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Fils d'émigré

Chapter 11: CHAPITRE X
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About This Book

Set during 1792 amid Revolutionary turbulence, the narrative centers on a noblewoman and her adolescent son at their provincial château who face persistent fear as male relatives leave or disappear and royalist loyalties attract danger. Daily prayers and intimate moments of tenderness contrast with news of uprisings, emigration, and violence. The story follows their private anxieties, the strain of maintaining dignity and faith, and the hard decisions imposed by political collapse, while examining maternal devotion, premature maturity, the dismantling of aristocratic life, and the clash between a tranquil countryside and escalating national terror.

CHAPITRE IX

À BRUXELLES

En ce mois de mars 1793, les Pays-Bas étaient en feu. Depuis l'automne, le général Dumouriez occupait Bruxelles, dont la victoire de Jemmapes lui avait ouvert la route et d'où les Autrichiens s'étaient enfuis à son approche. Maître de cette ville, il y avait pris ses quartiers d'hiver, et son armée confortablement installée en Belgique, il était parti pour Paris afin d'y faire accepter son plan de campagne en Hollande qu'il voulait exécuter au printemps. Après une absence de quelques semaines, il venait de rentrer à Bruxelles, et ses dernières dispositions arrêtées, il s'était porté à la rencontre des Autrichiens qui prenaient l'offensive en vue de reconquérir la capitale belge qu'ils considéraient comme la clé de voûte de leur puissance dans les Pays-Bas.

À la date du 15 mars, les belligérants étaient en présence aux environs de Liège. Une bataille paraissait donc imminente, et de toutes parts les populations en attendaient l'issue, affolées par les perspectives diverses qu'elles pouvaient craindre ou espérer. À Bruxelles, le trouble était à son comble, car c'est là que les événements qui se préparaient devaient avoir les contre-coups les plus retentissants et les plus funestes. À l'exception d'une faible garnison à qui restait confiée la garde de la ville, toutes les forces disponibles en étaient sorties ou continuaient à en sortir, se dirigeant sur Nerwinde, où Dumouriez les concentrait. Ce n'étaient que marches et contre-marches, ordres arrivant du quartier général, instructions arrivant de Paris, et un perpétuel va-et-vient de personnages de tous rangs et de toutes conditions, de visages plus ou moins suspects, et, à vrai dire, un désordre que favorisaient l'insuffisance et le désarroi de la police locale, placée sous les ordres d'un officier de Dumouriez.

C'est dans ces circonstances que, le matin du 17 mars, se présentait, à l'une des barrières de la ville, un marchand colporteur, jeune homme à mine débonnaire dont les simples allures, même en ce temps où les autorités se montraient aisément soupçonneuses, ne pouvaient éveiller leur défiance. Il conduisait l'ordinaire équipage des gens de sa profession, une voiture-fourgon, attelée d'un seul cheval, dans laquelle étaient ses marchandises. Arrivé à la barrière, il s'arrêta, et, s'adressant au factionnaire de garde, il demanda à entrer dans la ville.

—As-tu un passeport, citoyen? lui dit le soldat. Est-il en règle? Dans ce cas, exhibe-le, afin qu'on voie d'où tu arrives.

—J'arrive de Coblentz, répondit le colporteur.

—De Coblentz! Mais, alors, tu es un émigré!… Et tu oses…

—J'ose parce que je ne suis pas un émigré. Voici ma carte de civisme qui prouve que je suis un bon Français, et voici un sauf-conduit qui établit qu'il y a déjà plusieurs mois j'ai été chargé par la municipalité d'Épinal d'une mission secrète en Allemagne.

Le soldat eut un geste de mépris. Il repoussa dédaigneusement les papiers que lui présentait le colporteur.

—Tu soumettras ces pièces au chef du poste, citoyen espion, fit-il.

Cette qualification ne parut pas offenser celui à qui elle s'adressait. Sans la relever, il entra dans le corps de garde et s'y trouva en présence de l'officier qui en avait le commandement. Il renouvela sa demande en montrant ses papiers. L'officier les prit et les parcourut.

—Quoique la sentinelle m'ait traité d'espion, dit le colporteur, je suis un ami désintéressé de la République une et indivisible, un défenseur de la liberté.

—Tu te nommes Joseph Moulette? demanda l'officier d'une voix brève.

—Joseph Moulette, d'Épinal, délégué de la municipalité de cette ville.

—Et tu viens de Coblentz?

—Oui, mon officier.

—Non pas à pied, j'imagine.

—Ma voiture est là.

—Eh bien, on va l'inspecter, ta voiture, et si elle ne contient aucun objet suspect, tu pourras entrer en ville, car tes papiers sont en règle.

Le colporteur sortit aussitôt. L'officier le suivit. Sur son ordre, deux soldats s'avancèrent pour procéder à l'inspection du fourgon dont le colporteur s'était empressé d'ouvrir les portes placées sur les côtés. On put voir alors, comme dans l'intérieur d'une boutique, tout un étalage de tricots, maillots, bas de laine et foulards couchés sur une étagère, ou suspendus à une tringle transversale, le tout en si bel ordre qu'il ne pouvait venir à l'idée qu'entre des marchandises si bien rangées, il y eût place pour quelqu'un des objets que l'officier avait qualifiés de suspects.

—C'est bon, laissez passer! dit ce dernier.

Le colporteur ferma sa voiture, et, se mettant à la tête du cheval qu'il prit par la bride, il pénétra dans la ville par une large rue que parcouraient en tous sens des piétons et des véhicules, au milieu desquels il se confondit. Pendant une demi-heure, il continua à avancer ainsi, regardant à droite et à gauche, comme s'il cherchait son chemin. Puis, lorsque, d'un rapide coup d'oeil, il eut constaté que, dans la foule qu'il traversait, personne ne l'observait, il s'arrêta. Il se trouvait alors devant l'église de Sainte-Gudule, au centre d'une vaste place. L'endroit, sans doute, lui parut propice au débit de ses marchandises, car il rangea sa voiture au long d'un mur et en détacha les auvents comme pour se préparer à exercer son commerce accoutumé. Mais, tout en feignant de mettre la dernière main à son étalage, il se penchait dans l'intérieur du fourgon, et parlant à demi-voix, il dit:

—Nous voici dans la citadelle, Monsieur le chevalier, vous pouvez vous montrer.

Sous une couverture jetée tout au fond du fourgon et dissimulée par les marchandises, un corps se dessinait. La couverture fut rejetée d'un brusque mouvement, et entre les tricots tendus sur les tringles apparut la tête fine et pâle de Bernard de Malincourt.

—Si tu continues à m'appeler Monsieur le chevalier, tu nous attireras quelque algarade, mon bon Valleroy, dit l'enfant en sautant à terre.

—C'est vrai, confessa Valleroy, j'oublie toujours…

—N'oublie plus, que diable! Rappelle-toi qu'il n'y a ici ni chevalier ni serviteur, mais seulement un oncle et un neveu, colporteurs de profession, voyageant ensemble. Tu es célibataire, et moi je suis Bernard, le fils de ta soeur.

—Entendu, Bernard; j'oublierai que je te dois le respect.

—Alors, nous sommes à Bruxelles? reprit Bernard en jetant des regards curieux autour de lui…

—À Bruxelles, place Sainte-Gudule, et très exacts au rendez-vous, puisque c'est aujourd'hui le 17 mars et que c'est du 17 au 20 que M. de Guilleragues, averti par M. d'Épernon, doit nous rencontrer ici.

—Nous n'avons donc qu'à attendre avec patience.

—C'est toute notre tâche pour le moment. Je vais profiter du répit qu'elle nous laisse pour me mettre en quête d'une auberge où nous prendrons nos repas et où nous coucherons, car je pense que vous en avez assez des nuits à la belle étoile…

—Oui, et j'avoue que ce soir, il me sera doux de dormir dans un bon lit… C'est égal, ajouta Bernard, il est heureux qu'au poste de la barrière on n'ait pas eu l'idée de regarder au fond de la voiture… Si on m'y avait découvert, comment aurais-tu expliqué ma présence sous la couverture et l'absence de mon nom sur ton passeport?…

—Aussi ai-je eu terriblement peur, sans compter que si l'officier avait regardé de près au signalement, il aurait vu que Valleroy ne ressemble guère à Joseph Moulette. Du reste, je renonce à me servir du sauf-conduit de ce vilain personnage. J'en ai fait usage à défaut de mieux et parce qu'il fallait entrer dans Bruxelles, coûte que coûte. Mais, maintenant que nous voici parmi des Français, nous ne nous remettrons en route qu'avec des passeports réguliers, un pour vous et un pour moi.

