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Fantasques: Petits poèmes de propos divers

Chapter 496: CDXCV ÉCLAIR
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About This Book

A collection of short lyrical vignettes, epigrams and playful mini-poems that shift quickly between irony, tenderness and whimsy. Frequent images of nature—lakes, trees, birds and night skies—sit beside domestic or urban details and reflections on love, memory, death and artistic mood. Many pieces function as aphorisms or musical sketches, using concise, imagistic language and occasional Japanese-inspired brevity to catch fleeting sensations. The tone alternates between light-hearted banter and subdued melancholy while favoring brevity and sensory detail.

Vous nous avez donné, de l’Inde et de la Chine,
De charmants petits paysages aux tons doux,
Faits d’un pinceau trempé dans de la vaseline.
Ils sont mignons, mais ils n’évoquent rien du tout.

CDLV
REPOS

De ses gorges aux rocs aigus, le fleuve sort
Avec un bruit de sistres et de rires,
Puis se détend, s’étire,
Se recueille et s’endort.

CDLVI
OCCUPATIONS

Les cartes, (très avant dans la nuit), les catins,
Le billard, le tabac, les plaisirs de la table,
Puis les plaisirs du lit… Souvenirs délectables !
Homo sum et nihil… (pour le dire en latin).

CDLVII
RÉPONSE EN FORME DE QUESTION

Dites ! comment avez-vous pu vous marier
Avec cet adjudant d’Afrique à l’âme basse,
Qui vous bat, sans jamais que vous demandiez grâce ?
— Ne suis-je pas le délassement du guerrier ?

CDLVIII
QUELQUES MOMENTS VÉCUS AU LOIN

Délices du voyage !
Longs jours pareils ou différents,
Soleils flagrants,
Beaux paysages
Que l’aube donne et le crépuscule reprend ;
Cascade aérienne au coude de la route,
Sentier mince, feutré, couvert d’arbres en voûte
Dont la courbe rappelle une église ;
Fleurs simples, fleurs exquises,
Surprise
De les voir tout soudain,
De les sentir comme on ferait en un jardin ;
Décors nouveaux, rythmés au pas
Traînant des chevaux lourds et las ;
On salue, on regarde, on dit adieu,
Tête tournée,
On ne demandera pas mieux
Jusqu’à la fin de la journée,
Bien que l’on souffre de ces joies…
Et voici l’auberge où des chiens aboient.

CDLIX
HUITIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Rosalinde affectait le glorieux maintien
Qu’une grande beauté, sans l’excuser comporte.
Splendide fleur de chair !… Et pourtant, je crois bien
(Voyez ce monument !) que Rosalinde est morte.

CDLX
NEUVIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Depuis Vendredi soir, Mirabelle repose,
(Sous quatre pieds de terre et dans l’épaisse nuit),
Au fond d’un beau cercueil construit en bois de rose.
En attendant le diable, elle songe au déduit.

CDLXI
DIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ci-gît le trop subtil Mezzetin. Où qu’on aille,
Onques ne verra-t-on drôle pareil. Le sort
Fut complaisant pour ce prince de la Canaille,
Qui, maintenant, est mort, très mort, tout à fait mort.

CDLXII
A UNE DANSEUSE DE CORDE

Madame, laissez-moi vous dire combien j’aime
Votre grâce native et vos gestes adroits
Quand, rougissante un peu, mais sûre de vous-même,
Vous dansez sur la corde, un parasol aux doigts.
Vous semblez un lutin marchant sur des corolles
Et tâchant de ne point leur faire mal ; je crois
Que vous êtes un ange, avec une auréole
De format inconnu, faite en papier chinois.
Vous avancez, légère, élégante, divine…
On ne respire plus… les regards anxieux
Vous suivent sur la route effroyablement fine
Que vous avez choisie, et l’on vous boit des yeux.
Ce que j’adore en vous, c’est la désinvolture
Dans le maintien, c’est le dédain de tout péril.
Que vient-on me parler de coureurs d’aventures !
Dites donc à ces gens de marcher sur un fil !
Dites-leur de fouler, s’ils ont tant de courage,
Ce chemin frémissant, ce sentier casse-cou !
Non !… glisser sur les airs demeure l’apanage
Des anges, d’Arachné, des sylphes… et de vous !

