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Fantasques: Petits poèmes de propos divers

Chapter 211: CCIX PLÉNITUDE
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About This Book

A collection of short lyrical vignettes, epigrams and playful mini-poems that shift quickly between irony, tenderness and whimsy. Frequent images of nature—lakes, trees, birds and night skies—sit beside domestic or urban details and reflections on love, memory, death and artistic mood. Many pieces function as aphorisms or musical sketches, using concise, imagistic language and occasional Japanese-inspired brevity to catch fleeting sensations. The tone alternates between light-hearted banter and subdued melancholy while favoring brevity and sensory detail.

Paysage embaumé, décor aux simples lignes
Devant lequel nous nous promenions sans témoins,
Du coteau rocailleux où grimpait une vigne
Jusqu’à cette prairie où l’on faisait les foins.

CLIII
QUATRIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Laure vient de mourir en sa vingtième année,
Elle est morte, bien morte, hélas ! morte et damnée.
Son grêle petit corps ne pourra plus servir
Qu’à saupoudrer de gris une rose fanée.

CLIV
INVITATION

Viens habiter chez moi, scarabée aux tons rares
Qui sembles rebondir sur le vent quand tu voles
Et qui te fournis à toi-même ta fanfare !
Entre dans ma maison, bel insecte frivole !

CLV
SUR UN AMI TROP PASSAGER

Tu passes, tu passes toujours ;
Ne pourrais-tu t’arrêter un moment ?
Le monde n’a-t-il pas de contours
Assez fiers, assez charmants,
Pour t’éprendre,
Pour te retenir,
Pour te créer des souvenirs
Nobles ou tendres,
Des souvenirs durables, sans arrangements ?
— Non, tu tiens à jouer ton rôle,
Ton rôle d’acteur :
Tu hausses les épaules,
Tu vas ailleurs,
Tu souris de tes yeux railleurs,
Tu parles de tuer le temps,
Et tu passes,
Tu passes toujours. — Autant
Passer tout à fait : on se lasse,
A la fin, de suivre tes traces !
Va-t’en !

CLVI
GRAND CHAGRIN

Chère vous abusez des larmes ! donnez-leur
Quelque discrétion, fussent-elles sincères.
La honte de l’amour est comme sa douleur :
On la sent une fois ; elle ne revient guère.

CLVII
MATINES

La cloche du Temple réveille,
Pour saluer un nouveau jour,
La vieille femme, la corneille,
Et mon amie aux beaux yeux lourds.

CLVIII
RETRAITE

Je revois le jardin rocheux qui s’accagnarde
Sur un flanc de coteau. Mon logis, encadré
Par les pins, a vraiment figure campagnarde…
Je m’y trouverai bien quand vous me rejoindrez.

CLIX
CHANSON INTIME

Sous les feuilles,
Je veux, ce soir, jouer un air.
Le bois en murmurant m’accueille,
Le vent se perd
Dans l’ombre grise…
Chanterai-je le vent,
Les murmures sourds de la brise ?
Ils sont trop décevants !
Chanterai-je la lune ?
Non pas !
Plus d’une
De mes chansons la chanta !
Chanterai-je l’ombre douce ou méchante ?
Bien mieux que moi, durant les nuits d’été,
Le rossignol la chante…
Je chanterai votre bonté,
Votre sourire sans rival
Et les tendres mouvements de votre âme…
Mais ne m’en veuillez pas, Madame,
Si je les chante mal.

