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Fantôme d'Orient cover

Fantôme d'Orient

Chapter 7: IV
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About This Book

The narrator readies a short but emotionally charged return to an eastern city where past passions and an earlier published account of a love affair continue to haunt him. The prose weaves travel impressions—streets, scents, fabrics, and mosque shadows—with intimate recollections, dreams, and repeated readings of former pages. Fragmentary scenes trigger philosophical meditations on exile, memory, and longing, while episodic vignettes blend outward journeying and inward reverie, as the narrator attempts to re-encounter a vanished intimacy and to reckon with the ache that places and small sensory details revive.

À l'Échelle de Kassim-Pacha, nous abordons bientôt, en face de ce palais, d'architecture mauresque, qui est l'Amirauté. Là, je regarde l'heure... À quoi pensais-je donc, il faut que j'aie la tête bien inquiète pour n'avoir pas vu qu'en effet le soleil est encore très haut; il est à peine trois heures et demie! J'éprouve un apaisement à cette certitude que le jour n'est pas trop près de finir...

Dix minutes de marche empressée pour arriver de nouveau à ce quartier où nous avons chance de trouver Anaktar-Chiraz. C'est par de vieilles petites rues bien musulmanes, où circulent en babouches des femmes voilées de mousseline blanche.

Après cette longue pérégrination inutile que je viens de faire, revenu à mon point de départ, à cette place d'Hadji-Ali, qui est tranquille et solitaire, entre ses maisonnettes basses, comme une place de village, je m'assieds au même petit café que tout à l'heure, dans le jardin, sous les treilles jaunies qui s'effeuillent. Dans ce recoin paisible, pauvre, presque campagnard, nous serons bien pour causer du passé, sans témoins, au milieu de choses immobilisées depuis des siècles; l'endroit, d'ailleurs, est comme choisi, pour l'entrevue un peu funèbre que j'attends, pour les choses tristes et saupoudrées de cendre que nous allons sans doute nous dire.

J'envoie le fureteur grec s'enquérir d'Anaktar-Chiraz et la prier de venir ici, causer un moment avec moi. Je crois bien que, cette fois, il la trouvera; je m'inquiète seulement de savoir si elle consentira à venir, si elle n'aura pas peur, et je demande un narguilé pour attendre. La soirée est de plus en plus tiède, jouant les calmes soirées d'été; le soleil, qui descend, dore l'antique mosquée d'en face et la vigne effeuillée sous laquelle je suis assis. Sur la place, personne ne passe; à peine une rumeur confuse monte jusqu'à moi, de la Corne-d'Or et des navires; il se fait un grand silence alentour. Des minutes et des minutes d'attente se passent. L'immense ville voisine n'est plus indiquée par rien; j'ai maintenant tout à fait l'impression de l'été, d'un soir d'été finissant, dans quelque village oriental, et du calme profond redescend en moi.


Enfin il revient, le Grec, suivi d'une vieille femme vêtue de noir, basanée, aux traits durs, que je reconnais tout de suite. Je l'avais vue une seule fois dans ma vie, mais c'est bien elle. Son air est effaré, hagard; elle a vieilli terriblement. Pourvu qu'elle se souvienne!

Évidemment elle a peur de ces personnages inconnus, de cet interrogatoire qu'on veut lui faire subir dans un lieu écarté. Avec une cérémonieuse révérence, elle s'assied devant moi, sur le bord d'un tabouret, et me regarde. Je suis à contre-jour et elle doit me voir en ombre sur un fond de soleil.

Oh! oui, c'est bien elle; je viens de reconnaître surtout ce demi-sourire, très bon, très honnête, qui a éclairé un instant son visage parcheminé et durci. Une natte de ses cheveux, restés noirs comme de l'ébène, entoure le foulard de soie, également noir, dont sa tête est enveloppée comme d'une bandelette. Sa robe usée, mais propre, est taillée à l'européenne, d'une forme démodée, avec des biais de velours noir. Chez nous, dans des villages du Midi ou de l'Auvergne, des vieilles femmes ont cette tenue et cet aspect. Elle se tient roide, sur son tabouret, et elle attend.

Je commence à la questionner doucement, timidement, en langue turque, ayant peur de ses réponses.

—«Achmet? Achmet?» répète-t-elle, les yeux toujours hagards. Non, elle ne se rappelle pas. Il y a si longtemps de l'histoire que je lui conte,—et elle en a tant soigné, tant vu mourir dans sa vie, des jeunes hommes et des vieux,—et il y en a tant des Achmet, à Constantinople! «Et puis, dit-elle pour s'excuser, j'ai perdu coup sur coup mon mari et mes fils. Depuis ce temps-là, ma tête s'est dérangée, ma mémoire est partie.»

Mon Dieu, comment percer la nuit qui s'est faite dans cette intelligence, comment m'y prendre... Et puis elle a peur surtout; peur d'être interrogée pour quelque affaire de justice, peur de je ne sais quoi.

—Ne crains rien de nous, bonne dame, lui dis-je. Cet Achmet, je le recherche parce que je l'aimais tendrement, rien que pour cela. Tâche de te rappeler. Je voudrais le revoir. Aide-moi. À présent, je te supplie, tu vois bien. Allons, cherche: Achmet, Mihran-Achmet? Je te reconnais, moi, pourtant; je suis sûr d'être venu avec lui te parler ici, il y a dix ans, quand tu demeurais dans ce quartier. Et je lui ai même écrit chez toi, durant les trois premières années qui ont suivi mon départ. Tu l'as soigné, ne t'en souviens-tu pas, quand il était blessé et si malade...

Une lueur paraît traverser sa tête. Elle se penche en avant pour me regarder de plus près, ses yeux s'ouvrent, se dilatent; plongent tout au fond des miens: «Comment t'appelles-tu donc?» dit-elle d'une voix brusque.

—Loti!

—Loti!... Ah! Loti!... Ah! Achmet!... Ah! Mihran-Achmet! Si je m'en souviens, de Mihran-Achmet!!

Un silence de quelques secondes, pendant lequel sa figure s'assombrit tout à fait. Puis elle reprend durement:

Eulû! Eulû! Yedi seneh dan, tchok dan euldi! (Mort! Mort!! Il y a sept années, il y a beau temps qu'il est mort!)

Comme c'est étrange! Le début de cette réponse, le ton cruel, la répétition irritée de ce premier mot aux consonances sinistres, j'avais imaginé jadis, pour Aziyadé, quelque chose d'absolument semblable... Eulû! Eulû! je m'étais figuré que, pour m'annoncer sa mort à elle, on me poursuivrait, avec acharnement, de ce mot-là.

Et j'ai écouté, à peu près impassible, la phrase funèbre, oubliant presque Achmet pour me dire seulement que le fil conducteur devient de plus en plus difficile à ressaisir, qu'il ne me reste d'espérance qu'en sa sœur Ériknaz et qu'il me faut, ce soir même, à tout prix, la retrouver.

Elle continue, la vieille femme:«—Sa dernière nuit, tout le temps, il t'a appelé: Loti! Loti! Loti!... Donc, c'est à cause de toi qu'il est mort, à cause de toi!»

Cela encore, je m'y attendais. Je sais bien que non, qu'il a dû mourir de sa blessure, le pauvre petit; mais je ne m'étonne pas, puisqu'il m'a appelé à l'heure d'angoisse, d'être soupçonné de quelque maléfice mortel. Je suis seulement surpris de me sentir à peine ému, comme si j'avais en ce moment le cœur fermé, ou rempli d'autre chose que de lui.

—Tu sais où est sa tombe? dis-je simplement. Alors, tu m'y conduiras demain... Mais il y a Ériknaz, sa sœur, de qui j'ai besoin dès ce soir; dis-moi où elle habite, mène-moi tout de suite chez elle, veux-tu?

—Ériknaz?... De qui donc est-ce que je parle là! Six mois après son frère, on l'a mise dans un cercueil, elle aussi. Quant à sa fille Alemshah, elle est mariée et s'en est allée demeurer très loin d'ici, sur la côte d'Asie, du côté d'Ismir...

Et Anaktar-Chiraz fait un geste de la main, le geste de chasser de la poussière, comme pour mieux affirmer que c'est fini de tout ce monde-là; table rase, il n'en reste rien.

Allons, il est brisé, le fil conducteur sur lequel j'avais compté; il est brisé et enfoui sous terre depuis des années avec Ériknaz. Quant à cette femme qui me parle, inutile de l'interroger sur Aziyadé, elle n'a même pas connu son existence. «C'est une bonne et sainte femme, disait Achmet, mais il ne faut pas lui confier nos secrets, elle ne saurait pas les tenir.» Et tout mon plan s'écroule, et la journée s'achève et je ne sais plus que faire...


Maintenant elle m'accable de questions, Anaktar-Chiraz, très radoucie cependant, parce qu'elle comprend que je souffre. Pourquoi ai-je disparu pendant dix années, sans même répondre aux lettres d'Achmet mourant? Qu'est-ce qui me ramène aujourd'hui? Qu'est-ce que je veux savoir d'Ériknaz, et, sous tout cela, quel mystère y a-t-il?

