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Fils d'émigré

Chapter 12: CHAPITRE XI
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About This Book

Set during 1792 amid Revolutionary turbulence, the narrative centers on a noblewoman and her adolescent son at their provincial château who face persistent fear as male relatives leave or disappear and royalist loyalties attract danger. Daily prayers and intimate moments of tenderness contrast with news of uprisings, emigration, and violence. The story follows their private anxieties, the strain of maintaining dignity and faith, and the hard decisions imposed by political collapse, while examining maternal devotion, premature maturity, the dismantling of aristocratic life, and the clash between a tranquil countryside and escalating national terror.

—On me nomme Valleroy, Madame la chanoinesse.

—Et moi, la citoyenne Jussac, répliqua-t-elle vivement, je te dispense des vieilles formules; elles n'ont plus cours.

Valleroy s'inclina comme s'il s'excusait d'obéir et répéta:

—On me nomme Valleroy, citoyenne. Je suis l'intendant du comte de Malincourt, mestre de camp des armées royales, actuellement enfermé dans la prison des Carmes, à Paris, avec Mme la comtesse. Ce jeune homme est leur fils cadet, le chevalier de Malincourt; l'aîné est en émigration.

—Et cette fillette? demanda la chanoinesse en désignant Nina.

—Nina d'Aubeterre, fille du capitaine d'Aubeterre, qui servait dans le
Royal allemand et qui fut tué lors des troubles de 1789.

—Mais pourquoi avez-vous quitté Bruxelles, et où allez-vous?

—Nous allons à Paris.

—À Paris! Avec ces chérubins! Miséricorde! s'écria la chanoinesse en agitant sa canne. À Paris! Es-tu fou, brave homme? Ne sais-tu pas qu'on s'y tue avec fureur et que…

Elle fut soudain interrompue. C'était Bernard. Il avait fait un pas vers elle et dit avec exaltation:

—N'essayez pas de nous détourner de notre chemin, Madame. Plus on nous démontrera que Paris est dangereux et plus sera impérieux le devoir qui nous y appelle.

—Le devoir! Quel devoir?

—Je veux me rapprocher de mes parents, essayer de les arracher à leur cachot.

—C'est donc là ce but secret dont me parle mon frère?

—Nous en poursuivons encore un autre, reprit Bernard. Mais, sur celui-là, nous devons garder le silence. Seulement, soyez convaincue, Madame, qu'aucun obstacle, si grand qu'il fût, ne le serait assez pour nous empêcher d'aller à Paris.

Le regard de la chanoinesse arrêté sur Bernard exprima tour à tour l'admiration, la sollicitude, la pitié, et d'une voix grave et attendrie elle répondit:

—Vous vous êtes mépris, mon enfant. Je n'entendais pas vous détourner de vos projets que j'ignorais. J'ai seulement cédé à mon coeur en vous signalant les dangers que vous allez courir. Votre entreprise est digne d'un bon fils, d'un gentilhomme. Mais vous êtes bien jeune pour les efforts qu'elle exigera.

—Voici l'ami qui doit me seconder, dit Bernard en posant sa main sur le bras de Valleroy. À deux, nous réussirons.

—Je prierai Dieu pour vous, ajouta la chanoinesse.

Elle avait attiré Nina sur ses genoux et la caressait tout en parlant.
Puis elle dit:

—Mais cette petite mignonne, qu'allez-vous en faire une fois à Paris?

—J'espère trouver quelqu'un à qui la confier, répondit Valleroy, sinon elle partagera notre sort, car il ne m'est pas permis de l'abandonner.

À l'appui de sa déclaration, il racontait maintenant à la chanoinesse de Jussac l'histoire de Nina depuis le jour où il l'avait rencontrée et les circonstances par suite desquelles elle se trouvait sous sa protection. En écoutant son récit, la chanoinesse éprouvait une émotion poignante. Au fur et à mesure que se déroulait le tableau des malheurs de l'enfant, elle la serrait plus étroitement entre ses bras, et Nina, qui s'y trouvait comme dans un nid chaud et moelleux, se laissait bercer par les caresses silencieuses qu'on lui prodiguait.

—Au lieu de l'emmener à Paris, dit tout à coup la chanoinesse, laissez-la moi. Je suis seule ici, isolée, triste, et, sous la fermeté dont je fais montre, souvent épouvantée par la perspective des catastrophes que je prévois. La chère petite sera ma joie, ma consolation, le charme de ma vie. Elle est orpheline. Plus tard, après les mauvais jours, mon frère et moi nous l'adopterons.

—Me séparer encore de Nina! soupira Bernard.

—Mais vous pourrez la voir, la voir souvent. Compiègne n'est pas loin de Paris… Vingt lieues à peine… une petite nuit en poste…

—Et puis, ce serait d'un affreux égoïsme de priver Nina de la maternelle protection qui s'offre à elle, observa Valleroy.

—Elle aurait eu celle de ma mère, objecta Bernard.

—Eh bien, laissez-la moi provisoirement, jusqu'au jour où la comtesse de Malincourt délivrée pourra se charger d'elle. Voulez-vous, Monsieur le chevalier?

—Oui, cela, je le veux bien, Madame, car je sais, qu'elle sera heureuse près de vous, et pourvu que je la retrouve…

À ce moment, on vint annoncer à la chanoinesse que son souper était servi.

—Vous vous mettrez à table avec moi, dit-elle à Valleroy et à Bernard.

—Gardez les enfants, Madame, répondit Valleroy. Pour moi, permettez que je rejoigne mes compagnons de voyage. Ils ont été compatissants tout le long du chemin. Je ne veux pas avoir l'air de les abandonner.

—Soit, allez souper en leur compagnie. Tout à l'heure, j'irai vous retrouver au milieu d'eux. Ils pourront ainsi dire à mon frère qu'ils m'ont vue. D'ailleurs, je veux les prier de repasser par ici à leur retour de Paris et leur confier ma réponse au colonel. Pensez-vous que je puisse le faire en toute sûreté?

—En toute sûreté, Madame. Le sergent Rigobert qui les commande est dévoué corps et âme à votre frère, et si ce dernier m'a remis à moi et non au sergent la lettre qui vous était destinée, ce n'est point par défaut de confiance en lui, mais uniquement parce qu'il voulait assurer ainsi à mon jeune maître un meilleur accueil de votre part.

Valleroy prit congé de la chanoinesse et des enfants et se hâta de descendre dans la salle où se trouvaient réunis les grenadiers. Déjà, grâce aux ordres de la châtelaine, le couvert était mis. Rigobert et ses hommes, déshabitués depuis longtemps de tout confortable et des fins repas, se préparaient à faire honneur à celui qu'on venait de leur servir.

—La maison de mon colonel est une maison très hospitalière, observa sentencieusement Rigobert en montrant la table tout attrayante avec son luxe de linge et d'argenterie, qui flamboyait sous les bougies allumées. Les enfants ne soupent-ils pas avec nous?

—La citoyenne s'est intéressée à eux et a voulu les retenir, répondit Valleroy. Elle nous offre même de garder la petite pendant que nous irons à Paris.

—Elle est donc aussi bonne que son frère? Ah! si tous les aristocrates ressemblaient à ces deux-là, le peuple n'aurait pas eu besoin de démolir la Bastille ni de couper le cou à Capet.

Sur cette belle réflexion, on prit place autour du couvert. Il suffit du premier verre de vin avalé par-dessus une grande assiettée de soupe au lard pour ranger les cinq grenadiers à l'avis de leur sergent. Au rôti, ils confessaient que l'ancien régime avait du bon. Mais c'est surtout au dessert que fut ébranlé leur civisme. La châtelaine étant venue les visiter et boire avec eux à la santé du colonel Jussac, leur enthousiasme n'eut plus de bornes. Pour un rien, ils se fussent déclarés prêts à rétablir la monarchie.

