L’alouette remonte
En chantant, après être tombée en plein champ.
La cascade a grand’honte
De s’étendre dans l’herbe en étouffant son chant.
LXXVIII
ARBRE MÉMORABLE
Veillez avec respect sur le poirier sauvage.
Cet arbre est, entre tous, un noble végétal.
Le prince de Chao coucha sous ce feuillage
En revenant, jadis, dans son pays natal.
LXXIX
ANALOGIE
Une guêpe jaune et venimeuse bourdonne
Au sein d’un liseron simple, couleur de ciel.
Candeur fausse mais séduisante, cœur cruel…
Esquisse ?… Non, c’est un portrait. Je vous le donne.
LXXX
NOSTALGIE
J’offrirais sans délai mes dix derniers sequins
Et quatre pièces d’or pieusement gardées
Pour contempler le bois d’un bar américain,
Ses verres bleus et verts et ses catins fardées.
LXXXI
NOTES DE MUSIQUE
Dans le bois clair,
Un oiseau chante
Ses petits airs.
Leur mélodie est tantôt vive, tantôt lente,
Leurs sujets sont toujours divers.
Le menton dans la main, silencieux, j’écoute
La chanson triste qui s’égoutte
Et cette autre qui semble fuir…
L’oiseau s’envole, il revient, il se pose
Pour chanter les vertus exquises d’une rose
Qui doit bientôt s’ouvrir
Sous la rosée insidieuse qui l’arrose.
Il dit les cerisiers en fleurs,
Les robes de l’aurore,
Un lac mort aux mobiles couleurs
Et mille autres choses encore…
Il chante l’onde, il chante l’air,
Il chante tous ses petits airs ;
Enfin, d’une discrète voix,
Il te chante, il te loue, il me parle de toi.
LXXXII
MERVEILLES
Est-il rien de si beau que cheval au galop,
Sinon femme qui danse ou frégate cinglante ?
Est-il rien de plus pur que, se mirant dans l’eau,
L’oiseau d’or qui me hante et qui, chantant, m’enchante ?
LXXXIII
CONCERT NOCTURNE
Aux heures où la lune luit
Sous les rameaux couleur de rouille,
Prêtez l’oreille au preste bruit
Que font les plongeons de grenouilles.
LXXXIV
BAVARDAGE
Tu redis, tous les jours, d’identiques sottises,
Tu pleures en songeant au « terrible avenir »,
Tu parles du printemps, de ses fleurs, de ses brises
Et de ton âme si délicate… Oh ! dormir !
LXXXV
IN PACE
On dit que, dans l’obscur, sous les dalles qu’on scelle,
Cheveux d’amante, ongle d’homme poussent encor :
Car l’ombre de la femme à l’amour est fidèle
Et la vengeance épanouit l’âme du mort.
LXXXVI
ENTRÉE EN SCÈNE
Je vous imagine sylphide
D’opéra, dansant les pieds nus,
Sur un lac peint en bleu, (sans rides,
Bien entendu.)
LXXXVII
DIALOGUE
Le jeune romancier : « Ai-je commis, enfin,
Mon chef-d’œuvre : un roman simple et puissant, la vie
D’un égoïste forcené mais d’esprit fin ? »
L’ami parfait : « Est-ce une autobiographie ? »
LXXXVIII
GESTES D’INSECTES
Ciel de midi,
Chaleur excessive…
La fourmi
S’accroche à demi
Sur une herbe vive ;
Plus loin, dans le plein jour,
Un frelon lourd
Se pelotonne au sein d’une fleur qu’il renifle,
Mais le parfum le grise,
Il pâme, il lâche prise,
Il tombe et la fleur gifle
Un papillon qui se promenait dans la brise.
J’aperçois, sur le sable clair
Du sentier, un scarabée
Versé, griffant l’air
De ses six pattes recourbées ;
Je le sauve, il s’en va sans souci,
Sans me dire merci,
Sans même saluer cette limace flasque
Venue à point pour finir mon fantasque.
