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Fantasques: Petits poèmes de propos divers

Chapter 592: DXCI DIFFÉRENCE
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About This Book

A collection of short lyrical vignettes, epigrams and playful mini-poems that shift quickly between irony, tenderness and whimsy. Frequent images of nature—lakes, trees, birds and night skies—sit beside domestic or urban details and reflections on love, memory, death and artistic mood. Many pieces function as aphorisms or musical sketches, using concise, imagistic language and occasional Japanese-inspired brevity to catch fleeting sensations. The tone alternates between light-hearted banter and subdued melancholy while favoring brevity and sensory detail.

Après dix jours de jeûne et treize jours de fièvre,
Zerbinette mourut, un sourire à ses lèvres.
Elle voyait le ciel comme un grand carnaval :
Anges arlequinés, Trônes armés de battes
Et Dominations culottés d’écarlate,
Scaramouche drapé d’ombre menant le bal…
En rêvant aux plaisirs que le trépas apporte,
Zerbinette a souri ; maintenant elle est morte.

DXXV
DIALOGUE

« Tais-toi ! — Je me tairai s’il me plaît de me taire !
— Ah ! folle ! t’ai-je dit jamais deux fois : je veux ? »
Apres accents, larmes et cris, gestes nerveux…
Ce n’est rien !… c’est un peu de bonheur qu’on enterre.

DXXVI
RENAISSANCE

Comme un souple éventail mauve clair qui s’éploie,
Une lueur grandit au seuil de l’horizon.
Voyez ce point de feu, ce point sanglant ! — Oh ! joie !
La douce lune a pu sortir de sa prison !

DXXVII
HEURES HEUREUSES

Vous voir, vous contempler, recueillir la promesse
Que vous resterez là, près du feu, jusqu’au soir…
Ce regard enchanteur, c’est à moi qu’il s’adresse,
C’est à moi qu’il redit ce que je crois savoir !

DXXVIII
REFLET INSAISISSABLE

L’ombre est encore indécise, il fait clair ;
Silencieux, je sonde
Mon rêve à l’eau profonde ;
Hésitant sur le bord du ciel vert,
Une étoile se double dans l’onde
De la mare, parmi les lotus entr’ouverts.
Au fond de ce miroir,
Il me plairait d’apercevoir
Votre visage !
Ce beau reflet complèterait le paysage :
Il serait grave
Comme lui,
Et comme lui teinté légèrement de nuit
Par une ombre suave
Que vous paraissez avoir prise
A l’heure que Verlaine appelait l’heure exquise,
A cette heure qui met
Tant de douceur en vos grands yeux sans ruse…
Mais, hélas ! le reflet qui déjà se formait
(Et qui s’était promis) se refuse !

DXXIX
LE MAUVAIS ABRI

Cet univers triste et mouillé que je traverse
Est un abri mal fait pour garer de l’averse.

DXXX
SUPPLIQUE

Lune peinte et fardée ! ô blanche avant-courrière
D’un songe tissé de fils d’or !
Faucille des lacs froids, écoute ma prière :
Je veux des rêves quand je dors !
Je veux, Parfum du Ciel ! des rêves qui me disent
Ce que je n’ai pu deviner :
Les secrets inouïs emportés par les brises
Et le mal des grands lys fanés.
Je veux des songes fous d’une beauté vivante,
Musicaux, sonores, sereins,
Où passe le soupir du vent des mers, où chante
La conque des tritons marins.
Je veux des songes imprévus qui me répètent
Les monologues des corbeaux
Et le grincement dur que fait la girouette
Avant de me tourner le dos.
— Toi qui poses du rouge aux lèvres des nuages
En paraissant à l’horizon !
Toi qui poudres d’argent les nocturnes feuillages,
Dame d’atours des frondaisons !
Toi qui sais composer des arcs-en-ciel plus tendres
Et plus subtils que ceux du jour,
Pour charmer ton ami Pierrot prêt à se pendre
Et les princesses dans leurs tours !
Toi qui, te promenant sur les vieux cimetières,
Caresses la pointe des ifs
Et veux bien adoucir d’un rayon de lumière
Les tombes des gens positifs !
Toi qui sais enseigner aux farfadets, aux gnomes,
Aux sylphes, aux lutins fluets,
Et jusqu’à la tribu frigide des fantômes
A danser de bleus menuets !
Toi dont la face un peu sévère est adoucie
D’un halo mauve quand il pleut,
Toi qui verses du lait sur les herbes roussies,
Protectrice des chats galeux !
Toi qui, d’un seul regard, peux engourdir les sèves,
Prêtresse de cultes divers,
Mère des pavots noirs, vends-moi tes plus beaux rêves !
Je les paierai avec des vers.