CDLXIII
MA FANTAISIE

M’endormirai-je ?…
La nuit vibre et s’allège ;
Quelque chose respire
Devant moi,
Quelque chose, pour ainsi dire,
Sans poids.
D’où vient cette hantise,
Cette apparence
Souple et grise,
Qui danse,
Sur l’ombre dense,
Suivant de subtiles cadences,
Et glisse sur la pente
Rapide ou lente
Du rêve que la nuit prépare ?…
La voici qui s’effare
Et va poursuivre un souvenir,
Tourbillon passager, brise jamais saisie,
Expression de mon désir,
Fantôme de ma fantaisie.

CDLXIV
TENDRESSES

Le jour baisse suavement, l’instant est jaune.
Tu m’aimes ; tu me fais de ta plus douce voix
Des serments et de longs discours auxquels je crois,
Sans ignorer pourtant combien en vaudra l’aune.

CDLXV
TROP EST TROP

Gardez-vous un peu moins et vous resterez pure ;
Ainsi vous sauverez cette chère vertu :
On s’obstine à l’assaut d’un seuil trop défendu
Et l’on finit, un soir, par forcer la serrure.

CDLXVI
SATIÉTÉ

J’ai bu du vin trop lourd durant ce long repas ;
Je me couche sans bruit, mais aussitôt, le lit
Ondulatoire m’entraîne dans un roulis
Où mon cœur soulevé ne se délecte pas.

CDLXVII
UNE VIE

De l’aube qui point à peine jusqu’à la nuit,
Tendrement elle fleurit, timide et blanche ;
On l’admire, on parle d’elle, puis elle penche,
Puis on la voit qui plie et tombe en cendres, puis…

CDLXVIII
NÉCESSITÉS

Il faut une fin aux discours,
De la grâce aux femmes qui succombent,
Un peu de clairvoyance à l’homme sourd,
Une tache sanglante au sein de la colombe.

CDLXIX
ÉCLECTISME

La musique m’enchante, ou sacrée ou profane,
Au théâtre, à l’église, au concert, sur un lac,
Et, quand je viens d’entendre une aria de Bach,
J’aime encor le fracas des orchestres tziganes.

CDLXX
SCÈNE DE MÉNAGE

Pleure, si tu veux,
Mais avec moins d’emphase ;
Prends la porte, sans adieux,
Surtout sans phrases !
(Emporte ton parapluie : il pleut.)
Je t’ai trompée avec une dame
Très chaleureuse, mais pourquoi
En faire un drame
De piètre aloi ?
C’est tout au plus un intermède,
Crois-moi !
Non, je ne dirai pas que la dame était laide,
Bien que tu m’en pries :
Sa bouche m’a semblé jolie
Et ses jambes m’ont paru souples ;
Au lit, nous composions un fort séduisant couple.
Maintenant, va-t’en !
Ta femme de chambre t’attend
A la gare ;
Je vais lire des vers en fumant un cigare.

CDLXXI
CHASSE

Je sais par quels moyens subtils nous subjuguons
L’animal qui se traque, ou se force, ou se pêche,
Mais dites-moi comment atteindre ces dragons
Femelles dont chaque regard est une flèche !

CDLXXII
SONGE ABSORBANT

De cet arbre si vert je ne vois que la sève,
Je pense aux profondeurs des ruisseaux où je bois,
Et, dormant, je retiens toujours le même rêve,
Ce rêve au doux parler qui m’entretient de toi.

CDLXXIII
DÉCEPTION

Ils ont connu les fruits couleur d’ambre, les brises
Lourdes de beaux parfums et les libres amours.
Je comprends ce sanglot réprimé quand ils disent :
« C’est donc là mon pays ! » le soir de leur retour.

CDLXXIV
PASSAGES

L’astre aux yeux clairs s’éteint comme il venait de naître ;
L’orchidée a péri sous un courant d’air froid ;
La perle précieuse est morte entre mes doigts ;
Mes enfants ont rejoint les mânes des ancêtres.

CDLXXV
INSTANT PROMETTEUR

La lune, à son lever, brille d’un éclat tendre,
Son halo met de la douceur dans le ciel noir ;
Cela prédirait-il qu’on viendra me surprendre
Pour jouer à des jeux suivis de nonchaloir ?

