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Fables de La Fontaine

Chapter 149: LE SAVETIER ET LE FINANCIER.
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About This Book

The collection gathers short narrative poems that retell traditional animal fables and moral anecdotes in lively, often ironic verse. Each piece stages animals or everyday figures to satirize human follies, expose moral lessons, and reflect on prudence, vanity, justice, and power. Verses balance lightness and instruction, using brevity, wit, and vivid imagery to make ethical points accessible. Some prefatory remarks frame the tales as suitable instruction for young rulers and emphasize the mix of entertainment and civic education. Together the fables vary in tone from playful to pointed, moving between gentle admonition and sharp social critique.

II

LE SAVETIER ET LE FINANCIER.

Un savetier chantoit du matin jusqu’au soir;
C’étoit merveille de le voir,
Merveille de l’ouïr; il faisoit des passages,
Plus content qu’aucun des sept sages.
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or,
Chantoit peu, dormoit moins encor;
C’étoit un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeilloit,
Le savetier alors en chantant l’éveilloit;
Et le financier se plaignoit
Que les soins de la Providence
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir
Le chanteur, et lui dit: Or çà, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an?—Par an! ma foi, Monsieur,
Dit avec un ton de rieur
Le gaillard savetier, ce n’est point ma manière
De compter de la sorte; et je n’entasse guère
Un jour sur l’autre: il suffit qu’à la fin
J’attrape le bout de l’année;
Chaque jour amène son pain.—
Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi, par journée?—
Tantôt plus, tantôt moins; le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seroient assez honnêtes),
Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours
Qu’il faut chômer; on nous ruine en fêtes:
L’une fait tort à l’autre; et monsieur le curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Le financier, riant de sa naïveté,
Lui dit: Je veux vous mettre aujourd’hui sur le trône.
Prenez ces cent écus; gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin.
Le savetier crut voir tout l’argent que la terre
Avoit, depuis plus de cent ans,
Produit pour l’usage des gens.
Il retourne chez lui: dans sa cave il enserre
L’argent, et sa joie à la fois.
Plus de chant: il perdit la voix
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis;
Il eut pour hôtes les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avoit l’œil au guet; et la nuit,
Si quelque chat faisoit du bruit,
Le chat prenoit l’argent. A la fin le pauvre homme
S’en courut chez celui qu’il ne réveilloit plus:
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus.