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Fantasques: Petits poèmes de propos divers

Chapter 342: CCCXLI CONSCIENCE
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About This Book

A collection of short lyrical vignettes, epigrams and playful mini-poems that shift quickly between irony, tenderness and whimsy. Frequent images of nature—lakes, trees, birds and night skies—sit beside domestic or urban details and reflections on love, memory, death and artistic mood. Many pieces function as aphorisms or musical sketches, using concise, imagistic language and occasional Japanese-inspired brevity to catch fleeting sensations. The tone alternates between light-hearted banter and subdued melancholy while favoring brevity and sensory detail.

Si vous triez bien proprement ce tas d’ordures,
(Vieux chiffons, culs de bouteilles, charognes mûres,
Débris), vous gagnerez peut-être vos trois sous.
D’ailleurs, quand il fait beau, la besogne est moins dure,
Et l’on trouve, parfois, quelques restes de chou,
Quelques croûtes de pain (anglais) gardant du goût.

CCXCVII
SUR UNE VIE INTERROMPUE

Tu mourais, tu me disais ta peine
D’avoir vécu, te semblait-il, en vain
Et d’achever ces heures vaines
En ne nous laissant rien
Qu’un homme mort,
Rien qu’un vieux corps
Prêt à pourrir ; puis tu mourus.
— Maintenant, tu te tiens raide et grave,
Le col nu,
La face have,
Et tes mains sont couleur de cire ;
Tes yeux bleus où je savais lire
Restent ouverts,
Tes prunelles semblent de verre,
Mais tu gardes ton sourire.
Jamais je n’oublierai tes rêves, leur fraîcheur,
Ni l’exemple de ta douleur ;
Jamais je n’oublierai tes manières de dire,
O mon ami dormant,
La vie en son rayonnement !

CCXCVIII
PROSPECTUS

On raccommode, ici, les assiettes, les tasses,
Les faïences de Perse et de Rhodes, les plats
Espagnols, les cristaux de Bohème, les glaces
De Venise et les cœurs qu’un grand amour fêla.

CCXCIX
HARMONIE

Tu chantais, rossignol… Je respirais des roses…
Jamais, ô cher oiseau, ton chant ne fut si beau ;
Jamais tu ne m’as dit de si troublantes choses.
Promets-moi de chanter, plus tard, sur mon tombeau.

CCC
BELLE, MAIS PEU SENSIBLE

Elle tenait ses mains aux phalanges fragiles
En avant, comme pour défendre d’approcher
Et les souples sursauts de ma ferveur agile
Se heurtaient vainement à ce charmant rocher.

CCCI
RETOUR LOINTAIN

Nous sommes séparés par des milliers de lieues
Et pourtant, chaque soir, je me sens près de toi,
Comme s’il n’y avait ni vastes plaines bleues,
Entre nous, ni déserts de sable, ni grands bois.

CCCII
SÉDUCTION

Je puis, modeste et réservé, sans me vanter,
Fixer l’amour du monde en me montrant moi-même.
Si je veux, par surcroît, mériter que je m’aime,
Le séducteur du monde est un autre, (inventé).

CCCIII
MAUVAIS MOMENTS

L’orage monte à l’horizon ; mon chien se traîne,
La langue basse ; mes poiriers sont accablés
Par leurs fruits mûrs ; des fleurs se fanent dans les blés,
Et Célestine a des regards chargés de haine.

CCCIV
AU VILLAGE

Pourquoi ce regard
Hagard
Et pourquoi cette joue humide ?
Pourquoi cet air si soucieux ?
Pourquoi ces rides
Sous tes yeux ?
A quoi peut te servir de contempler la meule
Du coin du champ,
Et comment te trouve-t-on seule,
Toute seule, et si triste, et d’aspect si touchant ?
Dis-le moi comme à confesse,
Dis-le moi, morbleu !
Sans larmes, fais-m’en l’aveu…
Serait-ce
Ton père qui t’aurait grondée,
Ou plutôt… oui, plutôt, le charmant Amédée
Qui t’accompagnait très souvent,
Depuis son retour de voyage,
Et dont l’humeur volage…
Hélas ! je comprends tout, pauvre fille ! Au couvent !

CCCV
EXCÈS

Vous regretterez d’être sage !
Vous l’êtes bien ! oh ! oui, vraiment !
Sage comme une chaste image
D’ange dans un missel flamand.
Cette attitude décourage,
En ses luxurieux hommages,
Le plus épris de vos amants.
Son âme est bourgeoise : il abrège,
Volontairement, des moments
Qui lui paraissent sacrilèges.

CCCVI
PETIT INCONVÉNIENT

Cette première rose au ton rouge ponceau
Fait valoir la seconde, adorablement pâle ;
La troisième entretient un ver sous ses pétales…
Je choisis la troisième avec son vermisseau.
C’est ainsi que je vous ai préférée, Hortense,
Mais votre vermisseau prend beaucoup d’importance…

CCCVII
REPROCHE

Bel arbre au tronc retors, arbre noir et très vieux
Dont le feuillage sec a des reflets si durs,
Cher arbre compliqué, sombre et silencieux,
Ton ombre est un peu trop précise sur ce mur.

CCCVIII
DÉNOUEMENT

La Princesse qui pleure en sa prison va-t-elle
Se laisser dévorer par le Dragon ? — Non pas !
Un Prince de beauté vraiment surnaturelle
Et d’air avantageux se rapproche à grands pas.

CCCIX
FIN DE NUIT

L’aube vient de toucher le sommet de la tour.
La lune qui reluit de tout son disque lourd
Nous apparaît, pendue au ras des ondes, comme
Un gong de cuivre clair pour annoncer le jour.

CCCX
A UN AMI PLEIN DE FANTAISIE

Tu reviens de la grande guerre,
Blessé, meurtri,
Mais tu n’as rien perdu de cette printanière
Vision de la terre
Qui donne à tes songes leur prix.
Tu parles, et je vois le monde
Par tes yeux :
Les rêves les plus fous y dansent une ronde
Dont le rythme est délicieux.
Tu décris de beaux soirs en Alsace,
Le bourg détruit par la mitraille, où passent
Des soldats joyeux,
Tu me dépeins une aube d’Orient,
Le ciel bleu, le flot riant,
La rive nue
Sous un rais d’or,
Et tes paroles contenues
Emeuvent plus encor :
Enchantements clairs d’une fantaisie
Choisie.

CCCXI
DISTINGUO

Mon général, vous saluez avec noblesse ;
Personne, mieux que vous, ne tourne un madrigal…
J’admire… mais des madrigaux pleins de finesse
Et de nobles saluts font-ils un général ?

CCCXII
L’ANCIENNE LIQUEUR

Tu vantes le bonheur où cet amour te plonge :
Boire à sa bouche est devenu ton seul plaisir…
Saoule-toi donc, mais sans perdre le souvenir
De ce vin plus léger que te versaient tes songes.

CCCXIII
COMPENSATION

Cette dame, fort riche et de noble alliance,
Use encor de l’amour. Elle abuse, la nuit,
D’un lycéen qui prend son mal en patience
Car la femme de chambre a des égards pour lui.

CCCXIV
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS

1

Un haïkaï de mon vieux maître
A cent fois plus de parfum
Que ce lys sur ma fenêtre.

2

Les passions allumées
Par l’amour à son printemps
Montent dans l’air sans fumée.

3

Le long du ruisselet fou,
Truite vive et bondissante,
Brillant si clair, tout à coup !

4

Dans le fossé de la route,
N’est-ce pas le clapotis
Triste des premières gouttes ?

5

Quel orgueil quand je vois naître
Un sourire approbateur
Sur les lèvres de mon maître !

CCCXV
LE PAYS MERVEILLEUX

Ciel jaunâtre, taché de gris,
Sur l’horizon livide ;
Pas un souffle d’air, pas un cri ;
Mon village semble vide.
Il pleut tout droit,
En silence,
Contre le vert des prés et le rouge des toits…
Désir d’absence,
D’être ailleurs,
Loin de ces pleurs,
Loin de ces longs traits de la pluie,
Barreaux de ma mélancolie…
Et cependant on reste sans bouger, sans dire
Rien,
Quand on voudrait marcher vers le bout de la terre,
En chantant, jusqu’à ce bel empire,
Vous savez bien !
Où, m’a-t-on dit, il ne pleut guère,
Jusqu’à ce radieux empire, tout là-bas,
Où, peut-être, il ne pleut pas.

