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Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires

Chapter 34: APOLOGUE
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About This Book

A series of short, humorous military sketches and reflections written in a conversational voice. The narrator, a soldier, catalogs camp life—his modest tent, equipment, routines, comrades, and oddities of army administration—mixing playful self-deprecation, satirical observations, and digressive anecdotes. Chapters adopt a voyage-around-my-room conceit to transform everyday boredom into comic essays that alternate description, moralizing asides, and absurdist logic, often aiming to provoke a deliberate yawn as a comic device. Scenes range from practical descriptions of gear to whimsical meditations on fatigue, food, and the symbolic presence of objects such as the sabre.

Les nuages deviennent bons garçons, et s'en vont peu à peu. Un lointain soleil risque un rayon discret, bientôt suivi de plusieurs autres.

Les habitants sortent des maisons. Ils nous apportent, qui du vin chaud, qui du lait, etc.

On trouve du bois sec. On allume du feu. On fait le café, que l'on boit bien chaud; quel soulagement!

On monte les tentes, on fait sécher les habits. On renaît à la gaieté. On chante. On s'ennuie. On se fourre sous la tente, et l'on fait la sieste…

Notre camp d'Aïn-ben-Khélil fut aussi souvent assailli par de violentes pluies; mais elle n'y causèrent pas tant d'embêtement qu'à Saïda, car le matin ne nous ordonnait pas de partir.

La pluie est toujours supportable quand un camp est stationnaire. On n'a qu'à rester sous la tente, où l'on se moque des éléments.

Cependant le vent est quelquefois terrible, car il fait voyager les tentes dans la plaine. Et cela m'amène aucune satisfaction.

Dès les premier jours de notre installation à Aïn-ben-Khélil, les aquilons des gorges voisines vinrent furieusement souffler sur nos logis.

On avait donné à chaque compagnie une grande tente conique pour le bureau du sergent-major. La comptabilité de la compagnie y était installée. J'y passais des jours entiers à mettre un peu d'ordre dans nos paperasses, que les marches nous avaient forcés de négliger.

Le fourrier et moi logions dans une petite tente, à trois pas de là.

Un soir, après avoir soigneusement bouclé notre bureau, nous nous étions couchés avec l'intention bien évidente de dormir. Un reste remarquable de fatigue nous y engageait.

Ayant brûlé la pipe traditionnelle, je me mis en devoir de suivre l'exemple de mon compagnon, qui ronflait déjà.

Je dormais depuis plusieurs heures quand un certain bruit, d'abord impossible à définir, mais qui bientôt se traduisit par des coups mats et saccadés, me fit bondir sur ma litière de paille.

C'était mon ordonnance qui enfonçait les piquets de notre tente à grand renfort de maillet.

Le vent soufflait en tempête.

Je me précipitai dehors, et, hélas! un côté de notre tente-bureau m'apparut battant les airs, l'autre menaçant de suivre son exemple.

De nombreux papiers voltigeaient dans toutes les directions. Certaines taches indécises, fuyant comme l'éclair et accompagnées de froissements bruyants, m'annonçaient, à chaque instant, que ma comptabilité me quittait en détail.

J'eus au coeur une immense douleur. Quoi! mes chères paperasses, jadis peut-être trop fidèles, se sauver ainsi! Pouah! quelle ingratitude!

Mon fourrier ne prend pas le temps de s'attendrir. Il est bien plus pratique. Il charge en tous sens comme un enragé. Tantôt, s'abattant avec la rapidité de la foudre, il saisit avidement une feuille de prêt en fuite; tantôt, bondissant comme un tigre, il accroche au vol un ingrat bon de vivres.

Son exemple est contagieux.

Mon ordonnance capture aussi plusieurs bulletins de versements fugitifs.

Moi-même électrisé enfin par leurs gestes, je happe au passage quelques bons d'habillement.

Mes situations journalières se font surtout remarquer par leur empressement à quitter ma tente. Certainement qu'elles se sauvent plus vite, et en plus grand nombre, que mes bons de campement. Ceux-ci cependant et les extraits de masse rivalisent de zèle à courir, mais ils ne sont pas à comparer avec mes situations journalières.

Rien ne peut exprimer la rapidité de celles-ci. Le lendemain, les hommes m'en rapportèrent une douzaine. Ils les avait trouvées, tristement accrochées à des buissons, à un ou deux kilomètres du camp.

Parmi mes fidèles, je cite mes livres. Ils restèrent attachés au bureau.

J'ai pu croire cependant, par le frétillement impatient de leurs feuillets, qu'ils avaient aussi été tentés d'aller faire l'école buissonnière. Mais, malgré le grand vent, leur poids a dû être un sérieux obstacle à leur déplacement.

Ils jugèrent donc à propos de rester fidèles au poste. Quoi qu'il en soit, je leur donne un bon point.

Mon ordonnance jurait par séries successives et graduées, et tiraillait violemment les pans de la tente. Aussitôt une corde fixée au sol, aussitôt il courait à une autre; mais celle-là s'envolait avant que celle-ci eût été attachée.

De là, grincements de dents et nouveaux efforts de sa part.

Mon fourrier, ayant réussi à saisir quantité de fuyards, s'était couché à plat ventre, tenant sous lui ses captifs. Dans cette intéressante position, il attendait que notre bureau fût de nouveau sur pieds.

Après maints efforts, souvent renouvelés sans succès, nos fichons enfin notre grande tente au sol. Et l'on essaye ensuite de réparer les dégâts.

Une quantité innombrable de papiers manquaient à l'appel.

Ayant, à la lueur d'une bougie agitée, classé ce qui restait, j'attendis le jour.

De toutes parts nous arrivaient des papiers, des cris, des chaussettes russes, des jurons, des képis, des furieux courant à fond de train. Au jour, les environs du camp nous apparaissent pittoresquement parés d'une variété d'ornements: caleçons, bonnets de nuit, chemises, tentes entières.

On se met courageusement à la besogne.

A midi, le vent ayant cessé, les pertes étaient presque toutes réparées, et les fuyards rentrés au bercail.

J'en excepte cependant une page récalcitrante de mon carnet de tir, qui ne me revint que trois jours après. Un troupier l'avait trouvée soigneusement cachée dans un ravin, à trois kilomètres du camp.

Les gens paisibles, tranquillement assis sur le légendaire rond de cuir, croiront peut-être que ces événements de pluie et de vent causent de véritables malheurs au guerrier campé.

Qu'ils se détrompent! La tempête est souvent pour lui un agréable passe-temps. Mieux vaut-elle qu'une monotonie accablante.

Le plus grand ennemi, c'est l'ennui.

Rien de plus puissant que ce sinistre compagnon. Quant ce monstre-là étreint franchement un mortel peu d'espoir d'en échapper.

Il faut toute l'énergie d'une grande âme pour se débarrasser des griffes de l'abrutissant démon.

J'ai été, comme le commun des mortels, souvent aux prises avec le spleen. Eh bien! là, vrai, je désespérais de mes facultés. Je désirais, avec toute l'ardeur de mon âme immortelle, être victime d'une peine, d'un malheur, d'une maladie quelconque.

Quel bonheur si j'avais pu avoir une grave blessure qui m'aurait bien fait souffrir! Enfoncé le spleen! Enfoncé les plates journées! Une bonne et sérieuse souffrance à dorloter, à choyer, voilà de l'occupation! voilà qui chasse les miasmes abrutissants des longs jours inoccupés!

Je me serais écrié, après Descartes, avec une petite variante cependant:
«Je souffre, donc je vis.»

Ah! ouais! jamais mes voeux ne furent exaucés. Pas la plus petite égratignure. Rien à déplorer.

