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Fantasques: Petits poèmes de propos divers

Chapter 247: CCXLVI PRUDENCE
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About This Book

A collection of short lyrical vignettes, epigrams and playful mini-poems that shift quickly between irony, tenderness and whimsy. Frequent images of nature—lakes, trees, birds and night skies—sit beside domestic or urban details and reflections on love, memory, death and artistic mood. Many pieces function as aphorisms or musical sketches, using concise, imagistic language and occasional Japanese-inspired brevity to catch fleeting sensations. The tone alternates between light-hearted banter and subdued melancholy while favoring brevity and sensory detail.

Ce prince est accompli : chacune de ses flèches
Touche l’oiseau volant ; il écrit des centons
De vers délicieux ; il sait peindre… n’empêche
Que son épouse couche avec un marmiton.

CCXXI
DÉCLAMATION LYRIQUE

« Tu m’as mordue au cœur et ma vie est un drame,
Amour ! terrible Amour ! impitoyable Eros !
Mon pauvre corps se sent brisé ! Je n’ai plus d’âme ! »
… N’écoutez pas ! laissez pisser le mérinos.

CCXXII
JARDIN

Torses et d’un dessin compliqué, des rocailles
Décorent un bassin d’onde verte ; alentour,
Serpente un sentier blanc ; quelques oiseaux piaillent
Dans des ifs ténébreux qui trempent en plein jour.

CCXXIII
DANSE

Oui, vous dansez
Délicieusement,
Tout en songeant à votre amant.
Vous l’encensez
Par de beaux gestes du bras droit,
Tandis que la main gauche envoie
Vers sa bouche de longs baisers.
Vous vous grisez
De joie
En dansant à son intention.
Pour lui vos reins se cambrent ;
Pour lui, vos jambes
Sont prises de passion ;
Pour lui, vos voiles couleur d’ambre
Montent dans l’air et flambent
Comme des flammes, se tordent et tremblent…
Puis, soudain, vous fuyez, mais sans vous laisser prendre :
Votre amant n’est pas là…
Et vous tombez à terre en un tout petit tas,
Un tas impalpable de cendre.

CCXXIV
DÉCOR

… Et voici que le mont Fuji paraît, doublant,
Dans l’eau verte du lac, son profil rose et blanc.

CCXXV
ARBRES

Il a plu, toute cette nuit, sur les sapins.
Ils luisent maintenant, vernis, tout neufs, repeints.

CCXXVI
MOMENT

Soir d’automne : le coin d’un cimetière où volent
Des phalènes de cendre et quelques lucioles.

CCXXVII
ABSENCE

Où donc est-il, cet enfant blond qui, l’an dernier,
Poursuivait des sauterelles sous mes pruniers ?

CCXXVIII
L’ATTRAIT DU MYSTÈRE

Non, ne me traitez plus d’esprit sceptique et froid !
L’âme de vos parents me paraît très à l’aise
Dans cette table Louis XVI
Qui se trémousse sous vos doigts.

CCXXIX
UN GOURMET

Le perroquet méchant vient de croquer
Tous les pépins de mon orange.
« C’est un mets fort délicat que je mange, »
Se dit le méchant perroquet.

CCXXX
DÉCENCE

Depuis plus de trente ans, la vieille demoiselle
Au cabas noir se doute bien
Qu’il est certains plaisirs délicieux, mais elle
Interdit l’amour à son chien.

CCXXXI
FLEUR EN DANGER

Garde-toi mieux, je t’en supplie,
O somptueux coquelicot
De la prairie !
Sans vouloir te froisser… n’attires-tu pas trop
Tous les regards ?
Hélas ! je crois qu’il est trop tard :
Une vache d’aspect bourgeois
Me paraît avoir l’œil sur toi…
Eh oui ! certaines fleurs devraient être plus sages
Pour assurer leur avenir !
Or ce grand animal domestique et sauvage,
Dont le cœur est de cuir,
Va, dans un instant, te cueillir
De sa lourde langue d’une aune ;
Alors le bousier noir, le frelon, le phalène,
Le mille-pattes tortillart qui se promène,
L’abeille, le papillon jaune
Et la bonne bête-à-bon-dieu
Ressentiront une profonde peine…
— Coquelicot, je pleure en te disant adieu !

CCXXXII
DISCRÉTION

Hausser le ton est superflu pour quatre vers ;
Chanter me semble oiseux quand il suffit de dire.
Ce ridicule essai finirait en revers
Et serait bien jugé par un éclat de rire.

