—Interroge, fit-il enfin.
—Nous continuons à habiter l'hôtel de Malincourt, reprit Bernard. Au moment où je suis tombé malade, il allait être vendu Ne l'a-t-il pas été? Et s'il l'a été, comment se fait-il que nous y soyons encore?
—Il l'a été, dit Valleroy. Mais Kelner et moi, nous l'avons acheté afin de vous le conserver, à ton frère et à toi-même. Il t'appartient donc toujours. Pour ne pas éveiller de soupçons, nous l'avons mis en location. Mais comme nous ne voulons pas de locataires, nous avons écarté, sous divers prétextes, ceux qui se sont présentés.
—Et tu crois, qu'à force de les écarter, vous ne vous attirerez pas des plaintes et des remontrances de la part de la section?
—Nous l'espérons. Au surplus, nous comptons des amis parmi les officiers municipaux.
—Parmi les jacobins?
—Nous avons braillé et vociféré avec eux.
—Oh! Valleroy, jacobin, toi, mon ami!
—Il le fallait bien pour nous éviter les perquisitions et les avanies auxquelles sont exposés les suspects.
—Alors nous pouvons être tranquilles de ce côté?
—Je le crois, et Kelner le croit aussi.
—Tu parlais de mon frère. Pendant ma maladie, n'est-il arrivé aucune nouvelle de lui?
—Aucune. Comment, d'ailleurs, pourrions-nous en recevoir? Il ne sait pas plus où nous sommes que nous ne savons où il est.
—C'est vrai! soupira Bernard. Mon pauvre frère, quand le reverrai-je?… Et Nina, fit-il tout à coup, a-t-elle su que j'étais malade?
—Une occasion s'est offerte de prévenir Mlle de Jussac. À deux reprises, elle s'est informée de ta santé, en me disant que Nina s'associait comme elle à mes angoisses.
—J'écrirai bientôt à Nina, répliqua Bernard.
Et comme il restait silencieux.
—Est-ce là tout ce que tu voulais me demander? interrogea Valleroy.
—Je voulais te demander aussi où est la reine?
—Plus tard, mon enfant, plus tard, s'écria Valleroy. Tu te fatigues et le médecin a recommandé…
—Je veux savoir ce qu'est devenue la reine… Je le veux…
—Elle est toujours au Temple…
—Nos amis ont donc renoncé à la sauver?
—Ils ont dû y renoncer par sa volonté.
—Elle a refusé de les suivre!… Parle, Valleroy, parle donc!
—Je pense qu'il eût été mieux à toi de ne pas m'interroger, Bernard, et qu'il serait sage à moi de me taire. Mais tes questions ont un tel accent d'exigence… Et puis, ce que je te cacherais aujourd'hui, tu l'apprendrais demain. Autant donc te le dire, puisqu'aussi bien te voilà redevenu fort. La reine est toujours au Temple, mais pas pour longtemps, je le crains. On prépare son procès et il est question de la transférer à la Conciergerie.
—Ainsi, on n'aura pu la sauver! murmura Bernard.
—On aurait pu si elle avait voulu. Grignan malgré l'avortement de sa première tentative, ne s'était pas découragé. Avec MM. de Guilleragues et de Morfontaine, il avait combiné un nouveau plan d'évasion. Seulement, cette fois, il n'était plus possible de faire partir les enfants en même temps que leur mère. Celle-ci serait partie en avant… Mais elle a refusé.
—Il fallait s'y attendre. Une mère n'abandonne pas ses enfants.
—La reine n'a voulu abandonner ni les siens, ni Madame Élisabeth. Le jour où Grignan parvint à s'introduire auprès d'elle—c'était le 2 juillet,—il la trouva en proie au plus affreux désespoir. Le matin même, on lui avait enlevé son fils. C'est alors qu'elle déclara que tout projet de fuite devait être abandonné…
—Et nos amis, que sont-ils devenus? demanda encore Bernard.
Cette fois, Valleroy baissa la tête sans répondre.
—On les a arrêtés? s'écria l'enfant en se soulevant.
—Un misérable, qui s'était fait leur complice, les a trahis et dénoncés.
—On les a arrêtés tous les trois?
—Tous les trois.
—Et où sont-ils, ces pauvres gens?
—Là où vont les martyrs et les saints.
—Morts! Ils sont morts!
—Exécutés il y a huit jours.
Bernard retomba sur sa chaise, stupéfait et comme anéanti. Des larmes obscurcirent son regard. Mais, en même temps qu'il pleurait, il priait pour les deux gentilshommes et pour le modeste plébéien qu'un même dévouement à la reine captive avait conduit au même supplice.
La douloureuse et nouvelle émotion qu'il venait de ressentir n'entrava pas cependant sa guérison. À la fin de l'été, il était complètement rétabli et sur son visage ne restait aucune trace de la maladie, au cours de laquelle il avait été si souvent près de périr. Dès ce moment, commença pour lui une triste et monotone existence. Valleroy et Kelner étaient appelés chaque jour au dehors, non seulement par la nécessité d'aller aux provisions et aux nouvelles, mais encore par l'obligation où ils étaient de faire preuve de civisme en se montrant aux clubs, dans les réunions populaires, aux solennités légales. Comme le disait Valleroy, pour ne pas être dévoré par les loups, il fallait hurler avec eux, et, comme Kelner, il ne perdait aucune occasion d'étaler ses sentiments patriotiques. Mais Bernard sortait peu. Il vivait entre Rose et le P. David, n'ayant d'autre horizon que le jardin abandonné de l'hôtel de Malincourt ou le cloître désert du couvent des Bénédictins, d'autre distraction que l'étude à laquelle il s'astreignait sous la direction du moine.
Si longs et si sombres que fussent les jours dans Paris terrorisé, ils passaient cependant. Malheureusement, le temps s'écoulait sans que se montrât au ciel un seul coin bleu. Ni l'été, ni l'automne de 1793 ne virent la fin des tragiques péripéties commencées au mois de janvier, et l'hiver de 1794 arriva.
Oh! l'horrible hiver! Il semble que tous les fléaux s'y soient donné rendez-vous. La Terreur bat son plein et un fleuve de sang coule à travers la France. L'année précédente, le roi a péri le premier, condamné à mort par la Convention. Après lui, trois aristocrates et un obscur soldat sont envoyés à l'échafaud. Le 14 octobre seulement, on y conduit la reine. Mais déjà, d'innombrables victimes en ont rougi le chemin. Madame Élisabeth y sera conduite un peu plus tard. Le Dauphin a été remis aux mains d'un cordonnier ivrogne et brutal chargé désormais de son éducation. Madame Royale vit au Temple, malheureuse, isolée, séparée de son frère.
Partout, la guillotine est dressée. À Paris, elle fonctionne sur la place de la Révolution. Il ne s'écoule pas de jour où le tribunal révolutionnaire ne lui envoie des condamnés. L'accusateur public Fouquier-Tinville en est le grand pourvoyeur. Instrument impassible des Comités, de la Commune et des clubs, c'est lui qui dispose des malheureux dont les prisons sont remplies. Émigrés, conspirateurs, gentilshommes, artisans, suspects de tout sexe, de tout âge et de toute condition, c'est lui qui les tue ou les sauve au gré de son caprice et de son humeur. S'il veut qu'ils meurent, il les envoie au tribunal révolutionnaire; s'il veut qu'ils vivent, il les oublie. Quelquefois, c'est à son insu qu'ils vivent ou qu'ils meurent, grâce à un hasard ou à une erreur.
Le bourreau Samson est en permanence. On ne saurait compter ceux qui lui passent par les mains. Ses victimes sont tour à tour inconnues ou illustres. Un jour, c'est Vergniaud, le groupe des Girondins, Mme Rolland; un autre jour, Danton et Camille Desmoulins, puis pêle-mêle, des prêtres, des conventionnels, des religieuses, des généraux, des duchesses, des paysans, André Chénier, Mme du Barry. Plus tard, ce sera Robespierre et la fleur de ses partisans. Dans les prisons peuplées d'innocents, il n'est personne qui puisse affirmer, le matin à son réveil, qu'il ne sera pas guillotiné le soir, tant les sentences arrivent imprévues et soudaines. Les greffiers du tribunal passent chaque jour, suivis d'une charrette. Ils appellent les prisonniers désignés pour cette fournée. Ceux-ci quittent le groupe où ils se tenaient, embrassent leurs compagnons, échangent avec ceux qu'ils aiment de tendres adieux, et en route pour le supplice. Aussi s'est-on accoutumé à l'idée de la mort. Elle n'épouvante plus. Les femmes mêmes vont à elle comme à une amie. C'est par exception que fait défaut le courage de mourir.
