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Fables de La Fontaine

Chapter 212: LE FERMIER, LE CHIEN ET LE RENARD.
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About This Book

The collection gathers short narrative poems that retell traditional animal fables and moral anecdotes in lively, often ironic verse. Each piece stages animals or everyday figures to satirize human follies, expose moral lessons, and reflect on prudence, vanity, justice, and power. Verses balance lightness and instruction, using brevity, wit, and vivid imagery to make ethical points accessible. Some prefatory remarks frame the tales as suitable instruction for young rulers and emphasize the mix of entertainment and civic education. Together the fables vary in tone from playful to pointed, moving between gentle admonition and sharp social critique.

III

LE FERMIER, LE CHIEN ET LE RENARD.

Le loup et le renard sont d’étranges voisins:
Je ne bâtirai point autour de leur demeure.
Ce dernier guettoit à toute heure
Les poules d’un fermier; et, quoique des plus fins,
Il n’avoit pu donner d’atteinte à la volaille.
D’une part l’appétit, de l’autre le danger,
N’étoient pas au compère un embarras léger.
Hé quoi! dit-il, cette canaille
Se moque impunément de moi!
Je vais, je viens, je me travaille,
J’imagine cent tours; le rustre, en paix chez soi,
Vous fait argent de tout, convertit en monnoie
Ses chapons, sa poulaille; il en a même au croc;
Et moi, maître passé, quand j’attrape un vieux coq,
Je suis au comble de la joie!
Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé
Au métier de renard? Je jure les puissances
De l’Olympe et du Styx, il en sera parlé.
Roulant en son cœur ces vengeances,
Il choisit une nuit libérale en pavots:
Chacun étoit plongé dans un profond repos;
Le maître du logis, les valets, le chien même,
Poules, poulets, chapons, tout dormoit. Le fermier,
Laissant ouvert son poulailler,
Commit une sottise extrême.
Le voleur tourne tant, qu’il entre au lieu guetté,
Le dépeuple, remplit de meurtres la cité.
Les marques de sa cruauté
Parurent avec l’aube: on vit un étalage
De corps sanglants et de carnage.
Peu s’en fallut que le soleil
Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide.
Tel, et d’un spectacle pareil,
Apollon, irrité contre le fier Atride,
Joncha son camp de morts; on vit presque détruit
L’ost[72] des Grecs; et ce fut l’ouvrage d’une nuit.
Tel encore autour de sa tente
Ajax, à l’âme impatiente,
De moutons et de boucs fit un vaste débris,
Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse,
Et les auteurs de l’injustice
Par qui l’autre emporta le prix.
Le renard, autre Ajax aux volailles funeste,
Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste.
Le maître ne trouva de recours qu’à crier
Contre ses gens, son chien: c’est l’ordinaire usage.
Ah! maudit animal, qui n’es bon qu’à noyer,
Que n’avertissois-tu dès l’abord du carnage?—
Que ne l’évitiez-vous? c’eût été plus tôt fait:
Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait,
Dormez sans avoir soin que la porte soit close,
Voulez-vous que moi, chien, qui n’ai rien à la chose,
Sans aucun intérêt je perde le repos?
Ce chien parloit très à propos
Son raisonnement pouvoit être
Fort bon dans la bouche d’un maître;
Mais, n’étant que d’un simple chien,
On trouva qu’il ne valoit rien:
On vous sangla le pauvre drille.
Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille
(Et je ne t’ai jamais envié cet honneur),
T’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est erreur.
Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.
Que si quelque affaire t’importe,
Ne la fais point par procureur.