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Fantasques: Petits poèmes de propos divers cover

Fantasques: Petits poèmes de propos divers

Chapter 602: DCI APPRÉCIATION
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About This Book

A collection of short lyrical vignettes, epigrams and playful mini-poems that shift quickly between irony, tenderness and whimsy. Frequent images of nature—lakes, trees, birds and night skies—sit beside domestic or urban details and reflections on love, memory, death and artistic mood. Many pieces function as aphorisms or musical sketches, using concise, imagistic language and occasional Japanese-inspired brevity to catch fleeting sensations. The tone alternates between light-hearted banter and subdued melancholy while favoring brevity and sensory detail.

— Je voudrais faire naître, au milieu du désert,
Un jardin tout peuplé de comédiens en masques,
Où d’élégants jets d’eau pleureraient dans des vasques,
Où des oiseaux soyeux chanteraient dans les airs.
— Mezzetin, compagnon fantaisiste et disert,
Agacerait Géronte en lui tirant les basques,
Et le gros Pantalon, interrompant ses frasques,
Dirait les vers que murmurait Gaspard Hauser.
— Clorinde cesserait de danser une ronde
Pour lisser au miroir ses fins cheveux de blonde,
Tandis que notre ami Pierrot, toujours épris,
— Mais toujours dédaigneux de fixer la fortune,
Redirait d’une voix qui sanglote et qui rit :
« Je m’offre en holocauste aux beaux yeux de la lune ! »

2

— Chère ! que j’aimerais à vivre, près de toi,
Sous les orangers ronds de ce charmant domaine !
Déjà tu connais bien les devoirs d’une reine,
Et je serai très bon dans mon rôle de roi.
— Un livre contiendrait tous nos textes de lois :
Un livre de beaux vers. — A ceux que l’amour mène,
Qui n’ont jamais souffert des tourments de la haine,
Notre sceptre ne pèserait pas d’un grand poids.
— Chaque heure serait douce et comme enrubannée,
Chaque jour serait jour de liesse, l’année
Entière formerait un printemps merveilleux,
— Et jusqu’au soir, quand s’assombrissent les ramures,
Je ne rêverai qu’à la couleur de tes yeux,
Au parfum de ta bouche et de ta chevelure.

3

— Dédaigneux de la hache et de la pendaison,
Nous paraîtrons des souverains très peu sévères.
Point de chaînes, peu d’estafiers, nulles galères !
Les seuls bosquets de houx serviraient de prison.
— A l’heure délicate et grise où l’horizon
Se nuance, nous jugerons les adultères,
Les libertins et ceux que le désir altère.
Nous tiendrons nos Grands Jours, couchés sur le gazon.
— Comment punir Pierrot de ses amours sublimes ?
Parce que Mezzetin vient de voler la rime
Finale du sonnet qu’écrivit Pantalon,
— Allons-nous le punir ? Punirons-nous Cassandre ?
Punirons-nous Scapin, ce philosophe ? Non !
Mais il comparaîtra pour qu’on puisse l’entendre.

4

— Ainsi, nous entendrons Nérine au blanc jupon
Qui, d’après son tuteur Géronte, se déprave,
Le Notaire qui me déplaît par son air grave,
Frontin qui te considère d’un œil fripon,
— Gilles qui déroba chez Ruzzante un chapon,
Sylvia qui voulut s’enfuir avec Octave,
Spavento qui, parfois, fait un peu trop le brave
Et Jeannot qui se montre insolemment capon.
— Tu plaideras pour eux et ta voix musicale
Charmera le jardin. Les merles, les cigales,
Les jets d’eau se tairont. Puis, je me dresserai,
— Solennel… et combien, déjà, cela m’amuse
De songer que mes plus inflexibles arrêts
(Sans frais) seront d’oubli, de pardon ou d’excuse !

5

— Diras-tu qu’au désert ne pousse aucun jardin,
Que c’est, tout au plus, un mirage qui se lève ?
Détrompe-toi ! Je réalise tous mes rêves :
J’ai découvert, jadis, la lampe d’Aladin.
— J’asservis les démons ; les quatre Facardins
M’ont donné leur tapis ; je sais la phrase brève
Qu’il suffit de prononcer bas pour qu’il m’enlève
Dans l’azur par un vol merveilleux et soudain.
— Pour traverser l’espace au galop des chimères,
Pour commander aux vents, à l’onde, à la lumière,
Aux esprits du matin, aux fantômes du soir,
— A l’heure qui s’écoule, aux heures éternelles,
Nous garderons toute licence et tout pouvoir,
Puisque nous nous aimons et puisque tu es belle.

DXCVIII
VÊTEMENTS INUTILES

Couverte de la peau d’un tigre, la brebis
Se plaît à voir de l’herbe et fuit devant l’image
Du loup qu’elle devrait épouvanter. — L’habit
Ne fait ni le guerrier, ni le saint, ni le sage.

DXCIX
EAU MALSAINE

Pourquoi me laisses-tu cette saveur amère,
Souvenir qui, souventefois, me désaltère ?

DC
IMPOSSIBILITÉS

Devant que de chercher la pitié chez les chattes,
Priez le perroquet d’être moins médisant,
Demandez au serpent de vous montrer ses pattes,
Aux femmes d’avouer le chiffre de leurs ans.

DCI
APPRÉCIATION

« Cette mouche saignée
Garde encore du goût, »
Dit la grosse araignée
En lui suçant le cou.

DCII
CROQUIS SOMMAIRE

Il fait très froid, le ciel a pris des tons de cire.
Contre le bord luisant de neige de mon toit,
Pour amuser l’enfant que j’aime à voir sourire,
J’ai dessiné le mont Fuji, avec un doigt.

DCIII
SÉPULTURE

Tâchez de me trouver, dès aujourd’hui, ma chère,
Dans vos très proches alentours
Un endroit bien choisi pour y dormir, sous terre,
Ce long sommeil muet que l’on n’interrompt guère
Au jour.
Je ne demande pas de saule
Ni de marbre sculpté,
Mais je voudrais, en souvenir de votre épaule,
Un beau coussin de soie où m’accoter,
Et, sur la tombe, un grand bosquet de roses
Afin que, dans les longues nuits d’été,
Le rossignol s’y pose
Pour chanter.
Les fleurs me rappelleront vos lèvres
Et les chants de l’oiseau cette suavité
D’une voix dont je connus la fièvre.
Ainsi, mon amour, je pourrai,
Malgré la pierre lourde,
Dormir tout seul, au sein de l’ombre sourde,
Sans pleurer.

DCIV
LA NOBLE CHAÎNE

Vous demandez pourquoi je vous suis attaché,
Pourquoi je vous vénère et pourquoi je vous aime ?
C’est que vous rendez pur tout ce que vous touchez.
C’est que vous avez su me rendre pur moi-même.

DCV
CLÔTURE

… Et voici le quatrain qui termine ce livre
Composé sans lien, selon l’heure et le vent,
Où j’ai rêvé parfois et plaisanté souvent,
Où je notais des vers en me regardant vivre.

Sur les routes de Chine,
au soleil d’Afrique,
dans un village d’Alsace,
à l’hôpital,
en d’autres lieux.
1912-1918.