CDLXXVI
TRADITION

Je trouve à des plaisirs bien modestes leur prix :
J’aime écouter (de loin) le bruit d’une fanfare
Jouant sous les ormeaux d’une ville aux toits gris.
Cela vaut largement des voluptés bizarres.

CDLXXVII
ARBRE

Vision soudaine : arbre sombre,
D’espèce rare, dont le tronc d’encre se tord,
Arbre qui veut faire le mort,
Mais s’accroche de ses racines aux décombres
D’une muraille triste,
Et qui, tout biscornu, persiste
Obstinément à vivre ;
Arbre dont les rameaux compliqués sont couverts
De cent fougères aux tons verts
Un peu passé et de lichens couleur de cuivre
Usé, baisé, de cuivre vieux ;
Arbre d’exception qui serait mieux
Présenté dans le fond d’un temple,
Sur un panneau de bois,
Comme exemple
D’art chinois,
Mais qui paraît, ici, trop loin de la nature,
Car il s’obstine à dessiner de ses bras longs,
Sur le nuage blanc cotonnant le vallon,
Des gestes que l’on n’a vus qu’en peinture.

CDLXXVIII
LA PROMENADE DE THISBÉ

Le soir. Un petit lac. Une barque. Madame
Thisbé trempe sa main dans le sillage clair.
Le Chevalier dirige et l’Abbé tient les rames.
Une senteur d’abricots mûrs imprègne l’air.
On parle de l’amour et de ses aventures.
L’Abbé chante un couplet, le Chevalier décrit
L’ardeur extrême qui le brûle, puis il jure
De se noyer tout aussitôt, et Thisbé rit,
Tandis qu’un cygne, blanc du col jusqu’à la queue,
Entr’ouvre de sa proue en plumes l’onde bleue.

CDLXXIX
UN CŒUR

Le coffret précieux fait prévoir un trésor.
Je cherche le trésor recellé dans ton corps.
Trouverai-je en ton corps ce beau cœur inutile,
Ce beau cœur superflu que tu dis être en or ?
Ce cœur prétentieux qui passe pour facile…
Peut-être à tort ?

CDLXXX
DÉBUT DE JOURNÉE

Moment…
L’aube grise se lève ;
Le long rêve
Si charmant
Que j’entreprenais s’achève
Brusquement…
La lourde nuit se terre dans son trou.
Une limace argente
Mes choux.
Le vieux forgeron chante,
Suivant le chant de ses marteaux.
Une procession de fourmis diligentes
Fait le tour de l’église en traînant des fardeaux.

CDLXXXI
MÉTHODE

Si la voix du coucou te plaît, suis-le partout.
S’il chante mal, apprends à chanter au coucou.
Si le coucou ne chante plus, tords-lui le cou.

CDLXXXII
LE CRI DU VIOLON

Je voudrais entendre une danse hongroise
Qu’un cymbalum et des violons me joueraient,
Cachés dans un bosquet auprès
D’un bassin vert, je crois que la douleur sournoise
Qui rôde et rampe autour de moi mourrait bientôt,
Percée au cœur d’un javelot
Sonore,
Au début de la danse, et néanmoins j’ignore
Tout au juste pourquoi.
— Mon souvenir a-t-il, peut-être, fait le choix
De cette mélodie aux durs accords,
Un soir que je longeais le quai sombre d’un port,
Au lever de la lune pleine,
Et que je fus m’asseoir dans un café de nuit
Pour y bercer ma peine ?
On y buvait, on y chantait, sous la lumière
Acide d’un grand lustre, mais le bruit
Ne pouvait effacer par sa clameur vulgaire
La voix du violon, et ma douleur s’enfuit
A ce cri déchirant… Oh ! le sublime cri !

CDLXXXIII
A UNE ROSE

Rose, referme-toi ! Cette abeille, enivrée
Par tes parfums secrets ne prend plus son essor.
Puisqu’elle te chérit, puisqu’elle s’est livrée,
Qu’elle meure en ton sein ! Est-il plus belle mort ?

CDLXXXIV
COMPLIMENTS INUTILES

Vous êtes l’ornement de ma vie et sa flamme,
Sa couronne d’acier, son myrte et son laurier ;
Sur mes blessures, votre souffle est un dictame,
Mais, lorsque je vous dis ces choses, vous riez !

CDLXXXV
LUNE OU LIMACE ?

