oran s'attendaient à participer au plaisir de châtier les Kroumirs, qui avaient haché en morceaux quelques malheureux hommes du 59e de ligne.

Il n'en fut rien cependant, et bien nous en prit, car il se préparait de la besogne pour nous sur les Hauts-Plateaux, du côté du Maroc, refuge éternel de tous nos révoltés.

Ce pays est une cause continuelle et inconsciente de toutes les insurrections qui désolent souvent le sud-Oranais.

Les insurgés, connaissant l'impuissance du Maroc à faire respecter ses frontières,—d'ailleurs très-mal délimitées dans ces régions,—savent y trouver un abri contre tout châtiment.

Ce maudit Figuig, que j'ai souvent envoyé à tous les diables, nous nargue toujours, sournoisement caché derrière ses remparts de terre cuite, que ses candides gaillards d'Ouled-Sidi-Cheik croient imprenables.

Quatre pièces de 80 et quinze cents fantassins déterminés réduiraient vite à néant ce ramassis de boue, de brigands et de voleurs.

Mais on ne veut rien faire, crainte de complications politiques.

Allons donc! Nous somme en 1882, n'est-ce pas? Eh bien! en 1888 le Maroc sera à nous!

Nous verrons si j'ai été bon prophète.

Quoique très-heureux d'avoir fait cette prédiction, sur l'accomplissement de laquelle je compte beaucoup, je reviens cependant au 21 avril 1881, jour où nous reçûmes l'ordre, à midi, de partir le lendemain matin, à quatre heures, avec cent cinquante hommes par compagnie, soit six cents hommes par bataillon.

Daya, petite ville située à cent cinquante kilomètres au sud d'Oran, était le point de concentration.

Il faut avoir appartenu à l'armée pour bien se faire une idée du brouhaha de la veille d'un départ précipité. Ce ne sont que chassés-croisés, courses échevelées à faire perdre la tête. Les ordres pleuvent dru comme grêle, et le pauvre sergent-major supporte, presque à lui seul tous les ennuis d'assurer un départ sans rien oublier.

Enfin, on est en route.

Il fait encore nuit sombre. Les claquements de fouet, les aboiements de chiens, les mille bruits qui accompagnent toujours les mouvements de grandes foules, annoncent seuls que le bataillon est en marche.

Une teinte légère et pâle colore bientôt le ciel. Peu à peu la lumière du jour se dégage des ténèbres, et la colonne apparaît dans toute la simplicité de ses six cents hommes arpentant le sol du désert.

Le capitaine, guidant la première compagnie, est à cheval et fume stoïquement sa cigarette.

Le lieutenant et le sergent-major marchent en tête de chaque rang et donnent le pas.

Le sous-lieutenant surveille la gauche.

Et tous regardent tristement le sentier qu'ils foulent. Le plus grand bonheur est de se concentrer en soi-même, de faire abnégation de toutes sensations.

On arrive ainsi graduellement à oublier que l'on existe, et à se convaincre que les jambes font partie d'un automate.

C'est là le but de tout troupier en route, et y arriver est le plus grand palliatif dans les circonstances.

Au départ, on a pris le café. Tout le monde était gai, et une chanson grivoise avait eu beaucoup de succès. Bientôt les respirations sont devenues courtes. Quelques chanteurs seuls ont persisté dans leurs cris de plus en plus épuisés.

Enfin, tout est silencieux.

Une sueur abondante inonde les fronts; de violents coups d'épaules, accompagnés de soupirs bruyants, soulèvent les sacs.

Une buée chaude et vaporeuse, se dégageant de tous ces corps ambulants, raréfie et charge encore le peu d'air que respire la colonne.

Les gros souliers ferrés, tombant lourdement sur le sol caillouteux, en font jaillir des étincelles. Le cliquetis des armes et du campement, accompagné de bruits de pas, compose à lui seul le monotone concert qui s'échappe de ce monstrueux orchestre.

Voyez la colonne descendre une pente rapide.

La tête s'affaisse et disparaît derrière un rideau de terrain pour aller se montrer un peu plus loin.

La queue suit le mouvement, et l'ensemble apparaît au spectateur comme un immense serpent bariolé de toutes couleurs.

