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Fils d'émigré

Chapter 15: CHAPITRE XIV
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About This Book

Set during 1792 amid Revolutionary turbulence, the narrative centers on a noblewoman and her adolescent son at their provincial château who face persistent fear as male relatives leave or disappear and royalist loyalties attract danger. Daily prayers and intimate moments of tenderness contrast with news of uprisings, emigration, and violence. The story follows their private anxieties, the strain of maintaining dignity and faith, and the hard decisions imposed by political collapse, while examining maternal devotion, premature maturity, the dismantling of aristocratic life, and the clash between a tranquil countryside and escalating national terror.

CHAPITRE XIII

LES CONSPIRATEURS

Quoi qu'en eût dit Bernard et de quelque énergie qu'en dépit de son malheur et malgré son jeune âge il parût animé, Valleroy n'espérait pas le voir de sitôt se dérober aux cruelles impressions qu'il venait de subir, recouvrer sa sérénité et se rattacher à la vie. Mais c'est le privilège de la jeunesse de plier sous les coups de l'adversité sans en être brisée. Elle possède des ressorts merveilleux qui lui permettent de se redresser après avoir paru à jamais accablé. C'est ainsi qu'au lendemain de l'affreux événement qui le faisait orphelin, Bernard se retrouva debout. Un inoubliable et cruel souvenir désormais pèserait sur lui. Longtemps, bien longtemps, son existence en serait assombrie. Mais ce souvenir obsédant et impitoyable ne devait affaiblir ni sa vaillance ni sa confiance. Au moment de se jeter dans une aventure où il pouvait périr, il les retrouvait en lui, accrues, développées et en quelque sorte exaspérées par la grandeur de la tâche qu'il avait entreprise. Dans l'entraînement de cette excitation intérieure, il parut transformé. Sous son enveloppe d'enfant perçait déjà la virilité de l'âge mûr.

Ce fut avec les allures d'un homme que, trois jours après son arrivée à Paris, il mit Valleroy en demeure de tenir sans délai l'engagement qu'ils avaient pris ensemble. Quelques instants après, ils arpentaient la rue du Four-Saint-Germain, à la recherche du personnage vers lequel les avait envoyés le marquis de Guilleragues, et qui devait leur révéler la retraite du comte de Morfontaine. Alors, comme il y a peu de temps encore, la rue du Four était une rue tortueuse où se pressaient, dans une indicible confusion, boutiques et enseignes. Bernard et Valleroy y marchèrent pendant quelques instants sans trouver ce qu'ils cherchaient.

—C'est ici, dit soudain Bernard, en désignant une large plaque de tôle peinte en vert, couverte de hautes lettres noires et qui se balançait au vent à l'extrémité d'une longue tige de fer, plantée dans le mur, en bras de potence.

—Grignan, marchand de meubles vieux et neufs, lut Valleroy; oui, nous voilà rendus, ajouta-t-il.

Une boutique étroite et profonde s'ouvrait devant eux, comme une galerie, laissant voir à droite et à gauche, rangés le long du mur et empilés jusqu'au plafond, des meubles de toutes sortes et de toutes formes, de tous les pays et de toutes les époques, amassés là, peu à peu, dans l'attente des clients. Les meubles neufs étaient de fabrication courante et de qualité commune. On les devinait destinés aux gens d'humble condition auxquels le luxe est interdit. Les vieux, au contraire, se faisaient remarquer par leur élégance, leur caractère artistique dont les moulures dorées et les cuivres ciselés rehaussaient la valeur. Il suffisait de voir la place qu'ils occupaient dans l'étalage pour comprendre que ces débris de l'opulence aristocratique détruite par la Terreur, ramassés un peu partout, au hasard des ventes, dans les hôtels confisqués, étaient la véritable raison d'être du commerce de Grignan, tandis que les meubles neufs n'en étaient que le prétexte.

La douceur de la température permettant de laisser la porte ouverte, le regard embrassait du dehors la boutique jusqu'au fond, arrêté, au passage par les commodes au ventre rebondi, les pieds tournés des tables, les fins contours des consoles, les étoffes claires des fauteuils aux formes élégantes, toute une richesse d'ameublement que les ineptes décrets de la Révolution n'avaient pu proscrire qu'en décapitant la plus belle et la plus lucrative des industries parisiennes. Puis c'étaient, dans des coins, des rideaux non encore dépliés, des candélabres tordus, des glaces brisées et des portraits de famille, des toiles crevées dans des cadres en bois, oeuvre de quelque artiste ignoré, et, suspendus au plafond, des lanternes et des lustres si nombreux et si pressés qu'ils cachaient la voûte à laquelle ils étaient accrochés.

Bernard et Valleroy, étant entrés dans la boutique, virent sortir de derrière ces amas de meubles un gros homme court et joufflu, avec une figure rougeaude et placide sous ses cheveux, gris ébouriffés, et vêtu d'un uniforme de garde national.

—Le citoyen Grignan? demanda Valleroy.

—C'est moi, répondit l'homme. Qu'y a-t-il pour ton service, citoyen?

Valleroy fouilla des yeux la boutique, et, s'étant assuré que Bernard et lui s'y trouvaient seuls avec Grignan, il reprit à demi-voix:

—Nous venons pour ce que tu sais.

Grignan ne broncha pas. Son visage conserva sa placidité. Il répondit sur le même ton:

—Voilà plusieurs jours que je t'attendais, toi ou d'autres, et je m'étonnais de n'avoir encore vu personne.

—Nous avons été empêchés de venir plus tôt.

—Suis-moi, avec ton jeune compagnon, et ayons l'air d'examiner des meubles. On peut nous voir du dehors, et, quoique garde national bien noté dans ma section, je ne suis pas sûr de n'être pas surveillé. Il y a des espions partout.

Grignan se mit à marcher dans sa boutique, à pas lents, le bras tendu vers les meubles, comme s'il en détaillait les beautés, accentuant son attitude de commerçant qui vante sa marchandise et cherche à séduire le client. Tout en marchant, il continuait l'entretien.

—Le comte de Morfontaine est absent pour le moment et vous ne pourrez le voir qu'un peu plus tard.

—Où le verrons-nous?

—Ici même. Il vit près de moi dans cette maison où il passe pour mon commis. Ce matin, il est sorti pour aller prendre possession de divers objets que j'ai achetés dans un hôtel d'émigré. Je ne peux dire au juste quand il rentrera, peut-être tout à l'heure, peut-être ce soir.

—Es-tu au courant des causes de son séjour à Paris? demanda Valleroy, qui n'osait encore se livrer.

—Comment ne serais-je pas au courant, moi son complice? Il est à Paris pour essayer de tirer la veuve Capet et sa famille de la prison du Temple.

Ces mots arrachèrent Bernard à son silence.

—C'est vous, un royaliste, qui appelez la reine du nom que lui donnent ses ennemis! fit-il vivement.

—Mais je ne suis pas royaliste, mon petit homme, répondit Grignan, et tu t'en apercevrais bien vite si ton ami et toi étiez ici pour tramer des complots contre la liberté, car j'irais vous dénoncer!

—Vous n'êtes pas royaliste?

—Pas plus royaliste qu'aristocrate. Je suis patriote avant tout. Mais on peut être patriote et homme généreux… Marie-Antoinette n'est plus la reine, puisqu'il n'y a plus de royauté. Mais elle est femme, elle est malheureuse. Chargé de la garder dans sa prison, j'ai admiré ses vertus et je l'ai prise en pitié. Elle est si belle et si bonne, et son infortune si touchante! J'ai résolu de la sauver. Et je ne suis pas seul à le vouloir. Parmi les sectionnaires qui ont été de faction au Temple, il en est d'autres qui sont décidés à faire comme moi. Aussi quand M. de Morfontaine est venu me trouver pour solliciter mon concours, je n'ai pas hésité. «Topez là, mon ci-devant gentilhomme, lui ai-je dit, et comptez sur moi.»

—Mais comment as-tu été mis en relations avec lui? demanda Valleroy.

—Je l'ignore et, je dois supposer que la veuve Capet, devant laquelle je me suis agenouillé un jour pour lui baiser la main, lui a fait savoir qu'on pouvait compter sur mon dévouement. Du reste, interroge-le toi-même, car le voilà.

Bernard et Valleroy tournèrent la tête du côté de la porte. Un homme entrait dans le magasin. C'était M. de Morfontaine. Ils l'avaient vu quelques mois avant à Coblentz. Mais, sous son costume actuel, costume d'artisan aisé, avec ses longs cheveux et son épaisse barbe noire, ils n'auraient pas reconnu en lui le brillant officier des chevau-légers de l'armée des princes, si Grignan ne le leur eût désigné.