—Crois-tu pouvoir te les procurer?

—M'est avis que M. de Guilleragues m'y aidera.

Tandis qu'il s'entretenait ainsi, Valleroy avait dételé et attaché le cheval derrière la voiture, en jetant devant lui une botte de foin. Maintenant, quelques passants, attirés par l'étalage, s'arrêtaient, s'informaient des prix, marchandaient, achetaient, et Bernard, à l'exemple de Valleroy, se prodiguait pour répondre aux clients. Jusqu'à midi, ils furent ainsi tenus l'un et l'autre, empêchés de se distraire de leur besogne. Mais, à ce moment, il y eut un répit. Ils en profitèrent pour manger un morceau sur le pouce. Puis Valleroy, laissant Bernard à la garde de la boutique, s'éloigna afin de s'assurer un gîte pour la nuit. Bernard resta donc seul, et comme, en cette fin d'hiver, soufflait encore une bise froide sous un ciel grisâtre, chargé de neige, il se mit à marcher de long en large pour se réchauffer.

Sa station durait depuis une heure quand, d'une des rues donnant sur la place, il vit déboucher un individu qui, le nez au vent, les mains dans les poches, marchait en sifflotant. Sur-le-champ, il le reconnut. C'était le marquis de Guilleragues, non tel qu'il l'avait entrevu au café des Trois-Couronnes, le soir de son arrivée à Coblentz, tout pimpant sous le brillant uniforme des gardes du comte d'Artois, mais vêtu de noir, portant toute la barbe, coiffé d'un feutre à larges bords, d'où sortaient en désordre de longs cheveux dont les boucles flottaient sur ses épaules. De son côté, M. de Guilleragues le dévisagea et d'un air d'indifférence s'approcha de lui, comme attiré par l'étalage des marchandises exposées.

—Votre serviteur, chevalier de Malincourt.

—Votre serviteur, marquis de Guilleragues.

—À Bruxelles on m'appelle Wilhem Mauser, un passionné d'art et ami des
Français.

—Et moi, Bernard, neveu de Valleroy, marchand colporteur.

—Où est votre oncle?

—Le voici qui revient.

Valleroy s'avançait, en effet, paisible et souriant.

—Vous m'apportez les instructions du vidame d'Épernon? lui dit le faux
Wilhem Mauser.

—Mon neveu Bernard est chargé de vous les transmettre.

—Alors, ce sera pour ce soir, à l'hôtel de la Providence, où je loge, dans la rue de la Montagne-aux-Herbes.

—Pourquoi ce soir, et pas tout de suite? demanda Bernard.

—Parce que Bruxelles, depuis que les Français y sont entrés, regorge d'espions jacobins, répondit M. de Guilleragues, et qu'ici nous sommes par trop exposés à leur curiosité. Il n'en sera pas de même à mon hôtel, où vous ne viendrez d'ailleurs qu'à la nuit. À ce soir, Messieurs, et soyez circonspects; les murs ont des oreilles.

Il s'éloigna sans ajouter un mot. Jusqu'au soir, Bernard et Valleroy appartinrent aux clients qui se pressaient autour de leur voiture. À la nuit, ils plièrent bagage comme des gens éreintés, pressés de goûter le repos, et allèrent s'abriter, eux, le cheval, le fourgon et les marchandises, dans une pauvre auberge de la chaussée de Louvain. Puis, à l'heure fixée pour leur rendez-vous, ils se rendirent à l'hôtel de la Providence, où les attendait le marquis de Guilleragues. Ils le trouvèrent au second étage, dans une chambre isolée, à l'extrémité d'un long corridor. Quand ils furent entrés, il ferma la porte et poussa le verrou.

—De cette manière, dit-il, personne ne saurait ouvrir du dehors à l'improviste, et comme je me suis assuré que rien de ce qui se dit ici ne peut être entendu au delà des murs, nous sommes à l'aise pour causer librement. À vous de parler, Monsieur le chevalier.

Bernard n'eut pas besoin de se recueillir pour retrouver gravées dans sa mémoire les instructions dont il était dépositaire. Il les récita d'une haleine, sans en omettre un seul mot, tandis que Guilleragues en écrivait les parties essentielles sous sa dictée, en une forme abrégée et indéchiffrable.

—Ainsi, notre projet a reçu l'approbation des princes, fit-il avec satisfaction, quand Bernard, ayant achevé la leçon, s'arrêta. Nous sommes autorisés, mes amis et moi, à travailler à la délivrance de la famille royale!

—Et nous-mêmes, ajouta Valleroy, nous vous sommes adjoints pour seconder vos efforts, si besoin est.

—Votre concours sera précieux et je l'accepte.

—Alors, marquez-nous ce que nous devrons faire, dit Bernard.

Guilleragues demeura pensif un moment, mais non immobile. Il faisait le tour de la chambre rasant la muraille comme pour s'assurer une fois de plus qu'elle ne présentait ni lézardes ni ouvertures quelconques. Il s'arrêtait devant la porte, y collait son oreille, s'attachant à épier les bruits affaiblis du dehors. Bientôt rassuré, il vint reprendre sa place entre Bernard et Valleroy et leur parla à voix basse.

—Écoutez-moi bien tous deux, afin que, si l'un de vous est empêché d'agir, l'autre puisse le suppléer. Dès que vous aurez pris à Bruxelles le repos qui vous est nécessaire, vous partirez pour Paris. En y arrivant, ou plutôt, quand vous vous serez mis en règle avec les autorités de votre section, et qu'en conséquence vous pourrez espérer de n'être ni surveillés, ni inquiétés, vous vous rendrez rue du Four Saint-Germain.

—Dans le voisinage de l'hôtel de Malincourt, remarqua Valleroy.

—Justement à deux pas de votre ancienne demeure. Monsieur le chevalier… Vers le milieu de cette rue, se trouvent les magasins d'un marchand de meubles nommé Grignan. Le nom est sur l'enseigne. Vous entrerez dans ces magasins et demanderez à parler au propriétaire. Lorsque vous serez en sa présence, seuls avec lui, vous lui direz: «Nous venons pour ce que tu sais.»

—Et que nous répondra-t-il? interrompit Bernard, que le langage de
Guilleragues intéressait comme un récit d'aventures.

—Il vous révélera la retraite où vit caché, depuis qu'il est rentré dans Paris, notre principal complice, M. de Morfontaine. Ce gentilhomme est mon ami. Vous lui réciterez les mêmes instructions qu'à moi, chevalier. Ensuite, il vous donnera les siennes que vous suivrez aveuglément.

—Mais nous-mêmes, demanda Valleroy, n'aurons-nous, aucun message à lui transmettre de votre part?

—Un message très bref. Vous lui ferez connaître qu'à dater du 5 avril prochain il devra se trouver tous les soirs à 8 heures dans le parc de la Folie-d'Épernon, à Gennevilliers, près Saint-Denis.

—Tous les soirs à 8 heures?

—Jusqu'à ce qu'il y ait rencontré celui qu'il attend.

—Est-ce tout?

—C'est tout pour aujourd'hui. M. de Morfontaine et le citoyen Grignan vous apprendront le reste. Maintenant, quand comptez-vous partir pour Paris? ajouta le marquis.

—Dès que nous aurons des passeports qui nous permettent de circuler librement sur le territoire de la République, répondit Valleroy.

—Vous n'avez pas de passeports! Mais alors comment avez-vous pu pénétrer dans Bruxelles?

—Grâce à un peu d'audace et à beaucoup de bonheur; grâce surtout à un subterfuge qui nous aurait perdus s'il n'avait pas réussi et auquel la prudence nous oblige à renoncer.

—J'espérais que mon oncle d'Épernon vous aurait mis en état d'arriver jusqu'à Paris, dit M. de Guilleragues d'un accent de regret. Il lui était plus facile qu'à moi de vous procurer des pièces d'identité. Voilà un contre-temps inattendu.

—Qu'allons-nous faire? soupira Bernard.

M. de Guilleragues eut soudain un geste de confiance.

—Bah! nous trouverons! s'écria-t-il. Je vais chercher, et d'ici à vingt-quatre heures j'aurai trouvé.

—Où nous reverrons-nous? interrogea Valleroy au moment de se retirer avec Bernard.

—Demain, comme aujourd'hui, devant l'église de Sainte-Gudule.