LXXXIX
A PIERROT
Tu nous parleras de la lune, de ses grâces,
De ses candeurs, de ses vapeurs, de ses pâleurs,
Et des sillons cendrés que tu pris pour des traces
De larmes… hélas, oui !… mais de quelles douleurs !
Tu nous parleras d’elle en sa gloire naissante,
Couleur d’ambre, de sang, de lavande ou de miel,
Et d’elle que l’on voit, fugitive passante,
S’égarer à midi dans les splendeurs du ciel…
Quand tu nous auras dit ta misère notoire,
Due au bel astre blanc que tu chérissais trop,
Ayant touché la fin de cette longue histoire,
Tu la recommenceras, Pierrot !
XC
LOISIRS
Jouer au « trente et un », lire attentivement
« Rocambole » et « le Secrétaire des Amants »,
Ce sont là, je le sais, des passe-temps peu nobles,
Mais ils ne manquent pas d’un certain agrément.
XCI
AU COIN DU FEU
Il était, une fois, une princesse, un pâtre,
Un crapaud qui portait une perle à son front,
Un vieux magicien d’humeur acariâtre…
Poursuivez… C’est ainsi que les contes se font.
XCII
CONCERT
Un mince rais d’étoile grave
Des mots mystérieux sur le jade des eaux…
Ecoutons bien, car les roseaux
Vont les chanter, ces mots d’amour… Instant suave !
XCIII
CITATION
L’œuvre achevée, on peut songer à ce qu’on aime,
Le vrai délassement de l’homme est à ce prix :
« Et que le cœur repose où repose l’esprit, »
Disait Robert Browning dans un de ses poèmes.
XCIV
FANTASQUE FALOT
Falot,
Fantaisiste et fou,
Mais un peu flou…
Jeu lointain de grelots…
Plume sur l’eau…
Passage
D’un filament qui se dévide sur l’azur…
Souvenir du langage
Obscur
Que l’on parle à merveille en songe
Et dont le sens ne se prolonge
Jamais avec le jour…
Fantasque sans contours
Bien définis, fantasque échevelé…
Verre fêlé
Qui sonne
Assez faux, en somme :
(Ecoutez donc !) Mais se peut-il que l’on en rie,
De cette bonne
Ou médiocre plaisanterie ?
XCV
L’ARRIVÉE DE THISBÉ
Des îles où mûrit la mangue ou le coco,
Thisbé débarque avec un singe et deux perruches.
Sa robe est faite d’un très rouge caraco,
D’un collet zinzolin et de nombreuses ruches.
Sa jupe à fleurs, où court un quadruple feston,
A cet air pastoral des jupes de théâtre ;
Elle presse à sa bouche avivée un bâton
De sucre qu’elle suce avec un air folâtre.
Un négrillon la suit qui, très gravement, tient
Une cage en osier où jappe un petit chien.
XCVI
PRESSION ATMOSPHÉRIQUE
Le dragon ténébreux qui domine le monde
Et recouvre le ciel de ses sombres couleurs
N’est pas très redoutable : il nous menace, il gronde,
Mais il s’apaisera, bientôt, pour fondre en pleurs.
Je crois qu’il conviendrait de nous garer ensemble
Sous ce beau flamboyant dont les corolles tremblent.
XCVII
BARQUE D’AUTOMNE
A Versailles, la nuit. — Le bassin de Neptune
Est à peine ridé par la brise. Du bord
Se détache une feuille aux tons roux, et la lune
Jette une ombre à côté de cette voile d’or.
XCVIII
ENTRAÎNEMENT
Ce cavalier, dans son sillage,
Nous laisse, en passant au galop,
La belle fièvre des voyages
Par les plaines ou sur les flots.
XCIX
AIR NOUVEAU
Elle me semble enfin trop lourde, la rançon
De ce goût que j’avais pour les femmes méchantes !
Ce n’est donc plus pour vous que je chante et rechante,
Ni que je chanterai, comme dit la chanson.
C
FIN D’UN BEAU JOUR
Ce long jour s’achève en douceur ;
Vers le couchant, quelques vagues rousseurs
S’obscurcissent…
Le soir est là,
Un soir tendre et triste
Où persistent
De sourds éclats,
Sur les dalles de grès
Mat et lisse.