—Mathieu, lui cria celui-ci, voici des citoyens qui désirent te parler.

Et M. de Morfontaine s'étant approché, il ajouta:

—Ils viennent pour ce que tu sais!

—Je vous reconnais, dit spontanément le comte Mathieu de Morfontaine à
Bernard et à Valleroy, en leur tendant la main.

Il retint celle de Bernard dans les siennes et continua:

—Je compatis à votre malheur, mon cher chevalier. J'ai vu vos héroïques parents gravir leur calvaire. J'ai pensé à vous, à votre frère, mon ami Armand de Malincourt, et je me suis associé à vos larmes. J'espère que vous puiserez dans votre infortune le courage qui vous est nécessaire aujourd'hui.

Quoique en proie à une cruelle émotion, Bernard se redressa.

—J'aurai ce courage. Monsieur, répondit-il. Mais vous parliez de mon frère. L'avez-vous vu? Savez-vous ce qu'il est devenu?

—Nous étions à Verdun la dernière fois que je l'ai embrassé. Il partait pour Londres où l'envoyait Mgr le comte d'Artois. Depuis, on m'a dit qu'il était allé en Russie et je ne sais rien de plus.

—C'est donc comme moi, soupira Bernard. Où est-il, mon frère, où est-il? Il m'eût été si doux de le revoir après ces jours de détresse et d'horreur… Mais ce n'est pas pour pleurer que je suis ici, reprit-il. Ne songeons qu'à ce qui doit faire l'objet de notre entretien. Valleroy et moi sommes envoyés vers vous par le marquis de Guilleragues pour vous communiquer ses instructions et recevoir les vôtres.

—C'est que l'endroit n'est guère propice pour un si grave entretien, objecta M. de Morfontaine.

—Pourquoi pas? demanda Grignan. Tant qu'il n'entrera pas de clients, on peut causer ici en liberté, avec la certitude de n'être pas entendu.

—Eh bien, soit! Parlez d'abord, Monsieur le chevalier.

—J'ai à vous transmettre en premier lieu l'exposé du plan d'évasion, tel que l'a dressé le marquis de Guilleragues, rectifié le vidame d'Épernon, et approuvé Monsieur, comte de Provence, frère du roi. Pour ne rien oublier de cet important document, je l'ai appris par coeur. Je l'ai récité à M. de Guilleragues à Bruxelles, et je vais vous le réciter à vous-mêmes.

D'une voix lente et grave, Bernard s'exécuta. En l'écoutant, M. de Morfontaine ne savait ce qu'il devait le plus admirer des habiles dispositions prises par l'inventeur de ce projet d'évasion ou de la fidélité avec laquelle les lui révélait le jeune messager de M. d'Épernon.

—Je n'ai rien à objecter, dit-il quand ce fut fini. Tout est prévu et je ne saurais rien faire de mieux que de me conformer aux ordres que vous m'apportez.

—Nous devons vous en communiquer un autre, dit alors Valleroy. Vous êtes invité à vous trouver tous les soirs à 8 heures, à partir du 5 avril, dans le parc de la Folie d'Épernon, à Gennevilliers, jusqu'à ce que vous y ayez vu la personne qui doit vous y rejoindre.

—À partir du 5 avril j'y serai. Grâce à Grignan et au sauf-conduit qu'il m'a fait délivrer à la section, je peux aller librement de Paris à Gennevilliers et de Gennevilliers à Paris. J'en ai profité déjà pour me procurer la voiture et les chevaux qui conduiront la famille royale à Dieppe, et pour les cacher dans les écuries de cette propriété, aujourd'hui délaissée.

—Alors, il ne nous reste plus qu'à recevoir vos instructions, continua
Valleroy.

—Vous les recevrez en temps opportun. Au dernier moment, il sera nécessaire que le plan d'évasion soit communiqué à la reine. C'est au chevalier, puisqu'il en est le dépositaire, qu'incombera cette mission.

—Je verrai Sa Majesté! s'écria Bernard.

—C'est moi qui te conduirai auprès d'elle, mon enfant, répondit Grignan. Tu auras soin de caser dans ta mémoire tout ce que tu devras lui dire, car, grâce à mes arrangements, tu seras seul en sa présence pendant quelques minutes, et il importe de profiter d'une occasion qui ne se représentera plus.

—Je tâcherai de ne rien oublier.

Sur cette réponse de Bernard, et après que ces obscurs mais intrépides conspirateurs se furent entendus pour décider comment ils se retrouveraient quand ils auraient besoin de se voir, ils se séparèrent. Bernard et Valleroy revinrent à l'hôtel de Malincourt. Là, Kelner leur apprit qu'en leur absence les officiers municipaux de la section de Grenelle-Fontaine étaient venus lui signifier le décret de confiscation des biens du comte et de la comtesse, et en prendre possession au nom de l'État. Ainsi qu'il l'espérait, et grâce à sa réputation d'ardent patriote, ils lui en avaient confié la garde jusqu'à la mise en vente, fixée à quelques jours de là.

—Si nous voulons, dit-il à Valleroy, que l'hôtel nous soit adjugé préférablement aux concurrents qui pourront se présenter, il importe d'agir sans retard. Tu m'as avoué que tu disposais de cent mille livres en or, ami Valleroy. C'est le moment d'échanger une partie de cette somme contre des assignats.

—Pourquoi faire, des assignats? interrogea Bernard.

—Pour payer l'hôtel quand nous l'aurons acheté.

—Ne peut-on le payer avec de l'or?

—Ce serait le moyen de nous faire arrêter comme accapareurs. Posséder de l'or aujourd'hui est un crime qui conduit à l'échafaud. Mais je connais un individu qui exerce secrètement l'industrie du change. Grâce à lui, j'aurai en papier-monnaie toute la somme qui nous est nécessaire.

Quelques instants après, Kelner quittait l'hôtel, emportant vingt mille livres en pièces d'or éparpillées dans toutes ses poches. Quant, au bout de plusieurs heures, il rentra, il rapportait cinq cent mille francs en assignats. C'était plus qu'il n'en fallait pour payer la demeure des Malincourt quand elle serait mise en vente, et pour acheter les services des employés de la municipalité chargés de prononcer l'adjudication.

Ces précautions prises, il n'y avait plus qu'à attendre les événements. Impuissants à les hâter, Bernard et Valleroy se résignaient à les attendre. Les jours qui suivirent n'amenèrent aucun incident. Cependant, Kelner ayant trouvé une occasion sûre de faire sortir une lettre de Paris, Bernard en profita pour écrire à Nina. Au milieu de ses agitations, il n'oubliait pas sa petite amie. Il tenait à lui apprendre l'irréparable malheur qui l'avait frappé. Il espérait qu'elle prendrait part à sa douleur et obtenir une réponse, sinon d'elle, puisqu'elle ne savait pas encore écrire, du moins de la chanoinesse de Jussac.

Sa lettre partie, il resta dans l'attente de cette réponse et des instructions promises par M. de Morfontaine et par Grignan. Elle se prolongea pendant une semaine, cette attente. Les journées étaient longues au logis, aussi longues qu'eussent été dangereuses les courses à travers Paris pour un enfant dont la distinction et les allures, sous ses simples habits de deuil, pouvaient trahir les origines aristocratiques et la haute naissance.

Par bonheur, pour charmer son isolement, il avait sous la main des moyens efficaces, les promenades dans le jardin de l'hôtel, les séances dans la bibliothèque, et enfin les visites au P. David. Il passait de longues heures auprès du vieux moine dont la parole le consolait, le charmait, réconfortait son âme ébranlée par les épreuves. Ensemble, ils allaient à travers le cloître désert, sous les nefs silencieuses de la chapelle abandonnée, dans la crypte mystérieuse où, sur l'unique autel resté debout au milieu des pierres tombales, le P. David, chaque matin, à la lueur crépusculaire du jour naissant, disait la messe. Pendant que Paris s'abîmait dans la Terreur, un prêtre et un orphelin, l'un proscrit, l'autre jeté dans une conspiration à l'âge où l'âme s'éveille aux joies de la vie, devisaient librement et, cachés au coeur même de la ville ensanglantée, priaient pour les victimes et aussi pour les bourreaux.

Bernard goûta une autre joie. Il reçut par une voie sûre une lettre écrite par la chanoinesse de Jussac, au nom de Nina, peut-être même dictée par celle-ci. Des consolations enfantines, des pensées naïves et pures, la promesse de prier pour les pauvres morts, des détails sur son existence quotidienne, un cri de reconnaissance pour sa bienfaitrice, un pieux souvenir à la mémoire de tante Isabelle et enfin une protestation de tendresse pour Bernard, tout cela signé Nina d'Aubeterre, telle était cette lettre. Bernard la lut, en ayant sous les yeux le portrait de la fillette, peint sur émail par Wenceslas Reybach. Le portrait ne le quittait jamais et la lettre alla rejoindre le portrait dans la poche où il le tenait enfermé comme un talisman qui devait lui porter bonheur.