Ils se séparèrent sur ces mots. La nuit, obscurcie par un brouillard épais, avait protégé l'entrée de Bernard et de Valleroy à l'hôtel de la Providence; elle protégea leur sortie. Par les rues noyées dans la brume, ils arrivèrent sans encombre à leur auberge, en dépit des patrouilles qui, jusqu'au jour, parcouraient la ville.

Le lendemain, la voiture, avec son étalage, vint, dès le matin, occuper la même place que la veille, contre un mur, en face de l'église. Seulement, cette fois, les chalands furent plus nombreux, et durant plusieurs heures les colporteurs improvisés ne surent à qui répondre. Les marchandises qu'ils offraient étaient de qualité supérieure et d'un prix modéré. On se les arrachait.

—C'est qu'ils vont vider la boutique, disait Valleroy, en encaissant la menue monnaie mêlée d'assignats, qui lui tombait de toutes parts. Si nous restons ici deux heures de plus, nous n'aurons plus rien à vendre.

Heureusement, vers midi, la foule se dispersa. Valleroy et Bernard s'empressèrent de fermer la voiture, mais ils procédaient avec lenteur, n'ayant pas encore vu venir le marquis de Guilleragues et ne voulant pas quitter la place sans avoir échangé quelques mots avec lui. Ils l'aperçurent enfin, les mains dans les poches, la tête en arrière, et son chapeau sur la nuque, les airs d'un homme qui dédaigne la terre et vit dans l'idéal. Il marcha de leur côté. En passant devant eux, il dit rapidement et à demi-voix:

—Vous vous présenterez aujourd'hui chez le colonel Jussac, commandant du bureau de police. Il est prévenu de votre visite, et, sur votre demande, il vous délivrera des passeports.

—Sans autres explications? s'écria Valleroy.

—Sans autres explications, répéta M. de Guilleragues. Le colonel, quoique servant dans les armées de la République, n'oublie pas qu'il est gentilhomme et qu'il s'agit aujourd'hui du salut d'une reine, d'une femme… Quant à vous, une fois munis de vos passeports, vous vous mettrez en route. Le temps presse. Dumouriez est au moment d'en venir aux mains avec les Autrichiens. S'il est victorieux, il sera le maître de la France. Mais ce n'est pas au service, du roi légitime qu'il consacrera son pouvoir. Il est dévoué à la faction d'Orléans et c'est un prince d'Orléans qu'il veut mettre sur le trône. Il importe donc, pour déjouer ses intrigues, que la reine délivrée soit en état de rallier autour d'elle la noblesse de France afin de défendre la couronne de son fils.

—Nous partirons sans tarder, répondit Valleroy.

—Au revoir donc, Messieurs, continua le marquis. Soyez courageux et prudents et que Dieu vous protège!

Le même jour, vers 5 heures Bernard et Valleroy se présentaient au bureau de police, demandaient à parler au colonel Jussac et furent introduits aussitôt auprès de lui. Cet officier était gentilhomme. Mais, comme beaucoup de ses pareils que la Révolution avait trouvés dans les rangs de l'armée, il y était resté, résolu à ne pas émigrer et à servir la France, sous le régime nouveau aussi bien que sous l'ancien. Oublieux de ses origines, abdiquant titre et particule, il n'était plus aujourd'hui que le colonel Jussac, un vieux soldat, patriote avant tout, que la confiance du général Dumouriez avait commis à la garde de Bruxelles. Il touchait à la soixantaine. Mais, sous ses cheveux gris, son visage conservait la jeunesse, comme, dans sa poitrine, son coeur conservait, pour tout ce qui touchait au drapeau, l'enthousiasme des jeunes années.

Quand Bernard et Valleroy entrèrent dans le cabinet où il se tenait, ils le trouvèrent devant un bureau élevé où il écrivait debout.

—Que désirez-vous de moi? demanda-t-il en se tournant vers eux.

—Des passeports qui nous permettent de nous rendre à Paris, où nous appellent des affaires pressantes, répondit Valleroy.

—Vous vous nommez Valleroy et ce jeune enfant est votre neveu?

—Vous nous connaissez, colonel? s'écria Bernard.

—Wilhem Mauser m'a parlé de vous.

Il alla vers la porte pour s'assurer qu'elle était fermée, puis, revenant du côté des visiteurs, il reprit:

—Je sais quelles affaires vous appellent à Paris et je veux vous faciliter les moyens d'y arriver. Quoique serviteur passionné de mon pays, quoique désavouant les irréparables fautes de la noblesse, je sais me souvenir à propos que je suis gentilhomme. Je m'honore de m'associer aux efforts d'un enfant qui veut délivrer ses parents. Vous aurez vos passeports.

—Merci, mon colonel, murmura Bernard très ému.

—J'ai songé même à vous assurer, indépendamment de ces passeports, une protection plus efficace, propre à vous éviter les tracasseries des municipalités auxquelles vous aurez affaire en route. Demain, partiront de Bruxelles, sous la garde d'un détachement de troupes, des papiers saisis dans les bagages des prisonniers autrichiens et que j'ai ordre d'expédier au gouvernement. S'il vous convient de vous joindre à ce convoi, je vous recommanderai au sergent commandant l'escorte, et de cette manière vous arriverez sans encombre à votre destination.

—On pourrait même charger les papiers dans ma voiture, remarqua
Valleroy.

—Vous avez une voiture?

—Pour le transport de mes marchandises, oui, mon colonel, répondit Valleroy. Mais comme nous les avons vendues ici, en deux jours, le fourgon est vide ou c'est tout comme.

—Mais voilà qui se trouve à merveille et qui vaut mieux que des passeports. Vous serez roulier pour le compte de l'État, et à ce titre respecté partout où vous passerez. Est-ce convenu?

—C'est convenu, mon colonel. Mais comment vous exprimerons-nous notre reconnaissance?

—En me rendant à votre tour un service.

—Nous pourrions vous rendre un service, mon colonel?

—Pour arriver à Paris, vous traverserez Compiègne, continua le colonel. En avant de cette ville, sur les bords de l'Oise, se trouve un château qui m'appartient et où réside ma soeur, la chanoinesse de Jussac. Le service que j'attends de vous consiste à vous arrêter en cet endroit, à dire à ma soeur que vous m'avez vu bien portant et à lui remettre une lettre dont je vous chargerai pour elle.

—Madame votre soeur a pu demeurer dans un château, aux portes de Paris, sans être inquiétée! s'écria Bernard.

—Son histoire est celle de Mgr le duc de Penthièvre, qui a continué à résider à Sceaux. Comme lui, elle est protégée par la gratitude des habitants, par le souvenir de ses bienfaits.

—Un souvenir analogue n'a pu défendre mon père contre la haine des jacobins.

—Ils redoutaient son énergie… tandis qu'ils n'ont rien à craindre d'un vieillard, d'une femme.

—Vous pouvez être assuré que nous ferons vos commissions, mon colonel, dit alors Valleroy; mais, même après les avoir faites, nous resterons vos obligés.

—On va dresser vos passeports, reprit le colonel, et rédiger le contrat par lequel vous vous engagez à transporter, moyennant un prix convenu et que je fixe à cent livres payées d'avance, les papiers que je dois faire parvenir à Paris.

Il alla ouvrir la porte et appela un de ses officiers, auquel il donna ses ordres. Puis, avisant un sergent de grenadiers qui se tenait debout, au port d'armes, dans la place où travaillaient les secrétaires:

—Viens ici, Rigobert, lui dit-il.

Le sergent s'avança silencieux. C'était un vieux soldat, maigre et de haute taille, au visage rude, tanné, ridé, avec de petits yeux où pétillait la malice, et dont les allures automatiques et déférentes révélaient une longue habitude de la discipline et de la vie des camps.

—Je vais te charger d'une mission de confiance, mon vieux Rigobert, continua le colonel. Il s'agit de convoyer jusqu'à Paris des papiers d'État dont je te confie la garde et dont tu me réponds sur ta tête. Les caisses qui les contiennent seront chargées sur la voiture du citoyen Valleroy que voici, un bon patriote avec qui j'ai fait marché pour ce transport. L'escorte que tu commanderas se composera de cinq hommes. Tu vas les choisir toi-même parmi les bons. Vous partirez demain matin au petit jour.

—Bien, mon colonel, répondit Rigobert.

—À propos, ajouta le colonel Jussac, je te recommande le citoyen Valleroy et son neveu. Ce sont de braves gens en qui on peut avoir confiance.