Alors, soudain, je me rappelle que le monde est plein de lecteurs à assommer, et de courir à mes plumes, et de verser des flots d'encre.

Voilà comment furent engendrées les célèbres Expéditions autour de ma tente.

Et, ma foi, tant pis!

XXVIII

MES PRISONS

Silvio Pellico eut huit ans de Spielberg pour son Conciliateur; Paul-Louis Courier, deux mois de Sainte-Pélagie pour son Simple Discours. Je ne dirais rien de Béranger, qui fut longtemps à l'ombre pour ses chansons, ni du Masque de Fer, prisonnier et mort pour cause de naissance, si Mirabeau n'avait aussi dû à ses dettes quelques années de tranquillité à l'île de Ré.

De même Louis-Napoléon, pendant six ans, ne s'amusa guère, paraît-il au fort de Ham. Et puis Latude, ce pauvre vieux!

Oui, tout cela, c'est bien triste; cependant ces gens-là avaient le droit d'être en prison; et moi, j'y fus mis pour… un vrai crime.

C'est pénible à avouer, allez! mais enfin, j'ai subi quinze jours de prison pour avoir bu un café en ville. Un tel forfait peut paraître effrayant. On me sait homme de bien, bon militaire, et l'on hésitera avant de me croire coupable d'une telle infamie.

Hélas! il n'y a pas à dire, il faut ajouter foi à ce que j'avoue. J'ai réellement commis l'attentat, et là-dessus écoutons mon récit, en essayant de contenir notre indignation.

Avant d'être soldat, j'habitais Paris. Je ne m'y ennuyais pas du tout, car j'étais sans le sou depuis longtemps.

Rien comme un gousset plat pour chasser l'ennui. Le moyen de cultiver le spleen un brin, quand on se pioche l'imagination pour trouver à dîner!

Toujours est-il que j'étais à Paris.

J'y avais de bons amis, dont deux, à mon départ m'accompagnèrent à la gare de Lyon. La séparation fut triste, comme on s'en doute bien.

J'ai juré une reconnaissance éternelle à ces deux amis, et, ô miracle! je ne les ai pas encore oubliés.

Puis le train m'emporta vers Marseille.

Le trajet ne fut pas gai, mes pensées me rendant sombre comme un cyprès.
J'abandonnais tout, et à mon âge, impossible de revenir en arrière.
Finies les escapades d'autrefois. Devenu sérieux, il me fallait, coûte
que coûte, percer ma voie dans une nouvelle carrière.

Arrivé à Marseille, on me relégua au fort Saint-Jean.

Cette place est d'un aspect assez riant, vue de dehors, mais l'opinion s'altère une fois à l'intérieur. Corvées de balayage, corvées de ci, corvées de ça; enfin, ça manque d'amusements.

Pendant un moment de répit, je regarde classiquement la mer.

Au loin, à gauche, le château d'If, comme un point à l'horizon; à droite, un long filet noir, s'avançant dans les flots, indique la limite de la Joliette. Plus loin, bien loin, quelques vaisseaux microscopiques, comme autant de taches grises sur le ciel bleu.

A mes pieds, le tapage ordinaire de tout port maritime.

Ici, un voilier vide sur les quais son chargement de houille; là, un autre vomit sa cargaison de tonneaux de sucre. A côté, un grand vapeur fume de tous ses pores, et s'apprête à lever l'ancre; plus près, un paquebot venant de Chine tâtonne et cherche à accoster.

De nombreux bateaux de pêche étalent, sur leurs ponts gluants, les produits variés de la Méditerranée. Des balancelles espagnoles ou italiennes, fourrées partout, regorgent d'oranges et de mandarines.

Au second plan, une perspective de mâts et de vergues cingle les flots, comme autant de hachures entrecroisées.

Partout circulent un grand nombre d'embarcations légères, montées par des équipages multicolores. Les unes chargées de fruits, offrent leur marchandise dans toutes les langues du monde, avec ce son de voix particulier aux gens de lamer; les autres, maniées par des pêcheurs, reviennent à la hâte, avec leurs prises: la pieuvre montre son corps noir, à travers un fouillis coquillages, entremêlés de langoustes et de homards.

Étendus sur les sièges rembourrés des chaloupes luxueuses, quelques promeneurs, touristes américains ou anglais pour la plupart, regardent le tout d'un air indifférent.

Lentement, le jour baisse.

Le grand navire est parti et disparaît du côté de la haute mer. Le paquebot de Chine a débarqué ses passagers, qui s'éloignent d'un air affairé. Les pêcheurs, attardés, se sauvent, en trottinant, un panier de poisson sur la tête. Les marchands cessent peu à peu leurs cris, et tout commence à prendre cette teinte indécise, qui n'est ni le jour ni la nuit.

Mon regard, vague de réflexions, plane sur cette vie intense qui se meurt.

Ma pensée est au pays. Je revois les miens et me rappelle les scènes du départ: un ami, me serrant la main, détourne le tête pour me cacher son émotion; un frère qui m'accompagne silencieusement à la gare, ma mère… une soeur…

—Que faites vous là? me crie une voix, vous manquez à l'appel. Allons! entrez manger votre soupe.

Cet ordre me ramène vite au devoir. J'entre et je mange ma première soupe. Quelques haricots, flottants, sans entraves, dans un maigre bouillon, deux tiges d'oignon, une demi-feuille de chou vert, une petite pomme de terre, un microscopique morceau de viande, quatre tranches et demie de pain: tout cela, c'était ma soupe.

J'y allai hardiment, et le soir je dormais sur un banc dans la cour du quartier.

Ces débuts militaires, pour un brave capitaine du 65e bataillon de carabiniers du Mont-Royal, ex-sous-officier d'état-major dans le bataillon provisoire de la Rivière-Rouge, ex-caporal dans l'armée de la grande République, ex…, n'étaient presque pas empreints de succès.

Mais le courage, la volonté… Nous nous embarquâmes le troisième jour.

Le détachement était en quatrième classe.

Un matelot me vendit le privilège de coucher dans son hamac noir et crasseux. J'étais tout près des machines, ce qui, cependant, valait mieux que de rester sur le pont, au grand air, pendant trois jours.

La suie me barbouillait le visage, le bruit m'empêchait de dormir, mais je n'étais pas trop malheureux, allons!

Le matin, quand je montais sur la dunette, je ne me réjouissais pas de ma face noire, et une migraine aiguë me donnait une certaine préoccupation.

Nous accostons à Oran.

Un caporal russe me reçoit au quai, un caporal italien m'installe au fort.

J'y reste quatre jours, puis nous voilà en route. Quatre étapes, nous toucherons au port.

Marcher militairement équipé est très-fatigant, mais en pékin, cela dépasse l'imagination. Les chaussures sont serrées généralement, et les pieds, les pieds, le soir, à l'étape!

Nous entrons à Bel-Abbès.

A l'arrivée au quartier, un reste d'élégance de costume, faisant tache sur l'ensemble du groupe des conscrits, attire l'attention sur ma personne.

Apprenant qui j'étais, on m'invite à dîner. Les sous-officiers faisaient l'honneur de la fête. Arès le repas, on propose d'aller prendre le café en ville.

Attention, ici, les événements se précipitent, et bientôt nous verrons la conséquence d'un proposition aussi hardie.

Tous consentent à sortir, mais que faire de l'invité? Je n'étais pas habillé, c'est-à-dire que j'avais encore mon costume bourgeois.—Et défense était de quitter la caserne sans être en tenue.

Un sergent tranche la question et on m'affuble des effets de son ordonnance.

Je passe intact sous les Fourches Caudines en piou-piou, et j'avais trois heures de liberté devant moi.