Huit jours après la visite faite à M. de Morfontaine dans la boutique de Grignan, c'est-à-dire le 7 avril, cette paisible et réparatrice existence fut interrompue. Le marchand de meubles se présenta à l'hôtel de Malincourt. Il portait son uniforme de garde national. Cet uniforme, en ce temps-là, conférait une autorité et assurait une protection à qui en était vêtu, de telle sorte que, loin d'arriver à l'hôtel en se cachant, Grignan put y entrer la tête haute sans s'exposer aux soupçons des voisins.

—M. de Guilleragues est arrivé hier soir à la Folie d'Épernon, dit-il à Valleroy. M. de Morfontaine l'y attendait. Ils ont conféré ensemble. Ils conféreront de nouveau aujourd'hui et ils désirent que ton jeune compagnon et toi assistiez à l'entretien.

—Mais comment nous y prendrons-nous pour nous rendre à Gennevilliers? demanda Valleroy.

—Vous y viendrez tous deux avec moi, répondit Grignan. Il y a des meubles à vendre dans la maison de campagne d'un aristocrate qui vient d'être condamné. Je vais voir s'ils peuvent me convenir, et je vous emmène dans ma voiture pour faire faire une promenade à l'enfant.

Dans l'après-midi du même jour, un cabriolet sortait de Paris par la barrière Saint-Denis. Dans ce cabriolet, que conduisait Grignan; se trouvaient Bernard et Valleroy. Il était très fier, l'honnête Grignan, très fier et très important dans son uniforme, qui équivalait, pour lui-même et pour ses amis, à une sauvegarde. Au poste de la barrière il dut présenter leurs papiers et les siens, cette formalité étant exigée de quiconque franchissait l'enceinte de Paris, même pour une simple excursion aux environs. Mais le chef du poste n'y procéda que par acquit de conscience et pour se conformer à sa consigne. Le civisme du citoyen Grignan, de la section de Grenelle, était trop connu pour qu'on le soupçonnât d'avoir pris des émigrés sous sa protection et de conspirer avec eux.

—Vous voyez que ce n'est pas bien difficile, observa le marchand de meubles, une fois qu'on fut hors de la ville le tout est de savoir s'y prendre… Il n'en est pas moins vrai, ajouta-t-il philosophiquement, que nous jouons notre tête. Mais je ne regrette pas d'avoir mis la mienne au jeu pour la veuve Capet, pardon, pour la reine Marie-Antoinette, reprit-il en regardant Bernard.

Ce dernier lui prit la main, en disant:

—Vous êtes un brave homme, citoyen Grignan!

La voiture roulait sur le pavé d'une route déserte. Au loin, des collines et des bois se déroulaient sur l'horizon en un arc de cercle dont les extrémités revenaient du côté de Paris. Mais à droite et à gauche de la route, s'étendait une plaine triste et nue, à travers laquelle étaient jetées au hasard des masures de maraîchers, reconnaissables aux champs de légumes qui les entouraient. Dans ce monotone et plat paysage, l'oeil ne distinguait que de rares taches claires et riantes; c'était çà et là une agglomération de maisons dans un flot de verdure. Le village de Gennevilliers se présentait avec cette physionomie, grâce aux quelques parcs dont il était environné et qui rappelaient les temps encore récents où de grands seigneurs possédaient là, aux portes de la capitale, des habitations de plaisance.

Entre toutes, il n'en était pas de plus élégante que celle qu'avait jadis possédée le vidame d'Épernon, et qu'après sa fuite les autorités révolutionnaires avaient fait saisir comme bien d'émigré. Haute de deux étages, avec une toiture en terrasse, ornée de balustres sur lesquels se dressaient des statues mythologiques et précédée d'un portique monumental que soutenaient six colonnes de marbre grisâtre, elle était construite en pierres de taille, sur un monticule dominant un parc à la française dessiné dans le goût de celui de Versailles. Entre les murailles de ce parc, que tapissait un lierre vieux d'un siècle, on pouvait admirer des pelouses, encadrées de buis, d'épaisses charmilles taillées en voûte, de fines colonnades se mirant dans le bassin d'une source, des fontaines en rocaille au fond de niches mystérieuses qu'éclairait la blancheur marmoréenne de nymphes souriantes et de satyres ricanants, le bas du corps perdu dans une gaine, et enfin, çà et là, des kiosques d'une architecture capricieuse, offrant des haltes aux promeneurs et des points de vue habilement ménagés.

Ce n'était pas sans raison que les gens du pays désignaient ce domaine enchanteur sous le nom de Folie d'Épernon. Au dehors comme au dedans, où le luxe élégant et l'art raffiné du XVIIIe siècle s'étaient donné carrière par le pinceau ou le ciseau des artistes les plus renommés, il exprimait bien les entraînements d'une folie. Mise en vente un beau matin, la Folie d'Épernon avait été achetée à vil prix par un habitant de Gennevilliers, un pâtissier-traiteur qui rêvait d'y installer un cabaret où viendrait se divertir la jeunesse dorée de Paris.

Malheureusement, les promenades hors de la capitale exigeaient tant de formalités, et les plaisirs champêtres, en ces temps lugubres, étaient si peu compatibles avec l'état des esprits et la rigueur de la loi des suspects, que, faute de clients, l'acheteur de la Folie d'Épernon s'était vu obligé de renoncer à son projet avant de l'avoir exécuté. Depuis, le domaine était livré à l'abandon, la maison restait close, et, sur plus d'un point, les murs du parc tombaient en ruines. Des brèches même y avaient été pratiquées par les rôdeurs nocturnes ou par les enfants du pays et on pouvait y pénétrer librement.

Grignan, sans doute, connaissait ces particularités, car, contournant Gennevilliers, il dirigea son cheval par un étroit sentier du côté de la Folie d'Épernon et l'arrêta devant une des ouvertures que, de distance en distance, présentait le mur. C'est par là qu'étant descendu de voiture avec ses compagnons il les introduisit à sa suite dans le parc après avoir attaché à un arbre son cheval tout attelé. Le jour baissait. Mais il était encore assez clair, pour guider les pas sous les charmilles. Les trois amis prirent ce chemin mystérieux et arrivèrent ainsi à un kiosque perdu au milieu des arbres. C'était un de ces monuments minuscules, délicats et fragiles, tel que les aimait l'époque qui précéda la Révolution, la réduction d'un temple païen tout en marbre avec un dôme à jour, qui mettait dans la verdure la tache grise de sa toiture et le scintillement de son vitrage.

Au bruit de la marche de Grignan et de ceux qui le suivaient, un homme se montra sur le seuil du petit temple, et ils reconnurent le comte de Morfontaine.

—Le marquis est là, leur dit-il.

Ils entrèrent tous ensemble dans le kiosque. Au milieu d'une pièce étroite, meublée comme un boudoir, et du haut en bas revêtue de glaces qu'encadraient des guirlandes dorées figurant des feuilles d'acanthe, M. de Guilleragues se tenait debout. Il vint à eux les mains tendues, et, après un échange d'ardentes effusions, il parla de l'objet de leur réunion.

—Vous voyez que je vous ai tenu parole, fit-il. Tandis que vous partiez de Bruxelles pour Paris, moi j'en partais pour Ostende, d'où j'ai gagné l'Angleterre. À Brighton, j'ai frété un navire qui m'a conduit aux environs de Dieppe et qui doit se retrouver, à une date déterminée, à l'endroit où il m'a débarqué. De Dieppe à Gennevilliers, où je suis arrivé dans la soirée d'hier, j'ai fait la route à pied en suivant le chemin par où passera la voiture de la reine, dont je serai le postillon. Je me suis arrêté aux relais établis par nos amis, en des endroits désignés d'avance, pour les vérifier et pour me faire connaître. Je peux affirmer aujourd'hui que, grâce aux mesures prises, la famille royale sera sauvée si vous parvenez à la faire sortir du Temple d'abord, de Paris ensuite, et si elle arrive ici.

—Elle sortira du Temple, affirma Grignan, elle sortira de Paris et elle arrivera ici.

Il y avait tant d'assurance dans ce langage qu'il ne vint à la pensée de personne de mettre en doute l'engagement qu'il formulait. Cependant, comme une explication était nécessaire entre tous les conjurés et qu'ils devaient tous être mis à même d'apprécier les mesures prises, M. de Guilleragues interrogea Grignan.

—Comment la famille royale sortira-t-elle du Temple?