Rigobert enveloppa Bernard et Valleroy d'un regard de sympathie qui signifiait que la protection de son chef les rendait sacrés à ses yeux. Puis, après avoir échangé quelques mots avec Valleroy pour s'entendre avec lui sur l'heure du départ et le chargement des papiers, il sortit. Pendant ce temps, les passeports avaient été préparés, ainsi que le contrat. Sur ce contrat, Valleroy apposa sa signature, en même temps que lui était comptée la somme stipulée pour prix de ses services. Il enferma dans sa bourse les quatre louis, en soufflant à l'oreille de Bernard:

—La protection des autorités et, par-dessus le marché, cent livres en or, décidément, M. de Guilleragues a bien travaillé.

Ils allaient se retirer; mais, à ce moment, entra dans la pièce un hussard aux vêtements en désordre et couvert de boue.

—Le colonel Jussac, demanda-t-il.

—C'est moi, répondit l'officier en s'avançant.

—J'arrive du quartier général, reprit le hussard, et j'ai ce papier à remettre à mon colonel.

C'était un pli fermé par un cachet de cire rouge. Le colonel le prit, l'ouvrit et y jeta les yeux sans se départir de son impassibilité.

—À quelle heure êtes-vous parti? interrogea-t-il, sa lecture achevée.

—À 9 heures, mon colonel, au moment où s'ouvrait le feu. Mon cheval a bien marché.

Le colonel se tourna alors vers ses officiers, dont l'arrivée du cavalier avait excité la curiosité, et d'un accent où se devinaient l'émotion et l'enthousiasme:

—Le général Dumouriez est aux prises avec les Autrichiens, non loin de Louvain, dit-il. Nous déplorons tous de n'être pas associés aux glorieux périls que courent nos compagnons d'armes et nous formons des voeux ardents pour leur triomphe. Vive la République!

—Vive la République! répondirent d'un élan unanime tous les soldats.

Et Bernard demeura stupéfait en constatant que lui aussi avait poussé ce cri. Et comme ses yeux surpris interrogeaient Valleroy, celui-ci dit gravement:

—Devant l'ennemi, la République, c'est la France.

On ne dormit guère à Bruxelles durant la nuit qui suivit. Vers le soir, s'était répandu le bruit qu'à vingt lieues de la ville, entre Louvain et Tirlemont, se livrait depuis le matin une grande bataille. Cette bataille, on l'avait prévue. Mais, maintenant qu'on la savait engagée, on en discutait fiévreusement les conséquences. Gagnée par le général Dumouriez, elle lui ouvrirait la Hollande que son ambition brûlait de conquérir; perdue par lui, elle l'obligerait à évacuer Bruxelles, à se replier sur les frontières françaises, en abandonnant les conquêtes déjà faites en Belgique. Ces deux perspectives étaient également espérées et redoutées. Ceux qui, lassés de l'ancienne domination autrichienne, avaient accueilli avec enthousiasme les Français, craignaient de tomber de nouveau aux mains d'un maître qui leur ferait expier les sympathies manifestées par eux aux soldats de la Révolution. Ceux qui, par haine du régime nouveau de la France ou par des motifs d'intérêt, appelaient le retour des Autrichiens, se demandaient avec angoisse si leurs voeux, contenus depuis quatre mois, allaient se réaliser ou s'il fallait renoncer pour toujours à leur réalisation. Puis, il y avait les indifférents, ceux que le joug autrichien laissait résignés au même degré que le joug français, et enfin les patriotes, ceux qui ne voulaient d'aucun maître étranger et qui rêvaient de reconstituer l'autonomie des Pays-Bas, longtemps asservis par l'Autriche.

Toutes ces opinions s'exprimaient avec la même exaltation dans les groupes qui, durant cette nuit, circulaient dans les rues de Bruxelles; chacun, à cette heure, y voyait l'avenir au gré de ses espérances. Tandis qu'à tout hasard les Français arrivés dans la ville à la suite de Dumouriez préparaient leur fuite, en prévision de sa défaite, les sujets belges colportaient de tous côtés leurs craintes et leurs désirs.

Les rares nouvelles qui parvinrent à Bruxelles, durant cette longue nuit, ne modifièrent pas l'état des esprits. Elles montraient les deux armées aux prises dans une action formidable, un des lieutenants de Dumouriez, le général Valence, disputant à l'archiduc Charles le village de Racourt; un autre, le général Neuilly, s'emparant de Nerwinde, et délogé ensuite par le général Clairfayt, puis le généralissime autrichien, prince de Cobourg, établissant son artillerie sur les hauteurs de Wommersse, et l'impétueux Dumouriez montant à l'assaut de ces positions formidables sous une pluie de feu. Mais ces épisodes isolés, successivement connus, ne présageaient rien quant à l'issue finale. Ce fut seulement au lever du jour que commencèrent à arriver quelques fuyards français. Ils avaient marché toute la nuit pour faire connaître la défaite de Dumouriez.

Par toute la ville se produisit alors un effroyable affolement. Dès 6 heures du matin, tandis que la population se demandait ce qu'allaient faire les Français, la plupart de ceux-ci commençaient à partir, et les autorités militaires, attendant d'un moment à l'autre l'ordre d'évacuer Bruxelles, se préparaient à l'exécuter. Six mois avant, les habitants de la ville avaient vu s'enfuir les Autrichiens et avec eux les émigrés. Maintenant, ils voyaient s'enfuir les soldats de la République.

À la même heure, Bernard et Valleroy étaient déjà loin de Bruxelles. Assis dans le cabriolet de leur voiture, ils allaient vers Mons, au petit trot de leur cheval, un tout petit trot, tranquille et doux, qui permettait aux cinq grenadiers de l'escorte que commandait le sergent Rigobert de suivre au pas accéléré.

CHAPITRE X

SUR LA ROUTE DE PARIS

—Vois-tu, petit, comme j'ai déjà fait la route de Paris à Bruxelles, je connais dans tous ses détours la route de Bruxelles à Paris. Au train dont nous allons, nous en avons pour huit jours. Ce soir, nous coucherons à Mons. Il y a dans cette ville, à l'entrée du faubourg, une bonne auberge, où nous descendrons. Le vin y est mauvais, mais la bière y est bonne, et dans ces pays du Nord, même quand on est du Midi, il vaut mieux boire de la bonne bière que du mauvais vin. Demain, nous coucherons à Valenciennes. Là, je connais un fameux cabaret où ils ont une eau-de-vie…

Le sergent Rigobert n'acheva pas sa phrase. Mais un fort coup de langue exprima clairement toute la douceur du souvenir que lui avait laissé l'eau-de-vie du cabaret de Valenciennes.

C'est à Bernard qu'il était en train de faire ces confidences, tandis qu'ils marchaient d'un bon pas sur la route durcie par la bise aigrelette qui soufflait de la plaine. Bernard et Rigobert étaient devenus bien vite une paire d'amis. Après un long trajet silencieux, dont quelques voitures, emportant des fugitifs de Bruxelles à Mons, interrompaient seules l'uniformité, on avait fait halte, vers 11 heures, sous un hangar abandonné, au bord de la route, pour manger un morceau et laisser le cheval se reposer.

Là, devant un bon feu, allumé par les grenadiers de l'escorte, à l'aide de quelques débris de poutres, tandis qu'installés comme au bivouac ils tiraient de leur sac un pain de munition et un morceau de boeuf bouilli, Valleroy avait pris dans la voiture des provisions un peu plus substantielles, une volaille froide, un pâté de gibier, quelques bouteilles de vin de Moselle, en déclarant que désormais et jusqu'à Paris grenadiers et rouliers partageraient le même ordinaire et qu'il entendait être leur pourvoyeur. Cette déclaration avait eu pour effet de jeter entre les voyageurs les jalons d'une amitié solide que le vin de Moselle ne fit que cimenter et qui revêtit les formes les plus joyeuses, quand Bernard ajouta que le cabriolet du fourgon pouvant contenir trois voyageurs, tout le monde y aurait place tour à tour. De cette manière, comme le fit observer le sergent Rigobert, on arriverait à Paris sans fatigue, et pour peu que le printemps qui commençait se montrât clément, ce voyage qui s'était annoncé à l'égal d'une corvée deviendrait une partie de plaisir.