La pente franchie, la masse reprend sa roideur et se traîne lentement sur le sol horizontal, traçant de gigantesques zigzags à droite et à gauche.

Un soleil d'enfer poursuit de ses rayons verticaux tous ces pauvres diables qui s'épongent, soufflant comme des phoques.

Quel abattement partout!

A voir cette tristesse générale, on se dit que tout ce monde est découragé. Mais qu'une occasion se présente! tout de suite les visages s'animent, les muscles se roidissent, la respiration se raffermit, et gare les événements!

Alors, qu'est-ce donc qui tue ainsi l'entrain? Hélas! la monotonie, l'absence de tout être animé.

Personne pour nous admirer! Personne pour nous regarder défiler! Rien! pas même un animal quelconque qui s'enfuit à l'approche de la colonne!

C'est un fait incontestable qu'il est nécessaire d'être admiré pour supporter gaiement une lourde fatigue.

Le troupier, le Français surtout, est ainsi fait. Il lui faut un peu de vanité satisfaite, attirer un brin l'attention. A quoi servirait les fatigues, les misères, les souffrances, si personne ne s'en apercevait?

Aussi, voyez une expédition.

Tous sont heureux si un grand journal daigne dire un mot sur la solidité de la marche, le brio de l'attaque, l'attitude, l'entrain, la gaieté des troupes.

Cela infuse un nouveau courage qui a bientôt besoin d'être renouvelé. On s'occupe de nous au pays!… Et l'on va de l'avant.

Ceci peut paraître enfantin au stoïque; mais remarquons bien que rien n'est risible chez des hommes qui peut-être demain seront tués.

Les petites passions prennent une grande importance devant la mort, et l'habilité exige qu'on les stimule.

Telle vieille culotte de peau, ridicule en temps de paix, devient un héros sur le champ de bataille. Sa manière grotesque de se dresser sur l'étrier, au moment de crier: En avant! pour la charge, devient sublime en face de la mitraille.

Perdue dans le désert, une colonne ne vit que de ses propres ressources morales. Son courage seul peut lui faire supporter tous les maux qu'engendrent une foule de causes inconnues en pays civilisé.

Il faut ici se créer des éléments d'émulation dans son milieu.

Chaque homme a un camarade préféré à qui il veut prouver sa solidité.

Aux causeries du bivouac, le soir, on parle de ses prouesses, et, pour avoir un peu de poids auprès de ses auditeurs, il faut avoir fait ses preuves.

L'émulation est le plus grand stimulant des troupes isolées.

Tel bataillon, que dis-je? telle compagnie, telle section, voire même telle escouade, marche mieux que telle autre: elle a moins de traînards.

La légion étrangère fait colonne avec les turcos, les zouaves, les zéphyrs.

Eh bien! les hommes de ces divers régiments mourraient sous le faix plutôt que de s'avouer rendus. Un légionnaire en arrière? fi donc! Jamais de traînards chez nous!

Renvoyez cette exclamation aux zouaves ou autres, et vous connaîtrez l'esprit de tous les corps.

L'uniforme y est aussi pour beaucoup.

Le pantalon bleu du chasseur à pied ne reculera jamais si un pantalon rouge le regarde, et réciproquement.

Quelle grave erreur que la suppression des corps, des compagnies d'élite avec leurs divers costumes et insignes! Chaque unité spéciale avait ainsi des bien belles traditions.

La garde, pensant à son grand passé, marchait et combattait en conséquence.

Les hommes du centre, dans les régiments de ligne, aspiraient aux titres de grenadier, de voltigeur, et plus tard à l'honneur de passer dans la garde.

Cela excitait l'émulation, donnait un but.

Actuellement, une bourrasque tudesque de tout teinter en sombre uniforme souffle sur les hommes militaires de France.

Inutiles ces belles tenues! Inutiles ces beaux pompons! Inutiles ces grandes parades! Inutiles, inutiles ces diverses dénominations honorifiques de grenadiers, de voltigeurs!

Tel beau panache, cependant, nous a souvent procuré quantité de recrues.

Beaucoup se sont fait tuer en voulant gagner, dans une action d'éclat, la barbiche du grenadier ou l'épaulette de voltigeur.

Ça ne fait rien!

Maintenant, alignement, fixe!