CHAPITRE XI

LA PREMIÈRE CHARRETTE

Il y avait sept mois que la royauté était abolie et la république proclamée, deux mois que Louis XVI était monté sur l'échafaud, trois jours que le Comité de Salut public avait inauguré ses pouvoirs, et vingt-quatre heures que fonctionnait le tribunal révolutionnaire institué par la Convention pour juger les émigrés et les suspects. Paris, devenu, depuis 1789, un foyer d'agitations incessantes, de soulèvements populaires, d'émeutes sanglantes, de meurtres atroces, prenait la lugubre physionomie qu'il devait conserver jusqu'au 9 thermidor. Les lois édictées contre les émigrés et leurs complices ayant reçu un commencement d'exécution, les prisons se remplissaient. À peine installé, le Comité de Salut public y envoyait de nouvelles victimes.

À la Conciergerie, au Luxembourg, aux Carmes, à Sainte-Pélagie, à Saint-Lazare, à la Force, partout ailleurs, concierges, greffiers, guichetiers, étaient sur les dents, et les listes des registres d'écrou s'allongeaient indéfiniment. Ce n'étaient pas seulement des noms d'aristocrates qui figuraient sur ces listes, pourvoyeuses de la guillotine, mais aussi des noms de citoyens humbles et obscurs, qui avaient eu le malheur d'encourir la haine de quelqu'un des despotes subalternes chargés d'exécuter les ordres du gouvernement, agents de bas étage, plus féroces que les chefs auxquels ils obéissaient. Chaque jour et chaque nuit, les visites domiciliaires se multipliaient. Il n'était pas de famille, quelque ignorée qu'elle fût, qui n'eût à les redouter. La dénonciation d'un voisin ou d'un débiteur y suffisait.

Tout devenait crime en ces temps calamiteux. Dans le nom qu'on portait, dans les relations qu'on entretenait, dans les propos qu'on se permettait, dans les objets qu'on possédait, l'infâme ingéniosité des jacobins et des sans-culottes trouvait les éléments d'une accusation capitale. Crime, la carrière qu'on avait suivie autrefois; crime, le cri de colère que poussait à vos lèvres le spectacle de quelque injustice ou le soupir de pitié que vous arrachait l'infortune d'autrui; crime, quelques provisions mises en réserve en vue des mauvais jours; crime, un vieux parchemin conservé dans les archives familiales. On était dénoncé pour rien, pour moins que rien, et traité au gré du caprice de ceux dont, sans le savoir et sans le vouloir, on avait attiré l'attention, excité la cupidité. Arrêté par un officier municipal qu'escortaient des gardes nationaux, il fallait assister sans se plaindre au pillage légal de sa maison, décoré du nom de perquisition. On était conduit ensuite à la municipalité de son district, car Paris était divisé maintenant en quarante-huit districts ou sections dont chacune formait pour les citoyens qui en dépendaient un gouvernement plus redoutable encore que le gouvernement central. Après une longue attente dans la boue, sous la pluie ou sous le soleil, parmi d'autres infortunés, on comparaissait à son tour devant le Comité révolutionnaire de la section, auquel s'adjoignaient les plus fameux jacobins du quartier, ou même, quelquefois, un conventionnel. On subissait un premier interrogatoire à la suite duquel on était incarcéré dans l'une des prisons de Paris. C'est ainsi qu'elles s'étaient remplies peu à peu, tandis que la Convention avisait aux moyens de les vider et confiait ce soin au tribunal révolutionnaire présidé par le citoyen Dumas, à l'accusateur public Fouquier-Tinville et au bourreau Samson.

L'aspect général de Paris se ressentait de tant de mesures arbitraires et vexatoires. Elles déchaînaient la terreur. Dans les quartiers luxueux et riches, la plupart des maisons étaient abandonnées. Dans le faubourg Saint-Germain, dans la chaussée d'Antin qu'on appelait alors rue du Mont-Blanc, dans le faubourg du Roule, la plupart des hôtels de l'aristocratie avaient été confisqués et vendus. Payés à vil prix et en assignats, le papier-monnaie ayant remplacé l'or et l'argent, ils étaient devenus la proie de brocanteurs qui attendaient une occasion propice pour s'en défaire, ou les dépeçaient, débitant en détail les persiennes et les portes, les rampes et les balcons en fer forgé, les boiseries sculptées dont les murs étaient revêtus, les peintures des plafonds, les marbres des escaliers. Quand ces bandes dévastatrices avaient passé par là, quand il ne restait que les quatre murs, avec leurs fenêtres béantes n'encadrant plus que le vide, survenait un entrepreneur qui réparait les dégâts, et l'aristocratique demeure, tant bien que mal rafistolée, se transformait en une vulgaire auberge ou en un dépôt de marchandises.

Les couvents, si nombreux à Paris, n'avaient pas été davantage épargnés. Mais comme il était plus difficile de leur donner une affectation nouvelle, ils restaient pour la plupart dans un état complet d'abandon et de délabrement, ouverts à tout venant et surtout à des bandes d'enfants qui allaient jouer dans les cloîtres déserts. Quant aux églises, après en avoir supprimé les croix, remplacées maintenant par des piques surmontées d'un bonnet rouge, on en avait respecté les murailles extérieures. Mais à l'intérieur elles étaient dépouillées. Tableaux, statues, ornements, vases sacrés, ce qui naguère en formait la richesse, le Trésor national avait fait tout vendre à son profit, ne laissant dans le temple que ce qui était strictement nécessaire au culte qu'exerçaient des prêtres assermentés dont la présence éloignait plus de fidèles qu'elle n'en attirait. Encore quelque temps, et ces nobles monuments allaient servir de théâtre aux orgies des fêtes de la Raison.

Sur les boulevards, dans les rues réputées jadis comme les plus aristocratiques, il ne restait rien de ce qui en avait fait l'éclat. Toute vie élégante était morte; mort aussi le commerce, mortes surtout les industries de luxe. Elle ne se révélait plus que par la vente aux encans d'objets dérobés ou saisis dans les maisons des aristocrates. Seuls les cafés et les restaurants, les théâtres, les lieux publics et le Palais-Royal notamment, conservaient encore quelque animation. Mais, rares et isolés, ces points lumineux semblaient perdus dans l'immensité de la capitale, livrée le jour à une populace déguenillée, bruyante, et menaçante, et s'enveloppant le soir d'une tristesse silencieuse et morne, troublée seulement par les rumeurs fiévreuses des clubs.

Telle qu'elle vient d'être décrite, la capitale n'attirait plus d'étrangers. Il était si difficile d'en sortir par suite des surveillances qu'exerçait la police révolutionnaire, que le nombre des départs, comme celui des arrivées, décroissait de jour en jour. On ne pouvait fuir Paris, mais on n'y venait pas. Les barrières ne s'ouvraient plus qu'à des charrettes de maraîchers ou de meuniers, destinées à empêcher la population de mourir de faim, ou à des détachements de troupes revenant des frontières, ou enfin à des convois de prisonniers envoyés par les provinces sous la conduite des gendarmes. Si, dans ce défilé, se montrait une chaise de poste, on pouvait être sûr qu'elle ramenait à Paris quelque conventionnel dont la mission dans les départements ou aux armées avait pris fin et qui venait en rendre compte au Comité de Salut public.

C'est dans ces circonstances que, huit jours après avoir quitté Bruxelles et douze heures après avoir quitté Compiègne, le convoi que conduisaient Valleroy et Bernard et qu'accompagnaient le sergent Rigobert et ses grenadiers se présenta à la barrière Saint-Denis. Habituellement, cette halte à l'entrée de Paris était de longue durée. On opérait des perquisitions dans les voitures, on fouillait les voyageurs et leurs bagages, on vérifiait leurs passeports, et si leur mine déplaisait, on les soumettait à mille taquineries.

Mais, ce jour-là, quand Rigobert eut présenté au poste de la barrière, occupé par des gardes nationaux, le sauf-conduit qui lui avait été délivré à son départ de Belgique, et lorsqu'on sut qu'il amenait de loin des papiers d'État, à destination du Comité de Salut public, toutes les difficultés ordinaires s'évanouirent. Le fourgon de Valleroy, conduit par son propriétaire, assis dans le cabriolet, et à côté duquel se tenait Bernard, passa librement, escorté par les six grenadiers, entre une double haie de curieux, et s'engagea dans le faubourg Saint-Denis pour gagner la place de l'Hôtel-de-Ville et de là les Tuileries, où siégeait le tout-puissant et redoutable Comité.

