WeRead Powered by ReaderPub
Fantasques: Petits poèmes de propos divers cover

Fantasques: Petits poèmes de propos divers

Chapter 72: LXX HARMONIE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A collection of short lyrical vignettes, epigrams and playful mini-poems that shift quickly between irony, tenderness and whimsy. Frequent images of nature—lakes, trees, birds and night skies—sit beside domestic or urban details and reflections on love, memory, death and artistic mood. Many pieces function as aphorisms or musical sketches, using concise, imagistic language and occasional Japanese-inspired brevity to catch fleeting sensations. The tone alternates between light-hearted banter and subdued melancholy while favoring brevity and sensory detail.

 

I
DÉDICACE

Pour Henri de Régnier. — Maître, accepterez-vous
L’hommage de ces jeux fantasques de ma muse ?
S’il s’en trouve un ou deux (ou trois) qui vous amusent,
Savoir que vous avez souri me sera doux.

II
PROMENADE

Monté sur son cheval jaune, taché de cendre,
Le poète Bashô, l’œil souriant, s’en va
Composer un poème ironique mais tendre
Auprès des bords inspirateurs du lac Biva.

III
DÉFINITION

Une épigramme est un fétu, lourd de rosée,
Sur lequel une libellule s’est posée.

IV
COURTOISIE

Il est des crapauds vils et des crapauds de race.
Si tu vois, au milieu de ta route, un crapaud
Qui refuse de fuir ou de céder la place,
Fais halte et n’omets point d’enlever ton chapeau.

V
AQUARIUM

Vision sous-marine :
Contre le sable d’or,
Parmi les entrelacs des algues purpurines,
Une élégante anguille se détord,
Tandis qu’un coquillage aux tons mauves s’enroule
Suivant le mouvement supérieur des houles.

VI
SUR LES PROPOS VARIÉS DE CES VERS

Odelette fantasque…
Je voudrais dire, ici,
L’ombre et le masque,
La brise de passage,
L’oiseau qui m’a séduit,
Certain mirage,
La renaissance d’une fleur
Au sein du souvenir, un mot plein d’impudeur,
Et quelques rêves très chers, très graves,
Mais ne pas insister du tout,
Musarder plaisamment, sans entraves,
Enfin, parler de vous
Et de moi,
Tout bas, en confidence, à mi-voix,
Sans que l’on s’en doute,
Et cueillir, sur le bord de ma route,
Un cri de douleur, un rire,
La branche qu’un souffle agite,
Le long frémissement d’une lyre,
Et briser ma flûte ensuite.

VII
INATTENTION

Un saule, au bord de l’eau, lui tend ses souples bras,
Un rossignol l’implore. — Elle n’écoute pas.

VIII
RÉSERVE

Les étoiles qui, sur ces fleurs, mènent leurs danses
Prennent le nom de lucioles, (par décence).

IX
AVERTISSEMENT

Surtout, ne lisez pas mon livre d’une haleine.
Je vous offre ce bol de riz comme un en-cas
Dont les grains détachés ne font point un repas.
Picorez au hasard, sans y prendre de peine,
Et si quelque piment colle à vos bâtonnets,
Ne m’en veuillez pas trop, (même congestionné),
Souriez et passez, pensez à d’autres choses,
Occupez-vous d’algèbre ou lisez de la prose.

X
POSTICHES

Bien qu’une toison teinte en blond me rajeunisse
Et que mon ratelier puisse être vu de près,
Cela me donne moralement la jaunisse
Que vous ayez toutes vos dents et l’œil si frais.

XI
NONCHALANCE

« Voyons, Pierrot ! piler du noir, ronger des os,
Ce sont autant de gestes vains ! En réponse aux
Refus de folle, il n’est que de forcer la porte ! »
Mais Pierrot s’étirait comme une herbe des eaux.

XII
RÈGLE DE VIE

Si vous voulez goûter la paix et le dédain
Du monde, mêlez-vous d’abord à la bagarre.
Avant de cultiver sans bruit votre jardin,
Il vous faudra passer par les verges bulgares.