Ce qui se passe dans les provinces est à l'image de ce qui se passe à Paris. Partout, dans les départements, la Convention a envoyé des commissaires armés de pouvoirs souverains. Sur leur, passage, ils répandent la terreur. Arrivés à leur poste, ils reçoivent les dénonciations, et, en quelques ordres d'arrestation, décernés contre quiconque est suspect, ils remplissent les prisons et alimentent la guillotine. Quand elle ne fonctionne pas assez vite à leur gré, ils inventent d'autres procédés homicides. À Lyon, Fouché procède par fusillades; Carrier, à Nantes, par noyades. Dans le Midi, en Bretagne, en Vendée, partout où la République rencontre des résistances, c'est de la mort qu'elle use et toujours de la mort.
En même temps que la Terreur, règne une effroyable misère. À Paris, durant l'hiver de 1794, les denrées n'arrivent plus, et on meurt de faim. Pour avoir un morceau de pain chez les boulangers ou un morceau de viande aux halles, il faut attendre de longues heures, et, quand on a longtemps attendu, se battre pour n'avoir pas attendu en vain et ne pas revenir les mains vides. La capitale de la France n'est plus la brillante cité, la première ville du monde, mais une vaste prison où chacun surveille son voisin ou se défie de lui. Par les rues, on ne voit que gens pressés, s'en allant tête basse, comme s'ils redoutaient d'être reconnus. Le pavé appartient aux sans-culottes et aux tricoteuses, ordinaire escorte des condamnés. Dans le jour, le peuple, s'il n'est sur leur passage, est aux abords de la Convention ou dans les tribunes de l'assemblée. Du dehors ou du dedans, il dicte ses volontés à ceux qui légifèrent, et ceux-ci obéissent. Comme le confessera, un jour, l'un d'eux, ils votent sous les poignards. Le soir venu, le peuple se répand dans les clubs. Il se presse surtout aux Cordeliers et aux Jacobins, et sous les voûtes vers lesquelles montaient naguère les prières et les psalmodies, résonnent maintenant les cris furieux de la poignée de brigands qui fait trembler Paris.
Parfois, à l'improviste, se produit un symptôme de réaction brusque, lorsque, par exemple, Charlotte Corday assassine Marat. Mais, immédiatement, les réactionnaires sont écrasés, terrorisés, et le Comité de Salut public, par des mesures radicales et rapides, coupe court à leurs tentatives de protestations et de représailles.
Entre temps on se bat de toutes parts. En Bretagne, en Vendée, dans le Vivarais, dans la Lozère, sous les murs de Lyon, c'est la guerre civile avec toutes ses horreurs, royalistes contre républicains, blancs contre bleus. Aux frontières, vers l'Espagne, vers la Savoie, sur le Rhin, dans les Pays-Bas, à Toulon, c'est la guerre étrangère avec ses abominations et ses gloires. Partout où il y a des grottes et des forêts, elles donnent asile à des proscrits, poursuivis et traqués sans savoir quel est leur crime. On se cache dans les champs, sous les ruines, au fond des granges, un peu partout, comme on peut. Ainsi, la guillotine et la misère se sont alliées pour répandre la Terreur. Comme pour régler ce tragique désordre et diriger ces sanglantes saturnales, existent trois pouvoirs rivaux: la Convention, la Commune, les clubs. Mais, au-dessus d'eux, règne le Comité du Salut public et sur ce Comité règne Robespierre, qui croit encore à l'éternelle durée de sa puissance quand déjà le guette le bourreau.
CHAPITRE XVI
OÙ L'ON REVOIT D'ANCIENNES CONNAISSANCES
Depuis près d'une année, Bernard et Valleroy vivaient à Paris, résignés à leur sort, attendant avec une secrète impatience, comme la plupart des Parisiens, la fin des mauvais jours. On était en mars 1794, quand, un matin, vers 10 heures, sous une de ces violentes averses qui éclatent au printemps entre deux rayons d'un pâle soleil, une voiture s'arrêta devant le ci-devant hôtel de Malincourt. C'était le moment de la journée où, là-bas, tout au fond du cloître, dans la pauvre cellule du P. David, Bernard travaillait avec l'ancien religieux qui avait entrepris son instruction, négligée depuis de longs mois, par suite des événements. À la même heure, aux étages supérieurs de l'hôtel, Valleroy procédait au classement des papiers de M. de Malincourt, laissés en désordre depuis le commencement de la Révolution. Kelner étant aux provisions, Rose se trouvait seule dans le pavillon d'entrée qu'elle habitait avec lui. Au bruit des roues sur le pavé, elle alla ouvrir la porte de la rue et regarda au dehors.
La voiture qui venait de s'arrêter devant l'hôtel, après avoir fait vibrer les vitres des maisons du quartier, était une antique et vénérable berline peinte en jaune, portant encore sur ses panneaux des traces d'armoiries mal effacées. Attelée de deux robustes chevaux à qui des harnais sans élégance donnaient l'air d'un attelage de labour, elle avait un paysan pour cocher. Dans l'intérieur étaient assises une femme et une petite fille; celle-ci au regard vif et pénétrant, avivant son teint de brune qu'accentuait sa chevelure noire toute bouclée; la femme, déjà grisonnante, avec son visage énergique et ayant haute mine, en dépit de l'embonpoint qui alourdissait ses mouvements et ses gestes.
Toutes deux étaient vêtues comme des femmes de condition, et, avant même de savoir qui elles étaient, Rose éprouva cette surprise qu'on éprouvait alors, toutes les fois que dans Paris, en proie à la Terreur, apparaissait sur les gens, dans leurs allures, leur langage, leur manière d'être, quelque vestige de la vie d'autrefois. Deux femmes habillées à la mode de 1789, circulant à travers les rues, dans un équipage aristocratique, qui conservait, malgré tout, des airs d'ancien régime, c'était à cette époque, dans une existence aussi monotone que celle de Rose, aussi dominée par d'incessantes craintes, un événement.
En voyant s'ouvrir la porte de l'hôtel et Rose sur le seuil, la grosse dame mit la tête à la portière.
—Citoyenne, demanda-t-elle d'une voix où se révélait une hardiesse toute virile, n'est-ce pas ici qu'habite le citoyen Valleroy?
—C'est ici, Madame, répondit Rose, impressionnée au point d'oublier que la Révolution avait décrété l'égalité entre tous les Français.
—Alors, ma bonne, aidez-nous à descendre et veuillez le prévenir que la chanoinesse de Jussac désire lui parler.
Et prenant l'enfant entre ses fortes mains, après avoir, d'un geste brusque, ouvert la portière, elle la passait à Rose et mettait ensuite pied à terre aussi lestement que le lui permettait sa massive carrure.
Mme la chanoinesse de Jussac! s'était écriée Rose; mais, alors, cette jolie enfant est Mlle Nina d'Aubeterre!
—Vous me connaissez? fit Nina.
—Je vous connais, oui, ma mignonne, pour avoir souvent entendu parler de vous par votre ami Bernard, et c'est de même aussi que je connais Mme la chanoinesse.
—Mais, vous, comment vous nomme-t-on? demanda celle-ci.
—On me nomme Rose, Madame, Rose Kelner.
—Eh bien, Rose, hâtez-vous d'aller quérir le citoyen Valleroy, car ce que j'ai à lui dire ne souffre aucun retard.
La chanoinesse et Nina entrées dans l'hôtel et la lourde porte refermée. Rose s'empressa d'obéir. Moins de cinq minutes après, Valleroy arrivait, manifestant de loin la joyeuse surprise que lui causait l'arrivée des deux visiteuses. En le voyant, Nina s'était précipitée dans ses bras. Quand il l'eut tendrement embrassée, tout en saluant la chanoinesse, il interrogea celle-ci.
—D'où venez-vous et où allez-vous? dit-il.
—D'où je viens? répondit-elle. Je viens de Compiègne où, par suite de l'audace croissante des jacobins du cru, je n'étais plus en sûreté. Où je vais? Au Comité de Salut public pour réclamer contre les traitements que je subis là-bas, malgré ma réputation de bonne patriote.
—On vous a maltraitée?