CCCXVI
PRÉDICTION

Jeune homme, vous irez loin ! Je vous vois des crocs
Aiguisés, une face plaisante, (un peu trop
Cabotine), et le goût bien raisonné des filles ;
Tout ce qu’il faut pour faire un joli maquereau.

CCCXVII
FUMÉE EN MUSIQUE

Tu chantes et ta voix a de souples contours ;
Il est tard, les rideaux filtrent le clair de lune ;
Indolemment couché sur le dos, je pétune.
Dans ces conditions, le temps me semble court.

CCCXVIII
SAVEUR AMICALE

J’aime autant ne plus te revoir, ami très cher,
Car je ne sais en quoi ton absence me prive :
Ta conversation a le goût du bitter,
Sans aucune de ses vertus apéritives.

CCCXIX
EMPLOI DU TEMPS

Beau dimanche ; promenades dans la banlieue ;
C’est la forme municipale de l’ennui
Qui s’étend, tout le long des heures et des lieues,
D’une aube sans beauté jusqu’à la dense nuit.

CCCXX
LE REFUGE

Au lieu de savourer en paix cette vesprée
Si douce, j’ai le cœur douloureux et pantois,
Mais je sais un répit pour l’âme déchirée :
Lorsque je souffre trop, je me repose en toi.

CCCXXI
RÉPLIQUE DÉCISIVE

« Mademoiselle, vous avez le plus grand tort
De vous prêter ainsi sans vous donner : ce corps,
Un jour, sera volé. » Vous répondez, sournoise :
« Chaparder et voler n’offrent aucun rapport. »

CCCXXII
VOIX CHANGEANTE

Charme suprême d’une voix
Où je crois
Entendre l’écho d’un gémissement
Et celui d’un rire étouffé…
Vous parlez doucement,
D’une voix tout à fait
Calme et pourtant sonore…
Ah ! quelle voix ! parlez encore !
Parlez encore, ma très chère !
Ce ruisseau
Tombe en se vaporisant, cet oiseau
Chante si clair
Que l’on dirait un gazouillement d’eau,
Cette brise, filtrée au treillis des rameaux,
Nous dit les plaisirs, les soucis
Qui l’entraînent… Votre voix est ainsi :
Apaisée ou comme en délire,
Triste, brisée, aérienne et parfois ivre,
Suivant ce qui l’inspire,
Notre amour ou le mal de vivre.

CCCXXIII
APPARITION

Encore un nouveau jour… Je m’éveille et revois
La table, l’encrier, la page, (blanche encore,
Mais qui sera noircie), et, couché près de moi,
Le corps luxurieux, las et lisse de Laure.

CCCXXIV
AU CAMBODGE

Quelques nuages lourds à l’horizon s’étirent,
Violets sur un fond de perle ; trois vampires
Frémissent, accrochés au toit de ma canha ;
Les fleurs s’épanchent en parfums, le sol transpire.

CCCXXV
SOUVENIR LITTÉRAIRE

La lune a des pâleurs romantiques, ce soir.
Composons le tableau : des chansons de Venise,
Sur l’eau verdâtre, une gondole à felze noir
Et deux amants que l’heure et le lieu divinisent.

CCCXXVI
DÉCISION

Pourquoi me raconter que votre âme est de braise
Si votre corps s’obstine à paraître glacé ?
Plus un mot ! Allons-y, Madame, à la française !
Et je m’arrêterai quand vous direz : « Assez ! »

CCCXXVII
REPROCHES

Ragots, lamentations, plaintes :
« Tu veux te dérober ! tu mens !
Tu m’as dit : ses yeux sont charmants ! »
Absinthe ! Absinthe !

CCCXXVIII
HÉBÉ

Nul doute que la mort ne l’ait prise de court.
Elle goûtait les vers, les parfums, la musique,
Les bons vins et l’amour, (mais préférait l’amour).
Sur sa tombe fleurit un grand lys ironique.

CCCXXIX
OISEAU DÉCORATIF

Instant d’attente
Où rien ne bouge, heure éclatante…
Surgissant du pré vert, je vois
S’envoler soudain devant moi,
Comme ferait un cri de joie,
Le plus féerique oiseau qui soit :
Rouge, avec des ailes orange,
(Sont-elles de soie ?)
Un bec vermeil
De courbe étrange…
— Oh ! quelle grâce quand il monte,
Cet oiseau merveilleux, pareil
A ceux des contes,
Vers le soleil !
Glissant sur l’air, il fait cent tours
Comme un feu-follet de plein jour,
Puis il plonge dans l’herbe touffue,
Flamme errante,
Un moment aperçue,
Mais que le vent souffla, puis il chante.

