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Fils d'émigré

Chapter 20: CHAPITRE XIX
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About This Book

Set during 1792 amid Revolutionary turbulence, the narrative centers on a noblewoman and her adolescent son at their provincial château who face persistent fear as male relatives leave or disappear and royalist loyalties attract danger. Daily prayers and intimate moments of tenderness contrast with news of uprisings, emigration, and violence. The story follows their private anxieties, the strain of maintaining dignity and faith, and the hard decisions imposed by political collapse, while examining maternal devotion, premature maturity, the dismantling of aristocratic life, and the clash between a tranquil countryside and escalating national terror.

Quant à la chanoinesse, en la revoyant, il se garda bien de lui annoncer le trépas glorieux de son frère. Si elle devait vivre, elle apprendrait son malheur toujours assez tôt; si elle devait mourir, autant épargner à son coeur ce nouveau déchirement.

CHAPITRE XVIII

BERNARD S'AGITE

Depuis qu'il habitait Paris, Bernard avait contracté l'habitude de ne sortir de l'hôtel de Malincourt qu'à de rares intervalles. C'est sur le conseil de Valleroy qu'il s'y était résigné. Si triste était la capitale avec ses solennités civiques et ses manifestations patriotiques, avec les convois de condamnés, parcourant la ville à toute heure, avec les sans-culottes et les tricoteuses maîtres du pavé, les longues files formées aux abords des halles et des boulangeries, la guillotine en permanence, que Valleroy s'efforçait d'en dérober le spectacle à Bernard. Mais lorsqu'il l'eut quitté pour s'enfermer au Luxembourg, l'enfant manifesta la volonté de changer d'existence et d'aller tous les jours par la ville. Il se considérait maintenant comme un homme, quoiqu'il n'eût pas quinze ans, et il voulait accoutumer son coeur et ses yeux aux émotions que, en ces jours douloureux, la rue, du matin jusqu'au soir, présentait aux Parisiens.

Kelner tenta vainement de le détourner de ce projet. Bernard demeura inébranlable, et le lendemain du jour où Valleroy était parti, il sortit accompagné du brave Suisse qui, pour cette première promenade, n'avait jamais voulu le laisser seul. Par la rue de Seine et par la rue de Tournon, ils arrivèrent au Luxembourg. Avant toute autre excursion, Bernard avait voulu voir la résidence de Valleroy et de la chanoinesse de Jussac. Ils en firent le tour, en traversant les jardins ouverts au public et, tant que dura la promenade, il tint ses yeux fixés sur les croisées du monument, comme s'il eût espéré d'y voir apparaître le visage énergique et doux de son ami.

De là, contournant le théâtre de l'Odéon et à travers le quartier Latin non encore ouvert par des boulevards, ainsi qu'il l'est aujourd'hui, à la lumière et à l'air salubre, ils gagnèrent le Palais de Justice. Ils y entrèrent. Le tribunal révolutionnaire siégeait ce jour-là. Bernard voulut graver dans sa mémoire la vision d'une de ces audiences où des innocents étaient jugés par des criminels. Il vit l'accusateur public Fouquier-Tinville, le président Dumas et ses assesseurs. Il vit aussi les prévenus: une femme du peuple et deux gentilshommes, compromis dans un prétendu complot contre la République. Il assista à leur interrogatoire et, après avoir constaté qu'on ne leur accordait pas la liberté de se défendre, il entendit la sentence qui les condamnait à mort tous les trois.

Très exalté et très ému, il entraîna Kelner, auquel il demanda de le conduire à l'entrée de la Conciergerie. Une fois là, il se dirigea vers la place de l'Hôtel-de-Ville, désireux de parcourir le chemin par lequel ses parents avaient été conduits au supplice. À cette heure, les souvenirs du passé assaillaient son esprit. Remontant à une année en arrière, il se revoyait arrivant à Paris, tombant à l'improviste dans la foule hurlante, et, parmi les flots pressés de cette foule, il suivait par la pensée la sinistre charrette où, pour la dernière fois, il avait aperçu ses parents ainsi que dans un sinistre cauchemar, sans pouvoir les embrasser ni même leur parler.