—Maltraitée, non. Mais, depuis huit jours, des bandes de chenapans sont venues, à diverses reprises, aux abords du château, proférer des injures et des menaces, chanter la Carmagnole et le Ça ira. D'abord, j'ai toléré ce supplice quotidien. Puis, quand j'ai compris que mes oreilles s'échauffaient et que l'aventure tournerait mal, je suis allée me plaindre à la municipalité de Compiègne.
—Elle vous devait protection, en effet.
—Elle me la devait et me l'a promise. Mais, promettre et tenir font deux, et, soit méchanceté, soit impuissance, on ne m'a pas protégée. Dès lors, que pouvais-je toute seule contre cinquante mauvais drôles dont la malice inventait chaque jour quelque nouvelle avanie, et qui se sont même avisés de mettre le feu à l'une de mes granges? Si j'eusse été seule, j'aurais livré bataille, et, aidée de mes gens, je me serais défendue, eussé-je dû voir mon château mis au pillage. Mais la présence de Nina m'a empêchée de suivre mes instincts belliqueux. J'ai décidé de me réfugier dans Paris, et, puisque m'y voilà, j'en veux profiter pour dénoncer les malfaiteurs qui m'ont chassée de ma demeure. Il m'a semblé que la soeur du colonel de Jussac pouvait et devait obtenir justice.
—Justice contre d'intrépides sans-culottes! fit Valleroy.
Détrompez-vous, Madame, vous ne l'obtiendrez pas.
—Paris est donc une caverne de brigands?
—Dites même d'assassins… Une caverne, oui, Madame. À supposer que vous trouviez un conventionnel de bonne volonté pour écouter vos doléances, il n'en tiendra aucun compte. Si vous objectez que votre frère est un des plus vaillants serviteurs de la République, on vous répondra que le colonel de Jussac a été l'ami du traître Dumouriez et que, sans doute, ils ont conspiré ensemble. Peut-être même serez-vous soupçonnée d'avoir conspiré avec eux, de telle sorte qu'en voulant vous défendre, vous vous exposez à attirer sur vous les foudres du terrible Comité, sur vous et sur votre frère.
-Que faire alors? demanda la chanoinesse, dont le langage de Valleroy contrariait les résolutions sans les ébranler.
—Rien: ne pas vous montrer, ne pas agir, vous faire oublier. C'est déjà un miracle que vous ayez pu rester jusqu'à ce jour dans votre château sans y rien changer à votre vie. C'était trop beau pour durer et, à l'improviste, on vous l'a fait comprendre. Maintenant, moins vous ferez parler de vous, mieux cela vaudra.
—Mais, pendant que je m'appliquerai à garder le silence, qu'adviendra-t-il du château de Jussac? Sera-t-il mis à sac, ou démoli, ou incendié?
—Nul ne peut le dire et tout est à craindre.
—Et vous croyez que je me résignerai à voir MM. les jacobins de Compiègne consommer leur attentat sur les pierres innocentes de Jussac? s'écria la chanoinesse avec impétuosité. Cela est impossible, citoyen Valleroy. Je me dois, je dois à mon frère, au nom que nous portons tous deux, de ne renoncer à la lutte qu'après avoir épuisé les moyens de défense et de salut. Quoi que vous en disiez, j'irai s'il le faut jusqu'à Robespierre en demandant justice et sûreté. Si je ne réussis pas à les obtenir, je retournerai à Compiègne, et là, à l'exemple d'une de mes aïeules, Yolande-Athénaïs de Jussac, qui soutint un siège contre les Anglais, j'en soutiendrai un contre les jacobins; je me défendrai par le fer et par le feu, et, plutôt que de me rendre, je m'ensevelirai sous les ruines de mon château.
La vaillante femme debout, le bras tendu, l'air impérieux, semblait chercher une épée pour engager le combat. Et tant de mâle résolution éclatait sur son visage empourpré que Valleroy n'osa tenter de la dissuader de son dessein, ni lui démontrer que son héroïsme n'aurait d'autre effet que de la marquer irréparablement pour l'échafaud.
—Mais, Nina, qu'en ferez-vous? se contenta-t-il de demander, en désignant l'enfant qui, durant cette scène, était restée silencieuse, collée aux jupes de Rose Kelner.
—Nina, je vous la laisserai, répondit Mme de Jussac. Je vais même vous la laisser dès maintenant. Je ne dois pas l'associer aux aventures où je m'engage. Si j'en sors saine et sauve, je viendrai vous la redemander et elle continuera à vivre auprès de moi. Sinon, et comme il faut tout prévoir, vous trouverez dans ce pli, en billets de la banque d'Angleterre, de quoi assurer son avenir.
Et elle tendait à Valleroy une large enveloppe scellée à ses armes, qu'il prit en tremblant, tant il était ému par la sollicitude et la générosité que la chanoinesse prodiguait à Nina.
—La petite vous a-t-elle remerciée? interrogea-t-il, ne sachant que dire.
—Elle sait combien je l'aime, et sa reconnaissance s'est manifestée par un redoublement de caresses. À son âge, je ne puis rien lui demander de plus. Plus tard, que je vieillisse près d'elle ou que je ne sois plus pour elle qu'un souvenir, c'est vous, Valleroy, qui lui apprendrez à bénir mon nom.
En prononçant ces mots, sa voix virile et dure s'était attendrie. Elle se baissa pour embrasser l'enfant qui se suspendit à son cou en disant d'un accent d'effroi:
—Est-ce que vous me quittez, bonne amie?
—Non, certes, se hâta de répondre la chanoinesse. Je sortirai tout à l'heure, mais, je reviendrai. En attendant, tu joueras avec ton ami Bernard. Où est-il, Bernard? ajouta-t-elle en s'adressant à Valleroy.
Celui-ci fit un signe à Rose qui s'éloigna aussitôt. Alors il se rapprocha de la chanoinesse, et, après s'être assuré que Nina ne pouvait l'entendre, il dit:
—Madame, par pitié, réfléchissez avant de donner suite à vos projets. Vous avez parlé d'aller trouver Robespierre. Autant vous jeter dans la gueule du loup!
—Je me suis toujours montrée bonne patriote, répliqua Mme de Jussac, et j'ai le droit de vivre libre dans ma maison. Qu'on m'y protège ou je m'y défendrai contre ceux qui viennent en troubler la paix. C'est tout ce que je veux dire à Robespierre. Il doit m'écouter et m'écoutera quand je lui rappellerai que mon frère a versé son sang pour la République.
—Robespierre est jacobin, Madame, et auprès de lui la voix des jacobins de Compiègne sera plus puissante et plus écoutée que la vôtre.
—Tant pis pour lui, alors, reprit l'intraitable chanoinesse. Quant à moi, tant qu'il me restera un souffle, je réclamerai la liberté d'exercer tous mes droits.
L'entretien fut interrompu. Rose revenait et ramenait Bernard qu'elle était allée chercher dans la cellule du P. David. Nina, en l'apercevant, courut à lui, le rire aux lèvres, et ils s'embrassèrent avec effusion.
—Petite Nina, je ne m'attendais guère à te voir aujourd'hui, disait
Bernard à travers les baisers.
—Moi, je savais que je te verrais. Quand, ce matin, nous sommes montées en voiture avec bonne amie, elle m'a dit que c'était pour venir te retrouver.
Laissant un moment sa petite camarade, Bernard alla saluer gravement la chanoinesse. D'un brusque mouvement, elle l'attira sur son coeur, en témoignage du plaisir qu'elle avait à le revoir. Mais lorsqu'après un échange de tendres propos, il voulut s'informer des motifs de ce voyage impromptu, ce fut Valleroy qui répondit:
—Tu les connaîtras plus tard, mon garçon, dit-il. À cette heure, je dois te demander d'emmener Nina dans le jardin et de jouer avec elle jusqu'à ce que j'aille vous rejoindre.
Bernard le regarda, comprenant qu'il y avait du nouveau. Mais il se garda d'interroger, et, sans mot dire, il entraîna sa petite amie qui le suivit toute joyeuse.
—Maintenant, je peux partir sans faire verser des larmes, observa la chanoinesse. À bientôt, je l'espère, Valleroy. Au revoir, ma bonne Rose.
Elle se dirigeait vers la porte. Alors seulement Valleroy vit la vieille berline qui stationnait dans la rue.
—Vous êtes venue de Compiègne dans cet équipage? s'écria-t-il. Et on ne vous a pas arrêtée en route?
