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Expiation

Chapter 3: TABLE DES MATIÈRES
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About This Book

A bereaved woman narrates the aftermath of her father's death and the loss of her home and means, moving to a distant cousin's imposing but melancholic château. She records persistent solitude, strained family ties, and the slow desiccation of hope as rain and fog mirror her inner state. Her cousin's gentle hospitality and the castle's vast, quiet rooms frame long hours of introspection about freedom, duty, and memory. The narrative blends domestic observation with psychological reflection and hints at a charged encounter in the household's studio.

....... ......... ....

Mais comment est-elle arrivée à la vérité ? — C’est hier que Robert nous a quittés. Je me souviens maintenant qu’elle a passé la soirée enfermée chez elle. Ce malaise subit n’était qu’un prétexte, sans doute elle savait déjà... Il a fallu qu’elle nous surprît ensemble ! qu’elle entendît nos paroles ! Mais où ? quand ? Du petit salon de la tourelle un escalier extérieur conduit jusqu’à la galerie sur laquelle s’ouvre une des fenêtres de l’atelier. Tous les jours elle passe de longues heures dans ce petit salon arrangé à son usage ; elle aura entendu le marteau de Robert frapper sur le marbre, une curiosité l’aura tentée, elle sera montée sans bruit...

7 juin.

Renée garde toujours le silence ; je ne puis deviner jusqu’où va sa certitude, ni à quelle résolution elle se prépare.

Nous ne nous voyons qu’aux heures des repas. Là, elle ne m’épargne aucune amertume et, affirmant ses droits, me fait sentir dans chaque détail que je ne suis ici qu’une étrangère recueillie par pitié.

Aujourd’hui M. de Belmonte, ayant manifesté le désir d’entrer dans l’atelier afin d’y examiner quelques monnaies anciennes, se tourna vers moi pour me demander où se trouvait la clef. Renée l’interrompit brusquement.

— Il me semble, marquis, dit-elle avec hauteur que, si l’on désire des renseignements sur les appartements du château, c’est à moi qu’il faut s’adresser et non point à d’autres.

Je me sentis pâlir sous l’affront. M. de Belmonte s’inclina et, avec son aisance d’esprit habituelle, changea de sujet. Sans lui, cette situation serait intenable. Il met une adresse merveilleuse à se trouver toujours entre nous. Malheureusement il en profile pour se rapprocher de moi.

Où que j’aille, je le trouve sur ma route ; il ne me cache plus ses insolentes espérances, ravivées par la signification qu’il donne à l’absence de Robert et par l’odieuse comédie que je suis obligée de jouer. J’accepte avec un sourire forcé ses protestations et je réponds à ses paroles ardentes par un rire que je voudrais rendre insouciant, mais dont l’amertume me fait tressaillir moi-même. Je ne parviens pas pourtant à lui dissimuler que je souffre, mais on dirait qu’il y trouve un charme cruel et que, pour cet esprit corrompu, la conscience de mon amour pour un autre est un stimulant de plus.

Ce matin, il m’a demandé soudainement :

— Comptez-vous accepter pendant longtemps encore l’hospitalité de madame de Hauteville ?

Sous l’ironie de ces paroles j’ai rougi.

— Non, ai-je répliqué vivement.

— Où irez-vous alors ? a-t-il repris avec une nuance d’inquiétude soupçonneuse.

— Je ne sais, ai-je répondu d’un ton d’insouciance jouée. Quelque part probablement où j’apprendrai à lire à des enfants maussades.

— Vous ! ce serait un crime que je ne permettrai jamais. Laissez cela aux pauvres déshéritées de la nature, vous êtes trop jeune et trop belle pour n’avoir pas une autre voie à suivre. Quand on possède ce je ne sais quoi qui grise les plus sages, on ne se fait pas institutrice. Ah ! non !...

Puis plus bas et plus doucement :

— Si vous vouliez seulement avoir confiance en moi, il y a de beaux pays que je serais heureux de vous montrer et où vous connaîtriez jusqu’où peut aller votre pouvoir. Réfléchissez-y, car vous n’avez pas de meilleur ami que moi, et je ne vous demanderai jamais que l’heure présente.

J’écoute ces odieux propos avec une irritation qui ressemble à de la haine, et il me vient des rages sourdes contre cet homme. J’arrête à chaque instant sur mes lèvres les paroles de dédain et de colère dont je voudrais punir son audace. Je baisse la tête et, comme une expiation méritée, je supporte l’expression de ces sentiments qui m’offensent et dans mon amour et dans ma dignité de femme.

Ah ! malheureuse que je suis !

8 juin.

J’ai reçu une lettre de Robert ; il revient demain.