CCCXXX
GÉOMÉTRIE

Limiter par un trait les songes de l’amour,
C’est fixer aux parfums de la brise un contour.

CCCXXXI
QUESTION

Qu’as-tu fait de tes fards ? Ce visage de cendre
En un ciel printanier n’est-il pas malséant ?
On dirait que, ce soir, lune, tu vas descendre
Pour jamais au tombeau que t’ouvre l’océan !

CCCXXXII
ESCLAVAGE

Elle pleure, gémit, grince, accuse le sort
De l’accabler de mille et un maux. Je crois fort
Qu’elle est tout à fait sotte. Aujourd’hui je l’adore
Comme je l’adorais dès son premier abord,
Mais sachez que l’amour est une dure tâche
Quand on aime les yeux ouverts, et qu’on est lâche !

CCCXXXIII
RESPECT FILIAL

Pei-you se vit, un jour, fustigé par sa mère ;
Bien qu’il fût un enfant courageux, il pleura.
Comme elle s’étonnait : « Oui, ma peine est amère,
Dit-il, de voir la force abandonner ton bras. »

CCCXXXIV
MANIÈRES D’AIMER

L’épouse a six façons d’assurer le bonheur
De l’époux : elle peut être une âme, une sœur,
Une muse, une amie, une amante, une esclave.
De ces rôles divers, l’esclave est le meilleur.

CCCXXXV
TEL QU’ON LE PARLE

Je m’exprime très mal, ne sachant point sa langue,
Cependant je lui dis combien elle me plaît ;
Je crois qu’elle s’émeut de ma douce harangue
Mais, hélas ! on se refuse, même en anglais.

CCCXXXVI
A LA LUNE DIVINE

Depuis que le plus clair des écus,
Depuis que la lune m’a plu,
Je parle d’elle à tort et à travers,
En prose, en rêve, même en vers.
— Soit qu’elle visite une mare,
Ou fasse figure de phare,
Ou glisse sur le dos
D’encre et d’étain des flots,
Ou sonde la luisante Seine
Et s’y détrempe,
Ou caresse mes peines
Qui ne s’endorment pas quand j’ai soufflé ma lampe,
Cette planète me séduit.
Je m’empresse de le lui dire, et le lui dis,
Pour mon plaisir et pour le sien peut-être,
Quand vient le soir, quand je la vois s’en aller paître,
Cornes en avant, ce pré noir,
Serré comme un étroit couloir
Entre deux murs de coton blanc, ou mieux
Quand, ronde et grasse, elle traverse les champs bleus.

CCCXXXVII
INCONVENANCE

Au corps disgracieux, il faut de la tenue…
Madame, croyez-moi : ne vous montrez pas nue !

CCCXXXVIII
EN CHINE

Grand repos sur la jonque. Un soir taché de rouille…
A l’avant, le coolie industrieux s’épouille.

CCCXXXIX
FÊTE CHAMPÊTRE

On soupe dans le parc. Les violons sont là.
La voix du rossignol va leur donner le la.

CCCXL
INQUIÉTUDE

Ces distiques tout secs, ces petits riens subtils,
Malgré la rime riche, à quoi donc riment-ils ?

CCCXLI
CONSCIENCE

Même vaincu dans le combat, ne t’abandonnes
Jamais au désespoir, si tu sais, en ton for,
Que tu fis, sans faiblir, ton plus farouche effort,
Car la lutte vaut mieux que le prix qu’elle donne.

CCCXLII
SALUTATIONS

Vous passez d’un pied léger, les bêtes
Se pressent pour vous voir de plus près,
Et le vieux mulot, hochant la tête,
Vous intronise reine des prés.

CCCXLIII
IMAGE

Ah ! mon ami ! te souviens-tu de certain temple
Près duquel s’élevait, crêté de jaune, un mur
Où sept souples dragons se courbaient dans un ample
Enroulement, sur des vagues de sombre azur ?