—Au contraire, on m'a arrêtée plusieurs fois. Mais il m'a suffi de montrer mes passeports pour circuler librement. À l'entrée de Paris, on me les a redemandés, on les a visés… J'ai bien aperçu des gens de méchante mine qui se retournaient pour nous voir. Mais, en somme, je suis arrivée ici sans encombre.
—C'est extraordinaire, Madame, et providentiel le hasard qui vous a protégée! Se promener dans une voiture pareille est le plus souvent un crime. C'est déjà grave qu'elle ait stationné devant le ci-devant hôtel de Malincourt, et si cela se renouvelait, il y aurait de quoi nous compromettre tous.
—Je ne peux cependant aller à pied dans Paris.
—Prenez un fiacre, alors; ce sera plus prudent.
—Pauvre Paris, comme ils me l'ont changé…
—Oui, la guillotine en permanence et tout luxe proscrit! C'est ce qu'ils appellent le règne de la liberté.
La chanoinesse remonta dans sa voiture, et, à son départ comme à son arrivée, le fracas des roues et des chevaux sur le sol parut ébranler les maisons de la rue ordinairement silencieuse. Quand il eut perdu de vue l'équipage, Valleroy ferma la porte, et, très triste, dominé par de sinistres pressentiments, il revint vers Rose.
—Nous voilà avec un enfant de plus, Rose, dit-il. Il faudra maintenant que vous teniez lieu de mère à cette fillette; je crains bien que la chanoinesse ne puisse de si tôt venir la chercher.
—Je l'aimerai comme j'aime Bernard, répondit la brave femme, et elle trouvera en mon mari comme en vous un protecteur qui ne cessera de veiller sur elle.
Dans la soirée du même jour, Valleroy, laissant les enfants à la garde du ménage Kelner, sortit pour se rendre au club des jacobins où le rôle qu'il s'était donné l'obligeait à se montrer assidu. En ce temps-là, pour être classé parmi les bons citoyens, pour rester à l'abri des soupçons et des dénonciations, il ne suffisait pas de manifester une fois des sentiments civiques. Il fallait les manifester souvent, par les actes, par le langage, par une exemplaire assiduité aux réunions populaires, par les applaudissements accordés aux orateurs les plus exaltés.
Valleroy, résolu à écarter de Bernard et de lui-même la foudre toujours grondante, ne négligeait rien pour tromper sur ses véritables sentiments la clique tumultueuse et malfaisante au milieu de laquelle il était obligé de vivre. C'est donc par prudence et sur le conseil de Kelner qu'il s'était affilié à la Société des jacobins. Fondée au commencement de la Révolution, cette société comptait dans son sein les terroristes les plus ardents, et le plus redoutable de tous, Robespierre. Par la création de Sociétés similaires, émanées d'elle, qui correspondaient avec elle, sollicitaient ses ordres et les exécutaient, elle avait étendu son action sur tout le territoire de la République. Si forte était son organisation, si puissante son influence, que tout tremblait au simple énoncé de son nom et qu'elle dictait sa volonté à la Convention, à la Commune et même au Comité de Salut public qui seul, à cette heure, constituait le gouvernement de la France. Elle tenait ses réunions dans la chapelle d'un ancien couvent de Dominicains ou Jacobins, située sur l'emplacement actuel du marché Saint-Honoré.
Là, chaque soir, devant une foule passionnée, docile à la voix de quelques fanatiques qui menaient tout le reste comme un troupeau, des orateurs se faisaient entendre. Des conventionnels, revenant d'une tournée de province ou d'une inspection aux armées, y rendaient compte de leur mission. Des publicistes y examinaient, soit pour les critiquer, soit pour les approuver, les décrets de la Convention. De cette tribune retentissante tombaient tour à tour des accusations contre les hommes publics, des propositions de lois que le vote des sociétaires imposait au pouvoir, des protestations ardentes en faveur de la Révolution. En un mot, la Société des jacobins était une puissance dans l'État, avec laquelle toutes les autres devaient compter.
Lorsque, ce soir-là, Valleroy entra dans la salle des séances, un orateur occupait la tribune. Si pressés étaient les auditeurs, que, obligé de rester aux derniers rangs de cette foule compacte, Valleroy d'abord ne le vit pas. Il se contenta donc d'écouter. Mais, soudain, il tressaillit. Cette voix aiguë, qui montait vers les voûtes de la vieille chapelle et remplaçait les chants religieux, il la connaissait, et ces accents évoquaient dans sa mémoire les douloureux souvenirs d'un passé déjà lointain.
—Oui, citoyens, disait l'orateur, je suis moi aussi une victime des tyrans et des aristocrates, et j'ai voué une haine éternelle au vil Cobourg par qui je fus emprisonné. Je voulais déjouer les complots liberticides et je m'étais rendu à Coblentz, dans la citadelle même de l'émigration scélérate pour surveiller ses menées. Par un vote patriotique, la Société des jacobins d'Épinal m'avait confié cette périlleuse mission, et je l'avais acceptée à l'image de ces vieux Romains qui brûlaient de mourir pour la liberté.
—Mais c'est Joseph Moulette! se dit Valleroy.
En jouant du coude à travers la foule, il put s'approcher assez de la tribune pour distinguer les traits de l'orateur. C'était bien Joseph Moulette, en effet, mais Joseph Moulette amaigri, transformé, une expression tragique dans le regard.
—Dénoncé, arrêté, jeté au fond d'un obscur cachot, continua-t-il, j'y suis resté durant une année, séparé du monde, chargé de chaînes. Voyez, citoyens, voyez mes poignets meurtris par le poids des fers! Enfin j'ai pu m'enfuir, et je suis ici pour te vouer, Coblentz, à l'exécration de l'univers et de la postérité!
Des applaudissements couvrirent ces paroles, et Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, descendit de la tribune au milieu d'une bruyante ovation. Valleroy restait anxieux.
Qu'allait-il faire? Devait-il s'esquiver, éviter Joseph Moulette? Valait-il mieux aller à lui, feindre d'être heureux de le revoir, s'exposer à encourir ses reproches et les conséquences d'une colère qui serait terrible, si le citoyen président connaissait les circonstances de son arrestation?
Valleroy hésitait. Mais il était homme de décision et n'hésita pas longtemps. Il se décida pour le parti le plus énergique, quelque périlleux qu'il fût. Justement, Joseph Moulette, poussé par la foule, venait de son côté. Il l'attendit au passage et le salua.
—Je suis heureux de te revoir, citoyen président, et d'attester dans cette assemblée de patriotes la vérité de ton récit.
—Valleroy! s'écria Joseph Moulette.
Il se jeta dans les bras de Valleroy, lui donna l'accolade et s'élança, le traînant derrière lui, vers la tribune qu'il venait de quitter.
—Citoyens, reprit-il, voici un témoin de mes souffrances et de mes malheurs. Interrogez-le et que la foudre m'écrase si j'ai menti!
—Le citoyen Joseph Moulette a dit la vérité, dit d'une voix forte Valleroy, debout sur les degrés de la tribune. Il a été victime de son civisme et d'un infâme guet-apens, et moi-même, après avoir tenté en vain de le délivrer, je n'ai pu me dérober que par la fuite au même sort que lui.
Des acclamations nouvelles saluèrent ce langage. Un orateur proposa de déclarer que les citoyens Moulette et Valleroy avaient bien mérité de la patrie.
—Qu'ils se réjouissent, ajouta-t-il. Ils seront vengés. Avant peu l'armée du Rhin marchera sur Coblentz, et ce boulevard de la tyrannie tombera au pouvoir de la République. Alors, justice sera faite.
La proposition fut votée d'enthousiasme, et, quelques instants après, les deux amis quittaient la salle, enivrés de leur triomphe. Une fois dans la rue, Moulette prit le bras de Valleroy.
—Je t'avais promis, dit-il, de n'oublier jamais ce que tu avais fait pour moi. Estimes-tu que j'ai tenu parole?
—Tu ne me devais rien, citoyen président. Ma conduite à Coblentz a été conforme aux sentiments fraternels que tu m'avais inspirés.
—Oui, j'ai su que tu t'es efforcé, au prix des plus grands périls, d'obtenir ma mise en liberté.
—Tu le sais! répéta Valleroy abasourdi.
—Mes geôliers eux-mêmes ont rendu témoignage à ton dévouement républicain. S'il n'a pas porté les fruits que tu en attendais, tu n'en mérites pas moins ma gratitude. Aussi, n'hésite pas, si je peux quelque chose pour toi, à me le demander. Mais, d'abord, parle-moi de toi, de ta condition. J'ai vu avec joie que tu t'étais affilié aux jacobins.