CLX
A UN CLOWN

Clown étrange, nourri des rimes de Banville
Et drapé largement de satin réséda,
Qui ravis à la fois et la cour et la ville
Et la forte nourrice et le petit soldat !
Quelles rimes millionnaires de ballade
Décriraient justement le merveilleux entrain
Que tu mets à jouer cette pantalonnade
De ton invention sans te casser les reins ?
En te voyant, je crois revoir un oiseau rare
Dont le plumage vert et le panache blanc
Font une symphonie à tout le moins bizarre
Qui charme les jardins tropicaux de Ceylan.
Tes jeux malicieux de force et de féerie,
Quel sonnettiste fou les chantera jamais ?
Et qui dira le son de ta voix ahurie
Quand tu parles d’amour avec l’accent anglais ?
Tu marches gravement, mais ton beau nez qui flambe
Dément cet air profond… A quoi réfléchis-tu ?
Pourquoi donc, cher ami, te grattes-tu la jambe ?
Quel songe te séduit sous le bonnet pointu ?
— Tout à coup, tu bondis… Un cri d’énergumène
A jailli de ta bouche, un éclair de tes yeux,
Et tu parcours la piste blonde, ton domaine,
Entremêlant la volte et le saut périlleux.
Sous quel astre insensé le ciel t’a-t-il fait naître ?
A quel philtre secret ta lèvre a-t-elle bu,
Pour que tu sois brûlé par l’ambition d’être
Roi de la turlutaine et du tohu-bohu ?
Tu t’exprimes souvent en une obscure langue,
Et ta cocasserie a plus de verve encor,
Aux heures où tu fais d’impayables harangues
Par la matassinade alerte de ton corps.
Tu passes en légèreté la sauterelle,
La liane en souplesse, en imprévu zéphyr…
Tu te renverses, tu te fends, tu t’écartèles,
Puis, soudain, tu t’assieds et pousses un soupir.
— Maître bouffon ! ta farce est de vertu si fine
Et tu mets tant de grâce en cet imbroglio,
Que, malgré ton déguisement, l’on s’imagine
Voir revivre, un instant, Puck et Fantasio.
La valse de tes entrechats est un poème
Que nous scandent tes pieds, sur vingt rythmes divers,
Et je retrouve en ta plastique ce qu’on aime
Dans les gestes du vent et la courbe des vers.
Par cette fête de gambades délicates,
Tu relèves tous les rôles de ton emploi :
Poète-pantalon et rêveur-acrobate,
Mais, maintenant, mon pauvre ami, repose-toi !
On sonne la retraite et, dans quelques minutes,
Le cirque sera noir. Le spectacle est fini.
Va-t’en laver ta face et gagne en trois culbutes
L’espace interstellaire où Banville te vit.
Allons ! va te coucher ! tu rêveras de choses
Charmantes, de femmes pâles qui t’aimeront,
De jets d’eau, de paons bleus, de guitares, de roses,
Et les anges de Dieu te baiseront au front.
Ils veillent au chevet du petit lit de sangle
Où tu t’es allongé, fatigué par ton art,
Loin de ces gens assis que tes farces étranglent,
Sans travestissement, sans public… et sans fard.

CLXI
DÉMISSION

J’aspire, puisqu’il faut préciser mes hommages,
Au règne indécevant du rat dans son fromage.

CLXII
SUR UN CŒUR D’HOMME INCOMPRIS

Tu ne ressembles pas à tout le monde,
Heureusement, car on ne sonde
Guère les basses eaux ; tu plais,
N’étant jamais « shallow », comme on dit en anglais.
Je ne perds pas mon temps quand je veux te connaître :
Ton être
Est animé d’un courant sourd
Dont on ne prévoit ni la fuite,
Ni les détours,
Ni les sources subites.
Ne change rien à tes couleurs
D’eau profonde ; persiste
Dans tes rôles d’ami, d’artiste ;
Garde le rythme de ton cœur :
Il fait une musique tendre
Et pure à ceux qui savent bien l’entendre.
D’autres, devant ces eaux qui leur paraissent mortes,
Se lasseront ; qu’importe !
Ils ne te comprendraient jamais.
« Ce ne sont point ceux-là, diras-tu, que j’aimais. »

CLXIII
CHEMINEAU

J’entreprendrai, le cœur léger, ce long voyage.
La route sera douce et je marcherai seul,
Sans plus me retourner, n’ayant pour tout bagage
Qu’un bout de corde pour me pendre et mon linceul.

CLXIV
ART DÉCORATIF

Sur l’étang, la lumière inscrit, chaque matin,
De souples courbes d’or aux teintes imprévues,
Comme les moires d’une étoffe de satin
Tendue.

CLXV
DÉBUTS

Saura-t-il se servir de la science apprise
Au nid, cet écolier ? Bien duveteux encor,
Cet oiseau saura-t-il se mêler à la brise ?…
Nous pourrons en juger au tout premier essor.