Mais les gens qui d'abord s'écartaient pour lui livrer passage ne tardèrent pas à se rapprocher, et bientôt des groupes se trouvèrent devant lui et lui barrèrent le chemin. En d'autres circonstances, Rigobert n'eût pas hésité à croiser la baïonnette pour se dégager. Mais, outre qu'il n'ignorait pas que dans Paris le peuple était souverain, l'attitude de cette fouie ne présentait rien de malveillant ni d'hostile. Il résolut donc d'agir par la douceur.

—Que désirez-vous, mes amis? demanda-t-il. Votre intention est-elle de nous empêcher d'arriver à notre destination? Je dois vous faire remarquer que je suis chargé d'une mission importante et que je suis résolu à la remplir, et mes camarades autant que moi.

—Il n'est pas question d'y mettre obstacle, sergent, répondit un homme qui s'était placé en tête de la bande, une pique à la main et un bonnet rouge sur la tête.

—Mais, alors? fit Rigobert.

—Voilà ce que c'est, camarade, reprit l'homme. On nous dit que tu arrives de Bruxelles.

—C'est vrai. Mes compagnons et moi en sommes partis à la fin de la semaine dernière.

—Alors, tu sais que Dumouriez a été battu par les Autrichiens?

—Vous en avez déjà la nouvelle?

—Elle est arrivée voici trois jours par estafette au Comité de Salut public, qui l'a communiquée à la Convention.

—Alors, je n'ai plus rien à vous apprendre.

—Au contraire, car tu peux nous dire s'il est vrai, comme on l'affirme, que Dumouriez est en train de trahir.

À cette question, Rigobert tressaillit.

—Eh! ce n'est pas mon affaire, camarades, répondit-il avec embarras, n'osant prendre sur lui d'accuser Dumouriez et encore moins de le défendre…

—C'est l'affaire de tous les patriotes, citoyen sergent, reprit l'homme d'une voix sombre.

—Comment se fait-il que Dumouriez se soit laissé battre! ajouta un autre.

—Si tu le sais, ton devoir est de le dire, continua un troisième.

La situation se compliquait. Ne sachant quel parti prendre, Rigobert regardait Valleroy comme pour lui demander conseil. Mais Valleroy, résolu, au moment où il entrait dans Paris, à ne se laisser détourner sous aucun prétexte du but qu'il poursuivait en y venant, affectait de ne pas comprendre la question muette du sergent et paraissait très occupé à contenir son cheval qui se cabrait, effrayé par la foule. Alors Rigobert prit un grand parti.

—Ce que je pense, résultat de ce que je sais et de ce j'ai vu, je ne dois le dire qu'aux membres du Comité de Salut public. Mais je ne refuse pas de vous raconter les incidents de la bataille. Seulement, je vous ferai observer qu'il est 11 heures et que depuis le petit jour nous sommes en route et à jeun.

—Viens te réconforter, sergent, toi et tes braves compagnons, s'écria l'orateur qui avait parlé au nom du peuple. Puis tu nous raconteras la bataille et nous te laisserons ensuite poursuivre ton chemin, ou plutôt nous t'accompagnerons jusqu'à la place de l'Hôtel-de-Ville, où doit fonctionner aujourd'hui la guillotine.

Sans attendre la réponse de Rigobert, il prit le cheval par la bride et le fit entrer sous une remise qui se trouvait en cet endroit, à côté d'une boutique de marchand de vin.

Bernard se pencha sur Valleroy.

—Si ces gens-là nous retiennent longtemps ici, j'en deviendrai fou, murmura-t-il d'un accent désespéré. J'ai hâte d'arriver à la prison des Carmes, de voir mes parents ou d'avoir de leurs nouvelles.

—Mon impatience est égale à la tienne, mon enfant, répondit Valleroy; mais gardons-nous de nous trahir. Descendons d'abord en feignant la résignation. Je vais aviser aux moyens de nous délivrer.

Ils mirent pied à terre au milieu de la cohue qui s'agitait aux abords de la remise. À ce moment, la foule poussait vers le cabaret Rigobert qui se débattait, ne voulant pas s'éloigner du fourgon sans y laisser un factionnaire.

—Que redoutes-tu, lui criait l'orateur de la bande, que redoutes-tu, puisque ta voiture reste sous la garde du peuple?

Rigobert n'était pas insensible aux attraits d'un verre de vin. Mais, soldat avant tout, il s'en tenait aux devoirs de son état et à la discipline. Il comprit que, s'il ne faisait pas acte d'autorité, quelque incident grave allait se produire. D'un violent coup de coude, il se dégagea de ceux qui l'environnaient, et d'un ton de commandement:

—En voilà assez, déclara-t-il; je ne connais que ma consigne. J'accepte volontiers de boire avec vous, mais à la condition que personne ne restera sous la remise et qu'on en fermera les portes.

Son accent et son attitude en imposèrent à la bande, et cette fois il fut obéi. Les portes de la remise closes, il y mit un de ses grenadiers en faction, et alors seulement il consentit à entrer dans le cabaret. Comme il allait en franchir le seuil, Valleroy s'approcha et lui dit à voix basse:

—L'enfant et moi avons autre chose à faire qu'à t'attendre, sergent. Je te confie l'équipage, pour lequel tu trouveras bien un conducteur parmi ces braillards. Je compte sur toi pour le faire ramener ici, quand les caisses qu'il contient seront déchargées. Je reviendrai demain pour le chercher. Tu me feras connaître par l'homme que tu en auras constitué le gardien où je peux te revoir.

—Compris, répondit simplement Rigobert.

Il se laissa entraîner chez le marchand de vin, où le suivit la foule, tandis que Bernard et Valleroy, profitant de ce que personne ne s'occupait d'eux, s'éloignaient à grands pas dans la direction de l'hôtel de ville. À d'autres époques et à plusieurs reprises, Valleroy était venu à Paris, appelé par son maître. Il connaissait donc suffisamment la ville pour s'orienter.

—Avant tout, dit-il à Bernard, nous allons nous rendre à l'hôtel de Malincourt. Il est probable que le suisse Kelner pourra nous renseigner sur le sort de M. le comte et de Mme la comtesse et nous fournir les moyens d'arriver jusqu'à eux.

Mais Bernard semblait soucieux et garda le silence.

—As-tu entendu ce que disait à Rigobert l'homme de tout à l'heure? demanda-t-il tout à coup.

—Que disait-il?

—Il disait que la guillotine allait fonctionner aujourd'hui sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Cette place ne se trouve-t-elle pas sur notre chemin?

—Il nous sera facile de l'éviter, répliqua Valleroy, essayant de se montrer plus rassuré qu'il ne l'était.

Ils passaient en ce moment sous la porte Saint-Denis. Ils traversèrent le boulevard et entrèrent dans l'étroite et longue rue qui va de cet endroit vers la Seine. Mais à peine y eurent-ils fait quelques pas, qu'ils s'aperçurent qu'un grand nombre de gens suivaient la direction qu'ils suivaient eux-mêmes. Ces gens étaient animés et bruyants. Il y avait parmi eux des gardes nationaux, des hommes vêtus de la carmagnole, coiffés du bonnet rouge, quelques-uns portant des piques, d'autres en haillons, à face patibulaire, et des mégères qui traînaient derrière elles des enfants et hurlaient d'une voix avinée des refrains patriotiques, la Marseillaise, le Ça ira, ou menaçaient les passants, en proférant le terrible cri: «À la lanterne, les aristocrates!» Les flots de cette plèbe grouillante se grossissaient de tout ce qu'elle ramassait au coin de chaque rue, comme un fleuve qui se grossit sur son parcours des rivières qui lui portent leurs eaux. Bientôt, la rue fut trop étroite pour la foule, et on n'avança plus qu'avec lenteur. En cet instant, dans la poussée tumultueuse qui l'emportait ainsi que Bernard, Valleroy se trouva auprès d'un homme âgé, dont la figure lui inspira confiance. Il le questionna:

—Citoyen, quoique tu ne me connaisses pas, veux-tu me permettre de te demander en quel endroit se rend tout ce peuple?