Mes malles à l'hôtel me permettent de me vêtir avec la plus exquise recherche, et le soir, après avoir bu le fatal café, je faisais mon apparition en pschutteux vlan.

A peine étais-je au lit, que le sergent de semaine, gonflant sa voix au diapason du ton de service, lance mon nom aux échos endormis de la chambrée.

Saperlipopette! Comme j'avais peur!

Je ne reconnaissais plus ma voix, quand je lâchai le sacramentel: Présent!

—L'adjudant vous demande, me dit cet excellent guerrier.

Cré nom d'un chien! me voilà pincé!

Je m'habille avec soin et j'arrive, tremblant, devant le redoutable fonctionnaire.

L'adjudant est la terreur du quartier. Il y gouverne en souverain, et malheur aux fauteurs de la discipline.

Il m'interroge sur ma sortie, j'avoue mon crime et il me fourre à la salle de police.

Tous savent ou ne savent pas ce que peut bien être une salle de police.
Il y a des variantes, mais voici la moyenne:

Une grande chambre, percée de petites lucarnes masquées. Une lumière sombre y règne le jour; la plus parfaite obscurité, la nuit.

Comme ameublement, sur toute la longueur, un simple lit de camp, séjour incontesté et incontestable de millions de punaises. Jour et nuit, ces intéressantes petites bêtes enseignent aux pénitents l'étude de la patience et l'emploi des dix doigts dans l'art de se gratter.

Dans un coin, pour les nécessités urgentes, se dresse un tambour, d'où s'exhalent d'âcre parfums.

Une cruche d'eau, des rats, un balai, des cafards, des puces complètent l'ameublement.

Une quinzaine d'hommes grouillent constamment dans ce séjour de pénitence.

En entrant, un choc violent me coupe net le sifflet. Ça ne sentait pas bon du tout. Insensiblement, les voies respiratoires se soumettent, et je m'habitue à cet oxygène extravagant.

Tâtonnant, je parviens à me loger dans un coin, non sans avoir, au préalable, soulevé quantités de jurons expressifs.

On voulut voir le nouveau camarade. Un curieux allume une bougie, et… Péché! Miséricorde! Quel orage! Quelle tempête! Jamais je n'avais été à pareille noce!

Gibus! Tuyau! Bolivar! Chapeau! Canne! Enlevez-le!… Des faces narquoises s'épanouissent dans un rire effrayant, des crampes envahissent les ventres, des suffocations précipitées tordent les flancs. Je suais comme un arrosoir.

Je me regarde.

Ma dextre, gantée proprement, tenait le stick pschutteux, ma redingote, irréprochable, était correctement croisée sur ma poitrine. Droit et rigide dans un coin, un chapeau haute forme élégamment assis sur le sinciput, je devais faire une de ces têtes…

J'étais victime de l'émotion qui m'avait bêtement empêché de laisser dans la chambre tout cet attirail élégant, probablement plus convenable sur le boulevard que dans une salle de police.

Je sentais une sourde colère s'emparer de moi. Tas de morveux! va! si je daignais seulement faire jouer mes biceps, la scène changerait.

Mais j'eus la bonne idée de réfléchir,—la réflexion, c'est mon fort,—et je me mis à rire aux éclats, avec un entrain tel que c'en était un bouquet de fleurs.

On fut interdit, j'explique ma situation, on a pitié de moi et l'on me fait une place sur le lit de camp.

Mais là, sans blagues, ma position me paraissait alors pleine d'intérêt. Quoi, ma bonne volonté? méconnue. Mon ardent patriotisme? vain mot. Me fourrer aussi carrément en prison… Je tenais une légère attaque de découragement.

Il est assez facile, et même du meilleur ton, de rire de tout, mais je défie qui que ce soit d'avoir une gaieté folle dans une situation pareille. Ames sensibles! Appréciez ma première nuit de salle de police!

Il me restait l'espoir d'être libéré le lendemain. Car enfin, je ne suis pas coupable. J'ai enfreint la consigne, il est vrai, mais à l'instigation de sous-officiers. Si quelqu'un doit subir un châtiment pour cette faute, ce sont, sans contredit, ceux qui entraînèrent le conscrit. Au lieu de me guider dans la bonne voie, les sergents avaient fraudé le règlement en m'habillant pour me faire sortir en contrebande. Tant pis pour les sous-officiers s'ils agirent avec légèreté. Mon péché ne provient que de mon ignorante des choses, dont la connaissance aurait dû m'être communiquée par ceux qui me forcèrent à enfreindre les ordres. Incontestablement le droit est pour moi.

Tel est mon raisonnement, sous les verrous. Fort de la justice de ma cause, j'essaye de dormir. Des cauchemars me troublent toute la nuit, les punaises font merveille, et le jour me rend l'espoir d'être élargi.

Une clef grince dans la serrure. Enfin! je serai libre! Le caporal de garde entre, sourit avec amabilité, et me montrant trois fois ses cinq doigts, m'apprend que j'avais quinze jours de prison.

Boum! Ça y était!…Ça t'apprendra, misérable bourgeois, pékin brumeux, boudiné juteux, à aller prendre le café en ville avec tes supérieurs!…

Ce mot de prison me tintait aux oreilles comme un glas funèbre. C'est certain, allez! que je n'avais pas envie de rire.

On me conduisit à la prison. Je montais d'un grade.

Ma nouvelle résidence ressemblait à l'autre: c'était son sosie.

Comme dernier arrivé, j'avais la plus mauvaise place.

L'heure des corvées arrive. Un peu remis, je fais contre fortune bon coeur, et je débute, dans l'expiation de mon crime, en faisant fonction de cheval, au tombereau chargé de balayures du quartier.

J'y allais, sans conviction, mais j'obtins d'assez grands succès cependant. Mon gibus surtout causait une douce désopilation aux guerriers spectateurs.

Enfin, je pris goût à mon travail, et peu à peu je passai maître dans l'art de tirer au brancard.

L'adjudant, émerveillé, me promut balayeur.

Là, mes vraies aptitudes se révélèrent. Je n'étais pas balayeur, j'étais épatant. J'excellais dans le choix des balais, et je leur donnais toujours une tournure soignée. La poussière et les feuilles se rangeaient délicatement, sans s'envoler, devant les poussées discrètes de mon arme. Quand je portais mon balai sur l'épaule droite, la figure épanouie du troupier admirateur me chatouillait vraiment.

Enfin, j'obtins un succès tel que l'adjudant me prononça digne de la pelle.

Ainsi, après huit jours de détention, j'obtenais ma troisième promotion. Chose inouïe dans les annales de la prison. Bien plus, ce même adjudant me promit le grade de chef d'atelier, si ma conduite se soutenait dans une aussi brillante persévérance.

Très-vaniteux par tempérament, je me livrais au plaisir du succès acquis, au point d'oublier ma soupe.

Bien des hommes, se croyant trempés à froid, succombent cependant sous le poids de la fortune!

Après la sieste, je me précipite sur les pelles et, m'emparant de l'insigne de mes nouvelles fonctions, je fais un violent effort sur moi-même et je rattrape mon sang-froid.

Comme à tout bonheur se mêle un peu d'amertume, le nouveau travail que l'on me confia faillit à tout jamais me détacher de la pelle. Heureusement que l'épreuve ne fut pas renouvelée.

L'histoire est simple.

Dans un coin du quartier, isolé de tout, s'élève un petit édifice, très-coquet à l'extérieur, mais l'expérience m'a prouvé qu'il ne se soutient pas à l'intérieur.

Je ne veux pas le désigner autrement, quoique les Anglais n'hésitent pas à l'appeler chez eux: water closets.