CLXVI
SOUPLESSE

Vous vous laissez guider par de nobles pensées,
Lucinde, et me donnez une impression d’art
Lorsque vous souriez, la tête renversée,
En faisant sur cette table le grand écart.

CLXVII
CONSEIL

Non, ne refusez rien, mangez tout le gâteau
Et buvez tout le vin que nous offre la vie !
Qu’importe ce hoquet, ce petit goût de lie :
La sagesse viendra toute seule et trop tôt !

CLXVIII
PUDICITÉ

Reconnaître la Vérité sortant du puits
Figure à mes yeux un comble d’immodestie.
Pour ma part, je ne veux la voir qu’en pleine nuit,
Sèche et vêtue ou, mieux encore, travestie.

CLXIX
LOUANGE D’UNE JEUNE MORICAUDE

J’aime la couple de ses seins,
J’aime ses mains rapides et farouches ;
Son regard franc ne cache nul dessein
Obscur ; quel émoi quand je touche
Son enfantine bouche
Aux lèvres dures !
Elle ne fait jamais de discours équivoques,
Elle s’exprime par murmures
Rapides, singuliers, un peu baroques,
Très peu subtils,
Dont me séduit la musique barbare.
Son ventre tout petit, tout rebondi, se pare
D’un grand nombril
Bien surprenant, noueux, tortueux et bizarre,
Qui m’amuse comme ferait un coquillage
Aux contours précieux.
D’ailleurs, en elle, tout me plaît : ses brusques yeux,
Son babillage,
Ses attitudes immodestes,
Ses dents félines, ses cheveux drus… et le reste.

CLXX
VIOLON D’INGRES

Mes trois paons, (ah ! qu’ils sont majestueux !) se louent
De paraître, d’abord, semblables à des rois.
Afin de le prouver ils font, tous trois, la roue,
Et, pour le confirmer… ils chantent, tous les trois.

CLXXI
AGONIE

Cette rose discrète et qui faisait ma joie,
Cette humble rose par les passants dédaignée,
Sera flétrie avant demain : une araignée
Maigre met tous ses soins à l’entourer de soie !

CLXXII
GRAND LUXE

Ajustez à la lune un beau manche de jade,
Maniez-le très lentement d’un geste las…
Pour caresser vos yeux, aux soirs de sérénades,
Quel éventail prestigieux vous aurez là !

CLXXIII
PASSE-TEMPS

Je suis triste et prends l’air tout à la fois faraud
Et déjeté. Tandis que montent les ténèbres,
Je contemple la pluie et bats, sur les carreaux,
Le rythme lourd et lent d’une marche funèbre.

CLXXIV
PORTRAIT

Par ce regard distant et cette pose roide,
Vous ressemblez, Madame, à la Dame de Cœur.
Je vous adore obstinément, mais j’ai grand peur
De ce cœur si bien dessiné de reine froide.

CLXXV
PAYSAGE

Un serpent se détord ; la haute forêt jongle,
De branche à branche, avec de longs singes criards ;
Un éléphant barrit tout au loin, dans la jungle ;
Les parfums de la nuit s’étalent : il est tard.

CLXXVI
JARDIN LUMINEUX

Je vous aime, jardin, pour vos fleurs et vos fruits,
Pour ce mur si nu qui reluit,
Bleu contre le ciel de midi,
Pour vos sentiers bordés de buis
Et qui ne mènent nulle part.
Je vous aime, jardin rencontré par hasard,
Sur les bords d’une mer brillante.
J’aime cet arbre où l’oiseau chante,
Comblé de jour,
Comblé de joie, et, tout autour,
Le lacis de ces plates-bandes.
Jardin doré qui m’êtes cher,
Jardin jaune, je vous demande
Quelques instants de plaisir en plein air ;
Puis, adieu ! car bientôt Paris
M’aura repris
Et j’irai revoir la lumière
Prétentieuse des grands cafés, des boutiques
Et la clarté chauve des réverbères,
Toujours si romantiques.

