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Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires

Chapter 29: XXVI
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About This Book

A series of short, humorous military sketches and reflections written in a conversational voice. The narrator, a soldier, catalogs camp life—his modest tent, equipment, routines, comrades, and oddities of army administration—mixing playful self-deprecation, satirical observations, and digressive anecdotes. Chapters adopt a voyage-around-my-room conceit to transform everyday boredom into comic essays that alternate description, moralizing asides, and absurdist logic, often aiming to provoke a deliberate yawn as a comic device. Scenes range from practical descriptions of gear to whimsical meditations on fatigue, food, and the symbolic presence of objects such as the sabre.

Les troupes administratives, flanquées de saphis et de tringlots, sont bien représentées. Quelques légionnaires, aux allures rigides figurent aussi parmi les assaillants.

Les convoitises effrénées, les désirs immodérés, toutes les mauvaises passions se reflètent sur les visages. Parmi les plus acharnés se distinguent surtout les boulangers, mettant baïonnette au canon pour s'élancer à l'assaut.

Le cabri, calme dans sa candide naïveté, regarde tous ces préparatifs d'attaque d'un oeil doux et profond. Marchant légèrement sur le gazon frais, il tend sa petite tête idiote vers le groupe bariolé, qui le cerne bientôt de tous côtés.

De nouvelles forces attirées par de nouveaux bêlements très-alléchants pour l'ennemi, surgissent de tous les points de l'horizon.

Le cercle des baïonnettes se resserre, et dans quelques instants le chevreau aura cessé de vivre.

Un légionnaire a déjà lancé une botte, indécise, il est vrai, mais le danger grandit, et le dénoûment est facile à prévoir.

Un A vos places! formidable s'échappe de mes lèvres et tombe comme une massue sur ces mécréants, qui s'enfuient, la mine piteuse.

L'animal est sauvé, et je le livre sain et sauf, non sans regrets, au vieil Arabe qui me le réclame.

Le même soir, la bouche souriante d'une sereine satisfaction, je rendais compte au colonel des événements de la marche. Dans l'intérêt de mon avenir, je n'oubliais pas l'incident du cabri.

—Je vous remercie, dit-il à haute voix, vous avez bien fait votre service.

Puis, clignant de l'oeil d'un air malin et parlant mystérieusement:

—Est-il beau, au moins, votre chevreau?

—Magnifique, mon colonel, et son propriétaire, à qui je le rendis, me remercia cordialement de mon intervention opportune.

—Imbécile! fait-il.

Et, tournant dédaigneusement les talons, il s'éloigne en grommelant d'une manière fort peu aimable pour moi.

Atterré de cette singulière réception, je me retirai chez moi, l'âme en proie à un monde de réflexions. Bientôt j'en pris mon parti, et je ne regrettai pas ma conduite, que je considérais comme pleine de dignité.

Cependant, plus tard, mes principes là-dessus perdirent insensiblement de leur pureté primitive. Ils finirent même par s'évanouir tout à fait.

A la guerre comme à la guerre!

Je m'accuse ici de ne pas avoir toujours respecté le bétail intéressant.
Rien de bon comme la faim, mais il faut la satisfaire.

Que ceux qui me blâment me jettent la première poule!

XXVI

MÉLANGES

Je voguais sur le boueux Mississipi, à raison de trois cents milles par jour.

J'avais payé cinq dollars le droit de m'embarquer sur le pont du Grand-Republic, pour y coucher sur des sacs jusqu'à Saint-Louis.

Cela devait durer six jours.

Les passagers de pont étaient multiples et variés. L'élément nègre y régnait en majorité, et y apportait comme accessoire un fameux contingent d'animaux, microscopiques, ou à peu près, comme taille, mais barbares dans leurs effets.

Je m'en aperçus à Memphis, d'une manière qui éloignait toute discussion.
Quoique habitué aux intempéries des choses, mon épiderme se révolta
contre cette invasion inopportune. Je lâche le Grand-Republic à
Memphis.

D'ailleurs, la navigation commençait à me peser, et je désirais ardemment être entraîné vers le Canada par le vapeur terrestre.

Mes habits avaient une certaine allure de vétusté, qui éloignait l'attention. Il m'était impossible de poser en homme élégant. Mes bottes éculées et rougies par absence de cirage, mon paletot déchiré aux poches et ma casquette cosmopolite me défendaient d'avoir aucune prétention.

C'est pour cela que je fus profondément touché dans mon amour-propre, quant un beau monsieur, à longue barbe, portant un élégant pardessus sur le bras, vint s'asseoir près de moi, dans le compartiment du wagon qui devait me porter à Cairo.

—Bonjour monsieur.

—Bonjour monsieur.

Cette entrée en scène me fait beaucoup de bien, et il continue:

—Vous allez au Canada, je crois?

—Parfaitement, monsieur, dis-je avec onction.

—Ah! quel heureux hasard me fait vous rencontrer!

Le mot heureux aurait pu être mieux placé, pensai-je à part moi; mais doucement ému, je réponds:

—Oui, monsieur.

Ces dernières paroles, bien senties, inspirent une bonne idée à mon compagnon, qui poursuit:

—Vous venez prendre un verre?

Ceci met le comble à ma satisfaction. J'accepte.

Chemin faisant, le beau monsieur me décline son nom, sa profession, sa nationalité, ses qualités de marchand d'oranges, ayant une cargaison allant de la Floride à Montréal. Il ajoute que ses bagages sont partis en avant.

Cette dernière phrase ne m'intéresse d'abord que médiocrement, mais je prends un bock quand même.

Un autre gentlemen, que nous trouvons dans la buvette, nous sourit gracieusement et boit avec nous. Nous sortons et j'escorte mon nouvel ami, qui ne me semble pas reprendre le chemin de la gare. Je le lui fait observer respectueusement.

—Nous allons payer mon fret aux bureaux du chemin de fer, répondit-il.

Quelques pas plus loin, un autre gentil monsieur, portant aussi un élégant pardessus sur le bras, avertit mon compagnon que ses oranges sont emmagasinées, et que le transport se monte à tant.

Howard,—c'était le nom de mon bienveillant ami,—s'empresse d'exhiber un chèque de mille dollars.

Le directeur des chemins de fer fait un geste significatif: il n'a pas de monnaie.

Howard se tourne de mon côté, et me prie de vouloir bien lui avancer la somme nécessaire pour payer son fret, contre son chèque que je pourrai toucher le lendemain.

Tout fier de pouvoir rendre service à un si digne gentleman, je fouille dans ma chemise de flanelle, et j'accroche tout ce que j'avais sur moi: à peu près cent cinquante dollars. Je les donne à Howard, sans un moment d'hésitation.

Machinalement, je mets le chèque de mille dollars dans ma poche, et nous voilà en route.

Craignant le départ du train, j'insiste auprès de mon ami pour retourner à la gare.

—J'irai dans un instant, et, si vous voulez vous y rendre tout de suite, veillez, je vous prie, sur mes bagages, que j'ai confiés à un de ces nègres, qui sont si voleurs.

Ce dernier mot, sur lequel Howard appuie la bouche en O, m'ouvre de riants horizons. Un éclair m'illumine. Je me rappelle subitement que les bagages de mon ami étaient partis en avant.

Je suis floué! m'écriai-je, et, prenant un revolver que je portais toujours sur moi, comme tout bon Yankee, je prie Howard de me rendre mes fonds alléguant l'impossibilité de toucher le chèque avant le départ du train.

—Comment, monsieur, vous doutez, je crois de ma véracité!