CCXXXIII
CAPTIVITÉ

Je crois vivre en prison, une branche
Se balance devant mes barreaux ;
Je frémis chaque fois qu’elle penche,
Et j’entends le pas de mon bourreau.

CCXXXIV
DERNIÈRE JOIE

Ne plus pouvoir chérir ni les vergers fleuris,
Ni les étangs moirés, ni les aubes écloses.
Et ne plus distinguer qu’un plaisir de l’esprit :
La délectation qui fut dite morose.

CCXXXV
VOISINAGE

Ce beau cerisier aux branches fleuries
A comme voisin, sinon comme ami,
Un membre influent de l’Académie
Qui sut faire éclore un nouvel ennui.

CCXXXVI
AUBE TROPICALE

La tribu des jacassantes perruches
Dans les branches du banyan s’éveille.
Le vampire s’endort et les abeilles
En bourdonnant s’éloignent de la ruche.

CCXXXVII
RÉPONSE

J’ai reçu ton billet, timbré des bords de Seine.
Cette page me cause un sensible plaisir.
Je songe à mes amis lointains ; la lune pleine
Propage des parfums que je voudrais saisir.

CCXXXVIII
CALME DU SOIR

Posez sur mon épaule votre tête ;
Respirez doucement…
Un moment,
J’ai pu vous croire prête
A pleurer !
Votre regard n’est-il pas délivré
De son angoisse ?
Je veux que rien
Ne vous froisse,
Pas un mot dans nos entretiens,
Pas la plus petite chose,
Pas un écho, pas un reflet, pas un soupir,
Pas le plus léger pli d’une feuille de rose,
Et pas le moindre souvenir
De tristesse.
— Qu’allez-vous dire ?
Est-ce
A moi que vous dédiez ce sourire ?
N’en faites rien, car j’aime mieux
Voir ce sourire dans vos yeux.

CCXXXIX
LE NÈGRE DE THISBÉ

A quoi donc peut servir ce négrillon nabot ?
Il a tous les défauts : la paresse, la ruse,
La gourmandise, mais Thisbé le trouve beau.
Parfois elle l’embrasse et souvent s’en amuse.
« Ah ! qu’il est donc gentil, mon nègre ! » Elle a pendu
Un petit anneau d’or à son nez ; elle tresse
Des colliers de corail dans ses cheveux crépus…
De tous ces jeux, l’abbé a le cœur en détresse :
Thisbé ne pourrait-elle, en un moment d’oubli,
Prendre le négrillon, quelque soir, dans son lit ?

CCXL
VOYAGE

Qu’elle soit d’un vert d’émeraude
Ou du bleu mystérieux des saphirs,
D’une aube à l’autre un spectre rôde
Sur la mer et nous engage à partir…
O vents qui secouez les voiles,
Dites-moi le chemin qui conduit aux étoiles !

CCXLI
CINÉMA

La lune rend plus noirs les créneaux du donjon ;
Devant un crucifix la blanche Aline prie ;
Le traître fait dans l’ombre un ultime plongeon…
Chacun sanglote, du parterre aux galeries.

CCXLII
STRATÉGIE

Lorsque le taon voit l’éléphant, au lieu de fuir,
Il l’attaque tout droit, mais c’est la grande bête
Qu’il veut atteindre, quand il le pique à la tête,
Non pas les petits poux qui paissent sur son cuir.

CCXLIII
BALLET

La poudre des chemins, sous un choc de semelles
Rejaillit pour danser au bal inattendu
Où des moucherons d’or allègrement se mêlent
A des échos de cloche et des duvets perdus.

CCXLIV
POINT DE VUE SPÉCIAL

Tu veux voir une nymphe auprès de chaque source,
A quelques pas d’un joli temple :
Aréthuse, par exemple,
Suivant de ses yeux clairs la course
De son onde et dont la chevelure
Suit aussi le courant d’eau pure.
Tu veux voir le satyre peignant sa fourrure,
Certaine flamme dans les yeux
Et des raisins dans les cheveux,
Et le faune jouant du flûteau,
Et l’hamadryade aux bras haut
Levés ou largement tendus,
Comme pour bénir,
Et la naïade au long buste vêtu
De seule écume. — Ton plaisir
Est d’espérer cela, mais, ô jeune homme ! tu
Ne verras rien, si ton esprit ne se délivre,
D’abord, du souvenir hallucinant des livres :
Les demi-dieux
Ont peur d’un bachelier ès-lettres curieux.