XIII
A QUELQUES AMIS, CHOISIS

L’heure est dure, je souffre d’elle ;
Que faire pour m’en consoler ?
J’écris quelques lignes nouvelles
Et crois avoir volé
Par ce moyen à la mélancolie
Le droit qu’elle avait de m’étreindre…
— Hypocrite ! n’est-ce pas feindre
En chantant d’oublier le mal dont tu souffris ?
— Oui, mais un long moment de douce paix s’ensuit.
Par divertissement, j’épouse des querelles
Etrangères, je songe à celles
Qu’aux jours passés je défendis ;
Je me retrouve avec des camarades
Bien vivants en mon souvenir,
D’un geste spirituel, je m’évade
Loin du monde sans cœur qui veut me retenir ;
Ainsi, je reprends du courage
Et je me ressaisis ;
Voilà pourquoi je parle dans ces pages
De quelques amis, choisis.

XIV
DÉCISION FERME

Et maintenant, je pars ! adieu !
J’aime mieux vivre
Près d’une lampe, avec un livre,
Que d’agoniser sous vos yeux.
Sans déranger ami ni prêtre,
(Et sans mourir), demain matin, j’aurai l’honneur
De ne plus être
Votre très humble serviteur.

XV
CERTITUDE

Charme divers des jours, nuages qui sont bus
Par le soleil, midis d’une splendeur étrange,
Crépuscules vêtus de brume, horizons nus,
Ciels radieux… mais mon amour jamais ne change.
Orages menaçants qu’un coup de vent détruit,
Matins de jade, soirs d’opale, d’où la pluie
Chassera les derniers rayons, sereines nuits…
Mais pourquoi voulez-vous que mon amour varie ?

XVI
VERLAINE

Un clair de lune pur et des masques ; plaisirs
Orientés et parfumés à toute brise ;
Quelques beaux chants de rossignol et, pour finir,
Une rose, fleurie à l’ombre de l’Eglise.

XVII
COMPLIMENTS

Vous êtes l’oiseau bleu, le duvet et la bulle ;
Vous êtes ce duvet qui vole sur le vent,
Et cet oiseau d’azur, mouvant et décevant,
Et cette bulle d’air qui s’ouvre vide et nulle.

XVIII
RÉPONSE

Ta doctrine est menteuse. Ecoute donc le cri
De la divinité, la plainte humaine et celle
De la bête traquée en son modeste abri !…
— J’entends gémir un pou qui meurt sous ton aisselle.

XIX
HEURE PASSÉE

Retournons en arrière…
L’enfant court comme un fou dans le grand jardin vert
Encore tout mouillé de l’averse d’hier ;
L’enfant court, son âme est ravie.
— C’est donc toi que je regarde, ce soir,
Toi seul qui m’apparais avec tes grands yeux noirs
Avides de jouir,
Déjà tout éblouis par les feux de la vie,
Toi dont le souvenir
Me fait envie ?
— Petit garçon, tu connaissais l’ennui
De la chambre fermée
Ou des livres ; qu’est-il près de celui
Des trop longues années !
En souriant, je vois
Ces travaux qui te semblaient d’un tel poids,
Tes chagrins, tes rêves, tes joies…
Ainsi je comprendrai peut-être, toi que j’aime,
Comment je suis devenu moi-même
Quand, jadis, j’ai été toi.

XX
VISIONS D’HIVER

Faisant craquer la neige dure du chemin,
Deux enfants, la main dans la main,
Tout grelottants, puis une mendiante
Maigre, couverte de sa mante
En lambeaux…
Dans l’air pâle, un corbeau.

XXI
SENTEUR DÉPRÉCIÉE

Lorsqu’on a respiré l’hyacinthe et la rose,
Le parfum d’une courtisane est peu de chose.

XXII
BAL CHAMPÊTRE

Sous les tilleuls, j’entends bruire des guitares.
Hâtons-nous d’accourir… Et voici que le son
D’une flûte a passé. La fête se prépare ;
L’herbe est tendre, la lune est bien ronde, — dansons.