Ceci est dit avec une telle dignité, que j'en suis tout ébranlé. Je ne me rappelle pas avoir vu un autre visage exprimer aussi douloureusement l'honneur offensé, que celui de Howard en cet instant.

Je me roidis cependant contre ma mollesse, et j'insiste avec plus d'énergie encore pour être remboursé de mon argent.

Le revolver aidant, mon ami se met à compter ma petite fortune. Il fait cependant disparaître vingt dollars, et je suis bienheureux d'en être quitte à si bon marché.

Essoufflé, j'arrive à la gare à temps pour sauter dans mon wagon. Je respire avec bonheur, et, prenant mon calepin, j'écris: «Je viens de l'échapper belle. Un malin a failli me la faire à l'américaine. Il s'en retire avec vingt dollars seulement.»

C'est en voyant aujourd'hui ce bon vieux carnet que je consigne ici ce souvenir. J'en trouve bien d'autres dans ce calepin des temps passés.

Le train qui me portait vers le Canada se conduisit comme tous les trains.

Un pont avait été enlevé à quelques milles de Memphis, et il fallut transborder passagers et bagages. C'était d'autant plus ennuyeux qu'il y avait beaucoup de boue. A part ce retard, nous n'eûmes aucun arrêt important jusqu'à Montréal, et la nappe d'air qui me séparait de cette ville fut déchirée avec un entrain remarquable.

Quand le sifflet de la locomotive m'annonça ma ville natale, je faillis être suffoqué par l'ouragan de soupirs qui me gonfla la poitrine. Il y avait trois ans que je voyageais.

Trois ans! je trouvais cela bien long, et maintenant il y aura bientôt dix ans que je n'ai pas revu mon beau Canada.

Alphonse Kart a bien raison de dire que le plus pur patriotisme réside chez les exilés. Plus les années de séparation s'accumulent, plus grandit chez eux cet amour que ressent tout individu pour le pays qui l'a vu naître.

La patrie pour moi, c'est le petit village qui se mire dans la rivière des Prairies.

Je vois encore, debout dans la plaine Germain, le cher collège, où j'appris à épeler les premiers mots.

J'évoque, dans mon esprit, le souvenir de tous mes camarades d'enfance, avec lesquels je me flanquais de fameuse tripotées: les Barrette, les Bazinet, les Bisson, les Terriens, et surtout les Caier. Ces derniers, deux frères, me détestaient cordialement. Ah! ça, par exemple, je le leur rendais bien. C'étaient toujours entre nous, des duels à mort où le sang n'était qu'un accessoire très-rare.

Le haut et le bas du village formaient deux camps. Malheur à celui qui osait s'aventurer seul chez l'ennemi. Il était sûr de recevoir une maîtresse raclée.

Ces jeux de guerre ont peut-être contribué à me donner le goût pour la boxe.

Tout cela est déjà bien loin. Et si mes petits adversaires d'alors daignent me lire aujourd'hui, je les prie de me pardonner les coups de poing d'antan. Car autant je détestais mes ennemis de l'enfance, autant je les aime maintenant.

Je revois encore le beau couvent de mon village. Son deuxième étage était paré,—l'est-il encore?—d'une immense galerie, sur toute sa longueur.

Les pensionnaires y prenaient leurs ébats à certaines heures. Je ne manquais pas alors de me rendre aux environs, et de lorgner une certaine brune, aux yeux bleus, qui me répondait de son mieux. Quelle joie quand nous pouvions échanger un sourire, et quelle tristesse quand je constatais son absence!

Elle est bonne mère de famille maintenant, et elle a, j'en suis sûr, oublié son amoureux de douze ans.

En face de l'église, le terrain descend en pente roide.

L'hiver, c'était le rendez-vous des gamins pour les glissades. Nous faisions le désespoirs des passants.

Un de nos grands camarades s'avise un jour d'y amener une longue traîne [1]. Nous nous fourrons une quinzaine dedans. Nous partons comme une flèche, et le conducteur, n'ayant pas la force de diriger un projectile pareil, nous lance sur la clôture du député.

[Note 1: Sorte de grand traîneau.]

Deux gamins se font des blessures assez graves. Un rassemblement se forme à l'instant. Les coupables disparaissent tout de suite, comme par enchantement laissant dans la brèche la pièce conviction. Quelle terreur pour la bande!

Le député sort de chez lui, s'emporte violemment et menace les coupables de la prison de Réforme.

Diable! briser la haie d'un député, c'était terrible, et nous, dans notre ignorance, nous n'avions pas attaché assez d'importance à cette grave affaire.

On ne glissait plus devant l'église depuis cet événement. Et chaque fois que je rencontrais le député, je rougissait de mon mieux. M'a-t-il pardonné le trou dans sa haie?

Le moyen de voler les pommes sans être pincé fut inventé, je crois, par un de mes compatriotes. Il prenait une longue gaule, à l'extrémité de laquelle il attachait un crin à noeud coulant.

Sous prétexte d'attraper des oiseaux, il contournait les vergers, fouillait les arbres, et, choisissant le plus beau fruit, il le décrochait vivement.

J'avais ma part dans l'opération, et, quoique laissant mon camarade agir comme plus adroit, je lui désignais les pommes à saisir. Elle étaient toujours d'un savoureux exquis.

Le temps des noix amères amenait un autre genre d'occupation: la chasse aux suisses. C'est un petit rongeur, genre écureuil, qui se loge dans les clôtures de pierre.

Le point de rassemblement était toujours la maison d'un ami, dont le père était bon pour les petits compagnons. Les pères ne sont pas toujours bons. Témoin quelques-uns qui nous recevaient à coups de fouet; ce qui manquait d'encouragement. Le père de mon ami Lozeau était très-complaisant et ne se servait jamais du fouet. Nous nous réunissions donc chez lui, et de là partions en chasse, par un jour de congé.

Arrivés aux champs, chacun ouvrait l'oeil, et, le premier suisse découvert, nous chargions en fourrageurs.

L'un guettait une passe avec une pierre énorme; l'autre fouillait un trou avec un bâton. Celui-ci, les manche retroussées, attendait le gibier pour le frapper au passage; celui-là surveillait les environs.

Le voilà! et tout le monde de courir, de crier à tue-tête.

On en pinçait quelques-uns, le plus souvent on les manquait.

Ensuite nous allions aux noix.

Nous devenions à l'instant mystérieux. Le propriétaire ne badinait pas et défendait l'entrée de sa propriété aux amateurs de noix. Grimpant sur les arbres quand même, nous bourrions consciencieusement nos poches, nos chemises, nos casquettes.

Voilà M. Désormeaux!

A ce cri, des bruits de branches qui se cassent d'habits qui craquent, de culottes qui se déchirent, se faisaient entendre; quelques-uns se laissaient tomber de l'extrémité des branches. Et quelle fuite! quelle panique!

Pendant les grandes chaleurs, c'étaient des baignades à n'en plus finir.

D'immenses radeaux étaient attachés au rivage, et nous y organisions nos plaisirs. Prenant un grande rame, que l'on plaçait en équilibre, un bout sous un plançon,[2] on s'en servait comme tremplin d'où l'on piquait des têtes splendides.

[Note 2: Tronc d'arbre équarri servant à la construction des navires.]

Quand il faisait trop froid, on se chauffait au soleil, sans se rhabiller, et l'arrivée d'une autre bande de gamins donnait le signal de nouveaux plongeons. Cela se renouvelait quinze fois par jour.

Le moyen de ne pas succomber à la canicule avec une vie pareille!

Aussi, un été, j'avais en même temps quatre clous dans le dos, deux plus bas, trois sur le genou gauche, un dans la tête et cinq sur la poitrine. Mais je me baignais toujours, et la canicule n'eut jamais raison de mon amour pour les plongeons.