CCCXLIV
LA NOTE FAUSSE

Ta voix, d’abord,
Est douce et tendre :
Tu vas prétendre
M’aimer ! Ta voix a des accords
Justes ;
Toute ruse m’en paraît bannie ;
Je déguste
Son harmonie.
Comment garder le moindre doute
Devant une voix si claire ?
Je l’écoute…
Cette voix n’offre aucun mystère.
— Bientôt, je me dis qu’il fait sombre
Et que ta voix manque un peu d’ombre,
Elle paraît mal correspondre
A l’expression de tes yeux ;
Elle devrait, me semble-t-il, être plus basse ;
Alors, je l’écoute mieux :
Tu me dis que jamais mon amour ne te lasse…
Et, dans ta voix, sonne soudain la note fausse.

CCCXLV
LE SPECTRE

Retourner sur ses pas est dangereux : on craint
De rencontrer, si beau que soit le paysage,
Tapi dans l’herbe, cet insidieux chagrin
Que l’on pensait avoir tué par le voyage.

CCCXLVI
SURPRISE

Il pleut, je me sens triste et loin de ce que j’aime…
Quelle est cette lueur ? Ferait-il beau ? Soudain,
Je vois dans le ciel gris monter la lune blême,
Et les ombres des pins tombent dans mon jardin.

CCCXLVII
LE DANGER

Crains les pièges soyeux et, surtout, ne te livres
Pas toute entière aux invites d’un vent subtil,
Mouche à l’armure d’or, aux bourdonnements ivres !…
L’araignée a, devant ton vol, tendu ses fils.

CCCXLVIII
INUTILE PRUDENCE

Pour que tes rossignols ne puissent voyager
Et n’aillent pas chanter chez le seigneur d’en face,
Un mur suffira-t-il, autour de ton verger ?
Souviens-toi que l’oiseau change aisément de place.

CCCXLIX
PROMENADE

Nous ne faisons nul bruit, marchant sous les tilleuls :
Vous portez galamment une rose à l’oreille,
Je vous parle tout bas, nous croyons être seuls,
Sans penser que Phœbé, jalouse, nous surveille.

CCCL
SURENCHÈRES

Quoi de plus léger que les duvets ? la poussière ;
De plus léger que la poussière ? je crois bien
Qu’on peut nommer le vent ; et chose plus légère ?
La femme ; et plus légère encore ? oh ! certes, rien !

CCCLI
A L’HÔPITAL

On chante, tout en bas dans la rue,
Un air vulgaire et sot…
O savoureuse mélodie,
Reconnue
Aussitôt !
Elle me parle de la vie,
Elle dit qu’il est doux de vivre…
Je distingue mal ses paroles,
Mais cette chanson me console
Mieux qu’un beau livre.
Je l’aime, je la trouve exquise ;
Quelques instants, j’oublie,
Par sa douce entremise,
Mes hoquets sourds, mes lourdes quintes
D’agonie,
Mes grincements de dents et mes plaintes.
— Sotte chanson, tu me rends ivre
D’espoir, tu me donnes envie
De goûter à nouveau la saveur de la vie
Et, bien modestement, tu m’engages à vivre.

CCCLII
LUTTE DÉCEVANTE

Il l’approche de près, il l’étreint corps à corps,
Il s’est épris de ce problème qui le ronge,
Il ne s’en déprendra que le jour de sa mort,
Sans se douter que ce problème n’est qu’un songe.

CCCLIII
VISITEUR INSISTANT

J’ouvre ma porte et vois, sautillant dans la neige,
De cet air décidé qui lui sied, un bouvreuil,
Permettons-lui d’entrer, car il ferait le siège
De notre seuil.

CCCLIV
LÉGENDE CHINOISE

Il lui conta sa flamme en de magiques vers
Et sema de feuilles de saule sa chair nue.
Cette chair se couvrit aussitôt de poils verts,
D’où le nom : « Pavillon de la reine poilue. »

CCCLV
POINTS DE VUE DIFFÉRENTS

Devant un glaive nu, l’homme sage s’enfuit,
L’amoureux croit revoir le corps mince qu’il aime,
Le soleil se regarde en cet acier qui luit
Et le fourreau de cuir se l’enfonce en lui-même.

CCCLVI
LUMIÈRE

Tout au loin, parmi l’ombre, au flanc de la montagne,
Un petit point scintille, un instant, puis s’éteint…
Je me retrouve seul, comme avant, mais j’y gagne
De quoi rêver en paix jusqu’à demain matin.

