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Fantasques: Petits poèmes de propos divers cover

Fantasques: Petits poèmes de propos divers

Chapter 451: CDL PORTRAIT
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About This Book

A collection of short lyrical vignettes, epigrams and playful mini-poems that shift quickly between irony, tenderness and whimsy. Frequent images of nature—lakes, trees, birds and night skies—sit beside domestic or urban details and reflections on love, memory, death and artistic mood. Many pieces function as aphorisms or musical sketches, using concise, imagistic language and occasional Japanese-inspired brevity to catch fleeting sensations. The tone alternates between light-hearted banter and subdued melancholy while favoring brevity and sensory detail.

Le coudrier croît sur les monts et la réglisse
Dans les marais. A son foyer chacun se plaît.
Il est malséant que le paysan rougisse
De sa chaumière ou l’empereur de son palais.

CCCLXXX
CHOIX

Je m’explique mal ce regard déçu
Puisque vous aimez votre amant bossu.
Dans votre lit comme aux repas,
Les goûts ne se discutent pas.

CCCLXXXI
LE VRAI JAPON

Un volcan reflété dans lac d’azur triste,
Un lotus peint sur éventail (quel objet d’art !)
Voilà tout le Japon rêvé par les modistes.
Il s’achète, pour vingt centimes, au bazar.

CCCLXXXII
CHANT PERDU

Assis dans son fauteuil, le père de famille
Suppute ses devoirs d’honnête bourgeois, mais
N’écoute pas le rossignol qui s’égosille
Dans la fiévreuse nuit de mai.

CCCLXXXIII
SEPTIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ici dort Fiammette, (un beau petit squelette !)
Près d’elle on a posé des bonbons, un miroir,
Quelques bijoux, une guitare, sa houppette…
Vaines précautions : le trou lui semble noir.

CCCLXXXIV
GESTE LUNAIRE

Ce soir, la lune a ses deux cornes qu’elle tourne
Vers l’occident rougeâtre. Elle traverse l’air
Et, d’un seul coup de son croissant jaunâtre, enfourne
Au gouffre de la nuit un nuage trop clair.

CCCLXXXV
VARIATIONS

Je pense qu’il convient d’estimer vos serments
Au prix de ceux de la Fortune.
Votre regard est celui de la lune,
En plus dément,
Et si votre teint est moins blême
N’est-il pas aussi froid ?
Lorsque vous me disiez : « Mon ami, croyez-moi,
Je vous aime !
Je n’aime que vous, cher amant ! »
Je vous écoutais bonnement,
Avec candeur,
Et ne me doutant pas que vous étiez parjure,
Je vous présentais en pâture
Mon cœur.
Vous avez su vous en repaître…
— Mais, aujourd’hui
Que vous m’aimez avec des larmes et des cris,
Aujourd’hui que je suis le maître
Devant lequel on se traîne à genoux,
J’aime encore… et ce n’est plus vous.

CCCLXXXVI
MÉLODIE

La grenouille qui tient ses pattes étendues,
Sans bouger, sur le bord de la mare au cresson,
Renverse brusquement une tête fendue,
Pour chanter au crépuscule sa chanson.

CCCLXXXVII
PRÉTENTION

Sur le cours, (est-ce pour instruire les enfants ?)
On exhibe un étrange animal de six toises.
A ne vous rien cacher, c’est un pauvre éléphant
Qui prétend être blanc bien qu’il me semble ardoise.

CCCLXXXVIII
HOMMAGE

Ne pouvant vous offrir ni ce rameau qui ploie
Sous le faix de ses fleurs, ni ce merle siffleur,
Ni ce collier liquide et composé de pleurs,
Je déroule à vos pieds leurs portraits peints sur soie.

CCCLXXXIX
SUPERPOSITIONS

Sur le dos gazonneux du jardin, ma tortue
S’avance lentement et d’un air endormi.
Sur son dos une fourmi rouge s’évertue…
Mais que verrai-je sur le dos de la fourmi ?

CCCXC
SOINS NÉCESSAIRES

Notre âme est un coffret qu’il convient de bien clore
Et qu’il faut surveiller comme un vin précieux.
Le songe, mal gardé, s’aigrit ou s’évapore,
Au lieu qu’il prend du corps en devenant plus vieux.