Les bonnes petites histoires que l'on se racontait le soir, quand, mollement enfouis dans l'herbe, chacun couché sur le dos, regardait les étoiles!

Un grand garçon dont le père était guide de cage, [3] avait le monopole de ces choses.

[Note 3: radeau.]

«Mon père revenait de la ville par une nuit bien noire. Sa jument trottinait doucement dans la grande montée, quand minuit sonna. Il se trouvait, en ce moment-là, dans un endroit écarté, entièrement entouré de bois. Soudain, il s'aperçoit qu'on le poursuit avec persistance. Se retournant, il voit un grand cheval noir qui le regarde d'un oeil brillant.

«Prenant peur, mon père fouette sa jument, qui part comme un trait.

«Le cheval noir suit sans effort et paraît, à chaque instant, vouloir mettre ses pieds de devant dans la charrette.

«Mon père sent ses cheveux soulever son bonnet de castor, et il fouette sa bête avec une ardeur nouvelle.

«Le cheval noir n'est nullement ébranlé de cette vitesse insensée, et, choisissant probablement l'endroit propice, il met ses pieds de devant dans la charrette, qui s'arrête court. Puis, regardant mon père d'un air suppliant, il semble lui demander un service.

«Mon pauvre papa, presque mort de frayeur, croit voir des cornes à la tête du cheval et des fourches à ses pieds. Recommandant son âme à saint Jean-Baptiste, son patron, il prend son couteau et frappe légèrement le loup-garou derrière l'oreille. Une goutte de sang s'échappe de la blessure, et, à l'instant, le cheval devient un homme.

«Ce loup-garou était un malheureux pécheur que ne s'était pas confessé depuis sept ans, et le bon Dieu, pour le punir, l'avait changé en cheval. Chaque nuit le voyait, infatigable, courir partout jusqu'au matin, pour recommencer la nuit suivante.

«Remerciant mon père de l'avoir délivré des griffes du démon, il promit de faire à l'avenir ses devoirs religieux et disparut dans les bois.»

Là-dessus le camarade se tait, et nous nous serrons tous les uns contre les autres.

Le silence règne pendant quelques instants, et chacun réfléchit au trajet qu'il a à faire pour arriver chez lui. Certains doivent traverser une grande distance sans maison, et craignent qu'un loup-garou quelconque leur demande délivrance.

Un brave se hasarde cependant à demander une autre histoire.

Faisons bien la différence entre histoire et conte. Le dernier n'est jamais vrai, mais l'autre l'est toujours. Malheur au sceptique qui oserait en douter. Il serait honni, conspué de toute la jeune génération, et de beaucoup de vieux, qui, pour le plus grand nombre, croient aussi à ces choses effrayantes.

Notre grand camarade se fait un peu prier, mais, finalement, devant l'insistance générale, il se décide à nous raconter une autre fantastique aventure de son père.

Il réclame une attention soutenue,—chose bien inutile,—car, dit-il, c'est une histoire de feux follets.

Il commence.

«Mon père descendait la rivière, en canot, par une nuit sombre. Mettant son aviron en travers, il se laissait aller au courant de l'eau et faisait sa prière du soir.

«Tout à coup, trois feux follets, en trépied, lui apparaissent et se mettent à danser sur la pince[4] du canot.

[Note 4: Proue.]

«Faisant un signe de croix, mon père prend son aviron et vire de bord.

«Les feux follets s'éloignent et continuent leur danse sur le milieu de la rivière. Quelques moments après, ils reviennent de nouveau sur l'avant de l'embarcation.

«Mon père se sent devenir fou de peur. Il rame avec une vigueur surhumaine, mais sans résultat; car, cette fois, les apparitions maintiennent le canot immobile. Épuisé, il recommande son âme à Dieu et interroge les feux follets. Silence terrible.

Peu à peu, la rivière se couvre de nombreuses lumières. Dans toutes les directions apparaissent quantités de feux fantastiques, qui achèvent de faire perdre la tête à mon pauvre père, qui reste comme pétrifié dans le fond du canot immobile.

«Soudain, il se rappelle ne pas avoir payé une messe, qu'il avait promise pour le repos de l'âme de sa mère. Il jure tout de suite d'en commander deux le lendemain matin.

«A l'instant, tout s'évanouit. La nuit redevient noire, et le courant entraîne de nouveau le canot.

«Mon père tint parole et fit chanter deux messe. Les feux follets ne lui apparurent jamais depuis.»

Cette histoire terminée, personne ne tient en place. On essaye de se rassurer en se pressant davantage les uns contre les autres. Les yeux se ferment, crainte d'apercevoir quelques feux follets dans le noir horizon. L'oeil brûlant du grand cheval noir loup-garou perce les ténèbres, et sème une indicible terreur dans nos jeunes âmes.

Pour ma part, je me figure être en canot entouré de sinistres compagnons: feux follets en trépied, luques blancs, cercueils rangés en quantités innombrables, plusieurs antéchrists de sept ans chacun, qui me brûlent de leurs yeux de flammes, revenants par milliers, démons fourchus et cornus annonçant la fin du monde, chaînes se traînant bruyamment dans les masures abandonnées, fées terribles, et encore, et encore.

Nous n'avons plus, personne, la force de demander à notre ami de continuer, mais lui, un fois lancé, ne tarit plus.

C'est étonnant comme ce garçon-là était érudit. En y réfléchissant maintenant, je me demande encore où diable il avait pu apprendre tout ce qu'il nous racontait.

Il aborde la venue prochaine de l'Antéchrist, prédit la fin des siècles, parle du purgatoire, cause du miroir des âmes,—livre effrayant qui peint l'horreur d'une âme en péché mortel.—Enfin notre camarade est inépuisable.

Quand l'heure nous force, malgré nous, à regagner le logis, c'est en tremblant, l'oeil sur le qui-vive, que nous arrivons chacun chez nous.

Aussitôt couché, je nage dans un bain de sueur. Je n'en persiste pas moins à me couvrir complètement, et mon imagination de travailler.

Je vois une grande fosse; au fond, un cercueil où m'attire un cadavre qui lance des flammes par les yeux, le nez, la bouche, les oreilles. J'essaye de fuir ces visions effroyables. Vains efforts. Une corde, que je coupe et qui se rattache sans cesse, s'enroule autour de moi et m'attire dans la fosse. Je veux crier; ma voix s'éteint sur mes lèvres. J'étouffe et je perds connaissance.

Le lendemain soir, je prie mon grand camarade de nous raconter encore des histoires, et en me couchant, je recommence un autre cauchemar.

Quelles franches et terribles peurs nous avions en cet heureux temps!

Ce qu'il y a d'étonnant cependant, c'est qu'actuellement je n'approuve pas du tout l'habitude qu'ont les personnes âgées d'effrayer les enfants. Ces braves vieilles gens choisissent de préférence un endroit solitaire pour y faire surgir toute une kyrielle de sorcier, fées, revenants. Ah! comme c'est épouvantable pour le gamin de passer près de ces endroits, quant le hasard le force de fréquenter ces dangereux passages!

Je me demande comment il se fait que je ne sois pas mort de frayeur.

Les voyages de l'intelligence, aidée de l'instruction, dépouillent l'homme de ces sottes peurs. Cependant, j'ai vu des garçons sains et vigoureux de corps et d'esprit,—des voyageurs[5] par exemple—conserver, jusqu'à leur dernier soupir, les craintes superstitieuses de leur enfance.

[Note 5: Flotteurs de bois.]

