WeRead Powered by ReaderPub
Fables de La Fontaine cover

Fables de La Fontaine

Chapter 181: LA SOURIS MÉTAMORPHOSÉE EN FILLE.
Open in WeRead

About This Book

The collection gathers short narrative poems that retell traditional animal fables and moral anecdotes in lively, often ironic verse. Each piece stages animals or everyday figures to satirize human follies, expose moral lessons, and reflect on prudence, vanity, justice, and power. Verses balance lightness and instruction, using brevity, wit, and vivid imagery to make ethical points accessible. Some prefatory remarks frame the tales as suitable instruction for young rulers and emphasize the mix of entertainment and civic education. Together the fables vary in tone from playful to pointed, moving between gentle admonition and sharp social critique.

VII

LA SOURIS MÉTAMORPHOSÉE EN FILLE.

Une souris tomba du bec d’un chat-huant:
Je ne l’eusse pas ramassée;
Mais un bramin le fit: je le crois aisément;
Chaque pays a sa pensée.
La souris étoit fort froissée.
De cette sorte de prochain
Nous nous soucions peu; mais le peuple bramin
Le traite en frère. Ils ont en tête
Que notre âme, au sortir d’un roi,
Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête
Qu’il plaît au Sort: c’est là l’un des points de leur loi.
Pythagore chez eux a puisé ce mystère.
Sur un tel fondement, le bramin crut bien faire
De prier un sorcier qu’il logeât la souris
Dans un corps qu’elle eût eu pour hôte au temps jadis.
Le sorcier en fit une fille
De l’âge de quinze ans, et telle et si gentille,
Que le fils de Priam pour elle auroit tenté
Plus encore qu’il ne fit pour la grecque beauté.
Le bramin fut surpris de chose si nouvelle.
Il dit à cet objet si doux:
Vous n’avez qu’à choisir; car chacun est jaloux
De l’honneur d’être votre époux.
En ce cas je donne, dit-elle,
Ma voix au plus puissant de tous.
Soleil, s’écrie alors le bramin à genoux,
C’est toi qui seras notre gendre.
Non, dit-il, ce nuage épais
Est plus puissant que moi, puisqu’il cache mes traits:
Je vous conseille de le prendre.
Hé bien! dit le bramin au nuage volant,
Es-tu né pour ma fille?—Hélas! non; car le vent
Me chasse à son plaisir de contrée en contrée:
Je n’entreprendrai point sur les droits de Borée.
Le bramin fâché s’écria:
O vent donc, puisque vent y a,
Viens dans les bras de notre belle!
Il accouroit; un mont en chemin l’arrêta.
L’éteuf[63] passant à celui-là,
Il le renvoie, et dit: J’aurois une querelle
Avec le rat; et l’offenser
Ce seroit être fou, lui qui peut me percer.
Au mot de rat, la demoiselle
Ouvrit l’oreille: il fut l’époux.
Un rat! un rat! c’est de ces coups
Qu’amour fait; témoin telle et telle.
Mais ceci soit dit entre nous.
On tient toujours du lieu dont on vient. Cette fable
Prouve assez bien ce point; mais, à la voir de près,
Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits:
Car quel époux n’est point au Soleil préférable,
En s’y prenant ainsi? Dirai-je qu’un géant
Est moins fort qu’une puce? Elle le mord pourtant.
Le rat devoit aussi renvoyer, pour bien faire,
La belle au chat, le chat au chien,
Le chien au loup. Par le moyen
De cet argument circulaire,
Pilpay jusqu’au Soleil eût enfin remonté;
Le Soleil eût joui de la jeune beauté.
Revenons, s’il se peut, à la métempsychose:
Le sorcier du bramin fit sans doute une chose
Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté.
Je prends droit là-dessus contre le bramin même;
Car il faut, selon son système,
Que l’homme, la souris, le ver, enfin chacun
Aille puiser son âme en un trésor commun:
Toutes sont donc de même trempe,
Mais, agissant diversement
Selon l’organe seulement,
L’une s’élève, et l’autre rampe.
D’où vient donc que ce corps si bien organisé
Ne put obliger son hôtesse
De s’unir au Soleil? Un rat eut sa tendresse.
Tout débattu, tout bien pesé,
Les âmes des souris et les âmes des belles
Sont très-différentes entre elles.
Il en faut revenir toujours à son destin,
C’est-à-dire à la loi par le Ciel établie:
Parlez au diable, employez la magie,
Vous ne détournerez nul être de sa fin.