CCXLV
PREMIER QUARTIER

Lune ! c’est donc toi ! je te croyais morte ?
Lève encore un peu ta corne qui luit !
Par quel soupirail, cheminée ou porte,
As-tu pu rentrer au sein de la nuit ?
Tu semblais si maigre, ô ma pauvre amie !
Je me résignais à ne plus te voir,
Et je me disais : « Elle est réunie
Aux astres défunts du firmament noir. »
Car il est, au ciel, un lieu de retraite
Pour les derniers jours des étoiles d’or,
Où les feux éteints des vieilles planètes
Goûtent le repos près des soleils morts.
— Puisque te voilà, donne-moi ta bouche
Dont l’arc recourbé sourit sans repos,
Mais ferme, un instant, ton œil blanc qui louche :
Ce regard gelé me glace les os.
Veillé par Riegel et par Betelgeuse,
Je veux sommeiller entre tes bras nus
Et boire le lait d’une nébuleuse,
Et goûter le miel d’un rêve inconnu.
Je veux caresser la lyre des brises
Que tenait jadis Phébus Apollon,
Et danser le long de la route grise
Où courait Hermès aux divins talons.
— Afin d’obtenir ces sublimes choses,
Quels sont, ô Phœbé, mes premiers devoirs ?
Il faut, me dis-tu, dédaigner les roses ?
Ne plus respirer les parfums du soir ?
Oublier les jeux du soleil sur l’onde,
Les jeux des ruisseaux, des flammes, de l’air,
Et, quand un orage au ciel jaune gronde,
Ne plus me baigner dans les purs éclairs ?
Ne plus adorer les lèvres des femmes,
Ne plus m’abriter sous les tournesols,
Et ne plus chanter des épithalames
Pour les noces d’or de mes rossignols ?
Oublier l’étang qu’une étoile irise,
Les émois obscurs, les chères douleurs
Dont l’angoisse est douce et la peine exquise,
Oublier aussi le contour des fleurs ?
— Faut-il renoncer à la vie humaine
Pour revivre au sein du subtil éther ?
Ah ! tes caresses au front des sirènes !
Tes lueurs de jade au ras de la mer !
— Faut-il donc mourir ? Eh bien, soit ! Silence !
Adieu !… Je m’en vais sommeiller, un temps,
Et les traits d’argent, Phœbé, que tu lances
Me réveilleront au fond de l’étang.

CCXLVI
PRUDENCE

Offre tes compliments aux Puissances Divines,
De grand matin. — Les dieux à l’homme sont pareils :
L’encens les concilie et flatte leurs narines
Plus sûrement s’il fut brûlé dès le réveil.

CCXLVII
EMPLOI DU TEMPS

Henriette, tous les vendredis, se promène ;
Elle papote du dimanche au mercredi ;
Elle lit le jeudi, (du moins elle le dit) ;
Elle m’aime, le dernier jour de la semaine,
Mais son amour me semble encor plus superflu
Que les romans touchants qu’elle dit avoir lus.

CCXLVIII
REGRETTABLE INCIDENT

Il arrive, tenant une rose à la main.
Elle lui dit : « J’aurais préféré du jasmin.
Si je vous laisse aujourd’hui seul,
Bercez-vous au moins de l’idée
Que je vous aimerai demain. »
Le lendemain, c’est un glaïeul
Qu’elle voudrait, le jour suivant, une orchidée…
« Dimanche, lui dit-elle, si vous me baillez
Une gerbe d’œillets
Panachés, il se peut qu’alors je m’évertue
A vous aimer. Impossible plus tôt ! »
Mais lui, sans insister auprès d’elle, se tue
En se servant d’un vieux couteau
Damasquiné, dont la lame est pointue,
Et qui brille.
Le pauvre bougre s’est piqué de tout son cœur,
Sous le sein gauche, avec cette arme
De famille,
Si bien qu’il meurt.
S’ensuivent mille cris, des regrets et des larmes.

CCXLIX
MARINE

Lune décroissante, eau d’ébène,
Délicatesse des cordages,
Plainte lointaine des sirènes…
Invitation au voyage.