Dans les chantiers de la rivière d'Ottawa et du nord de Montréal, les principaux amusements des hommes, après le repas du soir, consistent à écouter les histoires de deux ou trois de leurs camarades, qui excellent dans ce genre de récits.

Chaque chantier possède généralement quelques sceptiques qui affichent de ne croire à rien. Il blasphèment avec une ardeur admirable, chaque fois qu'une occasion futile se présente. Ils finissent ainsi de faire croire à leurs cédules compagnons tout ce qui leur passe par l'imagination. Ils affirment même avoir des relations directes avec le diable en personne. Pour cela, ils s'arrangent de manière à amener les événements dans lesquels ils s'entourent, comme héros, de circonstances voulues et préparées d'avance.

Bientôt la renommée diabolique de ces soi-disant suppôts de l'enfer s'étend sur toute la région où hivernent les voyageurs, et cette renommée fait la gloire de ces ambitieux.

Ces pauvres diables sont bien inoffensifs cependant, et quand un accident les amènent trop près de la mort, ils se mettent tout de suite à faire des signes de croix répétés, accompagnés d'actes de contrition suprême.

Ce que je dis de la vie des chantiers au pays m'est dicté par mon expérience personnelle, car j'ai fait moi-même une campagne de printemps à la drave.[6] Mais avant de vous la raconter, il me faut revenir à la gare Bonaventure, où je venais d'arriver, à ma rentrée des États-Unis, dont un des malins habitants avait failli me soulager de mon porte-monnaie à Memphis.

[Note 6: Flottage du bois.]

J'ai déjà dit que mes vêtements laissaient quelque peu à désirer, sous le rapport de l'élégance.

Il me fallait faire peau neuve pour me présenter à ma famille. On ne revient pas d'un voyage de trois ans aux États-Unis sans avoir fait fortune. C'était alors l'idée qui me hantait.

Pour prouver ma richesse, j'entrai dans un magasin de confection de la rue Saint-Joseph et j'y achetai un complet galbeux.

Comme complément d'élégance, je me procurai une chaîne en plaqué pour attacher une vieille montre, que je cachais dans mon gousset. Il est bien entendu que cette chaîne ne se trahit jamais, et eut toujours l'honneur d'être en or le plus pur.

Ainsi affublé, je pris le tramway et courus chez mon père.

Mon retour inattendu fut une grande réjouissance. On assomma le vaillant veau gras pour me recevoir. Ce ne furent que noces et festins pendant au moins quinze jours.

Ensuite il fallut songer à une occupation.

Je n'avais qu'à faire le choix d'un état, car mes travaux multiples et variés aux États-Unis me permettaient de me présenter partout comme très-expert dans toutes sortes de métiers.

En conséquence, je débutai chez un marchand tailleur que je lâchai bientôt pour un épicier, auquel succéda une agence d'assurances. Cette dernière position ne me sourit pas longtemps, et j'entrai à l'École militaire, où j'eus l'honneur des deux certificats gagnés sans trop d'efforts.

Puis je devins comptable d'un entrepreneur de la municipalité.

Quinze jours après, j'étais conducteur de tramways. Un jour de mauvaise humeur, le flanquai sur le pavé de la rue Notre-Dame un inspecteur qui m'embêtait, et, après une histoire orageuse, conséquence de la culbute du susdit inspecteur, je m'engageai dans une briqueterie.

Je montrai de réelles aptitudes dans le discernement des briques de front, de refente, d'intérieur, de cheminée, et, en peu de temps, je fus contrôleur. Heureux de cet avancement exceptionnel, j'étudiai davantage l'art de prendre le plus de briques possible dans les mains et de les lancer à une distance incroyable. Je chargeais un tombereau avec une gracieuse élégance.

Ces grandes qualités, aidées de dispositions commerciales inédites, me casèrent fort avant dans la confiance des patrons, qui m'envoyèrent dans Ontario, pour vendre une machine à mouler le plus grand nombre de tuiles dans le plus court espace de temps possible. Cette machine brevetée était due au génie inventeur de mes bourgeois.

Je parcourus toutes les principales villes d'Ontario. Je faisais beaucoup d'argent et j'étais très-heureux. En conséquence, je m'ennuyais beaucoup, et j'abandonnai un jour tuiles, briques, machines, etc., pour m'embarquer pour le Manitoba, que je visitai comme militaire.

De retours au pays, quinze mois après, autre veau gras assommé, réjouissances, nouvelle édition, puis marasme et enfin recherche d'une occupation.

Pour varier et faire du neuf, j'entrai en campagne, à la drave des bois, sur le lac Ouareau.

Notre chantier était construit sur les bords de la petite rivière
Shwaugan.

J'étais ce qu'on appelle un novice, et, maintenant que j'ai fait le tour du monde, je jure ici n'avoir jamais vu d'individus risquer aussi vaillamment leur vie que les voyageurs de nos chantiers.

Il est vraiment admirable de voir ces gaillards diriger une embarcation dans les plus dangereux rapides. Une jam se forme-t-elle, tout de suite les hommes partent avec des leviers, et se mettent en train de la briser.

Une jam est un amoncellement de bois qui se forme dans les rapides, les chutes, les passages étroits, les bas-fonds. La circulation est ainsi arrêtée, et il s'agit coûte que coûte de briser ce barrage accidentel.

Les hommes sont chaussés de fortes bottes, garnies aux talons de clous solides et pointus, qui empêchent le travailleur de glisser sur le bois lisse et gluant, suite d'un séjour prolongé dans la rivière. Ces bottes sont en outre percées de trous qui permettent aux eaux de s'échapper.

Le foreman[7] examine d'abord la jam d'un oeil connaisseur, et, ayant trouvé la pièce de bois, cause du barrage, il la désigne à ses hommes, qui se lancent hardiment sur le pont vacillant. Un ou deux restent en observation et avertissent les autres d'un mouvement quelconque de la masse, qui souvent part comme la foudre.

[Note 7: Conducteur.]

Il n'est pas rare de voir quelques uns de ces malheureux voyageurs perdre la vie, entraînés par les bois. Chaque printemps, on enregistre des pertes d'existences assez nombreuses.

Pendant ma campagne, on opérait sur le lac Ouareau, comme je l'ai dit plus haut. Voici la manière de procéder pour la descente des bois. On entasse les billots l'hiver sur la glace d'un lac quelconque qui a son débouché sur une grande rivière, par le moyen d'un petit cours d'eau, souvent accidenté ci et là de rapides et de chutes assez élevées.

Près de la source de cette petite rivière, s'élève un barrage solide qui retient les eaux au printemps, à la fonte des neiges. Ce barrage est interrompu au milieu par une écluse qui s'ouvre, non-seulement pour donner passage aux eaux, mais encore pour laisser sortir les bois que le courant charrie comme une avalanche, à travers les rapides.

Telles sont à peu près les dispositions générales pour la drave du printemps. Cependant, quelquefois les bois peuvent être amenés directement à une grande rivière, quand les chantiers d'hiver n'en sont pas trop éloignés.

A notre arrivée au lac Ouareau, nous constations que la surface en était encore gelée. Il fallut scier un passage à travers ce pont artificiel. Quinze jours entiers furent employés à cette besogne, extrêmement fatigante. Voici la manière de procéder.

Calculant la largeur nécessaire, on scie la glace sur toute la surface à canaliser. Les morceaux sont ensuite saisis et plongés sous les bords du canal au moyen de gaffes, le passage se trouve ainsi libre.

Une fois cette importante opérations terminée, il s'agit de pousser avec des perches les billots dans le couloir ainsi obtenu après tant de peines.

Chaque flotteur fait rouler à l'eau une dizaine de morceaux de bois et les pousse devant lui jusqu'au barrage.