— Faites tous vos préparatifs, m’écrit-il ; le jour qui suivra mon arrivée, vous quitterez Hauteville, et je vous rejoindrai quelques heures après... Je compte les minutes qui nous séparent de la liberté et du bonheur...

J’ai prévenu madame de Hauteville de mon départ prochain, et j’ai passé toute la journée chez moi dans l’activité fiévreuse de mes préparatifs de départ, dévorée par une anxiété que je ne parvenais pas à dominer.

Mais Robert revient, ces angoisses vont finir. Nous partirons ensemble, nous oublierons nos peines, nos souffrances et la solitude de cœur où nous avons vécu si longtemps ; nous retrouverons ce que nous avons perdu et ce qui nous a manqué ; nous réaliserons les espérances infinies de notre jeunesse.

Quelques heures encore et le rêve sera atteint.

....... ......... ....

Dans la nuit.

Mon Dieu, mon Dieu, comment accomplir ce que j’ai promis ? comment supporter ?

....... ......... ....

Tout dormait au château. Absorbée dans une rêverie accablante, je laissais les heures passer, sans songer même qu’elles s’écoulaient... On frappa à ma porte, le pressentiment d’une nouvelle épreuve me traversa le cœur. J’ouvris, c’était Renée. Nous nous regardâmes un instant, les yeux dans les yeux.

— J’ai à vous parler, dit-elle enfin.

En silence, je m’écartai pour la laisser entrer, elle franchit le seuil de ma chambre, et sa robe m’effleura en passant. Son visage, éclairé par la lumière qu’elle portait à la main, avait pris, sous l’empire de la résolution qui l’animait, une expression de rigidité ; les yeux fixes, grands ouverts, elle marchait, la tête haute, d’un pas lent et automatique. Arrivée près de ma table, elle s’assit sur le fauteuil que je venais d’abandonner, et, avec un geste hautain, me désigna un siège en face d’elle. Cette femme, était-ce bien Renée ? L’étonnement absorbait toutes mes facultés et, muette, j’attendais ce qui allait venir.

— Thérèse ! commença-t-elle de cette voix sourde qui m’avait déjà frappée, Thérèse, je sais tout et je viens...

A ces mots, je compris, et, me levant toute droite, je l’interrompis brusquement. Un seul instinct me dominait, celui d’arrêter sur ses lèvres les paroles qu’elle allait prononcer.

— Toute explication est inutile ; chassez-moi, vous en avez le droit, mais ne me demandez rien.

L’idée de nier ou de feindre ne me traversa même point l’esprit. Elle parut ne pas m’avoir entendue et continua :

— Je viens vous demander compte, non pas de ma confiance trahie, mais de la honte et du trouble que vous nous avez apportés.

Alors elle m’accabla de tout ce qu’une femme outragée dans ses sentiments de vertu et d’honneur peut trouver de méprisant et de sévère pour celle qui les a oubliés.

Je l’écoutais haletante, les bras croisés sur ma poitrine, afin d’en comprimer les battements, prête à chaque instant à répondre par des défis à ses accusations, et pourtant ne l’osant pas.

Tout d’un coup, sa voix s’abaissa :

— Ce que vous ne saviez peut-être pas, Thérèse, c’est que je l’aimais.

J’eus un moment d’égarement. Qui donc osait me faire en face un pareil aveu ?... Robert ! c’était mon bien, c’était ma vie, nulle que moi n’avait le droit de l’aimer !

Je sentais un frémissement me parcourir tout entière et le sang battre violemment à mes tempes... Mes lèvres tremblantes ne pouvaient articuler aucun son, mes yeux cherchèrent les siens, j’aurais voulu l’anéantir d’un regard. Mais elle parlait toujours, et chaque mot qu’elle prononçait, révélant l’amour à la fois innocent et passionné qui remplissait son cœur, me causait une souffrance. Elle l’aimait ! c’était l’écroulement de tout ce qui faisait à mes yeux mon excuse et ma justification. J’eus honte alors et, courbant la tête, je cachai mon visage dans mes mains.

Je n’avais rien deviné, rien pressenti, mon aveuglement avait été semblable au sien, et dans cette enfant rêveuse et timide je n’avais pas entendu battre le cœur de la femme.

Elle se tut et demeura un instant comme plongée dans une sombre rêverie, on n’entendait aucun son, la nature elle-même était muette. Je ne sais combien de temps nous demeurâmes ainsi. Soudain le soupçon du but de cet aveu traversa mon repentir naissant, je relevai ma tête courbée. La table nous séparait, j’y appuyai mes deux mains et, me penchant vers elle :

— Vous venez me le redemander ? mais il est trop tard maintenant. N’espérez pas que je vous le rende, car moi aussi je l’aime et d’un amour !...

— Vous vous trompez, Thérèse, je n’espère rien.