À cette question, l'individu à qui elle s'adressait leva les yeux, dévisagea son interlocuteur et répondit non sans ironie:

—Ce peuple va voir couper le cou à quatre aristocrates, que le nouveau tribunal révolutionnaire, pour ses débuts, a condamnés hier à mort. Depuis l'exécution de Capet, c'est la première fois que se dresse l'échafaud.

—Quatre! s'écria Valleroy, sans dissimuler la commisération qui s'emparait de son coeur. De quel crime se sont-ils rendus coupables, les malheureux?

Au lieu de lui répondre l'inconnu saisit sa main, et comme, s'il eût compris à qui il avait affaire, il dit à voix basse, avec douceur et courtoisie:

—Gardez-vous de tout mouvement généreux, Monsieur, si vous ne voulez suivre à la mort ceux que vous plaignez. Ces quatre infortunés n'en ont peut-être pas fait autant dans le passé que vous dans la seconde durant laquelle vous avez parlé, et si d'autres que moi vous avaient entendu…

—Mais, encore une fois qui sont-ils? murmura Valleroy. Pourquoi va-t-on les guillotiner!

—L'un se nomme Guyot-Dumollans. Il avait émigré; il a cru pouvoir rentrer. Cette imprudence va lui coûter la vie. L'autre est un soldat appelé Luthier. Il s'est fait condamner pour avoir osé prétendre que Louis XVI était un bon prince. Quant aux deux autres, un homme et une femme, il paraît…

L'individu ne put achever. Une poussée de foule, plus violente que les autres, le sépara de Valleroy, et lorsque ce dernier le chercha des yeux autour de lui, il lui fut impossible de le retrouver.

Alors, son regard s'abaissa vers Bernard, qui, suspendu à son bras, réglait son pas sur le sien, et il s'aperçut que le visage de l'enfant, couvert d'une pâleur livide, exprimait l'horreur.

—Qu'as-tu donc, petit? lui demanda-t-il.

—Je songe à ces pauvres gens qui vont mourir, murmura Bernard et je hais les monstres qui vont les voir mourir.

Valleroy ne releva pas cette phrase imprudente. Mais une pression de son bras sur celui de Bernard fit comprendre à ce dernier qu'il fallait s'abstenir, à cette heure et en ce lieu, de toute marque de compassion. Du reste, la conversation devenait maintenant impossible, tant la foule se faisait épaisse et houleuse. Entre ses chocs tumultueux, Valleroy se sentait ballotté comme une épave. Ce n'était pas trop de toute sa vigueur pour protéger Bernard. Il le tenait devant lui et s'efforçait en vain de faire le vide autour d'eux.

—Nous avons bien choisi notre jour pour arriver à Paris! pensait-il avec amertume.

Il semblait en effet que toute la population fût dehors par cette radieuse journée de printemps. Sous le ciel bleu, vibrant de soleil, aussi loin que s'étendait la vue, ont ne voyait que têtes remuantes, pressées entre les hautes maisons, aux croisées desquelles on en apercevait d'autres suspendues par grappes. Il y en avait même sur les toits, et l'immense clameur qui, du haut en bas des édifices, montait, étage par étage, jusqu'à leur sommet, y trouvait des échos qui la renvoyaient à la rue.

Tout à coup, par-dessus ces vagues humaines que, par intervalles, il parvenait à dominer, Valleroy vit l'espace s'élargir et la lumière du ciel devenir plus éclatante. On venait de sortir du long boyau de la rue Saint-Denis et on touchait à la place de l'Hôtel-de-Ville. Mais, tandis que la foule croyait pouvoir se répandre librement, elle se trouva subitement comprimée entre les gendarmes à cheval qui gardaient toutes les issues de la place et les larges masses de peuple, qui, faisant irruption des rues voisines, affluaient en cet endroit. Un remous effroyable se produisit. Il arracha des cris de détresse à ceux qui en étaient les victimes et un cri d'épouvante à ceux qui, des croisées où ils se tenaient, en furent les témoins.

—Grimpe sur mes épaules, Bernard, cria Valleroy.

Raidissant son buste et ses bras, il fit de ses mains un marchepied à Bernard et parvint à le mettre à califourchon sur son dos. Mais, presque aussitôt, il sentit se plier le corps frêle de l'enfant, et il l'entendit pousser un gémissement de terreur.

—Qu'est-ce encore, Bernard? lui demanda-t-il.

—Remets-moi par terre, Valleroy. Ce que je vois est horrible; je ne veux pas voir.

—Si je te remettais par terre, tu serais écrasé. Qu'as-tu vu?

—Là, là! C'est affreux, reprit Bernard éperdu, en tendant le bras devant lui.

Ce qu'il avait vu, c'était, au milieu d'un carré vide formé par les gendarmes devant la façade de l'hôtel de ville, les armatures de la guillotine, dressée sur un haut échafaudage, et, entre ces armatures, une planche inclinée sous une poutre transversale à laquelle attenait un large coutelas. Trop effrayante pour lui était cette vision. Il courba le front, et, penché à l'oreille de Valleroy, il lui retraça le spectacle qu'avait saisi son regard.

—Courage et patience, lui répondit Valleroy; nous allons sortir d'ici.
En attendant, si tu crains de voir, ferme les yeux.

Bernard obéit, tandis que Valleroy essayait de se frayer un passage à la suite d'un courant de foule qui se formait pour contourner l'hôtel de ville. Pendant une demi-heure, il dut se résigner à un piétinement sur place qu'interrompait de temps en temps, tantôt une poussée en avant, tantôt une poussée en arrière, et qui recommençait ensuite pour s'interrompre de nouveau. Par bonheur, Valleroy était grand et vigoureux, sa vigueur lui permettait, quoiqu'il portât Bernard, de résister aux poussées de la foule, et sa taille, de respirer librement. Son sang-froid ne contribua pas moins à le tirer d'affaire. Après un dernier et suprême effort, il put enfin reprendre haleine et se décharger de son précieux, mais lourd fardeau.

Il se trouvait en ce moment sur les quais de la Seine, aux abords d'un pont au delà duquel s'étendait la cité et se déroulait la masse imposante du Palais de justice et de la Conciergerie. À sa droite, il avait la place de l'Hôtel-de-Ville qu'il ne pouvait voir, et les grilles du monument contre lesquelles il s'appuyait; à sa gauche, le fleuve, le long duquel s'échelonnaient quelques privilégiés que les gendarmes avaient laissés arriver jusque-là. Comment lui-même était-il en cet endroit, dont l'accès restait interdit à la foule? C'est ce qu'il lui eût été impossible de dire. Le flot populaire l'avait porté sur ce point, et quand il s'en aperçut, ce fut pour constater que la circulation, tout à coup, venait d'y être interdite, et qu'en conséquence Bernard et lui y étaient en sûreté.

Alors il respira soulagé, et, s'asseyant au pied des grilles de l'hôtel de ville, sur les pierres dans lesquelles elles étaient plantées, il dit à Bernard:

—Force nous est d'attendre ici qu'on nous permette de poursuivre notre chemin. Profitons-en pour nous reposer.

Mais l'enfant, au lieu de suivre ce conseil, grimpait sur les pierres, se dressait sur la pointe des pieds, afin de regarder par-dessus les groupes qui se trouvaient devant lui, derrière une rangée de gardes nationaux formant la haie. Entre ces gardes nationaux et des gendarmes à cheval immobiles en face d'eux était ménagé un large chemin, se déroulant comme un ruban blanc à travers les masses profondes de la foule, tout brillant du scintillement des baïonnettes au bout des fusils et des sabres tirés du fourreau: il partait de la place de l'Hôtel-de-Ville, longeait le quai jusqu'au pont de la Cité, traversait la Seine sur ce pont et venait s'arrêter aux portes de la Conciergerie. Il mettait ainsi en communication la prison et l'échafaud, et c'est par là qu'allaient passer les condamnés.