Comme au jour de ce drame abominable. Un tiède soleil de printemps descendait du ciel et éclairait la terre. La Seine coulait lumineuse entre ses hautes berges, au bord desquelles le Louvre, les Tuileries, le Palais Mazarin, dressaient leurs façades monumentales et allait se perdre au loin, sous les hauteurs verdoyantes de Passy qui s'étageaient dans une lumière éclatante, où flottait une poussière d'or. Et devant ce radieux spectacle, Bernard se demandait comment une ville si belle était tombée au pouvoir des scélérats qui la déshonoraient et pourquoi Dieu permettait que la nature, créée par lui et embellie par la main des hommes, servît de cadre à leurs forfaits. Silencieux, le coeur oppressé, il marchait à côté de Kelner qui n'osait interrompre ses rêveries et réglait son pas sur le sien, sans protester contré la longueur de la course.

Lorsque, après plusieurs heures, ils revinrent à l'hôtel, Bernard tombait de fatigue. Mais, résolu à se mêler désormais à la vie de Paris, il déclara qu'il sortirait le lendemain et ensuite tous les jours. Seulement, il entendait sortir seul, ayant, disait-il, acquis et payé chèrement le droit d'être traité comme un homme et non comme un enfant. Kelner, effrayé en songeant aux périls auxquels son jeune maître serait exposé, alla supplier le P. David d'user de l'ascendant moral qu'il exerçait sur Bernard pour le retenir. Mais, à sa grande surprise, le P. David fut d'un autre avis que lui.

—Laissez donc le chevalier agir à sa guise, dit-il. On ne saurait trop le pénétrer du sentiment de sa responsabilité personnelle. Il est jeune d'âge, mais mûr d'esprit, et à cette maturité, il faut un aliment qu'il ne peut trouver qu'au dehors. C'est une émancipation prématurée peut-être; mais dans les temps où nous sommes, on vieillit plus vite qu'autrefois.

À partir de ce jour, couvert par l'opinion du P. David, Bernard entreprit des excursions quotidiennes à travers Paris, et si rapidement se familiarisa avec les rues de la capitale qu'au bout d'une semaine il était en état de s'y guider. On le voyait sous les galeries du Palais-Royal où il assistait aux séances de clubs formés en plein vent, sous les arbres du jardin, par des orateurs improvisés; au restaurant Méot où dînaient d'illustres conventionnels; sur la terrasse des Tuileries, où, à deux pas de la Convention, représentants et spectateurs venaient continuer, en respirant l'air du jardin, les ardents débats commencés dans l'assemblée. Un jour, perdu dans des groupes hideux, il suivit jusqu'à la place de la Révolution, où avaient lieu maintenant les exécutions capitales, une charrette de condamnés. Cédant à une soudaine défaillance de son coeur, il ne cessa de les regarder qu'au moment où ils montaient sur l'échafaud.

À ces spectacles, son esprit et son coeur se trempaient: il y puisait l'art de juger hommes et choses au gré de sa raison grandissante et de sa jeune expérience. Il apprenait à détester le crime, à plaindre les criminels, et, en enveloppant d'une commisération plus attendrie leurs victimes, à reconnaître les fautes qu'elles expiaient quelquefois pour leur compte et plus souvent pour autrui. Les gens qui voyaient passer, à travers les tragiques et tumultueuses agitations de Paris, cet enfant long et frêle, vêtu de noir comme un petit bourgeois et dont un grave et ardent regard éclairait le visage pâle, ne se doutaient guère des idées qu'il portait en lui, ni des chocs qui se produisaient entre celles qu'il tenait de son éducation première et celles qu'il devait à sa précoce science de la vie. Pour les comprendre, il aurait fallu causer avec lui. Mais depuis que Valleroy s'était enfermé au Luxembourg, Bernard ne parlait à personne de l'état de son âme, sauf au P. David auquel chaque jour, en rentrant, il aimait à confier les impressions qu'il rapportait de ses promenades et à qui il les confiait parce qu'il savait que le vieux religieux ne le trahirait pas.

C'est dans ces circonstances qu'il reçut un matin le billet de Valleroy qui l'appelait au Luxembourg. Il se rendit à cet appel sans tarder. À la porte de la prison, on lui demanda qui il était et ce qu'il voulait. Quand il eut répondu qu'il venait pour voir son oncle, le geôlier Valleroy, on le fit entrer dans la salle du greffe, où celui qu'il demandait et qu'on était allé quérir devait venir le retrouver. Et là, soudainement, il eut l'impression nette et saisissante des rapides formalités de l'incarcération des détenus. Justement, on venait d'en amener six, parmi lesquels se trouvaient deux femmes, l'une en cheveux blancs, l'autre qui semblait avoir à peine vingt ans.