CCCXCI
ÉVOCATION

Crapaud ! ta courte voix de verre me rappelle
Ces contes que, jadis, j’écoutais près du feu :
Les danses de la fée au manteau de dentelle,
L’Ogre, le Chat-botté, Peau d’Ane et l’Oiseau bleu.

CCCXCII
PLAINTES FLUVIATILES

Fleuve lourd qui coule sans bruit,
Fleuve à l’onde épaisse qui luit
Grassement dans le crépuscule, puis s’enterre,
Dirait-on ; souvenirs des jeux d’une eau légère
Et translucide qui chantait…
Pourquoi donc faut-il que je sente,
Tout soudain, ces rapports obscurs, ces parentés,
Ces reflets de miroir à miroir ?
Heure opaque… le fleuve augmente
Ma tristesse de ce soir
Et ces fleurs augmentent ma peine,
Ces fleurs pourpres dont me plaît le contour
Mais qui ne valent pas les roses anciennes…
Prison parfumée aux murs sourds,
Exil royal sans reine,
On y souffre du poids des chaînes
Et du regret d’une eau qui vibre
Et de l’écho d’un rire libre
Et d’un lointain amour… comme jadis :
Super flumina Babylonis.

CCCXCIII
ROMAN

D’où viennent ses ardeurs lyriques ? — Elle m’aime !…
Je l’adorais jadis, mais j’en suis revenu.
J’écoute avec ennui ses langoureux poèmes,
Et celle qui les lit « n’en a jamais rien su. »

CCCXCIV
ÉCOLE

Festoyer n’est plaisant que pour celui qui sait
Manger et boire. Il faut apprendre. On ne s’enivre
Pas avec élégance au tout premier essai.
Une bouteille a son mystère, comme un livre.

CCCXCV
SONGES PERDUS

Ne rêve pas du Pacifique, des grands bois,
Ni d’un pays soumis a de plus libres lois !
Ton âme est faite pour les villes et les rues.
Souffle vite ta lampe : elle file, je crois !

CCCXCVI
HEURES VÉCUES

Etape cavalière ou marche fantassine…
Nous entrons dans l’auberge odorante, on s’étend
Sur les nattes du lit, on s’endort et, le temps
Passant, l’aube renaît sur les champs de la Chine.

CCCXCVII
A UNE DAME DE FANTAISIE

— Tu souris, deux doigts sur la tempe…
Ecoutons les heures s’enfuir,
Considérons la belle estampe
Où sont gravés nos souvenirs,
Imaginons des choses folles,
Sans suite et sans utilité…
L’été convient à ces paroles
Qui conviennent aux soirs d’été.
— Ma fantaisie est diaphane,
Nul chagrin n’ose la ternir,
Pourtant notre bonne Sœur Anne
S’obstine à ne rien voir venir ;
Le crépuscule subtilise
Cendrillon qui tient son fuseau…
Un oiseau passe avec la brise
Et la brise emporte l’oiseau.
— La Dormeuse a su me séduire
Qui reposait au fond du Bois ;
En rêvant, elle eut un sourire
Comme pour l’amant d’autrefois ;
Des affinités électives
M’ont fait parler à cœur ouvert…
Dans l’arbre vert jasent des grives,
Douze grives dans l’arbre vert.
— Docte astrologue, son Altesse
Prospero regarde le ciel
Et confond sans délicatesse
Caliban avec Ariel ;
Le Prince Charmant se pavane
Comme s’il était déjà roi…
Près de toi, une fleur se fane,
Une fleur moins belle que toi,
— Alexandre V d’Utopie
Epouse Elvire de Thulé,
Dans le parc humide, une pie
Se joint aux chants du jubilé
Car la hideuse reine-mère
Vient d’avoir quatre-vingt-dix-ans
Et, les courtisans sachant plaire,
On imite les courtisans.
— Gulliver, entravé de chaînes,
Epouvante encor Lilliput ;
Les tourterelles du grand chêne
Vocalisent vers le contre-ut,
Et, dans le jardin d’Isabelle
Dont nous encensent les jasmins,
La main de cette tendre belle
Tendrement se noue à mes mains.
— Arlequin baise Colombine,
Pierrot capture un oiseau d’or ;
L’étang de saphir où s’incline
La sylphide frissonne encor…
O toi qu’un son de flûte enchante
Et qu’un rêve toujours conduit,
Vois, la nuit pleure, et chaque plante
Retient un des pleurs de la nuit !
— Ispahan a toutes ses roses,
Samos est parfumé de thym,
Les fleurs de Cadix sont écloses
Et Florence embaume au matin,
Tandis que, sur la rouge terre
De Sicile où les fruits sont mûrs,
Les murs ont appelé le lierre
Et le lierre a couvert les murs.
— Tu m’avais dit qu’aux heures grises
Tu me joindrais sur le gazon ;
Pour toi, j’abandonnai Denise,
Estelle, Armande et Louison,
Et, bien que j’eusse laissé veuve
Agnès qui, jadis, me dupa,
Je ne vis pas sur l’herbe neuve
La trace neuve de tes pas.
— Que veux-tu que je dise encore ?
Le roi de Chypre te plaît-il ?
La bayadère de Mysore
A-t-elle un art assez subtil ?
Veux-tu que, chaussé de babouches
Et tenant en main son carquois,
Un dieu chinois baise ta bouche,
Ta bouche au sourire chinois ?
— Veux-tu des opales, des perles,
Tous les trésors du Grand-Mogol ?
Veux-tu le ramage des merles
Ou les hymnes du rossignol ?
Veux-tu des vers ou de la prose ?
Dis-moi, chère ce que tu veux…
Au coin de ta lèvre, une rose,
Ou des roses dans tes cheveux ?
— Mais non ! tu n’écoutes qu’à peine
Ce bavardage superflu :
Rêves perdus, paroles vaines !
Mes vers fantasques t’ont déplu,
Car, dans ce mauve crépuscule
Qui sied bien au ton de ta chair,
Tu remplis d’air de vastes bulles
Et les bulles crèvent en l’air.