C'est ainsi que, lorsqu'on se remit en route, Bernard et Rigobert étaient compère et compagnon, comme si jadis, ils eussent été conscrits ensemble. Et vite, Bernard de faire parler Rigobert, ayant deviné que le sergent devait être un puits d'histoires intéressantes. Songez donc, un ancien garde-française de Louis XV, un soldat de Bergen et de Clostercamp, de Rosbach et de Minden, de Valmy et de Jemmapes, qui avait connu les maréchaux de Broglie et de Castries, sans compter la campagne d'Amérique, faite avec le général de Lafayette! En avait-il vu, celui-là, des victoires et des défaites, des triomphes et des revers, des jours de joie et des jours de deuil! Donc, tout en marchant et après que Rigobert eut énuméré les étapes auxquelles on s'arrêterait de Bruxelles à Paris et les bonnes auberges où l'on trouverait un gîte, Bernard le mit sur le chapitre de ses campagnes.

Sur ce chapitre, le sergent était aussi intarissable qu'était infatigable l'attention de Bernard. Les souvenirs imaginés et peut-être très embellis de ses faits d'armes charmaient à ce point l'enfant et trompaient si bien les longueurs de la route qu'on approchait déjà de Mons qu'il s'en croyait encore séparé par une longue distance.

—N'est-ce pas étonnant, sergent, que le général Dumouriez ait été battu hier par les Autrichiens? demanda-t-il tout à coup, convaincu par le récit des prouesses guerrières de Rigobert que tous les Français étaient invincibles.

—Tellement étonnant, petit, que je ne sais s'il faut croire à cette défaite. Quand nous sommes partis de Bruxelles, on ne pouvait encore rien savoir, et ce qu'on racontait, personne ne l'avait vu.

—Oh! puissiez-vous dire vrai!

—Battu, Dumouriez! Et par Cobourg encore! Allons donc… Il faudrait donc qu'il l'eût voulu… Je sais bien qu'on l'accuse de trahir…

—Un traître, lui! Un général français…

—Il y en a dans tous les pays, des traîtres, dit Rigobert d'un accent de fureur, et, à ce jour, la République compte tant d'ennemis… tous les nobles d'abord…

Bernard, à ces mots, redressa la tête comme un jeune coq:

—Vous vous trompez, sergent, pas tous les nobles… Vous oubliez que l'armée en est peuplée; Chartres, Valence, La Fayette, Biron, Custine, Montesquiou, Beurnonville et tant d'autres… Et votre colonel, un noble aussi, celui-là…

Le sergent Rigobert, écrasé par cette sortie véhémente, regarda Bernard avec stupéfaction. Puis, d'un ton contrit, il murmura:

—J'ai tort, car celui qui dirait que mon colonel Jussac est un traître, je lui passerais ma baïonnette à travers le corps.

Après cet aveu, il reprit sa mine joviale et ajouta:

—C'est égal, petit, pour un colporteur, tu en sais long. Où diantre as-tu appris tout cela?

Et comme Bernard à son tour demeurait interdit, en se confessant son imprudence, le sergent reprit:

—Quant à Dumouriez, quoi qu'on en dise, il n'a pas été vaincu, j'en suis bien sûr, et pour croire qu'il l'a été, je voudrais voir des fuyards de son armée.

—En voilà, dit brusquement une voix derrière lui.

S'étant rapproché sur la fin de la phrase, Valleroy l'avait entendue et y répondait en désignant un peloton de soldats qui débouchait d'un chemin de traverse sur la grande route.

—Ça, des fuyards! fit dédaigneusement Rigobert.

—Parbleu! Vous n'avez qu'à voir leurs mines déconfites, leurs habits en haillons, leurs bottes éculées par la marche et leurs mains sans armes. Et ces longues dents, et ces faces hâves ou congestionnées… Ils crèvent de faim, les malheureux!…

Rigobert, immobile, ne cherchant plus à taire son étonnement et son indignation, embrassait d'un regard furibond la procession sinistre qui défilait devant lui.

—Halte-là, vous autres! cria-t-il tout à coup.

Et comme les fuyards feignaient de ne pas l'entendre, il continua:

—C'est moi qui vous parle, moi Rigobert, sergent au 2e grenadiers.
Avancez à l'ordre.

Cette fois, son énergie en imposa à la bande. Ceux qui marchaient en tête s'arrêtèrent intimidés. Les autres suivirent leur exemple, et l'un d'eux s'avança, tête basse, vers Rigobert.

—D'où venez-vous? demanda ce dernier.

—Nous venons de Nerwinde, où nous nous sommes battus hier depuis le matin jusqu'au soir.

—C'est parce que vous vous êtes battus que vous n'avez plus de fusils?

—C'est parce que nous n'avions plus de poudre et que nos fusils nous gênaient.

—Ils vous gênaient pour courir, mauvais drôles! N'avez-vous pas de honte de fuir comme des lièvres devant les Autrichiens?

—Ils nous ont tué quatre mille hommes et fait six mille prisonniers.

—C'est donc vrai que Dumouriez est vaincu?

—Oui, vaincu, mais après une résistance héroïque… Il était nuit quand il a ordonné la retraite…

—Et c'est alors que vous l'avez abandonné, tas de lâches… Faites donc la guerre avec des clampins pareils… Vous êtes des volontaires, n'est-ce pas?

—Oui, sergent.

—Je m'en doutais. Des vieux soldats auraient déployé plus de courage.
Et maintenant, où allez-vous?

—Nous rentrons en France.

—Vous avez tort et vous feriez mieux de retourner là d'où vous venez! Ce que je vous en dis, c'est dans votre intérêt. Si vous passez la frontière, vous serez fusillés… La loi punit de mort la désertion devant l'ennemi.

Les fuyards hésitaient. Mais celui qui avait déjà parlé reprit:

—Alors, il faudra fusiller plusieurs milliers d'hommes…

Un geste d'indifférence compléta sa pensée. Il jeta les yeux sur ses compagnons, et derrière eux, sur la route qu'ils venaient de parcourir et par où s'avançaient en groupes d'autres fuyards dont les silhouettes lointaines allongeaient leur ombre dans la poussière.

—Jamais on ne pourra fusiller tant de monde! observa-t-il.

Il se remit en marche, suivi de ses camarades, et tous passèrent devant
Rigobert qui les injuriait au passage, irrité de ne pouvoir les arrêter.

—C'est parce que vous êtes des couards que Dumouriez est en déroute, balbutiait-il, tremblant de colère.

Il fit un signe, et le convoi qu'il escortait reprit son chemin. L'heure avançait et il fallait se hâter pour arriver à Mons avant la nuit.

Neuf heures sonnaient quand on entra dans cette ville. Pour y entrer et se rendre à l'auberge que Rigobert avait indiquée, Bernard, Valleroy et les grenadiers durent se résigner à être confondus parmi les fuyards, à marcher pêle-mêle avec eux. À ce contact, Rigobert s'exaspérait, et ce ne fut que devant l'hôtellerie hospitalière où l'on buvait de la bonne bière à défaut de bon vin que tomba son irritation. Cette hôtellerie était confortable et vaste. On mit le cheval à l'écurie, le fourgon sous une remise, avec un factionnaire à la porte, et les voyageurs pénétrèrent dans la salle commune.

Ils furent assez longtemps sans parvenir à se caser, tant les fuyards s'y trouvaient en nombre et y tenaient de place. Puis l'hôtelier, dûment sermonné par Valleroy, excité surtout par le menu du fin repas qui lui fut commandé, vint à leur aide et fit dresser dans un coin une table pour eux. Après une longue attente, ils purent enfin, comme disait Rigobert, se mettre une croûte sous la dent, ce qu'ils firent avec conscience, sans négliger d'envoyer sa part à celui des grenadiers qui veillait à la garde du fourgon.

Bernard fut le premier rassasié. Alors, ayant cédé à sa faim, il céda à sa curiosité. Si nouveau pour lui était ce spectacle, bien qu'il commençât à s'accoutumer aux foules! Pour la troisième fois il les surprenait dans le désarroi de la défaite et de la terreur. Il les avait vues cinq mois avant à Coblentz, quand les habitants de cette ville, se croyant menacés par Custine, fuyaient de toutes parts. Il les avait vues, la veille à Bruxelles, effarées à l'approche des Autrichiens. Mais jamais elles ne s'étaient offertes à ses yeux aussi hideuses que ce soir-là, dans cette salle d'auberge où montaient au plafond, avec le bruit des voix rauques et haletantes, la vapeur des haleines et l'odeur des victuailles.

Le visage et les mains noircis par la poudre, les vêtements maculés par la boue des routes, gardant encore dans le regard l'épouvante de la mort entrevue sans les ivresses de la victoire, ces soldats dépenaillés avaient l'air de bandits, mais de bandits exténués de besoin, rompus de fatigue, et si faibles, si démoralisés, si dépourvus d'énergie, qu'il aurait suffi pour les faire tous prisonniers d'une poignée d'hommes entrant à l'improviste.