Ce trait d’argent que vous preniez pour de la bave
Est l’œuvre de la lune. Aux heures du sommeil
Des plantes, elle passe et dans ses rayons lave
Leurs feuilles des rousseurs qu’y laissa le soleil.

CDLXXXVI
MÉTHODES DIVERSES

Ils vont de gauche à droite en imitant la ligne
D’écriture hollandaise ou celle du ruisseau
De mon jardin. — Pourquoi ce vol bizarre, ô cygnes
Qui suiviez si souvent le trait de mes pinceaux ?

CDLXXXVII
INTIMITÉ

Portes closes, volets fermés…
Une lampe, du feu qui jase… On peut se taire,
Tricoter son rêve, s’aimer,
Se le prouver pertinemment, de façon chère.

CDLXXXVIII
A UN AMI

Ingénieux conteur ! à cette heure, sans doute,
Tu regardes Victor Hugo tendant le bras
Au milieu du Palais-Royal. — La longue route
Chinoise où nous marchons, ce soir, n’en finit pas.

CDLXXXIX
FAUNE SIMPLE

Non, ne lui prêtons pas de pensées
Abstruses, pour lui farcir la tête :
Cette heure est, maintenant bien passée.
Point de discours
Chargés de sens, qui gâteraient la fête
Agreste de ses jours…
Que j’aime mieux le voir, grattant sa toison brune,
Adossé à ce chêne où filtre un peu de lune !
Regardez-le : sa lippe s’exagère ;
Il a jeté sa flûte à terre,
Il écoute, sans mystère,
Le babil du vent disert
Qui frise l’eau ;
Il se cambre parfois, les mains aux hanches,
Le souffle court, les yeux mis-clos,
Sous le dôme humide des branches,
Pour aiguiser nerveusement ses cornes torses,
Le long des sillons de l’écorce.
Vers l’aube, il chantera d’une voix adoucie,
Sans faire aucune prophétie.

CDXC
LE VIVIER

Ce cher vivier dormant est votre paysage ;
Il est bleu, d’un bleu pur et pâle, le passage
D’une nuée, au ciel, vient parfois l’assombrir
Et changer la turquoise en un profond saphir,
Mais il vous plaît toujours, et toujours il apporte
Un rêve d’autrefois où des princesses mortes
Goûtent le crépuscule en somptueux atours.
L’hiver torrentueux, durant ses mauvais jours,
A beau laver le sol et brouiller chaque trace,
L’eau réfléchit encor l’image qui s’efface.
— Dans ce miroir subtil, vous avez regardé
Si souvent le reflet du vieux mur lézardé,
Le reflet de vos yeux, le blanc reflet des cygnes
Et celui de l’Amour de plâtre qui désigne
Certaine grotte obscure et propice aux serments !
— C’est votre paysage où, très indolemment,
Vous vous laissez porter dans une barque basse.
Le grand arbre du bord, d’un geste plein de grâce,
Penche toute sa verdure pour abriter
Votre front délicat des ardeurs de l’été,
Une brise en mineur chuchote à vos oreilles,
Vous écoutez les soupirs du bois, une abeille
Qui bourdonne, tandis que les duvets de l’air
Viennent avec respect caresser votre chair.
Souvent vous abordez à la rive de l’île
Charmante qui paraît, sur cette onde tranquille,
Comme un bouquet surgi du fond secret des eaux ;
Là, pour vous pénétrer du rêve d’un oiseau,
Vous prenez le tapis de l’herbe comme couche,
Enfin vous souriez, en regardant ma bouche…
Je vous regarde aussi… L’heure coule sans bruit…
Puis vient le soir, puis vient le noir, puis vient la nuit.

CDXCI
VILLÉGIATURE

Calme et grave, c’est loin du fracas de nos villes
Que votre face est la plus belle.
Venez me retrouver dans ce canton tranquille
De Chine, à l’ombre d’une ombrelle.
Venez vite : l’endroit est d’un facile accès.
Les chinois du pays sont chinois sans excès ;
Ils vous feront un beau succès.