Assis sur un banc contre le mur, ces infortunés paraissaient accablés. Leur regard exprimait la résignation et l'angoisse. À l'appel de leur nom, ils se levaient, s'approchaient du greffier, et d'une voix brisée, répondaient à ses questions, questions brèves destinées uniquement à établir leur identité. Le nom inscrit sur le registre d'écrou, on y mentionnait sous une forme concise les causes de l'arrestation. Ces causes ne variaient guère. C'était toujours de complot contre la République et de relations avec les émigrés qu'on accusait les suspects.

Le coeur serré, Bernard s'intéressait passionnément à ces scènes douloureuses, quand entra Valleroy. Si vive fut la joie de l'enfant en retrouvant son ami que les cruelles impressions qu'il venait de ressentir s'apaisèrent un moment. Valleroy lui serra la main, puis s'approcha du greffier auquel il dit quelques mots à voix basse. Celui-ci regarda Bernard. Il écrivit ensuite quelques mots sur une feuille imprimée qui se trouva sous sa main et qu'il lui remit en disant:

—Tiens, citoyen, voici une autorisation qui te permettra de circuler librement dans la prison.

—Suis-moi! dit alors Valleroy.

Il entraîna Bernard dans la cour du palais, muette et déserte, les prisonniers n'étaient pas encore descendus.

—Tu m'as appelé, fit Bernard, et je me suis empressé de venir.

—Je suppose que Kelner t'a accompagné jusqu'à la porte du Luxembourg.

—Comme quand tu m'accompagnas au Temple, lorsque j'allai voir la reine? demanda Bernard en souriant. Non, Kelner ne m'a pas accompagné. Je suis assez grand pour aller seul, et je n'ai besoin ni de lui ni de personne. Traite-moi comme un homme, Valleroy.

—Tu vas voir que c'est comme un homme que je veux te traiter.

—En quoi puis-je servir?

Valleroy répondit à cette question en exposant à Bernard ce qu'il attendait de lui. La mission qu'il entendait lui confier consistait à être son intermédiaire auprès de Joseph Moulette, à recevoir les communications de ce dernier et à lui transmettre celles que l'intérêt de Mme de Jussac commanderait de faire au citoyen président, devenu secrétaire de Fouquier-Tinville.

—Ainsi, dit Bernard, je devrai me trouver en présence du personnage qui a arrêté mes parents: qui, sans les connaître, les a poursuivis de sa haine et est cause de leur mort?

—Oui, tu devras te trouver en sa présence, Bernard, et ne rien trahir des sentiments qu'il t'inspire.

—Sais-tu que c'est une dure tâche que tu m'imposes?

—Il te sera facile de l'accomplir jusqu'au bout, si tu veux te souvenir que le salut de la chanoinesse de Jussac l'exige et qu'elle est la bienfaitrice de Nina. Je pense de ce coquin ce que tu en penses toi-même. Je feins cependant d'être son ami, son associé, son complice. Guide-toi sur cet exemple, Bernard, il le faut.

—J'y consens, mais à une condition.

—Laquelle?

—C'est que plus tard, quand nous n'aurons plus besoin de lui, nous nous vengerons.

À ces mots Valleroy parut hésiter. Mais le visage et la parole de Bernard exprimaient tant d'ardeur passionnée et de volonté qu'il lui prit les mains et répondit:

—Oui, nous nous vengerons. Pour aujourd'hui, tu te rendras au Palais de Justice afin de remettre à Fouquier-Tinville le pli que voici. Tu arriveras à lui en t'adressant à Joseph Moulette, et tu ne manqueras pas de dire à ce dernier que tu attends ses ordres pour me les apporter. Désormais, tu viendras ici tous les matins.

Ils causèrent encore quelques instants. Puis Bernard songea à se retirer. Mais, à ce moment, éclatèrent à l'entrée de la cour un grand mouvement et du bruit. La lourde grille tourna sur ses gonds, s'ouvrit toute grande; une voiture entra, protégée par une escorte de gendarmes et vint s'arrêter devant un perron par où on accédait au greffe.