CCCXCVIII
PRIVILÈGE

O lune ! comprend-il son bonheur, le grand hêtre
Qui dresse sa verdure au sommet du coteau ?
Si je renais un jour, c’est lui que je veux être,
Pour te voir, chaque soir, quelques instants plus tôt.

CCCXCIX
PROPOS

Quand le boiteux, le cul-de-jatte
Et le bancal sont réunis, ils se querellent
A propos de la sauterelle
Qui ne sait pas se servir de ses pattes.

CD
SOUVENIRS

Vous me contez d’une voix enrhumée
La splendeur de vos jeunes ans :
Il vous aimait, vous l’aimiez… quel roman !
Souvenirs sans flamme ! fumées !

CDI
INVITATION

L’heure sonne ; voici votre écharpe amarante,
Vos chaussons noirs, vos voiles fous,
(Si blancs !) enfin voici votre collier de trente
Perles fausses… Danserez-vous ?

CDII
CONCILIABULE

Ces grands pins murmurants qui dominent la plage
Parlent-ils d’embellie ou d’un prochain orage ?

CDIII
JADIS

Te souviens-tu, Calliste,
De l’arbre sous lequel nous nous dîmes adieu ?
Il était blanc de fleurs contre un horizon bleu.
Les fleurs sont mortes, mais le lourd chagrin persiste.

CDIV
EMPREINTE PROFESSIONNELLE

Tu ne sortiras plus du rigoureux dédale
Où t’enferment les mots ! Sont-ils d’un si grand prix ?
Humble valet de la grammaire, ton esprit
Même en amour a des raisons grammaticales.
Maintenant je comprends pourquoi ta femme a dit
Qu’elle s’ennuyait moins à tes cours qu’en ton lit.

CDV
TROPIQUES

Au lieu de t’essuyer le front, regarde, vois
Dans ces gorges, sous les rides horizontales
Des fougères,
Les lianes perpendiculaires, légères
En leur décor et lourdes par leur poids,
Tombant des branches qui s’affalent
Sur une eau jaune, furibonde,
Qui rejaillit et plonge
Bas,
Puis tourbillonne, se divise, gronde,
Et ronge
Le roc droit,
Tout droit, tout nu, qui monte vers
Ce bouquet de bananiers verts
Piquant leurs beaux boutons de feu
Comme des pointes de flèches,
Contre ce toit trop bleu,
Trop dur, ou ce toit gris, cotonneux et mouillé,
Ou cette voûte trop peu céleste et trop sèche,
Aux tons souillés.