Renée avait tourné son visage vers moi : elle ne rêvait plus, et sa bouche avait pris une expression inflexible. C’était un juge, ce n’était plus la femme attendrie, confessant son amour.

— Non, je ne vous redemande pas son cœur. Longtemps, dans mon adoration aveugle, j’ai attendu humblement et en silence qu’il daignât venir à moi. Il n’est pas venu, et vous savez, Thérèse, jusqu’où il est tombé aujourd’hui... En voyant si bas celui que j’avais placé si haut, le choc a été trop violent, mon âme déçue n’a pu y résister, et mon amour est mort, ne voulant pas descendre aux hontes d’une telle chute.

Il y avait dans son accent un dédain si profond, une fierté si triste qu’involontairement ma tête se courba de nouveau.

— Que voulez-vous alors ? murmurai-je.

— Le sauver, répondit-elle simplement. Elle continua : — Dieu m’est témoin que, s’il ne s’agissait que de moi, je me serais tue, probablement toujours ; mais j’ai deviné vos desseins, j’ai compris que, si vous partiez, c’est qu’il devait vous rejoindre. Non contente de la dégradation morale où tous l’avez amené, vous voulez qu’il rompe publiquement avec son passé d’honneur et qu’il se ferme l’avenir. Lui, Robert de Hauteville, il quittera secrètement, comme un malfaiteur qui s’enfuit, son pays et la maison de son père, il abandonnera ses devoirs, il faillira à ses engagements, il foulera aux pieds l’orgueil de sa vie entière, il deviendra, pour tous ceux qui l’ont honoré, un objet de mépris, et cela afin de vous suivre !... Ah ! de quels moyens vous êtes-vous donc servie et quelles ruses avez-vous employées pour séduire et avilir ce noble cœur ?

Un objet de mépris ! je rendrais Robert un objet de mépris ! Je croyais que le mépris n’atteindrait que moi et que lui n’en serait pas effleuré, mais cette femme qui parlait disait le contraire. Je t’écoutais sans penser à m’offenser de ses paroles, sans songer à défendre ce qui me restait de vertu, occupée uniquement à saisir l’idée qu’elle me présentait. Mais quand elle en vint à m’accuser de ruses et à nier la spontanéité de l’amour qu’il m’avait donné, je me redressai sous l’outrage :

— Sachez, criai-je, que c’est de lui-même et librement qu’il m’a aimée, c’est son amour qui a conquis le mien, et cette fuite, cet aveu public de notre passion, c’est lui qui l’exige et y attache son avenir de bonheur.

Elle pâlit, ce fut le seul signe d’émotion qu’elle donna ; son regard demeura ferme et sa voix ne s’altéra pas :

— Il s’agit de réparer le mal plus que d’en rechercher les causes. Thérèse, il faut que vous renonciez à Robert et que vous le rendiez, non à moi qui ne vous le réclame pas, mais à l’honneur qu’il offense et au devoir qu’il oublie.

— Jamais ! tel fut le cri de mon cœur.

Je marchais fiévreusement dans la chambre, me débattant sous mille impressions contradictoires. Enfin, voyant qu’elle ne bougeait pas et qu’elle semblait attendre mon retour au calme pour recommencer à parler, je me rapprochai d’elle :

— Ce que vous pourriez ajouter est inutile. Je l’aime, entendez-vous, passionnément, follement, comme vous ne savez pas aimer, et mon âme se déchirerait en lambeaux s’il fallait me séparer de lui.

— Vous avez peur de la souffrance ?

Il y avait dans sa voix un dédain inexprimable. Elle continua :

— Vous dites que je ne sais pas aimer ? Cependant, du temps où je l’aimais, pour lui je n’aurais reculé devant aucune douleur.

— Mais il en souffrirait aussi, autant, plus que moi peut-être.

— Moins qu’il ne souffrira plus tard.

— Taisez-vous, laissez-moi. Qui vous donne le droit de me torturer ainsi ?

— La volonté de le sauver, Thérèse.

Elle se leva en prononçant ces mots. Nous étions debout en face l’une de l’autre, à une distance de quelques pas, mais, quoique je sois plus grande qu’elle, elle semblait me dominer de toute la hauteur de sa situation sur l’abaissement de la mienne. Ce n’était plus Renée, c’était une femme inconnue dont la grandeur morale m’écrasait. Mon esprit, sous le coup de cette révélation, flottait indécis ; cependant, à travers le travail mystérieux qui s’accomplissait en moi, le sentiment instinctif de la défense de mon amour me possédait encore.