— Asseyons-nous, causons, l’heure est bonne ;
Dans la vasque, tout près,
Le jet d’eau fait un bruit monotone,
Et se répète, et se lamente
De son égale voix dormante,
Comme si l’on pleurait,
Comme s’il pleuvait…
Et longtemps ce jet d’eau familier nous arrose
De ses mille gouttes d’ennui… Puis une pause
Soudaine. Il se tait :
Notre jardinier l’a coupé.
CI
MUSE CHAMBRÉE
Poète de bureau, vos vers et vos discours
Sont de seconde main, entendus dans la rue
Ou lus. — Vous écrivez : « A la pointe du jour… »
Cette pointe du jour, où donc l’avez-vous vue ?
CII
ASSURANCE
On m’a dit qu’un vieux loup, même subtil, trébuche
Parfois et se laisse prendre à l’appât.
Bien qu’il fût entouré des plus viles embûches,
Notre Empereur jamais n’a pu faire un faux pas.
CIII
COÏNCIDENCE
Courbant ses doigts fluets et fleuris de carmin,
Pourquoi Lodoïska tient-elle dans sa main
Ce merle qu’elle veut lier d’un fil de perles,
Tandis que me revient le nom d’Albert Samain ?
CIV
RETRAITE
Jardin délicieux ; un grand mur le sépare
Du monde ; un cerisier chargé me tend ses fruits ;
Des fleurs ont envahi l’herbe qui me prépare
Une couche sous la lune pour cette nuit.
CV
VAINE TENTATIVE
Tu te lasses, chacun de tes projets échoue :
Tu cours après le rêve, usant tes forces pour
Te saisir du refrain martial d’un tambour ;
Or c’est le bras qu’il faut saisir ! le bras qui joue !
CVI
ÉCONOMIE
Je nourris mes repas quand mes sillons s’allongent ;
Ayant creusé mon puits, je sais ce que je bois ;
Comme je fais mon lit, je peux choisir mes songes ;
Pourquoi donc les puissants penseraient-ils à moi ?
CVII
LA PART DU RUISSEAU
Que le ruisseau prenne ce qu’il lui plaît
De prendre… Je m’en moque !
Qu’il prenne le chiffon d’âme, la loque
D’un caractère qui fut noble, le portrait
Parodique
De la beauté, la mélancolie aux attraits
Littéraires, les esclaves de la musique
Ou des grands mots, victimes
Du vent pernicieux qui souffle sur les cimes.
Permettez au ruisseau de prendre ce qu’il veut :
Les serments trop sonores, les vœux
Trop sublimes ;
Qu’il prenne ceux qu’animent
La jalousie ou le mépris ;
Qu’il garde, en plus, ce que d’avance il avait pris :
Ce qui naît de l’ennui
Après jouir et boire ;
Qu’il prenne le laurier des faciles victoires
Et, surtout, ce qui semble être d’or,
Mais qu’il ne tente pas de salir un cœur fort.
CVIII
DOUTE
Je sais bien que la terre et le ciel et le temps
Ne pèseront pas plus qu’un fétu, mais pourtant…
CIX
LE RETOUR DE L’HISTOIRE
En soupirant, tu me racontes une histoire
Abusive et fallacieuse sur ton cœur,
Sur ton cher petit cœur… Si je pouvais y croire
Un peu ! juste assez pour l’apprendre au vent rôdeur !
Le vent la transmettrait au nuage qui passe,
Qui la reflèterait dans l’onde du lac vert,
Dont les rides la rediraient d’une voix basse
Aux pétales naïfs des nymphéas ouverts.
Ces fleurs délègueraient le conte à des phalènes
Tourbillonnant au sein magique d’un rayon
Et ceux-ci garderaient avec beaucoup de peine
Le lourd secret qu’on livre à leur discrétion ;
Vite, ils en instruiraient cette lune d’ivoire
Qui te l’enseignerait par des mots refroidis,
Et tu pourrais peser la valeur de l’histoire
Mensongère et rédhibitoire
Que tu me dis.