Lorsque tous les billots sont amassés près de l'écluse, deux hommes adroits se postent, un de chaque côté du passage. Ils n'ont pas une mince besogne, car il s'agit d'empêcher toute pièce de bois de se présenter en travers à la sortie.

Pour cela, il faut avoir bon pied, bon oeil, une grande vigueur corporelle, et surtout un longue habitude de ce travail, car il est facile de se figurer la force, l'impétuosité des eaux s'écoulant par l'étroite écluse. Le niveau du lac dépasse souvent de dix pieds celui de la petite rivière. Si par malheur un morceau de bois arrivait en travers, il occasionnerait une jam dans l'écluse; ce qui amènerait de graves retards et souvent de sérieux accidents.

Deux hommes restent donc près du déversoir du barrage.

Les autres sont échelonnés de distance en distance sur tout le parcours de la petite rivière,—deux ou trois milles.—jusqu'au grand cours d'eau, dans lequel flottent librement les bois, que d'immenses booms [8] reçoivent à destination, où les propriétaires font faire le triage.

[Note 8: Sortes de grands cadres flottants qui retiennent les bois.]

Près des passages difficiles, tels que rapides, chutes, points resserrés, on met plusieurs hommes, pris parmi les plus habiles. Ils ont pour mission d'empêcher toute pièce de bois de stationner contre un roc.

Si, malgré leurs efforts, il se forme une jam, on avertit le poste suivant, qui passe la consigne à son voisin, et ainsi de suite jusqu'à l'écluse, qui est immédiatement fermée.

Puis on procède à la rupture du barrage près duquel tout le monde est appelé.

Pendant ma campagne de 1874, je fus témoin,—d'après le dire de vieux flotteurs,—de la la plus grosse jam qui ne se soit jamais produite sur la rivière Shwaugan.

L'amoncellement de billots s'était formé dans une chute, haute d'une quarantaine de pieds. Il provenait d'un seul morceau de bois, qui s'était fiché dans une fente du rocher. Impossible de le déloger, car son point d'appui était à mi-hauteur de la chute.

On crie à l'instant de fermer l'écluse. Mais avant que cet ordre pût être exécuté, des milliers de pièces de bois étaient venues se masser sur la jam.

L'eau interrompue, tout le monde se met à la besogne. On essaye les divers moyens dictés par l'expérience.

Le foreman désigne maintes pièces qui, pensait-il, devraient être la clef du barrage, mais toujours sans résultat.

Comme cette jam était par trop dangereuse pour travailler dessus librement, on employait un autre moyen pour arracher les billots du tas. Voici en quoi il consistait. Un croc énorme, portant sur le dos un petit anneau auquel s'attachait une cordelle, était solidement lié par un grand câble.

Deux hommes, placés sur une rive attiraient le croc à eux au moyen de la cordelle, et le laissait ensuite tomber sur la pièce de bois désignée par le conducteur.

Une fois le crochet fiché dans le bois, les autres hommes, postés sur la rive opposée, tirait au câble, forçant le croc à s'enfoncer d'avantage dans le billot.

Puis c'étaient des Ha! hi!… Ha! ho!… pendant de longs moments.

Tout à coup l'obstacle cédait et roulait dans l'abîme avec un fracas terrible. Les hommes de la cordelle guettaient le moment de la chute du morceau de bois pour ramener le croc, qui s'échappait de son logement.

Et l'on recommençait.

Ce travail était très-dangereux. Car si l'on n'avait pas réussi à enlever le croc du billot arraché à la jam, câbles, cordelle, tout aurait été entraîné dans la chute. Il est alors facile de comprendre que l'appareil entier aurait probablement, dans sa fuite, accroché quelques malheureux voyageurs.

Aussi, comme nous nous garions prudemment!

Après maints essais infructueux, le foreman faisait ouvrir l'écluse. Un déluge épouvantable, avec un fracas de tonnerre, inondait la jam, et enlevait quelques pièces, mais le plus souvent ne réussissait qu'à consolider l'obstacle davantage.

Alors, on recommençait à arracher les bois morceau par morceau

Cela dura dix jours.

Vers le soir du dixième jour, un certain découragement s'était emparé du conducteur. Il ordonne de mettre fin aux travaux et inspecte minutieusement la jam.

On lui attache une forte corde sous les bras. Puis, une hache à sa ceinture et une scie à la main, il se fait descendre au bas de la chute, afin de pouvoir examiner les dessous du barrage.

Pendant une heure, ce ne sont que des cris de: Montez! Descendez!

Finalement, le foreman apparaît souriant et nous promet que le lendemain sera la fin de nos ennuis.

En effet, le jour suivant, il s'équipe de la même manière que la veille et descend encore sous la chute. Puis il se met à scier un billot qui était réellement la clef de toute l'obstruction.

A chaque craquement sinistre, ceux qui tiennent le câble portant Jolibois,—c'était le nom du conducteur,—tirent vivement à eux. Le danger passé, on descend de nouveau le travailleur.

Tout le monde est sur la rive gauche, attendant le dénoûment avec anxiété. Les vieux disent que Jolibois a le diable au corps, et craignent beaucoup pour sa vie.

Tout à coup, un craquement terrible se fait entendre. Un effondrement, d'abord très-lent, puis rapide comme la foudre, fait bientôt disparaître dans l'abîme les masses mouvantes de l'obstruction.

Les hommes, au câble, essayent d'arracher Jolibois à la mort, mais un obstacle insurmontable arrête l'ascension.

Lâchez tout! est le cri général.

En effet, l'eau est très-profonde au pied de la cataracte, et l'on pourra peut-être sauver le foreman en le laissant plonger avec les billots; mais il y trouverait une mort certaine en résistant à leur chute.

Tout ceci se passe dans un court espace de temps, à peine concevable à la pensée.

Pendant quelques minutes, la terre tremble, des milliers de morceaux de bois s'engouffrent avec un fracas épouvantable, et le pauvre Jolibois a entièrement disparu dans la débâcle.

Les derniers billots tombés, un certain calme renaît. Le bois, qui au moment de sa chute disparaissait totalement dans les profondeurs de l'abîme, revient peu à peu à la surface de l'eau. Le petit lac, formé au bas de la cataracte, en est bientôt complètement couvert, et nous croyons tous que Jolibois est perdu.

Quelques bons habitants,[9] très-pieux, se mettent à genoux et prient pour le repos de l'âme de notre brave conducteur.

[Note 9: Nom général donné aux cultivateurs canadiens. Ces braves gens utilisent les loisirs de la morte saison en allant travailler au flottage du bois.]

Soudain: Lâchez l'écluse! est le cri vibrant qui frappe les oreilles. On reconnaît la voix du foreman. Un regard, dans la direction du cri, nous montre Jolibois, à moitié nu, luttant avec vigueur pour monter sur les bois flottants.

Lâchez l'écluse! c'est-à-dire, ne vous occupez pas de moi, mais pensez au devoir, lancez vivement l'eau pour faire flotter le bois pendant qu'il est libre. Ah! le brave homme!

Des hourras formidables, des cris de joie s'échappent de toutes les poitrines.

On s'empresse d'exécuter l'ordre du chef. Quelques-uns s'occupent du sauvetage, et tous félicitent cordialement le foreman, que apparaît en lambeaux. Une de ses épaules est assez fortement contusionnée, mais, à part cela, il est sain et sauf. Il sourit de satisfaction et paraît avoir fait une chose tout à fait ordinaire. Il n'a rempli que son devoir.

Je dirai ici que l'on choisit toujours le foreman d'un chantier parmi les plus braves et les plus habiles. Partout où un danger réel existe, il ne demande jamais à personne d'y aller, il y va lui-même. Il se dit payé pour cela.