Deux heures de ma vie, qui est pourtant une chose bien courte, furent gaspillées, que dis-je? furent empoisonnées par l'intérieur de ce petit édifice coquet.

Il faut bien tout détailler, quand on se mêle de parler de ses prisons.
Témoin Linguet, qui dit de croustillantes histoires sur la Bastille.

Patience cependant, car j'arrive à l'apogée de mon incarcération avec une dernière peinture de nos moeurs d'internés.

Dix grands fourneaux cuisent les aliments d'un bataillon. A heure fixe, les cuisiniers retirent la viande des marmites et la partagent en parts égales.

Les prisonniers, au courant des choses, accourent à la distribution. Chacun reçoit en cachette son os à ronger. On place un factionnaire qui avertit les dîneurs de l'approche d'une autorité quelconque.

J'avoue, à ma honte, que cette occupation m'avait toujours déplu, quand j'étais simple balayeur. Mais la pelle me donna du nerf, et rougissant un peu, je crois, je priai un cuisinier de me donner ma part. Ce brave garçon fut stupéfié. Je l'ai toujours soupçonné de m'avoir pris pour un spécialiste, à qui la faim était inconnue. Il ne savait pas, sans doute, la cause de mon sommeil dans le tombereau de Chicago.

Je reçus un énorme gigot. La glace était rompue, et, chaque jour depuis, je grugeais un bon morceau, à neuf heures et demie précises.

Ces délices de Capoue me firent un peu négliger la pelle, et la fin de ma détention arriva sans que j'eusse l'honneur de passer chef d'atelier. J'en fus peiné, mais cet ennui était tempéré par le plaisir de respirer l'air libre.

O jeunesse aventureuse, qui songez aux guerres, à la gloire, aux grades, méfiez-nous des prisons! Je vous jure ici, à la fin de cette peinture navrante, qu'il fait meilleur dehors!

XXIX

ENLÈVEMENT FRAUDULEUX

Mon ami Z… était amoureux, et,—ce qui est plus grave,—au point de vouloir se marier.

Juvénal du moment, je lui répétais: Quoi! mon bon, tu veux te marier? Et il y a tant de maisons qui ont cinq étages, tant de fenêtres béantes ouvertes, tant de cordes inoccupées! Et des ponts, des revolvers, des poisons!

Mais que peut obtenir le sain raisonnement sur un homme pincé par le dieu de la jeunesse? Tous mes conseils tombaient dans l'eau, ou plutôt ne faisaient qu'aggraver le mal.

Se marier paraît être assez facile à quiconque n'attache qu'une superficielle importance aux choses pratiques de la vie.

Mais dans le mariage entrent plusieurs facteurs. D'abord il faut un homme et une femme. L'expérience des siècles nous enseigne qu'aucun mariage n'a pu réussir sans ces deux données.

L'homme qui veut se marier possède bien le premier facteur, mais il lui faut trouver le second. On y arrive assez souvent, et là ensuite commencent les vrais ennuis.

N'allons pas croire que ces ennuis proviennent de la valeur intrinsèque des futurs. Fi donc! il proviennent des convenances. Et les convenances?…

Un jeune homme a une position, et il aspire à l'hymen. Il adresse une circulaire au ban et l'arrière-ban de ses parents, amis, connaissance. Il a de beaux appointements, il appartient à une bonne famille, il jouit de tant de milliers de francs de rente. De l'âge, du physique, des qualités morales du postulant, rien. Les rentes, la position, les appointements suffisent amplement à une jeune fille élevée dans une saine morale.

Enfin on trouve la fiancée. Elle convient sous tous les rapports: elle a une belle dot.

On ménage une entrevue. Gracieusetés extérieures sur toute la ligne, grimaces intimes des deux futurs. Ça ne fait rien. On s'aime par convention, on s'adore à 25,000 francs par an, et l'on ira devant M. le maire, d'autant plus tôt que les revenus des candidats sont plus gros. Si l'on allait manquer cette bonne affaire!

Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font de cette manière.

Ce qui m'étonne, c'est que beaucoup de ces unions sont malheureuses. A voir les soins qui accompagnent les pourparlers, j'aurais cru le contraire, mais je me trompe en ceci comme en bien d'autres choses.

Il faut voir les bonnes amies, rongées de jalousie, raconter avec force commentaires le succès d'une jeune mariée. Peu jolie, presque pas de dot, elle a intrigué pour avoir M. X…, qui a 100,000 francs de rente.

Pendant que les bonnes âmes sèchent sur pattes, la pauvrette se meurt d'ennui et cache ses larmes à son riche époux.

Que le monde est donc beau! Pauvre Pangloss! que tu serais heureux si tu vivais au dix-neuvième siècle! Tu chercherais peut-être ton Candide comme Diogène son homme. Mais c'est égal, tu aurais lieu d'être satisfait. Je vois ici ta vieille bouche édentée crier, avec une suave satisfaction: Plus ça change, moins ça change: donc, tout est pour le mieux, C. Q. F. D.

Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font dans d'aussi bonnes conditions, oui, mais le centième?

Celui-là se fait par amour.

Un garçon voit une jeune fille, l'apprécie, l'aime, cherche à l'épouser. La fiancée répond aux sentiments de son amant. Les parents, bonnes et braves gens, facilitent leur union.

Tout ça, c'est incroyable, et d'un rococo! Mais que voulez-vous, on ne peut être parfait. Notre aimable siècle des inventions, des arts, des sciences, doit bien avoir aussi quelques taches. Oui, malgré les efforts de la vraie morale, des doctrines pratiques et intelligentes, il se trouve encore de nos jours des gens assez naïfs pour se marier par amour.

C'est moi qui plains ces pauvres diables. Mais d'où sortent-ils donc? Qui les a élevés? Où vivent-ils Demandons cela à qui le sait; moi, je l'ignore.

Mon ami appartenait à cette dernière catégorie. Il aimais sa future, et celle-ci le lui rendait bien. Mais la maman de la jeune fille connaissait la valeur des gros sous, justement ce qui manquait à Z…

De là, oppositions, tracasseries, entraves de toutes sortes qui centuplaient les désirs des jeunes gens. Finalement, défense formelle de se voir. Pleurs, soupirs, rien n'y faisait, la matrone était inflexible.

Mon ami, garçon de moyens, savait se tirer d'un mauvais pas, mais il lui fallait un tiers.

A cette époque, j'étudiais le métier difficile de vendre des paletots. Mes travaux prenaient fin le soir, à six heures. Je fumais tranquillement la pipe des réflexions, quand Z… l'oeil à l'orage, les cheveux en coup de vent, s'écroule, comme une avalanche, dans mon modeste logement.

—Ah! mon pauvre vieux, toi seul peux me rappeler à la vie.

—Fichtre! ça me flatte, mais tu ne me parais pas trop malade.

Le sort m'est fatal. Si mon état se continue, je me fais sauter la cervelle.

—Veux-tu que je t'ausculte? Sont-ce les poumons qui gémissent ou la moelle épinière que déménage?

—Allons! allons! pas de blagues, j'aime à la folie et je suis aimé; mais une mère cruelle s'oppose à mes voeux. Ah! je me meurs.

—Diable! ceci est tragique et très-grave. Il me semble difficile de te guérir. Si je pouvais aimer à ta place, hein?

—Assez. Tu parles bien l'anglais. Ta binette a une certaine allure américaine. Tu vas te faire passer pour un citoyen de la grande République, et tu iras comme tel chercher ma fiancée.

—Ah! ça, je le veux, mais comment?

—Habille toi sur ton trente et un.

—Très-bien.

—Mets tes chaussures à talons plats et à becs de canard.