—Ces pauvres gens vont défiler devant nous, remarqua Bernard, qu'obsédait maintenant un impérieux besoin de regarder en face ce qui tout à l'heure lui faisait peur.

—Tu ne les verras que si tu veux les voir, répondit Valleroy, et peut-être vaut-il mieux que tu renonces à ce douloureux spectacle.

Bernard allait obéir et s'asseoir à côté de Valleroy, quand monta de la foule une clameur plus forte que les autres, qui, d'abord faible, grossit rapidement, s'éleva dans l'air et couvrit la rumeur confuse de ce peuple accouru pour voir mourir des innocents. Toutes les têtes se tournaient du même côté, du côté de la Conciergerie, et de toutes parts retentissait le même cri:

—Les voilà! Les voilà!

Bernard ne fut pas maître de sa curiosité. C'était une attraction dominatrice à laquelle il fallait obéir. Valleroy lui-même la subit. Il se levât et, debout sur les pierres, il regarda. À l'extrémité du chemin formé par la double haie de soldats, une charrette venait de sortir de la Conciergerie. Valleroy vit les gens qu'elle transportait, bien qu'il ne pût distinguer leurs traits. Il les compta; ils étaient cinq, quatre assis, un debout. La charrette tourna sur le quai. Elle fut enveloppée aussitôt par une escorte de cavaliers, et ce ne fut pendant un moment, dans la poussière et sous le soleil, qu'une masse confuse d'uniformes, sillonnée de miroitements sur les armes étincelantes.

—Viens, Bernard, supplia Valleroy en quittant sa place.

—Laisse-moi, je veux voir, répondit l'enfant d'un accent impérieux où se trahissait la fièvre.

Il était parvenu à se hisser à la cime des grilles et se tenait là, à peine assis, accroché aux pointes qu'il serrait de ses mains crispées, blême, l'oeil brillant d'émotion et de colère. Valleroy ne tenta pas de vaincre sa résistance ni de l'arracher à sa contemplation. Mais il se rapprocha de lui, et, grimpé de nouveau sur les pierres, il le soutint de ses mains robustes. Le lugubre cortège se rapprochait. Encore quelques minutes et il allait passer près d'eux.

Autour de la charrette qu'entouraient de près les gendarmes, sautait et gambadait une bande d'êtres hideux, des hommes en bras de chemise, aux culottes fripées sur leurs jambes nues, coiffés d'un bonnet rouge, et des femmes aux vêtements sordides, les cheveux sur les épaules. Au passage, ils haranguaient la foule en lui montrant les condamnés qu'ils apostrophaient, le rire aux yeux, l'injure aux lèvres, avec des gestes immondes. Ceux-ci ne leur répondaient pas, ne les regardaient même pas. Deux d'entre eux, un homme et une femme, étaient placés sur le devant de la charrette, les cheveux coupés ras, vêtus tous deux comme des gens de haute condition, les mains liées derrière le dos. Sur une seconde banquette, se trouvaient leurs compagnons d'infortune, et, au milieu d'eux, le bourreau, qui tenait dans la main gauche l'extrémité de leurs liens. Traînée par un seul cheval, la charrette avançait lentement, mais elle avançait. De la place où ils se trouvaient, Bernard et Valleroy commençaient à distinguer les visages des condamnés, entre les rangs des gendarmes, et le regard de l'enfant était invinciblement attiré vers eux. Soudain, Valleroy, qui le tenait dans ses bras, le sentit se raidir; une main frémissante se posa sur sa tête en même temps qu'un cri d'épouvante et de terreur déchirait l'air et jetait dans les clameurs de la foule ces deux mots, qui la dominèrent la durée d'une seconde:

—Papa! Maman!

Valleroy chancela sous le choc du corps de Bernard convulsé, et son sang se glaça. S'il ne s'était arc-bouté contre les grilles, il serait tombé, car, en même temps que Bernard se renversait sur lui, il venait de reconnaître dans les deux condamnés assis sur le devant de la charrette le comte et la comtesse de Malincourt.

—Viens! viens! murmura-t-il on essayant d'enlever Bernard.

Mais celui-ci se cramponnait aux grilles en criant:

—Non! non! Je veux leur parler, les embrasser. Au secours!
Délivrez-les! Ce sont mes parents!

À ces cris, des gens se retournaient.

—Emportez cet enfant! crièrent quelques voix.

Mais ce fut tout. Le spectacle de cette charrette traînant des innocents à la mort était plus pathétique sans doute que celui d'une douleur d'enfant. Ceux qu'avait importunés cette douleur l'oublièrent presque aussitôt pour s'absorber dans la vision sinistre qui maintenant prenait corps. Le cortège passait au milieu d'un silence que troublaient seuls les hurlements des sans-culottes et des tricoteuses, attachés à ce char mortuaire comme une bande de démons.

Bernard, le coeur étreint par la violence de son désespoir, la gorge obstruée par des sanglots qui n'en pouvaient sortir, était impuissant à proférer un son. Ses lèvres remuaient et demeuraient silencieuses. Il croyait crier et on ne l'entendait pas. Il n'avait plus de force que pour résister à Valleroy, qui voulait l'emporter et ne pouvait y parvenir, en dépit de la force qu'il déployait.

Enfin, l'enfant triompha. Il recouvra la liberté de ses bras et de ses jambes que Valleroy avait essayé en vain de comprimer. Sa fine silhouette se dressa au sommet des grilles, et, retrouvant la parole, il adressa à ses parents un suprême appel. Alors on vit la comtesse de Malincourt relever son front courbé; ses yeux suivirent la direction d'où venait le cri qui l'avait arrachée à ses pensées. Son visage, dans un sourire où déjà passait la mort, exprima la stupéfaction, la douleur et la joie. D'un bond de tout son corps, elle se pencha vers son mari, et lui parla fiévreusement. Le regard du comte suivit le sien. À leurs joues qu'avait blêmies l'approche du trépas, monta un flot de sang qui les colora. Et sur leur visage effaré se traduisit le martyre indicible de leur âme, quand, au moment où la charrette allait tourner sur la place, ils aperçurent leur fils adoré, leur cher Bernard, qui, dans une convulsion, leur envoyait de la main un baiser.

Puis, brusquement, avant qu'ils eussent pu comprendre si cette image fugitive était un rêve ou la réalité, elle s'évanouit. Ils ne virent plus rien que les armatures de la guillotine, qui se détachaient sur les vieilles murailles de l'Hôtel-de-Ville, et la foule immense qui, de toutes les extrémités de Paris, était accourue pour assister à leur supplice. Quant à Bernard, en les voyant disparaître, accablé par l'immensité du coup qui le frappait, il perdit toute volonté et toute énergie. Ses doigts se détendirent, lâchèrent les grilles auxquelles il se retenait, et, poussant un gémissement, il roula inanimé dans les bras de Valleroy. Ce dernier ne songeait plus qu'à s'enfuir. Par bonheur, la foule, en se ruant derrière les condamnés, avait laissé un passage libre jusqu'au pont de la Cité. Ce pont lui-même par où venait de défiler le cortège était encore presque vide. Valleroy s'y engagea, traversa la Cité devant le Palais de justice et put atteindre ainsi la rive gauche de la Seine, portant toujours, serré contre sa poitrine, Bernard évanoui. Là, il aperçut des fiacres qui stationnaient. Il en héla un, y déposa avec sollicitude l'enfant dont il était désormais l'unique protecteur et y monta lui-même en donnant l'ordre au cocher de les conduire dans la rue de l'Université, où était situé l'hôtel de Malincourt.