— Thérèse, n’étouffez pas la voix de votre conscience. — Puis elle essaya de faire vibrer les cordes muettes de mon âme, elle me parla de Dieu que j’offensais, de l’honneur que je perdais, elle appela à son aide tout ce qui pouvait réveiller et fortifier mes vagues notions du bien... Je ne voulais pas l’entendre, je cachais ma tête dans mes mains, mais, malgré mes efforts, chacune de ses paroles me parvenait distinctement et semblait s’ouvrir forcément une voie jusqu’au plus profond de mon être. Défaillante, sous l’empire de l’angoisse qui me torturait, ne pouvant plus me soutenir, je m’appuyai contre la muraille :

— Je ne puis pas, criai-je, Robert m’est plus cher que tout.

Alors il se passa une chose inouïe : je vis Renée s’agenouiller devant moi.

— Eh bien ! dit-elle, que ce soit pour l’amour de lui !

Sa voix avait perdu son ton de sévérité pour prendre l’accent de la prière. Elle me supplia d’avoir pitié de Robert, de lui épargner les humiliations qui l’attendaient, de ne pas flétrir cette vie, jusqu’aujourd’hui sans tache, de ne pas faire de lui un homme sans foyer, sans patrie...

Ce que je souffris, nulle parole ne saurait l’exprimer, je sentais un écroulement affreux s’accomplir, écrasant sous sa ruine mes espérances, mon bonheur, mon amour... Du milieu de ces ruines un sentiment nouveau surgissait : celui du sacrifice.

Je me redressai et lui montrant du geste, par la fenêtre ouverte, le ciel qu’elle avait invoqué :

— Vous avez vaincu ! dis-je. Je partirai seule.

....... ......... ....

Depuis lors, plusieurs heures se sont écoulées dans une agonie dont la mort, hélas ! n’a pas été le prix.

Hier, nous disions : — Encore quelques jours et le rêve sera atteint. — Une main implacable, celle de Dieu peut-être, n’a pas permis que nous arrivions jusque-là. Notre amour doit mourir en vue du rivage, au moment de toucher le but qu’il s’était promis... L’éternité dont nous parlions sera celle du désespoir...

Le matin du 9 juin.

Les rayons du soleil, déjà haut sur l’horizon, sont venus blesser mes yeux et me tirer de l’engourdissement où j’étais tombée, vaincue par la douleur. La bougie brûle encore sur la table, et il flotte dans l’air un vague parfum d’iris laissé par Renée. C’est donc vrai !... J’ai promis de briser nos deux cœurs de mes propres mains.

Jusqu’ici je n’ai considéré que l’horreur du sacrifice ; il faut penser maintenant à son accomplissement. Ma raison vacillante a peine à saisir la portée de ce mot.

Parler à Robert, le convaincre, l’amener à renoncer à moi ?... Aussi bien faire que nous ne nous soyons pas aimés ! Hors de moi rien n’existe pour lui. Aucun appel ne pourrait avoir prise sur cette volonté inflexible, et dans le premier regard que nous échangerions ma résolution faiblirait sous la sienne. — M’enfuir, disparaître sans laisser de traces, sans un mot d’adieu ?... Mais il me suivra ! Si loin que j’aille, il saura me découvrir, il viendra me reprendre... Je le sens, j’en ai la conviction, et au travers de ma douleur, cette foi profonde dans la force de son amour me donne un orgueil dont je savoure l’âpre volupté.

Mourir ?... C’est l’unique voie qui me reste. Cette pensée, qui ferait reculer une femme meilleure que je ne le suis, ne me cause aucun effroi. Se tuer est un crime, mais partir avec Robert serait un crime aussi, et entre les deux, dans cette impasse terrible, ne vaut-il pas mieux choisir celui qui vous rend seule coupable ? Je suis résolue, que m’importe la vie ! D’ailleurs, en le perdant, j’ai déjà cessé d’exister. J’échappe ainsi à l’avenir qui m’attend, aux longs jours de solitude désespérée, de regrets intolérables... Et puis mourir pour vous, Robert, ce sera presque une joie.

Mais que dira-t-il en apprenant que j’ai cessé de vivre ? Il devinera que je me suis donné la mort, il s’en accusera, là aussi il voudra me suivre, et si par conscience il ne le fait pas, sa vie ne s’en écoulera pas moins, inutile, assombrie et découragée, dans un désespoir sans consolation et sans fin, dans un amour d’outre-tombe plus fort qu’un amour vivant.

Je ne puis donc pas mourir ! Ce dernier refuge m’est fermé. Il ne suffit pas que je m’immole, que je disparaisse ; il faut que je sauve son avenir, que je le rende à lui-même en arrachant de son cœur l’amour qui le remplit. Oh ! ce renoncement suprême, qui m’indiquera le moyen de l’accomplir ?

Quelques heures plus tard.

Je n’ai pas quitté ma chambre, j’ai fait dire que j’étais malade. Il m’aurait été impossible de revoir Renée. Cette nuit, nous avons échangé, je le sens, notre dernier regard.

