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Fables de La Fontaine

Chapter 161: LES OBSÈQUES DE LA LIONNE.
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About This Book

The collection gathers short narrative poems that retell traditional animal fables and moral anecdotes in lively, often ironic verse. Each piece stages animals or everyday figures to satirize human follies, expose moral lessons, and reflect on prudence, vanity, justice, and power. Verses balance lightness and instruction, using brevity, wit, and vivid imagery to make ethical points accessible. Some prefatory remarks frame the tales as suitable instruction for young rulers and emphasize the mix of entertainment and civic education. Together the fables vary in tone from playful to pointed, moving between gentle admonition and sharp social critique.

XIV

LES OBSÈQUES DE LA LIONNE.

La femme du lion mourut;
Aussitôt chacun accourut
Pour s’acquitter envers le prince
De certains compliments de consolation,
Qui sont surcroît d’affliction.
Il fit avertir sa province
Que les obsèques se feroient
Un tel jour, en tel lieu; ses prévôts y seroient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s’y trouva.
Le prince aux cris s’abandonna,
Et tout son antre en résonna:
Les lions n’ont point d’autre temple.
On entendit, à son exemple,
Rugir en leur patois messieurs les courtisans.
Je définis la cour un pays où les gens,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être,
Tâchent au moins de le paroître.
Peuple caméléon, peuple singe du maître;
On diroit qu’un esprit anime mille corps:
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire,
Le cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire?
Cette mort le vengeoit: la reine avoit jadis
Étranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,
Et soutint qu’il l’avoit vu rire.
La colère du roi, comme dit Salomon,
Est terrible, surtout celle du roi lion;
Mais ce cerf n’avoit pas accoutumé de lire.
Le monarque lui dit: Chétif hôte des bois,
Tu ris! tu ne suis pas ces gémissantes voix!
Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles! Venez, loups,
Vengez la reine, immolez tous
Ce traître à ses augustes mânes.
Le cerf reprit alors: Sire, le temps des pleurs
Est passé; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,
Tout près d’ici m’est apparue,
Et je l’ai d’abord reconnue.
Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi,
Quand je vais chez les dieux, ne t’oblige à des larmes.
Aux champs élysiens j’ai goûté mille charmes,
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
Laisse agir quelque temps le désespoir du roi:
J’y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose,
Qu’on se mit à crier: Miracle! Apothéose!
Le cerf eut un présent, bien loin d’être puni.
Amusez les rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges:
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
Ils goberont l’appât; vous serez leur ami.