CDXCII
L’AMATEUR ET LE BOUSIER

L’insecte dodu passe
Dans la poudre du sentier blond,
Laissant la trace
Minuscule de ses membres minces et longs.
Tu le contemples fixement ; il roule,
A reculons,
Une encombrante boule
Qu’il mène au loin, là-bas,
En marchant à petits pas.
Cela, certes, est un métier bien rude,
Cela, certes, est fort curieux,
Disons mieux :
Cela ferait même un sujet d’étude,
Et cependant, les longues heures consacrées
A regarder un scarabée
Qui ne t’inspire ni des rêves, ni des livres,
Sont-elles pas du temps perdu ? Quand tu veux suivre
Ces travaux d’un insecte noir,
Mon ami, tu ne sais plus voir
La majesté du monde et tu ne sais plus vivre.

CDXCIII
CRITIQUE LITTÉRAIRE

J’aime votre recueil de pensées ;
Il paraît plein de choses sensées,
Précises, quelquefois, un peu nulles :
Sagesse digestible, en pilules.

CDXCIV
FIN DE CONTE

La fée aux pieds d’argent vient de gagner son antre ;
Un chambellan obèse et chamarré la suit.
Dans l’ombre de l’étang, une sirène rentre…
Minuit.

CDXCV
ÉCLAIR

Ciel d’orage tumultueux, ciel de labour…
Soudain, un soc d’acier déchire l’ombre pour
Nous enterrer sous une nuit plus sombre encore,
Mais je t’ai reconnue en cet instant si court.

CDXCVI
BEAU PARLEUR

Il nous entretiendra d’abord de ses aïeux,
Seigneurs immaculés au cœur impérieux,
Puis il évoquera l’image de sa mère ;
Son âme de valet n’en paraîtra que mieux,
Et des pleurs éloquents mouilleront ses paupières.
D’ailleurs, il parle bien, sans filandreux discours,
Ses hommages aux vieilles dames sont d’un tour
Particulier et d’un parfum de vieille France,
Mais sentent néanmoins un peu la basse-cour
Où le paon ne saurait perdre son importance,
Car les fleurs de sa roue éblouiront toujours.

CDXCVII
SPLEEN NOCTURNE

Florise, berce-moi ! Quand pourrai-je dormir ?
Que ferons-nous demain, si demain nous ramène
Les tortures de ce matin ? Tout l’avenir
S’annonce comme un long catalogue de peines…
Florise ! penses-tu que la nuit va finir ?

CDXCVIII
LE MOT JUSTE

Je te répète que je t’aime,
Je te dis que tes yeux furent pris en plein ciel,
Mes déclarations d’une élégance extrême
Ont la douceur du miel ;
Je te compare
Doctement à Phébé,
A certain bel oiseau
Dérobé
Aux Mille et Une Nuits,
A cette fleur en forme de fuseau
Qui couronne mon puits
Et l’embaume d’un parfum troublant ;
Je te cherche des surnoms galants ;
J’ai trouvé : « Mon Entéléchie »…
A-t-on jamais dit mieux ?…
Mais tu sembles plutôt rafraîchie
Par ces brûlants aveux ;
Je crois que tu veux
Autre chose…
Tu veux que je t’appelle : « lapin rose. »

CDXCIX
FAÇONS D’AIMER

O chats libidineux ! me croyez-vous donc sourd ?
Ne peut-on s’adorer de façon moins amère,
Moins bruyante surtout, et dans d’autres gouttières,
En plein jour ?

D
JUILLET

Des tourbillons dansent sur la route,
Des oiseaux criards dansent aussi…
Fête d’été sous la voûte
D’un ciel sans merci.

DI
CHEVELURES

A choisir : languissante et douce, (un peu trop douce),
Blonde, vraiment, sans artifice,
Ou bien mondaine, vive et pleine de malice,
Mais cependant un peu trop rousse.

DII
LE JARDIN DE THISBÉ

Thisbé vient de se perdre au sein du labyrinthe
Qu’un artiste venu de Florence a construit.
On y voit se croiser, dans une triple enceinte,
Mille petits sentiers propices au déduit.
Voici le rond-point de l’Occasion, la vasque
Du Cygne, l’espalier des Tardives Amours,
Le banc de l’Iroquois, le chemin bergamasque
Qui ramène au bassin d’Eros par un détour…
Et Thisbé, de sa voix la plus perçante, appelle
Frontin, pour la tirer de ce piège à pucelles.