La journée s’avance, Robert doit être arrivé. O mon bien-aimé, quel retour je vous prépare !... Ma pensée, écrasée par la nécessité qui la brise, essaie vainement de s’éclairer et de s’affermir. Les ténèbres s’épaississent et je sens l’égarement s’emparer de moi...

Mais quel est ce bruit que j’entends ? Des pas furtifs résonnent dans le corridor ; ils s’arrêtent devant ma chambre, une main se pose sur la clef... La porte est verrouillée et ne s’ouvre pas. Il se fait un moment de silence, puis une voix très basse appelle :

— Thérèse !

Grand Dieu ! c’est Robert !

Je me cramponne des deux mains à la table qui est devant moi, afin de résister à la redoutable tentation qui se présente et à laquelle je ne m’étais pas préparée.

— Thérèse, continue la voix, ouvrez, j’ai à vous parler.

Mais j’enfonce mon mouchoir dans ma bouche, afin d’étouffer le cri d’amour et de douleur qui voudrait s’en échapper ; je cache ma tête entre mes bras pour empêcher les sons d’arriver jusqu’à moi.

— Thérèse, êtes-vous endormie, que vous ne répondez pas ?

Je reste muette, un instant se passe. Les pas s’éloignent et peu à peu cessent.

Alors un regret intolérable me prend. Cette voix adorée que j’ai refusé d’écouter ne frappera plus jamais mon oreille, c’est la dernière fois que je l’ai entendue prononcer mon nom !... Je me traîne jusqu’à la porte, je l’ouvre, et, posant ma main où il a posé la sienne, suivant des yeux l’espace qu’il a parcouru, j’essaye de ressaisir quelque chose de lui.

Vers le soir.

Il est tard déjà, les heures s’écoulent, et je n’ai pris aucune résolution, nulle inspiration ne m’est venue... Une seule issue s’est présentée à mon esprit, mais si horrible, que j’ai reculé et que mon courage a failli devant cette dégradation... Je me débats contre cette pensée, je la repousse, elle revient toujours et s’impose à moi comme une atroce nécessité.

Pour sauver Robert, faut-il donc m’avilir et tomber si bas qu’aucune miséricorde ne m’atteigne jamais ?

Il semble que je ne puisse fuir le mal que par le mal et que même, en voulant le réparer, je ne trouve d’autre voie à suivre que celle du péché. Est-ce que mon esprit aveuglé et perverti ne sait plus discerner le droit chemin ? ou serait-il vrai que Dieu ferme la porte du repentir et la possibilité du retour à ceux qui l’ont audacieusement bravé ?... Dans cet effarement de mon âme, des lueurs se font, et je comprends que, pour accomplir noblement un sacrifice, il faut en être digne et que Dieu vous y aide.

Pour toi, infortunée Thérèse, il n’y a de possible qu’un sacrifice : la honte. M. de Belmonte est là, il t’a offert son amour, il attend ; tu n’as qu’à laisser tomber ta main dans la sienne... Et alors, sous le coup d’un pareil outrage, d’une aussi mortelle injure, l’amour succombera dans le cœur de Robert ; j’en serai honteusement chassée ; cette âme orgueilleuse ne se pardonnera pas de m’avoir aimée, et mon souvenir, proscrit et détesté, ne viendra ni attrister ni affaiblir sa vie. Il ne cherchera point à me poursuivre, à deviner, à comprendre... Mon avilissement le terrassera.

Non cependant ! un aussi effroyable sacrifice ne saurait m’être demandé ; je ne puis m’y soumettre, toutes mes pudeurs se révoltent... O mon Dieu, ne m’abandonnez pas dans cette agonie de ma pensée ! N’y a-t-il pas quelque torture ignorée, quelque supplice innomé que vous puissiez m’infliger comme expiation ? Rien ne me semblerait trop dur, trop cruel, rien, excepté cette honte. Mais c’est en vain que j’interroge le ciel, aucune voix ne me répond, en vain que j’implore sa pitié ; il demeure implacable. Quel secours puis-je attendre de ce Dieu que je n’ai pas reconnu ? Il a détourné sa face de moi, et il m’a abandonnée dans sa colère...

Cette immolation dépasse les forces humaines. La mienne succombe. Je préfère manquer à ma parole, devenir criminelle et le perdre avec moi... D’ailleurs, rien ne presse : je puis essayer d’abord de convaincre Robert, de fuir seule... Ah ! malheureuse ! ne sais-tu pas qu’entre toi et lui il faut l’irréparable ?... Eh quoi ! je marchande mes douleurs et mes humiliations, comme si après l’indicible souffrance de l’avoir perdu, quelque autre infortune pouvait m’atteindre encore ! Je n’existe plus. Le salut de Robert doit être mon dernier orgueil et ma dernière vertu. Quel que soit le prix que j’y mette, il ne sera jamais trop cher pour mon amour.

Et vous, Renée, dont la pureté se voilera blessée en face du dénoûment qui se prépare, avant de me condamner, arrêtez-vous, réfléchissez et ne le faites que si, dans votre conscience d’honnête femme, vous savez trouver à cette lamentable situation une autre issue que l’horrible expédient qui s’impose à moi. Ah ! Renée, si vous pouviez mesurer la profondeur de l’amour qu’il me porte, vous comprendriez que ma dégradation seule peut le sauver.

Et maintenant, mon Dieu, vous que j’ai si peu et si mal prié, anéantissez-moi promptement dans votre miséricorde, mais auparavant laissez-moi la force d’accomplir cette suprême expiation.

Minuit.

La nuit était étouffante et obscure, pas un souffle d’air ne faisait trembler les feuilles, la terrasse était vide. Dans une des allées latérales de la grande avenue, le marquis se promenait lentement et l’on voyait son ombre se montrer par intervalles, pour disparaître de nouveau. C’était le moment ou jamais.

Arrachant une mantille de ma malle ouverte, je m’en couvris hâtivement la tête et les épaules. Une glace me renvoya mon image : mon visage hâve, mes yeux désespérés !... Quelle figure pour une entrevue d’amour !... Un éclat de rire strident m’échappa. C’était un rire d’insensée. J’eus peur ; il fallait agir avant que ma tête se perdît. Je me précipitai vers la porte et traversai rapidement le corridor sombre. Arrivée à l’escalier, les lampes qui l’éclairaient m’éblouirent ; une lueur de raison me revint. Surtout je ne devais être ni vue ni rencontrée. Je me penchai sur la rampe. Personne, il n’y avait personne... Je prêtai l’oreille : aucun son ne se faisait entendre. Alors, ramenant mon voile sur mon visage, je me glissai le long des degrés, dominée d’une seule crainte, celle de devenir folle avant d’avoir assuré le salut de Robert. Évitant le grand vestibule, je tournai à gauche sur la galerie extérieure, au fond de laquelle se trouve une petite porte donnant sur le parc. Je l’ouvris et, me dissimulant derrière les massifs, je parvins jusqu’à l’allée que suivait M. de Belmonte. Une charmille seule nous séparait encore. Avant de franchir ce dernier rempart, je m’arrêtai...

Mon cœur battait à se rompre, je ne voyais plus... Mes yeux se fermèrent, j’eus alors comme une vision de ma vie entière ; il me revint des impressions d’enfance, des souvenirs lointains, puis j’entendis la voix de Robert me disant : — Thérèse, je vous aime comme un insensé ! Thérèse, jurez-moi que, quoi qu’il arrive, vous ne me quitterez jamais. — Et il me semblait voir son visage fier et tendre se pencher vers le mien... Je voyais, j’entendais toutes ces choses, et là, derrière ce faible obstacle, il y avait un homme que je haïssais, et à cet homme j’allais remettre plus que ma vie.

Haletante, j’écoutais son pas lent, mesuré, insouciant... Il se mit à fredonner le refrain d’une opérette en vogue. Je fis un pas et, écartant le feuillage, je me montrai à ses yeux. Il poussa une exclamation de joyeuse surprise et, venant à moi, s’informa de ma santé, m’assurant des inquiétudes qu’elle lui avait causées. Je ne pouvais répondre, je me sentais mourir. L’obscurité était profonde, il marchait près de moi. Tout d’un coup il me dit :

— Quand partez-vous ?

— Cette nuit.

Quelque chose de ma voix le frappa ; il se baissa brusquement pour me regarder, mais le voile qui couvrait mes traits l’empêcha de les discerner.

— Seule ? demanda-t-il avec anxiété.

Nous étions arrivés à une éclaircie, et la façade du château nous apparut. Soudain il me sembla voir l’ombre de Robert passer derrière les vitres de l’atelier.

Un banc était près de moi ; défaillante, je m’y laissai tomber. Le marquis attendait une réponse. Rejetant en arrière le voile qui cachait mes yeux :

— Cela dépend, murmurai-je.

Ses regards ardents plongèrent dans les miens. — Le dégoût me montait au cœur ; je sentais que, si je ne prononçais pas le mot fatal, si je tardais d’un instant, il ne serait jamais prononcé. Je m’étais relevée.

— Où irez-vous ? me demanda M. de Belmonte.

Je voulus parler, ma voix se brisa. Il répéta sa question. Alors, appelant à mon aide toutes les forces concentrées de mon amour et de mon désespoir :

— Où vous voudrez, répondis-je.

....... ......... ....
....... ......... ....