DXXXI
LE PLAISIR DE VIVRE

Notre existence vaut son prix, mais rien de plus…
Le papillon perd sa splendeur dès qu’il a plu.

DXXXII
AMOUR CONDITIONNEL

Comme elle ouvre son lit, Chloris offre son corps
Entier, lisse, nerveux, rose et tendre, à qui l’ose
Prendre et congédiera, pour peu qu’il s’ankylose,
Damon, solide amant qu’elle chérit encor.

DXXXIII
GRAND AGE

Quand la mouche est sordide, elle vit très longtemps…
Je ne m’étonne point que vous ayez cent ans.

DXXXIV
SPLEEN

Tristesse qui se creuse
Sous soi, mélancolie affreuse,
Sans forme, sans figure,
Mais présente ;
Tristesse harcelante
Qui s’impose, qui dure,
Qui, chaque jour, nous semble rajeunie ;
Pour mieux nous donner à souffrir,
Elle se sert d’un souvenir,
D’un regret, d’un espoir, d’un rêve à l’agonie ;
Elle retire, brin par brin,
Les fils tordus de notre vie
Et nous les montre : tel chagrin,
Tel mouvement d’envie,
Telle déception cruelle,
Tel plaisir avorté,
Tel mauvais songe et telle
Petite lâcheté.
— Que faire avant demain, sinon devenir fou
Et sauter à pieds joints dans le trou ?

DXXXV
PASSANTE

Passez, de votre pas gracieux et futile !
Chacun vous suit : l’agent des mœurs, le professeur,
Le lycéen, le caporal, le vieux chasseur
De jupons frémissants et le mime Bathylle.

DXXXVI
FLEURS PERDUES

Oh ! par un jour si triste où les prés desséchés
Jaunissent, bien qu’au ciel le soleil soit caché,
Que ne puis-je revoir la claire et folle pluie
Qui tombait lentement des branches du pêcher !

DXXXVII
PROMESSE

Quand tu sauras pleurer, t’indigner et sourire,
Quand tu sauras chanter sur des rythmes divers
Et faire vibrer les sept cordes de ta lyre,
Alors tu connaîtras le secret des beaux vers.

DXXXVIII
FLEUR MÉLODIEUSE

Le bord du ciel mauve s’irise,
L’ombre est moins dense,
Plus de brise ;
Dans l’air immobile, un courli
Lance,
Comme on lance une flèche, son cri.
Je l’écoute,
Rêvant de mon amour… et voici
Les rayons de la lune au teint clair ;
Ils ajoutent,
Dirait-on, du mystère
A cette douce nuit…
Mon rêve danse,
Mon rêve se divise
Comme un essaim, mon rêve fuit.
— Et, maintenant, sur l’onde grise
Du petit lac, un lotus luit
Sous la lune qui se balance,
Et je crois que le lotus chante
Un chant d’ivoire au milieu du silence.

DXXXIX
TREIZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ici dort Brighella, fin buveur de faro,
Voleur de grands chemins que l’on aurait dû pendre.
Il fut, l’heureux rival de notre ami Pierrot
Et pour lui Colombine eut des soucis fort tendres.
Il trahit, déroba, tricha, fit pis encor,
Mais, depuis avant-hier, il est tout à fait mort.

DXL
QUATORZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Lucinde eut des amants (et de plus d’une sorte).
Cela n’empêche pas que Lucinde est bien morte.

DXLI
CRIME PRÉMÉDITÉ

Jour d’hiver. — Le chasseur va querir sa victime ;
Il voit un loriot sur l’arbre noir et nu ;
Sa flèche part, l’oiseau culbute de la cime ;
L’arbre est plus noir encor ; le loriot n’est plus.