CX
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
Trois vers et très peu de mots
Pour vous décrire cent choses…
La nature en bibelots.
2
Pourquoi gémir sans vergogne,
Puisque, demain, vous rentrez
Chez vous, rapides cigognes ?
3
Clair de lune, aride espace
Sur les vastes prés d’argent…
Paysage fait de glace.
4
Petite scène au Japon :
La poule blanche que j’aime
Gonfle son plumage et pond.
CXI
FUNÉRAILLES
Rossignol mort, couché sur la mousse…
Les moineaux, les crapauds se lamentent, la pie
Sanglotte en jacassant, deux grands lys prient
De façon pâle et douce ;
La brise dit sa peine
D’une voix qui se traîne
Parmi les branches ;
En souvenir du rossignol,
Un roseau penche
Son mince col,
Le tournesol
Fait un discours et la pervenche,
Si timide, ne peut
Empêcher que des pleurs ne mouillent ses yeux bleus.
Le rouge-gorge seul a quelques mots acerbes…
Enfin le long cortège des fourmis
Peut se développer dans l’herbe ;
La famille se réunit ;
On prépare une cérémonie
Superbe.
CXII
BON CONSEIL
Je formule en ces mots la doctrine des sages :
« Fuis l’exaltation qui te peut surmener. »
Si j’impose à mon corps de longs et durs voyages,
C’est que mon fol esprit les eût imaginés.
CXIII
EFFET DE VOL
Une buse descend contre le mur de roche,
Son ombre la rejoint, la double, la poursuit,
Passe, palpite, plane, ondule, se rapproche,
Plonge et s’évanouit.
CXIV
DESSEIN CACHÉ
Je te trouve un peu didactique, ce soir, cher,
Epiloguant, sans yeux pour la si bonne chère,
Sans goût pour ta voisine à la si rose chair ;
Convoiterais-tu donc, en Sorbonne, ma chaire ?
CXV
RÉCRÉATIONS
A votre âge, Monsieur, c’est, je pense, utopie
Que de vouloir en badinant vous rajeunir.
A quoi peut vous mener de fouetter la toupie ?
Cherchez plutôt, avec le fouet, d’autres plaisirs.
CXVI
INSTANT PÉNIBLE
Jusque dans ton baiser, je trouve quelque chose
Qui me paraît cruel pour un homme harassé,
Et je tremble d’effroi lorsque je sens passer
« Aliquid amari » par tes lèvres décloses.
CXVII
SOUVENIRS SAVOUREUX
Les mangues ont le goût d’un rêve, les goyaves,
La saveur de l’amour. Dans cette eau de cristal,
Je me baigne, le soir, avec ma belle esclave…
C’est tout de même mieux que le pays natal !
CXVIII
PAROLES SUPERFLUES
Je te parle d’amour, mais tu n’écoutes guère
Les beaux serments que je fais, tu préfères,
Aux fleurs de mon esprit,
Les fruits savoureux de la terre.
Ceux-là seuls, si légers qu’ils semblent, ont du prix.
Une nuance, un reflet te consolent
Mieux que mes plus douces paroles
Qui n’éveillent que ton mépris.
Quel présent sauras-tu comprendre,
Et que puis-je t’offrir, en ce soir triste et tendre ?
— Le croissant de la lune, au fond du bassin vert,
Double son profil pâle ;
Pour étoiler le pré, les jasmins ont ouvert
Leurs blancs pétales ;
La lune aérienne est blonde,
L’onde
A pris des reflets d’or
Et les jasmins embaument…
— Que veux-tu ? cette lune, ou cette onde qui dort ?
Ou cet arome ?
CXIX
SCEAUX CHINOIS
« Un homme vraiment mort ne se décrit qu’en prose. »
« Quel est le bel oiseau que l’on ne peut saisir ? »
« Clair de neige… des pas oisifs le long des roses. »
« O douleur ! ne viens pas dévorer mon loisir ! »
CXX
TEMPÉRATURE BASSE
Bras blancs, noble poitrine, fier visage,
Regard sec…
Je fais serment de respecter votre corsage,
Nymphe de type grec !