Je suis rentrée dans ma chambre, j’ai fermé mes malles, brûlé mes papiers et je n’ai gardé que ce cahier où j’ai écrit heure par heure mes angoisses. J’attends le lever du jour pour partir. A la petite porte du parc, je dois trouver M. de Belmonte.

Plus avant dans la nuit.

Les heures se traînent lourdes et lentes. Cette nuit ne prendra-t-elle jamais fin ?

La fenêtre est ouverte ; je regarde autour de moi ce parc, ces montagnes que je ne reverrai plus... La violence de ma douleur est comme épuisée, une résignation farouche m’a envahie. Toute révolte a cessé. La fatalité héréditaire qui pèse sur ma vie depuis l’heure de ma naissance a accompli son œuvre : d’échelon en échelon, elle m’a conduite jusqu’aux irréparables paroles que je viens de prononcer. — Demain Robert apprendra mon opprobre et le lamentable sort que j’ai choisi.

Je ne le verrai plus,... et il y a peu de jours encore, nous faisions des rêves de bonheur ;... il me disait : « Rien ne peut nous séparer que la mort ! » Robert, vous n’aviez pas pensé à la honte... — Mais je ne veux pas revenir sur ces scènes passées. Toutefois, avant de quitter cette demeure où je ne reviendrai jamais, je désire revoir ces lieux témoins de tant d’amour : la bibliothèque, où nous avons travaillé ensemble ; l’atelier, où il m’a dit qu’il m’aimait...

3 heures du matin, 10 juin.

J’ai poussé la porte de l’atelier et je suis entrée. Le jour naissant éclairait à peine cette vaste salle, qui restait plongée presque tout entière dans une ombre profonde.

C’était là que son amour m’avait été révélé et que cette éclatante lumière avait pénétré mon âme. Maintenant tout était nuit et silence... Un frisson me saisit ; je tremblais de froid et mes dents claquaient.

Mon buste était là dans l’embrasure de la fenêtre ; combien y restera-t-il encore ?

Les portières qui séparaient l’atelier de la seconde pièce étaient baissées. Les soulevant de la main, je plongeai mes yeux à l’intérieur. Une lampe mourante y versait une faible clarté. Près de la table où elle était posée, Robert était assis, il dormait, la tête appuyée contre le dossier du fauteuil. Des lettres cachetées étaient devant lui, des papiers déchirés l’entouraient. Évidemment le sommeil l’avait surpris dans cette veillée de travail trop prolongée.

A cette vue inattendue, tout mon calme m’abandonna ; je tombai à genoux sur le seuil de cette porte que je n’osais plus franchir, et je tendis mes bras vers lui.

— Robert !

Son nom passa comme un souffle à travers mes lèvres. Il ne l’entendit point. Un sourire heureux flottait sur sa bouche, il rêvait de moi, de moi malheureuse, dont la main allait lui porter un coup si cruel !...

Ce sourire me fit mal, et la pensée du réveil que je préparais à son amour me remplit soudain le cœur d’une immense pitié. Pour lui épargner la plus légère douleur j’aurais donné ma vie, et la destinée me forçait à payer sa confiance du plus outrageant abandon...

Il allait me maudire ! lui, mon seul bien et mon unique amour ! et, inexprimable douleur, il allait douter de moi ! Le présent jetterait son ombre sur le passé, et le souvenir de notre bonheur, criminel peut-être, mais cependant pur encore, en demeurerait éternellement souillé.

Et il dormait toujours, sans se douter qu’à deux pas de lui, la femme qu’il aimait sentait son âme se briser dans le suprême adieu qu’elle lui envoyait.

Mes yeux ne le quittaient pas. Ce triste bonheur inespéré, je voulais le savourer dans son intensité. Soudain Robert fit un léger mouvement. S’il allait se réveiller, me voir, me reprendre à lui ?... Devant le délire de joie coupable que me causa cette pensée, je reculai honteuse, effrayée...

Cette tentation fut épargnée à ma faiblesse. Le sommeil de Robert redevint calme et profond. Alors, retenant mon souffle, je me traînai sur mes genoux jusqu’à lui, et mes lèvres, qu’aucune autre bouche que la sienne n’avait jamais touchées, murmurèrent les dernières paroles d’amour qu’elles auront prononcées sur la terre. Puis, concentrant mon âme dans un regard qu’il ne vit pas, je m’éloignai en la lui laissant...

Et maintenant, Robert, je pars. Adieu ! pardon ! Un jour viendra peut-être, dans cet au-delà mystérieux dont on nous parle, où vous saurez que, si j’ai péché contre vous, c’était par excès d’amour.

LA COMTESSE RENÉE DE HAUTEVILLE
A MADAME DE FAVERGES

Un an après, 20 juin 1880.