DXLII
LA VOIE HÉROÏQUE

Le chemin contourné que l’on m’a dit de prendre
Est, paraît-il, le seul qui mène à votre cœur.
Je le suis, le sourire aux lèvres, mais j’ai peur
De m’égarer, un soir de brume, en ses méandres…
Et, cependant, je le suivrai, s’il me conduit,
Avant qu’il soit trop tard, dans votre lit, la nuit.

DXLIII
HEURE MATINALE

Grise, avec des reflets d’étain,
Une vapeur couvre les prés.
Le bleu du ciel paraît plus près,
Le vert de l’herbe moins certain.

DXLIV
DÉLECTATION

Je vais rêver au suc des pêches, sans bouger,
Couché sous un des lourds pêchers de mon verger.

DXLV
NOSTALGIE

Je songe à la rive déserte,
Aux cris perdus dans la nuit verte,
Au sol brûlant
Dont la splendeur effarait l’œil,
A ce rustique seuil
Branlant
De ma cabane,
A l’aigle qui tournoie au-dessus de la brousse,
Aux vipères de l’herbe rousse,
Aux arbres bleus pleins d’oiseaux en chicane,
Aux négresses qui se promènent les seins nus,
Portant sur leurs cheveux crépus des vanneries,
A la batellerie
Des pirogues, à certains astres inconnus,
A certains fruits parfumés,
Aux grands feux de branches sèches que j’allumais…
— Indicible magie
D’un souvenir pareil !
O nostalgie
De l’ombre chaude et du soleil !

DXLVI
LETTRE TENDRE

Vous êtes loin, pourtant votre absence me semble
Heureuse. Voyagez, l’été va vous brunir,
Puis vous me reviendrez ; nous pillerons ensemble
Un trésor débordant de riches souvenirs.

DXLVII
CHANSON

Je crois, en essaim, voir voler
Des vers que, jadis, vous me lûtes,
Dans ce parc aux tons violets
Où s’évapore un air de flûte.
Ces vers formaient une chanson
Dont la grâce, tant soit peu vieille,
Tenait sa gaîté du pinson
Et son dard cruel de l’abeille.
Ils chantaient les rêves d’un fou :
Mes soupirs, vos regrets, mes fièvres,
Vos deux bras autour de mon cou
Et ma bouche contre vos lèvres ;
Ils célébraient à son éveil
Le terrible amour aux yeux sombres…
Jadis, ils volaient au soleil,
Maintenant, ils volent dans l’ombre.

DXLVIII
MISE AU POINT

Votre talent consiste à dire des fadaises
Sur un ton singulier, parfois même brillant.
On vous juge penseur profond… à Dieu ne plaise !
Mais vous savez très bien réduire en copiant.

DXLIX
RENDEZ-VOUS

Sa démarche toujours me la fait reconnaître
Quand, de loin, je la vois paraître…
C’est elle !… Qui pensiez-vous que ce pût être ?
Voici sa face si ravissante et ravie,
Si douce aussi dans la lumière…
« Bonjour ! comment vous portez-vous, ma chère
Sylvie ? »

DL
PROMENADE NOCTURNE

Promenons-nous, mon cher amour,
Le soir est tendre ;
Sortons par la ruelle du faubourg.
La lune, au bord du ciel, a des tons d’ambre
Qui, peut-être, vous plairont.
Sur la route paisible où tombe
L’ombre,
On entend, tout au loin, des appels de clairon.
Nous parlerons de nos chers souvenirs
Devant les prés couleur de cendre ;
Nous saurons même nous comprendre
Sans rien dire…
Puis, comme il sera tard, nous rentrerons en ville
Par la rue Alexandre Dumas, très tranquille
A cette heure. Enfin, quand nous aurons
Dépassé la boutique du charron
Et suivi le mur de l’église
Jusqu’à l’ancien abreuvoir
Qu’elle domine en son manteau de pierre grise
Nous nous dirons à voix basse : au-revoir !…

DLI
PRÉTENTION

De ce rôle de reine au milieu de sa cour
Je ne vois plus que le costume.
Redevenez bourgeoise ! Un palais fait de brume
S’évanouit avec le jour.

DLII
PRÉTENTION

Votre pensée agile aux lignes grêles
Fait des écarts en bondissant : je crois
Qu’elle voudrait passer pour sauterelle,
Mais celle-ci saute-t-elle pas droit ?

