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Fables de La Fontaine

Chapter 172: LES DEUX CHIENS ET L’ANE MORT.
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About This Book

The collection gathers short narrative poems that retell traditional animal fables and moral anecdotes in lively, often ironic verse. Each piece stages animals or everyday figures to satirize human follies, expose moral lessons, and reflect on prudence, vanity, justice, and power. Verses balance lightness and instruction, using brevity, wit, and vivid imagery to make ethical points accessible. Some prefatory remarks frame the tales as suitable instruction for young rulers and emphasize the mix of entertainment and civic education. Together the fables vary in tone from playful to pointed, moving between gentle admonition and sharp social critique.

XXV

LES DEUX CHIENS ET L’ANE MORT.

Les vertus devroient être sœurs,
Ainsi que les vices sont frères.
Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos cœurs,
Tous viennent à la file, il ne s’en manque guères:
J’entends de ceux qui, n’étant pas contraires,
Peuvent loger sous même toit.
A l’égard des vertus, rarement on les voit
Toutes en un sujet éminemment placées
Se tenir par la main sans être dispersées.
L’un est vaillant, mais prompt; l’autre est prudent, mais froid.
Parmi les animaux, le chien se pique d’être
Soigneux et fidèle à son maître;
Mais il est sot, il est gourmand.
Témoin ces deux mâtins qui, dans l’éloignement,
Virent un âne mort qui flottoit sur les ondes.
Le vent de plus en plus l’éloignoit de nos chiens.
Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens:
Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes:
J’y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf? un cheval?
Eh! qu’importe quel animal?
Dit l’un de ces mâtins; voilà toujours curée.
Le point est de l’avoir: car le trajet est grand;
Et de plus il nous faut nager contre le vent.
Buvons toute cette eau; notre gorge altérée
En viendra bien à bout: ce corps demeurera
Bientôt à sec; et ce sera
Provision pour la semaine.
Voilà mes chiens à boire: ils perdirent l’haleine,
Et puis la vie; ils firent tant
Qu’on les vit crever à l’instant.
L’homme est ainsi bâti: quand un sujet l’enflamme,
L’impossibilité disparoît à son âme.
Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas,
S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire!
Si j’arrondissois mes États!
Si je pouvois remplir mes coffres de ducats!
Si j’apprenois l’hébreu, les sciences, l’histoire!
Tout cela, c’est la mer à boire;
Mais rien à l’homme ne suffit.
Pour fournir aux projets que forme un seul esprit,
Il faudroit quatre corps; encor, loin d’y suffire,
A mi-chemin je crois que tous demeureroient:
Quatre Mathusalem bout à bout ne pourroient
Mettre à fin ce qu’un seul désire.