Je ne réponds plus, moi, accablé et songeant... Mais tout à coup je me rappelle une autre sœur d'Achmet. Comment donc était-elle sortie de ma mémoire, celle-là. Il est vrai, une sorte d'invisibilité entourait cette créature très bizarre. Je ne l'avais aperçue qu'une fois, à peine et dans l'obscurité. Eux-mêmes, Ériknaz et lui, ne la voyaient presque jamais, et baissaient la voix pour parler d'elle; c'était une sœur très aînée, déjà une vieille femme pour laquelle ils avaient une vénération et une crainte, l'appelant tout bas «notre mère». Mais elle savait l'existence d'Aziyadé, et sa demeure, et connaissait bien aussi Kadidja, la négresse. Vraiment, je ne comprends plus comment je n'y ai pas songé plus tôt...

Et j'interroge, en tremblant:

—Te rappelles-tu qu'il avait une vieille sœur... qui demeurait toute seule, par là-bas, vers les Eaux-Douces?

Dieu merci, elle se rappelle, et elle croit que cette vieille sœur existe toujours, là-bas, dans sa même maison. Mais c'est une personne singulière, qui a eu de grands malheurs et qui vit dans la retraite. Depuis sept années, depuis l'enterrement, elle ne l'a pas revue.

—Oh! vite, dis-je, je t'en prie, tu vas m'y conduire!

Elle objecte qu'il est bien tard, que le soleil baisse; que sa malade l'attend. Pourquoi pas demain, plutôt? C'est si loin! Et puis, nous recevra-t-elle seulement; ça n'est pas sûr.

Je le lui demande avec prière, je la supplie, car je n'ose lui offrir de l'argent bien qu'elle paraisse pauvre. Je la supplie, et je vois peu à peu ses yeux s'attendrir. Eh bien, oui, alors, elle me conduira ce soir. Le temps d'aller avertir la malade qu'elle soigne, et elle revient, et nous partons ensemble.

Je congédie le Grec, qui a pris un air trop attentif, trop inquisiteur, et je reste seul, suivant des yeux la robe noire de la vieille femme qui s'éloigne.

Quelques minutes de calme et de silence, en attendant son retour. Au-dessus de ma tête, la vigne effeuillée prend de plus en plus des teintes d'or rouge, et une nuance d'or se répand aussi sur la mosquée d'en face, sur le branchage des grands cyprès, sur toutes choses; le soir, le calme soir descend sur ce petit quartier perdu où la mort d'Achmet vient de m'être confirmée. Plus j'y songe, plus je suis convaincu qu'elle aussi, Aziyadé, est couchée comme lui dans la terre turque. Et, au lieu du déchirement affreux que j'aurais senti autrefois, je n'éprouve plus qu'une mélancolie douce en pensant à ces disparus, une mélancolie douce avec peut-être un apaisement de les savoir là, et un désir de bientôt les rejoindre dans la paix où ils sont. À ces immobilités d'Islam, que je sens autour de moi, s'ajoute, pour me bercer, le charme tranquille de cette journée finissante. En ce moment, ma souffrance est endormie dans une résignation absolue à l'universelle mort.


Oh! pourtant, si ces deux pauvres petits, qui m'ont tant aimé et que je confonds presque maintenant dans une même tendresse n'ayant plus rien de terrestre, m'étaient rendus pour un instant, avec quelle indicible joie, avec quelle émotion profonde et sans nom je les serrerais dans mes bras.


Elle revient, la vieille bonne femme, prête à me suivre chez la sœur d'Achmet, et nous cheminons de nouveau vers la mer, pour retrouver mon caïque et mon batelier, qui nous ramèneront au fond de la Corne-d'Or, à Pri-Pacha, près des Eaux-Douces.

Il nous faut traverser, pour descendre, les mêmes quartiers musulmans que tout à l'heure, illuminés en rose maintenant par les derniers rayons du soleil, et animés de la vie orientale du soir, tout pleins de costumes aux éclatantes couleurs.

À l'Échelle de Kassim-Pacha, notre batelier nous attendait, confiant, couché dans son caïque. Et, au baisser du jour, nous recommençons à glisser sur les eaux de la Corne-d'Or, en sens inverse de notre première course. Sur la rive sud, la lumière meurt peu à peu derrière Stamboul,—et c'est la grande féerie finale du jour.

Le soleil est éteint quand nous mettons pied à terre, au delà de Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue confinant aux immenses cimetières. Et nous voici, l'Arménienne et moi, marchant ensemble très vite, au crépuscule, dans un quartier que je ne connaissais pas, dans un sombre petit quartier arménien aux rues étroites et tortueuses, aux maisons de bois, peintes en brun ou en rouge, et grillées comme des cachots.

Anaktar-Chiraz s'arrête devant une de ces demeures d'aspect mystérieux et frappe avec le maillet de fer. Les coups résonnent sinistrement dans toutes les boiseries du vieux voisinage mort.

Peu après, la porte s'entre-bâille d'une façon méfiante, et, dans la fente d'ombre, m'apparaît la figure spectrale, qui me fait frémir: une figure de cinquante ans, triste, fanée, amaigrie, mais ressemblant au pauvre petit Achmet, d'une de ces ressemblances qui sont frappantes jusqu'à l'épouvante. Sa sœur, évidemment, mais si pareille à lui, avec les mêmes traits, la même expression, les mêmes yeux, que c'est comme si je l'avais revu lui-même, vieilli de trente années, et me jetant un regard de reproche par delà le temps et la mort.

Elle est étonnée, hésitante, prête à refermer sa porte à peine ouverte.

—Loti! se hâte de lui dire la vieille Anaktar, prononçant ce nom tout bas, comme on annoncerait un fantôme: Regarde-le, c'est Loti!... Loti qui est revenu!

—Loti?... Loti?... répète l'autre avec un tremblement dans la voix. Ah! Loti!... dit-elle ensuite, après un silence, d'un accent douloureux et amer qui me va plus au cœur que le plus poignant de tous les reproches...

Elles se parlent l'une à l'autre en turc, bas et très vite, disant des choses dont le sens m'échappe. Puis elles me prient de monter et je les suis par un petit escalier noir.

Au premier étage, dans une chambre meublée à l'orientale, mais d'un aspect sombre et pauvre, elles me font asseoir sur un divan misérable; puis, cette sœur d'Achmet s'empresse à me préparer du café—ce qui est ici une obligation de l'hospitalité—et, tandis qu'elle va et vient autour de son petit fourneau, essuyant pour moi ses tasses grossières de pauvresse, je vois des larmes silencieuses, de grosses larmes qui descendent le long de ses joues.

Oh! mon Dieu, qu'il fait triste, ici, au crépuscule, dans cette chambre nue où cette femme pleure, et comme mon cœur se serre, et comme les mots que je voudrais dire s'arrêtent et s'éteignent...

Elles voient bien, toutes les deux, que je suis venu pour dire ou pour demander quelque chose de grave. Mais quoi? Je ne parle pas. Elles attendent. Et le silence se fait de plus en plus lourd, dans la nuit qui tombe...


En tremblant je me décide à dire:

—Tu te souviens bien de madame Aziyadé, la petite dame turque que ton frère aimait beaucoup, lui aussi? Tu t'en souviens?

Alors elle pose ses tasses et sa serviette, comme pour être plus libre, comprenant que le grave interrogatoire commence. Et elle fait «oui» de la tête, avec un geste des mains qui signifie: «Oh! si je m'en souviens! Comment aurais-je pu oublier tout cela!»


Encore un silence, pendant lequel j'entends une suite de petits coups frappés régulièrement à mes tempes—le bruit pressé des artères qui battent. Et enfin, d'une voix brusque, qui s'étrangle un peu, je pose la question suprême:

—Elle est morte, n'est-ce pas?


Lente à parler, elle me regarde, et ses yeux tristes, tout creusés, prennent un air de surprise presque injurieuse... Alors, en quelques secondes d'attente, peu à peu je comprends que c'est oui...

J'ai même irrévocablement compris, quand elle se décide à dire, d'un ton d'interrogation amère: «Vraiment!... est-ce que tu ne le sais pas?» Et je réponds à demi-voix ce mensonge: «Si, je sais, je sais...» Puis j'ajoute encore plus bas et comme un enfant qui balbutie; «Ce n'est pas cela... que je te demandais... Je voulais... Je voulais te prier de me dire où on l'a mise...»

Et le silence se fait de nouveau, plus mort que tout à l'heure. J'ai dit ce mensonge, parce que j'avais honte, devant elle, de ne pas savoir, et d'avoir pu vivre des années ainsi. Mais je vois bien qu'elle ne m'a pas cru et que son regard continue de me fixer avec une curiosité mêlée de répulsion et de blâme... Il y a aussi mon attitude qu'elle ne s'explique pas: nos sangs-froids et nos tranquillités de souffrance sont incompréhensibles aux orientaux qui, eux, jettent des cris...

Ce silence devient de plus en plus glacial; on dirait que, entre nous, des couches d'air se figent. Et, dans la maison grillée, dans la chambre pauvre et étrange, le crépuscule s'assombrit; à travers l'épais quadrillage de bois qui masque les fenêtres, n'entre plus qu'une vague lumière incolore; la nuit me semble tomber très vite, et par secousses, comme si au-dessus de nous, on jetait un à un, en se hâtant, des voiles de crêpe...

Ainsi, c'est dans ce gîte triste et à cette heure désolée qu'il me fallait venir, pour entendre l'arrêt final...

Je ne sais combien de secondes, ou combien de minutes, je reste là sans parler, assis entre ces deux femmes, dont l'une pleure.