CHAPITRE XII

L'HÔTEL DE MALINCOURT

L'hôtel de Malincourt était une des plus pompeuses résidences de la rue de l'Université. Construit sous Louis XV, il s'élevait entre une cour d'honneur d'aspect monumental et un jardin qui s'étendait jusqu'aux murs d'une abbaye de Bénédictins, morcelée et vendue en partie en 1791, en exécution des décrets de l'Assemblée nationale par lesquels les biens du clergé avaient été déclarés propriété de l'État. À sa droite et à sa gauche, s'élevaient d'autres hôtels «t s'étendaient d'autres jardins, de telle sorte que, quoique situé en plein Paris, il donnait, avec sa ceinture d'arbres séculaires, ses vieilles charmilles et ses larges pelouses, l'impression d'un château planté au milieu d'un parc solitaire.

Cette physionomie de solitude s'était encore accentuée depuis que la vente de plusieurs parcelles des terrains du couvent et des constructions voisines, dont les propriétaires figuraient sur la liste des émigrés, avait détruit l'opulence et éteint l'éclat de ce quartier où vivaient jadis en bons rapports moines et noblesse. De cet éclat, de cette opulence, plus rien ne restait, pas même les armoiries sculptées dans la pierre, qui naguère s'étalaient au-dessus des hautes portes et qu'avaient effacées à coups de pic et de marteau les émeutes populaires, comme elles avaient détruit à l'entrée de la plupart des églises les statues de saints et les croix qui les décoraient. Sur le pavé de ces rues aristocratiques, les carrosses aux portières blasonnées ne roulaient plus. En beaucoup d'endroits, des vitres brisées, des trous dans la muraille, des traces d'incendie, des débris de marbres, des portes enfoncées attestaient que les mains dévastatrices de la racaille de Paris avaient, là comme ailleurs, tenté de détruire.

Cependant, sauf ses armoiries enlevées, l'hôtel de Malincourt ne portait aucune trace apparente de ces profanations. On ne l'avait encore ni confisqué ni vendu, son propriétaire n'étant pas considéré comme émigré, et il était resté sous la garde du suisse Kelner, honnête homme, depuis longtemps au service du comte de Malincourt. À l'entrée de la cour d'honneur, se trouvait un étroit pavillon avec un premier étage en mansardes. C'est là que vivaient Kelner et sa femme Rose, filleule de la comtesse, dotée par elle quand elle s'était mariée.

Le jour et à l'heure où, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, la population de Paris assistait à l'exécution des malheureux contre lesquels le tribunal révolutionnaire avait rendu ses premiers arrêts de mort, Rose se trouvait seule au rez-de-chaussée de son habitation. Sûre de n'être pas vue, elle s'était agenouillée dans un coin et priait en pleurant. C'était une jeune femme, petite et mince, à la figure maladive, aux traits étiolés, dont le regard exprimait les angoisses affreuses qu'elle subissait depuis les débuts de la Révolution par suite des événements tragiques dont elle avait été témoin.

Vivement, la porte s'ouvrit sous la poussée d'une main robuste. Un homme gros et court entra, jeta son chapeau sur une table et alla tomber dans un fauteuil qui figurait parmi le modeste mobilier de la pièce. L'épouvante dans le regard, une pâleur livide sur la face, il était haletant, et la sueur qui perlait sous ses cheveux grisonnants descendait le long de ses joues grasses, où elle traçait un sillon humide.

Rose, en l'apercevant, s'était levée. Elle alla vers lui.

—Est-ce fini, Kelner? demanda-t-elle, le visage convulsé par la peur.

—Oui, ce doit être fini maintenant, répondit-il.

—Tu les as vus?

—Au moment où ils sortaient de la Conciergerie, la durée d'un éclair. Les gendarmes empêchaient d'approcher. J'ai voulu les suivre jusqu'au bout, mais le coeur m'a manqué. Et puis, il aurait fallu se mêler aux scélérats qui dansaient autour de la charrette, et j'ai craint de me trahir. Plutôt que de faire comme eux, j'en aurais étranglé un.

—Nos pauvres maîtres! soupira Rose dans un sanglot.

Et croisant les mains, les yeux au ciel, elle pria:

—Mon Dieu, ayez pitié de leur âme!

Kelner fit un geste de dénégation.

—Inutile de prier pour eux, Rose; c'est eux qu'il faut prier, à qui il faut demander de veiller sur nous, car, pour sûr, le ciel les attendait. Ils sont morts comme des martyrs, comme des saints.

—Crois-tu qu'ils t'aient vu?

—Je l'espère et il me semble bien que M. le comte m'a reconnu, car il a souri et a parlé à Mme la comtesse, qui a paru chercher dans la foule. Comme ils étaient beaux tous deux! Le regard si fier, l'attitude si dédaigneuse, Madame surtout… Ah! malheur sur les bourreaux qui ont mis à mort des innocents…

Il s'arrêta, écrasé sous sa douleur, et sa femme resta debout devant lui, affaissée elle aussi, et hors d'état de le consoler.

À la porte de la rue, un coup de marteau résonna.

—Qui nous arrive? murmura Rose d'une voix étranglée.

Kelner s'était soulevé pour écouter.

—Peut-être les sectionnaires de la municipalité, fit-il. Ils viennent nous signifier la sentence de confiscation.

—Déjà, quand le corps des victimes n'est pas encore refroidi!

Kelner allait répondre. Mais il en fut empêché. À l'entrée, on frappait de nouveau, et, cette fois, c'étaient des coups précipités qui couvraient le bruit d'une voiture en train de s'éloigner. Il se décida à aller ouvrir, sans se presser cependant, redoutant quelque nouveau malheur. Il entre-bâilla la porte et allait passer la tête pour voir qui venait, quand un choc violent le jeta de côté. Un homme qui portait un enfant entre ses bras se précipitait dans l'hôtel d'un élan furieux.

—Monsieur Valleroy! s'écria Kelner. Vous ici!

—Oui, moi, répliqua Valleroy. Ne m'interroge pas. Je te dirai tout à l'heure d'où je viens et pourquoi je viens. Mais avant tout il me faut un lit pour cet enfant.

—M. le chevalier! Miséricorde!

C'était Rose qui, tout effarée, avait poussé ce cri,

—Ne l'appelez pas ainsi, Rose, reprit Valleroy. Pour vous, pour moi, pour tout le monde, c'est mon neveu Bernard, fils de ma soeur, marchand colporteur comme moi-même, et nous sommes vos cousins. Ceci dit, couchons-le vite, car il est sous le coup de la plus horrible émotion. Il a reconnu ses parents sur la charrette des condamnés.

—Ah! le pauvre agneau, où allons-nous le mettre?

—Dans la chambre de M. le comte, répondit Kelner. C'est la seule qui soit en état de le recevoir.

—Mais tu redoutais la visite des sectionnaires, Kelner. S'ils viennent…

—S'ils viennent, je leur dirai que j'ai mis mon jeune cousin malade dans les draps d'un aristocrate et ils me féliciteront de cet acte de civisme. Venez, Monsieur Valleroy.

—Si tu me donnes du monsieur, tu me feras couper le cou.

—Tu as raison, citoyen. Suis-moi.

Ils traversèrent la cour déserte et pénétrèrent dans l'hôtel abandonné. Puis, par l'escalier monumental, aux murs dépouillés de leurs tentures, ils montèrent au premier étage. Au milieu d'un large palier, s'ouvrait l'ancien appartement de M. de Malincourt composé d'un salon et d'une immense chambre dont les croisées donnaient sur le jardin. Dans cette chambre se trouvait, dressé sur une estrade et abrité sous de lourds rideaux, un lit de pied. Bernard, déshabillé par Rose en un tour de main, y fut couché. Mais il ne reprenait pas connaissance. Son immobilité, la pâleur de ses lèvres, ses mains glacées lui donnaient l'apparence d'un cadavre, et, sans les battements de son coeur qu'on entendait, en collant l'oreille contre sa poitrine, on aurait pu le croire mort.

—Maintenant, il nous faudrait un médecin, dit Valleroy.

—Est-ce prudent d'introduire un étranger ici? demanda Kelner.

—Je ne sais si c'est prudent. Mais ce que je sais, c'est que nous ne pouvons laisser mourir le fils de notre maître, faute de soins.