CDVI
INSPIRATION

De sa chambre, Musset regarde dans la nuit,
« Sur le clocher jauni », la lune au teint malade
Et, devant ce tableau familier, il se dit
Que cela pourrait faire un sujet de ballade.

CDVII
CONSEIL

Lorsque tu veux juger, ne lève pas les yeux,
Baisse-les. — Une tour se mesure à son ombre
Plate et plaquée au sol, un prince, par le nombre
De ses bas envieux.

CDVIII
RAFFINEMENT

Madame, depuis votre arrivée à Paris,
Je note un changement dans vos goûts littéraires,
Car vous balbutiez des vers de Baudelaire
Et citez moins souvent « ce charmant Soulary ».

CDIX
PRÉCAUTION

Si tu veux la garder aimante et tendre, parque
La femme que, jadis, tu retiras du bouge,
Et fais, de temps en temps, reparaître la marque
(Un soufflet suffira) du fer rouge.

CDX
FIGURE DE ROMAN

Corps de couleuvre, face pâle,
Grands yeux d’eau verte au regard froid,
Vous ressemblez à la « femme fatale »
Qui florissait sous Napoléon III.

CDXI
LA SEULE INJURE

Marchez-lui sur le pied, frappez-le par traîtrise,
Dites même qu’il triche au jeu, honteusement,
Mais ne doutez jamais de sa belle maîtrise
D’amant !

CDXII
CONSEIL TENDRE

Ne retiens pas les ombres noires,
Ma belle enfant :
Il faut alléger ta mémoire.
Je te défends
Les tristes songes
Où, certains soirs, tu plonges
A cœur perdu,
Ces songes dont tu ne sors plus !
Pense à l’instant présent, pense à l’aube prochaine ;
Qu’importe le crépuscule d’hier !
Pense à l’aube sur la mer,
A cette aube qui ramène
La joie au cœur ;
Ecarte le souvenir obsesseur,
Et si tu retrouves des traces
D’anciennes larmes, efface !
Souris, mais sans mentir, parle sans biaiser,
Que ton âme soit transparente…
Lève enfin ta face charmante
Pour me rendre ce baiser.

CDXIII
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS

1

Ecrivez une épigramme
Mauvaise, mais ne froissez
Ni les roses, ni les femmes.

2

C’est un acte malfaisant
Que de railler la pervenche
Par un mot, fût-il plaisant.

3

Respectez une grenouille
Sage. — Devant l’escargot
Réfléchi, je m’agenouille.

4

Il n’est pas de fleur vulgaire.
Si l’on sait la regarder,
La plus simple a de quoi plaire.

5

On trouve un rêve partout :
Sous le ventre des limaces
Et dans le sein vert des choux.

CDXIV
EXPRESSION JUSTE

Un juste sobriquet accuse la nature.
Vous agréez, dit-on, (même hors de saison),
L’hommage de chacun. — Serait-ce la raison
Pour laquelle on vous surnomme : « Vaine pâture » ?

CDXV
INCERTITUDE

De ce vase couleur de cire,
Jaillit un lys au pistil frêle.
Une abeille veut le séduire,
Mais… saura-t-elle ?

CDXVI
GRACE PARFAITE

Vos légères façons d’aimer, légère amante,
Vos si légers discours, votre légère mort,
(Vous avez su mourir comme une autre plaisante),
Tout cela m’a formé le plus lourd des trésors.

CDXVII
PROJETS

Tourbillons de souvenirs sans suite,
Poèmes de propos divers, (sans dédicaces),
Couleurs, sons et parfums qui passent
Vite :
Echos d’arpèges d’une harpe,
Brusque image d’un saut de carpe,
Tragédie, en mon jardin,
D’une rose qui succombe
En s’effeuillant soudain,
Son perlé d’une goutte qui tombe
Et tinte,
Dans la douve aux mille teintes ;
Spectacles d’une seule minute :
Chute
D’un rayon d’or au milieu de ma table,
Course très délectable,
Devant les cyprès de la route,
D’une libellule qui fuse…
Des riens !… sans doute,
Mais qu’importe, s’ils vous amusent !