—Qu'est-ce que ces gens-là? demanda Bernard.

—Des prisonniers qu'on vient écrouer. Ils arrivent de loin sans doute; leur voiture est couverte de poussière et de boue.

Un gardien s'était approché, ouvrait la portière, et les voyageurs mirent pied à terre. Ce fut d'abord un vieillard de haute mine, vêtu comme un homme de condition. À peine descendu, il se retourna et, se découvrant, il tendit la main à une femme qui descendait à son tour. Celle-ci, étant enveloppée d'une mante brune dont le capuchon enveloppait sa tête, Bernard et Valleroy ne purent d'abord voir son visage. Mais, une fois sur le perron, elle rejeta le capuchon sur ses épaules d'un geste alangui, et alors, dans la pleine lumière du matin apparut, sous un casque de cheveux blonds, sa figure fine et voilée de mélancolie. Valleroy chancela. Bernard, saisi comme lui par la surprise, lui prit fiévreusement le bras, et ils restèrent ainsi tous deux, cloués au sol, tandis que de leur bouche sortait, dans un cri, ce nom si souvent répété par eux depuis un an.

—Tante Isabelle!

Oui, c'était elle! Ils l'avaient crue morte et elle vivait! Mais d'où venait-elle? Quelles aventures l'avaient conduite du champ de bataille de Nerwinde à Paris? Comment y était-elle et pourquoi venait-elle, après tant d'épreuves, s'échouer dans une prison? Et à la joie qui pénétrait leur coeur, alors qu'ils la retrouvaient vivante, se mêlait une inquiétude. Toujours immobiles, ils suivaient des yeux tante Isabelle et la virent entrer dans la salle du greffe.

—Il faudrait la rejoindre, dit Bernard, lui parler.

—Gardons-nous-en bien, répliqua Valleroy. La secousse serait trop violente pour son coeur et son émotion aussi funeste pour elle que dangereuse pour nous. Je trouverai une occasion meilleure de l'avertir que je suis près d'elle. Éloigne-toi, Bernard; ne songe qu'au message que je t'ai confié. Demain, tu en sauras plus long sur la tante Isabelle. Quelque excitée que fût sa curiosité, Bernard se résigna à obéir. Il sortit et se dirigea vers le Palais de Justice, ayant hâte de s'acquitter des commissions dont l'avait chargé Valleroy. Peu d'instants après, il était en présence de Joseph Moulette. Quoiqu'il se fût rencontré une fois avec lui, l'année précédente, au café des Trois-Couronnes à Coblentz, il ne se souvenait pas de l'avoir vu, et quand on l'introduisit auprès du secrétaire de Fouquier-Tinville, auprès de ce personnage malfaisant, cause première de ses malheurs, il était aussi ému, aussi troublé que s'il fût entré dans la cage d'une bête fauve.

—Qui es-tu, petit, et que veux-tu? lui demanda Joseph Moulette.

—Je suis Bernard, neveu de Valleroy, citoyen. Il m'envoie auprès de toi, d'abord pour que tu me conduises chez l'accusateur public à qui je dois remettre un rapport secret; ensuite, pour que tu me communiques les instructions ou les ordres que tu aurais à lui faire parvenir.

—Mais, toi-même, n'as-tu aucune communication à me faire de sa part?

—Une communication très brève. Les choses qui t'intéressent marchent à souhait.

—Es-tu au courant de ces choses?

—Mon oncle a confiance en moi et ne me cache rien.

—Tu sais alors que tu ne dois me répéter ce qu'il te confie que lorsque nous sommes seuls…

—Je le sais, répondit Bernard.

—Si nos accords étaient découverts, continua Joseph Moulette, notre tête à tous trois aurait cessé d'être solide sur nos épaules. Maintenant que te voilà prévenu, je vais avertir Fouquier-Tinville de ta présence.

Il s'éloigna, revint presque aussitôt, fit un signe, et Bernard le suivit dans le cabinet de l'accusateur public, sanctuaire redoutable où il n'était aisé d'entrer et de s'assurer un favorable accueil que si l'on venait comme dénonciateur ou comme espion.