Voici une année tout entière écoulée depuis la fuite déplorable de Thérèse. Vous me demandez dans votre dernière lettre quel changement cette année a apporté dans notre situation. Aucun.

Robert a survécu... Moi je vis ! C’est tout ce que je puis vous répondre.

Quelle est donc cette volonté redoutable qui, en rapprochant pour un jour des existences jusque-là étrangères les unes aux autres, a permis que de ce rapprochement naquissent d’irréparables malheurs ? Quelle est cette main inflexible qui a frappé indistinctement les innocents et les coupables ? Qu’avais-je donc fait à Dieu ?

Tandis que je vous écris, mes yeux se sont levés par hasard sur le petit miroir qui est toujours sur ma table et qui me vient de ma mère... Eh quoi ! c’est là cette femme qui, il y a un an, redoutait dans sa vie le pli d’une feuille de rose !... Cette femme ressemble à toutes les jeunes femmes, son visage n’a pas encore de rides, sa bouche a toujours une tendance au sourire, et ses yeux ne portent point la trace des larmes de son âme... Mais ses rêves sont finis, et dans cette cruelle réalité qui l’a mortellement blessée, elle a enfin acquis cette résignation des choses humaines qui manquait à l’équilibre de son ignorante jeunesse...

Et Robert lui aussi vit... Enfermé dans son atelier pendant les longues heures des lentes journées, il sort de là muet et sombre, se renfermant dans cette insondable impassibilité qui ne l’abandonne jamais... Le soir, je demeure auprès de lui, nous parlons de choses indifférentes, et tout sujet me semble bon. — Mais lorsque par hasard nos regards se rencontrent, effrayés de leur commune profondeur et de l’intensité des pensées qui s’y reflètent, ils s’abaissent et ne se relèvent plus...

Je rentre alors dans ma chambre, et si quelques heures après j’ouvre ma fenêtre, j’aperçois sur un massif le reflet d’une clarté qui sort de la chambre voisine, et qui ne s’éteindra qu’aux lueurs du matin.

C’est Robert.

Souvent aussi, par ces chaudes nuits d’été, je vois s’élever de la prairie humide une flamme blanche qui, rasant le sol, forme des ronds capricieux. Tantôt elle disparaît derrière les arbres, tantôt elle apparaît plus brillante, revenant sur son chemin par bonds, comme le vol d’un oiseau de nuit... Une bouffée de vent apporte jusqu’à moi l’odeur pénétrante du marais. Sous l’action de la brise, la lueur court plus vite, sans repos et sans but : c’est un feu follet.

Alors je pense à cette âme errante qui se meut, comme cette lueur agitée, dans le triste horizon de sa faute, sans repos et sans trêve, cherchant sa voie perdue et désirant l’oubli... O pauvre âme folle ! ô pauvre cœur aveugle ! quel désordre a fait en vous la passion !

Où est-elle ? Nul ne le sait, on a perdu toute trace... — M. de Belmonte vit seul à Paris, et une gravité qui semble mélangée de remords a, paraît-il, remplacé l’insouciance et la légèreté d’autrefois.

Comme cette flamme égarée qui va tout à l’heure s’éteindre, consumée par elle-même, sa passion l’a-t-elle brisée ? S’est-elle donné la mort ?

Le feu follet court, court comme un être en détresse... Mais je veux arriver à cette haute vertu du pardon. Va, que ton âme soit en repos. Moi seule, j’ai compris ton douloureux sacrifice... Tu as su aimer... Je te pardonne, pauvre Thérèse ! . . . .

FIN

3047-81. — Corbeil. Typ. et stér. Crété.

TABLE DES MATIÈRES

  Pages.
C.., 28 octobre 1878. 1
Château de Hauteville. 6
15 novembre. 11
Minuit. 15
20 novembre. 19
1er décembre. 25
15 décembre. 31
Jour de Noël. 33
30 décembre. 35
5 janvier 1879. 39
15 janvier. 42
1er mai. 46
5 mai. 52
11 mai. 55
17 mai. 60
20 mai. 64
21 mai. 66
23 mai. 72
Le soir du même jour. 74
24 mai. 77
27 mai. 83
28 mai. 86
1er juin, dans la nuit. 91
2 juin. 99
3 juin. 102
4 juin. 106
5 juin. 109
Le soir du même jour. 113
6 juin. 116
7 juin. 118
8 juin. 122
Dans la nuit. 124
Le matin du 9 juin. 136
Quelques heures plus tard. 139
Vers le soir. 142
Minuit. 147
Plus avant dans la nuit. 152
3 heures du matin, 10 juin. 154
LA COMTESSE RENÉE DE HAUTEVILLE A MADAME DE FAVERGES — Un an après, 20 juin 1880. 158