CXXI
PETIT CHIEN SUPERFLU
Qui donc a dit : « La conscience est un chien maigre » ?
Oui, ce chien te mordille aux talons, il aboie
Très fort, mais ne saurait interdire la voie
De gauche qui n’est pas celle de l’homme intègre.
CXXII
LES BÊTES DE THISBÉ
Chez elle, Thisbé garde un singe du Brésil.
Véritable joyau de sa ménagerie ;
Il rêve à ses forêts, se gratte le nombril
Et chatouille le nez d’un dogue de Hongrie.
Sur un perchoir d’argent, Gonzalve, perroquet
Natif d’un beau pays par delà les mers bleues,
Imite l’aboi sec et rauque d’un roquet
Chauve, sauf un plumet ridicule de queue ;
Enfin, dans sa tournette, on voit un écureuil
Grignotant une amande et qui fait le doux œil.
CXXIII
NUMÉRO
Vous entrez d’un air digne et grave, les seins nus,
Très grasse ; vous chantez une ode à la science,
Quelques couplets pervers, une tendre romance
Et de plaisants rondeaux sur les maris cocus.
Quand, la sébille en main, vous faites votre quête,
Les artilleurs et les dragons perdent la tête.
CXXIV
POUR L’AMOUR DU LAURIER
Médite ces conseils : choisis
Avec grand soin tes ennemis ;
Refuse de combattre un homme aux muscles mous ;
Ne brise pas sur ton genou
Du bois pourri ;
Ne te contente
Que rarement du petit lit
Ouvert à tout venant de la jeune servante,
Quand tu peux occuper celui de sa maîtresse
Moins accueillante,
Aussi jolie et quelque peu traîtresse ;
Fuis la séduction des souvenirs bourgeois
Qui, de prime abord, savent plaire ;
Ne bois
Qu’à des sources froides et claires,
Enfin, n’use jamais de cris
Lorsqu’un mot murmuré suffit ;
Respecte tes paroles !
La gloire obscure est à ce prix…
Aimes-tu mieux la gloriole ?
CXXV
RÉVERSIBILITÉ
Lue à l’envers, tant elle est logique, ton ode,
Sèche et de rythme étroit,
Donnerait du plaisir au penseur d’antipode,
Mais à lui seul, je crois.
CXXVI
LA BONNE NOUVELLE
Tout le long de la rue un floconnement gris
Et mauve se répand comme un ruisseau de brume,
Quand soudain, de son fond, jaillit un mince cri :
« Hé ! bonnes gens ! Voilà le marchand de légumes ! »
CXXVII
CHANT NUPTIAL
Elle est vierge (dit-on) et pourtant philogame,
Prête à tous les devoirs, potelée à souhait…
Pour elle, je polis le miroir de mon âme
Et, sous des rubans bleus, je dissimule un fouet.
CXXVIII
MINE MÉDIOCRE
Aux trois quarts seulement de sa métamorphose,
Le visage gonflé comme d’une tumeur
Et le teint piqueté d’inquiétants points roses,
La lune a l’air, ce soir, de bien mauvaise humeur.
CXXIX
FUMÉES
… Puis je fais quelques pas le long du cimetière
Et je vois, au dessus du petit mur de pierre,
Comme un brouillard couvrant les champs, aux soirs d’été,
Flotter confusément de muettes prières.
CXXX
PETIT DÉFAUT
Vous ignorez l’économie : ah ! quelle verve !…
Faunesse aux épuisants baisers, certes, je veux
Etre chéri par vous, mais un peu de réserve
Ne gâterait en rien l’échange de nos vœux.
CXXXI
FLEUR EMPHATIQUE
Fleur éclatante, fleur rouge et tigrée,
Fleur savamment bouturée
Qui prends au jardin tant de place,
Tu sais bien le prestige
Que te donne une haute tige,
Certaine grâce
Altière et tes vives couleurs !
