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Fables de La Fontaine

Chapter 65: LA MOUCHE ET LA FOURMI.
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About This Book

The collection gathers short narrative poems that retell traditional animal fables and moral anecdotes in lively, often ironic verse. Each piece stages animals or everyday figures to satirize human follies, expose moral lessons, and reflect on prudence, vanity, justice, and power. Verses balance lightness and instruction, using brevity, wit, and vivid imagery to make ethical points accessible. Some prefatory remarks frame the tales as suitable instruction for young rulers and emphasize the mix of entertainment and civic education. Together the fables vary in tone from playful to pointed, moving between gentle admonition and sharp social critique.

III

LA MOUCHE ET LA FOURMI.

La mouche et la fourmi contestoient de leur prix.
O Jupiter! dit la première,
Faut-il que l’amour-propre aveugle les esprits,
D’une si terrible manière
Qu’un vil et rampant animal
A la fille de l’air ose se dire égal!
Je hante les palais, je m’assieds à ta table;
Si l’on t’immole un bœuf, j’en goûte devant toi;
Pendant que celle-ci, chétive et misérable,
Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi.—
Mais, ma mignonne, dites-moi,
Vous campez-vous jamais sur la tête d’un roi,
D’un empereur ou d’une belle?—
Je le fais, et je baise un beau sein quand je veux;
Je me joue entre des cheveux;
Je rehausse d’un teint la blancheur naturelle;
Et la dernière main que met à sa beauté
Une femme allant en conquête,
C’est un ajustement des mouches emprunté.
Puis allez-moi rompre la tête
De vos greniers!—Avez-vous dit?
Lui répliqua la ménagère.
Vous hantez les palais; mais on vous y maudit.
Et quant à goûter la première
De ce qu’on sert devant les dieux,
Croyez-vous qu’il en vaille mieux?
Si vous entrez partout, aussi font les profanes.
Sur la tête des rois et sur celle des ânes,
Vous allez vous planter, je n’en disconviens pas;
Et je sais que d’un prompt trépas
Cette importunité bien souvent est punie.
Certain ajustement, dites-vous, rend jolie;
J’en conviens: il est noir ainsi que vous et moi.
Je veux qu’il ait nom mouche; est-ce un sujet pourquoi
Vous fassiez sonner vos mérites?
Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites?
Cessez donc de tenir un langage si vain:
N’ayez plus ces hautes pensées.
Les mouches de cour sont chassées;
Les mouchards sont pendus: et vous mourrez de faim,
De froid, de langueur, de misère,
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.
Alors je jouirai du fruit de mes travaux:
Je n’irai, par monts ni par vaux,
M’exposer au vent, à la pluie;
Je vivrai sans mélancolie:
Le soin que j’aurai pris de soin m’exemptera.
Je vous enseignerai par là
Ce que c’est qu’une fausse ou véritable gloire.
Adieu; je perds le temps: laissez-moi travailler;
Ni mon grenier, ni mon armoire,
Ne se remplit à babiller.