L'habitude donne divers genres de courage. Ce brave Jolibois, qui, dans son état, affrontait la mort chaque jour, aurait certainement frémi au premier sifflement d'une balle à ses oreilles. De même, un vieux guerrier aurait tremblé en face du danger couru par Jolibois. Celui-ci, cependant, serait vite devenu un brave, dans le vrai sens du mot, car son âme était bien trempée.

Je m'approchai discrètement du foreman au moment où il sortait de l'eau, et je le regardai avec admiration. Mes yeux étaient humides d'émotion. Ah! comme j'enviais la force et le courage de ce beau grand garçon, découplé en Hercule!

Je le priai de me donner la main. Il le fit en souriant.

—Allons, ce n'est rien, petit, ce que je viens de faire, et toi,—en me regardant profondément,—tu en feras autant plus tard.

Ces paroles me sont restées gravées dans la mémoire. Il est doux à la vanité humaine d'entendre de semblables prédictions dans la bouche d'un pareil homme.

Hélas! non, mon brave, mon bon Jolibois, je n'en au jamais fait autant, car j'ai quitté tout de suite ton rude métier! J'aurais cependant été si fier de voir ta prédiction s'accomplir!

La Shwaugan clairée, le flottage se fait dans la rivière l'Assomption, dont les eaux sont presque partout assez profondes pour porter le bois. A certains endroits cependant, les rapides assez difficiles donnent parfois de grands travaux.

Le système de flottage change beaucoup dans les eaux profondes.

Les hommes sont répartis en trois groupes: un sur chaque rive et le troisième dans des chaloupes.

Chaque chaloupe est montée par quatre flotteurs, dont deux sont armés de perches ferrées, longues et fortes, et les deux autres, de leviers à crochets. A ces hommes incombent la besogne de faire dégringoler les billots arrêtés par les rochers.

Si un barrage se forme, une chaloupe s'y dirige tout de suite. Les porteurs de leviers travaillent alors, pendant que les deux autres, armés de perches s'arc-boutent, chacun à une extrémité de l'embarcation, la maintenant immobile dans les endroits les plus dangereux.

L'adresse et la force de ces hommes ne souffrent pas de comparaison. Ils ont une telle solidité dans les muscles, qu'il peuvent conduire une chaloupe d'une rive à l'autre, dans les plus puissants rapides, sans céder un pouce au courant.

A joliette, une jam s'était formée sur le barrage d'un moulin, en amont de la ville.

Un équipage arrive immédiatement sur les lieux. En quelques instants, la circulation est rétablie, mais menace d'être de nouveau embarrassée par un amas de billots qui se forme au pied de la digue. Celle-ci domine le niveau de l'aval de la rivière de sept à huit pieds. Son déversoir livre passage à une nappe d'eau de trois pieds de profondeur.

Il est facile de concevoir la force d'attraction engendrée par cette masse énorme, attirée par une chute de huit pieds. Les hommes n'hésitent aucunement.

Laissant leurs perches gratter obliquement le fond de la rivière, ils permettent à la chaloupe de glisser avec précaution et lentement jusqu'à la chute.

Arrivé au barrage, l'homme de l'avant qui tient sa perche en arrêt la fiche solidement dans le bois de la digue, se campe sur le pont de l'embarcation, et, d'un effort surhumain, arrête net la chaloupe. Son camarade de l'arrière se cramponne à son tour.

Une bonne assise de fond, trouvée pour la perche, leur permet de laisser encore l'embarcation suivre le fil de l'eau, de manière que la demi-partie antérieure de la chaloupe arrive à surplomber, dans le vide, le gouffre liquide; et plus rien ne bouge.

Les deux hommes armés de leviers, se penchent alors en dehors de la barque et travaillent à leur aise à déloger les billots.

Ceci dure un bon quart d'heure, pendant lequel une seule défaillance de la part des deux autres hommes peut les précipiter tous dans l'abîme.

Mais ils en ont vu bien d'autres.

Les pieds cloués sur le pont de la chaloupe, le corps roide et dur comme le roc, les muscles d'une sûreté d'acier, les deux hommes attachés aux perches, attendent patiemment que la besogne des camarades soit terminée.

Le travail fini, il s'agit de remonter le courant.

Un surcroît d'efforts prodigieux, alternant d'un homme à l'autre, a bientôt fait avancer la chaloupe, qui se dirige vers une autre jam comme si de rien n'était.

Je remercie le sort de m'avoir convié à ces scènes magnifiques, et j'affirme que je n'ai jamais vu nulle part de travail plus herculéen que celui que fait si simplement le voyageur canadien.

Quelques-uns de ces hommes sont en outre doués d'une adresse qui tient du prodige, dans le maniement des bois flottant librement.

Un homme fatigué de marcher sur la rive pour suivre les billots, en attire un à lui et, aidé de sa longue perche qui lui sert de balancier, il saute sur la pièce de bois et se laisse aller à la dérive.

Il s'amuse quelquefois à faire de brillants exercices. Se mettant en travers du billot, qui descend longitudinalement le courant, le voyageur fait face à une des rives, et piétinant sur la pièce de bois, il la fait rouler sous ses pieds avec une vitesse vertigineuse.

Ces évolutions précipitées impriment un mouvement de propulsion au billot que traverse ainsi la rivière.

L'homme courant toujours sur place, donne quelquefois au morceau de bois une impulsion de rotation si violente, que l'eau, soulevée par l'action, vole en l'air par-dessus la tête du flotteur, qui apparaît comme nageant dans un éblouissant arc-en-ciel, quand le soleil brille.

Un novice, non habitué à ce genre d'exercice, ne pourrait tenir un instant en équilibre sur le véhicule cylindrique du voyageur. En mettant un pied dessus, il serait tout de suite lancé à l'eau.

Ces légers aperçus de la vie accidentée de nos voyageurs canadiens me sont dictés par mes souvenirs. Mais je promets ici à ces vaillants garçons, qui forment une si grande partie de notre robuste population, de les étudier à fond quand je retournerai au Canada.

Si je ne contribue pas à agrandir leur gloire, j'essayerai au moins de les faire connaître davantage.

XXVII

UNE COLONNE CAMPÉE

On donne quelques jours de repos à la colonne.

Notre camp est installé à une centaine de mètres de l'ancienne redoute construite à Aïn-ben-Khélil, en 1852. Il a la forme d'un rectangle, dont les faces sont couvertes par l'infanterie.

Deux bataillons, une section d'artillerie, un escadron de cavalerie et les services administratifs nécessaires composent l'effectif.

Les avant-postes comprennent une escouade par compagnie. En cas d'alerte, la section seule à laquelle appartient l'avant-garde prend les armes. Les autres restent au camp et dorment, s'ils le peuvent.

Sur le front de chaque compagnie, on a creusé un grand trou circulaire, au fond duquel on allume des feux. Un rempart de sable protège les causeurs des intempéries du climat, qui est très-froid par une nuit d'hiver. Les parois de l'excavation sont garnies d'une banquette aménagée pour servir de sièges aux hommes, qui se chauffent avant de se retirer sous la tente.

Ces feux de bivouac sont le rendez-vous des blagueurs et des loustics.

Les chanteurs y donnent quelquefois de brillants concerts. Les Suisses et les Allemands excellent dans ce genre d'occupations. Ils forment des choeurs très-harmonieux.

Les échos des montagnes du Sud-Oranais eurent souvent l'occasion de répéter les chants belliqueux des troupes hétérogènes qui composent la légion étrangère.