—Peut-on être bon patriote sans cela?
—Exerces-tu un métier? Es-tu content?
—Tout en me consacrant à mes devoirs civiques, je me suis fait acheteur de biens nationaux et, pour commencer mes opérations, j'ai acquis l'hôtel du ci-devant comte de Malincourt.
—Malincourt! Celui que j'avais arrêté?
—Lui-même. La justice du peuple t'a donné raison, Moulette. Elle a condamné le ci-devant et sa femme et les a envoyés à la lunette.
—Ce que fait le peuple est bien fait, murmura Moulette. Périssent les traîtres et les aristocrates!
Résolu à tenir son rôle jusqu'au bout, Valleroy ne broncha pas. Il continua à régler son pas sur celui du citoyen président, et, comme ils arrivaient au bord de la Seine, il eut vaguement la pensée de débarrasser la société du malfaisant personnage, en le jetant à l'eau. Puis il se dit qu'il aurait peut-être besoin de lui et il écarta l'homicide obsession qui le poursuivait.
—Et toi, que fais-tu? demanda-t-il.
—Je suis employé dans les bureaux de l'accusateur public, Fouquier-Tinville. À mon retour de captivité, je suis allé le voir. Il a compris, me jugeant à ma valeur, quels services il pouvait attendre de moi. Il m'a proposé un poste de confiance auprès de lui, et, ma foi, jaloux de servir la République une et indivisible, j'ai renoncé à retourner à Épinal. Je suis chargé des enquêtes que nécessitent les dénonciations contre les suspects.
—Un bon métier, sans doute, remarqua Valleroy.
—Oui, excellent, répondit Joseph Moulette, qui s'abandonnait au besoin de faire étalage de son crédit et de son influence. Les aristocrates prévenus d'émigration, ou de relations avec des ennemis du dehors, ou de quelque autre crime, ont toujours l'argent au bout des doigts et croient pervertir ainsi la conscience des patriotes. On feint d'être sensible à leurs séductions et c'est tout bénéfice. Il y a aussi les visites domiciliaires qui rapportent. Il est si difficile de ne rien garder des objets précieux sur lesquels on fait main basse.
Le drôle souriait complaisamment.
—Tu es riche, alors? fit Valleroy avec admiration.
—Ça commence, mais ça ne fait que commencer.
—On pourrait peut-être violenter la fortune, et si deux hommes comme toi et moi s'alliaient secrètement, résolus à marcher d'accord, il y aurait plus d'un bon coup à faire.
Moulette regarda Valleroy, et la physionomie de ce dernier lui inspira tant de confiance qu'il s'écria, en tendant la main:
—Tope là, et soyons unis.
—Compris et entendu. C'est entre nous à la vie et à la mort.
Ils se séparèrent en se promettant de se revoir désormais tous les jours.
—C'est dur de feindre d'être l'ami, de ce coquin, pensait Valleroy en regagnant sa demeure, à travers les rues désertes et obscures. Mais il n'était pas d'autre moyen de se mettre à l'abri de sa méchanceté.
Le lendemain, dès le matin, comme Valleroy venait de se lever, Kelner lui remit une lettre qu'avait apportée, quelques instants avant un inconnu. Cette lettre, signée Sophie de Jussac, était datée de la prison du Luxembourg et ne contenait que quelques lignes ainsi conçues:
«Ainsi que je vous en avais prévenu, écrivait la chanoinesse, je me suis présentée hier dans les bureaux du Comité de Salut public, qui m'ont renvoyée au Comité de sûreté générale. Là, quand j'ai commencé à formuler mes plaintes, on m'a mis sous les yeux une dénonciation en règle, signée contre moi par ces coquins de Compiègne et qui m'avait devancée à Paris. Je suis accusée de complicité avec les ennemis de la République, de relations avec les émigrés et de résistance aux décrets de la Convention. On m'a arrêtée séance tenante et conduite à la prison du Luxembourg, où je suis incarcérée. Un homme sûr se charge de vous faire parvenir cet avis.»
—Pauvre femme! murmura Valleroy. La voilà victime de sa présomption et de sa confiance dans la justice des scélérats!
Et, songeant tout-à-coup à Joseph Moulette, il ajouta mentalement:
—Je ne peux abandonner à son sort la chère créature, et il faut que ce drôle m'aide à la sauver.
CHAPITRE XVII
CHEZ LES LOUPS
Les bureaux de l'accusateur public Fouquier-Tinville étaient situés dans les bâtiments du Palais de justice, entre la salle où le tribunal révolutionnaire tenait ses audiences et la prison de la Conciergerie destinée à recevoir les prévenus, au moment où commençait leur procès. Cette prison et cette salle pouvaient être considérées comme les deux étapes qui les séparaient de l'échafaud.
Ce fut donc au Palais de justice, que, au lendemain de l'arrestation de la chanoinesse de Jussac, se rendit Valleroy pour voir Joseph Moulette. À l'extrémité d'un long corridor, il entra dans une salle d'attente déjà remplie de gens, hommes et femmes de tous rangs et de tout âge.
C'étaient pour la plupart des solliciteurs qui venaient implorer, en faveur de parents incarcérés, la pitié du magistrat qu'avait investi de pouvoirs souverains un décret de la Convention, et dont le peuple de Paris ne prononçait le nom qu'avec terreur.
Au milieu de ces solliciteurs éplorés qui risquaient eux-mêmes leur vie en essayant de sauver celle d'autrui, parmi ces hommes dont le visage exprimait l'angoisse, parmi ces femmes en deuil, venues pour disputer à la guillotine un époux, un père, un frère, un fils, Valleroy, ne sachant à qui s'adresser, resta un moment décontenancé. Enfin, ayant interrogé un des sectionnaires préposés à la garde de la salle, il parvint à faire avertir de sa présence Joseph Moulette. Celui-ci vint aussitôt, et, apparaissant sur le seuil de la pièce où il se tenait, il appela d'un geste Valleroy qui s'empressa de le suivre.
—Je te sais gré, citoyen Valleroy, de n'avoir mis aucun retard à tenir ta promesse et d'être venu me trouver, dit Joseph Moulette. Que puis-je pour toi? As-tu un service à me demander ou une affaire à me proposer?
—C'est d'une affaire qu'il s'agit, répondit résolument Valleroy.
—Parle alors, je t'écoute avec l'attention que je dois à mon associé.
—On a arrêté hier une femme se disant chanoinesse de Jussac, continua
Valleroy. Elle est prévenue d'avoir conspiré contre la République.
—La chanoinesse de Jussac? dit Joseph Moulette. Il me semble que j'ai vu déjà ce nom quelque part.
Tout en parlant, il s'était assis devant une table couverte de papiers, et, maintenant, il avait l'air d'en chercher un parmi les autres.
—Que cherches-tu? demanda Valleroy.
—Parle, parle, je ne perds pas un mot de ce que tu dis. Justement, voilà le dossier de ta citoyenne. Je savais bien qu'il m'avait passé par les mains.
Il le feuilletait en murmurant entre ses dents:
—Une dénonciation de la Société des jacobins de Compiègne… Complicité avec des aristocrates et des émigrés… La messe célébrée la nuit dans son château… Luxe scandaleux… Oh! mais, tout cela est très grave!
Et se renversant dans son fauteuil, il ajouta:
—L'affaire de ta ci-devant chanoinesse est claire. Dans trois jours elle ira au tribunal et, le lendemain…
Il n'acheva pas; mais portant la main à sa nuque, il eut le geste tragique d'un bourreau.
Valleroy ne sourcilla pas, et ce fut avec le plus grand calme qu'il répondit.
—C'est que, justement, il n'y a pas lieu de se presser.
—Tu t'intéresses à elle?
—Comme on peut s'intéresser à une poule aux oeufs d'or qu'il serait imprudent de tuer trop vite.
—La citoyenne est riche?
—Très riche, et j'ai su par hasard qu'avant de partir de son château de Jussac pour venir se faire prendre à Paris, elle a enterré quelque part, dans un endroit connu d'elle seule, une grosse, très grosse somme en beaux louis comptant. Avant qu'elle soit envoyée à la guillotine, je voudrais gagner sa confiance, lui arracher son secret et savoir où est caché le magot. Quand nous le saurons, il sera temps de requérir sa condamnation et de nous débarrasser d'elle. Alors, part à deux!
—Oui, je comprends, et ton plan est certes bien imaginé. Mais l'exécution n'en est pas facile. Gagner la confiance de la citoyenne, comment?
—Rien de plus facile, au contraire, si tu veux me seconder.
—Tu as un moyen?
—Notre ci-devant chanoinesse est détenue au Luxembourg. Suppose que je sois nommé geôlier dans cette prison. Me voilà en relations quotidiennes avec la citoyenne. Je feins de m'intéresser à elle, de vouloir la sauver…
—Oui, oui, je comprends. Je comprends et je t'admire, car tu es un habile homme. Mais moi, que dois-je faire?
—Obtenir de Fouquier-Tinville ma nomination comme geôlier au Luxembourg. Tu me feras passer pour un de tes amis, bon patriote. D'ailleurs, je suis connu pour mon civisme. À la Commune et aux jacobins, vingt voix affirmeront que mes opinions sont pures et que jamais je ne tombai dans le modérantisme.
—Il suffira que je me porte garant pour toi, observa fièrement Joseph
Moulette. Fouquier-Tinville n'a rien à me refuser.
—Ce n'est pas tout, ajouta Valleroy, qui puisait l'imperturbable aplomb de son mensonge dans le souvenir qu'il avait gardé de la crédulité de Joseph Moulette, puisque ton crédit est tel que tu le dis, l'opération peut devenir plus lucrative que je n'espérais. La ci-devant Jussac possède un château aux environs de Compiègne. Après sa mort, ce château sera confisqué, mis en vente et nous tâcherons de nous le faire adjuger à bas prix. Il serait donc à souhaiter que, jusque-là, sous prétexte de frapper les aristocrates dans leurs biens comme dans leur vie, les jacobins de Compiègne n'allassent pas le détériorer.
—Ordre sera donné à la municipalité de cette ville d'y mettre bonne garde.
Joseph Moulette s'était levé. Soudain, il reprit:
—Mais, j'y songe! Attends-moi là. Fouquier-Tinville est dans son cabinet. Je vais lui parler de toi, séance tenante, et, si je le trouve en belle humeur, je lui arrache ta nomination.
Le citoyen président disparut et Valleroy resta seul, tout heureux du succès de sa ruse, se leurrant de l'espoir qu'il pourrait la prolonger et en obtenir ce qu'il en espérait: le salut de Mme de Jussac et la conservation du château. Ces pensées captivaient encore son esprit quand Joseph Moulette reparut et l'appela, en disant:
—Le citoyen accusateur public va te recevoir.
Sur son invitation, Valleroy entra derrière lui dans le cabinet de Fouquier-Tinville. Au milieu de la vaste pièce, que chauffait un grand feu, le terrible pourvoyeur de la guillotine travaillait, assis à son bureau encombré de lettres et de dossiers. Au bruit des visiteurs derrière lui, il tourna la tête, et Valleroy eut quelque peine à supporter sans en être intimidé le regard qui se posa sur lui. Il tombait, ce regard, de deux yeux chatoyants, ronds et petits, dont l'éclat sombre se reflétait sur le visage grêlé, couturé, exprimant à la fois une audace servile et cynique, une incessante agitation intérieure, et pour tout dire, hideux avec son front étroit et blême, à moitié caché par les cheveux noirs. Mais, à peine arrêtés sur Valleroy, ces yeux mobiles et fuyants prirent une autre direction, et ce fut sans le regarder que Fouquier-Tinville lui parla:
—C'est toi qu'on nomme Valleroy? demanda-t-il.
—C'est moi, citoyen.
—Tu désires être employé dans la prison du Luxembourg?
—Mon ambition serait comblée si je pouvais l'être.
—Est-ce dans celle-là ou dans une autre que tu veux servir la patrie?
—Dans celle-là, citoyen.
—Pourquoi?
—Parce que je sais que, dans celle-là, les ennemis de la République ourdissent plus qu'ailleurs des complots liberticides.
—Et tu espères les déjouer?
—C'est mon principal souci.
—Tu sais que si tu trompais la confiance du peuple dont je suis ici le représentant, tu périrais?
—Je le sais.
—N'as-tu pas été jadis observateur pour le compte de la Commune?
—Elle m'a envoyé à Coblentz en l'an I de l'ère de la liberté pour surveiller les émigrés, affirma Valleroy avec effronterie.
—Le citoyen Joseph Moulette me répond de toi et cela me suffit. Je vais donc faire ce que tu me demandes. Dès demain, tu seras geôlier au Luxembourg. Mais ce n'est pas seulement pour garder les prisonniers que je t'y envoie; c'est aussi pour surveiller ceux qui les gardent. Partout règne la trahison. Nous croyons tout savoir et nous ne savons rien. Le plus souvent, nos agents eux-mêmes pactisent avec nos ennemis. Ta vigilance devra donc s'exercer surtout sur le personnel de la prison, sur les gardiens, sur les sectionnaires, sur le greffier, et, fréquemment, tu me rendras compte par écrit de ce que tu auras découvert.
—Je me conformerai scrupuleusement à tes ordres, citoyen.
—N'oublie pas qu'il y va de ta tête.
Valleroy s'inclina comme s'il mettait sa tête à la disposition de Fouquier-Tinville. Le mouvement eut sans doute de l'éloquence et de l'à-propos, car l'accusateur public reprit:
—Je te crois bon patriote; sois-le toujours. Voici un ordre qui t'ouvrira les portes du Luxembourg.
Il tendait à Valleroy un papier, après l'avoir signé, et d'un geste il le congédia. Puis il se plongea de nouveau dans les paperasses où il cherchait les éléments des actes d'accusation qu'il dressait en grand nombre tous les jours.
—Est-ce là ce que tu souhaitais? demanda Joseph Moulette à son associé quand ils furent seuls.
—Tu as réalisé mes désirs.
—Alors, citoyen, bonne chance. Je ne te recommande pas d'agir loyalement avec moi, d'abord parce que, convaincu de ta probité, je suis sûr que tu ne manqueras pas au contrat verbal qui nous lie; ensuite, parce que, si tu me trompais, je consacrerais tout mon pouvoir à tirer vengeance de toi.
—Ne menace pas, Joseph Moulette, répliqua Valleroy d'un accent solennel. Je t'ai déjà prouvé que je suis au-dessus du soupçon. Les gains de nos entreprises doivent être partagés entre nous; et ils le seront tout aussi bien que si j'en avais signé l'engagement.
Sur cette superbe réponse, que le citoyen président accueillit par un silence embarrassé, ils se séparèrent, et comme Valleroy descendait lestement l'escalier du Palais de Justice, il ne put se défendre de penser que souvent rien n'est plus bête qu'un coquin. Il revint en toute hâte à l'hôtel de Malincourt, et, à peine arrivé, réunissant Bernard et Kelner, il leur annonça qu'il allait s'éloigner d'eux pendant quelques semaines. D'abord Bernard protesta. Mais, quand il sut à quelle noble tâche se dévouait son ami, loin de protester, il lui dit:
—Espérons que tu seras plus heureux que lorsque nous avons tenté de délivrer mes pauvres parents et la reine. Je t'approuve, Valleroy. Je regrette seulement que tu ne m'aies pas convié à te seconder.
—Eh! je le ferai peut-être, mon garçon! s'écria Valleroy. Attends-toi à être appelé à la prison du Luxembourg. Dès que je serai familiarisé avec mes nouvelles fonctions, je ne manquerai pas de t'inviter à me venir voir.
Ces paroles aidèrent Bernard à se résigner.
—N'estimes-tu pas qu'il serait bon de faire connaître au colonel de Jussac l'arrestation de sa soeur? demanda-t-il alors. Sans doute, il volerait à son secours, et on écouterait un brave soldat tel que lui.
—J'y ai pensé. Mais comment l'avertir? Par une lettre? Si elle était ouverte, elle nous perdrait tous. Par un messager? Où en trouver un assez sûr?
—Ne suis-je pas là? dit Kelner.
—Ta présence, Kelner, est nécessaire ici en mon absence pour garder la maison, ta femme et les enfants. Et puis, à supposer que le colonel soit prévenu, à supposer qu'il arrive, parviendra-t-il à sauver sa soeur? Ne s'exposerait-il pas lui-même à être soupçonné, arrêté, condamné? La République n'est pas tendre pour les soldats qui la défendent. Plus d'un a déjà payé de sa vie l'honneur de la servir. Laissons M. de Jussac aux armées. Là, du moins, sa qualité de gentilhomme n'est pas crime, et il est protégé. Si sa soeur doit être sauvée, elle le sera plus sûrement par nous que par lui.
Bernard et Kelner se rangèrent à cette opinion. Le lendemain, dès le matin, Valleroy les quittait pour aller prendre au Luxembourg ses nouvelles fonctions. Les arrestations, à cette époque, se multipliant incessamment et les prisons de Paris étant devenues insuffisantes pour recevoir les prévenus, il avait fallu en augmenter le nombre. C'est ainsi que le Palais du Luxembourg, ancienne résidence de Monsieur, comte de Provence, avait été transformé, après la fuite de ce prince, en maison de détention. À l'entrée de la vaste cour, sous les voûtes donnant accès dans l'intérieur des bâtiments, en bas et en haut des escaliers, dans les corridors, on avait planté de lourdes et solides grilles de fer. Les galeries, les salles aux proportions monumentales étaient devenues des dortoirs, des réfectoires, des cellules, et maintenant, sous les lambris dorés où, tour à tour, avaient vécu Marie de Médicis, Gaston d'Orléans, Mlle de Montpensier, la duchesse de Berry, fille du régent, et le frère de Louis XVI, des centaines d'innocents promenaient leur infortune, en attendant que leur destinée se réalisât.
C'est là qu'avait été conduite la chanoinesse de Jussac. Écrouée sur l'ordre du Comité de surveillance qui fonctionnait à côté du Comité de Salut public, on l'avait placée dans une salle où se trouvaient déjà d'autres femmes. Les unes étaient, comme elle, de nobles dames dont le crime consistait dans un passé aristocratique, dans le nom qu'elles portaient, dans les services rendus à l'État par leurs aïeux. Filles ou épouses d'émigrés, les relations entretenues par elles avec des êtres chers étaient assimilées à des complots contre la République, et, pour avoir obéi au plus naturel, au plus légitime des sentiments humains, elles étaient prévenues de communications avec les ennemis du dehors et du dedans. À côté d'elles, il en était de plus obscures, d'humbles épouses d'artisans, dénoncées pour avoir donné asile à des proscrits, pour avoir caché des prêtres insermentés, ou même pour moins que cela, pour des propos imprudents que l'étendue de leur misère avait arrachés un jour à leur bouche exaspérée.
Rapprochées par la communauté de leur malheur et par l'identité de leur sort, patriciennes et plébéiennes vivaient entre elles fraternellement. Les premières oubliaient leur éducation, leurs origines pour relever le moral de leurs compagnes par la parole et par l'exemple. Celles-ci, en retour, se prodiguaient pour leur rendre les mille soins auxquels étaient accoutumées les femmes de la noblesse et que le régime de la prison leur refusait. Monotone était leur existence, mais non sans charme, car, sauf la privation de la liberté et la perspective de la guillotine, leur sort ne comportait pas de trop cruelles rigueurs. Mal nourries, mal couchées, entassées dans des pièces trop étroites, exposées sans cesse à la brutalité de leurs gardiens, elles jouissaient, d'autre part, de précieuses faveurs. Le plus souvent, il leur était permis de circuler dans la prison. Elles pouvaient se visiter, se réunir, causer longtemps, se promener dans les cours transformées en préau, où elles retrouvaient parmi les hommes détenus comme elles des amis des jours heureux. Aussi, chacun organisait-il sa vie au gré de ses goûts et de ses sympathies, et, fréquemment, il arrivait que les journées, en s'écoulant, amenaient des douceurs et des surprises qui en abrégeaient la longueur. Ce qui dominait les préoccupations quotidiennes, c'était l'insouciance, le détachement de l'existence, le mépris de la mort. Comme, à toute heure, on pouvait croire qu'on allait être envoyé au tribunal, comme on savait que le tribunal précédait l'échafaud, on ne songeait qu'à être heureux durant les moments dont on disposait encore. Ce fut le trait caractéristique de ces temps que les plus faibles et les plus frêles se préparaient au supplice avec sérénité et l'attendaient non avec des larmes, mais avec des sourires. Ce qui se passait au Luxembourg se passait dans toutes les autres prisons. Seulement, dans ce vieux palais, on avait de plus qu'ailleurs des salles aérées, des cours spacieuses, la vue de jardins où se reposaient les yeux, et c'était encore une infinie douceur d'être incarcéré là plutôt qu'au Plessis, ou aux Madelonnettes, ou dans quelque autre des édifices où on emprisonnait les prévenus, édifices plus sombres et d'aspect plus effrayant que ce somptueux et élégant Luxembourg qui n'avait pas été construit pour recevoir des prisonniers. Mais si la captivité y revêtait une physionomie moins lugubre que dans les autres prisons de Paris, la mort s'y présentait dans des conditions analogues. C'étaient toujours les mêmes émissaires accompagnant la même charrette, et s'arrêtant à cette étape de leur tournée comme aux autres, afin d'y prendre les victimes désignées pour ce jour-là. C'étaient les mêmes formalités, le même appel, les mêmes adieux, et quand les victimes étaient parties, la même tristesse parmi ceux qui leur survivaient, tristesse bientôt dissipée par la volonté de ne pas affaiblir leur propre courage, appelé à subir, le lendemain, de nouvelles épreuves.
En moins de quarante-huit heures, la chanoinesse de Jussac fut faite à sa nouvelle vie. Elle trouva parmi les prisonnières l'accueil auquel lui donnaient droit dans le monde son rang, son âge et son nom. À peine incarcérée, elle s'occupa d'avertir Valleroy, et, à force de se remuer, elle parvint à trouver un homme sûr à qui elle crut pouvoir confier une lettre. Puis, certaine qu'elle serait promptement secourue, elle attendit, s'occupant à préparer sa défense, en prévision de sa comparution devant le tribunal. La salle dans laquelle on l'avait mise contenait douze lits où couchaient vingt femmes. Arrivée la dernière, elle aurait dû en partager un avec une de ses compagnes. Mais, par égard pour elle, celles-ci voulurent lui épargner cette obligation. Elle eut donc son lit. En outre, une femme du peuple, détenue comme elle, sollicita l'honneur de la servir, de telle sorte que la chanoinesse, accoutumée au confort et au luxe de son château, put espérer qu'elle n'aurait pas trop à souffrir de son changement d'existence.
Le surlendemain de son entrée au Luxembourg, vers 10 heures du matin, comme elle descendait dans la cour, accompagnée d'autres prisonnières, elle se trouva soudainement en présence de Valleroy. Mais il était accoutré de telle sorte, que, d'abord, elle ne le reconnut pas. Il portait une veste longue en ratine verte, ainsi que des culottes de même étoffe et de même couleur. Il était coiffé d'un bonnet rouge et tenait à la main un trousseau de clés. Ce costume le transformait et le déguisait à ce point que la chanoinesse ne se tourna même pas pour le voir. Ce fut seulement lorsqu'à deux reprises, il eut passé devant elle avec l'évidente intention de se faire remarquer qu'elle mit un nom. Elle allait manifester sa surprise. Mais Valleroy ne lui en laissa pas le temps. Avant que son étonnement se fût exprimé, il se trouva près d'elle et dit à voix basse, d'un air bourru, comme s'il adressait une remontrance à la prisonnière.
—Feignez de ne pas me connaître. Je suis ici pour travailler à votre délivrance.
Il s'éloigna sans ajouter un mot, la laissant stupéfaite. Durant la journée, ayant obtenu d'être préposé à la garde de la salle où elle se tenait, il trouva moyen, à diverses reprises de communiquer avec elle, tantôt dans cette salle, tantôt dans le préau. Elle sut ainsi que, désormais, elle avait auprès d'elle un protecteur et un ami.
—Si je peux quelque chose pour améliorer votre sort matériel, dites-le moi, ajouta-t-il. Je m'efforcerai de l'obtenir.
—Il me serait très doux d'être transférée du dortoir commun dans une cellule où je serais seule, répondit-elle.
—Ce n'est peut-être pas impossible.
Impossible ou non, ce fut fait dès le lendemain, et la chanoinesse de Jussac eut un chez elle où elle pouvait rester seule et recevoir, durant le jour, les prisonniers qu'elle avait distingués. Chaque après-midi, vers 3 heures, sa chambre se remplissait de ses compagnons d'infortune. On venait la voir, comme si elle eût eu encore un salon, et c'était un touchant spectacle que celui de ces réunions de grandes dames et de gentilshommes où, pour tromper les cruels loisirs de la détention, on remontait aux souvenirs du passé, sans négliger de s'entretenir des tristesses du présent.