CDXVIII
DANS LA RUE

Ce gamin du ruisseau semble heureux : les pieds nus,
Il patauge sous l’œil d’un réverbère et joue
Et sourit au profil de la lune, apparu
Dans le miroir terni d’une flaque de boue.

CDXIX
MUSE

Fermière qui passez, les bras chargés de fruits,
Votre aspect donnerait au poète sénile,
Avec le plaisir du déduit,
Le plan tout dessiné de nouvelles idylles.

CDXX
ABSENCE

Les étoiles, pour l’honorer, chantaient en chœur,
La lune rougissait en lui faisant hommage,
Mais le Prince rêvait de quelque autre visage
Et n’écoutait que le seul rythme de son cœur.

CDXXI
APPRÉCIATION

Dans la tranchée. — Il fait beau, l’oiseau chante,
La brise apporte un souvenir de fleurs.
Dupont me dit que la guerre est charmante…
Un sifflement, un éclat. — Dupont meurt.

CDXXII
RETENUE

Gardez-vous d’exprimer fortement votre haine
Envers ce rat puant et couvert de poils roux,
Quand un vase chinois de fine porcelaine
Se trouve sur la table entre le rat et vous.

CDXXIII
LETTRE

Ton silence est bien long ! — Dis-moi quelles merveilles
Tu veux écrire : un drame en cinq actes ? des vers ?
Quel rêve te séduit, aujourd’hui, toi qui veilles
Et t’éblouis des pas de Phœbé sur la mer ?

CDXXIV
LA CHINE TELLE QU’ELLE EST

La Chine est un pays où jamais on ne mange
Que des choses étranges ;
Les œufs n’y sont bons que pourris ;
L’Européen mal élevé y dépérit,
Car les bâtonnets à la mode
Restent longtemps d’un emploi peu commode
Et ne valent pas nos fourchettes ;
Les somptueux temples chinois
Sont ornés de clochettes
Qui tintent maigrement et toutes à la fois ;
En Chine, chaque soir, on torture
Quelqu’un et l’on répand ainsi beaucoup de sang,
Ce qui procure
Des spectacles intéressants ;
La chinoise a des pieds tordus et minuscules,
Mais qui se dissimulent
Dans de jolis souliers de soie ;
Le chinois ne parle pas, il aboie,
Il s’éclaire avec des lanternes ;
Les hôtels de Péking sont des hôtels modernes.

CDXXV
THISBÉ AU LIT

La malade éternue et demande un mouchoir ;
L’Abbé le lui apporte avec un pot de rouge,
Des épingles, la houppe à poudre, le miroir…
Tandis que le plumet caudal du roquet bouge.
A l’aide de ce bout d’aérien linon,
Thisbé panse le bord gonflé de sa narine,
Puis, durant qu’on répète un mot de Voisenon,
Elle s’amuse à peler une mandarine…
Et les draps blancs du lit semblent plus blancs encor
Sous la grasse couleur des épluchures d’or.

CDXXVI
COMPENSATIONS

Tes gestes ont toujours je ne sais quoi de dur,
Ta voix a des accents qui giflent et qui cinglent,
Tu te sers de tes mots comme on fait d’une épingle,
Mais ton regard si bleu ne cesse d’être pur.
En contemplant ces yeux d’un azur si céleste,
Je tâche d’oublier tes gestes, et le reste.

CDXXVII
MASQUE

A cinquante ans, par son allure cavalière,
Elle peut faire illusion (avec beaucoup
De fard) en cachant sous des perles les salières
De ce cou décharné qui fut un si beau cou.

CDXXVIII
COÏNCIDENCES

Les duvets pensent à danser, la brise pense
A murmurer d’abord, puis à s’évanouir,
L’homme pense à parler, à danser, à mourir,
Et le vent meurt souvent à l’heure où l’homme danse.

CDXXIX
FIN D’ÉPÎTRE

… Enfin, très cher ami, pour que ma longue lettre
S’achève par un vers honorable à citer,
Je signerai ceci du mieux que va permettre
« Une plume de fer qui n’est pas sans beauté ».