La sœur d'Achmet, pour suivre la loi hospitalière, m'a remis une petite tasse de café, et je bois lentement, toujours avec cette apparente tranquillité. En dedans de moi-même, dans les régions profondes de la pensée et du souvenir, il y a un trouble et une sorte d'indécise fantasmagorie, comme en songe: j'ai l'impression d'assister à des éboulements dans des abîmes; des choses, qui tenaient debout, tombent l'une après l'autre, s'effondrent, s'anéantissent; de grands bruits imaginaires accompagnent ces chutes, puis s'éteignent, se taisent quand tout est tombé, et le silence se fait, quand rien ne reste plus, le silence au dedans aussi morne qu'au dehors...


Elle ne sait pas, la sœur d'Achmet, où on a mis le corps d'Aziyadé. À ma question renouvelée, elle répond cela, froidement. Mais, dit-elle, Kadidja la négresse, qui existe toujours, le sait sans aucun doute; si j'y tiens, elle ira demain le lui demander, ou même la prier de m'y conduire.

—«Demain!—Oh! non, ce soir, tout de suite!»—Après ce moment de calme funèbre, la vie me reprend, en même temps que l'inquiétude des heures.

D'abord, elle refuse: chez la négresse, dans le Vieux-Stamboul, avec moi, à la nuit qui tombe!... Non, dit-elle, ce n'est pas possible, elle n'osera pas.

J'avais tout à l'heure supplié l'autre, je supplie celle-ci maintenant. Et, à son tour, je la vois s'attendrir. Eh bien, oui, elle ira; mais seule, elle préfère; elle ira chez Kadidja, l'avertir et prendre rendez-vous; puis, dès demain matin, elle retournera la chercher avec un caïque et me l'amènera où je voudrai...


Et voici enfin notre plan décidé pour cette journée de demain: à huit heures, nous nous retrouverons tous, de ce côté-ci de la Corne-d'Or, à Kassim-Pacha, sur la petite place d'Hadji-Ali; j'y viendrai, moi, avec une voiture où je ferai monter l'Arménienne et la négresse, qui me guideront chacune vers un des tombeaux, tandis que la sœur d'Achmet, toujours effacée, rentrera dans son logis solitaire. C'est convenu, promis, juré, et maintenant nous allons descendre tous les trois.

Pendant que la sœur d'Achmet se prépare pour sortir, j'essaie de la questionner. Mais elle ne sait presque rien; vivant toujours dans la retraite, elle n'a jamais eu de détails précis sur la mort d'Aziyadé: «Demain, Kadidja me dira tout cela, demain!» Pour ce qui est de l'époque, elle ouvre un vieux cahier où des dates sont écrites en turc et s'approche des grillages d'une fenêtre, bien près, où il fait encore un peu clair: «Voyons, c'était à la fin du printemps qui a précédé la mort d'Achmet, l'an 1397 de l'hégire. Donc, il doit y avoir quelques mois de plus que sept années.» Elle sait qu'on a emporté le corps le soir, presque clandestinement; mais que le vieil Abeddin, son maître—qui du reste est mort lui aussi l'an dernier—a cependant fait faire une tombe de marbre. Et c'est tout. «Demain, Kadidja me dira le reste, demain!»

Elle est prête, maintenant; elle a mis sur sa pauvre robe un vieux châle noir, et nous descendons ensemble, elle, verrouillant avec soin les portes après que nous sommes passés.

Par la petite rue, encore plus assombrie, nous nous dirigeons vers la mer, où nous devons nous séparer.

La sœur d'Achmet loue un caïque pour se rendre à Stamboul; la vieille Arménienne monte dans le mien, qui m'attendait là, et s'assied à côté de moi; je la déposerai à Kassim-Pacha, en passant, et continuerai ma route, seul, sur la Corne-d'Or, pour m'en retourner à Péra, à présent que ma lugubre journée est finie. À la réflexion, j'aime mieux que mon entrevue avec Kadidja ait été remise à demain et puisse être préparée d'avance, car j'ai peur d'affronter cette vieille femme, peur de sa rancune et de son mépris... Je rappelle même la sœur d'Achmet, qui déjà s'éloignait en glissant sur l'eau grise, et je retiens d'une main son caïque léger, pour lui faire mille recommandations: «Tu lui diras bien, à Kadidja, que ce sont des voyages militaires qui m'ont empêché de revenir, des expéditions, des guerres lointaines; ce n'est pas ma faute, va; si je ne l'avais pas aimée, madame Aziyadé, est-ce que je serais ici, ce soir, revenu de si loin, après dix ans, à cause d'elle! Tu lui diras, n'est-ce pas?...» Puis, je m'arrête, parce que je sens que ma voix change—et qu'il faut que je me raidisse—parce que je vais pleurer.—«Je le dirai, Loti, je le dirai», répond-elle, et il me semble voir une expression tout à fait douce maintenant sur son visage désolé,—puis nos barques se séparent, dans le crépuscule plus confus...

Finie, ma lugubre journée! Finies, les agitations, les inquiétudes, les anxiétés, les prières. Fini, tout. Fini, le drame dont le dénouement était resté comme en suspens durant dix années...

Nous glissons rapidement sur l'eau; l'Arménienne, silencieuse à mon côté, et droite dans sa robe noire. Une tranquillité de tombeau commence à se faire en moi; il me semble à présent que ce pays, cette ville si longtemps rêvée, viennent de se dépouiller tout à coup de leur charme indicible, en même temps que de leur mystère immense; que Stamboul est vide, et mon cœur vide aussi, et mon âme vide; je sens comme un affaissement de toutes choses et un désir de quitter cette Turquie au plus tôt, pour n'y revenir jamais.

Nous continuons d'aller à grands coups d'aviron, comme des gens qui ont hâte d'arriver quelque part. Pourquoi si vite? Je ne sais pas. Rien ne nous presse à présent, puisque tout est fini. Et où donc allons-nous? Je ne sais même plus. J'ai peur que cette vieille femme, assise à mon côté, ne me parle, ne rompe ce silence dont j'ai besoin; j'ai peur qu'elle ne m'interroge sur Aziyadé, sur tout ce qui vient de lui être révélé d'inattendu pour elle et d'étonnant; je détourne la tête pour ne pas rencontrer ses yeux, et je regarde, sans voir, le merveilleux décor crépusculaire: Stamboul qui se reflète renversé dans l'eau calme, les milliers de caïques qui s'entrecroisent, promenant sans bruit la féerie atténuée des costumes et des couleurs. Tout cela, qui avait disparu pour moi pendant des années, et qui est revenu là comme dans un rêve enchanté, ne me dit plus rien; non plus que le temps délicieux qu'il fait, le temps encore radouci, tiède, amollissant comme en été...


À l'échelle de Kassim-Pacha, nous nous arrêtons enfin pour déposer la vieille femme en robe noire, dont la présence, même muette, m'était devenue une telle gêne: «Adieu, dit Anaktar-Chiraz en s'en allant, que Dieu t'accompagne, et, demain matin, sois au rendez-vous pour les tombes».

Je repars seul, comme soulagé d'un poids funèbre, mais la suivant des yeux cependant, la regrettant presque, parce qu'elle était un trait d'union avec le cher passé.

Mon batelier, d'un air câlin d'enfant fatigué, me montre ses bras nus, qui commencent, dit-il, à lui faire mal: «Faut-il toujours aller aussi vite?»—Ah! non, à quoi bon maintenant; j'oubliais de le lui dire... Je n'ai plus de but, et personne ne m'attend nulle part, dans cette grande ville où je ne suis plus connu que des morts. Peu importe où nous irons maintenant. Plus rien à faire qu'à errer, libre et seul, en recherchant çà et là des traces, des souvenirs d'autrefois. Alors je lui réponds: «Va très doucement au contraire, va où tu voudras; laisse dormir le caïque au fil de l'eau, rentre tes rames et repose-toi; croise tes bras si tu veux et chante...»

Et bientôt nous sommes presque immobiles, entraînés seulement par une insensible dérive; le rameur a croisé ses bras et il chante. Il fait un temps rare, et si doux, si étonnamment doux; j'écoute sa chanson, qui est haute et plaintive, et je regarde autour de moi, avec déjà plus d'intérêt, plus de vie que tout à l'heure. Vraiment, depuis qu'elle est partie, la pauvre vieille femme en robe noire qui se tenait à mon côté comme un remords, je sens je ne sais quel allègement trop rapide, qui m'étonne et me confond... Je regarde maintenant de plus en plus, presque avec mon habituelle avidité de voir... Tout a changé d'aspect à la nuit tombée; des fanaux se sont allumés à terre, sur les navires, sur les caïques silencieux qui glissent en tous sens; Stamboul n'est plus qu'une découpure sombre de coupoles et de minarets, profilée sur le ciel encore clair. Au milieu de la Corne-d'Or, nous suivons toujours le fil de l'eau, et, des deux rives à la fois, nous vient, un peu assourdie, la clameur orientale, l'ensemble confus de ces bruits de Constantinople que je reconnaîtrais entre tous les bruits de la terre. Comme c'est bien la même chose qu'autrefois, comme tout est demeuré pareil; je me représente, sans les avoir revus, tous ces quartiers des deux bords, où j'ai erré des nuits et des nuits; je sais tout ce qui s'y passe, tout ce qui s'y marchande, tout ce qui s'y cache, tout ce qui s'y chante! Tellement que je n'ai jamais eu, aussi complète qu'en ce moment, l'illusion de m'être replongé dans l'antérieur évanoui des durées,—et rien de ce que je pourrais dire, dans des pages entières ou des volumes, ne rendrait la mélancolie sans nom de cette impression-là...