Kelner consulta sa femme du regard; Rose devina sa question. Et ce fut par un signe d'adhésion qu'elle lui répondit. Alors, s'adressant à Valleroy:

—Nous aurons un médecin, lui dit-il. Mais, avant de l'aller quérir, je dois te confier un secret qui ne m'appartient pas, un secret dont la découverte nous enverrait tous à l'échafaud et avec nous un proscrit.

—Un proscrit! répéta Valleroy sans comprendre;

—Il vit caché près d'ici, dans une retraite qui communique avec cette maison. C'est un moine bénédictin dont la tête a été mise à prix parce qu'il a protesté publiquement contre la mise en vente de l'abbaye dont il faisait partie. Il y est resté, dans une partie du couvent qui n'est pas encore vendue, et comme il ne pourrait en sortir sans danger, c'est nous qui le nourrissons.

—Mais, en quoi peut-il nous servir?

—Le P. David a étudié la médecine. C'est lui qui soignait les membres de sa communauté.

—Cours vite l'appeler, Kelner. Pour le rassurer, dis-lui qui je suis, qui est cet enfant. Il verra bien qu'il n'a rien à redouter de nous.

—J'y vais, répondit simplement Kelner en s'éloignant.

—Et moi, ajouta Rose, je vais chercher du vinaigre et préparer des compresses pour le cas où on en aurait besoin.

Valleroy resta seul avec Bernard. Il se pencha sur lui, et il lui sembla que la respiration reprenait sa régularité et que la chaleur revenait aux extrémités glacées tout à l'heure. Il se rassura, et, en attendant les secours que lui-même était impuissant à donner, il resta debout à la tête du lit, essayant de se remettre des émotions qu'il venait de subir.

Autour de lui, tout était paix et sérénité. À voir par les croisées les pelouses du jardin et les arbres avec leurs branches toutes vertes des premières feuilles qui venaient caresser les vitres; à entendre les cris d'oiseaux qui seuls troublaient le silence, il pouvait se faire illusion et se croire loin, bien loin de Paris, loin de cette cité maudite où les innocents tremblaient devant les juges et devant un bourreau. Alors, dans ce profond recueillement succédant aux dramatiques agitations de tout à l'heure, un épisode déjà lointain, auquel il n'avait jamais cessé de penser, mais qui n'était plus qu'un souvenir à demi effacé, reprit corps dans sa mémoire. Il se rappelait le dernier entretien qu'il avait eu avec son maître à Saint-Baslemont et les ordres de ce dernier qu'il s'était engagé à exécuter.

Ces ordres résonnaient maintenant à son oreille, clairs et précis.

—Tu iras à Paris. En y arrivant, tu te rendras à l'hôtel de Malincourt. Tu monteras dans ma chambre. À la tête du lit, se trouve un bénitier; derrière le bénitier, un bouton de cuivre dissimulé sous la tenture. Tu presseras ce bouton et tu découvriras ainsi une cachette ménagée dans le mur. Dans cette cachette, il y a un petit coffre en fer qui contient quatre mille louis. Tu me l'apporteras. Il était à Paris, à l'hôtel de Malincourt, dans la chambre, à la tête du lit… Il chercha le bénitier. Le bénitier avait disparu, enlevé par une main prudente, les objets de piété étant assimilés à des insignes séditieux. Mais un clou doré marquait sa place vide, et la tenture soulevée laissa voir le bouton de cuivre. Alors, Valleroy s'assura qu'il était seul auprès de Bernard, et, sans hésiter, poussa le bouton. Sous cette pression, un pan de la boiserie s'écarta du mur, se renversa, et, au fond d'une niche apparut le petit coffre en fer. Valleroy l'attira à lui, tourna une clé laissée sur la serrure, souleva le couvercle et vit les pièces d'or soigneusement empilées.

—Cela pourra servir, pensa-t-il.

Mais Bernard remuait. Aussitôt le couvercle retomba sur le coffre, la boiserie se referma et la tenture reprit sa place.

—Valleroy! gémit l'enfant.

—Je suis là, Bernard, mon cher Bernard.

—Où sommes-nous?

—Dans un asile sûr, où tu recevras des soins et où tu pourras guérir.

—Ai-je donc été malade?

—Très malade et tu l'es encore assez pour que j'aie cru nécessaire de mander un médecin. Il va venir.

Bernard s'était soulevé, regardait avec surprise autour de lui.

—Mais nous sommes à l'hôtel de Malincourt, s'écria-t-il… Je me reconnais dans la chambre de… Je me souviens… je me souviens… Papa, maman!… Au secours! Ils sont morts, morts, morts…

Et, renversé sur l'oreiller, il y enfonçait son visage, tandis que de nouveau une convulsion tordait ses membres.

Heureusement, Kelner et Rose revenaient, amenant avec eux le P. David. Valleroy vit entrer un vieillard septuagénaire, aux traits fins, au regard à la fois énergique et doux, cassé, maigre, ridé, et dont cependant les allures révélaient la force comme sa parole révélait une indomptable volonté. Vêtu ainsi qu'un artisan, rien en lui ne trahissait son caractère ecclésiastique, et personne n'eût deviné qu'il avait porté la robe noire des Bénédictins. En route, Kelner lui avait confié le nom et l'histoire de Bernard. Elle était émouvante, cette histoire. Mais le P. David avait vu, depuis trois ans, se dérouler tant de péripéties sanglantes; il vivait en butte à tant de redoutables périls, que, toujours prêt à mourir, il était cuirassé contre les émotions qui altèrent le sang-froid. Ce fut donc avec son entière présence d'esprit qu'il examina Bernard.

—Ce n'est qu'une crise passagère, dit-il à Valleroy. Nous en aurons promptement raison. Cet enfant a besoin de pleurer. Il faut qu'il pleure. Les larmes le soulageront. Laissez-moi seul avec lui. Je vous appellerai quand j'aurai besoin de vous.

Sa parole inspirait confiance. Personne ne songea à protester, moins encore à désobéir, et tandis que, s'asseyant au chevet de Bernard et lui prenant les mains, il commençait à prononcer des paroles consolantes, Valleroy, Rose et Kelner se retirèrent pour aller attendre dans le logement du suisse que le P. David les appelât.

Valleroy profita de ce répit pour raconter à ses amis les événements qui s'étaient accomplis depuis qu'il avait dû s'enfuir de Saint-Baslemont. Kelner, à son tour, lui révéla comment M. de Malincourt, en arrivant à Paris, l'avait averti qu'il était détenu à la prison des Carmes avec la comtesse, en lui ordonnant de le faire savoir à ses fils. Kelner avait écrit aussitôt à Coblentz. Mais sa lettre, envoyée par des voies détournées, était à peine partie que les hostilités s'engageaient sur les bords du Rhin entre Prussiens et Français, et il avait pu se convaincre qu'elle ne parviendrait pas à sa destination. Il s'était alors occupé d'adoucir le sort des prisonniers. Malheureusement, ses efforts avaient été vains. Maintes fois il avait tremblé pour eux, notamment durant les terribles journées de septembre. Puis, ce danger redoutable écarté, il se leurrait de l'espoir de conjurer les autres, lorsque tout à coup il avait appris que le comte et la comtesse étaient renvoyés devant le tribunal révolutionnaire à peine constitué. Témoin de leur procès, de leur condamnation et presque de leur mort, il n'avait rien pu pour les sauver.

—Et cependant, ajouta Kelner en finissant, quels efforts n'ai-je pas tentés pour assurer leur délivrance! Tel que tu me vois, citoyen Valleroy, je me suis fait jacobin, jacobin farouche, un habitué des clubs, un orateur populaire… J'ai hurlé avec les loups, et, puisque ce fut en pure perte, je ne m'en consolerai jamais.

—Ne regrette rien, Kelner, car il est heureux que tu sois en faveur auprès des puissants du jour. Nous allons avoir besoin d'eux.

—Pour quelle entreprise?

—Pour préserver les héritiers de nos maîtres d'une spoliation, pour empêcher qu'on les dépouille de leurs biens.

—Et comment, puisque la confiscation a été prononcée?