CLXXVII
SCÈNE

Les jets d’eau ne sanglotent pas,
L’heure est encor trop claire, ils jouent.
Sur cette allée où, pas à pas,
Le soir vient, des paons font la roue.
Au sommet chauve de ce mur,
Une chatte marche, sournoise ;
Dans le feuillage, un coin d’azur
Perd ses tons pâles de turquoise.
La nuit descend ; déjà le sort
Du jour malade se décide,
Et bientôt prendra son essor
Le vol diapré des sylphides.
Un farfadet lascif s’étend
Sur le lit d’une nymphe brune
Et les grenouilles de l’étang
Font des madrigaux à la lune.
Allons ! c’est l’heure de dormir :
Le sereno chante sa plainte ;
Plus un baiser, plus un soupir !…
Toutes les lampes sont éteintes !

CLXXVIII
EN CHINE

La plaine, au crépuscule. — Un buffle énorme suit,
Bien sagement, l’enfant tout nu qui le conduit.
Contre le ciel, ce buffle aux cornes plates semble
Démesuré, — l’enfant aussi, mais en petit.

CLXXIX
LA RÈGLE ET L’EXCEPTION

La maîtresse nous trompe et l’ami nous déçoit ;
Le poète, au lieu de chanter, s’amuse à braire
Ou veut monter plus haut que ne permet sa voix…
Pourtant, je sais quelques exemples du contraire.

CLXXX
RENDEZ-VOUS

Sous un très vieux pommier paré de fleurs vermeilles,
Je l’aimai tout un jour. — Attentif à son pas
Et couché sous un arbre aux corolles pareilles,
Je sens battre mon cœur, mais elle ne vient pas.

CLXXXI
AMABILITÉS

Elle lui dit : « Je me doute bien
Que pour toi je ne suis rien
Qu’un divertissement de passage.
Quand tu parles de mon âge,
Des teintes grises
De mes cheveux, de l’air lassé de mon visage,
Mon cœur se brise.
Lorsque tu poses sur ma joue
Un baiser froid, très amical,
Tâche d’être sincère, avoue
Que c’est l’aumône méprisante,
L’aumône qui fait mal,
Jetée à l’ennuyeuse amante.
Je suis un pauvre corps
Trop usé que tu n’oses tuer tout à fait,
Et que son amour déshonore.
Je te méprise, je te hais,
Mais je n’ai de plaisir que lorsque je te plais. »
Il lui répond : « Pourquoi me le redire encore ?
Je le sais. »

CLXXXII
APPELLATION

Je vous traiterai d’odalisque,
Emma, puisque vous insistez,
Mais ce charmant vocable risque
D’être assez mal interprété.

CLXXXIII
PASSAGE

Sans me dire où,
Ce triangle de grues
S’enfuit par dessus les bois roux.
— S’est-il effarouché d’une rime incongrue ?…

CLXXXIV
AUTRE PASSAGE

L’heure douce, à peine posée,
S’envole. — Je ne dis pas non,
Mais, en ce monde de rosée,
La rosée a parfois du bon.

CLXXXV
DÉCEPTION

Lys flétri, bouche trop baisée,
Idéal perdu sans recours,
Sensations vulgarisées
Où je pensais trouver l’amour !

CLXXXVI
DÉMARCHE

Sur le sable jaune de l’anse,
Un crabe rouge à reflets verts
Dessine un sillon et s’avance,
Précipitamment, de travers.

CLXXXVII
OBJECTION GRAMMATICALE

Les imparfaits du subjonctif,
Fleurs de vos discours caillouteux,
Y sont placés sans nul motif
Valable. — Prenez pitié d’eux !

CLXXXVIII
DÉSORDRE DANS LA NUIT

Je subis un rêve
Affreux
Et me sens assiégé par d’innombrables yeux…
Nue et longue, une femme lève
Entre deux doigts un œil de verre
Soucieux ;
Un autre œil, grand, couleur des cieux,
Pleure purement sa misère ;
Un autre bat de la paupière,
De l’air le plus affable ;
Un autre encore,
Dont l’iris est piqueté de points d’or,
Se pose sur l’encrier de ma table ;
Un autre, enfin, semble un œil mort,
Œil de poisson pourri, blanchâtre, épouvantable,
Qui me fait signe
De me liquéfier comme lui,
Puis il cligne,
Puis il s’égoutte dans la nuit…
Je voudrais hurler… je ne puis…

CLXXXIX
INDICATIONS

L’auréole nous dit quelle est la sainte tête ;
La joie et la douleur parachèvent des cris ;
Un bel orient donne à la perle son prix ;
Seul un cœur palpitant fait sa place au poète.