Tous pareils, égalité sur toute la ligne.

Quel blague, cependant!

L'égalité existe-t-elle sur le globe? Pierre n'est-il pas plus intelligent que Jacques?

Alors quoi! Les mêmes récompenses à l'imbécile et à l'intelligent?

Non, mais égalité à outrance quand même.

Voilà le mot.

Et dans l'armée, sommes-nous égaux? Le général est l'égal du simple soldat, peut-être?…

Pourquoi, alors, ne pas distinguer les petits mérites, les petits talents, les grands courages de l'ignorance?

Ceux-ci n'ont pas le bâton de maréchal dans leur giberne, mais ils auraient pu prétendre à la grenade ou à l'épaulette de voltigeur.

Ah bah! on veut faire croire à cette maudite égalité, mot qui me crispe par sa banalité fausse, par l'idée mensongère qu'elle implique.

Hélas! quel malheur que l'uniformité actuelle! C'est du plus profond de mon âme que j'exhale cette plainte.

Un facétieux quelconque a dit que l'ennui naquit un jour de l'uniformité; je dirai, moi, que l'émulation se meurt de l'uniformité.

Il me faut cependant revenir à notre malheureuse colonne, qui file toujours inconsciente de mes propos de critiqueur.

Je me trompais en disant que personne ne regarde une colonne en marche sur les Hauts-Plateaux, qui ne sont pas toujours unis. Quelques grandes montagnes les accidentent çà et là.

Entre Daya et Magenta, nous abordons une de ces montées, mais vous savez… Elle coupe en zigzags, comme un serpent monstre, la pente abrupte de la montagne.

La voie à suivre est indiquée par une ligne grise sur le flanc vertical de la hauteur.

Oh! oh! c'est là qu'il faut monter…

La tête s'engage résolument. Bientôt elle surplombe la queue, qui se hisse à son tour.

On s'arrête pour respirer.

Les premiers hurlent des paroles ironiques d'encouragement à cette malheureuse arrière-garde, qui ne répond mot, mais prend courage, parce qu'on se moque d'elle.

Le soleil flambe ferme. L'air étouffe les marcheurs entassés. Les coups de sacs se succèdent à intervalles rapprochés. Les étincelles jaillissent sous les clous des souliers.

Poussifs, rendus, fourbus, on est enfin sur la crête.

Un moment d'arrêt refroidit la tête qui tournoie, et l'on repart, oubliant vite ce mauvais pas.

On a bien marché, mais pourquoi? Parce que la queue et la tête se regardaient réciproquement.

Une compagnie arrive d'un service détaché et rentre au camp.

Tout le monde se redresse. Diable! les camarades les regardent.

Que serait-ce donc, si ces camarades étaient des voltigeurs ou des grenadiers? On voudrait prouver à ces hommes d'élite que le centre marche aussi bien que les ailes, et réciproquement.

Quelques explications me paraissent ici nécessaires.

Avant la dernière guerre, les bataillons étaient composés de compagnies différentes portant aux ailes les dénominations de voltigeurs et de grenadiers.

C'étaient des hommes d'élite. Certaines prérogatives et divers insignes leur étaient réservés.

Les autres compagnies, dites de centre, se composaient de mauvais sujets, de jeunes soldats, etc.

Passer dans une compagnie des ailes était un but ambitionné par l'ivrogne qui s'amendait, ou par le conscrit qui guettait l'occasion de se faire valoir.

C'était là une cause d'émulation qui donna autrefois de fort bons résultats.

Maintenant, je l'ai déjà dit, tous également ennuyeux.

Marasme complet.

Le jeune homme qui, faute d'instruction suffisante, ne peut prétendre à obtenir des grades, doit faire platement ses cinq ans, sans espérer autre chose qu'une série de journées assommantes, assaisonnées d'aucune satisfaction.

Ennui à jets continus et progressifs pendant cinq ans.

Palsambleu! cependant, je ne devrais pas ainsi lâcher continuellement ma colonne.

Que voulez-vous! Ce sujet palpitant m'entraîne malgré moi, et pour rentrer dans vos bonnes grâces, je pique des deux et je rejoins mes troupes, qui, hissées sur les hauteurs de Daya, se traînent encore quelques moments sur le sommet.