DLIII
PRÉTENTION

J’ai mangé tout le jour des fruits délicieux
Qui caressent la langue.
Je voudrais maintenant manger la lune : aux cieux
Elle apparaît comme une rouge et mûre mangue.

DLIV
ALPINISME

J’aime grimper aux flancs des montagnes, pourvu
Qu’elles ferment la vue, et je n’ai nulle envie
D’atteindre les sommets neigeux, libres et nus
D’où l’on peut distinguer l’horizon de sa vie.

DLV
ÉTÉ

Le ciel brûle et le sol se couvre d’un manteau
De poussière trop blanche où le soleil assène
Ses lourds rayons ainsi que des coups de marteau.
Les pruniers, au tournant du chemin, me font peine.

DLVI
PRIÈRE

N’obéis pas, ô rêve ! à ma voix qui t’appelle !
Reste pelotonné dans le sein de la nuit !
Ne viens pas me montrer le visage de celle
Qui me fascinerait avec un air d’ennui !

DLVII
L’HOMME QUI DANSE

Il danse
Agréablement,
Avec légèreté, comme il ment ;
Son élégance
Est certaine, son charme aussi,
(Son charme est pire !)
Des mots précis
Définiraient ce qu’il veut dire
Mieux que des pirouettes et des sauts,
Mais la parole, à ce qu’il semble, est pour les sots.
— Il préfère danser en petit comité,
Tromper la vie et l’éviter,
Se gausser d’elle, la rejoindre
Et ne pas voir la vérité
Fraîche qui pourrait poindre,
Effrayante de nudité.
— Dansez donc, faites vos pirouettes adroites,
Mais n’oubliez pas qu’il vous reste
A combler une boîte
Où vous devrez dormir sans mensonges ni gestes.

DLVIII
FERVEUR

Nous n’avons parlé ni du clair de lune, ni
Des rougeurs du couchant… Nous nous regardons vivre.
Tu verras dans mes yeux un amour infini,
Je lirai dans les tiens comme on lit dans un livre.
Nous nous taisons ; beauté de l’instant, rythme sourd
De nos deux respirations… Mais l’heure court
A petits pas pressés sous la lourde pendule.
O Cydalise ! il faut nous séparer ! adieu…
Je veux dire : à demain. — Qu’il me fut doux, ce lieu
D’où tu sors comme s’y glisse le crépuscule !

DLIX
NOCTURNE

Le nuage s’écarte, un pan de ciel se montre,
Tout noir, encadré d’ambre ; un astre clair y luit,
Solitaire et perdu, qui semble collé contre
L’ombre dont la paroi fait le fond de la nuit.
Cet agréable arrangement est fort propice
A de voluptueux et tendres exercices.

DLX
QUINZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Gilles serait donc mort et dormirait ici ?
Gilles, ce Prince Charmant de la fantaisie,
Ce roi de la frivolité, roi sans souci
Mais très bon roi pour ses sujets en poésie,
Et dont le sceptre était un lys ?… Ah ! coups du sort !
Maintenant, il est mort, très mort, tout à fait mort.

DLXI
DERNIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE

Dis ! te rappelles-tu les seins de Francisquine,
Passant qui viens fouler l’herbe de la colline
Où tant de morts, côte à côte, sont allongés ?
Te les rappelles-tu, ces seins ? as-tu songé
Aux baisers qui leur furent donnés, aux caresses
Qui les frôlèrent, à leur éclat, leur souplesse
Et leur altière fermeté ? — Sache-le bien,
Ces seins voluptueux et blancs ne sont plus rien
Qu’un petit tas de cendre en un cachot sans porte…
Car Francisquine est morte.

DLXII
DANS LA TRANCHÉE

Il pleut, il pleut, bergère,
Des gouttes d’eau quelque peu dures,
Et le lourd fracas du tonnerre
N’est pas précisément un murmure…
Il faut s’y faire ;
On s’y fera : n’y pensons plus !
Demain, nous dirons : il a plu
Dans la tranchée
Boueuse encore et que le vent
A mal séchée,
Mais nous sommes toujours vivants,
(Jusques à quand ?)
Sourions donc, prenons la vie
Comme elle vient
Et prenons de même la mort.
D’ailleurs, il ne nous manque rien,
Pour adoucir les rigueurs du sort,
En ce boyau de terre,
Que la bergère
Dont j’évoquais l’image tout d’abord.