CXC
VOISINAGE MARIN

Petits arbres tout secs, compliqués et tordus,
Sagement alignés le long de cette allée
Sablonneuse que borde un vieux gazon tondu ;
Poussière… Dans la bouche une saveur salée.

CXCI
PIÈGE

Vous pensez donc que ce sourire me rassure ?
Oh ! pas du tout ! considérez dans ce miroir,
Avec un peu d’honnêteté, votre figure :
Peut-être y verrez-vous ce que je crois y voir.

CXCII
LE PERROQUET DE THISBÉ

Gonzalve est un oiseau magnifique, son bec
Fut autrefois doré par un doreur de proues.
Ses ailes sont de feu ; sa tête verte, avec
Le panache qui la domine et cette roue
De plumes, figurant une fraise, a grand air.
Sa voix est déplaisante et son humeur traîtresse :
D’un coup de bec il vous tailladera la chair
Et vous fera, l’instant d’après, mille caresses,
Mais tout reste permis à Gonzalve, d’autant
Qu’il compte, assure-t-on, plus de quatre-vingts ans.

CXCIII
DEUIL

Ils ont perdu, le mois dernier, leur chère tante,
Dame pieuse au parler dur… (si méritante !)
Ils ne ménagent ni les soupirs, ni les pleurs ;
Leur cœur sait estimer dix mille francs de rente.
La tombe disparaît sous un tapis de fleurs
Acquises à bon prix. Cela leur fait honneur.

CXCIV
MIDI

Jour torride…
Au ciel pas un nuage, en mer pas une ride :
Mer métallique, ciel nu.
Des moustiques au chant pointu
Intriguent
Pour entrer sous ma tente…
Spleen épais, inutile fatigue,
Fatigue qui m’affadit,
Fatigue pesante,
Désespoir lourd de midi…
Pas un mot… Les cœurs mêmes se taisent !
— Je ne saurai plus vivre en ce pays de braise
Où le plus cher souvenir se défait,
Où la brise jamais ne passe ; il me faudrait,
Pour mourir en me sentant à l’aise,
Pour songer, pour dormir bien au frais,
Il me faudrait, pour retrouver le calme,
Etre couché, non pas au fond d’un trou,
Mais tout en l’air, parmi les palmes,
Dans un cercueil très léger de bambou.

CXCV
PLEINE LUNE

Avant que de franchir ton seuil, regarde encore,
Penché sur ta béquille et le visage au ciel,
Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore,
Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel.

CXCVI
MAUVAIS CALCUL

Même avec un tel maître, il me semble inutile
De donner des leçons de musique à Cécile,
Car l’enseignerait-on sur les rampes du Pinde
La dinde gardera toujours sa voix de dinde.

CXCVII
BEAUX YEUX

Sauvages, vos grands yeux, comme les yeux des biches ;
Effarés quelquefois, mais bien vite calmés ;
Fermés sur votre songe intérieur, mais riches
D’un trésor de bonté sereine… Et vous m’aimez !

CXCVIII
LANGAGES DIVERS

L’âne braît, le bœuf meugle et le rossignol chante ;
La violette embaume et la pierre se tait ;
Le torrent, d’une voix vaporeuse ou méchante,
Nous dit sa vie au jour le jour, — et vous mentez.

CXCIX
BLANC

Les ruisseaux et les prés sont blancs et blancs les cieux ;
Les arbres blancs n’ont plus leurs tons roussis ou fauves ;
Mais, en ce dur concours de blancs impérieux,
La lune a des pâleurs qui semblent un peu mauves.

CC
CINQUIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ici dort Rosalba, reine des mascarades.
Elle ne goûtait pas les amoureux transis
Et préférait un corps à corps aux sérénades.
Rosalba, pour longtemps, dort son sommeil ici.