Mais il leur faudra bientôt descendre.

Si monter une pente rapide arrache la respiration, descendre cette même pente brise le jarret. Et de ces deux inconvénients, je préfère le premier.

Car, en montant, on ralentit l'allure, on met le pied par terre d'une manière sûre; puis on peut se dégager le cou pour respirer.

Mais à la descente! Aie! oh! la la! chaque pas est un supplice. C'est la détonation qui, partant du pied quant il frappe malgré lui brutalement le sol, retentit comme un choc électrique dans toutes les parties du corps.

Nous voilà de nouveau dans la plaine.

La monotonie habituelle commence tout de suite à écraser la colonne.

Le diable m'emporte, mais on se prend à regretter les routes accidentées, les montées roides. Au moins, pendant que l'on gravit les côtes, les distractions qu'elles causent empêchent de penser à la fatigue.

Nous sommes quand même arrivés près des schotts. Ce sont d'immenses plaines salées, parfois recouvertes d'eau à la suite de pluies abondantes.

Rien de plus majestueux et de plus pittoresque en même temps que ces grands lacs de sel par une belle journée, lorsque le soleil éparpille sa lumière sur leur surface unie et blanchâtre.

Ici apparaît une falaise ardue; on se croirait sur les côtes de la
Normandie.

Là une plage, à pente presque imperceptible, rappelle au spectateur quelques souvenirs de bains de mer; on jurerait y apercevoir les loges ambulantes de jolies baigneuses.

En tournant le regard dans une autre direction, une ville avec ces clochers, ses minarets, se montre aux yeux étonnés.

Plus loin, la surface brillante du lac s'unit au ciel pour aller se perdre dans l'immensité du lointain.

Si un chameau apparaît sur une des rives, son ombre, projetée sur les couches transparentes des surfaces, prend des proportions gigantesques. L'illusion devient peu à peu complète, et l'on croit voir une frégate, armée de guerre, louvoyant comme un ennemi aux aguets.

Quelquefois les mirages sont tellement frappants, qu'un village, situé à plusieurs kilomètre, est représenté dans les nuages au-dessus des schotts, et semble nager dans un bain aérien.

Tous ces tableaux prennent des allures fantastiques, et sautillent capricieusement sous les moindres effets de la lumière.

Des colonnes nuageuses et transparentes entrecoupent çà et là ces visions féeriques, qui disparaissent comme par enchantement si un nuage sombre vient un instant obscurcir le soleil.

Ses schotts franchis, le terrain ne présente plus qu'une immensité de sable, accidentée de quelques pieds de thym ou de palmiers nains.

A un ou deux kilomètres plus loin, on sonne la grand'halte.

Nous prenons alors le second café, qui, avec celui du matin, compose toute la nourriture absorbée pendant l'étape.

L'expérience a prouvé que moins l'homme est lesté, plus il est apte à marcher. Un bon repas, le soir, prépare suffisamment aux fatigues du lendemain.

D'ailleurs, à ventre plein, mauvais jarrets.

Après une heure de repos, on se remet péniblement en route.

Les jambes ankylosées se refusent à fonctionner dès les premiers pas. Ce n'est qu'après avoir enfilé quelques centaines de mètres que l'insensibilité des articulations permet d'avancer sans trop souffrir.

Bientôt les visages renaissent à la vie, à la gaieté.

Les chansons recommencent. Timides d'abord, elles deviennent de plus en plus gaies, au fur et à mesure que la distance à parcourir devient plus courte. Elles cessent tout à fait au moment de se former en ordre régulier pour passer dans un village quelconque, quand on en trouve.

En entrant au gîte, les hommes, accablés de fatigue, trouvent en eux le courage de redresser la tête et de marcher allègrement, en chassant de leur apparence tout idée de fatigue.

Ils font ainsi croire aux quelques faméliques badauds qui les admirent que marcher des journées entières avec soixante livres pendues aux épaules est une chose complètement à dédaigner.

Le camp délimité, les emplacements des avant-postes marqués, les compagnies forment les faisceaux.

Les rangs rompus, une activité extraordinaire s'ensuit.

Les uns courent à l'alfa pour la literie; les autres dressent les tentes. Ceux-ci cherchent du bois pour les cuisines; ceux-là allument les feux.