DLXIII
LIMITE

Puisque vous y tenez, ayez l’âme brisée,
La conscience obtuse et le cœur avili,
Mais ne servez donc pas de publique risée
A cause d’une enfant qui sait se mettre au lit !

DLXIV
DÉTAILS

Vous userez vos yeux, vous gâcherez vos veilles
En examinant à la loupe, (avec quel soin !)
D’évanescents reflets sur une aile d’abeille.
Et chaque instant qui passe est un instant de moins.

DLXV
NUIT BLANCHE

Saurai-je m’endormir enfin, malgré les cris
Du vent dans le jardin plein de branches cassées ?
Malgré les festins et le galop des souris ?
Malgré le vagabondage de mes pensées ?

DLXVI
AMBITION

Tu veux laver la lune et le soleil, tu veux
Boucher les trous que fait une alouette aux cieux
Et repriser les déchirures des nuages…
Ne pourrais-tu, d’abord, te nettoyer les yeux ?

DLXVII
RETOUR PRÉCIPITÉ

Je rêvais, j’étais sur une autre terre,
Dans une prairie, au bord frais d’un bois,
Quand je vis soudain ma fleur familière
Et je fus de nouveau chez moi.

DLXVIII
BRUIT IMPRÉVU

Sous la brise, l’étang des nénuphars se ride,
Un flamboyant se défleurit
Et la cascade agite un long voile liquide…
Quel est donc cet oiseau qui rit ?

DLXIX
LA DOUCE HALTE

Avant de vous connaître, Sylvie,
Les yeux clos, je tâchais de prévoir
De beaux spectacles pour ma vie.
Je rêvais ainsi, chaque soir.
Je galopais au pied de la Grande Muraille,
Et beaucoup plus loin,
Je me mêlais à des batailles
Héroïques, j’avais besoin
Du bruit
Des flots ou du silence atroce de la nuit,
Ou de la voix
Voluptueuse et littéraire des sirènes,
Ou d’un aboi
D’hyène,
Dans des ruines de palais…
Mais j’ai quitté ces lieux exotiques, ces grèves,
Et ces déserts dorés où m’emmenaient mes rêves,
Car, aujourd’hui, je ne me plais
Qu’au seul bonheur où me convie
Votre bouche humide, Sylvie.

DLXX
LES AMOURS DE THISBÉ

Dans le sentier du parc mauve, des ombres passent,
Par couples et sous la lune, comme il convient.
Derrière la verdure, on entend des voix basses
User de beaux serments qui n’engagent à rien.
L’abbé Ponce Poupette a poudré sa perruque
De frais, ce qui lui donne un air des plus galants ;
Il arrête Thisbé pour lui baiser la nuque
Et soupire ; tous deux repartent à pas lents.
Et, sous l’œil de Phœbé, le parc mauve protège
Ces pauvres cœurs humains qui se prennent au piège.

DLXXI
AVERTISSEMENT

Vous piaffez, frappant du pied comme un cheval,
Vous secouez la tête et refusez d’entendre,
Vous insistez. — Je cède. Allez donc à ce bal
D’où vous rentrerez tard, courbatue et très tendre.
Mais, chère, dès maintenant je vous avertis
Que je compte dormir, cette nuit, dans mon lit.

DLXXII
COMPENSATION

On a certes raison de dire
Que le bon, chez la femme, est mille fois meilleur
Que chez l’homme, par l’âme et l’esprit et le cœur,
Mais le mauvais est dix mille fois pire.

DLXXIII
LE BEAU JOUR

Je ne serai plus seul sur la grand’route dure !
Je marche vers mon but en chantant. C’est donc vrai ?
Lève encore une fois vers mes yeux ta figure…
Non ! je ne croyais pas que ce moment viendrait !

DLXXIV
CROQUIS DE LUNE

Du sommet de ma tour de veille, tout en haut,
Vous pourrez admirer la lune, son halo,
Ses grimaces d’amour et de mélancolie
Et, plus bas, son reflet ironique dans l’eau.