XXIII
SOIR

Le crépuscule est achevé ; je marche sous
L’ombrage poussiéreux des bosquets de bambous,
En écoutant, seuls bruits de la nuit indécise,
Les soupirs d’une brise, le cri des hiboux
Et les aveux dits à mi-voix de Cydalise.

XXIV
A UNE DANSEUSE

Quelle image choisir quand vous entrez en scène ?
Etes-vous tourbillon, serpent, sylphe ou sirène ?

XXV
HOMMAGE

Je te vénère, toi, qui, la nuit, vas semer
Des rêves dans l’esprit d’un maigre chat pâmé,
Toi qui jettes des diamants dans les gouttières
Et le mensonge au fond de certains yeux aimés,
Divine entremetteuse ! ô lune empérière !

XXVI
DÉSIR SAUGRENU

Quand tu me dis que tu veux être singe,
Dans la grande forêt,
Pour danser sous la lune au fade teint de linge,
Pour t’ébattre tout près
Du ciel sombre,
Pour compter les étoiles en nombre
Excessif,
(Sans pour cela prendre l’air pensif,
Scientifique et morose),
Pour manger librement mille choses
Exquises : des fruits verts, des fruits pourris, des roses
Et de petits oiseaux savoureux,
Pour goûter le plaisir d’être deux,
Avec ta chère guenon qui se balance
(Quelle imprudence !)
A bout de bras,
Sur les rameaux qui plient…
Ami, quand tu me dis cela, serait-ce pas
Que tu veux fuir jusqu’au trépas
Cette autre guenon qu’est la vie ?

XXVII
BRUITS DU SOIR

Ce sont d’abord des commérages
De paysannes ; les manants
Répètent ce qu’en leur village
Les femmes content ; maintenant,
Quelques enfants se cherchent noise,
J’entends des cris et des jurons ;
Plus tard, en des luttes courtoises,
Les grenouilles disputeront,
Mais, quand la nuit sera bien close,
Silence… et le parfum des roses.

XXVIII
PREMIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE

Ci-gît le redouté capitan Spezzafer
Qui savait, d’un seul geste, embrocher de son fer
Les aunes de boudin et la coquecigrue.
Quand il marchait, son pas tenait toute la rue,
Sa plume de bonnet piquait les astres d’or…
Or il vient de mourir… il est tout à fait mort.

XXIX
SERMENTS DOUTEUX

Charmante enfant, vous m’assurez
Que vous êtes encore intacte
D’un air beaucoup trop déluré
Pour que je signe le grand pacte.

XXX
IMITATION

Le perroquet redit les phrases
En durcissant un peu leur son ;
Avec une pointe d’emphase,
Vous parlez de même façon.

XXXI
CHANSON GUERRIÈRE

Pour se préparer à la lutte
Contre le méchant épervier,
L’oiseau de mes songes turlute
Sous le ciel morne de janvier.

XXXII
POUR LES MORTS

On ne saurait donner de trop belles louanges
A ceux que l’on aime et qui vivent,
Mais, quand ils ont changé de rive,
Le mensonge pieux, par une ruse étrange,
Fait qu’on ne les reconnaît plus.
— Si vous l’avez beaucoup aimé, très bien connu,
Beaucoup pleuré, ne modelez pas dans la cire
Ce cher visage disparu ;
Quand vous voudrez le voir sourire,
Conservez-le tel qu’il fut.
— Les morts vont vite, a-t-on dit…
Ceux-là seuls que l’on a détruits
En faisant d’eux
Des dieux.
Les autres restent des amis,
Non point morts, à peine assoupis.
Regardez-les dormir,
Dessinez de leurs traits des images précises,
Car seul un souvenir
Juste les éternise.

XXXIII
OPINIONS JUSTIFIÉES

La carpe estimera les parfums de l’été,
Le sourd discutera de gammes et d’arpèges,
Le nègre donnera son avis sur la neige…
Vous, ma chère, vous parlerez de pureté.

XXXIV
SCRUPULE

Dès maintenant, je me demande, avec dépit,
Si ce livre valait la peine d’être écrit…

XXXV
SUJETS DIVERS

Notons encor deux vers dans le goût japonais,
Pour fixer le reflet d’un rayon qui renaît,
Deux autres, de courbe évasive, pour décrire
La spirale volubile de votre rire,
Celui-ci qui suivra les cyprins du bassin,
Ce dernier pour humer les roses de vos seins.

XXXVI
DOUBLE AMOUR

Laure me donne du plaisir
Par ses jeux délicats, par ses chaudes étreintes,
Mais Paulette, poudrée et peinte,
Sans avoir l’air de rien, sait me faire souffrir.
Paulette a tout mon cœur et toutes ses blessures
Et toute sa rancœur, mais Laure tient encor
Mon pauvre corps
D’une main sûre.

XXXVII
REFLET DANGEREUX

Le colimaçon noir humecte
D’un sillon de bave suspecte
Ce laurier vert. Piège d’insecte…
Splendeur abjecte…
Fourmi ! pour querir ton repas,
Sois prudente, ne te hasarde
Pas
Sur ce sentier brillant ; prends garde.

XXXVIII
SOURIRE

Votre sourire est bien à vous,
Je ne l’ai jamais vu chez personne ;
Un peu railleur, triste, très doux,
Un peu mystérieux, il donne
Des rêves sans prix ; il paraît
Quelquefois trop subtil…
Se moque-t-il ?
Serait-il prêt
A me tromper, ce clair sourire ?
En sa belle courbe indécise
Devrait-on lire
Une feintise ?
— Non point, car il m’apporte, à moi,
Chaque matin, comme un présent nouveau,
La paix, la joie
Et le repos.
Entendez bien : la longue paix sans nul ennui,
La sourde joie avec ses discrétions rares,
Enfin le grand repos de l’amour, qui prépare
Au repos sombre de la nuit.

XXXIX
PRÉCISIONS

Tout ce qui se divise et qui devient poussière
En se subtilisant nous apparaît confus ;
Votre pensée offerte en paroles sincères
Ne se détaille pas ou perd de sa vertu.

XL
QUELQUES FLEURS

1

Chevelu, sans parfum, tout droit, toujours le même,
Il lui suffit qu’on dise : « Ah ! le beau chrysanthème ! »

2

Le muguet est modeste, hélas ! avec excès.
On fait grand cas de la modestie. — Il le sait.

3

Un lys, dans mon jardin brûlant, souffre et s’ennuie.
Je voudrais qu’il tombât, ce soir, un peu de pluie.

4

L’hortensia devient rose ou bleu. Quand il change,
C’est moins selon ses goûts que suivant ce qu’il mange.

5

J’aime les rêves que m’inspire l’orchidée,
Mais la tenir pour une fleur… ah ! quelle idée !

6

L’iris à trop servi de décor. Je le vois,
Peint sur un mur, plus à son aise qu’en un bois.

7

De quel bizarre amour et pour quelle raison
Prisez-vous un œillet fleuri hors de saison ?

8

Cueillie à l’aube d’un beau jour, la marguerite,
Bien qu’elle soit un peu vulgaire, a son mérite.

9

J’accorde que la reine des fleurs est la rose.
Mais qu’en dire, après tant de vers et tant de prose ?

XLI
HIÉROGLYPHES

Regardez à vos pieds, devinez le problème :
Sur la neige, cette écriture en fins réseaux,
Ce lacis délicat fait d’arabesques blêmes,
Qui donc le dessina si bien ? — Pattes d’oiseaux ?

XLII
AME CAPTIVE

Elle voudrait courir
Par le monde,
Elle voudrait courir en vagabonde,
Au gré de son désir,
Elle voudrait errer sous les palmes d’une île
Des tropiques,
Entendre, au loin, de fiévreuses musiques,
Se promener à cheval dans des villes
Rouges et galoper sur une grève
Neuve, devant la mer que nul souffle ne ride,
Sans autre guide
Que le torrent clair de ses rêves.
— Or elle court,
Il est vrai,
Dans le sens qui lui plaît,
Mais toujours
En rond, sur la même aire nue,
Elle bondit, en achevant son tour,
Comme fait une chèvre au piquet retenue,
Et chacun de ses bonds est trop court.