—Parfait.

Prends un chapeau de feutre mou et gris, mais gris, tu entends.

—Compris

—Tu portes moustaches et barbe au menton. Rase tes moustaches, et tu sera un Yankee tschock.

—Aie! ça, ça m'ennuie. Pour toi cependant, je mettrais ma main au feu; ça serait dur, mais enfin… Après?

—Ma fiancée parle l'anglais comme un cockney,—sa mère n'en sait pas un mot.—Elle est avertie de ta venue. Tu dois te présenter, sous le nom de Scudder, à neuf heures ce soir, dans la rue Amherst, pour la conduire à une surprise party. La mère est au courant de la chose, sa fille l'a préparée. Vous sortirez tous deux, je vous guetterai et je pourrai une fois encore, avant de mourir, embrasser ma chère Philomène. Donc, en route, et souviens-toi que tu tiens ma vie entre tes mains.

—Compte sur mon amitié.

Cette expédition me plaisait assez. Depuis longtemps je vivais dans un marasme malséant. Rien à faire. Puis, ne s'agissait-il pas de flouer une marâtre, qui s'opposait aux amours pures et honnêtes de deux aspirants à l'hymen?

A l'heure fixée, j'arrive à la maison de Philomène, l'air suffisamment
Yankee.

On m'introduit. Je fais une question en anglais, la domestique reste tout baba. On me fait entrer au salon, et Philomène, que ne n'avais jamais vue, entre et me dit tout de suite: «Je suis celle que vous venez chercher.»

Elle était tellement belle que je faillis perdre mon sang-froid britannique.

Elle me présente à sa maman, qui se courbe en angle droit. J'en fais autant et me redresse, comme un ressort qui reprend sa roideur primitive.

—C'est étonnant, dit la bonne femme, comme monsieur a l'air Canadien.
On ne dirait pas du tout qu'il est Américain.

Je riais dans mon ventre, mais ma figure était sombre et inconsciente.

Z…, accompagné d'un camarade, avait eu la curiosité de me suivre de loin, pour voir comment je m'acquitterais de mon ambassade.

C'était en été. La croisée était ouverte, les volets fermés. Et l'appartement, au rez-de-chaussée, permettait aux deux amis de se rendre compte des événements de l'intérieur.

Rieurs constitutionnels tous deux, ils étouffaient dans leur mouchoirs les bouffées bienfaisantes occasionnées par ma face rasée aux lèvres. A la remarque de la maman sur ma parfaite ressemblance avec tous les Canadiens du Pays, ils n'y tiennent plus. Z… roule dans le fossé de la rue, se fourrant un mouchoir dans la bouche, s'enfonçant les côtes. L'autre, faisant un saut de carpe, s'affaisse comme un paquet, dans des étouffements épileptiques.

La dame, entendant quelque bruit, ouvre brusquement les volets. Puis ne laissant rien paraître sur sa figure, elle ferme tout.

—Ah! ces gamins! fait-elle.

Toujours impassible, je prévoyais le moment où l'on me flanquerait à la porte, ne doutant plus que l'on ne fût au courant de l'affaire.

Je soutiens mon rôle jusqu'au bout cependant, et, quelques minutes après, je sortais, grave comme un diplomate, Philomène au bras.

J'envoyais Z… à tous les diables; mais devant le succès de mon entreprise, je commençais à croire qu'il n'y avait rien de cassé.

Ah! ouais! la vieille était rusée. Elle avait parfaitement bien entendu les rires des deux camarades, et, comprenant l'affaire, elle voulait voir la fin de l'aventure.

A peine étions-nous sortis, qu'elle se met à nous suivre.

Trois ou quatre cents pas plus loin, je livre Philomène à Z…, à qui je fais de violents reproches sur sa curiosité. Il m'assure qu'il n'a pas été vu.

Reprenant tous courage, nous nous dirigeons vers la demeure d'une amie commune. La soirée fut splendide d'entrain. Musique, danse, chant, rien n'y manqua. Et sur le tard, à l'heure convenable pour la fin d'une surprise party, nous reprenions allègrement le chemin de la rue Amherst.

Je dépose Philomène chez elle, et, rejoignant Z…, nous nous livrons tous deux au bonheur divin de nos succès. Mon ami sautait, gambadait. Je l'imitais, avec moins d'entrain pourtant car je regrettais mes moustaches.

Enfin, chacun entre chez soi pour se livrer à un sommeil bien acquis.

La journée du lendemain se passe tranquille pour moi; mais, le soir, je vois arriver Z…, la tête entre les jambes. Il faisait un nez long comme ça…………….

—Oh! mon cher, tout est perdu.

—Encore!

—Imagine-toi que la mère de Philomène a tout compris, tout vu.

—Ah! diable!

—Elle nous a entendus rire.

—Je te le disais bien.

—Et puis elle nous a suivis, et, passant la soirée à la porte de la maison où nous étions, elle s'est amplement repue de nos accès de gaieté.

—Ça se corse.

—Ce matin, elle tombe chez moi, et me fait une scène épouvantable.

—Ça devient épique.

—Elle me qualifie de toutes sortes de noms malsonnants.

—Tu les mérites.

—Mais ce n'est pas tout.

—Continue.

—C'est toi, mon pauvre vieux, qui fus salé.

—Parbleu.

—Comment, monsieur, criait-elle, avec une sainte colère, vous m'envoyez un homme qui a l'air respectable, à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession, une sainte nitouche enfin!

—Ça, c'est très-flatteur pour moi, merci.

—Il se fait passer pour un Américain, continuait-elle. C'est une vraie fraude, ça, monsieur, oui, une vraie fraude, et j'en verrai la fin.

—Me voilà propre. Comment faire?

—Je viens exprès pour réfléchir, avec toi, aux moyens de te tirer de là.

—Réfléchissons…

Nous faisons deux mines longues à perte de vue.

Mon parti est vite pris.

—Laisse cette bonne dame agir comme elle l'entendra; après tout, ça m'est indifférent.

Mon ami se range à mon opinion, et nous sortons prendre le verre de l'amitié.

Jamais plus je n'entendis parler de cette affaire.

Et ces deux intéressants jeunes gens se marièrent peut-être?

Hélas! je m'arrête ici, car je pourrais rendre sombre un chapitre que j'ai voulu faire gai.

XXX

EN PERMISSION

Nous avions navigué cinq mois à patte, sur les mers d'alfa des
Hauts-Plateaux. Pendant les grandes chaleurs, on mit le cap sur le Tell,
et l'on jeta l'ancre, pour quinze jours à trente-deux kilomètres de
Daya, port le plus voisin.

Un ardent désir d'aller en permission s'empare alors de tout le monde.
Les chefs, indulgents, accordent assez facilement quatre jours de congé.
Chaque matin, c'était une émigration en masse.

D'abord indifférent, je me laissai aller peu à peu au désir de faire comme tout le monde. Au bout de huit jours, j'en étais malade. D'autant plus que Bel-Abbès, en liesse, à l'occasion de sa fête patronale, m'attirait comme le fruit défendu.

J'obtins la permission tant désirée, et le jour même je m'échappais seul du camp, afin de pouvoir gagner vingt-quatre heures.

C'était imprudent, car avant d'arriver à Daya, il fallait traverser une forêt fréquentée par des maraudeurs.

Je n'avais pas hésité cependant, et, après cinq heures d'une marche rapide, j'entrais sans encombre dans le murs de la bonne ville.