DIII
FATIGUE PRÉVUE

Nous sommes aux derniers jours de l’automne. Il neige,
Ma houppelande se couvre de flocons blancs.
Mon cœur est déjà lourd : les chagrins ne l’allègent
Guère ! — Neige, chagrins… quel ensemble accablant !…
Et si la neige fond à la saison prochaine,
Vos doux yeux feront-ils aussi fondre ma peine ?

DIV
RETOUR DE SYLVIE

Je reverrai bientôt Sylvie !
Brûlant orchestre de l’été,
Fleurs sonores de mélodie,
Accords d’azur dans la clarté !
Les coteaux ont pris leurs couleurs de fête,
Mille alouettes sont prêtes
A jaillir comme des fontaines vers les cieux
Et retomber en chansons de Jouvence,
Afin que nous gardions plus longue souvenance
D’un jour délicieux.
Maintenant, tressons des couronnes,
Profitons des rayons que le soleil nous donne,
Cueillons dans l’ardent matin
Des corolles aussi parfumées
Que la chair de ma bien-aimée,
Sans que leur doux éclat puisse égaler son teint.
La voici ! L’heure hésite et s’attarde, ravie…
Gloire ! J’entends sonner au fond des airs
Des trompettes de timbre clair,
Pour saluer le retour de Sylvie.

DV
AMOUR

Elle était à ses yeux ce qu’il était pour elle :
Un mal renouvelé qui toujours se prolonge,
Dont le venin subtil, versé dans la prunelle,
Va se glisser jusqu’au fond du cœur et le ronge.

DVI
CHINE

Quand reverrai-je le grand fleuve
Rampant sous son manteau de soie ?
L’anse dormante et noire où les buffles s’abreuvent ?
Le paysage de ma joie ?

DVII
QUALITÉS

Vous êtes faible, assurément, d’âme légère,
Sans grande intelligence et d’esprit très pointu ;
Vous aimez un peu trop changer de lit, ma chère,
Et brillez par d’autres vertus que la vertu.

DVIII
ALTITUDE

Vieux proverbe chinois : « Tout l’esprit de la femme
Est reclus dans son ventre ». Axiome assez bête,
Car l’esprit de la femme et son cœur et son âme
Flottent très au-dessus de sa tête.

DIX
TOMBE D’UN AMI

Je reviens d’une promenade au cimetière.
Le jardin de la mort souriait, la lumière
Y mettait sa douceur. Je crois que le carré
De terre où dort Pierrot est, en somme, paré
Fort congrûment : un peu de marbre, quelques lignes
Discrètes… presque rien… tout cela blanc de cygne.
Beaucoup de fleurs : iris, muguets, lys et jasmins
Candides, deux ou trois marguerites, enfin,
Contre la pierre blanche, un rosier blanc retombe,
Pour que l’on puisse voir, toujours, près de sa tombe,
Ainsi qu’un souvenir de lune et de frimas,
Des pétales teintés par l’astre qu’il aima.

DX
BOURGEOISIE

Que viens-tu faire ici, dans le vent dur et froid ?
Retourne donc chez toi !
Va retrouver les vergers à mi-côte,
La maison douce au voyageur et l’hôte
De souriant accueil,
La porte ouverte à deux battants, le seuil
Facile, au niveau de la rue, un feu qui chante,
Les lourds chenets,
Le bon fauteuil capitonné
Et la servante
Accorte qui se laisse embrasser dans le cou,
Enfin, contre le mur tendu d’étoffe grise,
Régulière surprise,
La pendule helvétique où s’enferme un coucou.
Pars, mon ami ! regagne au plus tôt ces parages
Tempérés et modestes
Qui te plaisent, contemple à loisir un visage
Souriant sans malice aucune et reste
Devant l’âtre, paisible amant,
A te chauffer la plante des pieds, sagement.

DXI
PROPOS DE COUR

Prince ! dessinez-vous un lys à noble tige,
Il embaume, un oiseau roucoulant sur un if,
Il roucoule en effet. — Ah ! prince ! que ne puis-je,
Quand je parle de vous, être moins excessif !

DXII
INSTANTS HARMONIEUX

Des parfums dans le vent, une rose qui tremble
Au bord d’un jardin jaune et vert ; chantant ensemble,
Deux rossignols tressent déjà leurs hymnes purs,
Et votre visage est moins sévère, il me semble.