Grignan se recueillit avant de répondre. Puis il dit:

—Dans trois jours, je serai de garde à la prison pour vingt-quatre heures; à partir de 9 heures du soir, et en même temps que moi, cinq camarades sur lesquels on peut compter. En prenant la faction à la porte de la reine, je la préviendrai que tout doit s'effectuer dans la soirée du lendemain. Le lendemain, j'introduirai auprès d'elle le jeune citoyen Bernard qui lui récitera l'exposé du plan d'évasion que vous connaissez.

—Mais comment entrerai-je au Temple? interrompit Bernard.

—Tu le sauras au moment voulu, petit, reprit Grignan. Après t'avoir entendu, la reine, mise, par les instructions que tu lui portes, au courant de ce qu'elle doit faire, se tiendra prête ainsi que son fils, sa fille et sa belle-soeur. À la nuit, mes camarades et moi nous souperons. Il y aura, ce soir-là, sous un prétexte quelconque, abondance de vin d'Aï, et quiconque nous paraîtra suspect sera impitoyablement grisé.

—Même les deux officiers municipaux de service? demanda M. de
Morfontaine.

—L'un d'eux conspire avec nous. L'autre roulera sous la table. Pendant ce temps, la reine et sa belle-soeur endosseront l'uniforme de garde national, et quand on viendra relever la garde, à l'heure où d'ordinaire elles sont couchées, elles se mettront dans le rang et sortiront l'arme au bras, en réglant leur pas sur le nôtre.

—Mais le jeune roi et Madame Royale?

—Ils marcheront au milieu de nous. Ils sont de petite taille, et, à la faveur de la nuit, ils passeront inaperçus. D'ailleurs, le guichetier fermera les yeux.

Grignan débitait ces choses avec placidité, sans paraître se douter que son obscur et généreux héroïsme pouvait avoir la mort pour récompense. Mais, quand il eut fini, il crut discerner, à l'attitude de ses auditeurs, que l'audace de son plan excitait leur incrédulité en même temps que leur admiration.

—Ayez confiance, Messieurs, ajouta-t-il d'un accent solennel. Vous m'avez demandé de faire sortir du Temple la famille royale. J'ai tout calculé, tout prévu, tout combiné et, à moins que la fatalité vienne s'en mêler, elle en sortira.

—Mais une fois hors du Temple, dit M. de Guilleragues, reste à la faire sortir de Paris?

—Ceci regarde M. de Morfontaine.

—Oui, répondit ce dernier, c'est ici que mon rôle commence, pendant que Grignan opérera dans la prison, je serai dans une rue voisine, avec un fiacre que j'ai acheté. La famille royale y montera, moi sur le siège, et, protégé par un sauf-conduit que nous devons au savoir-faire de notre intrépide complice, je te l'amènerai, Guilleragues.

—Ajoutez, Monsieur, continua Grignan, que j'irai avec vous jusqu'à la barrière pour vous aider au besoin à la passer; justement, ce soir-là, le poste sera commandé par un de mes amis.

—Alors, la partie la plus difficile de notre entreprise sera accomplie, s'écria Guilleragues avec feu. La berline que Morfontaine s'est procurée sera tout attelée. Nous nous mettrons en route aussitôt et nous irons bon train toute la nuit. Quand, au matin, on s'apercevra au Temple que la famille royale est en fuite, nous aurons brûlé déjà deux étapes.

Et, dans l'excès de sa joie, l'enthousiaste gentilhomme ôta son chapeau et cria:

—Vive le roi!

—Eh! Monsieur, reprocha Grignan, ce n'est pas pour rétablir la royauté renversée par le peuple français que je conspire avec vous; c'est par humanité, par compassion, par admiration de celle que vous appelez la reine et qui n'est pour moi qu'une femme infortunée. Ne m'obligez pas, en criant; «Vive le roi!» à crier: «Vive la République!…» Je suis bon patriote.

—Pardonnez-moi, citoyen Grignan, répondit M. de Guilleragues… ce cri qui résume ma foi politique et ma foi religieuse m'a échappé. Je respecte vos convictions, et si tous ceux qui les professent étaient à votre image, je les honorerais… Il n'y a ici ni républicains, ni royalistes; il n'y a que des hommes de coeur.

Un court silence succéda à ces paroles. Puis M. de Morfontaine, qui avait à coeur de dissiper le léger nuage qu'avait attiré sur l'alliance l'étourderie de son ami, résuma les dispositions qui venaient d'être arrêtées.

—Tout est donc bien entendu, dit-il. Dans la soirée du 10 avril, la reine sera prévenue que le complot dont il lui a été parlé une fois, et auquel elle a adhéré, est mûr pour l'exécution. Le lendemain, notre ami le chevalier sera introduit auprès d'elle et lui communiquera le plan dans tous ses détails. Le soir à 9 heures, elle sortira du Temple. Une heure après, elle sera ici, amenée par moi. Guilleragues nous attendra et nous partirons aussitôt. Est-ce tout?

—C'est tout, déclara M. de Guilleragues.

—Et moi, n'aurai-je donc rien à faire? interrogea mélancoliquement Valleroy qui avait assisté silencieux à l'entretien. Il y aura dans cette entreprise de l'ouvrage pour vous tous, Messieurs. Pourquoi suis-je seul excepté?

—Nous songerons à vous en une autre circonstance, Monsieur Valleroy, répliqua en riant M. de Morfontaine.

—Et puis, ajouta Grignan, il n'est pas encore dit que nous ne trouvions pas à t'occuper ce soir-là, citoyen. Prends patience.

Tout étant définitivement arrêté, il n'y avait plus qu'à se séparer. La nuit était venue, et au moment de traverser le parc avec Bernard et Valleroy pour aller retrouver sa voiture, Grignan venait d'allumer une lanterne dont il s'était muni par précaution.

—Citoyen Grignan, dit alors M. de Guilleragues, jusqu'au grand jour je ne bougerai pas de la Folie d'Épernon. J'y suis dans les propriétés de ma famille, n'en déplaise à ceux qui les ont confisquées, et la sollicitude de Morfontaine m'y a assuré le vivre et le couvert. Vous sauriez donc où me trouver si vous aviez besoin de me revoir.

—Entendu, Monsieur.

Et comme les mains s'étreignaient, le marquis de Guilleragues reprit:

—Mes amis, que Dieu nous garde!

CHAPITRE XIV

À LA TOUR DU TEMPLE

La prison dans laquelle, après la déchéance de Louis XVI, avait été incarcérée la famille royale, s'élevait dans le quartier du Marais, sur l'emplacement où existe encore aujourd'hui le marché du Temple. Cette prison, connue sous le nom de la Tour du Temple, constituait le dernier vestige de la somptueuse résidence que, dès le XIIIe siècle, s'était créée au coeur de Paris l'Ordre des Templiers. Après la suppression de l'Ordre, les palais, construits au temps de sa splendeur et groupés dans une même enceinte, avaient d'abord changé de destination, puis disparu avec le temps. Au moment de la Révolution, la Tour du Temple en rappelait seule le souvenir. C'était une massive construction carrée, haute de quatre étages et flanquée de quatre tourelles. Chaque étage comprenait quatre pièces, la plus grande occupant l'étendue de la tour carrée, les plus petites ménagées, ainsi que l'escalier, dans les tours d'angle.

C'est au second étage de ce sombre bâtiment qu'habitaient Marie-Antoinette d'Autriche, fille de la grande Marie-Thérèse et reine de France, le jeune Dauphin son fils, sa fille qu'on appelait alors Madame Royale et qui devait épouser plus tard son cousin le duc d'Angoulême, et enfin Madame Élisabeth, soeur du roi défunt. Triste, affreusement triste, était l'existence des prisonniers, surtout depuis la mort du roi. Bien qu'après ce cruel événement la surveillance et les rigueurs dont ils étaient l'objet eussent paru se relâcher, ils n'en restaient pas moins soumis aux vexations quotidiennes de leurs geôliers et au caprice de la tourbe jacobine qui, après avoir envoyé Louis XVI à l'échafaud, les menaçait du même sort.

La reine avait alors trente-huit ans. Mais vieillie par les longues angoisses et par sa récente douleur, elle ne conservait de son imposante beauté d'autrefois que la calme fierté de son regard à l'expression douce et hautaine. Au coin des yeux et des lèvres, des rides s'étaient creusées; dans les cheveux, se marquaient des sillons d'argent, et, sous les coups du malheur, la peau, naguère d'une blancheur éclatante, commençait à se flétrir. Après l'exécution de son mari, elle était tombée dans une torpeur affreuse. Les caresses de ses enfants, la sollicitude de sa belle-soeur l'avaient peu à peu ramenée à la vie; mais sous son sourire contraint se devinait l'inguérissable plaie qui saignait dans son coeur.