CDXXX
ÉTRENNES UTILES

Je t’offre, ami, ce poignard d’acier clair
Et ces lourds fruits d’automne ;
Je t’offre cette couronne
Forgée en fer ;
Je t’offre un oiseau d’or dont les reflets sont verts,
Et ce coffret, tout grand ouvert,
Qui montre son trésor ;
Je t’offre ce bateau qui rentre dans le port,
Chargé d’épices rares ;
Je t’offre ces bijoux barbares
Et ces cruches de vin ;
Je t’offre des objets que l’on voit, que l’on touche…
Prends cette femme, enfin,
Dont la bouche
Saura charmer tes nuits
Et promet les plus folles fêtes…
— Tu refuses mes dons en détournant la tête :
Un mauvais rêve a pour toi plus de prix,
Car tu ne peux te reposer
Que dans l’imaginaire ou dans le supposé.

CDXXXI
RENAISSANCE

Ce vieux songe ne vaut
Certes pas un écu ; je souffle sur le songe…
La flamme se rabat, se recourbe, s’allonge
Et me brûle d’un feu nouveau.

CDXXXII
IMMORTALITÉS

Chérissez la nymphe qui sort
En chantant du rocher, le satyre au poil d’or,
Le centaure et la néréide :
Ceux-là sont immortels ! ceux-là n’ont point de rides !

CDXXXIII
RESSEMBLANCE

A cause de vos yeux d’expression si dure,
Si cruelle, toujours, je comprends que l’on voie
En vous un épervier, un bel oiseau de proie
Qui trouve son plaisir dans le sang et l’ordure.

CDXXXIV
L’INCONSTANTE

La brise m’inquiète ; un souffle passager
Me fait grand peur : Florise est d’un poids si léger !

CDXXXV
BONNE ÉLÈVE

Vous apprenez par cœur ce que l’on vient de dire,
Puis vous le répétez, en l’ornant d’un sourire.

CDXXXVI
ANALOGIE

Prenez garde ! il n’a pas fini de radoter
Au hasard ! — Les vieux pins poussent de tous côtés.

CDXXXVII
ANALOGIE

Vois le bateau perdu dansant sur la mer blême,
Au clair de lune. — Ton esprit danse de même.

CDXXXVIII
PARFUM FANTÔME

Parfum fuyant, parfum qui rôdes !
Souvenir d’une nuit
Prise en fraude
Au bonheur d’autrui !
Je te poursuis,
Par les sentiers d’un beau printemps, mais tu t’évades,
Tu me fuis,
Jusqu’au fond du verger rose et vert,
Parmi la mascarade
Des arbres joyeux, couverts
De fleurs, de clair soleil,
De brises et d’abeilles
Bourdonnantes,
Et tu me fuis tandis que les cigales chantent !
— Parfum poignant de mon amour ! odeur prenante
D’un corps chéri ! je te poursuis dans la lumière,
Dans l’ombre fraîche, ici, là-bas, plus près,
Plus loin, jusqu’au bout de la terre,
Et je te trouve, enfin, sous les cyprès
Déplorables du cimetière.

CDXXXIX
TRACES PERDUES

Certes, rien n’a changé, son parfum ni ses teintes.
Tout proche, un oiseau chante encor à plein gosier,
Mais, dans le sable, où donc trouverai-je l’empreinte
De celle qui, jadis, a planté ce rosier ?

CDXL
RÊVE DOUBLE

Je vis en rêve un pot de bière, trois pygmées,
Un chat galeux, un profil juif, un vieux miroir,
Et tout cela se confondait dans la fumée
Qui s’élevait obscurément d’un fourneau noir.
En même temps, je vis en rêve une aubépine,
Une cascade, une cigogne, un bol de thé…
Et tout cela se découpait de façon fine
Sur le lavis bleu turquoise d’un ciel d’été.
Mais, plus le souvenir du rêve se prolonge,
Moins son délice enchevêtré se désunit,
Et je ne sais plus qui m’a jeté dans ce songe :
Mon cher Hoffmann ou bien mon cher Toyokouni.

CDXLI
TOMBE FERMÉE

Aux morts recommençant à vivre, je crois peu ;
Une âme dissipée est à jamais perdue.
Pourrait-on réunir de l’onde répandue ?
Rappelle-t-on la fumée à son feu ?