Par tout le camp, ce ne sont que cris, ordres, sonneries… Une heure après, tout est calme.

Seuls les cuisiniers surveillent la soupe, qui sera bientôt servie chaude.

Ce régal englouti, chacun regagne sa tente, et le lendemain c'est à recommencer.

Des jours, des semaines, des mois, il en est ainsi.

On est, dit-on, plus heureux en campagne qu'à la noce. Allons donc! Je vous jure, moi, que j'aime mieux être à la noce.

Quoi qu'il en soit de mes goûts je marche comme les autres, ayant confiance en l'avenir.

Quelques petits incidents jettent parfois une lueur de gaieté et d'entrain sur cette masse ambulante, confite en la fatigue.

La plaine fourmille de lièvres.

Avec son instinct craintif, ce pauvre petit animal reste blotti dans son gîte, espérant passer inaperçu. Un pied maladroit, qui va l'écraser, le force à débucher.

Comme il fait bon le voir courir! Comme nous envions sa légèreté, nous qui avons peine à mettre les pieds l'un devant l'autre!

Mais, hélas! il ne courra pas longtemps.

Tous ceux qui sont montés se lancent à sa poursuite, et organisent ainsi à l'improviste une vraie chasse à courre.

Les plus rapides ont coupé la route à l'animal, qui revient, affolé se heurter à la colonne. Il passe entre les jambes des troupiers, qui essayent en vain de l'assommer à coups de fusil.

Il échappe sain et sauf, mais les Arabes du convoi le guettent.

Ceux-ci sont très-adroits avec leurs matraques, qu'ils lancent au-devant du lièvre.

Un premier coup l'atteint dans les jambes. Il roule comme une boule.

Il est tué. Non.

Il se relève et repart dans une autre direction avec une ardeur nouvelle.

Cette fois une matraque, lancé d'une main sûre, l'étend roide mort. Il est ramassé. On lui coupe la gorge pour satisfaire aux prescriptions de Mahomet, qui veut que toute bête soit saignée par celui qui doit la manger.

Lestement la pauvre victime disparaît dans le burnous de son meurtrier, qui la vendra cinq sous à l'arrivé à l'étape.

Souvent les arabes prennent le lièvre au gîte.

Celui-ci, anxieux, ne bouge pas, comme toujours, espérant que cette multitude d'ennemis qui viennent le troubler chez lui, disparaîtront bientôt.

Mais il a compté sans l'Arabe. De son oeil perçant, l'ennemi a découvert l'animal, piteusement ramassé dans sa cachette de verdure.

Le chasseur, insouciant d'allures pour mieux tromper, marche contre le vent. Arrivé près du lièvre, il le cueille délicatement de ses cinq doigts, lui coupe la gorge et l'enfouit sous ses haillons.

A chaque étape se renouvellent ces scènes, qui perdent peu à peu de leur charme par leur fréquence.

En passant à un autre genre d'exercices, on voit quelquefois des fantasias ou mariages arabes.

La colonne arrive près de douairs amis.

On fête un grand mariage. Un jeune cheik vient d'épouser la fille d'un caïd.

Les membres des diverses tribus forment deux groupes nombreux.

D'un côté, les femmes, complètement enveloppées dans leur blancs haïk, suivent la mariée et poussent des cris aigus en signe de joie. Rien d'énervant comme ces bruits. Pour les accentuer davantage, les femmes se frappent la bouche à petits coups; elles interrompent ainsi les sons, et imitent le bruit grincheux de la crécelle.

L'héroïne de ce tapage s'avance stoïquement parmi cette foule, qu'elle domine de toute la hauteur de dromadaire sur lequel elle est juchée.

Habituée aux mouvements onduleux de cette bête du désert, qui oscille comme un vaisseau secoué par la lame, la mariée saharienne se balance mollement sur son palanquin caparaçonné d'or et de pierreries.

Le dromadaire, tout fier de porter un pareil fardeau, marche gravement à travers les sables mouvants, sans se laisser décontenancer par la fantasia furieuse qu'exécutent les hommes formant le second groupe.

Ceux-ci, montés sur de beaux chevaux arabes, font des tours d'adresse et de grâce devant la procession des femmes.