Par contre, comme tout est différent, en moi et pour moi, depuis cette époque si jeune!... Alors, j'étais pauvre, très ignoré; ma vie turque, irrégulière et dangereuse, était tout le temps menacée, je n'avais d'appui nulle part; une plainte de l'ambassade, un ordre d'un chef pouvaient à chaque instant m'anéantir. Alors, j'étais en peine souvent pour quelques pièces blanches, quand il s'agissait d'acheter un costume turc, une arme, ou seulement d'envoyer le juif Salomon aux petites boutiques du voisinage chercher notre souper. Alors, il me fallait compter avec ces foules, que j'entends ce soir bruire sur les rives, avec ces gens du peuple auxquels ma fantaisie m'avait mêlé; j'avais parmi eux des prêteurs, des créanciers, des amis qui m'étaient utiles, des ennemis dont les délations m'épouvantaient. À présent, j'achèterais dix fois tous ces petits ennemis-là, et leur silence aussi, rien qu'avec ces pièces d'or de ma ceinture. À présent, mon horizon s'est élargi, élargi démesurément, et je suis presque un souverain auprès de l'enfant isolé que j'étais jadis. Eh bien, tout cela qui, il y a dix ans, m'eut fait ici la vie enchantée, avec elle, m'est venu trop tard sans doute car je m'en soucie à peine; quelque chose s'est éteint en moi, quelque chose de moi-même est couché dans la terre turque, avec Aziyadé.

Le grand décor continue de changer, les mystérieux dômes deviennent indécis et presque diaphanes dans la nuit, les feux sont innombrables, et, en haut, brillent les étoiles. Le temps, de plus en plus doux, sans un souffle de brise, est comme un soir d'été. Je regarde, éveillé tout à fait de ma torpeur de mort, je regarde avidement, avec des yeux dilatés pour tout saisir. Et je me sens plein de contradictions qui m'effraient: par instants, fidèle tout à fait à la chère petite mémoire, triste jusqu'au fond de l'âme et comme pour toujours, éprouvant ce sentiment (que déjà je sais fugitif, hélas, pour l'avoir d'autres fois connu), ce sentiment de la décoloration et de la fin de tout sur terre; puis, le moment d'après, un retour de vie avec une sorte de triomphe égoïste à me retrouver encore vivant, encore jeune, encore altéré d'amour; et je me laisse troubler malgré moi par tout ce pays d'Orient, par cette tiédeur du soir, par ces souvenirs d'ivresses passées, par toutes les choses auxquelles je ne devrais jamais plus prendre garde.

Dix ans, pour nos âmes humaines qui durent si peu, c'est vraiment une période infiniment longue!... Dix ans de séparation et de silence, cela creuse comme des trous dans le souvenir; cela amène une désuétude, des instants d'oubli étranges, presque un commencement de nuit, même entre ceux qui se sont le plus aimés... Et le constater est, en soi, une chose décevante amèrement.


À la nuit close, nous abordons au pied du grand pont de Stamboul, et je remonte à Péra, à l'hôtel.

Dîner quelconque, à table d'hôte, en compagnie de touristes, connus hier dans l'Orient-Express ou sur le paquebot de Varna. Et, pour un temps, je redeviens comme tout le monde, causant, la mémoire endormie, me rappelant à peine que c'est demain, demain matin, l'entrevue redoutée avec Kadidja et la visite au tombeau.

Mais, aussitôt après ce dîner, je demande un cheval pour aller à Stamboul (cela semble toujours une chose absurde aux gens des hôtels européens, qu'on aille à Stamboul la nuit et surtout qu'on y aille seul). J'y vais, moi, pour revoir, même dans l'obscurité, la maison du vieil Abeddin, cette maison où elle a dû mourir et d'où, «un soir, presque clandestinement, on l'a emportée»...

D'abord je traverse au grand trot les rues de Galata, pleines de lumières, de cris et de musique; ensuite, à l'entrée du pont qui réunit les deux villes, au point où commence l'ombre et le solennel silence, je m'arrête, suivant la coutume, pour faire allumer la lanterne qu'un coureur portera devant moi pendant ma promenade sur l'autre rive, et bientôt, le pont franchi, me voici engagé dans l'immense Stamboul, noir, fermé et mort. Pendant le jour, retenu ailleurs, je n'avais fait que l'apercevoir de loin et, après ces dix années, j'y arrive en pleine nuit, absolument comme le soir où j'y étais venu pour la première fois de ma vie, pendant une fête de Baïram.

Nuit obscure, les étoiles ternies. Mes yeux s'y habituent; je finis par y voir, et, sans peine, comme si j'en étais parti d'hier, je me dirige au trot dans ce dédale, entre les grands murs sans fenêtres, reconnaissant au passage les vieux palais grillés, les kiosques funéraires où des veilleuses brûlent, les dômes des pâles mosquées silencieuses qui s'étagent dans le ciel. Et la lueur de ma lanterne, qui court, qui danse en avant de moi, me montre, à terre, tout le long du chemin, des masses brunes qui sont des chiens endormis.

Je vais très vite, car il est tard et la maison du vieil Abeddin est loin.


À un tournant de rue, s'ouvre enfin devant moi la grande place déserte de Mehmed-Fatih, bordée d'une série de petits dômes morts qui sont d'une blancheur de linceul. Je touche au but, me voilà presque arrivé. Je traverse en biais cette place, entendant maintenant les sabots de mon cheval sonner plus fort sur le dallage et éveiller partout des échos lugubres. Puis, de nouveau je m'enfonce dans l'obscurité d'une rue étroite,—et c'est là, tout près, que la maison va m'apparaître, la vieille maison de bois, haute et triste, teinte en rouge sombre, avec ses fenêtres aux grillages saillants sur lesquels étaient peints des papillons jaunes et des tulipes bleues. Jamais un passant dans ce quartier, jamais une porte ouverte, jamais un bruit de vie, jamais une lumière. J'ai beaucoup ralenti mon allure et je fais éclairer, par le fanal de mon coureur, les vieux murs, le dessous des vieux balcons aux impénétrables grilles, pour ne pas me tromper quand nous passerons. Mais tout à coup, plus rien devant moi, un vide indéfini, semé de pierres éboulées, de poutres noircies, et mon cheval bute sur des décombres... C'est le feu qui a fait son œuvre; un de ces grands incendies, qui brûlent ici des quartiers en quelques heures, a tout anéanti. «L'hiver dernier, cela s'est passé», me dit mon coureur, en agitant de droite et de gauche sa lanterne pour mieux me montrer cette désolation. On ne reconnaît même plus trace de rue; sur un espace de trois ou quatre cents mètres, il n'y a plus que des débris. Allons, c'est fini, la maison où Aziyadé a fermé ses yeux s'est effondrée dans la flamme... Il faut rebrousser chemin devant ces ruines...

Et je m'en vais, remettant mon cheval au pas, prenant je ne sais quelle route au hasard, dans la nuit noire.

Ce monceau de ruines... non, je n'avais pas prévu cela; cette destruction dépasse un peu la mesure de ce que j'attendais. Je ne croyais pourtant pas tenir beaucoup à ce quartier sombre; mais je m'étais figuré, sans doute parce qu'il avait déjà des siècles, qu'il durerait encore, au moins aussi longtemps que moi, et voici que maintenant j'ai un surcroît de détresse à me dire que jamais, jamais plus, je ne pourrai venir errer dans cette rue qui était la sienne, sous les hauts balcons grillés de cette maison où elle avait passé la moitié de sa vie.

En m'en allant, je ne regarde plus rien, et je souffre, tout au fond de moi-même, d'une sorte de désespérance morne et absolue, sans compensation, sans charme, simplement douloureuse. Le souvenir d'elle, le regret qui vient d'elle, et le remords lourd, sont sur moi comme un oppressant manteau de deuil; en ce moment rien ne m'en distrait plus. Et puis, il y a cette désolante question qui se pose, avec une netteté glaciale: à quoi bon ce que je vais faire demain? quel leurre d'enfant que cette visite à sa tombe; est-ce que quelque chose d'elle saura seulement que je suis revenu, aura un peu conscience du baiser que je donnerai à la terre, au-dessus du débris qui fut son corps? Oh! l'amer et irrémédiable chagrin, de ne plus pouvoir jamais, jamais échanger avec elle une seule pensée! Pauvre petite Aziyadé, tant de choses que je n'ai jamais su lui dire, et qui me brûlent maintenant, et que je lui dirais là, si on pouvait me la rendre seulement pour quelques minutes, pour un entretien suprême: lui dire que je l'ai aimée bien plus tendrement encore qu'elle ne le croyait et que je ne le croyais moi-même; lui dire que jamais ne s'éteindra le regret de l'avoir perdue; lui demander pardon de vivre, et d'être encore jeune, et d'aimer encore; lui dire tout cela, et puis la laisser se rendormir dans la terre, après l'adieu plein d'amour! Mais non, il faudra en rester pour l'éternité sur un malentendu affreusement cruel; bientôt viendra mon heure de mourir aussi, rendant plus irréparable ce malentendu-là, et plus définitif encore ce silence entre nous, parce que toutes ces choses, qui n'avaient pu lui être dites, mais qui vivaient au fond de moi-même, seront mortes avec moi. Et le temps continuera de fuir, et nos deux noms s'oublieront—séparément...