CDXLII
ESTAMPE JAPONAISE

… J’en ignore l’auteur. — Au bord d’un champ d’avoine,
Un merle picorant de son bec jaune et long,
Et, tout contre la lune basse, une pivoine
Qui penche sous le poids pelucheux d’un frelon.

CDXLIII
RETOUR

Je m’en veux d’avoir cru que j’arrivais trop tard :
Voici les mêmes yeux au singulier regard,
Des gestes que je reconnais, ces mêmes lèvres
Que je baisais si tendrement à mon départ.

CDXLIV
RUPTURE

Je prends congé de vous, sur ces mots, dame blonde
Aux yeux verts, qui m’avez mené
Baller près de vous, dans les rondes
Où dansent les damnés.
J’y fréquentai quelques sorcières
De sifflants serpenteaux coiffées,
Des satyres, des douairières
Et de méchantes fées.
Chaque soir, je pensais descendre,
Pour tout de bon, jusqu’à ces lieux inférieurs,
Tapissés de braise et de cendre,
Dont est fameuse la chaleur.
Comme sous les feux verts que vos prunelles dardent,
En ce torride four,
On se sent essoufflé, mal à l’aise, et l’on arde
Pour d’innombrables jours ;
Mais, si puissamment que mon âme
A votre corps pût sembler asservie,
Je prends congé de vous par ce salut, Madame,
Et retourne auprès de Sylvie.

CDXLV
NOTE D’UN NATURALISTE

Jamais un rossignol pour chanter ne se pose
Sur un pêcher trop vieux, sur un cerisier mort,
Ni sur la branche d’un rosier privé de roses :
Pour bien chanter, il faut qu’il puisse aimer encor.

CDXLVI
A LA HUSSARDE

J’enlève mon chapeau, j’entre, je dis bonjour,
Je vous baise les doigts, mon regard vous décoche
Un trait brûlant, enfin, je vous parle d’amour.
Si vous ne cédez pas, votre cœur est de roche.

CDXLVII
AUBE TRISTE

Le ciel s’est recouvert d’une espèce de fard
Que le soleil traverse mal, un jour blafard
Rend plus sinistre encor le village en ruines,
Et les soldats, dans la tranchée, ont le cafard.

CDXLVIII
PASSAGE

La nuit ; fenêtre lumineuse ; une ombre passe
Et disparaît, laissant en mon esprit la trace
Que laisse un souvenir adoré ; mais pourquoi
Cette vivacité nouvelle en votre grâce ?

CDXLIX
SECRET

Mon cœur limpide n’est pourtant pas un miroir,
Comme l’eau qui dort sous la lune ;
Malgré tous mes efforts, je ne saurais y voir
La cause de mon infortune.

CDL
PORTRAIT

Chaste, je le veux bien, chaste sans élégance ;
Candide comme peut l’être un pot de faïence ;
Droite comme un lys droit mais artificiel ;
Aimable, rarement, et toujours sans nuances.

CDLI
LETTRE ÉCRITE EN ITALIEN

« Quand les étoiles auront lui,
Sur le bord du ciel mauve,
Quand le Docteur sera rentré chez lui,
Quand les chattes iront gémir dans la mansarde
Avec leurs matous fauves,
Descendez au jardin, Cydalise, il me tarde
D’entendre votre voix
Murmurer : « Me voici, cher amour, aimez-moi ! »
Pour nous, le rossignol jettera dans la brise
Sa plus savante vocalise
Et Phébé, blanche comme un drap,
Nous sourira,
Malgré sa joue enflée,
Et la cascade, désolée,
Rira de joie en vous voyant,
Le cœur battant, les yeux brillants,
Et la nuit sera plus douce encore, et les fleurs
Embaumeront. — D’ailleurs
J’irai, si vous manquez au rendez-vous, me pendre.
Je suis votre esclave : Léandre. »

CDLII
JEUX

Sanglotant et riant, tour à tour, votre voix
Semble un jet d’eau léger balancé dans la brise ;
Voix évasive, voix d’onde qu’un souffle brise,
Qui pleure pour un autre et se moque de moi.

CDLIII
DÉLIVRANCE

Je connais trop ses yeux si tranquilles, ses lèvres
Précises, son esprit qui, toujours, reste sourd
A mes cris. — Donnez-moi le poison noir qui sèvre
De son corps, de l’amour.

CDLIV
EXOTISME