Daya, pour une jolie ville, voilà une jolie ville. Deux rues qui se coupent à angle droit; au bout de la première, l'église, deux faméliques gamins, un bourriquot fiévreux, un Juif ivre, un tas de fumier où grouillent plusieurs poules. En tout, dix maisons. L'autre rue court du nord au sud. On y voit l'école où dorment cinq élèves à longs cheveux, l'institutrice à lunette qui lit un roman, deux mercantis juifs,—on en trouve partout,—un troupier qui se promène, une rigole qui charrie une eau sale, un soleil de feu qui la brûle dans toute sa longueur. Total: treize maisons.

Touchants rapprochements, mais je décris ce que je vois. Cette description a une tendance réaliste. N'y croyez en rien, cependant, elle n'est pas fidèle.

Comme tout me semblait beau quand même, sur l'écorce terrestre!

Quoi! une permission de quatre jours? Et des maisons, des tables, des femmes, des verres des bourgeois, des chaises, de la bière, un lit. Toutes ces choses-là existaient?… Ce n'est pas un rêve?… Je puis en jouir sans remords?…

Et l'on se croit malheureux ici-bas. Merci! oh! merci!

Mais il me fallait encore faire 70 kilomètres le lendemain pour arriver au terme de mes voyages.

Il y avait une telle affluence de clients pour l'unique diligence, que je trouvai le cahier rempli de places retenues pour six jours à venir.

J'intriguai puissamment pour déguerpir le lendemain, et, malgré tout mon habileté, je ne partis pas.

Ainsi fut perdue la journée si péniblement gagnée la veille par une marche de sept kilomètre à l'heure.

Le jours suivant, nous nous embarquons dix dans une bienveillante patache de six places.

Ce véhicule mérite description. Il y avait quatre roues et deux essieux, disparaissant sous de multiples prolonges. Sur cet appareil, un boîte carrée, avec deux bancs latéraux pour six places, dans le sens de l'axe de la route. A ajouter le siège du cocher là où l'on sait. Deux croisées perçaient la boîte, l'une devant, l'autre derrière.

J'obtins la croisée de devant. Si j'avais pu m'y placer à cheval comme Xavier dans son Expédition nocturne, j'aurais été très-mal; mais comme cela m'était impossible, j'étais encore plus mal.

Tout le monde a vu une grenouille ramassée sur elle-même, prête à s'élancer dans le vide. Eh bien! c'était moi!

Les jambes recroquevillées jusqu'au menton, les bras enlaçant le châssis de la croisée, le cou allongé dans une attente anxieuse, j'avais le côté opposé au ventre enfoncé dans l'ouverture, dont le cadre inférieur me coupait littéralement les cuisses.

Soixante-dix kilomètres, à raison de huit kilomètres à l'heure, égalent neuf heures de voyage sur ce candide perchoir.

Perspective:—premier plan: dos arrondi, casquette incroyable du cocher; second plan: cahots, ornières, montées, descentes.

Nous partons.

J'ai bien réussi. Au lieu d'attendre six jours, je partais le deuxième.
Sans apparat, il est vrai, mais je partais enfin.

Tout est là dans la vie. La fin, la fin, au diable les moyens!

Eh! mon Dieu! si! c'est comme ça dans les grandes affaires du monde.

On a trouvé autrefois qu'il fallait un bateau pour se rendre d'Europe en Amérique. Depuis cette inquiétante découverte, on se sert d'un bateau pour traverser l'Océan. Les uns prennent un sabre pour arriver à la gloire, les autres, une plume, et moi, j'ai pris une croisée de patache pour arriver au bonheur; et j'ai bien fait.

Avec une goutte de philosophie, les mauvaises choses nous paraissent plus mauvaises encore, partant, ma croisée me semblait détestable.

Consolation suprême cependant, j'avais le cocher.

Ce brave garçon était un chef-d'oeuvre; ceci soit dit sans trop d'efforts.

Si chacun apportait dans ses plans l'attention et les connaissances que ce cocher déployait pour conduire sa voiture jusqu'à destination, ce chacun deviendrait certainement un grand homme.

Cet automédon classique nous la faisait en artiste.

Contournant savamment les ornières dangereuses, il profitait de chaque mètre de bon chemin pour trotter ne perdant pas un pouce de terrain.

Toujours souriant et plein de bonhomie, il rassurait d'un petit rire protecteur et bon enfant le voyageur qui lui criait sa terreur, à la vue d'un passage scabreux.

L'événement donnait toujours raison au rire du cocher, et, après d'anxieux craquements, le véhicule reprenait son train-train, pour traverser bientôt de plus vilains endroits encore.

Maintes et maintes émotions poignantes envahirent les âmes timorées des passagers, pendant ce mémorable voyage.

Enfin Bel-Abbès se montre aux regards avides.

Dans un lointain rapproché, apparaissent ses cheminées, ses dômes, ses minarets orientaux, construits par les Occidentaux. Un rouge soleil couchant colore la masse inerte de ses constructions bariolées, et les grands platanes, qui enlacent cette charmante ville, jettent, dans les feux du soleil, la note chatoyante de leur verdure de bon aloi.

Le chemin était empierré à cet endroit. Le cocher en profita, et nous filions un train d'enfer.

A la nuit tombante, la ville promise nous ouvrait ses portes.

Un moraliste estimable a dit: «La frugalité aiguise les appétits», et je dis comme lui.

Un homme qui vient de se nourrir de la misère de la plaine, pendant de longs mois, trouve tout beau: maisons, arbres, enfants, réverbères et chiens d'aveugle. Et comme un idiot, il s'étonne de ne s'en être pas aperçu plus tôt.

Je respirais avec joie la poussière civilisée, je m'extasiais devant l'étalage d'un marchand de bibelots indigènes, fabriqués à Paris; je m'arrêtais, ébahi, au passage d'une nourrice avec son poupart; je soupirais, doucement charmé, à la vue d'un charlatan décrochant son boniment sur un certain remède empirique, panacée à tous les maux.

Tout à coup, boum! un coup de canon. C'est le feu d'artifice.

J'y cours.

A ce spectacle, je perds toute retenue. Comme Américain, j'avais juré, en quittant mon pays, de ne m'épater jamais de rien. Eh bien! si mes compatriotes, en ce moment-là, avaient vu ma bouche en gueule de four, mes yeux en billes de billard, j'aurais été flambé dans leur estime.

Après, le bal public, sur la place, au grand air.

Naturellement, je m'y amène.

Surcroît d'émotions. Que de femmes! palsambleu! que de femmes!

La guerre est réellement un grand malheur. Elle accapare les hommes, dans la force de l'âge, et les livre ensuite à la vie, après avoir tiré d'eux les plus belles années de leur jeunesse.

Et puis après?… Si la guerre était une chose intelligente, est-ce que les hommes la cultiveraient comme un art?

Bon, voilà que je blasphème, maintenant.

Décidément ce voyage de Bel-Abbès me fait perdre toute conscience de mes paroles. Moi, le soldat quand même, médire de la guerre! C'est plus fort que jouer au bilboquet.

Le lendemain, je m'ennuyais.

Cette effrayante assertion, de ma part, n'étonnera pas le lecteur. Eh bien! oui, je regrettais mes calmes passe-temps de Ras-el-Ma.

Ma première nuit de Bel-Abbès avait été houleuse, fantastique, phénoménale de mouvement et de péripéties. Le séjour de ma tente à Ras-el-Ma faisais contraste.

Le changement, trop brusque, avait bouleversé mes facultés vacillantes.

Là-bas, j'avais quelques livres, mes journaux, et le courrier, chaque matin, à heure fixe, m'apportait une petite provision d'émotions, à dose minime, qui suffisait à remplir doucement les vingt-quatre heures.

Ici, tourmenté comme une épave, je me heurte à chaque instant aux écueils multiples de trop nombreux bonheurs.