— Auprès de toi, les autres fleurs
S’éteignent : l’hémérocale
Perd son allure impériale,
Le lys commun a l’air trop pur,
La rose blanche paraît blême,
Enfin, dressés contre le mur,
Près d’un bosquet, là, tout au fond,
Mes chrysanthèmes
Semblent faits de vieux chiffons.
— Pour te punir de ton emphase,
Je te cueille de deux doigts,
Et tu complèteras la splendeur de ce vase
Chinois.
CXXXII
FROIDURE
C’est la première neige, elle arrive trop tôt…
Dans le bois, un enfant ramasse des fagots.
CXXXIII
SPLEEN
Une cigogne, ce matin,
Vient de rentrer dans son village ;
Elle songe aux pays lointains,
A l’horizon jaune des plages ;
Elle se souvient d’un palmier
Qui se consumait dans la plaine,
Et, durant mon spleen coutumier,
Je rêve à mon cher Henri Heine.
CXXXIV
IMAGE
Sur cette haute branche, un oiseau se secoue…
La neige est pure, en l’air, mais tombe dans la boue.
CXXXV
EXPRESSION JUSTE
De Caliban, Shakespeare a dit, dans « la Tempête »,
Qu’il n’était qu’un veau de lune mal dégourdi.
Veau de lune… pour offensant et malhonnête
Que soit le mot, cela me semble fort bien dit.
CXXXVI
MILLE REGRETS
Il est mort. C’était un grammairien sans fiel ;
Il ennuya son temps par de savants lexiques.
Assis, depuis hier, dans le cercle angélique,
Il ennuie, à côté de Rollin, tout le ciel.
CXXXVII
LA MAUVAISE NOUVELLE
Ces murmures, le soir, ont des échos trompeurs.
Le pas du messager, contre les feuilles mortes,
Fait un bruissement inquiétant. J’ai peur…
Sait-on jamais ce que le messager apporte ?
CXXXVIII
CAUCHEMAR
Je te cherche depuis longtemps ; où donc es-tu ?
Ici ? non pas ! Là-bas ? peut-être…
Je te poursuis, je n’en puis plus !
Je me hâte ; c’est toi qui viens de disparaître,
Courant, tout au loin, sous
Ces arbres roux
Qui font un bouquet dans la plaine.
Arrête-toi ! j’ai tant de peine !…
Non ! tu me fuis toujours,
Le long des rues,
Des carrefours,
Sous une grêle drue,
Dans des villes, parmi la foule…
J’entends des charrettes qui roulent,
Je n’entends plus tes pas
Et je te cherche en tous les lieux
Où je sais bien que tu n’es pas.
Je vais tomber… Enfin, merveille !
Tu me réveilles
En posant ta main sur mes yeux.
CXXXIX
ESPRIT LIBÉRÉ
Vous parlez doctement de votre indépendance,
Vous y tenez très fort, vous l’exercez en tout,
Vous la définissez d’un air plein de jactance,
Mais vous cassez toujours les œufs par le gros bout.
CXL
INITIATION
Je l’ai comprise
Dès ce premier baiser de saveur si nouvelle ;
Depuis lors, je me grise
D’elle.
CXLI
HOME, SWEET HOME
Beau rêve. — Une villa spacieuse et rustique,
Bien construite, devant un calme paysage.
La gare n’est pas loin. La lumière électrique
Et l’eau chaude font l’agrément de chaque étage.
CXLII
CIEL MENAÇANT
Moiteur molle de l’air, tiédeur un peu lassante ;
L’averse ne vient pas, pourtant le ciel est noir…
Nous resterons tous deux dans cette lourde attente
De la pluie et des pleurs et d’un nouvel espoir.
CXLIII
MÉDECINE MENTALE
Y parviendrai-je ? Pour ce faire, j’ai goûté
Aux jeux de volupté comme aux jeux de folie,
Mais je voudrais, afin de forcer la gaîté,
Trouver le vrai topique à la mélancolie.
CXLIV
BLASON
Madame, votre esprit vous tient place de cœur ;
Vous vivez de pensée et je vois dans vos armes,
Auprès du livre ouvert, moucheté par des larmes,
La fleur bleue et le bas de pareille couleur.