Tandis que Bernard, recouvrant son sang-froid, accoutumait son coeur et ses yeux à ces images brutales, son attention tout à coup fut attirée par une image plus douce qui, dès ce moment, le prit tout entier. Il la contempla, silencieux, pendant quelques instants. Puis, touchant le bras de Valleroy:

—Regarde donc, lui dit-il.

Comme lui, Valleroy observa. Assis seuls à une table et adossés au mur, deux soldats avaient couché entre eux sur leur banc un enfant roulé dans une vieille couverture. Comme il dormait, et comme pour protéger son sommeil ils avaient couvert son visage d'un mouchoir, on ne voyait de lui que sa tête voilée, posée sur les genoux de l'un d'eux dans un flot de cheveux noirs, et ses pieds mignons, posés sur les genoux de l'autre. De temps en temps, celui qui soutenait la tête se penchait, écartait le mouchoir avec des gestes de femme et regardait l'enfant dormir, tandis que celui qui soutenait les pieds tirait la couverture pour les mieux envelopper. Rien ne se pouvait de plus émouvant que la sollicitude de ces deux hommes à mine de forban, pour l'être faible, délicat et fragile, endormi sous leur protection.

Cédant à un entraînement dont il n'était pas maître, Bernard se leva, quitta sa place, et, se glissant à travers les tables, se rapprocha de celle où mangeaient les deux soldats. Ils le virent venir, et, comme s'ils eussent deviné, à son oeil si doux, éclairant son teint si pâle, ce qui l'attirait, ils le saluèrent d'un sourire.

—Tu veux voir la petite, mon garçon, dit l'un d'eux; alors, approche.

—Justement la voilà qui s'éveille, dit l'autre.

Elle s'éveillait en effet. Se soulevant, toute surprise de son réveil dans cette salle bruyante et chaude, elle montra sa figure à Bernard, avant même de l'avoir vu. Il chancela sous le coup dune émotion trop violente, à laquelle il n'était pas préparé. Tout ce qui l'environnait disparut, pour ne laisser dans sa mémoire d'autre souvenir que celui qui maintenant le dominait. Il s'élança, sans savoir ce qu'il faisait, franchit la table d'un bond, se trouva sur le banc, entre les deux soldats, l'enfant dans ses bras, tandis qu'il criait à pleins poumons:

—Valleroy, c'est Nina!

Ce cri strident couvrit tous les autres bruits. Brusquement ils cessèrent, et, dans ce silence, une voix grêle et rieuse s'éleva:

—C'est mon ami Bernard; c'est M. le chevalier.

Puis, soudain, elle s'attendrit, s'abîma dans un sanglot en appelant d'un accent de détresse:

—Tante Isabelle! Tante Isabelle!

Un enfant qui pleure, ce n'est rien. Les conversations reprirent de plus belle; la rumeur bruyante recommença et l'incident fut vite oublié. Mais, au cri de Bernard, Valleroy était accouru. Il avait enlevé Nina, en faisant un signe aux soldats qui la gardaient, et maintenant, ayant regagné sa place auprès de Rigobert, il les interrogeait.

—Comment Nina est-elle entre vos mains? leur demanda-t-il.

—Vous savez qui elle est? fit l'un d'eux, défiant.

—Oui, je le sais. C'est une orpheline. Elle vivait avec une jeune femme qui l'avait recueillie et qu'elle appelait tante Isabelle.

—Tante Isabelle doit être morte à l'heure qu'il est, répondit le soldat.

—Morte! crièrent en même temps Bernard et Valleroy, consternés.

Le soldat reprit:

—C'était hier soir. Nous défendions la chaussée de Tirlemont, canonnée par les batteries autrichiennes étagées sur les hauteurs de Racourt. Écrasés et enveloppés, nous avons dû céder la place. Nous nous sommes enfuis, allant devant nous, serrés de près par la cavalerie de Clairfayt qui galopait sur nos talons. Tout à coup, du fond d'un fossé que nous venions de franchir, se sont élevés des gémissements et des cris de détresse, nous nous sommes arrêtés. Au fond du fossé, gisait une femme blessée. À côté d'elle, une enfant pleurait; c'était la petite; et la femme, en nous la montrant, nous a suppliés de la recueillir, de l'emporter. «Ne l'abandonnez pas, nous a-t-elle dit. Elle se nomme Nina d'Aubeterre. À Coblentz, il y a un brave homme, un peintre connu, Wenceslas Reybach. Tâchez de le retrouver, et, à défaut de lui, le sieur Valleroy, du village de Saint-Baslemont, dans les Vosges. Dites-leur que tante Isabelle leur confie la petite. Ils ne refuseront pas de s'en charger.» Après nous avoir fait cette recommandation, la pauvre femme s'est évanouie.

—Et vous l'avez abandonnée! fit Valleroy frémissant.

—Nous ne pouvions songer à la secourir, ni à l'emporter. Les
Autrichiens s'avançaient. Nous avons pris l'enfant, et nous voilà.

Du revers de sa main, Valleroy essuya ses yeux, qu'aveuglaient les larmes. Puis il dit:

—Vous pouvez me laisser Nina. C'est moi qui suis Valleroy.

Les soldats se consultèrent. Quoique Valleroy leur fût inconnu, ils ne songeaient pas à mettre en doute sa parole, à laquelle la présence du sergent Rigobert donnait à leurs yeux une autorité indéniable et que confirmait la joie qu'avait manifestée Nina en retrouvant ses amis. Mais on eût dit qu'il leur en coûtait de se séparer d'elle, comme si, durant les quelques heures où elle avait reçu leurs soins, ils eussent appris à la chérir.

—Puisque vous la connaissez, dit enfin l'un d'eux, gardez-la.

—En vous la laissant, continua l'autre, nous ne faisons qu'obéir.

Très émus, ils se penchèrent sur Nina et, après l'avoir embrassée tour à tour, ils s'éloignèrent.

—Nous ne nous séparerons plus, ma chérie, s'écria alors Bernard; désormais, tu resteras avec nous. Seulement, il ne faut plus m'appeler M. le chevalier. Je suis ton ami Bernard.

Le sergent Rigobert avait entendu, et, s'adressant à Valleroy:

—Cela vaudra mieux, fit-il. J'avais bien compris que ce petit-là n'est pas plus colporteur que je ne suis gentilhomme. Et cela ne m'empêche pas de déclarer que c'est un aimable enfant et d'être tout prêt à me faire trouer la peau pour lui. Mais, maintenant que nous allons entrer en France, il ne serait pas bon que d'autres découvrissent ce que j'ai découvert.

—Vous êtes un brave homme, sergent, répondit Valleroy, en secouant la main de Rigobert. C'est égal, ajouta-t-il en souriant tristement, me voilà, quoique célibataire, avec deux enfants sur les bras!

Ensuite, il interrogea Nina. Il voulait savoir ce qu'elle et tante Isabelle étaient devenues depuis le jour déjà lointain de la séparation et connaître surtout les circonstances dans lesquelles celle-ci avait été blessée. Mais tous les souvenirs de l'enfant n'avaient pas une égale précision. Elle se souvenait d'être partie de Coblentz, une nuit, avec tante Isabelle et Wenceslas Reybach, d'un long séjour à Liège, d'où le peintre, après les y avoir installées, était retourné dans son pays. À Liège, il y avait un théâtre et des comédiens français. Avec eux et pendant plusieurs semaines, tante Isabelle avait donné des représentations. Puis des événements inattendus étaient venus interrompre ces jours de trêve.

La mémoire et le coeur de Nina gardaient une empreinte confuse de ces événements sans en conserver les détails, car ils s'étaient précipités en quelques heures et elle ne les avait entrevus que comme dans un furieux grondement d'orage. C'était une armée autrichienne entrant dans Liège, une fuite haletante de femmes et d'enfants, un bruit ininterrompu de fusillade, dominé par celui du canon, des cris, des lamentations, des cavaliers à mine farouche, des blessés, des morts, une épaisse fumée criblée d'étincelles, enveloppant les hommes et les choses, toutes les horreurs d'une tempête dans la nuit, et tante Isabelle tombant tout à coup au bord d'une route en poussant un douloureux gémissement. Nina ne savait rien de plus.

Bernard et Valleroy durent se contenter de ce qu'elle racontait. Bernard s'y résigna. La jeunesse lui rendait facile la résignation, et le bonheur d'avoir retrouvé sa petite amie suffisait à cette heure à le consoler. Mais il n'en fut pas de même pour Valleroy. Il n'osait espérer que tante Isabelle eût survécu à sa blessure et ne pouvait se résoudre à croire qu'il ne la verrait plus. Cette horrible incertitude pesa sur son coeur durant toute la nuit, et longtemps encore il devait en souffrir. C'était comme un trou creusé soudain dans sa vie et qui jamais ne devait être fermé.

Le lendemain, dès le matin, on se remit en route, après que Valleroy eut couru par la ville, afin d'acheter pour Nina des vêtements plus chauds que ceux qu'elle portait et plus en harmonie avec sa condition nouvelle. De même que Bernard passait pour son neveu, elle devait passer pour sa nièce, et ce fut toute joyeuse qu'elle dit en l'embrassant:

—Tu seras mon oncle et Bernard sera mon frère.

Désormais, le voyage allait se poursuivre sans incidents. On marchait tout le jour, en faisant deux haltes, le temps de déjeuner et de laisser le cheval manger une mesure d'avoine ou une botte de foin. Pendant la marche, Nina, bien enveloppée, restait dans le cabriolet de la voiture, où Bernard, Valleroy et les grenadiers prenaient tour à tour place à côté d'elle. Au fur et à mesure qu'on s'éloignait des contrées du Nord, le ciel devenait plus bleu et l'air plus tiède, et la douceur de la température ouvrait à la gaieté l'âme des soldats comme celle des enfants. Quand c'était au tour de Bernard de monter auprès de Nina, il se faisait plus jeune que son âge, comme pour se mieux mettre à sa portée. Il avait toujours pour elle des pousses d'herbes ou des fleurettes à peine écloses, cueillies au bord du chemin, et aussi de belles histoires qui la faisaient se pâmer d'aise. Lorsqu'il la quittait pour céder sa place à l'un de ses compagnons, il redevenait sérieux, et quand, d'aventure, il marchait à côté du sergent Rigobert, il prenait des airs d'homme grave, interrogeant le vieux soldat, le provoquant à raconter ses souvenirs, les batailles auxquelles il avait assisté, ses veillées au bivouac, les légendes de son régiment, les faits et gestes des héros illustres qu'il avait connus.

Le soir, on s'arrêtait dans une auberge de grande ville, ou dans une grange de village, ou dans quelque ferme. Partout le convoi et son escorte recevaient bon accueil. La défiance des habitants, ordinairement excitée, en ces temps de trouble, par des visages nouveaux, tombait vite au spectacle de ces grenadiers dont le chef parlait haut et dur, comme un soldat qui ne craint ni le diable ni les hommes. On regardait avec respect le fourgon qu'ils escortaient, et quand le sergent racontait que la voiture transportait à Paris des papiers saisis sur les ennemis de la République et des preuves formelles de leur trahison destinées à en assurer le châtiment, ces propos, qui donnaient à Bernard et à Valleroy l'envie d'éventrer les caisses et d'en brûler le contenu, faisaient passer un frisson chez les auditeurs.

Valleroy et les deux enfants bénéficiaient de ce respect et de cette terreur. Grâce à leur escorte, ils passaient partout librement, sans que les sans-culottes des pays où on s'arrêtait manifestassent l'envie de les interroger, et quand Rigobert avait fait viser aux bureaux des municipalités le sauf-conduit délivré au convoi par les autorités militaires de Bruxelles, c'était à qui se prodiguerait pour lui et ses compagnons.

En plusieurs circonstances, ils purent mesurer l'étendue du service que leur avait rendu le colonel Jussac, en les plaçant sous la protection des armes françaises. Plus on approchait de Paris, plus les municipalités se montraient soupçonneuses, plus elles exerçaient une surveillance inquisitoriale sur les voyageurs. À la plupart des relais, on rencontrait nombre de ceux-ci que cette surveillance empêchait de continuer leur route, qu'on retenait durant plusieurs jours, sous prétexte de s'assurer de la sincérité de leurs déclarations, de la régularité de leurs papiers. Puis, c'étaient des prisonniers conduits par des gardes nationaux ou des gendarmes, pauvres diables, nobles et roturiers, hommes et femmes, jeunes ou vieux, arrêtés dans leur ville natale ou dans leur château, sur une dénonciation sans preuve, ou même sur un simple soupçon, et envoyés au chef-lieu de leur district ou à Paris, pour y répondre à quelque accusation de modérantisme ou de communication avec les émigrés.

Ces spectacles entrevus au passage, ces angoisses devinées dans l'effroi des yeux assombris ou mouillés de pleurs, ces traitements barbares infligés à des innocents sur qui déjà pesait la mort, serraient le coeur de Bernard, indignaient Valleroy, arrachaient un murmure à Rigobert. Mais il fallait passer, passer vite sans s'attendrir, car toute marque de pitié eût été recueillie par les affidés des jacobins et imputée à crime à ceux qui l'auraient manifestée.

En même temps, on recueillait d'affreux récits sur l'état de la capitale. Par les voyageurs qui en revenaient et qui osaient parler, on apprenait qu'à Paris les prisons étaient pleines, et que depuis la mort du roi on s'attendait chaque matin à voir fonctionner la guillotine. La vie sociale y était transformée, le commerce n'allait plus, on crevait de faim; la moitié de la population avait peur de l'autre moitié. La Convention tremblait devant la Commune, la Commune devant les clubs, les clubs devant l'horrible plèbe des sans-culottes et des tricoteuses.

À ces récits, Bernard se demandait ce qu'au milieu de tant de périls étaient devenus ses parents, et son impatience de les revoir devenait plus aiguë et plus douloureuse. Maintenant, le voyage, peu à peu, perdait tout charme pour lui; la route lui paraissait démesurément longue, et ce Paris où tout était sujet d'effroi l'attirait avec une puissance fascinatrice.

Il y avait déjà sept jours qu'on était en route, quand le soir, comme on s'arrêtait pour la nuit, le sergent Rigobert dit à Bernard:

—Demain, nous serons à notre avant-dernière étape, mon petit. Nous coucherons à Compiègne, et le surlendemain nous serons au bout de notre course.

—Alors c'est demain que la soeur du colonel Jussac aura des nouvelles de son frère, répondit Valleroy.

Ce soir-là, Bernard fut long à s'endormir. La fièvre de l'attente le tint longtemps éveillé, et quand le sommeil vint enfin fermer ses yeux, ce fut pour le transporter au pays du rêve, pays aux horizons capricieux, tour à tour riants et sombres, selon que le coeur de l'homme est joyeux ou triste à l'heure où les portes s'en sont ouvertes devant lui. Le voyage de Bernard à travers ce pays fut cette nuit-là douloureux et accidenté.

Le lendemain, vers 4 heures, au moment où le soleil pâle des premières journées du printemps commençaient à décliner, une petite barque, élégante de forme et peinte en vert, que conduisaient deux rameurs en livrée, s'arrêta au pied d'une terrasse dont les eaux de l'Oise baignaient les dernières marches. Un des rameurs se leva, et laissant à son camarade le soin de maintenir l'embarcation fixée au rivage, il tendit la main à une femme assise à l'extrémité, sous une tente en toile grise et l'aida à débarquer. Elle mit pied à terre aussi lestement que le lui permettait son embonpoint de quadragénaire, accusé par le fichu croisé sur le corsage de sa robe en soie grise.

Un jeune domestique à mine de page, imberbe et futée, vêtu d'une livrée pareille à celle des rameurs, l'attendait sur le bord et lui offrit une haute canne. Appuyée d'une main sur cette canne, de l'autre sur l'épaule du domestique, elle demeura debout et immobile, regardant les rameurs qui attachaient l'embarcation à un anneau rivé dans la pierre du quai.

—La promenade était délicieuse, leur dit-elle quand ils eurent fini.
Nous la recommencerons demain, si le temps le permet. Merci, mes amis.

Ils la saluèrent, tandis que, soutenue par son page, elle montait d'un pas solennel et lourd les marches de l'escalier en haut duquel commençait un parc suspendu en cet endroit au-dessus de l'Oise. Là, de nouveau, elle s'arrêta pour respirer. Sa figure, aux lignes restées pures, malgré l'envahissement des chairs, s'éclairait, sous les larges ailes de son chapeau, d'un regard énergique, dont les bandeaux des cheveux grisonnants, tombant le long des joues, adoucissaient l'expression dominatrice. Très vivant et très mobile, ce regard trahissait à la fois une grande intrépidité d'âme et une infinie bonté.