XLIII
ÉPÎTRE AFFECTUEUSE

C’est à Montbéliard que j’adresse ma lettre.
J’ai, là-bas, une amie exquise qui paraît
Soucieuse de moi. — Je n’ose me permettre
De vous dire son nom : cela lui déplairait.

XLIV
CHEMIN PERDU

Temps couvert et bouché, sentier gluant, la route
S’enfonce mollement en un brouillard obscur.
On atteindra l’étape avant ce soir, sans doute,
Mais pressons-nous : le ciel est noir, le ciel est mûr.

XLV
TÉLÉGRAMME RECOMMANDÉ

« Grand’tante décédée au milieu de la nuit.
Testament excellent. Trente mille. Cousine
Hortense furieuse. Avertis Célestine
Nous faire un cassoulet pour lundi. Lettre suit. »

XLVI
VISAGE

Tête sombre aux cheveux courbés en ondes lentes,
Regard vivant et grave où je lis mon destin,
Bouche malicieuse et pourtant consolante,
Cher visage en exil, beau visage lointain !

XLVII
RETRAITE VOLONTAIRE

Consignez-moi près d’un marais brûlant de fièvre,
Sur une île déserte, un volcan du Pérou,
A l’un ou l’autre bout du monde, n’importe où,
Mais pas en ce chef-lieu de canton de la Nièvre !

XLVIII
DEUXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ci-gît et se recueille Isabelle aux doux yeux.
Ayant vécu d’amour, elle poussa la porte
De l’enfer et croyait s’ouvrir ainsi les cieux.
Elle est morte, très morte, hélas ! tout à fait morte.

XLIX
CHANT TRISTE

Un coulomb pleure sous les feuilles…
Pas un cœur généreux qui m’accueille
Et qui m’empêche de souffrir,
Ou me montre, dans l’avenir,
Un coin d’horizon bleu !
Pas un cœur tendre qui me dise :
« Peut-être t’aimerai-je un peu ! »
… Si je voyais, sur la mer grise,
Une île verte,
Tout aussitôt, mon âme ouverte
Fleurirait,
Un parfum frais
En monterait dans l’air de l’aube !
Alors, la bête à son réveil, l’oiseau qui rôde
Et les abeilles en maraude,
Viendraient me dédier leurs grâces et leurs laudes,
En les murmurant tour à tour…
Mais pas un cœur ne veut m’aimer ! pas un cœur n’ose
Pleurer près de moi, même en fraude !
… Et le coulomb pleure toujours.

L
LOTERIE

Mon ami se marie. — Avant qu’on ne la mange,
Sait-on quelle saveur nous réserve une orange ?

LI
NOCTURNE

L’ombre s’étend
Très tendrement
Sur mon étang,
Comme pour en caresser l’onde.
— Par les rameaux, la lune ronde
Risque un regard, de temps en temps.

LII
LETTRE A UN JEUNE AUTEUR

Par son marivaudage et sa gaîté subtile,
Votre livre me plaît, bien qu’il paraisse long.
Il est discret, badin, j’en goûte fort le style,
Mais vos phrases n’ont-elles pas un cul de plomb ?

LIII
CONTEMPLATION

Avant que de franchir ton seuil, regarde encore,
Penché sur ta béquille et le visage au ciel,
Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore,
Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel.

LIV
PUDEUR CROISSANTE

Ses yeux baissés semblaient me désigner sa bouche.
Les voici clos. Que veut-elle ? Mais… qu’on la couche !

LV
TROISIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Le Docteur Bolonais qui dort tout de son long,
Ici même, a tué Léandre, Pantalon,
Isabelle, Valère et, pour finir, sa femme,
Farinette aux yeux clairs. — Ce médecin des corps,
En un nouveau séjour, va-t-il soigner des âmes,
Maintenant qu’il est mort ?