CXLV
NATURE MORTE
Atmosphère morose ;
Salle à manger provinciale ; je suppose
Que c’est dimanche.
Sur la table, une nappe blanche,
Bien tendue,
Semble donner de la lumière ;
Vers la gauche, une cafetière
Inattendue
Reflète des raisins rosés,
Mollement posés
Dans le fond d’une coupe fine
De cristal.
On voit aussi deux mandarines
Et trois abricots mûrs.
— Le tableau ne fera pas mal
A coup sûr,
Quand vous l’aurez pendu au mur,
Avec ces noirs, ces jaunes et ces blancs
Si violents…
Et, néanmoins, la cafetière me surprend.
CXLVI
SOIRS
1
Bruit domestique et singulier que fait la Drogue :
Une essence de fleurs que l’on frirait au feu…
Je suis à bord d’un grand voilier tout blanc qui vogue,
Sans tanguer ni rouler, sur un océan bleu.
2
Nuit savoureuse, nuit parfumée et fermée
Où la longue insomnie apporte ses plaisirs,
Où l’on suit, dans les arabesques de fumée,
La transmutation d’un rêve en souvenir !
3
Clair-obscur et deux corps allongés sur les nattes…
La lampe, le ringard, les pipes… je ne vois
Rien d’autre. Nos pensers prennent des teintes mates
Et la Drogue fait battre en nous un cœur chinois.
4
Il nous avait quittés, mais voici que se lève
Entre nous un fantôme. — En écoutant craquer
Le plafond de papier, parlons de notre rêve,
Couchés à la lueur falote du quinquet.
5
Repos sans poids, repos que l’on ne trouble pas,
Sommeil conscient près de la lampe allumée,
Cependant que la nuit passe à tout petits pas,
Dans le grésillement grêle de la fumée.
6
Partons pour quelque temps ! pénétrons notre songe !
En selle ! les rumeurs de la ville ont faibli.
Ruade… hennissements… la route se prolonge…
Perpétuons ce temps de galop dans l’oubli.
7
… Et, pour chacun, la Drogue a des effets divers :
On orne un paysage, on arrange sa vie…
Quand tu fumes, les yeux alourdis mais ouverts,
Toujours elle t’inspire des niaiseries !
CXLVII
NOVEMBRE
Perchés tous deux sur la cime d’un arbre sec,
Au centre de la vaste lande monotone,
Deux moineaux se sont mis à repasser leur bec,
Dans la bise qui siffle et grince. — Fin d’automne.
CXLVIII
PRIMAVERA
Ecoutez la saison charmante
Qui nous tente :
Ecoutez le printemps qui palpite, qui monte
En ondes lentes
Au cœur des plantes,
Au cœur de l’homme, au cœur du monde ;
Ecoutez le printemps qui raconte
La mort de l’hiver et qui chante
De folles rondes
Qu’en automne, plus tard, les bacchantes
Rousses ou blondes
Danseront ; respirez la senteur persistante
Des roses mûres ;
Prêtez l’oreille au doux murmure
Qui nous poursuit sous l’ombre claire des ramures
Et qui dévale sur les pentes ;
Prenez entre vos doigts cette vive corolle,
Si plaisamment ornée,
Et souriez, parfait symbole :
Jeunesse de l’année.
CXLIX
KAKÉMONO
Ce ruisselet mélodieux et mince arrose
Des mousses d’où jaillit un long lys élancé.
Une branche se penche, un oiseau noir s’y pose…
Sur la branche, l’oiseau gazouille, balancé.
CL
FONCTIONNAIRE CULTIVÉ
Industrieux servant de la Sainte Régie,
Tout en vous présentant un paquet de tabac,
Il développera des plans de stratégie
Qui, bien suivis, mettraient nos ennemis à bas.
CLI
DIFFÉRENCE
L’œil satisfait et rond de la plume de paon
Nous dit les vanités de l’oiseau qu’elle pare.
La plume du poète a des couleurs moins rares,
Mais son bec est enduit d’un venin de serpent.