Par une nuit bien sombre, lorsque les feux de bivouac fouettent le vide noir et estompent leur lumière sur les faces brunies, le spectacle de ces rassemblements tient de la fantasmagorie.

Les costumes sont variés; quelques chasseurs d'Afrique se mêlent aux zouaves et aux légionnaires. Par ci par là, un artilleur jette sur l'ensemble la note sombre de son uniforme sévère.

Les causeries roulent sur les marches précédentes et sur les entreprises probables de l'avenir. Les chefs sont ensuite passés au crible de la critique plus ou moins éclairée du troupier.

Parfois un grand silence se fait, et tous les yeux sont fixement pointés sur la lueur capricieuse des feux. Les pipes fument avec ardeur, et chacun réfléchit au bonheur de ce monde.

Puis l'heure avance.

Quelques-uns se retirent discrètement.

Enfin, lassés, énervés, les retardataires se décident à se fourrer sous la tente.

Le lendemain, ça recommence.

Des jours, des semaines, des mois entiers, il en est ainsi.

Et quand l'ordre annonce un départ, tous respirent. Car on se fatigue plutôt du repos que des marches. Celles-ci éreintent le soldat, mais chassent l'ennui; tandis que le repos donne prise à la réflexion, de là souvenirs cuisants, idées sombres, désoeuvrement, apathie.

La nature se donne quelquefois le plaisir d'émoustiller une colonne campée. Elle agit sous forme de vent ou de pluie.

Les tempêtes de vent déracinent les tentes, et en sèment le contenu aux quatre points cardinaux. La pluie écrase ces mêmes tentes et amène des résultats identiques, sous une autre forme.

L'an passé, mon bataillon se rendait de Géryville à Mascara. Nous avions un jour de repos à Saïda, petite ville qui se trouve à trois étapes au sud de Mascara.

J'employai cette journée à assommer des poupées.

Voilà un amusement assez bizarre! dira-t-on. Ma foi, oui, j'en conviens.

Mais, étant sanguinaire par tempérament,—j'ai peut-être dit le contraire plus haut,—et n'ayant rien à détruire, dans les conditions déplorables de paix où nous vivions alors, j'éteignais ma rage sur d'innocents jouets.

L'établissement qui offrait ces divertissements mérite l'attention.
C'était un pot-pourri varié.

L'ensemble se présentait sous la forme confuse d'une agglomération de tentes, vieilles, sales déguenillés, quelques petites rues étroites permettaient la circulation dans cette ville de saltimbanques, de charlatans, de marchands forains.

Je m'approche.

Au nord, une attrayante lucarne lance deux jets de flammes qu'il s'agit d'éteindre avec un fusil à capsule.

J'y essaye mon adresse, mais je remporte une veste superbe, d'autant plus que les fusils tout amorcés m'étaient présentés par une dame borgne, aux plantureux appas.

Honteux de mon insuccès comme éteignoir, j'essaye les pipes.

Je prends un flaubert et je me venge sur les gambiers, qui volent en éclats au choc de ma balle bien dirigée.

Satisfait, je respire largement, et, le front haut, je me lance sur la roue de la fortune.

Le mécanisme de cette construction est assez simple: un rond de planche, à surface accidentée de petits trous concaves, rouges et noirs, sur lesquels se loge une boule.

A l'extérieur, une espèce de catapulte à poignée que l'on attire fortement à soi, et à ouvrir ensuite brusquement la main. La boule, placée devant le bélier, en reçoit un choc violent et roule dans l'arène avec fracas.

C'est le moment de s'émouvoir.

L'attention s'avive, le mouvement se corse et l'émotion arrive à son comble quand, frémissante, la capricieuse bille, effleurant légèrement les trous noirs qui perdent, pour paraître vouloir se loger dans un rouge, et coquine, par une dernière oscillation, va mourir au fond d'un trou noir, au grand désespoir du malheureux joueur.

Je tente donc le sort à la roue de fortune.

Un grand jeune homme, malpropre et très-avenant, surveille l'opération.

Je me prépare vivement à l'attaque, et lance le catapulte en action.

Cric! crac!… Quelle course, mes amis, quelle course! La boule est affolée.

Une violente anxiété m'étreint l'âme, et j'attends les événements.

Enfin, je crois rêver quand le malpropre jeune homme m'annonce, d'une voix sourde, que j'ai gagné pour quatre sous de pralines.

Je savourais encore les délicieuses sensations de mon succès, quand, vlin! vlan!… un tapage de tous les diable me fait jeter les yeux dans le fond de l'établissement.

Un train de chemin de fer s'y promenait bruyamment. Ce train, bélier à ressort, frappait une bille qui tourbillonnait dans une arène semblable à celle décrite plus haut.

On ne gagnait rien à manger à métier-là.

D'ailleurs, l'enseigne suivante, inscrite en majuscules sur la façade de la gare du train: Ici, on ne gagne pas de sucre d'orge, prouve ce que j'avance.

Je dédaignai cet amusement sans résultat, et je me dirigeai vers le sud.

Le massacre des innocents fut ce qui frappa mes regards.

Arrêtons-nous ici. C'est le clou de la situation.

Trois rangées de bonshommes, costumés avec fantaisie, regardent crânement le spectateur. Tout le monde y est mis en scène.

Bismarck coudoie Polichinelle, qui fraternise avec le gendarme. Cartouche et Mandrin causent tranquillement avec la maréchaussée. Moltke donne la main à Gambetta. Baudry-d'Asson embrasse le colonel Riu. Le Czar presse le Sultan sur son coeur. Jules Ferry fait une risette engageante à Rochefort. Celui-ci, l'oeil amical, guigne tendrement Paul de Cassagnac, qui fait des mamours à Jérôme. Le petit Victor se soumet à son papa qui lui signe son abdication. La reine Victoria danse une gigue effrénée avec le Mahdi, au son d'un harmonieux violon tenu par Gordon, etc., etc.

Concert touchant, qu'il s'agit de troubler avec des pelotes de guenilles.

Tous ces personnages, pris au centre de gravité par une charnière, s'étendent sur le dos quand ils sont touchés.

Je m'en donne à coeur joie. J'en abats, j'en abats… à un point tel que la petite patronne,—qu'elle est donc belle, la petite patronne!—m'offre dix cornets de pralines pour cesser le massacre.

J'accepte.

Ma tâche est remplie, et de m'écrier, comme un antique grand'homme: «Je n'ai pas perdu ma journée!»

Sur ce, je vais me coucher.

Je dormais comme le juste du Seigneur, quand brusquement je fus éveillé par un petit déluge qui, sous l'aspect d'un torrent fluet, venait avec fracas s'engouffrer dans mon oreille hospitalière.

Aïe! quelque peu interdit, je lève la tête, et j'embrasse d'un oeil d'aigle la grandeur de la situation.

Une pluie serrée nous rendait visite. Elle était en train d'inonder notre camp. Pas un souffle dans l'air. Seul, le bruit monotone et continu d'une de ces pluies que vous savez.

Peu à peu, tout le monde est saisi de la réalité.

Chacun se livre à l'occupation nécessaire d'empêcher sa tente de s'en aller.

En Algérie, le troupier porte sur son sac une partie de la tente qui doit l'abriter. Moins de quatre hommes ne peuvent camper seuls. Avec les toiles vont les trois piquets, le support des cordeaux nécessaires.

A l'arrivée sur le terrain de campement, les hommes se groupent par quatre, mais plus souvent par six, et montent leur tente. Boutonner les toiles ensemble et ficher le tout au sol, au moyen de piquets et de cordeaux, c'est le travail d'un instant.