LVI
SOUVENIRS D’UN PAYSAGE LOINTAIN

Me retrouver loin des rues,
Loin du tumulte toujours accru
Que font les hommes d’ici-bas,
En ce pays,
Par leurs combats !
Me retrouver dans la plaine où le riz
Foisonne,
Contre la glaise humide et rouge,
Où, dans l’herbe, le serpent bouge,
Où les fleurs s’étonnent
D’être si belles et si brèves,
Où la terre est pleine de sève,
Où les oiseaux ont tant d’éclat !…
Banyans noueux chargés de pierres
Que leurs racines enserrent
De cent bras !
Bosquets de bambous bleus qui redisent,
D’une voix fine et jamais importune,
De très vieux secrets à la brise,
Sous l’œil si jaune de la lune !

LVII
BALLET CHINOIS

Au lieu de composer des sentences morales
Ou de subtiliser sur la vertu des lois,
Je frappe d’un maillet la pierre musicale
Et les cent animaux dansent autour de moi.

LVIII
IMPROMPTU

Un palmier souple, une cascade,
Un érable où l’hamadryade
Survit encor,
La plainte en pleurs d’une colombe,
Le bruit d’une feuille qui tombe
En robe d’or,
Des abeilles gagnant leur ruche,
Pour camarade, dame Pluche
Au verbe haut,
Pour ami, celui qui sait dire
Ses chagrins avec un sourire :
Fantasio ;
Dans le ciel, un blanc vol de nues,
Quelques vérités toutes nues
Et l’air du temps…
En faut-il plus pour que l’on plonge
Dans la vie ainsi qu’en un songe ?…
(Heureux, j’entends.)

LIX
REGARD INDISCRET

Par sa gueule, on peut voir, quand la grenouille bâille,
(Comme peut-être, chez la femme, par les yeux),
Le cœur et ses pensers, le ventre et ses entrailles,
Mais on les voit, chez la grenouille, beaucoup mieux.

LX
TRAVAUX DOMESTIQUES

Je dédaigne ce que l’on mange :
Pendant que mon épouse range
Les confitures et les poires
Dans les recoins secrets de l’odorante armoire,
Je fais des mots carrés et des mots en losange.

LXI
ÉPIPHANIE

Melchior, Balthasar et le nègre Gaspard
S’étaient rencontrés, par hasard,
Marchant d’une façon majestueuse et grave,
Devant l’étable, au carrefour de trois chemins,
Avec leur escorte d’esclaves.
Melchior serrait dans ses mains
Un lourd présent de myrrhe,
Balthasar portait une lyre,
Gaspard, enfin, traînait un grand cheval de bois.
Après s’être, sur leurs tributs,
Complimentés avec force saluts,
Ils entrèrent tous trois.
— Là se trouvaient Jésus, la Vierge,
Joseph, l’âne et le bœuf, éclairés par des cierges
Dont les flammes semblaient d’or.
L’Enfant respira la senteur exquise
Qu’apportait Melchior,
Fit murmurer sur la lyre une brise,
Puis, regardant Gaspard, pour lui dire merci
Baisa le grand cheval et le grand nègre aussi.

LXII
ATTENTION DÉLICATE

Je vais me fournir d’eau chez mon voisin depuis
Qu’un liseron retient la corde de mon puits.

LXIII
TOURISME

Un petit ânon bistre et blanc s’impatiente
Sur la plage de sable où tu fais la pédante.
L’âne est délicieux, ton discours saugrenu ;
Le fleuve roule devant nous ses ondes lentes
Où quelques négrillons s’ébattent, un peu nus,
D’une façon qui te paraît inconvenante.

LXIV
ABSENCE

Il ne connaîtra plus les brises qu’il aima,
Le crépuscule obscur, l’aube argentée ou blême,
L’air odorant des pins, l’air de Matsushima…
Jamais il n’entendra l’écho de ses poèmes.

LXV
A MES MOINEAUX

Moineaux qui picorez le raisin de ma treille,
Tout en vous nourrissant selon votre appétit,
Evitez avec soin de manger les abeilles.
Il faut que les petits songent aux plus petits.

LXVI
SPÉCIALITÉS

L’ornithorynque (dit paradoxal), le renne
Caribou, la vigogne et le grand tamanoir
Sont les seuls animaux que je voudrais avoir
Dans mon petit jardin de Clichy-la-Garenne.

LXVII
SUPPLICE CHINOIS

Sans même discuter, je cède à tes prières…
Tombant avec un bruit maigre, insistant et fin,
La moindre goutte d’eau sait creuser une pierre.
Pour me convaincre, toi, tu bavardes sans fin.

LXVIII
VACANCES

Et la mare aux mille miroitements,
Aux molles moires ;
Et la terrasse où nous échangions nos serments,
Dix ans après, par un beau soir,
Mais qui servait alors de champ de courses ;
Et les vieux pins où nous grimpions comme des ours,
Les bosquets où le peau-rouge campe,
L’escalier dont nous descendions la rampe
A califourchon, malgré la défense
De nos parents… Ah ! quand j’y pense !…
Enfin nos jeux,
Et mes grands cris, et vos manières,
Et la façon dont vous disiez : « Je veux ! »
Souvent, vous me tiriez les cheveux,
(Vous étiez très autoritaire),
Et parfois vous me battiez presque.
Moi, je vous laissais faire
Par sentiment chevaleresque,
Mais vous en abusiez : vous vous saviez aimée !
— Reflets bariolés, échos brouillés, fumées…

LXIX
PANNEAU BRODÉ

Cabré, le daim soyeux veut happer une mouche ;
Sa biche, tendrement, le suit d’un œil qui louche.

LXX
HARMONIE

— C’est une nuit très pâle, une nuit de féerie,
Faite pour le baiser ou pour un tendre aveu.
La plaine, en ses lointains, s’estompe peu à peu,
L’heure que nous vivons est une rêverie.
— La lune, sur les bois, pose sa broderie
De fils d’argent et l’herbe exhale un brouillard bleu…
Ce voile fait d’azur terni, traversons-le :
Un songe est là qui veille au bord de la prairie.
— Pénétrons la futaie en suivant le chemin
Fréquenté par le faune et, la main dans la main,
Contemplons le sommeil des nymphes décoiffées,
— Puis nous reviendrons sur l’herbe du pré natal
Interrompre vos jeux si purs, ô blondes fées
Qui lancez vers la lune un globe de cristal !

LXXI
PROPOS MONDAINS

Dans un accès sentimental, le sous-préfet
Du Loir-et-Cher, parlant à des dames âgées,
Déplore de façon très fine les effets
Désolants des amours bien ou mal partagées.

LXXII
SECRET

Vous offrez le semblant d’une boîte à surprises :
J’ai peur des rires fous où votre voix se brise
Et je ne sais pas plus ce qui mûrit en vous
Que le Doge ce qui se tramait à Venise.

LXXIII
CHAÎNE SANS FIN

Un vieux guerrier poursuit de passion fervente
Une femme de peu qui voit tout l’avenir
Dans les yeux d’un jeune homme épris d’une servante
Friande du guerrier. Et tous, voudraient mourir.

LXXIV
ODILON REDON

Onze
Fleurs de teintes somptueuses, piquées
Dans un vase à reflets de bronze :
D’abord une nombreuse orchidée,
Grappe retombante, marquée
De petits points d’écaille,
Puis deux glaïeuls rouges et froids, faits en émail,
Quatre pavots éblouissants,
Couleur de sang,
Couleur d’ambre,
Et ce cinquième pavot, bien plus sombre,
Aux pétales poudrés de cendre,
Discrètement caché dans la pénombre
Que projette
Une ample et large feuille verte,
D’un vert veiné de malachite,
Enfin, ouvrant leurs tiges maigrelettes
Comme des branches d’éventail, trois marguerites
Dont le cœur est d’un jaune pur…
— Magnifique bouquet pour éclairer ce mur.

LXXV
OPINIONS

L’escargot méprise la flèche
Qui n’emporte pas de fardeau ;
Le peuplier trouve trop sèche
La hampe du jet d’eau.

LXXVI
ACROBATIE

Je te laisse absolument libre
De t’amuser, fourmi, mais tu
Risques de perdre l’équilibre
Sur le fil de ce fin fétu.

LXXVII
FAÇONS D’ÊTRE