DXIII
FEMME CHARMANTE

Elle est ardente féministe et vieille fille ;
Jamais on ne la vit aimer, rire ou pleurer,
Mais elle sait brandir un parapluie aiguille
Et s’en servir, mieux qu’un prévôt de son fleuret.

DXIV
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS

1

J’entends toutes tes paroles,
J’en souffre sans dire mot…
Heureux, l’oiseau qui s’envole !

2

Ton sourire m’a déplu…
Etre une onde qui s’écoule
Et ne revient jamais plus !

3

Tes attaques meurtrières
Savent m’atteindre en plein cœur…
La taupe, sage, se terre.

4

Esclave de ton plaisir,
J’attends humblement tes ordres…
Un lièvre pourrait s’enfuir.

5

Tous ces fruits que tu m’apportes,
Il faut bien m’en délecter…
Le vent passe sous les portes.

DXV
CAUCHEMAR ANCIEN

Je me trouvais couvert d’une ombre
Durement déchirée
Par d’affreuses lueurs pourprées.
Autour de moi, j’apercevais quelques décombres
De rêves anciens. J’avais froid.
Une maigre figure
Me regardait, de maigres doigts
Serraient mon cœur et je sentais une morsure
A mon cou ; je souffrais, je me plaignais ; du sang
Coulait sur ma poitrine, à lourdes gouttes.
Un homme bien vêtu me raillait en passant
Sur cette route
Blanche, sans arbres, toute nue,
Où je devais marcher, où s’ouvraient de grands trous…
Soudain vous m’êtes apparue.
— J’en garde un souvenir si lumineux, si doux,
Que j’ai tout oublié de mes rêves amers
Et je crois même
Que j’aime
Avoir souffert.

DXVI
BIBELOTS

Dès qu’elle ouvre les yeux, la belle Rosalinde
Réclame d’une voix plutôt aigre
Ses lapins, sa gazelle des Indes
Et son libidineux petit nègre.

DXVII
VILLÉGIATURE

La poursuivre ? Ah ! pour quoi faire ?
Laissez-la plutôt courir !
Elle a besoin, parfois, de changer d’atmosphère
Pour tuer ses souvenirs.

DXVIII
RÈGLEMENT DE COMPTES

Horizon lourd, temps triste…
Je vais noter en souriant et sans émoi
La redoutable liste
De vos nombreux sujets de plaintes contre moi.

DXIX
ONZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Dans cette tombe où son corps se recroqueville,
Sommeille pour longtemps le maigre Mascarille…
Canaille, si l’on veut… pourtant on l’aimait bien !
Il savait plaisanter, chanter, aimer et boire ;
Il sut même mourir honnêtement. — Combien
De temps durera sa mémoire ?

DXX
SUPRÉMATIE

Le soleil n’admet pas de rivaux en été ;
Le rossignol lui-même, à l’aurore, se tait.

DXXI
LIBÉRALITÉS

Si mon vieux pommier vous séduit,
Si mon rosier vous plaît avec ses fleurs de braise,
Cueillez les roses et les fruits,
Donnez vos yeux que je les baise.

DXXII
ARABESQUE

Vos pommettes,
Vos ongles sont roses ;
Vous dansez au son des clochettes
Et prenez d’adorables poses
Pour séduire l’esclave noir.
— Devant tous les petits trous de serrures,
Les eunuques se sont accroupis pour vous voir.
Vous dansez sans règle ni mesure,
Sans penser au Sultan brûlant de jalousie,
Sans penser même aux convenances !
Vous dansez à votre fantaisie.
Vous piquez dans le laineux tapis vert
Un petit pied pointu, plein d’assurance,
Tandis que l’autre reste en l’air,
Et que vos mains se tordent,
Et que vos dents de perle mordent
L’amant toujours absent (oh ! déplorable absence !)
L’amant qui vit je ne sais où…
— Demain soir, nous verrons la fin de cette danse,
Car, demain soir, on vous coupe le cou.

DXXIII
BILLET SANS ADRESSE

Chère, je vous revois en tous lieux, jour et nuit !
Loin de vous, je ne peux vivre : votre visage
Se dessine dans les nuages,
Dans les étangs, au fond des puits.
Attendez un moment celui qui fut le prince
Absolu de tous vos plaisirs…
Il garde, en souvenir de vous, un poignard mince
Dont il voudrait bien se servir.

DXXIV
DOUZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE