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Fables de La Fontaine

Chapter 124: LE CHARLATAN.
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About This Book

The collection gathers short narrative poems that retell traditional animal fables and moral anecdotes in lively, often ironic verse. Each piece stages animals or everyday figures to satirize human follies, expose moral lessons, and reflect on prudence, vanity, justice, and power. Verses balance lightness and instruction, using brevity, wit, and vivid imagery to make ethical points accessible. Some prefatory remarks frame the tales as suitable instruction for young rulers and emphasize the mix of entertainment and civic education. Together the fables vary in tone from playful to pointed, moving between gentle admonition and sharp social critique.

XIX

LE CHARLATAN.

Le monde n’a jamais manqué de charlatans:
Cette science, de tout temps,
Fut en professeurs très-fertile.
Tantôt l’un en théâtre affronte l’Achéron,
Et l’autre affiche par la ville
Qu’il est un passe-Cicéron.
Un des derniers se vantoit d’être
En éloquence si grand maître,
Qu’il rendroit disert un badaud,
Un manant, un rustre, un lourdaud;
Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne:
Que l’on m’amène un âne, un âne renforcé,
Je le rendrai maître passé,
Et veux qu’il porte la soutane.
Le prince sut la chose; il manda le rhéteur.
J’ai, dit-il, en mon écurie
Un fort beau roussin d’Arcadie;
J’en voudrois faire un orateur.
Sire, vous pouvez tout, reprit d’abord notre homme.
On lui donna certaine somme.
Il devoit au bout de dix ans
Mettre son âne sur les bancs;
Sinon il consentoit d’être en place publique
Guindé la hart au col, étranglé court et net,
Ayant au dos sa rhétorique,
Et les oreilles d’un baudet.
Quelqu’un des courtisans lui dit qu’à la potence
Il vouloit l’aller voir, et que, pour un pendu,
Il auroit bonne grâce et beaucoup de prestance:
Surtout qu’il se souvînt de faire à l’assistance
Un discours où son art fût au long étendu;
Un discours pathétique, et dont le formulaire
Servît à certains Cicérons
Vulgairement nommés larrons.
L’autre reprit: Avant l’affaire,
Le roi, l’âne, ou moi, nous mourrons.
Il avoit raison. C’est folie
De compter sur dix ans de vie.
Soyons bien buvants, bien mangeants,
Nous devons à la mort de trois l’un en dix ans.