A Ras-el-Ma, je m'entretenais avec l'univers entier, à l'aide de mes chères gazettes.

Je conseille à ceux qui voudraient apprécier franchement les journaux de leur pays de faire un petit voyage de dix ans à quinze cents lieues du village natal. Qu'il essayent ensuite de la lecture des papiers compatriotes, et ils m'en diront des nouvelles.

Tout semble beau, jusqu'aux annonces, dont le style pur et simple prend parfois une tournure presque ampoulée, dans l'âme attendrie du lecteur.

Et puis ensuite, quelles excellentes nouvelles!

Un cher ami, que l'on aime comme soi-même, de notaire est devenu scieur de long; ainsi le dit le journal. Quelle satisfaction pour une âme bien née, d'apprendre cette capricieuse fugue de tante Fortune!

Dans un autre genre, on a l'amère satisfaction de savoir qu'un paltoquet quelconque, connu comme idiot au collège, est devenu gros comme un tonneau et riche comme l'or.

Ces espèces de nouvelles amènent chez tous, diverses sensations qui se conçoivent facilement, mais qui s'expriment mal.

Essayons un exemple cependant.

Ainsi, les succès qui gorgent un ami retentissent dans le coeur par deux sons. Le premier son veut dire un certain plaisir de voir l'objet aimé arriver à ses fins; le second est un léger dépit, naturel à l'homme, qui, de tout temps, n'a pu se débarrasser tout à fait d'une certaine aigreur devant les succès de l'ami. Ces deux sensations, arrivant simultanément, fraternisent ensemble, de telle sorte qu'il est difficile d'établir entre elles une ligne de démarcation.

Ouf! mes jambes! saperlipopette! mes jambes! Sauvons-nous devant cette obscure et lourde morale.

Oui, ami lecteur, ferme ce livre, mais ne me maudis pas. Car, sache le bien, le soleil brûlant d'Afrique, la misère, les fatigues…

Avant ma permission, j'exécrais Ras-el-Ma, j'adorais Bel-Abbès; après ma permission, j'exécrais Bel-Abbès, j'adorais Ras-el-Ma.

Donc, l'homme désire ce qu'il n'a pas, est ennuyé de ce qu'il possède.
La Palisse aurait crevé avant de trouver celle-là.

Avec un peu de bonne volonté, j'aurais pu me contenter de mon existence au pays. J'avais assez d'argent pour satisfaire mes petites fantaisies, une bonne table pour dîner, un bon lit, une chambre confortable.

J'ai quitté cela. Qu'ai-je gagné au change? une position à vingt sous par jour, une tente pour abri, une gamelle pour table, la voûte des cieux pour protection contre la température, des fatigues, de la misère.

Chez moi, j'étais rongé de spleen et de satisfaction; ici, je souffre.

Les gens raisonnables me donnent tort, et ils ont raison; les illuminés me donnent raison, et ils ont tort.

Enfin, pourquoi, diable, êtes-vous allé vous fourrer dans cette galère?

Pourquoi?

Parce que je suis Canadien-Français.

Pourquoi?

Parce que j'aime la France.

Pourquoi?

Parce que je me ferai certainement tuer pour elle, si je le puis.

Je me vante en disant cela. Parbleu, je le sais bien, que l'honneur de se faire tuer pour son ancienne mère patrie n'appartient pas à tous. Et comme je suis fier d'être un des élus!

Aussi je lui ai prouvé, je lui prouve et je lui prouverai, Dieu aidant, à cette belle et glorieuse France, que ma reconnaissance pour cette suprême faveur vivra jusqu'à ma mort.

APOLOGUE

Dans une immense plaine, bornée de tous côtés par des horizons infinis, grouillent des millions d'êtres humains. Tous se livrent fiévreusement à une occupation quelconque.

Ceux-ci, le front baigné de sueur, piochent la terre avec ardeur; ceux-là grattent le papier avec des pointes d'acier. Les uns affilent des lames tranchantes, d'autres fabriquent de terribles engins de destruction.

D'aucuns nonchalamment assis sur le sol semblent indifférents à tout ce qui les entoure, et regardent leurs voisins s'agiter violemment.

Une irrésistible impulsion paraît être commune à tous. A intervalles inégaux, ils se lèvent en choeur, comme mus par un même ressort, et se dirigent, soit lentement, soit avec rapidité, vers un noir précipice, au fond duquel apparaît, gigantesque, le mot MORT, écrit en lettres de nuit.

Les premiers arrivés cherchent à fuir, terrifiés devant ce gouffre insondable; mais la foule, qui les presse avec acharnement, leur barre toute issue et les force à tomber dans l'éternité.

Toujours, toujours, il en est ainsi, sans trêve ni répit.

Personne ne prévoit sa chute prochaine et le ravin de la mort. Au contraire, plus les individus sont rapprochés du gouffre, plus ils paraissent acharnés à leurs occupations.

Cette promenade lugubre vers le néant est souvent accélérée par d'effrayantes paniques qui bouleversent les multitudes. Des géants formidables, armés de plaies diverses, culbutent ceux qui les entourent et les chassent, comme l'éclair, devant eux. Ces géants ont nom: GUERRE, FAMINE, PESTE, et le but de leurs exploits est toujours le gouffre béant dont les profondeurs sont égales à l'éternité.

Au milieu de cette arène universelle, s'élève un trône monumental dont le sommet se perd dans la nue. Les degrés, pour y arriver, sont aussi nombreux que les sables des grèves. De distance en distance apparaissent des plates-formes où de graves individus, la trompette à la bouche, sonnent le ralliement. Ces trompettes portent sur le front leurs noms respectifs: PHILOSOPHES, MORALISTES, HISTORIENS.

Quand la foule défile devant le trône, elle jette un regard anxieux vers les hauteurs infinies, hésite un instant, s'approche des degrés, mais, le plus souvent, désespère de les gravir, et continue, abrutie, sa marche agitée vers le ravin de la nuit. Quelques élus seuls entreprennent courageusement l'ascension des degrés et arrivent au sommet, où siège le grand juge BON SENS.

Rien n'égale la majesté noble et digne de ce vénérable magistrat. Entouré de satellites simples et modestes, il distribue de bonnes paroles à tous ceux que s'adressent à lui. A chacun son tour de jouir de ses conseils. Ni charlatanisme, ni intrigues ne peuvent exclure les élus des bienfaits de ses sages remontrances.

Le mortel, réconforté, redescend les marches du trône, et, instruit, se dirige vers la mort par un chemin détourné. Il fuit la foule, dont les paniques, les méchantes passions les emportements violents le bouleversent; et lentement doucement avec une sereine philosophie, il fait le saut prévu par la fatalité. Qu'a-t-il gagné à consulter le sublime magistrat? Une promenade tranquille, et une chute raisonnée et sans inquiétude dans les profondeurs de la mort.

Les faibles, ceux qui craignent l'ascension au trône du juge, vivent affolés, ballottés de terreur en terreur, en proie à tous les grands géants qui se font un cruel plaisir de semer partout les désordres. Finalement, surpris, ahuris, pétrifiés, ils envisagent la mort sans la croire si près, et, poussés par la foule, ils disparaissent, en blasphémant, dans l'abîme qu'ils n'avaient pas cru si près.

A travers cette cohue indescriptible, s'avance péniblement un petit groupe compacte. Faible au physique, il essaye cependant de fendre hardiment les masses. En tête apparaît une jeune femme maigre, anémiée, quelque peu intelligente. Derrière elle marchent trente gaillards plus ou moins vigoureux. Sur le flanc gauche se montre, en tête, un homme à l'air profondément misanthrope. Sa physionomie respire parfois une grande confiance, parfois un découragement implacable. Il cherche le vrai chemin.