CCCLVII
GRAVITATION

Mes deux chats en amour vont tomber de ce mur ;
De ce prunier pesant se détache une prune ;
Un parfum se répand de ce jasmin trop mûr ;
Un rayon pâle et froid va glisser de la lune.

CCCLVIII
LECTURE ÉMOUVANTE

J’ai relu ton livre,
Aujourd’hui,
Je t’ai vu vivre,
Je t’ai suivi
Dans les plaines herbeuses des Hors, sur les monts
Du Nyarong, vers Népémakö, jusqu’au fond
Du pays inconnu qui t’est cher,
Dont tu nous dis les hommes et l’âme
Et le mystère.
— Tes pages, comédie ou drame,
Troublent par leur intense vie
Et leur éclat. J’y sens la foi
D’un croyant doué d’ironie.
Alors ma voix
Tremble d’envie
En murmurant : « Comment montrer ce que l’on voit
Avec cette émotion neuve,
Troupeaux obscurs, temples au bord d’un fleuve,
Routes, ravins et bois ? »
— Toi, tu as été là !

CCCLIX
SOLITUDES

Je repense à l’oiseau qui se perd dans le vent,
A la fleur délaissée au centre d’une plaine,
A la barque roulant en pleine nuit… souvent
Mon cœur se perd ainsi dans le flux de ses peines.

CCCLX
HUMEUR CHAGRINE

Un papillon bleu vient d’éclore
Et vole dans l’aube d’argent.
Mon vieux merle, perché sur sa branche, déplore
L’air futile des jeunes gens.

CCCLXI
PAYSAGE

Nuit commençante sur la rivière, — tableau…
A l’avant de notre jonque tremble un falot ;
Le bosquet de bambous se fonce ; ombre furtive,
Une hirondelle file obliquement vers l’eau.

CCCLXII
INDIFFÉRENCE

Le vent siffle et s’essouffle et se plaint et s’irrite,
Plie un arbre, le tord, le secoue et l’abat,
Tandis qu’au ciel, parmi les nuages en fuite,
La lune regarde faire et ne bouge pas.

CCCLXIII
PARURE DE LUXE

Bien que sa toile soit tout entière baignée
Par l’averse qui vient de choir si brillamment,
Je crois deviner que Madame l’Araignée
Prisera peu ce superflu de diamants.

CCCLXIV
SPLEEN

Le destin, m’a-t-on dit, change. Il se peut, hélas !
(Pour d’autres…) mais pour moi l’ennui n’a plus de bornes,
Et le ciel désirant garder ses teintes mornes,
Je me ronge les poings comme un catoblepas.

CCCLXV
TCHERAGAN

C’est un chat noir, il est prince persan ;
Il aime trop le sang
Pour me plaire…
(Il ne méprise pas le lait.)
Vous me dites que Baudelaire
L’aurait mieux compris ? Je ne sais.
— Il se peut que l’on trouve en Chine,
En Malaisie, (ou bien ailleurs),
Ce même air de bourreau railleur
Et d’aussi longs frémissements d’échine ;
Allez-y voir ! mais quand il lèche,
Sadiquement, à petits coups
Mesurés de sa langue rêche,
La plaie
D’un oiseau palpitant, que voulez-vous !
Mon chat m’effraie !
Puis il me prend par cette patte qu’il allonge
Et retire, par le mystère de ses songes
Et, mieux encor, par ce grand amour de la nuit
Qui me le fait aimer quand j’ai si peur de lui.

CCCLXVI
LA SOUFFRANCE DE THISBÉ

Thisbé souffre beaucoup d’un rhume de cerveau ;
Elle est couchée et porte, autour de sa figure,
Un fichu céladon fait en un point nouveau,
Pour que ne tombent pas ses coques de coiffure.
Elle voudrait savoir si la mouche du coin
De sa tempe est toujours en place et si la tresse
Qui double ses cheveux n’aurait pas grand besoin
D’être reépinglée avec moins de mollesse.
Elle songe, tandis que, sous le ciel du lit,
Un papillon perdu volète et s’affaiblit.

