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Fables de La Fontaine

Chapter 83: L’ŒIL DU MAITRE.
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About This Book

The collection gathers short narrative poems that retell traditional animal fables and moral anecdotes in lively, often ironic verse. Each piece stages animals or everyday figures to satirize human follies, expose moral lessons, and reflect on prudence, vanity, justice, and power. Verses balance lightness and instruction, using brevity, wit, and vivid imagery to make ethical points accessible. Some prefatory remarks frame the tales as suitable instruction for young rulers and emphasize the mix of entertainment and civic education. Together the fables vary in tone from playful to pointed, moving between gentle admonition and sharp social critique.

XXI

L’ŒIL DU MAITRE.

Un cerf, s’étant sauvé dans une étable à bœufs,
Fut d’abord averti par eux
Qu’il cherchât un meilleur asile.
Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas;
Je vous enseignerai les pâtis les plus gras;
Ce service vous peut quelque jour être utile,
Et vous n’en aurez point regret.
Les bœufs, à toutes fins, promirent le secret.
Il se cache en un coin, respire et prend courage.
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage,
Comme l’on faisoit tous les jours:
L’on va, l’on vient, les valets font cent tours,
L’intendant même; et pas un d’aventure
N’aperçut ni cor, ni ramure,
Ni cerf enfin. L’habitant des forêts
Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable
Que, chacun retournant au travail de Cérès,
Il trouve pour sortir un moment favorable.
L’un des bœufs ruminant lui dit: Cela va bien;
Mais quoi! l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue:
Je crains fort pour toi sa venue;
Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien.
Là-dessus le maître entre, et vient faire sa ronde.
Qu’est ceci? dit-il à son monde;
Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers.
Cette litière est vieille, allez vite aux greniers.
Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.
Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées?
Ne sauroit-on ranger ces jougs et ces colliers?
En regardant à tout, il voit une autre tête
Que celles qu’il voyoit d’ordinaire en ce lieu.
Le cerf est reconnu: chacun prend un épieu;
Chacun donne un coup à la bête.
Ses larmes ne sauroient la sauver du trépas.
On l’emporte, on la sale, on en fait maint repas.
Dont maint voisin s’éjouit d’être.
Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment:
Il n’est, pour voir, que l’œil du maître.
Quant à moi, j’y mettrois encor l’œil de l’amant.