M'en allant, toujours au hasard, dans le dédale des rues et dans l'épaisse nuit, je finis par revenir tout au centre de cette ville immuable, dans certain quartier très saint avoisinant la mosquée de Sultan-Sélim: des tombes, des cyprès, des kiosques funéraires où veillent des petites lampes qui éclairent des catafalques. Et voici une rue, unique en son genre et exquise, très droite et cependant d'un aspect arabe, toute blanche de chaux et bordée régulièrement par des séries de porches en ogive; ses maisons centenaires ne sont que des rez-de-chaussée très bas, laissant voir, de droite et de gauche, des étendues de ciel; on est là sur la hauteur centrale de Stamboul, dominant tout alentour. Seuls, les dômes superposés de la mosquée voisine montent dans l'obscurité bleuâtre de l'air, pâles comme des neiges, indécis comme ces cercles qui se font autour de la lune. La rue s'en va, longue file d'arcades tristes, se perdre dans de l'ombre confuse; mais, un peu loin là-bas, une porte encore ouverte laisse traîner une lueur sur les pavés blancs... Oh! c'est précisément le vieux petit café où j'avais coutume de m'arrêter avec Achmet, aux heures un peu avancées du soir, quand nous traversions à pied le grand Stamboul. Comment se peut-il qu'il soit resté ouvert aussi tard? On dirait que c'est pour moi, qu'il m'attend et qu'il m'appelle. Je vais descendre de cheval un instant pour m'y asseoir, dehors, sous les arcades, à la fraîcheur nocturne.

Tout ici est demeuré intact; les vieilles peintures, les vieilles images de la Mecque accrochées aux murailles, je les reconnais. En face, au milieu de la rue, il y a toujours l'antique fontaine de marbre, couverte au sommet de quelque chose qui ressemble à une chevelure noire, et que je sais être une touffe de fougères. Et sans doute, cet escabeau, que le cafetier vient de m'apporter, a dû me servir déjà plus d'une fois.

Jadis, je me rappelle bien, quand on était assis là, on voyait de loin en loin passer quelques pieux derviches qui se rendaient à la mosquée.—Et ce soir, juste au moment où j'y songe, un groupe de ces derviches apparaît. Ils cheminent lentement et ils se retournent pour regarder ce personnage, attardé à cette heure insolite, devant ce café qui est seul ouvert le long de l'avenue déserte aux lointains perdus dans le noir.

Jadis, je me rappelle aussi, il y avait un musicien, un vieillard, qui, toute la soirée, dans le fond de la petite salle étrange, jouait sur un violon des airs d'Orient tristes à déchirer l'âme.—Et ce soir, tout à coup, derrière moi, cette même musique commence à gémir. Oh! alors, c'est une évocation telle, que je sens, cette fois, passer plus profondément que jamais, passer dans les moelles vives, le frisson de réveil et d'angoisse... Ainsi, je suis encore là, moi, assis tranquille à cette place coutumière; autour de moi, dans Stamboul, les choses sont demeurées les mêmes, et notre petit logis adoré d'Eyoub n'existe plus, et sa maison à elle est tombée en cendres, et Achmet est mort, et depuis sept ans elle est couchée dans la terre, et tout est fauché, balayé, fini pour l'éternité... Cette phrase de la sœur d'Achmet me revient tout à coup plus terrible, comme si ce violon me la chantait derrière moi, sur les notes inconnues des inouïes tristesses: «C'était à la fin du printemps... On l'a emportée le soir...»

On l'a emportée le soir... Je vois maintenant ce crépuscule de mai ou de juin, bien calme, bien limpide, comme par insouciante ironie, éclairant en rose la maison sombre; et puis la porte s'ouvrant sans bruit pour laisser passer des porteurs chargés d'une chose lourde... Oh! ce corps qui s'en allait ainsi, et qui était le sien!... Non, jamais jusqu'ici je n'avais éprouvé pour elle rien de comparable à ma souffrance d'à présent...

D'ailleurs il semble que, depuis le commencement de mon pèlerinage à Constantinople, malgré les difficultés semées comme à plaisir sur ma route, malgré les changements, les destructions, les morts—et malgré ces intermittences d'oubli qui me confondent—il semble que je me rapproche toujours de plus en plus du cher petit fantôme poursuivi, et que nos âmes soient près de se rejoindre...

J'ai tourné la tête du côté de la rue et de l'ombre, parce que mes yeux, subitement, se voilent et ne distinguent plus rien. Et deux larmes affreusement amères, larmes d'abandonné, comme ont dû être les siennes, descendent le long de mes joues.

Le petit garçon qui m'apporte mon café et mon narguilé s'aperçoit que j'ai pleuré, me regarde avec étonnement, puis se dit sans doute que les affaires de cet étranger lui sont indifférentes, et se retire sans parler. Le vieux musicien de mort est seul, à peine éclairé, jouant comme en rêve. Je reste, prolongeant le plus possible ce moment de souffrance, parce que jamais, depuis dix ans, je ne me suis senti si près d'elle qu'ici, dans la solitude de cette rue pleine d'ombre, tandis que gémit derrière moi, au milieu du silence et de la nuit d'alentour, la petite musique grêle de ce violon...


Une heure après, repassé sur l'autre rive, remonté à Péra, je congédie, à la porte de l'hôtel, mon coureur et mon cheval. Et, changeant d'idée, au lieu de rentrer, je repars seul à pied, pour errer au hasard, peut-être jusqu'au matin: j'aime mieux ne pas perdre, à dormir, le temps trop court que je passe ici.

D'abord j'éprouve une sorte de griserie inattendue, trop complète, à être seul, libre, sans but, dans les rues obscures. La nuit continue d'être douce comme une nuit de juin, et l'air est chargé de toutes les senteurs de Constantinople, où domine, en ces quartiers, le parfum balsamique des bois de cyprès.

Pendant trois mois d'été, avant d'aller demeurer à Hadjikeuï et à Eyoub, j'avais habité ici, sur la hauteur de Péra, regardant de ma fenêtre le merveilleux panorama lointain de Stamboul: c'était le temps où j'attendais l'arrivée d'Aziyadé, sans tout à fait croire qu'elle viendrait, et, en l'attendant, je m'étourdissais avec d'autres. C'était aussi l'époque transitoire de ma vie, où, tout à coup, n'ayant plus de foi ni d'espérance, je me jetais à cœur perdu dans l'amour. Et l'enchantement nouveau de cet Orient, et cette splendeur de l'été, et l'appel de tant d'yeux noirs, tout cela avait fait de ces trois mois d'attente quelque chose d'étrangement voluptueux, avec des dessous d'une tristesse de gouffre. Oh! ces nuits d'alors, passées à errer par les rues, comme je fais ce soir, mais toujours à la poursuite de quelque aventure nouvelle, ces nuits, comme j'en retrouve les souvenirs à chaque pas, à chaque chose reconnue dans l'obscurité! Et ces senteurs, aussi, qui n'ont pas changé! Et tous ces bruits qui si vite me redeviennent familiers: aboiements lointains des chiens errants, signaux des veilleurs qui frappent les pavés sonores du bout de leurs bâtons ferrés, et clameur confuse venue d'en bas, des lieux de débauche de Galata.

Je descends maintenant les escaliers d'une rue qui n'est bordée de maisons que d'un seul côté, et qui, de l'autre, domine une trouée profonde: le Champ-des-Morts, avec, au delà, une ligne pâle qui est la mer et une découpure fantastique qui est Stamboul.

Il me semble connaître, d'une façon très particulière, ces pavés, ces marches!

En effet, comment n'avais-je pas vu plus tôt que cette rue est précisément celle que j'habitais, et que voici ma maison de Péra, et là-haut les fenêtres de ma chambre? Que de fois je suis rentré dans ce logis à des heures indues, quand déjà les fraîches lueurs roses du matin commençaient à se lever du côté de la rive d'Asie! Peu à peu, des souvenirs plus précis d'ivresses passées me reviennent malgré moi et me troublent davantage...

Puis, j'arrive au Petit-Champ-des-Morts, entouré de murs: un bois de cyprès qui sent bon et où dorment des sépultures musulmanes si anciennes qu'elles n'inspirent plus d'horreur. Jadis il m'arrivait souvent d'y pénétrer, au milieu des nuits, et de m'y asseoir, sur la mousse sèche semée des petits piquants parfumés qui tombaient des arbres: c'était un asile sûr, où les rendez-vous n'avaient pas de témoins. L'entrée était là-bas, par ce portail à grilles de fer que je commence à apercevoir. Toujours fermé, ce portail; mais, quand on était comme moi coutumier du lieu, en passant la main à certain point où la pierre du mur était rongée, on atteignait le verrou et on pouvait ouvrir... Et ma main, comme d'elle-même, s'enfonce dans ce trou du mur, rencontre le verrou et le pousse: alors le portail s'ouvre encore, en grinçant légèrement sur ses gonds rouillés, avec un bruit connu qui achève de mettre ma tête en déroute...


Mon Dieu, est-ce que je ne sais plus ce que je suis venu faire à Constantinople? est-ce que j'ai oublié?... Si près de ma visite à sa tombe, j'ai pu passer par un tel moment de trouble et d'inquiétante insouciance! Oh! la phrase funèbre: «On l'a emportée le soir...» comment ai-je pu la perdre de vue, même pour un instant? comment suis-je assez le jouet de mes sensations pour m'occuper d'autre chose?... En rentrant, je baisse la tête; il me semble que j'ai insulté à la chère petite mémoire tout le temps de cette étrange promenade de nuit, que j'ai éloigné de moi le fantôme aimé qui peu à peu se rapprochait.