CCI
VIATIQUE

Un hochement de votre tête,
Un souple geste enveloppant de vos deux bras,
Quelques mots murmurés bas
De façon sévère et secrète,
Votre main repoussant la grille
D’un beau jardin, les verdures de la charmille
Où vous vous promeniez, le soir,
Un soulier noir
Dépassant la jupe bleu sombre,
Votre ombre
Sur le palier de ma porte,
Votre ombre encor
Sur le tapis d’ocre et d’or
Composé par les feuilles mortes,
Le son… hélas ! l’écho de votre voix profonde,
Douce et mystérieuse musique…
— Et, maintenant, je puis partir,
Je puis courir le monde,
Le cœur vaillant, sans autre viatique
Intime que ces souvenirs.

CCII
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS

1

L’air fuyant, l’onde traîtresse
Nous enseignent, chaque jour,
Le dédain de la sagesse.

2

Songe de ma nuit d’été :
Ce lys dans un rais de lune…
Poésie et pureté.

3

Ecoutez ! les morts revivent
Et souvent nous parlent, sous
Le tapis de l’herbe vive.

4

Le vrai poème : une brise
Musicienne, un soupir
Que la mémoire éternise.

5

Son chant nous fait-il prévoir,
Lorsque la cigale chante,
Qu’elle mourra, demain soir ?

CCIII
EXAGÉRATION

Il est sage, parfois, de se lever très tôt,
Pour traiter sensément une affaire futile,
Mais trancher un poulet avec le grand couteau
Commis à dépecer les bœufs est inutile.

CCIV
NUIT NOIRE

A mes pieds, ce vieux bourg chinois dessine un creux
Sombre et sourd ; chacun dort ; pas un seul point de feu,
Et le veilleur de nuit passe avec sa claquette
Pour prier les voleurs de se hâter un peu.

CCV
DOUX PROJET

J’étais impatient que le printemps revînt.
Le voici : mon verger retrouve sa vêture.
Devant un bon repas et des cruches de vin,
Quand discuterons-nous sur la littérature ?

CCVI
ONDES

Ondes qui dévalez entre les sapins noirs
Sous un manteau d’écume, et qui charmez le soir
De vos mélodieuses courses ;
Ondes vivantes d’une source ;
Ondes vertes et claires
Qui filtrez le soleil dans des vasques de pierre
Et débordez à petit bruit subtil,
Parmi les lichens et les mousses ;
Ondes rapides, ondes douces
D’une averse d’avril ;
Ondes pures et fortes,
Crevant ce nuage lourd, teint de cendre ;
Ondes épaisses d’une mare morte
Où s’ébattent les salamandres ;
Ondes dont le goût reste amer
Au mauvais voyageur ; folles ondes des mers
Qui, jadis, saviez bercer mes peines ;
Ondes au gazouillis délicieux
D’une familière fontaine ;
Nobles ondes brûlantes de vos yeux.

CCVII
DÉGUSTATION

Les mantes m’ont semblé d’un bon-sens inouï :
Elles mangent l’amant dont elles ont joui.

CCVIII
FAIRE-PART

Il est mort tout soudain et sans presque y penser,
Comme meurt un enfant que l’on a délaissé
Dans le vent noir, au coin d’une ruelle hostile.
Notre Pierrot est mort à la façon tranquille
Et sans prétention dont un rayon s’éteint.
Il est muet, ce soir, il riait ce matin.
J’aurais voulu cueillir, au seuil du grand silence,
Son dernier trait d’esprit, sa dernière sentence
Morale, son dernier bon mot et son dernier
« Sonnet blanc pour la lune implacable », signé :
Pierrot, « chanteur mondain », mais il est mort trop vite.
Nous l’avons enterré… Maintenant, il habite
Dans l’ombre, avec les racines des vieux bouleaux,
Les serpents engourdis et les froids vermisseaux.

CCIX
PLÉNITUDE

Un ample mimosa pose sur la colline
Sa tache d’or, le vent glisse sous un ciel bleu,
Apportant avec lui des senteurs de résine
Et de chers souvenirs. — Mon cœur bat tant qu’il peut !

CCX
AMABILITÉS

Admirez, cher ami, la parfaite noblesse
De ce jeune canard qui longe mon étang,
Les soirs de bal, quand vous entrez chez la duchesse,
Vous prenez, sous l’habit, ce même air important.

CCXI
CASCADE

Voile vague, long voile évanescent d’eau vive,
Qui se divise en l’air, s’évapore et se perd
En tombant, du rebord de la roche pensive,
Sur le tapis diamanté d’un gazon vert.