De l'endroit où elle avait fait halte, on découvrait un panorama riant et agreste. À quelque distance de la rive, à droite et à gauche, des coteaux accidentés découpaient sur l'horizon leurs sinuosités capricieuses, où s'étageaient des villages, des clochers d'église, des toitures de chaumières, des pignons de châteaux. À la base de ces collines, dans l'espace qui s'étendait entre elles et l'eau, des prairies déroulaient leur tapis d'herbe verte, tout étoilé de petites fleurs aux couleurs délicates et encadré de peupliers formant des avenues circulaires qui donnaient aux champs l'air d'un immense damier dans lequel, à deux kilomètres de là, Compiègne mettait l'agglomération confuse de ses maisons. Tout ce paysage à cette heure s'enveloppait de clartés mourantes, et l'air commençait à fraîchir. Alors et sans se départir de sa solennité, dont il eût été difficile de dire si elle était naturelle ou voulue, la femme se remit en marche, entre sa canne et son page, à travers les allées ombreuses et sablées du parc, dans la direction d'un château qui dessinait à travers les arbres sa façade, où la grâce luxuriante de l'art italien le disputait à la majesté mélancolique de l'architecture Louis XIII.

Sur le perron, trois laquais guettaient la venue de la châtelaine. En la voyant apparaître, ils se rangèrent devant la porte, où vint se camper un suisse qui la salua, à son entrée dans l'habitation, d'un coup de sa hallebarde sur les dalles.

Qu'en pleine Terreur et à quelques lieues de Paris, une châtelaine eût conservé ses habitudes d'avant la Révolution et l'apparat de son ancienne existence, cela paraissait à peine croyable. C'était cependant le cas de Mlle Sophie de Jussac, chanoinesse du Chapitre des dames nobles de Largentière. Alors qu'autour d'elle la haute société française, appauvrie, menacée, dépossédée de ses antiques privilèges, émigrait, cette grande dame, qu'on appelait Mlle la chanoinesse, était venue s'installer dans la demeure où elle était née et qui appartenait à son frère le colonel. Protégée par les services de ce frère, soldat dans les armées de la République, protégée aussi par le souvenir reconnaissant qu'avaient gardé les habitants de Compiègne des bienfaits de sa famille, elle vivait sous la Révolution comme elle avait vécu sous la monarchie. Non seulement elle continuait à faire montre de son opulence, mais encore elle en accentuait l'éclat, au risque d'attirer sur sa tête les soupçons, l'envie, la délation.

Il est vrai qu'en toutes circonstances elle affectait de donner au régime nouveau des témoignages de sa déférence, et, par tous ses actes, de prouver qu'elle n'en avait pas peur. Dans la cour du château, elle avait fait planter un arbre de la liberté. À l'occasion des solennités républicaines, elle ouvrait son parc aux habitants de Compiègne et des environs. Ils y trouvaient sur les pelouses des pièces de vin où ils étaient libres de boire à leur soif, et le soir ils pouvaient applaudir aux splendeurs d'un feu d'artifice tiré sur la terrasse.

—Je paye ma dette aux idées nouvelles, avait-elle coutume de dire, et j'achète ainsi le droit de conserver mes habitudes anciennes.

Chaque jour, on la rencontrait sur les routes en brillant équipage, allant visiter les pauvres gens des communes environnantes. Dans son château, elle comptait autant de domestiques qu'autrefois. Deux jardiniers entretenaient son parc. Elle continuait à affermer ses terres, et, tout en venant en aide à ses fermiers, elle exigeait qu'ils payassent avec exactitude le prix de leur fermage. Dans tous les actes de sa vie, elle apportait un si viril esprit de résolution, elle parlait d'un ton si ferme, qu'elle déconcertait, par son audace et ses attitudes d'homme habillé en femme, les pires énergumènes, déjà disposés, d'ailleurs, à respecter en elle la soeur d'un officier dont la République appréciait les services.

Si quelques amis scrupuleux ou pusillanimes, qu'effrayait cette audace, lui en signalaient les périls, elle levait les épaules et répondait:

—Je n'ai rien à redouter, puisque j'observe les lois.

Et elle les observait avec ostentation, exigeant même que ses gens l'appelassent citoyenne. Mais elle les enfreignait secrètement en donnant asile à des proscrits qui s'arrêtaient chez elle comme à la première étape de leur fuite, en cachant dans son château des prêtres non assermentés, en faisant chaque jour célébrer la messe par l'un d'eux, dans une chambre transformée en chapelle. Républicaine en apparence, royaliste en réalité, elle accomplissait ces choses simplement, en y apportant une prudence égale à sa témérité. Après la mort de Louis XVI, elle avait passé toute une semaine en prières et en larmes, sans que personne eût pu s'en apercevoir.

En rentrant dans son appartement, après sa promenade sur l'Oise, elle changea de toilette, aidée de ses femmes de chambre. Puis, les ayant renvoyées, elle prit un livre pour attendre ainsi le moment de souper. Mais une demi-heure s'était à peine écoulée, quand un de ses domestiques se présenta devant elle. Elle leva les yeux, et le regardant par-dessus ses bésicles, elle dit:

—Que me veut-on?

—Citoyenne, des soldats viennent d'entrer dans la cour.

—Ont-ils des intentions hostiles?

—Je ne le crois pas, citoyenne. Ils escortent un fourgon qui vient de Bruxelles et qu'ils conduisent à Paris. Avec eux, se trouvent un homme et deux enfants qui demandent à vous parler.

—S'ils viennent de Bruxelles, ils m'apportent des nouvelles de mon frère! s'écria-t-elle. Je vais les recevoir.

À son appel, le page sur lequel elle avait coutume de s'appuyer accourut. Avec son aide et celui de sa canne, elle descendit au rez-de-chaussée, traînant avec des allures de prêtresse sur les marches du monumental escalier les lourds falbalas de sa toilette de maison. Quand elle fut sur le perron, elle regarda.

Au milieu de la cour était une lourde voiture attelée d'un seul cheval encore suant de sa longue course. Autour de la voiture se tenaient six grenadiers qui venaient de mettre leurs fusils en faisceaux, et, près d'eux, un homme vêtu comme un marchand de campagne, tenant par la main un jeune garçon et une petite fille.

—Est-ce à la citoyenne Jussac que vous désirez parler? demanda-t-elle à haute voix, en enveloppant d'un regard hautain et défiant la troupe immobile.

—À elle-même, répondit l'homme qui tenait les enfants.

—Alors, je t'écoute, citoyen.

L'homme reprit en désignant les soldats:

—Ces braves gens te demandent l'hospitalité pour quelques heures, citoyenne. On leur a vanté ton civisme et ils espèrent trouver dans ta maison la bonne table et le bon gîte auxquels ont droit partout de vaillants serviteurs de la République, et, ici, des grenadiers appartenant au régiment de ton frère.

—À ce double titre ils sont les bienvenus, répondit la chanoinesse.
Mais toi, qui es-tu?

—Tu vas le savoir, si tu veux m'entendre en particulier.

La chanoinesse donna des ordres afin d'assurer aux grenadiers une hospitalité large et confortable. Puis, ayant fait signe à l'homme, elle rentra dans le château où, sans quitter les enfants, il la suivit.

—Maintenant, tu peux parler, citoyen, dit-elle, quand ils furent seuls dans un salon dont elle avait eu soin de fermer la porte.

Mais, au lieu de répondre, il s'inclina respectueusement et tendit une lettre à la chanoinesse de Jussac.

—Une lettre de mon frère! s'écria-t-elle en jetant les yeux sur l'adresse.

Elle la prit, les mains tremblantes, et, affaiblie soudain par la violence de son émotion, elle tomba dans un fauteuil, si troublée, qu'elle fut quelques secondes avant de trouver ses lunettes et de pouvoir briser le cachet. Elle lut enfin et eut vite fait de dévorer les quatre pages que lui écrivait le colonel Jussac. Quand ce fut fini, elle porta les feuillets à ses lèvres et les embrassa en murmurant:

—Mon frère chéri! Dieu te garde à ma tendresse!

Puis, tirant de sa poche, brusquement, un mouchoir, elle essuya ses larmes, et du même coup, sans doute, domina son émoi passager, car son visage rasséréné reprit son ordinaire physionomie, tranquille et hautaine.

—Mais tout cela ne m'apprend pas qui tu es, citoyen, fit-elle, ni ce que je peux pour toi.

—Le colonel ne le dit pas?

—Il me dit seulement que tu es un brave homme et que je peux ajouter foi à tes paroles. Fais-moi donc connaître ton nom.