—En rachetant ces biens nous-mêmes et en nous en constituant les dépositaires jusqu'au jour où nous pourrons les leur restituer.

—J'y ai bien songé. Mais, pour acheter, il faut des fonds.

—J'en aurai, des fonds, moi, répondit Valleroy avec assurance. Cent mille livres en or suffiront-elles?

—Tu as cent mille livres en or?

—Je les ai et peut-être davantage.

—C'est plus qu'il n'en faut pour acheter la moitié de Paris. Avec mille francs d'or, bien employés, on peut avoir des assignats pour une somme cent fois supérieure. Nous serons donc en état de payer l'hôtel de Malincourt et le château de Saint-Baslemont.

—C'est déjà beaucoup; mais on pourrait mieux encore. Il faut voir tes amis, Kelner, et recourir à leur protection pour nous faire adjuger les biens à vil prix, quand ils seront mis en vente. Puisque tu comptes parmi les bons patriotes, ils te doivent leur appui. Tu me présenteras comme ton associé pour le commerce des biens d'émigrés. Je me ferai jacobin comme toi, et à nous deux nous défendrons l'héritage de la maison des Malincourt. Est-ce entendu?

—C'est entendu, Valleroy, répondit Kelner en lui tendant la main.

Il n'y eut pas entre eux d'autre pacte que ce pacte verbal. Mais il suffisait de leur loyale étreinte pour le sceller à jamais et le rendre plus solide que s'il eût été écrit et revêtu de leur signature. Ils causèrent encore pendant quelques instants en présence de Rose. Elle était de bon conseil et approuva leurs plans. Il fut convenu que, dès le lendemain, Kelner commencerait des démarches pour hâter la mise en vente des biens de Malincourt et se les faire adjuger. Leur entretien ne fut interrompu que lorsque le P. David vint les chercher pour les ramener auprès de Bernard. Ils trouvèrent l'enfant toujours accablé par sa douleur, mais apaisé par les réconfortantes paroles du P. David, comme par les larmes qu'il avait versées.

—Longtemps encore il sera triste, dit le vieux moine à Valleroy; longtemps encore il sera poursuivi par l'horrible vision de ses parents traînés au supplice. Pour consoler cette douleur filiale, il faudrait des secours qui ne sont pas en mon pouvoir, les tendresses du vicomte Armand, par exemple. Mais, à force de sollicitude, nous empêcherons le retour des crises violentes et ce sera le commencement de la guérison.

Tandis qu'il parlait, Bernard lui avait pris la main.

—Je vous reverrai souvent, mon Père? dit l'enfant.

—Aussi souvent que vous voudrez, mon cher petit. Dès que vous serez sur pied, vous connaîtrez la retraite où je vis caché. Je serai toujours heureux de vous y recevoir.

Jusqu'à la nuit, le P. David resta près de lui, veillant sur son sommeil qu'interrompaient parfois des gémissements, lui prodiguant ses soins avec une sollicitude paternelle. Kelner et Rose, pendant ce temps, étaient aux aguets, car, ainsi qu'ils l'avaient dit, ils redoutaient la visite des sectionnaires chargés de prendre possession, au nom de l'État, des biens des condamnés, et il importait que ces personnages n'entrassent pas dans l'hôtel avant que le P. David en fût sorti. Mais ils ne se présentèrent pas ce jour-là. Quant à Valleroy, quoique accablé par la fatigue, il était parti sous le prétexte de retrouver le sergent Rigobert et de rentrer en possession de son cheval et de sa voiture. Lorsque le soir il revint, il raconta à ses amis qu'il avait pris congé du brave soldat auquel était donné l'ordre de rejoindre sur-le-champ l'armée de Dumouriez. Il ajouta qu'ayant trouvé un acquéreur pour son équipage, il le lui avait vendu à un bon prix.

Puis, après s'être assuré que Bernard ne pouvait l'entendre, il continua:

—J'ai fait autre chose encore. J'ai procuré à la dépouille mortelle de nos malheureux maîtres une sépulture décente en un endroit connu de moi seul.

—Tu as osé aller réclamer les corps, Valleroy! s'écria Kelner. Tu n'as pas craint de te compromettre?

—J'ai acheté des influences, répliqua Valleroy. Vois-tu, Kelner, avec quelques pièces d'or habilement distribuées, on peut payer bien des consciences de patriotes, car ça ne vaut pas cher. Le comte et la comtesse reposeront en terre sainte, et plus tard leurs fils pourront aller s'agenouiller sur leur tombe.

À la nuit, le P. David laissa Bernard, en lui promettant de revenir le lendemain dès le matin. Puis, après avoir échangé avec Kelner et Valleroy quelques paroles qui échappèrent à l'enfant, il se retira. Valleroy s'étendit sur un matelas auprès du lit de son maître, et celui-ci, rassuré par sa présence, s'endormit. Lorsque, le lendemain matin, il se réveilla, un spectacle étrange frappa ses yeux. Entre les croisées de la chambre, par où entrait à flots le soleil, un autel s'élevait, et, agenouillé devant un crucifix, priait le P. David revêtu d'habits sacerdotaux.

—Qu'est-ce donc? demanda Bernard à Valleroy.

Ce fut le moine qui lui répondit.

—Mon cher enfant, dit-il, j'ai pu jusqu'à ce jour, en dépit de la persécution, célébrer chaque matin le Saint Sacrifice de la messe. Aujourd'hui, j'ai tenu à le célébrer ici pour le repos de l'âme de vos parents, et j'ai pensé qu'il vous serait doux d'implorer pour eux avec moi la miséricorde divine.

Bernard éclata en sanglots.

—Merci, mon Père, murmura-t-il.

La pieuse cérémonie commença. Il y assista, assis sur son lit, les mains jointes, et se joignit d'un coeur fervent aux oraisons du prêtre. Kelner faisait le clerc, tandis que Rose et Valleroy se tenaient à genoux. Ce fut une suprême émotion pour Bernard. Elle couronnait toutes les autres, mais elle fut salutaire et hâta sa guérison. Le même jour, il voulut se lever. Et, comme Valleroy insistait pour l'obliger à se reposer encore, il lui dit:

—Je me sens redevenu fort, Valleroy, et je dois être courageux pour te seconder dans l'entreprise que nous avons pris l'engagement d'exécuter. M. de Morfontaine nous attend pour s'occuper du salut de la famille royale.

—C'est y songer trop tôt, répondit Valleroy.

—Nous devons nous en occuper sans tarder, reprit Bernard avec énergie.
Nous nous mettrons à l'oeuvre dès demain. Plus tard, ce serait trop tard.

Devant ce langage, Valleroy céda. Bernard essaya ses forces en allant visiter le P. David dans sa retraite. Au fond du jardin de l'hôtel de Malincourt, une brèche dans la muraille donnait accès à l'ancien couvent, pour lequel, lors de la mise en vente des biens ecclésiastiques, ne s'était pas présenté d'acquéreur et où se trouvaient la chapelle et le cloître. En sa qualité de voisin et d'ardent patriote, Kelner avait été préposé, par les officiers municipaux de sa section, à la garde de ces bâtiments où, en attendant l'occasion de les vendre, personne ne venait jamais, parce qu'on les croyait inhabités. Autant dire qu'il en était le maître, ce qui lui permettait d'y donner secrètement l'hospitalité au P. David.

Le vieux moine habitait son ancienne cellule, au-dessus du cloître, ayant à sa portée, pour s'y réfugier en cas de surprise, les caveaux de l'abbaye et les jardins de l'hôtel. Ses journées s'écoulaient dans la prière et dans l'étude. Nourri par le ménage Kelner, objet de la part de Rose de soins incessants, il attendait sans impatience le terme des mauvais jours. C'est là que, dès ce moment, Bernard prit l'habitude d'aller le voir. Au cours des heures tragiques qui commençaient, il devait trouver auprès du saint religieux des conseils, des encouragements, des consolations, et, par-dessus tout, un exemple de l'intrépidité que savent opposer les grandes âmes aux plus dures épreuves.