Il a regardé partout, mais il n'a rien trouvé. Entraîné par la foule, sans guide, il agit d'après ses propres inspirations. Dédaignant tout avis, tout conseil, il va droit à son but: tant pis s'il succombe dans sa marche. Cependant, malgré ses fermes résolutions, il s'aperçoit souvent, hélas! qu'il est faible.

En passant près du tribunal du juge suprême, une idée lumineuse le frappe: il ira puiser des forces auprès de lui. Voilà le guide qu'il cherche depuis si longtemps; il arrivera jusqu'à lui, coûte que coûte.

Il communique ses intentions à ceux qui semblent être sous ses ordres. La jeune femme fait signe qu'elle suivra son chef; mais les trente hommes, sauf quelques-uns, craignent d'affronter le censeur. Ils ont peur de ses remarques sévères.

Le chef fait un grand discours, le premier de sa vie, et la chaleur de sa parole entraîne sa troupe, qui s'engage résolument dans l'ascension des degrés.

Il montent, ils montent.

De plate-forme en plate-forme, on fait de longues haltes. On perd souvent courage, mais le chef les stimule de sa voix décidée. Et tous reprennent de nouveau la pénible promenade.

Enfin, ils arrivent près du magistrat qui les regarde d'un air sévère, où perce cependant une grande bienveillance, car il est toujours flatté du courage de ceux qui affrontent les fatigues inouïes, nécessaires pour se présenter à lui.

Au milieu du plus profond silence, il interpelle celui qui paraît être le chef du groupe:

—Qui êtes-vous?

—Je suis le père des Expéditions autour de ma tente.

—Quels sont ces gens qui vous suivent?

—Cette dame est ma préface, et ces hommes sont mes trente chapitres. Ils viennent tous, guidés par moi, demander vos conseils, votre censure et votre approbation de leurs actes.

—Veuillez les faire défiler un à un devant moi, et me donner leurs états de service. Je rendrai mon jugement sur les faits et gestes de chacun. Je réserverai, pour la fin, mes appréciations sur la conduite de leur chef.

L'auteur passe au magistrat un gros manuscrit où sont détaillées les principales actions des intéressés.

L'HUISSIER, criant.—Dame Préface!

LE JUGE.—Avancez. Vous n'avez plus le droit de vivre. Les préfaces sont toutes mortes depuis longtemps. Je vous pardonne cependant, car votre air modeste parle en votre faveur. Puis vous êtes si maigre, si exténuée, que je n'ai pas le courage de vous condamner à disparaître. Fuyez de ma présence, et n'y revenez plus.

L'HUISSIER.—Chapitre premier!

LE JUGE.—Vous êtes long et maigre, mais vous êtes nécessaire à l'existence de vos vingt-neuf compagnons. A ce titre seul, je vous autorise à exister. Je reconnais aussi certaines qualités de vos formes, et avec un peu de gymnastique vous deviendrez passable. Allez.

L'HUISSIER.—L'Auteur!

LE JUGE.—C'est un portrait. Je déteste les portraits d'auteurs faits par eux-mêmes. Laissons cela à la Rochefoucauld. Vous m'ennuyez, partez.

L'HUISSIER.—Le Bidon!

LE JUGE.—Vous êtes blessé. Tant mieux pour vous. Moralement, c'est beau une blessure; mais faites-vous raccommoder. Vous avez été utile. Continuez.

L'HUISSIER.—Les Godillots!

LE JUGE.—Ah! ah! vous voulez quitter votre maître. Vous devenez malséants et apathiques. Juste au moment où l'on va vous ficher à la porte, vous vous permettez d'être exigeants. Sachez qu'il faut toujours tomber dignement. Du nerf, mon ami! du nerf!

L'HUISSIER.—Le Képi!

LE JUGE.—Bon garçon va!

L'HUISSIER.—La Musette!

LE JUGE.—Votre carrière est belle; à vous de l'améliorer encore en donnant refuge à quelques fonds qui manquent à votre propriétaire.

L'HUISSIER.—Le Sac!

LE JUGE.—Vous êtes cruel. Vous suicidez vos maîtres. C'est peu digne de la part d'un brave homme. Tâchez de faire mieux.

L'HUISSIER.—La Pipe!

LE JUGE.—Apportez un prix Monthyon.

L'HUISSIER.—Le Revolver.

LE JUGE.—Rendez-vous utile, monsieur, rendez-vous utile. Quand on vit pour faire mourir les gens, on se distingue autrement qu'en trouant des cibles de papier.

L'HUISSIER.—Le Sabre!

LE JUGE.—Pouah! mon bonhomme, vous ne valez rien.

L'HUISSIER.—Digression patriotique!

LE JUGE.—A la bonne heure! Voilà qui rend justice à la fête nationale. Malheureusement, il y en a peu comme vous. Au lieu de courir la plaine ce jour-là, l'arme au poing, beaucoup de gens s'amusent. C'est un tort, mais c'est un droit conquis.

L'HUISSIER.—La Gamelle!

LE JUGE.—Dans la gamelle, c'est bon.

L'HUISSIER.—Le Quart!

LE JUGE.—Passez.

L'HUISSIER.—Les Guêtres.

LE JUGE.—Bonjour!…

L'HUISSIER.—Le Cafard!

LE JUGE.—…

L'HUISSIER.—Pêche miraculeuse.

LE JUGE.—…

L'HUISSIER.—Souvenir du jeune âge.

LE JUGE.—Que me racontez-vous là, monsieur l'auteur? Vous nommez ces gens-là: Boutades militaires, et vous me présentez ici un tas de morveux sans états civil appropriés. Sachez qu'il faut trouver un nom convenable quand on produit des chefs-d'oeuvre. Vos trente enfants et cette dame devraient porter le nom de Mosaïques humoristiques. Ils seraient ainsi dans le vrai. Je m'emballe devant votre effronterie de me présenter des gens sous de faux noms. Puis, n'avez-vous pas dit, dans votre portrait, que le moi était haïssable? et continuellement le moi a été chez vous à l'ordre du jour. C'est mal, ça, monsieur; oui, c'est très-mal.

Je ne puis cependant me dispenser d'un petit conseil, ni d'une certaine appréciation. Je reconnais que vous avez bien mérité des gens qui aiment à bâiller. Mais, malheureusement, ceux-ci ne sont pas seuls sur terre. Tâchez de travailler un peu pour les idiots, qui ne bâillent jamais. A chacun sa pâture, mon ami. Finissez-en, car j'éprouve moi-même d'inquiétants symptômes de désarticulation maxillaire. Avant de me livrer à cette grave occupation, je vous crie du plus profond de mon âme: Pour Dieu! Dépêchez-vous d'écrire fin!

Le juge se tait. De formidables voix lancent à tous les horizons ses jugements dont la morale est: Travaillez! travaillez! Tout est dans le travail! Les échos emportent cette sentence aux quatre coins cardinaux.

Soudain un bruit terrible se fait entendre. Le papa BON SENS, en bâillant, s'était brisé la mâchoire, et, tombant à la renverse, avait entraîné son trône avec lui. Cette catastrophe épouvantable précipite dans le vide, pêle-mêle, personnages, huissiers, philosophes, historiens et l'auteur.

Celui-ci, ricanant comme Méphisto à la vue de son oeuvre, se sauve de la foule, son coupable manuscrit sous le bras. Ces mots du juge: Travaillez! travaillez! le hantent comme un cauchemar. Puis, dans le tumulte, il cherche fiévreusement une plume, et il écrit le mot qui sauvera tout:

FIN