Souvent manquaient à l'appel un ou plusieurs visiteurs qu'on avait vus la veille. C'est que, dans l'intervalle, ils avaient été mandés au tribunal et n'en étaient revenus que pour annoncer qu'ils étaient condamnés à mort. On leur donnait un souvenir, quelques larmes; puis on s'attachait à consoler ceux que leur brusque départ laissait dans le deuil.
Quand la chanoinesse restait seule, Valleroy, après avoir rempli les nombreuses obligations de sa charge, venait à son tour la voir. Leurs entretiens étaient toujours rapides, fréquemment interrompus et auraient pu se résumer dans cette phrase que Valleroy ne cessait de répéter:
—Tant que je serai près de vous, vous ne serez pas appelée au tribunal.
Il y avait déjà huit jours qu'il était entré au Luxembourg quand, un matin, il fut appelé chez le directeur de la prison. Il s'y rendit aussitôt et y trouva Joseph Moulette venu pour le voir. Sur l'ordre du citoyen président, le directeur, très humble devant lui, les laissa seuls dans son cabinet.
—Eh bien, où en sommes-nous? demanda le secrétaire de Fouquier-Tinville. Crois-tu que ta ci-devant chanoinesse déliera sa langue et te confessera l'endroit où elle cache son trésor?
—Je le crois, répondit Valleroy. Mais il ne faut pas lui manifester d'impatience. Nous nous exposerions à tout gâter. Elle est défiante, la vieille! Il faudra des ruses et du temps pour lui arracher son secret. Elle m'a bien avoué que le trésor, existe, mais elle ne semble pas encore disposée à dire où elle le détient.
—Il est dommage que Capet, quand il régnait, ait aboli la torture, fit observer Joseph Moulette. Nous aurions obligé ta chanoinesse à parler.
—Oui, mais nous n'avons plus la torture à notre service!
—Ce qu'elle nous eût donné en quelques minutes, combien te faudra-t-il de temps pour l'obtenir?
—Six semaines ou deux mois, répliqua Valleroy, peut-être davantage.
Le citoyen président bondit.
—Mais il sera impossible de résister durant si longtemps aux démarches de la Société des jacobins de Compiègne!
—Elle est donc bien pressée de voir couper le cou à la ci-devant
Jussac?
—Elle affirme que ce grand exemple est nécessaire dans le pays pour en imposer à l'audace des aristocrates. À deux reprises déjà, le Comité de surveillance a transmis à Fouquier-Tinville les requêtes des patriotes de Compiègne, et, par deux fois, celui-ci m'a ordonné de dresser le dossier.
—Mais alors notre opération est compromise? fit Valleroy d'un accent d'inquiétude.
—Oh! j'ai plus d'un moyen de gagner du temps, dit Joseph Moulette, avec un sourire hautain et ironique. Mais je tenais à exciter ton zèle, à te démontrer la nécessité d'agir rapidement. Si Fouquier-Tinville me demande de nouveau le dossier, je serai obligé de le lui remettre et de trouver des raisons pour retarder l'envoi au tribunal.
—Tu pourras invoquer les services que rend à la République le frère de la citoyenne Jussac.
—Le colonel? s'écria Joseph Moulette. Mais il est mort! La nouvelle en est arrivée à Paris durant la dernière décade.
—Il est mort!
—Tué à l'ennemi, dans un combat d'avant-garde.
—Et on oserait guillotiner la soeur de ce brave? Valleroy, un moment oublieux de son rôle, avait poussé ce cri avec impétuosité.
—Entre-t-il dans tes desseins de la sauver? demanda froidement Joseph
Moulette.
—Si elle était sauvée, fit Valleroy se reprenant, il n'y aurait plus ni château à vendre, ni trésor à retrouver, partant, plus de gain pour nous. Je ne peux donc vouloir la sauver. J'ai voulu seulement t'indiquer comment, en invoquant les services du frère, tu pourras ajourner la mort de la soeur jusqu'au moment où il ne sera plus utile qu'elle vive.
Si la généreuse mais imprudente exclamation de Valleroy avait éveillé un soupçon dans l'âme défiante de son interlocuteur, ce soupçon fut effacé par l'explication que son ordinaire présence d'esprit venait de lui suggérer.
—La ci-devant chanoinesse de Jussac vivra aussi longtemps que son existence nous sera nécessaire, déclara Joseph Moulette rassuré. Tu peux t'en fier à moi. Ne laisse pas cependant de t'appliquer à provoquer des aveux. Plus tôt nous les aurons et mieux cela vaudra, car nous avons tout intérêt à éviter que Fouquier-Tinville s'aperçoive que je n'apporte à l'exécution de ses ordres qu'un zèle refroidi. Et, à ce propos, ne néglige pas de lui envoyer les rapports qu'il t'a demandés.
—T'en a-t-il reparlé?
—Non; mais cet homme terrible n'oublie rien; il feint d'oublier; puis un beau jour, brusquement, il s'étonnera de ton silence, et alors… il a des colères terribles!
—Mais je ne sais qui lui dénoncer! Le personnel de la prison est dévoué à la République, à la liberté, à la cause du peuple.
—Et qu'importe! Invente, laisse pressentir que tu es sur la trace d'un complot. Fais comme moi; gagne du temps.
—Je tâcherai… Quand te reverrai-je?
—Oh! pas de sitôt. Il faut craindre les dénonciations que ne manqueraient pas d'exciter nos entrevues, si elles devenaient fréquentes. Il me suffit d'être venu et de t'avoir reçu dans ce cabinet pour donner à ta personne et à tes modestes, mais utiles fonctions, le prestige que tu dois conserver dans l'intérêt de notre entreprise, aux yeux de tes égaux, comme aux yeux de ceux de qui tu reçois les ordres. Désormais, sois-en sûr, on ne te demandera dans cette prison aucun compte de ta conduite, et, en ta qualité de protégé de Fouquier-Tinville, tu inspireras à tous une terreur salutaire; à toi d'en profiter. Quant à moi, je n'ai plus rien à faire ici.
—Mais alors, comment communiquerai-je avec toi?
—N'as-tu pas un intermédiaire à mettre entre nous?
Valleroy réfléchit un moment; puis, soudain, se frappant le front:
—J'en ai un, mon neveu, Bernard. Il va sur ses quinze ans. Il est, comme son oncle, ardent patriote et, soit dit en passant, pétri de malice. C'est lui que je chargerai de porter mes rapports à Fouquier-Tinville, et il aura ainsi une occasion toute naturelle de te voir, de te parler, de te donner mes avertissements et de recevoir les tiens. Est-ce entendu?
—C'est entendu. Maintenant, retourne à ton poste. Et crois-moi, ne perds pas ton temps. Il importe que le trésor des Jussac arrive à bref délai dans nos mains. Retrouverions-nous plus tard, pour nous l'approprier, des circonstances aussi favorables que les circonstances présentes? Si, d'aventure, les ennemis de Robespierre l'emportaient, qu'adviendrait-il de Fouquier-Tinville et de moi-même?…
—Robespierre! Que dis-tu là? Est-il menacé?
—Eh! que sait-on! Il est des scélérats aux yeux de qui son civisme est suspect et qui lui reprochent les impitoyables rigueurs qu'il déploie contre les ennemis de la patrie. Ils sont puissants, quoiqu'il les domine encore. Mais s'il allait faiblir…
—Pour la République et pour nous, puisse l'Être suprême écarter ces sombres perspectives! murmura hypocritement Valleroy.
Et d'un ton presque badin, il ajouta:
—Je m'engage à travailler activement à notre fortune.
Il alla ouvrir la porte du cabinet et, avant de se retirer, salua respectueusement Joseph Moulette et le citoyen directeur qui rentrait. Puis il s'éloigna, une grande joie au coeur et aussi un peu de tristesse; un peu de tristesse, quand il songeait au brave colonel de Jussac, mort à l'ennemi; une grande joie, lorsqu'il se disait que, grâce à son subterfuge, il pourrait mander auprès de lui son cher Bernard et le voir désormais en toute liberté. Pour la première fois, depuis une semaine qu'il l'avait quitté, il lui écrivit ce soir-là; sa lettre était brève et ne contenait que ces quelques mots:
«Viens, Bernard, j'ai besoin de toi.—Valleroy.»