CCCLXVII
SENSIBILITÉ SPÉCIALE

On dirait que vos sourires sont préparés,
Et vos rires aussi, mystérieuse Laure !
Très sagement, sans vous tromper, vous mesurez
Le ton de votre voix en disant : « Je t’adore ! »
Avec méthode, vous savez même pleurer…
Je vous verrai mourir ainsi, (mais pas encore).

CCCLXVIII
DISTINCTION

De ta rusticité plus d’un ami te loue :
« C’est un diamant brut ! » répètent-ils entre eux.
Mais un diamant brut, sans facettes, sans feux,
En quoi diffère-t-il d’un vieux morceau de boue ?

CCCLXIX
CHARME SECRET

Ne dédaignez donc pas notre sous-préfecture !
Un cours d’eau la traverse, entre des saules verts ;
De petits lacs discrets lui font une ceinture…
C’est un lieu bien choisi pour composer des vers.

CCCLXX
CHANT

Ce moment est divin ! Le rossignol dégoise,
Sur quelque haute branche, un hymne pur, sans mots ;
Ta voix tremble d’amour, beau poète, et se croise
Avec la voix du vent qui parle de ses maux.

CCCLXXI
HOMMAGE

Je t’aime, je te le répète…
Le sais-tu ?
Je te le dis encore, je m’entête :
Toujours, je fus têtu,
Têtu comme un gros livre
Pénétré d’une seule idée…
Et c’est à toi que je l’ai demandée,
L’idée âpre qui me fait vivre !
Mais, depuis lors, je t’aime,
A la façon dont les roses sont rouges
Ou blêmes,
A la façon dont les nuages bougent
Ou se défont, suivant le souffle qui les mène.
— Je t’adore et ne sais pourquoi ;
Je vais où me conduit ta voix,
Et si mon âme est lasse,
Mon cœur blessé, parfois,
(Parfois… serait-ce pas souvent ?) tant pis pour moi !
De ta bonté je te rends grâce
Et je m’incline sous ta loi.

CCCLXXII
PSYCHOLOGIE

Le respect des chétifs ne va pas sans mystère :
Je viens de voir, à l’aube, une pie en plein vol
Foncer sur une buse. On oubliait ses vols
Et son caquet. — Florise, aussitôt, me fut chère.

CCCLXXIII
ÉCHOS NOCTURNES

J’écoute les accords d’une invisible lyre
Que de magiques mains par instants frôleraient,
Au fond d’un ciel d’argent où la lune s’admire
En versant le trésor suave de ses rais.

CCCLXXIV
CHOIX MALHEUREUX

« Je choisis, avait dit Chloris, d’être damnée,
Entre les bras noueux de mon nouvel amant,
A la condition d’y vivre vingt années. »
Chloris est morte, hier, indiscutablement.

CCCLXXV
CENT SOUS

Sous la toque de drap qu’une rose dépasse,
Vous m’avez fait la plus engageante grimace,
Puis vous avez repris ce sinistre parcours
Dont les deux bornes sont deux fontaines Wallace.

CCCLXXVI
MÉLOMANIE

« Quand je songe à de beaux accords, je me sens ivre,
Dis-tu ; mon âme aspire au firmament ! » Ce n’est,
Clorinde, vraiment pas la peine de poursuivre,
Car tu vas me parler de Monsieur Massenet.

CCCLXXVII
DANGERS A ÉVITER

Comme au bout de ta course un tout dernier faux-pas,
Crains les cruches de vin sur la fin d’un repas ;
Crains dans l’herbe du pré la vipère lovée,
Comme en ton lit la femme qui ne t’aime pas.

CCCLXXVIII
FLEUR SÈCHE

En caressant ces vieilles soies,
En feuilletant ces albums effacés,
Vous deviendrez la proie
Des fantômes du temps passé.
Quoi ! ne trouve-t-on plus, piquetant les prairies,
De belles fleurs
Fraîches, dont les couleurs
Ternissent toute broderie
Et dont l’éclat semble toujours nouveau ?
Chère, croyez-moi sur parole,
La fleur vivante vaut
Cette corolle
Aux tons séchés
Que vous cherchez
Dans un vénérable volume.
Certes, le souvenir évoqué nous parfume
Et la pauvre fleur grise me plaît,
Mais, ne l’oubliez pas, en dépit des prières,
Il est bien mort, il est poussière,
Le beau temps où Berthe filait.

CCCLXXIX
ÉCONOMIE SOCIALE