Ceci fait, l'un se procure la paille de couchage; l'autre cherche le bois pour la cuisine. Celui-ci fait un petit fossé qui facilite l'écoulement des eaux autour de la tente; celui-là place les couvertures et les effets.

Enfin, tous vaquent à la besogne générale, et en quelques minutes l'installation est terminée.

Quand le temps n'est pas au grain, on oublie quelquefois de faire le petit fossé. C'était arrivé dans notre camp de Saïda.

Ma tente était dressée pour les six sous-officiers de la compagnie. L'occupation à laquelle nous fûmes tous forcés de nous livrer demande de l'attention.

L'un des sergents, grognant avec énergie, tirait ferme le bas de la toile, tandis qu'un autre, agenouillé dans la boue, serrait sur sa poitrine le support que courbait la tension des toiles. Un troisième plaignait sa tunique maculée de boue et la tenait à bras tendus.

Mon fourrier pleurait sur sa comptabilité casée dans une petite caisse où l'eau s'infiltrait comme dans un panier.

Mon ordonnance, crachant avec fureur des jurons à faire frémir tous les cochers de l'univers connu, maudissait les colons, la pluie, l'Afrique, l'Algérie, Saïda et le reste: il ne réussissait qu'à se mouiller davantage.

Quant à moi, stoïquement assis à la mode arabe, et tenant un support entre mes jambes croisées, je méprisais l'eau qui m'envahissait peu à peu.

Les yeux fermés, je m'abandonne aux plus capricieux écarts de mon imagination.

Je suis à Montréal, dans une chambre bien chaude.

J'ai les pieds juchés sur la cheminée. Un bon cigare brûle entre mes lèvres.

Un mien tendre héritier saute gaiement sur les genoux de ma gentille petite femme, qui me caresse de l'oeil.

Le chat de circonstance, roulé sur un tabouret, ronronne paresseusement. Le non moins inévitable chien de tout intérieur qui se respecte repose son museau endormi sur ses pattes de devant, grandes allongées.

Une douce lumière éclaire le tout.

Au dehors, il fait un froid canadien. Une majestueuse tempête de neige sévit dans toute sa splendeur. Des violentes rafales frappent les vitres avec des sifflements aigus.

Les trottoirs, encombrés de glace et de givre, sont impraticables. Parfois un grincement strident annonce le pénible passage d'un véhicule quelconque.

De rares passants, renfrognés dans d'immenses collets de paletot, se frayent un difficile chemin à travers l'amoncellement des neiges.

Soudain un cri perçant traverse l'épaisse atmosphère gelée. C'est un petit vendeur de journaux annonçant aux populations enthousiastes le dernier fascicule des fameuses Expéditions autour de ma tente.

Le bonheur m'étouffe. Que je suis donc content de vivre et de voir clair!…

Insensiblement, cependant, le chien et le chat se sont retirés de la scène… Ma femme elle-même a disparu dans une pénombre mystique… Tiens, tiens, tiens!

Et mon héritier qui se sauve en me tendant les bras. L'âtre est devenu noir, la chambre, froide. Les carreaux se sont brisés, et la rafale, entrant avec violence me ramène vite au sentiment des choses.

Aie, aie! quel contraste!

L'eau monte, monte, et considérablement. Et cette ascension, dont l'effet immédiat est de refroidir sensiblement la partie inférieure de mon individu, ne me laisse bientôt aucun doute sur la réalité des événements.

Ma vision a décidément disparu, mais le camp de Saïda me reste dans toute sa fraîcheur.

La pluie avait détrempé le sol à fond. Les piquets, n'y tenant plus, s'arrachaient sous la tension des toiles. Les tentes s'abattaient lourdement sur leurs occupants.

La scène change alors, et devient bouffonne.

Le premier ennui essuyé, le troupier sait toujours y faire succéder la gaieté.

Quelques-uns ont réussi à allumer des bougies, qu'ils protègent contre la pluie par tous les moyens connus.

On rit, on chante.

Ceux-ci jurent, ceux-là ramassent les effets. Enfin, chacun se livre à un travail quelconque, qui fait de l'ensemble un tableau vraiment féerique. On dirait une bande de sorciers, éclairés de feux fantastiques, dansant dans la nuit une sarabande diabolique.

Trêve à tout cela. Il faut faire le café; car, sans le café, impossible de marcher. Ce breuvage, comme nous l'avons déjà vu, est la seule nourriture que prend le matin, avant le départ, le soldat en route.

Allumer du feu? Inutile d'y songer.

Entrer chez l'habitant? Ah bien oui! c'est bon quand on est une dizaine, et nous sommes six cents.

On propose ceci, on propose cela; mais rien n'aboutit. Et l'heure du départ arrive avec le jour, sans qu'aucune décision pratique n'ait été prise.

Oh! si l'on avait été en plaine, les choses se seraient bien passées autrement.

Quelque forte que soit la pluie, on trouve toujours moyen d'allumer du feu. Les hommes prennent du thym et le font sécher, sous leurs habits, par la chaleur de leur corps.

Abritant ensuite ce combustible avec une toile de tente ou une capote, ils y mettent le feu, et réussissent ainsi à faire la soupe ou le café.

Mais nous sommes en lieux habités. Aucune plante de la sorte n'existe aux environs. Et le bois ne sèche pas aussi vite que le thym.

Enfin, il fallut renoncer à boire le café ce jour-là.

A cinq heures, nous nous mettions péniblement en route.

Nous marchions, nous marchions, nous marchions sans cesse. Pas une parole, pas une chanson n'égayait le trajet.

Un cuisinier, loustic de ma compagnie, avait réussi,—je ne sais et je n'ai jamais su comment,—à faire du café. Se faufilant dans les rangs, sa marmite au bras, il servait aux camarades de ce breuvage, nectar mille fois délicieux.

En ayant reçu un quart, je fus un peu ravigoté… Et la pluie tombait, tombait, et superlativement.

Des ruisseaux, prenant source sur les képis, coulaient le long des habits. Chaque homme ressemblait à un arrosoir ambulant.

Quel contraste entre cette promenade mouillée et celle que je faisais sur cette même route quelques années avant: j'étais pékin, alors. Je voyageais en diligence, et j'avais pour compagne une houri avec tous les yeux noirs possibles.

J'ai une démangeaison terrible de raconter cette aventure, mais je me retiens.

Le calendrier marquait alors 18.., et nous sommes en 18… Puis-je l'oublier, grand Dieu, en voyant ce que m'entoure!

Enfin, nous voilà à l'étape.

Le camp délimité, pas un homme ne bouge. Tous s'entre-regargent d'un air hébété.

A nos pieds, de la boue jusqu'aux chevilles. Au-dessus de nos têtes, des nuages et une pluie… toujours surabondante.

Impossible de défaire les courroies du sac, un engourdissement complet ayant saisi les articulations. Un quart d'heure se passe avant de pouvoir se déboucler.

Ceci fait, autre difficulté. On ne peut déboutonner les guêtres. Une roideur énergique tient ferme la colonne vertébrale, qui refuse de fonctionner. Et… Aïe! oh! la la!… effort inutile, pas moyen de se baisser.

Le linge entièrement mouillé. Rien de sec.

Un frisson, prenant naissance à l'endroit du dos que cachait le sac, donne à tous de violentes secousses, où la fièvre a sa part.

Quelques-uns commencent à courir en tous sens. Bientôt une multitude de malheureux piétinant dans la boue avec rage, imitent les premiers.

Joli spectacle, et bonheur parfait!

Une demi-heure s'écoule avec ces exercices, aussi monotones que réjouissants. Un peu de souplesse revient aux membres paralysés. L'épine dorsale se soumet, et l'on déboutonne les guêtres. Le sang circule.