Et quand je suis enfin seul, dans le noir de cette chambre d'hôtel, le sommeil ne me vient pas, mais les larmes, les larmes qui lavent et que je bénis.


IV

Vendredi, 7 octobre 188...

Je m'éveille, après des rêves confus; je m'habille, la tête inquiète, pour aller à ce cimetière.

Dans mes malles, j'ai rapporté ici un de ces costumes turcs très brodés que les hommes du peuple mettent les jours de fête, pauvre relique un peu fanée de notre temps d'Eyoub; je le portais dans notre logis, dans notre quartier, le soir. Aziyadé m'avait fait jurer aussi que je reviendrais avec ce costume-là, qu'elle le reverrait, et, depuis des années, je m'étais dit que je le reprendrais, même pour aller visiter sa tombe au cimetière.

Puis, quand je suis ainsi vêtu, une hésitation me vient. Cette veste d'Orient, qui m'était familière jadis, me fait aujourd'hui un effet de déguisement et de triste mascarade. Pourtant je voudrais la garder: comment faire? D'abord je la dissimule sous un banal pardessus de couleur neutre,—que je remplace ensuite par un manteau de voyage encore plus long, m'enveloppant jusqu'aux guêtres dorées... Bien puérils tous ces détails d'accoutrement, quand il s'agit d'un pèlerinage funèbre dont l'appréhension vous trouble jusqu'au fond de l'âme!

En bas, il y a un grand landau attelé, que j'ai commandé la veille pour que les vieilles femmes puissent y prendre place à côté de moi, et je me mets en route, par un beau soleil pur, qui a un air de joie.

Il faut faire un long détour et passer par des rues en pente dangereuse, pour aller en voiture à cette place d'Hadji-Ali où elles m'ont donné rendez-vous, Kassim-Pacha étant un faubourg en contrebas, séparé de Péra par les fondrières des «Champs-des-Morts».

Cependant nous arrivons, car voici l'antique petite mosquée blanche et ses cyprès noirs.

Sur la place d'Hadji-Ali, j'aperçois deux femmes qui m'attendent, rien que deux, Anaktar-Chiraz et la sœur d'Achmet. La troisième, Kadidja, la plus désirée et l'essentielle, pourquoi donc n'y est-elle pas?

Les deux autres, en me voyant paraître, font un geste de consternation. Qu'y a-t-il encore, mon Dieu? A-t-elle refusé de me voir? Ou bien est-elle morte? Et alors ce serait fini; j'échouerais au port et pour jamais, personne au monde ne saurait plus me conduire... J'ai le temps de me dire tout cela, en quelques secondes d'anxiété haletante, tandis que je saute à terre et que je cours à elles pour les interroger.

Non, répondent-elles, ce n'est rien de si grave. Mais la pauvre vieille est infirme, depuis l'hiver dernier, clouée sur un grabat, incapable de faire un pas. Et aucune voiture ne pourrait arriver dans le quartier qu'elle habite, tant les chemins y sont roides et étroits.

D'ailleurs, à quoi bon serait-elle venue de ce côté-ci de la Corne-d'Or, puisque c'est, a-t-elle dit, sur l'autre rive qu'est la tombe; du côté de Stamboul, mais très loin, en dehors des murs, dans la campagne...

En dehors des murs de Stamboul, c'est là qu'on l'a mise!... Oh! combien cette idée me serre le cœur davantage!...

Et je me représente tout à coup cette région désolée, faite de landes et de bois de cyprès, qui s'étend au pied des vieux remparts immenses, depuis le Phanar jusqu'aux Sept-Tours; tout ce funèbre désert, d'une dizaine de kilomètres de longueur, où l'on enterre au hasard les morts obscurs. C'est là qu'on l'a mise! J'en avais eu quelquefois la frayeur, sans vouloir pourtant y arrêter ma pensée; non, plutôt je cherchais à me la figurer dormant dans quelqu'un de ces cimetières délicieux, de Scutari ou des bords du Bosphore. Et comment découvrir là-dedans sa chère petite tombe, si cette Kadidja,—qui est seule à la connaître et qui sans doute n'a plus longtemps à vivre,—ne peut venir aujourd'hui même, à n'importe quel prix, me la faire voir.

Une fois de plus, j'ai l'angoisse de sentir le fil conducteur s'échapper de ma main; l'angoisse de chercher un expédient quelconque, toujours avec cette même hâte enfiévrée, et de n'en trouver aucun...

À la fin, une idée m'est venue, et j'appelle le cocher grec qui m'a conduit.—Ce conciliabule sur cette place, cet étranger, cette voiture, sont des choses étonnantes pour les gens de ce quartier immobile, et, derrière des grillages de fenêtres, quelques paires d'yeux commencent à se montrer.—Voici, je me suis souvenu que les chaises à porteurs, il y a dix ans, étaient encore en usage à Péra: j'avais vu à cette époque, les soirs de pluie, des actrices ou des chanteuses se faire reconduire ainsi à leur hôtel. Ce cocher, qui a l'air intelligent, saurait peut-être m'en trouver une, tout de suite, et me la ramener ici même, avec une relève de brancardiers...

Une pièce d'or en acompte; une autre après pour sa peine, s'il m'a procuré tout cela avant une demi-heure.—Et il part, l'air sûr de son fait, fouettant ses chevaux.

Encore une de ces attentes incertaines, comme celles qui ont coupé si souvent ma journée d'hier. Dehors, sur une pierre, je m'assieds entre les deux femmes. J'enlève mon manteau gris, qui est plus étrange en ce quartier que ma veste orientale; alors ces broderies de mon costume, jadis choisi par elle, se remettent, après tant d'années, à briller à leur lumière d'autrefois, devant le suaire de chaux des mêmes vieux murs, et là, dans la blanche petite rue, ensoleillée, solitaire, je me sens heureux, avec mélancolie, d'avoir repris pour un moment l'aspect de quelqu'un du peuple d'ici...


Trente ou quarante minutes se passent dans une attente silencieuse, les deux femmes en robe noire, assises, la tête dans les mains, l'une à ma droite, l'autre à ma gauche—comme des pensées de mort qui auraient pris forme humaine.

Et enfin là-haut, au sommet d'une montée qui domine ce quartier d'Hadji-Ali, apparaît, profilé sur le ciel, le landau qui revient au pas, suivi de la chaise et des porteurs!

Qu'on fasse vite, vite! Que la voiture m'attende ici, avec Anaktar-Chiraz, une heure, deux heures, tout le temps qu'il faudra, et que la sœur d'Achmet, les porteurs, la chaise, descendent avec moi jusqu'à la Corne-d'Or, où nous louerons un grand caïque pour passer à Stamboul.


À Stamboul, nous débarquons dans le sombre Phanar, à l'échelle la plus voisine du quartier de Kadidja; puis nous grimpons, par des rues en escalier, entre des murailles délabrées et croulantes, très regardés par les rares passants, qui se retournent d'un air d'inquiétude hostile.


Dans un taudis sans nom, dans une soupente noire, Kadidja est étendue sur des loques horribles, geignant faiblement comme une pauvre bête malade. Mais c'est bien elle, et je crois qu'aucun visage, ni aucune chose revue à Constantinople, ne m'ont impressionné comme cette vieille figure noire, où il y a de la malice de singe agonisant et de la tendresse suppliante, je ne sais quel mélange d'animalité qui se décompose et de bonne âme fidèle qui s'en va...

En approchant, j'avais peur de ses reproches et de sa colère. Mais l'explosion de tout cela s'est passée hier, quand la sœur d'Achmet a prononcé mon nom; après, elle m'a pardonné, parce que je suis revenu. Je n'entends pas le terrible: «Eulû! Eulû!» ni la malédiction dont j'avais eu le pressentiment cruel, il y a dix ans, quand j'ai écrit le chapitre final d'Aziyadé. Au contraire, elle me tend ses pauvres mains noires, ridées, tordues, effrayantes; malgré toutes les distances, nos yeux se pénètrent et se comprennent; elle pleure et, en la regardant, je sens que des larmes me viennent aussi. Elle est la dernière des dernières, négresse esclave de naissance, à présent débris à peine humain qui finit de misère sur un fumier, et je me penche sur elle avec une pitié tendre, et je crois que, sans grand effort, je lui donnerais un pieux baiser.

Certainement, dit-elle, elle se lèvera, malgré son mal; elle se laissera conduire, emporter; elle fera tout ce que je voudrai, au risque d'en mourir ce soir, heureuse, au delà de ce qu'elle aurait su demander pour son ciel, heureuse du rôle qu'elle va jouer entre sa maîtresse et moi, heureuse de cette suprême visite inespérée qu'elle va faire à sa tombe. Et ses larmes coulent, coulent sur le noir de ses joues; des larmes de joie qui la transfigurent...


Mais voici qu'une difficulté imprévue surgit: les porteurs, maintenant, qui se prennent de dégoût et qui ne veulent plus! Enlever ça dans leurs bras, asseoir ça dans leur chaise qui est garnie d'un velours neuf, non jamais! Eux, sont d'élégants porteurs, au costume brodé, qui ne s'attendaient point à être dérangés pour une telle besogne. Et ils refusent.

D'ailleurs, je réfléchis qu'elle se refroidirait mortellement, cette pauvre vieille, presque nue, une fois retirée des loques immondes qui sont entassées sur son corps... Mais je me rappelle avoir vu dans le quartier, en passant, de belles couvertures de laine, d'une couleur orange, à l'étalage d'une petite boutique de juifs, et je prie la sœur d'Achmet de courir en acheter une... J'y mettrai la main avec elle; à nous deux, nous envelopperons Kadidja là-dedans, et les porteurs pourront, après, l'enlever sans effroi.

Un quart d'heure de perdu encore, à cette toilette qui semble un ensevelissement. Enfin la vieille femme, enveloppée, enroulée dans la laine épaisse et neuve, est assise sur la chaise de velours, souriant, malgré sa douleur et son chagrin, de tout ce luxe inconnu jusqu'ici dans sa vie. Et nous partons, prenant congé de la sœur d'Achmet avec des serrements de mains et des remerciements.


Au départ, Kadidja, redevenue très vivante, a, d'une voix nette, donné ses ordres et indiqué par quelle porte de Stamboul il faudra sortir. La matinée s'avance; je loue un cheval en route et je commande aux porteurs de courir. Des enfants, qui voient passer grand train cette chaise, escortée par ce cavalier doré comme un cavas de pacha, regardent par les lucarnes de verre pour voir la belle qu'on emporte là-dedans si vite, et puis s'épouvantent de cette figure de guenon noire.

Toutes ces agitations, tous ces empressements m'ont fait perdre de vue le but de la course. Et puis, il y a le plaisir physique d'être sur ce bon cheval jeune, que le hasard m'a procuré, le plaisir de fendre l'air vif et pur, un beau matin de soleil... Et, encore une fois, l'oubli vient; je trotte, le cœur presque léger, m'intéressant aux choses singulières et grandiosement tristes de l'entour.

Nous cheminons longtemps au milieu de ces quartiers presque inhabités, presque en ruines, qu'on appelle le «Vieux-Stamboul». Puis enfin, la gigantesque muraille crénelée, qui enferme tout cela, nous apparaît; nous en sortons par d'antiques portes ogivales, qui se succèdent en voûte obscure, et nous voici dans la campagne, dans le désert des tombeaux.

Derrière nous, ces remparts que nous venons de franchir, semblent l'enceinte de quelque colossale ville abandonnée; invraisemblablement hauts, hérissés de dents pointues, flanqués d'énormes tours, ils s'en vont sur notre droite et sur notre gauche, indéfiniment pareils, se perdre dans les lointains désolés.

En avant, c'est l'interminable région des sépultures: landes d'un gris roux, avec, çà et là, des bouquets de cyprès noirs qui montent comme des flèches d'église. Un peuple de tombes couvre ce sol; pierres debout, qui sont de tous les âges, de toutes les époques de l'histoire. Cette terre aride est pleine d'ossements de morts.

Jadis, quand j'habitais Eyoub, je venais rarement de ces côtés. Une fois, cependant, nous y avions fait une promenade en plein jour, elle et moi, une après-midi de décembre, choisissant ce lieu parce qu'il était plus désert. Et, tout près d'ici, je m'en souviens, un petit oiseau, qui sans doute se trompait de saison, nous avait chanté, pour nous seuls, un air de printemps, sur la branche d'un de ces cyprès. Ensuite, un peu plus loin, là-bas, nous avions vu enterrer devant nous une si jolie petite fille,—qui doit être en poussière aujourd'hui... Oh! cette promenade sur l'herbe rase et les marguerites d'hiver, la seule que nous ayons jamais osé faire ensemble à la lumière du soleil, comme je me la rappelle tout à coup d'une manière déchirante...

Et maintenant je recommence à avoir la pleine conscience de tout ce qu'il y a d'infiniment mélancolique dans notre course. La pensée que je m'approche d'elle, des débris qui ont été son corps, me fait passer de grands frissons glacés, et je sens revenir cette impression physique, qui est particulière aux heures de deuil, cette impression d'avoir les tempes, la poitrine, serrées peu à peu, de plus en plus, dans des étaux de fer.

Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapprochées et aussi les plus lointaines, cherchant et interrogeant des yeux les moins vieilles, celles qui sont restées un peu blanches et où brille un peu d'or, celles qui n'ont pas encore pris l'uniforme teinte gris-roux de l'ensemble de tout cet immense ossuaire... Depuis bien des années, j'avais prévu, deviné cette promenade funèbre, tout ce qui est réel aujourd'hui; mais jamais je n'avais imaginé que cela se passerait dans cette région de suprême abandon où nous sommes; non, je ne m'attendais pas à ce qu'il me faudrait venir la chercher parmi ces confuses peuplades de morts; vraiment je souffrirais moins de la savoir ailleurs qu'ici, perdue au milieu de tant d'autres, de tant d'autres qui n'ont même plus de nom, même plus de pierre...

Kadidja a fait obliquer ses porteurs sur la gauche, et nous longeons maintenant l'écrasante et interminable muraille crénelée, dans la direction des Sept-Tours, marchant sur un sol dénudé qui a un air maudit.

Nous devons approcher, car elle a frappé, de sa vieille main noire, contre la vitre de sa chaise, pour faire signe d'aller doucement, et je la vois qui regarde, les yeux dilatés, qui cherche... Même, elle a l'air d'hésiter maintenant,—et moi je tremble. Ah! elle a dû la voir, car elle arrête ses beaux porteurs d'un geste de commandement. Par ici, à droite, sur cette espèce de monticule où il y a une dizaine de pierres debout: c'est là! Dans le nombre, il y a trois ou quatre tombes de femmes, que je distingue du premier coup d'œil: des bornes peintes en bleu ou en vert, avec des inscriptions et un couronnement d'étranges fleurs, jadis dorées... Laquelle?

Elle s'est fait descendre, la pauvre vieille, branlante, les yeux ardents; soulevée par deux porteurs, qui la tiennent enveloppée dans sa couverture orange—non par égard pour elle, mais par dégoût de son corps—elle marche presque, l'infirme; elle a dégagé des plis de la laine deux effrayants bras de momie, où courent des veines gonflées, et elle marche, à force de volonté, entre les hommes qui la soutiennent, elle avance par soubresauts qui lui font mal. Et je la suis, avec une infinie pitié...

Laquelle de ces tombes?... Ah! celle-ci sans doute, vers laquelle elle a l'air de se diriger, celle-ci, qui est d'un bleu éteint, avec des inscriptions d'or encore brillantes... Oui, c'est bien là!... Elle se jette dessus, s'y cramponne à deux mains crispées, pauvre vieux singe qui fait mal à voir et qui fait peur; ensuite, se retourne pour me crier, d'une voix révoltée, sauvage, aiguë, surprenante dans ce silence: «Bourda!... Bourda, Aziyadé!» (Ici, ici! Aziyadé!) Il y a cela, sous-entendu, que je comprends bien et qui m'entre comme une lame: «Et c'est toi qui l'y as conduite!» Puis, subitement, elle me prend les mains, et, d'une voix toute changée, d'une voix de petit enfant, qui est douce, douce, comme pour me demander pardon, elle répète: «Ici!... ici, Aziyadé! Vois-tu, c'est ici qu'elle est à présent...» En même temps, une grimace à fendre l'âme contracte sa figure noire, et un brusque jet de larmes coule de ses yeux...

Je baisse la tête, moi; mais pas une larme ne me vient. D'un geste machinal, pour me découvrir comme on fait sur les tombes chrétiennes, je porte la main à mon front, puis je la laisse retomber... J'oubliais quel costume j'ai repris pour venir ici: le fez turc ne s'enlève jamais, même pas pour prier Dieu. Et je me penche sur le marbre, cherchant, parmi les inscriptions enroulées que je ne sais pas déchiffrer, cherchant son nom, le vrai et l'aimé, celui qui est gravé sur la grossière bague d'or qu'elle m'a donnée, celui qui est écrit aussi sur ma poitrine, en petites lettres bleues indélébiles. Mais comment donc suis-je redevenu tout à coup aussi calme, presque distrait? Il semble que je ne comprends plus bien, que je n'y suis plus. Qu'est-ce donc qui m'a fermé le cœur d'une façon si inattendue? Sans doute la présence de ces hommes, avec leurs yeux curieux, leur étonnement presque ironique; tout ce groupe, tout cet appareil presque théâtral. Oh! il aurait fallu pouvoir venir seul. Ils ne devraient pas être ici, eux; leurs regards, rien que leur voisinage, sont insultants pour le cher petit tombeau—et s'ils devinaient tout, ce serait peut-être même un danger, plus tard, pour la tranquillité de ce lieu quand je serai loin.

Je reviendrai seul demain matin; j'aurai le temps encore, puisque le paquebot qui m'emmène ne part qu'à trois heures du soir. Alors, ce sera ma véritable visite. Mais, aujourd'hui, allons-nous-en; avec ces gens-là qui piétinent le sol et qui causent, nous profanons tout...

À elle, qui dort sous cette pierre, je dis, en dedans de moi-même: «Je viendrai seul te voir, pauvre petite, je passerai la matinée de demain avec toi, dans ton désert; tu comprends bien déjà que je t'aime, puisque j'ai fait, pour te retrouver, tout ce long voyage...» Pourtant je regarde la terre, malgré moi, furtivement, la terre au pied de cette borne de marbre... Mais non, aujourd'hui je ne veux pas penser à ce qui est en dessous, je détourne la tête, et, à force de vouloir me roidir, je me sens redevenu tout à fait impassible, l'expression dure.

Seulement, je prends note des alentours avec une extrême attention, pour ne pas me tromper de chemin, quand je serai seul. D'abord, le long de cette formidable muraille sombre, qui a l'air de fermer le monde derrière nous, je compte combien de bastions carrés, depuis la porte par où nous venons de sortir jusqu'au lieu où nous sommes; puis, je trace à la hâte sur un calepin des alignements, des silhouettes de cyprès, afin d'avoir tous mes points de repère assurés; je grave pour jamais tout ce lieu funèbre dans ma mémoire, afin de n'en plus oublier la route, quand ce serait dans dix ans, dans vingt ans, qu'il me serait donné d'y revenir. Je cherche même quelles petites plantes je pourrai cueillir demain et emporter avec moi: presque rien, hélas! tant ce sol est aride; à peine deux ou trois imperceptibles feuilles épineuses et un frêle lichen gris; je ne sais même pas si, au printemps, la moindre fleur de lande s'ouvre sur ce tombeau...

Allons, maintenant, partons vite. Les porteurs replacent la vieille femme épuisée dans sa chaise, je remonte à cheval, et nous retraversons cette solitude au pas rapide, comme nous étions venus.

Bien étrange, en vérité, et bien inattendue pour moi, cette visite, si courte, si froide. Je m'en vais, plus amèrement triste, mécontent, inassouvi. Si cependant quelque chose m'empêchait de revenir demain, si d'ici-là quelque chose me foudroyait... Jusqu'au moment où nous nous engageons sous les portes farouches de la grande muraille, je reste hésitant, je regarde derrière moi, tenté de revenir sur mes pas, au galop de mon cheval...


Quand Kadidja est recouchée sur ses loques, dans sa soupente noire, je congédie ces porteurs dont la présence m'était odieuse. De mon mieux, j'étends sur le corps de la pauvre vieille sa couverture neuve, qui lui fait tant de plaisir, et qu'elle caresse avec ses mains, à la manière des petits enfants en possession d'un jouet nouveau.

Et maintenant, je voudrais l'interroger, elle qui est la seule au monde à qui je puisse parler, parmi celles qui ont vu, qui ont su, qui ont gardé dans leur mémoire tout ce que je tremble d'apprendre.

«Oui, oui, répond-elle, je te dirai des choses, des choses... Un de ces jours, tu viendras causer avec ta Kadidja, quand elle aura bien dormi, pour retrouver toute sa tête...»

Un de ces jours!... Mais je n'ai plus qu'aujourd'hui!...

«Ah! Loti, reprend-elle en se dressant avec effort, tu ne sais pas: on m'avait chassée, moi... Mais sa Kadidja n'est pas partie loin, tu penses, et, pendant deux nuits, quand j'ai compris qu'elle mourait, je me suis tenue dans la rue, contre la porte, pour entendre...»

On l'avait chassée... Alors, que pourra-t-elle tant me dire? Quels renseignements confus et étranges pourrai-je tirer de sa vieille tête qui, d'ailleurs, me semble déjà égarée.

—Et Fenzilé-hanum, dis-je, tu sais ce qu'elle est devenue?

—Ah! Fenzilé, oui... Oh! elle sait beaucoup de choses, celle-là. Et peut-être bien, peut-être bien qu'elle viendrait ici, pour te parler!

Cette Fenzilé, une des trois autres femmes du vieil Abeddin, je l'avais aperçue une seule fois, voilée naturellement. Mais je savais qu'elle était meilleure que ses compagnes pour Aziyadé, presque serviable et bonne. Et il paraît que c'est la seule, de tout ce harem dispersé, qui soit restée à Constantinople, où elle s'est remariée. Oh! s'il y avait moyen de lui parler! Il est vrai, je n'espère pas du tout que ce soit possible... «Comment faire, bonne Kadidja, pour la décider à venir ici chez toi?»

Un instant après, sur les indications de la négresse, j'ai été chercher dans un taudis voisin et j'ai ramené avec moi une très vieille femme, à la figure sinistre d'entremetteuse, qui a dû tremper, au cours de sa vie, dans plus d'une louche aventure. C'est sur cette personne que Kadidja compte pour négocier l'entrevue; très agitée, maintenant, elle lui donne, à ce sujet, des instructions qui semblent assez précises, et moi je promets une forte récompense. Le rendez-vous serait ici, et pour cette après-midi, bien entendu, vers sept heures à la turque. Mais j'y compte si peu...

Je voudrais interroger encore Kadidja; mais elle est de plus en plus épuisée, et j'ai pitié. Je suis moi-même affreusement fatigué de cette matinée. Surtout, je pressens trop ce qu'elle va me dire en termes plus clairs, si j'insiste: c'est qu'Aziyadé est morte de mon abandon. Puisque c'est vrai, mon devoir est de l'entendre et j'y tiens, mais ce sera assez d'une fois, quand je reviendrai ce soir... Alors, je me rappelle qu'on m'attend de l'autre côté de l'eau, et, un peu lâchement, je m'en vais...


Maintenant donc, il faut redescendre vers la Corne-d'Or, prendre un caïque, passer sur l'autre rive, revenir à la place d'Hadji-Ali où m'attendent Anaktar-Chiraz et le landau, et aller faire visite à une autre tombe.


Assise à côté de moi, Anaktar-Chiraz a dit au cocher: «Va au cimetière arménien-catholique de Chichli.»

C'est très loin, paraît-il, et il fouette ses chevaux qui partent au trot rapide. Tournant le dos à Stamboul, nous arrivons de nouveau à Péra; nous le traversons à toute vitesse; nous le dépassons, nous dépassons le faubourg du Taxim, et nous voici dans une autre banlieue, bien différente de celle où Aziyadé est ensevelie... Comme on les a couchés loin l'un de l'autre, mes deux pauvres petits compagnons d'Eyoub.

Dans un cimetière catholique?... En effet, je me rappelle à présent: il m'avait conté qu'il était né arménien-catholique et que plus tard, vers sa quinzième année, il s'était fait musulman sous ce nom d'Achmet. À sa dernière heure, il se sera souvenu du Christ.

Quelle horrible banlieue que celle-ci, par contraste avec celle de Stamboul, dont la tristesse est grande et superbe... Ici, c'est le côté où tous ces gens cosmopolites de Péra viennent s'amuser aux jours de fête; dans une campagne sans arbres, sans verdure, absolument nue, s'étalent d'abord d'odieuses guinguettes de barrière, arméniennes, grecques, juives, qui rappellent les mauvais alentours parisiens: ensuite commencent des champs labourés, dans lesquels notre voiture s'engage, région toute grise, couleur de terre, sans une herbe verte; et enfin, sur une hauteur solitaire, paraît un carré de murs, gris aussi, au-dessus desquels ne s'élève ni un cyprès, ni un feuillage quelconque: c'est le cimetière de Chichli.

Nous entrons. On dirait un cimetière de pauvres, un cimetière de suppliciés. Pas une fleur, pas une plante. Quelques rares petites croix de bois ou de pierre, quelques plaques de marbre bien humbles; presque partout, de simples bosses de terre, indiquant le gisement des cadavres.

La vieille Arménienne s'oriente, choisit un sentier, se met à compter les monticules sinistres—un, deux, trois, quatre,—et s'arrête à une place qui semble avoir été récemment bêchée: «Le voilà, notre Achmet!» Et ses bons yeux de vieille mère se voilent un peu, au souvenir de l'enfant qu'elle avait soigné comme un de ses fils.

Oh! le pauvre petit! comme il est pénible à voir, le lieu de sa sépulture...

Je n'aurai pas le temps de revenir une seconde fois auprès de lui, aussi vais-je lui dire mon grand adieu: «De quel côté est sa tête?»—«Ici!» répond la vieille femme, en se baissant pour toucher du doigt les mottes de terre. Et, à la place qu'elle m'indique, je cueille, pour l'emporter, un petit trèfle chétif qui a poussé là solitairement.


J'ai dit au cocher de nous ramener grand train à l'hôtel.

Anaktar-Chiraz est assise à côté de moi dans le landau, et, en route, je la prie de s'occuper, après mon départ, d'une plaque de marbre que je veux faire mettre au cimetière pour Achmet.—Car une de ses grandes tristesses était, je me rappelle, de penser que, s'il mourait avant d'être un peu riche, il n'aurait peut-être pas de tombe.

Il n'est guère que midi quand nous arrivons à l'hôtel, toutes mes longues pérégrinations du matin n'ayant pas duré plus de quatre heures.

Je fais monter chez moi l'Arménienne: les gens de service, peu habitués à voir aux touristes de telles amies, la regardent, mais sans insolence, tant elle a l'air honnête et digne dans sa robe de deuil.

Ayant tiré de sa poche de grosses lunettes, elle s'assied devant un bureau, afin d'écrire toutes les instructions que je vais lui laisser pour cette tombe...

Mais nous sommes interrompus par le juif Salomon, qu'un domestique m'amène. Il vient me rendre compte qu'il a fait tout son possible pour retrouver Achmet, et que personne ne le connaît plus.

Oh! je le crois sans peine, qu'Achmet est introuvable!... Et, depuis hier, depuis l'heure où j'avais envoyé ce Salomon aux renseignements, que de chemin j'ai déjà parcouru, dans la région des mornes certitudes, des tranquillités funèbres. À ce moment-là, tout était encore en troublante question; à présent, il semble que, sur ces choses qui m'agitaient hier, une lourde pluie de cendre soit tombée...

En caractères arméniens, Anaktar-Chiraz a fini de noter pour elle-même ce que je lui ai recommandé au sujet de ce marbre.

Et maintenant nous avons terminé nos affaires ensemble, il ne nous reste plus qu'à nous dire adieu.