DLXXV
COULISSES DE CIRQUE

On répète… Bruits de cymbales, de triangles,
Instruments lumineux jouant parfois ensemble ;
Défroque de clown près d’un habit noir,
Cerceaux roses qui sont, chaque soir,
D’un si magique effet,
Plats brillants que l’on fait
Tourner en équilibre au bout d’un bâton mince,
Autres plats, un peu ternis,
Qui ne servent que pour la tournée en province,
Lanternes, gobelets, fusils de bois, flamberges,
Croupes de chevaux endormis…
Je caresse, en passant, le chat de la concierge
Et dis bonjour au vieux trapéziste intrépide,
Aux Japonais qui se mettront en pyramide,
Vêtus de beaux costumes verts…
Mais, où que j’aille
Le long de ces charmants chemins couverts
Où flottent des drapeaux de satin,
Je retrouve toujours la même odeur de paille,
Et la même odeur de crottin.

DLXXVI
SPLEEN

Que la terre poudroie et brûle ou qu’il ait plu,
Que les prés soient couverts de soleil ou de givre,
Je détourne les yeux : j’ai le dépit de vivre,
Comme un enfant que son jouet n’amuse plus.

DLXXVII
VIEILLE DAME

Avec sa robe noire et luisante, son sac
Tenu de près, son chapelet et cette mine
De belette triste ou de fouine,
On dirait qu’elle sort d’un roman de Balzac.

DLXXVIII
VAINE POURSUITE

Il est plus d’un gibier : délaisse la Licorne !
Soumets d’autres aventures à ton esprit.
La route que tu veux suivre n’a qu’une borne :
Cette pierre levée où ton nom est inscrit.

DLXXIX
INTRIGUE AMOUREUSE

Octave s’est épris d’Isabelle ; indiscret,
Il le répète à tous les échos du village.
Scaramouche a surpris au vol ce beau secret
Et double son essor par de longs bavardages.
Isabelle l’a su ; Octave lui plairait
S’il ne disait sa flamme à la brise qui passe…
Un rendez-vous est pris : Octave se tient prêt ;
Il arpente de long en large la terrasse…
Isabelle viendra vers minuit. — L’air est pur,
Une haleine très douce évente les ramures,
La lune glisse des reflets contre ce mur
D’où monte le parfum juteux des pêches mûres.
— Octave attend, s’impatiente, hésite encor…
Derrière sa courtine, Isabelle s’endort.

DLXXX
DÉFAILLANCES

Aux heures de sommeil, le tigre s’humanise…
Les dieux eux-mêmes font, quelquefois, des sottises.

DLXXXI
AMOUR TRAGIQUE

Toi, tu dis que tu m’aimes,
Quoi que je puisse faire, quand même.
Tu le proclames
A tout venant, devant chacun tu le répètes.
Tu parles de ton cœur, de ton âme,
En te prenant la tête
D’un air douloureux,
Avec une certaine arrogance…
(On en pense,
D’ailleurs, ce que l’on veut.)
Tu fais un discours sur mon inconstance
Que rien ne prouve.
Tu dis que ton amour est celui de la louve,
Mais tu l’exprimes par des plaintes.
Tu dramatises nos étreintes,
Tu mêles le miel et l’absinthe.
Moi, je voudrais garder un cœur allègre,
Quand tu laisses tomber dans la crème
Une ou deux gouttes de vinaigre,
Car, malgré ton amour, je t’aime.

DLXXXII
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS

1

M’offrir des oignons devant
Ce rouge bosquet de roses…
Oh ! quel geste inconvenant !

2

Tes mots d’esprit durent-ils
Plus longtemps que la rosée,
Tout en étant moins subtils ?

3

C’est une sombre fontaine,
Mais je reconnais vos yeux
Dans ce beau miroir d’ébène.

4

J’ai l’âme vraiment ravie,
Moins par cette chaude nuit
Que par les seins de m’amie.

5

Eau qui court… vent passager…
Larmes aussitôt taries…
Ce soir, je me sens âgé.

DLXXXIII
LE LINCEUL VIVANT

Ce vieux chêne, jadis, prit un manteau de lierre
Afin de s’ennoblir à nos yeux ; depuis lors,
Le serpent végétal sombre et souple l’enserre,
Porte des fruits, fleurit… mais notre chêne est mort.

DLXXXIV
EXAGÉRATION

Il convient de subir son mal avec courage,
Sans l’aimer, toutefois, ni l’étudier trop,
Car on finirait par comprendre le bourreau
Qui nous fit tant souffrir, et goûter ses outrages.