CCL
CHRONIQUE

César est mort ; un scarabée
Tend vers le ciel ses pattes noires ;
Jacob n’est plus, ni Bethsabée…
Ce sont là des dates d’histoire.

CCLI
PASTORALE

Midi, grand soleil. — Le vieux faune
En ricanant se penche sur
Une fleur délicate et jaune
Perdue en un champ de blé mûr.

CCLII
PROMESSES

Comment douter de vous, lorsqu’en vous tout incite
A l’espoir ?
Vos yeux sont clairs, vos yeux sont purs, vous savez voir
Et, par ces mêmes yeux, rêver ensuite,
Vous savez deviner, ami compatissant,
Le secret d’une parole qui semblait dite
En passant,
Et vous savez sentir la plainte retenue
Par peur de vous montrer une douleur trop nue.
— Belles promesses, hautes promesses
Que vous tiendrez !
Vous grandirez ! Ne doit-on pas tout espérer
D’un esprit sans paresse,
Toujours prêt à comprendre,
Dont la subtilité n’a point de fourberie,
Miroir d’un cœur robuste et tendre ?
— Ami, n’oubliez pas nos longues causeries
Près du feu, l’autre hiver, au fond du petit bois…
Comme les bûches prenaient mal ! qu’il faisait froid !
Souvenir… j’allais dire : d’autrefois !

CCLIII
ÉGOÏSME

J’ai souffert pour l’oiseau, pour la bête qu’on chasse,
Pour l’arbre qu’on abat, j’ai partagé l’émoi
D’un cœur flétri. Ce sont des jeux dont je me lasse.
Je voudrais, maintenant, souffrir un peu pour moi.

CCLIV
DÉGÉNÉRESCENCE

A soixante ans, vous conservez un teint de rose,
Une voix d’argent clair, lorsque vous vous moquez,
Mais votre fille Esther a déjà l’air morose,
Insatisfait et sec des très vieux perroquets.

CCLV
CAPOUE

Mon esprit a besoin du fracas des armées.
Comment sortira-t-il du lit de sa langueur ?
J’ai vécu, ces temps-ci, trop près de votre cœur
Qui me trouble et me rend « empesché de fumées ».

CCLVI
DIVERTISSEMENT

Ernestine, Denise et la blonde Suzanne,
Assises près de moi, font des mines exquises…
« Monsieur ! redites-nous le conte de Peau d’Ane,
La Belle au Bois dormant ou quelque autre sottise.
Non ! sortez-nous plutôt de votre vieille tête
Un récit tout nouveau qui ne soit pas trop bête ! »
Divertir des enfants est une dure école !
Il me faut inventer une histoire bien folle,
Cocasse, compliquée et cependant précise,
Pour amuser Suzanne, Ernestine et Denise.

CCLVII
A LA CUISINE

Tu pleures ! tu n’es donc plus toi-même, Brigitte ?
Au lieu de surveiller fidèlement les os
Et le poulet, bouillant au cœur de la marmite,
Tu rêves de certain sergent, beau comme Eros.
Tu tâches d’évoquer cette face adorée,
Et tes larmes vont se mêler à la purée.

CCLVIII
HÔTES INATTENDUS

Me voici, comme jadis, en Afrique :
Le soir tombe, il est tard.
Un ciel fumeux, couleur de brique,
Fatigue mon regard.
Je trouve, en entrant dans ma chambre,
Des visiteurs inattendus :
Deux oiseaux, un lézard, des guêpes couleur d’ambre,
Un crapaud gris, pustuleux et pansu.
Ce lézard violet à tête verte
Paraît fixé sur le plafond,
Des oiseaux sont entrés par la fenêtre ouverte,
Ils piaillent, ils font des ronds ;
Une étrange souris s’échappe de ma couche,
M’aperçoit et s’affole ;
Des phalènes frôlent ma bouche,
Je vois luire des lucioles ;
De petits serpents noirs veulent passer mon seuil,
Des moustiques pointus m’empêchent de dormir,
Mais à tous je ferai bon accueil…
De mon rêve je prends tout ce qu’il peut m’offrir.

CCLIX
BONNE EXPOSITION

Au seuil ensoleillé de ma fenêtre ouverte,
Pieusement, je cultive de l’estragon,
Dans les flancs rebondis d’un vase à panse verte
Où se tordent et se détordent deux dragons.

CCLX
HIVER

Débâcle, enfin ! la rivière, prise
Depuis quatre longs mois par le gel,
Se brise en miroirs où se divise
Le grand lac bleu de cendre du ciel.

CCLXI
RECUEILLEMENT

Immobile, je songe auprès de cette tombe.
Pas un souffle de vent ne vient troubler la nuit
Et pas un chant d’oiseau… Des pommes de pin tombent
Mollement, sur le gazon court, à petit bruit.

CCLXII
PRUDENCE

Loin de vous reprocher, belle, d’être si noire,
J’accorde que vous ne l’êtes pas à demi,
Mais veuillez vous cacher dans cette vaste armoire
Durant l’heure où je vais recevoir mes amis.

CCLXIII
TROPIQUES

Au bord vaseux de la lagune,
Un caïman dort dans les joncs ;
Il ouvre un œil gluant, considère la lune
Et disparaît dans l’eau par un brusque plongeon.

CCLXIV
BOISSON RÉCONFORTANTE

Après avoir goûté, (devoir de camarade),
Les vers indifférents d’un poète de peu,
Je veux, pour oublier leur charme sirupeux,
Boire, à l’urne d’André Chénier, du vin d’Hellade.

CCLXV
LOUANGES

Pour sa tête si belle
Qui ne craindra rien des hivers,
Saurai-je composer la louange immortelle,
Rayonnante de nobles vers ?
Pour sa tête impassible et pure
Dont les yeux regardent si loin,
Quels sont les mots qui ne défaillent point,
Et les hymnes qui durent ?
Pour en écarter le malheur,
Que ne puis-je donner à sa tête guerrière
Dont un hochement me fait peur
La louange qui monte en forme de prière ?
Que ne puis-je chanter les reflets suzerains
De ton casque d’ébène,
Tête chère, tête hautaine
Au front serein !
Ah ! que ne puis-je… Et, maintenant, penche la tête
Et laisse-moi caresser de mon mieux
Les cheveux onduleux de cette tête faite
Pour les dieux.

CCLXVI
SOMMEIL NÉCESSAIRE

Le prince dort sous un dais d’or et de bambous.
Quand ses ordres n’arrivent pas avant l’aurore,
Il les donne à rebours, trop tard ou pas du tout,
Il dort. Ah ! qu’il dorme longtemps ! je l’en implore !

CCLXVII
SUR LA GRÈVE

Le ciel perd sa teinte cerise,
Le soleil s’engloutit sous le poids de la nuit.
Les coquillages que l’on brise
En marchant font un triste bruit.

CCLXVIII
JUSTE DISCIPLINE

J’estime le bon-sens de la gardeuse d’oies
Qui, jusqu’à vêpres, fait patiemment son devoir.
Martin, passant alors, l’assaille chaque soir ;
Elle s’y prête et goûte ainsi plus d’une joie.

CCLXIX
PETIT PORTRAIT

Sourire âpre et revêche,
Fort belle chevelure
D’un blond doré, tournure
Passable, mais odeur peu fraîche
Et déplaisante d’une pêche
Trop mûre.

CCLXX
MÉLITE RÉFLÉCHIT

Quel songe singulier composez-vous, Mélite ?
Quelle vilaine trahison, très inédite ?

CCLXXI
AUBE DE LUNE

Un dragon bleu, penché par-dessus la pagode,
La gueule ouverte, va dévorer comme un fruit
Cet astre coloré de sang et teint d’iode
Qui monte dans la nuit.

CCLXXII
MAGIE DU SOIR

Des rameaux sombres, découpés
Sur l’horizon drapé…
Profils grotesques d’arbres noirs
Contre le ciel orange ;
Instants où le soir
Aérien se change
Par lente magie en nuit…
On dirait que s’apaisent
Le monde et son bruit,
Tandis que les braises
Du soleil meurent,
Que le ruisseau parle plus bas,
Que la brise s’éteint qui chantait tout-à-l’heure,
Que le voyageur tâche de feutrer son pas,
Que les oiseaux ont peur
De se laisser entendre
Parmi tous ces murmures sourds,
Que l’occident perd ses couleurs…
— Ce sont les cendres
D’un beau jour.

CCLXXIII
HEURE MAUVAISE

Vraiment, il pleut depuis trop longtemps, je m’ennuie.
Lire ? quoi donc ? Dormir si je pouvais ! et pour
Aimer, il n’est plus temps. J’écoute, le cœur lourd,
Ce discours interminable que fait la pluie.

CCLXXIV
A UNE REINE

O reine Stratonice ! où donc êtes-vous née ?
Est-ce dans le vaste palais d’une île fée,
Où la légende grecque et le conte allemand
Venaient mêler pour vous tous leurs enchantements ?
Où l’elfe et la bacchante, où le sylphe et le faune
Jouaient à se poursuivre autour des buissons d’aulnes ?
Parce que votre voix est pure et que vos pas
Semblent glisser à peine et ne se poser pas,
Il est des instants où vous m’évoquez l’image
De Loreley qui laisse un lumineux sillage
Sur l’eau triste du fleuve, en chantant dans la nuit.
Mais, à d’autres instants, vous changez et je suis,
Dans vos yeux, le reflet d’une si grave peine,
Que vous me rappelez cette princesse hellène
Qui, devant l’horizon de la mer et des cieux,
Souffrait de la colère injuste de ses dieux.
O Reine ! dites-moi quel souvenir vous donne
Ainsi l’air douloureux de la blanche Antigone ?

CCLXXV
DÉSACCORD

Des roses, un regard, la mer, le bruit du vent…
Poèmes que le moindre souffle met en prose !
— Un mot sans harmonie efface bien souvent
Le bruit du vent, la mer, ton regard, et les roses.

CCLXXVI
CHEMINEAU

Malgré tous mes serments et mon humeur chagrine
Je marche sans souci, tout droit, tournant le dos
Au soleil. — Sur la route, un spectre se dessine,
Couché, très noir, très plat, sans muscles et sans os,
Qui m’entraîne, tenant par ses pieds mes bottines.

CCLXXVII
UN COUPLE

Il est beau de la beauté que l’on prise
Dans les ateliers de modiste ;
Cheveux gras et bouclés, bouche aux tons de cerise,
Cravate « genre artiste ».
Elle est fort bien aussi, mais autrement
Que son prince Charmant :
Mince, longue, des yeux très noirs,
Un air autoritaire,
Des lèvres sans mystère et de mauvaises dents…
Et cependant,
Vers le soir, aux lumières,
Un peu de fard aidant,
Elle plaît au passant sous son chapeau de fleurs.
Rose aime Roger de tout son cœur,
De toute son âme,
(En a-t-elle une ?) de tout son corps,
Mais Roger, les beaux jours passés, prévoit le drame :
« Combien de temps, Rose qui m’est si chère,
Pourra-t-elle marcher encore ?
Sans elle, c’est le pot-au-feu, c’est la misère ! »

CCLXXVIII
MA BLANCHE AMIE

Lune ! je vois briller entre les nymphéas,
Au fond de l’étang vert et bleu que rien ne souille,
Ton profil séducteur qui toujours m’agréa,
Reine des suicidés ! princesse des grenouilles !

CCLXXIX
VILLÉGIATURES

Les turbans excessifs que portait Madame X…
Et d’autres attributs de même provenance
Sont chez la revendeuse, au coin du quai. Je pense
Qu’elle-même fait les cent pas au bord du Styx.

CCLXXX
REPOS JUDICIEUX

Couché dans ce verger mollement gazonné,
Pourquoi donc songerais-je à grapiller la treille
Lourde de fruits, ou même à rimer un sonnet ?
Je sommeille, attendant que Laure me réveille.

CCLXXXI
THE RAVEN

Je croyais, en ouvrant toute grande ma porte,
Voir l’ange aux yeux d’azur qui brandit un flambeau,
Mais la nuit m’apparaît, silencieuse et morte,
Sans lune. — Sur mon seuil, pas même le corbeau !

CCLXXXII
PORTRAIT DE BÊTE

Armature de fer, pattes de caoutchouc,
Cuir laineux et malsain, gaufré par mille plaies,
Bête de cauchemar qui ne semble pas vraie,
Avec sa cloche au cou. — C’est le chameau mandchou.

CCLXXXIII
DANGER

Fût-ce dans ton appartement le plus secret,
Garde-toi de penser : « En ce moment, personne
Ne me voit. » Pour l’esprit il n’est rien de sacré,
Il n’est rien que l’esprit ne sache ou ne soupçonne.

CCLXXXIV
MOTIF DE SÉRÉNADE

Malgré le ciel d’un bleu si rare,
Si précieux, il manque un chant de rossignol
Et le froissement doux des guitares
A ce soir
Si divin qu’on le dirait espagnol.
J’y voudrais voir
La lune, cependant l’air est clair
Et ces lanternes ont bel air ;
Mais ne faudrait-il pas quelque pierrot de neige,
Quelque bourgeois en travesti
Comique à ce cortège
Où notre amour se divertit ?
Je voudrais aussi des tambours de basque,
Des marottes tintantes, des sequins,
Des loups, des masques
Et des manteaux d’Arlequin,
Tout de même qu’à votre face,
Miroir divers de la frivolité,
Je voudrais que se pût découvrir une trace
Plus sensible de volupté.

CCLXXXV
CHARME DU FOYER

La petite maison normande qui m’abrite
Me plaît, je m’y sens bien en sûreté ; le site
N’effarouche pas l’œil, mais le toit bleu d’un temple,
Sous le soleil asiatique, a son mérite.

CCLXXXVI
ATTITUDES

Triste, toujours, comme au théâtre,
(Douleur de parade) ; à vos joues,
Un peu de poudre, un peu de plâtre ;
Dans votre cœur, un peu de boue.

CCLXXXVII
SIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Scapin dort d’un sommeil très long que je déplore.
Le trépas est un port. Il entra dans ce port
En souriant ; je crois qu’il doit dormir encore,
Bien qu’il soit mort, très mort, hélas ! tout à fait mort.

CCLXXXVIII
FLEUR INVARIABLE

Cette nuit, j’ai rêvé plaisamment jusqu’au jour ;
Ma songerie avec l’aurore s’est éteinte ;
Je ne me souviens plus de son tendre contour…
Mais l’iris du jardin garde toutes ses teintes.

CCLXXXIX
OFFRANDE

Afin de célébrer sa valeur coutumière
(Nonpareille, pourtant !) offrons-lui la première
Pêche de mon verger, quelques brins de laurier
Et la virginité de Manon, la fermière.

CCXC
TROUVAILLE

Ton agréable petit livre est trop honnête,
Compendieux Joubert ! — Et néanmoins tu sus,
Malgré tant de fadeur, te révéler poète
En disant que la vie était « du vent tissu ».

CCXCI
CERCLE VICIEUX

Que devenir ? aller me pendre ?
Cela pourrait surprendre
Péniblement
De bonnes gens qui me sont chers.
M’engager ? partir pour la guerre ?
Hélas, non ! car, en ce moment,
Cela n’arrive guère
Que dans les romans !
Boire ? j’entends : boire beaucoup ?
Je n’ai pas soif quand je suis seul, (oh ! pas du tout !)
Et je déteste les cafés.
Me livrer à l’humeur hypocondre ? c’est fait !
Courir la gueuse ?
Je voudrais des heures heureuses…
Lire des livres ?
J’en ai trop lus, je m’en délivre.
Prier ? je me sens loin des cieux !
Alors… vivre ?
Serait-ce mieux ?
— Voilà le cercle vicieux.

CCXCII
RÉALITÉS

Les pieds au feu, tu regrettes de n’avoir pas
Aimé Didon, (malgré ses plaintes), Mélusine,
Aude, la belle Hélène, Yseult ou Dalila…
Mais Stéphanie a tant de goût pour la cuisine !

CCXCIII
UTILISATION

Comme on fait d’un suppôt sadique de la mort,
Je tiens qu’il faut toujours étrangler la souffrance,
Sans vouloir lui trouver ni charme, ni plaisance…
Toutefois, il convient de s’en servir d’abord.

CCXCIV
PAROLES FAMILIÈRES

Qu’importent l’accent dur de ce parler barbare
Et ce jacassement où je ne comprends rien !
Sous la brise, un palmier fait son bruit de guitare
Et le flot chante un air que je reconnais bien.

CCXCV
LA COIFFURE DE THISBÉ

Une heure avant d’aller au bal de cour, Thisbé,
Contente de son fard et de ses mouches, daigne
Sourire à son coiffeur dont les doigts ont bombé
La fausse tresse d’or que fixe un double peigne.
L’homme, dans les cheveux que sans fièvre il boucla,
Fixe des ornements avec un goût d’artiste :
Un point de poudre, ici, trois petits rubans, là…
Il fait enfin voler le peignoir de batiste,
Puis, les lèvres en cœur et souriant un peu,
Dans la coiffure il pique un hortensia bleu.

CCXCVI
HONNÊTE GAGNE-PAIN