CCXII
VOYAGE IMAGINAIRE

Tranquille, transparente,
Douce à vivre,
L’heure passe sous les branches…
Il a plu.
Maintenant, l’air est limpide, tu lis un livre,
Sans lire, puis, sans voir, tu regardes l’air nu,
Par les fenêtres du feuillage.
Tu t’enfuis, tu te perds sur d’étranges rivages
Où de minces cocotiers balancent
Leurs jets d’eau verts.
Ecoute ces oiseaux ailés d’argent qui lancent
De longs cris sur la mer !
Ecoute aussi la brise
Qui parle bas ! écoute enfin le flot qui brise
Sur le corail et chante un chant
Impatient, méchant…
— Non ! reviens vite ici !
Le ciel se couvre de nouveau, le ciel est gris,
Le ciel est sombre, l’air est lourd,
Et je te garde un beau baiser pour ton retour.

CCXIII
MORALE PRATIQUE

Conseils au modéré : « Franchis la poule, évite
Le tigre, le serpent, l’âne quand il braît fort ;
Surtout ne poursuis pas la chèvre : elle court vite ;
Fais ta prière au bœuf qui te mène à la mort. »

CCXIV
QUELQUES FLEURS

1

De gros rhododendrons, groupés en lourds massifs,
Conviennent au jardin d’un banquier positif.

2

Le dahlia, fleur fausse et très bien composée,
Fait toujours piètre figure sous la rosée.

3

J’allais parler de lui ! pardonnez mon erreur :
Je prenais ce papillon bleu pour une fleur !

4

Cette fleur de prunier qui tombe, est-ce un flocon
De neige un peu tardif ou bien un papillon ?

5

Fleur pudique d’hiver, camélia, princesse
Glaciale que tacherait une caresse.

6

Tournesol, ton orgueil est vraiment sans pareil :
On dirait que tu veux diriger le soleil !

7

La fleur de l’ancolie est d’intérêt minime,
Mais le poète en a grand besoin pour la rime.

8

Quels parfums voulez-vous que les brises dissipent
Quand elles frôlent des corolles de tulipes ?

9

L’immortelle, qui n’est presque pas une fleur,
A l’air sec et pincé de certaines douleurs.

CCXV
NAVIGATION

Depuis que, sur la jonque, on nous a déhalés,
Penché sur le plat-bord, je demeure affalé,
Pour sentir mon esprit, coulant avec l’eau claire,
Traversé par la fuite inverse des galets.

CCXVI
UNE DAME AUX CHEVEUX FAUVES

Ses cheveux étaient d’un blond roux,
Chaud, mais très doux,
Dans l’ombre ; son regard
Errait au hasard,
De la plus frêle fleur à la plus folle vague,
Et n’exprimait jamais rien
Qu’un ennui vague,
Sauf quand elle sentait un lien
La retenir ;
Alors, en ce regard, passait un tel désir
D’indépendance
Qu’on hésitait, qu’on avait peur.
— Je l’aimais tendrement, de toute l’imprudence
D’un pauvre cœur.
Souvent elle s’en étonnait, disant : « Je t’aime
D’autre façon ; pourquoi ces soins extrêmes
Que tu mets à m’émouvoir ? »
Je répondais : « C’est pour te rendre
Un peu plus proche, un peu plus tendre. »
Elle est partie, à pas de loup, ce soir.

CCXVII
OCCUPATIONS

Nous chevauchons, clairons sonnants, tambours battants ;
D’autres mangent, d’autres font des vers sous un orme,
En automne, ou sous un cerisier, au printemps ;
D’autres comptent leurs bénéfices ; d’autres dorment.

CCXVIII
BRUIT SUBTIL

Quel est donc ce murmure ?
C’est le vent qui s’amuse
A se glisser par ruse
Au cœur vert des ramures.

CCXIX
ÉPOUVANTAIL

Il a beau n’être fait qu’en papier rouge ou blanc
Et servir de jouet aux gamins de la rue,
Les grands aigles ont peur d’un petit cerf-volant…
Un philosophe a peur de la vérité nue.

CCXX
CHACUN SON GOÛT