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Fables de La Fontaine

Chapter 143: L’INGRATITUDE ET L’INJUSTICE DES HOMMES ENVERS LA FORTUNE.
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About This Book

The collection gathers short narrative poems that retell traditional animal fables and moral anecdotes in lively, often ironic verse. Each piece stages animals or everyday figures to satirize human follies, expose moral lessons, and reflect on prudence, vanity, justice, and power. Verses balance lightness and instruction, using brevity, wit, and vivid imagery to make ethical points accessible. Some prefatory remarks frame the tales as suitable instruction for young rulers and emphasize the mix of entertainment and civic education. Together the fables vary in tone from playful to pointed, moving between gentle admonition and sharp social critique.

XIV

L’INGRATITUDE ET L’INJUSTICE DES HOMMES ENVERS LA FORTUNE.

Un trafiquant sur mer, par bonheur, s’enrichit.
Il triompha des vents pendant plus d’un voyage:
Gouffre, banc, ni rocher, n’exigea de péage
D’aucun de ses ballots; le Sort l’en affranchit.
Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune
Recueillirent leurs droits, tandis que la Fortune
Prenoit soin d’amener son marchand à bon port:
Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle.
Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle,
Ce qu’il voulut, sa porcelaine encor;
Le luxe et la folie enflèrent son trésor;
Bref, il plut dans son escarcelle.
On ne parlait chez lui que par doubles ducats;
Et mon homme d’avoir chiens, chevaux et carrosses;
Ses jours de jeûne étoient des noces.
Un sien ami, voyant ces somptueux repas,
Lui dit: Et d’où vient donc un si bon ordinaire?—
Et d’où me viendroit-il que de mon savoir-faire?
Je n’en dois rien qu’à moi, qu’à mes soins, qu’au talent
De risquer à propos, et bien placer l’argent.
Le profit lui semblant une fort douce chose,
Il risqua de nouveau le gain qu’il avoit fait;
Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.
Son imprudence en fut la cause:
Un vaisseau mal frété périt au premier vent;
Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,
Fut enlevé par les corsaires;
Un troisième au port arrivant,
Rien n’eut cours ni débit: le luxe et la folie
N’étoient plus tels qu’auparavant.
Enfin ses facteurs le trompant,
Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,
Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,
Il devint pauvre tout d’un coup.
Son ami, le voyant en mauvais équipage,
Lui dit: D’où vient cela?—De la Fortune, hélas!—
Consolez-vous, dit l’autre: et s’il ne lui plaît pas
Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage.
Je ne sais s’il crut ce conseil;
Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,
Son bonheur à son industrie;
Et si de quelque échec notre faute est suivie,
Nous disons injures au Sort.
Chose n’est ici plus commune.
Le bien, nous le faisons; le mal, c’est la Fortune:
On a toujours raison, le Destin toujours tort.