Rien de plus adroit que ces cavaliers indigènes.

Ils prennent une centaine de mètres d'avance sur le cortège, qui s'avance lentement. Se groupant alors par trois ou quatre, et tenant chacun un long fusil à la main, ils reviennent furieusement sur leurs pas, changeant à fond de train.

Arrivés près de la mariée, ils lancent leurs armes en l'air, les ressaisissent lestement et font feu d'une main, en même temps que d'un vigoureux coup de jarret ils exécutent une brusque volte-face avec leurs chevaux, qui s'arrêtent court, frémissant sur leurs jambes nerveuses.

Un maladroit laisse parfois tomber son arme.

Il continue à charger quand même, et, retournant bientôt en arrière, il passe près de l'endroit où repose son fusil, se penche sur l'étrier, enlève prestement le moukala, le fait tournoyer au-dessus de sa tête en un moulinet rapide, et le décharge en poussant des hourras formidables.

Le cavalier arabe, lancé à fond de train, ignore s'il existe.

Tout entier à la joie délirante qui s'empare de lui dans sa course folle, il perd conscience du danger, et abandonne sa monture à une ardeur qui tient de l'affolement. Les cavaliers se croisent, se coupent, se traversent les uns les autres, sans aucun souci des rencontres fatales qui souvent s'ensuivent.

Aussi, de graves accidents arrivent fréquemment.

Un jour, mon bataillon manoeuvrait en ordre serré. Un escadron de saphis faisait l'école des fourrageurs sur notre front.

L'officier qui dirige la manoeuvre ordonne un ralliement.

Prompts comme l'éclair, les cavaliers se précipitent à l'instant de tous les points de l'immense terrain de manoeuvre. Dans leur course oblique pour se rassembler au chef, deux d'entre eux se heurtent l'un contre l'autre. Les chevaux assommés du choc, roulent sur le sol. Les cavaliers arrachés de leur selle, sont lancés de plusieurs pieds en l'air et retombent insensibles. On les relève. Des flots de sang les inondent. Ils meurent à l'hôpital la nuit suivante.

Les camarades ne sont nullement impressionnés de ces accidents. A la manoeuvre suivante, ils apportent la même insouciance dans leurs allures, et continuent, comme par le passé, à se moquer de toute prudence.

La colonne admire, sans s'arrêter, l'adresse et la grâce des jouteurs, jette un regard de convoitise sur le groupe des femmes, et nous défilons devant la mariée, qui entr'ouvre sournoisement son haïk pour regarder les lascars.

Cet incident jette une agréable diversion sur la marche de la colonne.
Ça défraye les causeries et fait oublier une heure.

Lorsque les troupes voyagent en pays habité, des événement d'un autre genre marquent quelquefois notre passage.

Je fus le héros d'une petite aventure, dont le dénoûment, quoique correct, ne m'apporta pas toute la satisfaction que j'étais en droit d'en attendre.

Il est un fait avéré que le troupier en route a toujours faim; tellement que, maintes fois, je me suis moi-même trouvé à point de dévorer l'arrière-train d'un animal, de quelque taille qu'il fût. Aussi, malheur à tout mouton, chèvre ou autre, qui a la malencontreuse fantaisie de venir dans nos parages.

La maraude est sévèrement défendue cependant, et les officiers et sous-officiers ont des ordres précis pour faire exécuter cette prescription.

Nous étions sur la lisière d'une forêt de broussailles.

Un douair arabe avait planté ses pénates dans les environs.

Étant chef de l'arrière garde, j'entends soudain, dans les profondeurs de la forêt, léger bêlement, très-engageant pour un affamé.

Je m'approche, et vois une dizaine d'hommes se précipiter avec ardeur pour faire un sort à un cabri de fort belle taille.

Je m'arrête un moment sous le charme des formes arrondies de l'animal. Ses succulents gigots, promptement dessinés dans mon imagination, m'apparaissent pleins d'attraits, frétillant dans la graisse de la marmite.

Un instant je succombe, et, qu'on me le pardonne, se suis sur le point d'enfreindre ma consigne.

Mais, jetant un regard sur ceux qui m'entourent, leur déploiement de forces me rappelle vite au devoir.