Elle souffrait dans le passé qui n'ouvrait sa mémoire aux souvenirs heureux de Versailles que pour rendre plus douloureux les dramatiques souvenirs des Tuileries. Elle souffrait dans le présent où, à toute heure du jour et de la nuit, des incidents successifs et multiples venaient lui faire mesurer la profondeur de sa déchéance et l'étendue de sa misère. Elle souffrait enfin dans l'avenir, où tout s'annonçait redoutable et qu'elle ne scrutait qu'avec épouvante, tant il paraissait difficile qu'il mît un terme à son malheur.

Malgré tout, cependant, elle ne pouvait renoncer à l'idée d'une délivrance prochaine.

Avant l'horrible événement du 21 janvier, elle comptait fermement sur les secours du dehors, sur l'intervention de la maison d'Autriche dont elle était fille. Les égoïstes lenteurs apportées par les puissances aux préparatifs de la guerre avaient dissipé ces illusions sans cependant détruire entièrement dans ce pauvre coeur meurtri l'espérance de la liberté. Seulement, cette liberté, elle n'osait plus l'espérer de l'action des cours européennes. Elle en était réduite, maintenant, à l'attendre du hasard ou d'un coup d'audace accompli par quelques âmes généreuses dont son malheur exciterait la pitié, presque d'un miracle. Elle voulait fuir, non pas seule, mais avec ses enfants et sa belle-soeur, et dans tous ceux que leur grade ou leurs fonctions amenaient autour d'elle, elle cherchait des complices, non qu'elle tint à la vie pour elle-même, mais parce qu'elle voulait vivre pour les chers êtres qui partageaient sa captivité.

À la fin de ses journées monotones, sans joie et sans lumière, qui lui apportaient avec une régularité désespérante les mêmes soucis, les mêmes humiliations, les mêmes avanies; lorsque, la nuit venue et le repas pris en commun, elle avait couché ses enfants et était obligée de se coucher elle-même, en butte à une surveillance soupçonneuse qui blessait à la fois sa fierté de reine et sa pudeur de femme, elle gardait au coeur ce secret espoir. C'est lui qu'elle opposait, tantôt affaibli, tantôt surexcité, à ses épreuves réitérées. Il l'avait soutenue quand un jour, sous sa croisée, elle avait vu apparaître au bout d'une pique la tête sanglante de son amie la princesse de Lamballe, ou quand un autre jour on avait arraché son mari de ses bras. Et même maintenant, lorsque la cruauté railleuse de ses geôliers venait greffer des menaces sur les horreurs de sa prison, c'est encore dans cet espoir, cet espoir inavoué, cet espoir divin, dont ses enfants étaient l'âme, qu'elle puisait le courage.

Aussi quel ne fut pas son émoi lorsqu'un matin, peu de temps après la mort du roi, étant dans sa chambre avec son fils et sa fille, elle vit le garde national en faction à la porte restée ouverte la suivre d'un regard de respect et de compassion. Oh! ce regard, quel baume il versa dans son coeur ulcéré! Comme il était éloquent! Le sien l'interrogea. Ce fut un échange de pensées, rapide et lumineux comme un éclair, qui contenait plus de promesses de la part de l'homme, plus de prières de la part de la reine que n'auraient pu en exprimer des paroles. Puis elle attendit. Alors, le garde national tira de sa tunique un oeillet et, sans quitter sa place, le jeta sur le lit, en disant à demi-voix:

—Il y a un papier.

La reine prit la fleur et chercha. Sous les pétales, et fixé au calice par une épingle imperceptible, était cachée une étroite bande de papier, pliée en rouleau. Elle la déroula et lut ces mots tracés au crayon:

«Parmi ceux que leur malheur condamne à surveiller la reine, il y a des hommes généreux et dévoués, résolus à s'employer pour sa délivrance. Celui qui sera de garde à sa porte ce soir, à l'heure où les officiers municipaux et les sectionnaires de service descendent souper, profitera de ce répit pour exposer à Sa Majesté, si elle veut s'arranger pour être seule, un plan de fuite.»

La reine leva vers le garde national ses yeux chargés de gratitude et fit un signe d'intelligence. Mais celui-ci ajouta:

—Il faut détruire cet écrit ou me le rendre.

La reine avait roulé le papier. Elle le glissa dans la main de Madame
Royale qui se trouvait à sa portée et lui dit:

—Allez embrasser Monsieur, mon enfant.

La princesse s'élança, et déjà le garde national se penchait pour recevoir le baiser, lorsque dans l'escalier, auquel il tournait le dos, un bruit de pas se fit entendre. Brusquement, il reprit son papier, le fourra dans sa tunique et, écartant Madame Royale, il fit d'un accent de gronderie:

—Apprends à respecter les serviteurs de la loi, ma petite citoyenne. Je ne suis pas ici pour jouer.

—N'as-tu pas honte de maltraiter cette enfant, citoyen Grignan? dit une voix à son côté.

Grignan se retourna et reconnut un des officiers municipaux qui revenait prendre son service auprès de la reine.

—Chacun pratique son devoir civique comme il l'entend, citoyen Michonis, répondit-il. Grands et petits, les tyrans et les aristocrates ont souvent besoin qu'on leur donne une leçon de politesse.

L'officier municipal ne répondit pas. Mais il haussa les épaules, une expression de mépris sur le visage, et il entra chez la reine pour procéder à l'inspection des chambres occupées par la famille royale, inspection qui avait lieu à toute heure et au moins deux fois par jour.

La journée fut longue au gré de Marie-Antoinette, plus longue que les précédentes que cependant elle trouvait interminables. L'impatience la dévorait, et jusqu'au soir, elle se montra plus agitée que de coutume, quelque effort quelle fît pour dissimuler son émotion. Après lui avoir parlé, Grignan avait été relevé de faction et, depuis, il n'était pas revenu. Marie-Antoinette commençait à s'en inquiéter, lorsqu'à la nuit il reparut. C'était l'heure où le personnel de la prison prenait son repas et, comme Madame Élisabeth venait d'emmener chez elle le petit Dauphin et Madame Royale, la reine se trouva seule avec Grignan. Alors, celui-ci s'avança et lui remit un billet en disant:

—Lisez d'abord ceci, Madame.

Elle obéit et lut:

«On peut avoir confiance dans le porteur et croire ce qu'il dira,—Comte de MORFONTAINE.»

—Vous connaissez le signataire? demanda Marie-Antoinette.

—Je le connais depuis hier, Madame. Il s'est présenté chez moi et, après m'avoir dit qu'il me savait humain et généreux, quoique patriote, il m'a demandé si je voulais l'aider à délivrer la famille royale. J'ai promis.

—Mais qui êtes-vous, Monsieur, pour vous intéresser ainsi à nous?

—Un ennemi des rois, quand ils sont puissants; le serviteur de quiconque est malheureux, quand il est en mon pouvoir de le servir.

Après avoir formulé avec emphase cette réponse, comme s'il eût voulu affirmer ainsi sa foi républicaine, Grignan continua:

—Maintenant, Madame, écoutez-moi. Je ne sais pas si je retrouverai de sitôt l'occasion de m'entretenir avec vous, et les moments sont précieux. Voici ce que je suis chargé de vous dire: Trois ci-devant gentilshommes, MM. d'Épernon, de Guilleragues et de Morfontaine, se sont mis en tête de vous tirer de cette prison. Ils sont convaincus que cela est possible et qu'il est possible aussi de vous conduire hors de France vous et votre famille. Leur plan a été longuement mûri. Je n'en connais pas les détails. Je sais seulement qu'il consiste à vous emmener de Paris à Dieppe et à vous faire embarquer pour l'Angleterre. À eux seuls, ils ne peuvent l'exécuter, puisqu'il n'est pas en leur puissance de vous ouvrir les portes du Temple. Mais ce qu'ils ne peuvent, moi, je crois le pouvoir, avec le concours de quelques dévouements encore endormis dont je connais l'existence, et qui s'éveilleront quand on aura besoin d'eux. Si la reine donne à ses amis et à moi-même l'autorisation d'agir, nous nous occuperons de l'exécution.

—Merci, Monsieur, répondit la reine très émue, merci pour les vaillants gentilshommes dont vous me révélez les intentions, merci surtout pour vous qui vous associez à eux dans un généreux entraînement et sans y être poussé par les mêmes motifs. Mon coeur gardera de leur proposition et de la vôtre une éternelle reconnaissance. Mais je ne peux accepter votre dévouement à tous que s'il m'est prouvé qu'il ne coûtera la vie ou la liberté à aucun de vous.

—Oh! Madame, c'est une preuve que personne ne saurait fournir. Je ne peux affirmer qu'une chose, c'est que ces Messieurs et moi nous tenons à notre peau et que nous ferons en sorte qu'elle ne soit pas entamée dans l'aventure.

—Et vous croyez au succès de votre entreprise? demanda la reine ébranlée.

—J'y crois fermement, Madame.

—Dès lors, où puiserais-je la force de vous défendre d'agir et de vous dévouer? J'ai perdu mon mari: je voudrais au moins sauver mes enfants. Si ma réponse est égoïste, ne vous en prenez qu'à la confiance que vous m'inspirez.

—Voilà qui est entendu, Madame, reprit Grignan que ces accents ne semblaient pas émouvoir et qui conservait son ordinaire placidité. Nous allons nous occuper des détails de l'affaire. Il y faudra trois semaines, un mois peut-être. Ce délai sera long, mais la pensée qu'autour de vous des amis agissent en vue de votre salut vous suggérera la patience. Jusque-là, défiez-vous des pièges qui vous seront tendus, des propositions d'évasion qui pourraient vous être faites. Fermez impitoyablement l'oreille à tout ce qui ne vous sera pas transmis de ma part ou par moi; et si je ne vous fais rien dire, si vous restez quelque temps sans me voir, n'ayez pas d'inquiétude et ne vous découragez pas.

—J'aurai la patience et la confiance, soupira la reine.

—À bientôt donc, Madame, dit Grignan en s'inclinant au moment de se retirer.

Mais d'un geste, Marie-Antoinette l'arrêta.

—Je ne sais comment reconnaître ce que vous faites pour nous. Monsieur, dit-elle d'un accent où se révélaient les sentiments de reconnaissance qui gonflaient son coeur. Je ne puis même vous prier d'accepter un souvenir de quelque prix. On m'a dépouillée de tout; on ne m'a rien laissé, fit-elle en jetant un regard de regret sur sa pauvre robe de veuve sans ornements, et la reine de France ne peut vous offrir qu'une fleur, celle que vous lui avez donnée ce matin. La voulez-vous, Monsieur? Elle est flétrie; mais durant quelques heures, je l'ai portée…

Et elle tendait à Grignan l'oeillet penché sur sa tige, qu'elle venait de prendre dans son corsage, où elle l'avait caché. Grignan chancela comme s'il eût été frappé d'un coup. Un sanglot s'échappa de sa gorge, et, tombant à genoux, il reçut la fleur dans ses doigts tremblants, tandis qu'il touchait de ses lèvres la main amaigrie et pâle qui la lui offrait.

—Oh! Madame, bégaya-t-il…

Il ne trouvait plus les mots qu'il voulait prononcer. Enfin, il murmura:

—Je serais heureux de mourir pour Votre Majesté.

—Relevez-vous, Monsieur, fit vivement la reine, on vient.

Depuis ce jour, un mois, s'était écoulé et la reine n'entendait plus parler de ce projet de fuite. Une seule fois Grignan reparut devant elle, étant de garde à l'entrée de sa prison, mais sans pouvoir lui parler. Ce n'est qu'à force de ruse et d'habileté qu'il était parvenu à lui glisser ces trois mots:

—Tout va bien.

Elle avait dû se contenter de cette assurance verbale et y puiser la patience et le courage. Il lui semblait cependant qu'autour d'elle les conditions de son existence de captive se modifiaient. Les officiers municipaux chargés de la surveiller ne se montraient plus tous, au même degré, malveillants et soupçonneux. Il en était même trois qui saisissaient toutes les occasions de manifester leur respect. Les jours où leur service les réunissait autour de la reine étaient des jours presque heureux qu'elle aurait pu marquer d'une pierre blanche, tant ils lui donnaient la sensation d'un courant d'ardente sympathie en train de se créer autour d'elle.

Les gardes nationaux eux-mêmes affectaient des allures compatissantes. Le gardien chargé de veiller à la propreté des chambres qu'elle occupait, ayant, à diverses reprises, manqué d'égards, on le renvoya, sans qu'elle en eût fait la demande. Son remplaçant se montra respectueux et empressé. Un jour, comme il venait de servir le dîner, la reine ayant rompu son pain, en vit tomber sur son assiette un crayon. Le lendemain, elle reçut sous une forme analogue du papier et de la cire à cacheter. Elle ne jugea pas prudent de s'en servir, ni d'écrire au dehors, mais elle eut ainsi la preuve que quelqu'un travaillait pour elle et que l'évasion se préparait.

Enfin la certitude lui en fut donnée. Un soir, au moment de se mettre au lit, elle aperçut Grignan debout devant sa porte. Quoiqu'elle l'attendît, elle resta saisie. Quant à lui, sans émotion apparente, il lui jeta de brèves paroles.

—Le moment est venu. Demain matin, à 9 heures. Votre Majesté en saura plus long.

Elle dut se contenter de cet avertissement et se résigna. Mais, durant toute la nuit, il la tint éveillée. De bonne heure, elle fut debout. Le factionnaire de garde à ce moment lui était inconnu. Mais, à 9 heures, on vint le relever et ce fut Grignan qui le remplaça. En même temps entra l'officier municipal chargé de l'inspection quotidienne. Son inspection fut sommaire. Au bout de quelques minutes, il s'éloigna pour aller rédiger le rapport qu'on envoyait chaque matin à la section.

À ce moment, à l'entrée du Temple, se présentait un petit mitron, portant sur sa tête une corbeille couverte d'un linge blanc. Un homme qui, de loin, l'avait suivi jusque-là, se retira après l'avoir vu disparaître sous la voûte où se trouvait la loge du portier. Par une circonstance bizarre, le portier venait de s'absenter. Un garde national occupait sa place.

—Où vas-tu, petit? dit-il à l'enfant.

—J'apporte le pain de la famille Capet, répondit ce dernier. Mon patron m'a envoyé parce que mon oncle, le citoyen Grignan, est de garde aujourd'hui et qu'il sait que ça me fera plaisir de le voir.

—Alors, monte, répliqua le garde national, en quittant la loge pour ouvrir la lourde porte de fer au delà de laquelle se trouvait l'escalier.

Ordinairement, les consignes étaient rigoureuses et il fallait d'autres formalités pour entrer au Temple. C'était miracle que le petit pâtissier y pénétrât si facilement. Cependant, il s'était engagé dans l'escalier et monta jusqu'au second sans rencontrer personne. Là, il se trouva en présence de Grignan.

—Te voilà, mon neveu? fit ce dernier.

—Me voilà, mon oncle, avec le pain.

—Eh bien, entre. On t'attend.

Il désignait la chambre de Marie-Antoinette. L'enfant obéit et se trouva en présence de la reine. D'un mouvement spontané, après avoir déposé son panier, il s'agenouilla. Mais elle l'obligea à se relever aussitôt.

—Qui êtes-vous, mon petit ami? Que me voulez-vous? demanda-t-elle.

—Madame, je suis le chevalier de Malincourt. Je suis envoyé à Votre Majesté par S. A. R. Monsieur, que j'ai vu le mois dernier à Hamm, en Westphalie, et par MM. d'Épernon, de Guilleragues et de Morfontaine. Je suis chargé de faire connaître à la reine les dispositions arrêtées en vue de sa fuite.

—Mais comment êtes-vous arrivé jusqu'ici?

—Grâce aux combinaisons du brave Grignan, qui a si bien travaillé qu'aujourd'hui et jusqu'à ce soir Votre Majesté n'a autour d'elle que des amis.

—Alors, parlez, mon enfant, je vous écoute.

Une fois de plus, Bernard récita la leçon qu'il avait apprise à Hamm et qui contenait l'exposé fidèle des mesures prises pour sauver la famille royale. Mais cette fois, à la leçon, il dut ajouter divers commentaires. Son exposé ne s'occupait en effet que de la sortie de Paris et du voyage jusqu'en Angleterre, ce qui concernait la sortie du Temple ayant été laissé à l'intelligence de ceux qui en seraient chargés, et Grignan s'étant engagé à élaborer cette partie du plan. Bernard en révéla les détails à la reine.

Quand Marie-Antoinette apprit qu'elle et Madame Élisabeth devraient revêtir un uniforme de garde national, elle demanda comment on le leur procurerait.

—Voici les deux costumes, Madame, répondit Bernard en découvrant la corbeille qu'il avait apportée.

Ils y étaient en effet, très habilement cachés sous le pain et dans un double fond.

—Mais qu'allons-nous en faire jusqu'à ce soir? interrogea la reine.

—Que Votre Majesté les mette entre les matelas de son lit. Personne, aujourd'hui, ne s'avisera de les chercher là.

Marie-Antoinette suivit ce conseil, et, aidée de Bernard, eut caché en un tour de main les uniformes.

—Est-ce là ce que vous aviez à me dire, mon enfant? reprit-elle alors.

—C'est ce que M. de Morfontaine m'a prié de répéter à Votre Majesté.

—Vous m'aviez parlé de mon beau-frère, le comte de Provence. Ne vous a-t-il confié aucun message pour moi?

Bernard se recueillit, puis il dit:

—Son Altesse Royale conseille à Votre Majesté, si elle arrive en
Angleterre, de n'y pas résider, mais de se rendre plutôt à Vienne.

La reine se raidit.

—Je sais ce que j'ai à faire, répliqua-t-elle avec hauteur et d'un ton de mécontentement; le conseil de Monsieur est superflu. Est-ce tout?

—C'est tout, Madame. J'attends maintenant les ordres de Votre Majesté.

Il y eut un silence, la reine enveloppait Bernard d'un regard curieux et bienveillant.

—Vous êtes mêlé bien jeune à de terribles événements, chevalier, dit-elle enfin. Pour venir de Hamm à Paris, il vous a fallu beaucoup d'audace et d'énergie. Au cours de votre voyage, n'avez-vous pas couru de dangers?

—Une main dévouée et prudente les avait écartés de mon chemin, Madame; et pour m'aider à surmonter ceux qui auraient pu surgir, j'avais un compagnon sûr et fidèle.

—Dites-moi son nom, je le fixerai dans ma mémoire à côté du vôtre et de celui de vos généreux complices, et si jamais je redeviens reine…

—Il se nomme Valleroy, Madame. Ce n'était qu'un serviteur de la maison de Malincourt. Il est maintenant mon ami.

—Malincourt, Valleroy, d'Épernon, Guilleragues, Morfontaine, Grignan! soupira la reine. Je me souviendrai de ces coeurs intrépides!…

—Ce n'est pas seulement pour parler à Votre Majesté que je suis venu à Paris, continua Bernard, c'était aussi pour travailler à la délivrance de mes parents, emprisonnés comme prévenus d'émigration.

—Avez-vous réussi à les délivrer? interrogea Marie-Antoinette avec intérêt.

—Je suis arrivé pour les voir aller à l'échafaud.

Et comme Bernard, accablé par ce souvenir, courbait la tête afin de cacher les larmes qui montaient à ses yeux, la reine posa la main sur son épaule et, tout attendrie, murmura:

—Ils ont tué aussi ma chère Malincourt! Pauvre enfant, je vous plains!

Elle allait continuer mais elle en fût empêchée. De la porte où il veillait, Grignan cria tout à coup:

—As-tu fini, mon neveu?

—On m'appelle, Madame, dit Bernard, et Votre Majesté ne m'a pas donné ses ordres.

—Je n'en ai point à vous donner, chevalier. Faites seulement connaître à vos amis que je me confie à eux comme je leur confie mes enfants et ma belle-soeur. Ce soir, à 9 heures, nous serons prêts, armés de sang-froid et de courage. Jusque-là, nous prierons Dieu pour qu'il protège cette grande entreprise et la fasse réussir. Quant à vous, aimable enfant, j'espère vous revoir un jour et récompenser votre héroïsme…

—Oh! Madame, je suis payé par la bonté de la reine.

Il voulut de nouveau s'agenouiller comme il l'avait fait en entrant. Mais Marie-Antoinette le retint, l'attira dans ses bras et l'embrassa comme elle eût embrassé son fils. Il demeura tremblant et pâle sous ce témoignage de gratitude le seul que pût lui donner la souveraine captive, mais qui, pour un gentilhomme, avait plus de prix qu'un riche trésor. Puis, se remettant, il prit sa corbeille vide et se dirigea vers la sortie. En même temps que lui, y arrivait le garde national qui venait relever de sa faction l'impassible Grignan.

—Je vais avec toi, mon neveu, cria ce dernier.

Ils descendirent ensemble, sans parler. Mais lorsqu'au bas de l'escalier, la porte de fer s'ouvrit devant Bernard, Grignan ajouta:

—File, maintenant, et qu'on ne te revoie pas ici. Il est plus facile d'y entrer que d'en sortir.

En mettant le pied dans la rue du Temple, Bernard aperçut Valleroy qui l'attendait. Au lieu de venir à sa rencontre, Valleroy se mit à marcher, sans hâter le pas et sans chercher à le rejoindre; Bernard le suivit. Ils allèrent ainsi, parmi les passants affairés, à travers des rues tortueuses, jusqu'aux abords de la place Royale. Là se trouvait la boutique d'un boulanger. Valleroy étant entré dans cette boutique, Bernard y entra derrière lui.

Cinq minutes après, ils en sortaient tous deux. L'enfant avait quitté son déguisement pour reprendre ses habits ordinaires. Ils se dirigeaient à grands pas du côté de la Seine, pressés de s'éloigner de ce quartier où il importait que personne ne fût à même de les reconnaître un jour. Ce n'était en effet que par un coup d'audace de M. de Morfontaine et de Grignan, une de ces ruses dont usent fréquemment les conspirateurs, mais qu'à cette époque payaient de leur tête ceux qui se laissaient surprendre, après y avoir participé, qu'avec la complicité payée à prix d'or du boulanger du Temple, Bernard avait pu arriver jusqu'à la reine. Ils marchèrent sans s'arrêter jusqu'à la rue du Four-Saint-Germain, où le magasin de Grignan leur offrait un asile.

CHAPITRE XV

SOMBRES JOURS

En l'absence du marchand de meubles, c'était son prétendu commis, M. de Morfontaine, qui gardait la maison. Quand ils y pénétrèrent, le gentilhomme ne s'y trouvait pas seul. Un personnage inconnu d'eux causait avec lui. Mais, à l'aspect des nouveaux venus, il prit congé brusquement et s'éloigna sans se retourner.

—C'est fait, dit alors Valleroy.

—Vous avez vu la reine? demanda M. de Morfontaine à Bernard.

—Je l'ai vue. Elle a tout écouté, tout compris, tout accepté…

Il s'arrêta stupéfait. Au lieu de paraître heureux du succès de sa démarche, M. de Morfontaine donnait les signes du plus grand accablement.

—Qu'y a-t-il donc? questionna Valleroy.

—Il y a que nous avons trop tardé, répondit M. de Morfontaine d'un accent où perçait son angoisse. Il fallait agir hier, car aujourd'hui, au moment de réussir, nous sommes menacés d'échouer.

—Le complot est-il découvert?

—Non, mais son exécution peut être entravée par un événement dont la nouvelle est arrivée à Paris dans la nuit.

—Quel événement?

M. de Morfontaine se rapprocha de ses amis et répondit à voix basse:

—L'homme que vous avez vu sortir est un de nos agents, employé dans les bureaux de la Guerre. Il est venu me confier que le général Dumouriez a fait arrêter, il y a quelques jours, le ministre Beurnonville et les quatre représentants Quinette, Lamarque, Bancal et Camus, qui s'étaient rendus à son camp, devant Condé, pour lui intimer l'ordre de comparaître à la barre de la Convention afin de rendre compte de sa conduite.

—Il a trahi! s'écria Bernard. Le sergent Rigobert le prévoyait.

—Non seulement il a fait arrêter le ministre et les quatre conventionnels, mais, le même jour, 2 avril, il les livrait aux Autrichiens, et, le lendemain, menacé lui-même par ses soldats qui l'accusaient de trahison, il prenait la fuite… Il a passé à l'ennemi.

—Mais en quoi l'infamie de ce traître peut-elle nous empêcher de réussir? fit Valleroy.

—C'est qu'elle aura pour résultat d'exciter les alarmes et les soupçons de la Convention, de la Commune et des clubs; d'accroître les mesures de surveillance dans tout Paris, au dedans et au dehors du Temple, dans les prisons, aux barrières… Si l'on découvre que Dumouriez voulait s'emparer du pouvoir, songeait à marcher sur la capitale, y avait des complices, c'en est fait de nos projets… Dans quelques heures, ces graves nouvelles seront communiquées à la Convention. Nul ne peut prévoir l'effet qu'elles y produiront.

—Alors la famille royale ne pourrait être délivrée? demanda Bernard anxieusement.

—Pas cette fois, hélas! Comment pourrait-elle l'être si l'on change ses gardiens, si l'on éloigne ceux dont nous avions acquis le concours, si les rigueurs redoublent autour d'elle. Tout serait â recommencer, à supposer qu'on nous en laissât la faculté et qu'un de nos complices prenant peur n'allât pas nous dénoncer… Et Guilleragues qui ne sait rien… ajouta M. de Morfontaine.

—Voulez-vous que j'aille à Gennevilliers? demanda Valleroy.

—Comment y arriveriez-vous sans sauf-conduit? Vous ne parviendriez même pas à passer la barrière, surtout en plein jour… D'ailleurs, c'est moi que ce soin regarde. À la nuit, quand j'aurai vu Grignan, je sortirai de Paris, coûte que coûte…

Bernard et Valleroy, obligés de rentrer à l'hôtel de Malincourt, où Kelner les attendait, quittèrent M. de Morfontaine en lui promettant de le revoir dans la journée. Mais, lorsqu'au cours de l'après-midi, ils revinrent au magasin de la rue du Four, ce fut pour constater qu'il était fermé et que M. de Morfontaine avait disparu. Quant à Grignan, que son service de garde national devait retenir au Temple jusqu'au soir, il ne pouvait songer à le rejoindre. Ils se dirigèrent alors du côté des Tuileries et des bâtiments où siégeait la Convention. Déjà, les nouvelles qu'ils avaient apprises le matin commençaient à être connues et se propageaient rapidement. Elles attiraient la foule dans les rues où se formaient des groupes bruyants et agités. On y discutait avec fièvre les événements. Les visages étaient consternés et des menaces tombaient des lèvres contractées par la colère. De bouche en bouche se colportait un seul mot: trahison. Des crieurs de gazette et de pamphlets annonçaient la grande trahison du général Dumouriez. Des bandes avinées de sans-culottes et de tricoteuses parcouraient les rues en criant: «Mort aux traîtres! À la lanterne, les aristocrates!» Aux portes de la Convention, on se battait pour entrer dans les tribunes et de toutes parts se répandait le bruit que les Comités allaient proposer des mesures nouvelles de salut public, plus rigoureuses que celles qui avaient été édictées déjà. Bientôt les attroupements devinrent si compacts que Valleroy, jugeant qu'il n'était pas prudent de rester dehors, voulut retourner à l'hôtel, malgré les prières de Bernard que passionnait ce spectacle. Ils revinrent tristement vers leur demeure et, jusqu'au soir, y restèrent enfermés. Ces heures furent longues. Bernard les passa auprès du P. David, dans la pauvre et paisible cellule où vivait caché le vieux moine, et au seuil de laquelle expiraient les retentissantes rumeurs du dehors. À la nuit, Valleroy sortit seul pour aller aux nouvelles et tâcher de retrouver Grignan. Jusqu'à une heure avancée de la soirée, Bernard l'attendit en compagnie de Kelner et de Rose. Alors, écrasé par la fatigue et tombant de sommeil, il se mit au lit en exigeant de Kelner la promesse de le réveiller au retour de Valleroy. Mais on ne le réveilla pas, et ce ne fut que le lendemain matin qu'il connut les lamentables nouvelles recueillies par son ami.

Au Temple, dans la soirée de la veille, au moment où la reine et Madame Élisabeth songeaient à se préparer pour la fuite, étaient arrivés brusquement trois commissaires de la Convention. Ils avaient procédé à des perquisitions minutieuses dans la prison, jusque dans les lits, et découvert des uniformes, du papier, un crayon, des pains à cacheter, d'autres preuves encore des complicités que la reine était parvenue à nouer avec le dehors. Une enquête ouverte sur-le-champ pour découvrir les complices était restée sans résultat. Mais les gardiens des prisonniers avaient été changés sur-le-champ, et Grignan, son service expiré, s'était vu contraint de quitter le Temple sans pouvoir échanger un seul mot avec Marie-Antoinette. Comme l'avait redouté M. de Morfontaine, tout était à recommencer.

Ces nouvelles accablèrent Bernard. S'exaltant à la pensée qu'il contribuerait au salut de la famille royale, il avait subi sans défaillance les émotions de son long voyage et de son arrivée à Paris. Sa douleur filiale même n'avait pas ébranlé son énergie. Il avait supporté, sans en être écrasé, l'horrible événement qui le faisait orphelin. Mais l'échec de la tentative dans laquelle il s'était jeté avec l'ardeur et la confiance de son âge ravivait sa douleur. Son courage l'abandonnait. Sous le coup de tant d'épreuves successives, il tombait de toute la hauteur de ses illusions dans le gouffre creusé par l'implacable réalité.

Ce fut comme un ébranlement de ses facultés, comme un choc violent sous lequel chancela sa nature, en train de se former, en même temps qu'il se prenait à douter de la justice divine qui favorisait les méchants et leurs desseins. Que ses parents fussent morts à l'heure même où il venait les retrouver, que le complot ourdi pour délivrer la reine eût échoué au moment de réussir, que de vaillants gentilshommes tels que MM. de Guilleragues et de Morfontaine se fussent en pure perte dévoués jusqu'à jouer leur vie, c'est là ce que sa raison se refusait à admettre et ce qui dépassait son entendement. Un grand trouble s'emparait de lui. Dans son esprit, se dressaient de lugubres images; dans son coeur, naissaient d'inguérissables regrets. L'absence de Nina, par deux fois séparée de lui, ajoutait à sa tristesse, et, l'imagination surexcitée par le spectacle de Paris livré aux émeutes, il subissait maintenant les premières atteintes de cette Terreur à laquelle il avait d'abord échappé et qui déjà régnait de toutes parts.

Pendant quelques jours, il demeura silencieux et morne.

Puis, une nuit, son sommeil fut troublé par le délire et la fièvre. Il eut d'affreuses visions qui lui arrachèrent des cris et des plaintes. Valleroy accourut à son appel, et sur ce visage d'enfant, pâle, décomposé, baigné d'une sueur glacée, il crut voir passer la mort. Il alla chercher le P. David. L'ancien moine reconnut tous les symptômes d'une affection cérébrale qui échappait à sa rudimentaire science médicale. Il fut d'avis qu'on devait appeler un médecin.

C'était grave, en ce temps, d'introduire un étranger chez soi. Dans tout inconnu, on pouvait craindre un espion ou un dénonciateur. Il fallut cependant se résoudre à suivre le conseil du P. David. Heureusement, lui-même désigna un praticien habitant le quartier, très brave homme auquel on pouvait se confier. Celui-ci fut mandé, vint, examina Bernard et diagnostiqua une de ces maladies du cerveau qui succèdent souvent aux commotions trop violentes, surtout chez les adolescents et pour lesquelles il n'est guère de remèdes si ce n'est ceux que porte en soi le malade quand il possède un tempérament vigoureux, une santé robuste. Le lendemain, le mal éclatait avec violence. Pendant trois semaines, Bernard resta littéralement entre la vie et la mort, et quand, à force de soins, de dévouement, de sollicitude, il fut enfin sauvé, le médecin déclara que longtemps encore il demeurerait faible, délicat et débile.

Oh! le printemps et l'été de 1793! Cette époque n'eût-elle pas été rendue inoubliable par les événements qu'elle vit se dérouler, que Valleroy, pour lequel, à cette heure, il n'en était pas de plus important que la maladie de Bernard, n'en aurait pas perdu le souvenir. Que de fois, durant ces sombres jours, il crut que c'en était fait de son cher chevalier! Que de fois Kelner et Rose, qui se dévouaient comme lui, le surprirent accablé par le désespoir! Que de fois le P. David dut le consoler et le réconforter! Enfin, le mal s'apaisa, la convalescence se fit pressentir. Elle fut longue, beaucoup plus longue que la maladie elle-même. Mais, du moins, elle apportait l'espoir et non l'angoisse, et chaque jour quelque progrès nouveau dans l'état de l'enfant.

Quand il put se lever pour la première fois, ses amis constatèrent qu'il avait grandi. Dans sa maigreur maladive, avec ses membres élancés et frêles, il ressemblait à un long roseau. Sa physionomie s'était assombrie, et sur son visage sillonné de rides que devait effacer la guérison, la douleur semblait s'être à jamais imprimée. Par bonheur, ces ravages accidentels n'étaient qu'à la surface. La maladie vaincue, l'intelligence redevenait vive et brillante, et la mémoire, un moment affaiblie, se raffermissait. Bernard, maintenant, se rappelait les événements dont le choc l'avait brisé. Mais il se les rappelait sans en souffrir au même degré qu'autrefois.

Au cours de sa convalescence, un soir d'été où, étendu sur une chaise longue, dans le jardin, il s'entretenait avec Valleroy, il se mit tout à coup à en parler, de ces événements funestes, déjà vieux de plus de trois mois, et comme Valleroy le suppliait de les oublier:

—Je ne les oublierai jamais, répondit Bernard. Mais je m'engage à n'y plus revenir à la condition que tu me feras connaître ceux qui les ont suivis.

—Je ne te comprends pas, mon Bernard.

—Alors, je vais t'interroger.

Valleroy écoutait anxieux, ne devinant que trop quelles questions allaient lui être posées et se demandant comment il devait y répondre.