DLXXXV
CHARITÉ CHRÉTIENNE

L’homme dont vous parlez passe pour un goujat ;
Il est faible, indécis, tremblant de tous ses membres.
Pardonnez ! il ne vaut certes pas le combat :
Ce serait secouer un arbre en fin novembre.

DLXXXVI
SOMMEIL DE SYLVIE

Prenez un air plus grave, s’il vous plaît !
Le carnaval est mort,
Le jour renaît.
Dans son grand lit, Rosine dort ;
Cuvant son vin, Pierrot s’étire…
S’il flotte encor,
Sur les canaux, une vapeur de rire,
Le soleil la dissipera.
Vous vous tournez entre les draps
Et me tendez votre bouche, Sylvie !
Ah ! je connais bien cet appel :
Baisers sucrés, baisers de miel,
Baisers magiciens qui me rendaient la vie,
Aux jours mauvais…
Penchez la tête un peu, je vous en prie,
Car je vais
Troubler votre sommeil, tendrement…
Vous murmurez quelque chose en dormant ;
Vous souriez !… Ouvrez les yeux
Et prenez, ô Sylvie, un air plus sérieux !

DLXXXVII
JADIS

Marche en avant ! ne tente pas de revenir !
N’écoute plus la voix, par les échos grandie,
Des vagues du passé qui rongent l’avenir
Et déferlent, de mille douleurs alourdies !

DLXXXVIII
CAUSERIE SCIENTIFIQUE

Mon cher hôte, je vous croyais plus charitable :
La science n’est pas mon fort, je l’aime peu,
Mais quand vous m’invitez, tous vos propos de table
Traitent des Mexicains adorateurs du feu.

DLXXXIX
LE DANGER

Nerval ! tu n’aurais pas dû fréquenter les fées !
On les voit sous la lune, on les entend jaser,
Rire et chanter tout bas, d’anémones coiffées,
Et l’on meurt de n’avoir pas connu leur baiser.

DXC
GROS CHAGRIN

Je voudrais moins pleurer, mais une larme suit
D’autres larmes, incessamment. En vain, j’essuie
Mes yeux rougis d’avoir trop pleuré. Jour et nuit,
L’eau tombe de mes paupières, comme une pluie.

DXCI
DIFFÉRENCE

Le chat se plaint de ses amours dès leur début,
Preuve évidente de sagesse ;
Quand l’homme crie au bord des toits, c’est tout au plus
Qu’il vient d’occire sa maîtresse.

DXCII
EFFORT INUTILE

Si l’on vous dit d’être méchante, refusez,
N’essayez pas : vous ne pouvez sembler cruelle.
Quand votre bouche prend un air rigoureux, elle
Sourit, l’instant d’après, pour mieux s’en excuser.

DXCIII
FANTAISIE AU PIANO

Notes simples, vaste pré vert
Aux tons divers
Où des oiseaux jasent…
Extase
De chanter si librement au soleil !
Trilles rieurs, notes plaisantes,
Brusque réveil
D’une eau légère,
D’une eau courante
Qui va se taire,
Qui va bientôt s’endormir, qui s’endort,
Dans une mare,
Par d’étranges accords
Monotones ;
Note plus vive, note rare
Qui nous étonne,
Note subtile, note nue
Que l’on attend,
Et qui reste pourtant imprévue,
Et qui fait rêver si longtemps !

DXCIV
MÉTAPHYSIQUE

A mi-hauteur du mur moussu, des dieux trépignent,
Les fumerons d’encens montent dans l’air épais,
Et, sur l’autel, un spectre en marbre noir fait signe
De se donner à lui pour connaître la paix.

DXCV
BEL AIR

Votre regard pesant promet, déçoit et ment ;
La gazette soutient que vous êtes l’amant
D’une dame fort riche aux ardeurs tropicales…
D’ailleurs, le ton de vos cravates est charmant.

DXCVI
BRUITS INFÉRIEURS

Dans la cour, le canard cointe, le vieux chien grogne,
La poule pond muettement, le bœuf mugit…
En quoi cela peut-il émouvoir la cigogne
Maigre et si haut perchée au centre de son nid ?

DXCVII
LE BEAU JARDIN

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