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Fables de La Fontaine

Chapter 165: LE BASSA ET LE MARCHAND.
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About This Book

The collection gathers short narrative poems that retell traditional animal fables and moral anecdotes in lively, often ironic verse. Each piece stages animals or everyday figures to satirize human follies, expose moral lessons, and reflect on prudence, vanity, justice, and power. Verses balance lightness and instruction, using brevity, wit, and vivid imagery to make ethical points accessible. Some prefatory remarks frame the tales as suitable instruction for young rulers and emphasize the mix of entertainment and civic education. Together the fables vary in tone from playful to pointed, moving between gentle admonition and sharp social critique.

XVIII

LE BASSA ET LE MARCHAND.

Un marchand grec en certaine contrée
Faisoit trafic. Un bassa l’appuyoit;
De quoi le Grec en bassa le payoit,
Non en marchand: tant c’est chère denrée
Qu’un protecteur! Celui-ci coûtoit tant,
Que notre Grec s’alloit partout plaignant.
Trois autres Turcs d’un rang moindre en puissance,
Lui vont offrir leur support en commun.
Eux trois vouloient moins de reconnoissance
Qu’à ce marchand il n’en coûtoit pour un.
Le Grec écoute; avec eux il s’engage;
Et le bassa du tout est averti;
Même on lui dit qu’il jouera, s’il est sage,
A ces gens-là quelque méchant parti,
Les prévenant, les chargeant d’un message
Pour Mahomet, droit en son paradis,
Et sans tarder; sinon ces gens unis
Le préviendront, bien certains qu’à la ronde
Il a des gens tout prêts pour le venger:
Quelque poison l’enverra protéger
Les trafiquants qui sont en l’autre monde.
Sur cet avis le Turc se comporta
Comme Alexandre, et, plein de confiance,
Chez le marchand tout droit il s’en alla,
Se mit à table. On vit tant d’assurance
En ses discours et dans tout son maintien,
Qu’on ne crut point qu’il se doutât de rien.
Ami, dit-il, je sais que tu me quittes;
Même l’on veut que j’en craigne les suites;
Mais je te crois un trop homme de bien:
Tu n’as point l’air d’un donneur de breuvage.
Je n’en dis pas là-dessus davantage.
Quant à ces gens qui pensent t’appuyer,
Écoute-moi; sans tant de dialogue
Et de raisons qui pourroient t’ennuyer,
Je ne te veux conter qu’un apologue.
Il étoit un berger, son chien et son troupeau.
Quelqu’un lui demanda ce qu’il prétendoit faire
D’un dogue de qui l’ordinaire
Étoit un pain entier. Il falloit bien et beau
Donner cet animal au seigneur du village.
Lui, berger, pour plus de ménage,
Auroit deux ou trois mâtinaux,
Qui, lui dépensant moins, veilleroient aux troupeaux
Bien mieux que cette bête seule.
Il mangeoit plus que trois; mais on ne disoit pas
Qu’il avoit aussi triple gueule
Quand les loups livroient des combats.
Le berger s’en défait; il prend trois chiens de taille
A lui dépenser moins, mais à fuir la bataille.
Le troupeau s’en sentit; et tu te sentiras
Du choix de semblable canaille.
Si tu fais bien, tu reviendras à moi.
Le Grec le crut.
Ceci montre aux provinces
Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi
S’abandonner à quelque puissant roi
Que s’appuyer sur plusieurs petits princes.