Fouquier-Tinville se tenait debout devant la cheminée sur laquelle un buste de la liberté, coiffé du bonnet phrygien, étalait ses robustes appas. Impénétrable et froid, il regarda venir Bernard qui, le coeur agité, se dominant pour ne pas trahir ses émotions, s'avançait vers lui.

—Tu as une lettre à me remettre, mon jeune citoyen? demanda l'accusateur public. Presse-toi de me la donner. Le tribunal n'attend plus que moi pour ouvrir l'audience et elle doit être longue… Il y a toute une fournée d'accusés.

Bernard, qui avait tiré de sa poche le pli destiné à l'accusateur public, le lui tendit en saluant. Puis il resta debout, promenant ses yeux autour de lui, tandis que le terrible magistrat lisait le mémoire rédigé par Valleroy. Joseph Moulette, pendant ce temps, allait et venait, autour du bureau, feuilletant les dossiers qui s'y trouvaient et en prenant quelques-uns qu'il mettait à part. Quand il en eut formé une liasse, il alla les enfermer dans un carton placé sur une étagère à côté de beaucoup d'autres, et sur lesquels Bernard lut ces mots: Dossiers des prévenus à envoyer au tribunal. Un frisson secoua son corps, car il venait de comprendre que ce carton contenait la liste des futures victimes et les pièces accusatrices savamment coordonnées pour justifier leur condamnation.

Cependant, Fouquier-Tinville avait achevé sa lecture et, par-dessus le papier qui tremblait entre ses doigts, il regardait de nouveau l'enfant. Tout à coup, s'adressant à Joseph Moulette, il lui dit d'un accent bref et impérieux:

—Laisse-nous, citoyen Moulette.

Les yeux de Joseph Moulette exprimèrent la surprise que lui causait cet ordre. Néanmoins, il mit un servile empressement à obéir. Il se dirigea vers la porte, comme il y arrivait, Fouquier-Tinville reprit:

—Il est arrivé hier de Lille au Luxembourg des prisonniers que le Comité de surveillance a mandés à Paris. Parmi eux se trouve une femme nommée Isabelle Lebrun. Elle est signalée comme ayant vécu à Coblentz et à Liège parmi les émigrés. Dès que tu auras reçu les papiers qui la concernent, tu me dresseras un rapport sommaire sur cette prévenue. Je te rappelle aussi l'affaire Jussac.

—Bien, citoyen accusateur public, répondit Joseph Moulette, qui s'était arrêté pour recevoir les ordres de Fouquier-Tinville.

Après ces mots, il sortit. Fouquier-Tinville et Bernard restèrent seuls.

—Tu es le neveu de Valleroy? demanda le premier.

—Oui, citoyen, le propre fils de sa soeur, répondit Bernard.

—Professes-tu les mêmes opinions que lui?

—Comme lui, je suis prêt à mourir pour la République et pour la liberté.

—Et en attendant de verser ton sang pour elles, tu les sers?

—Je suis son exemple.

—Quel âge as-tu?

—Quinze ans, citoyen.

—Connais-tu le contenu du pli que tu viens de m'apporter?

—Non, citoyen; c'est ce matin seulement que, pour la première fois, mon oncle m'a mandé près de lui. Il m'a fait connaître que, désormais, je serais chargé de t'apporter les rapports qu'il aurait à te faire parvenir. Il avait préparé celui-ci à l'avance et me l'a confié pour te le remettre sans avoir le temps de m'en révéler le contenu.

—Tu ne sais donc rien des tentatives de complot qu'il me dénonce?

—Rien, citoyen. Mais ce n'est pas que mon oncle doute de ma discrétion. Ce qu'il m'a laissé ignorer aujourd'hui, il se peut qu'il me l'apprenne demain.

—C'est donc qu'il te croit capable de garder un secret? Je veux espérer qu'il ne se trompe pas. Tu es jeune, non assez cependant pour ne pas être responsable de tes actes. Par conséquent, si tu te laissais tenter par les ennemis de la République, si tu versais dans la trahison, tu serais châtié comme un homme.

—Les menaces ne sont pas nécessaires pour m'inciter à remplir mon devoir, répliqua Bernard, d'un accent où se révélait l'orgueilleuse et ferme volonté de ne jamais faillir.

—Ta réponse est fière. Elle me garantit la pureté de ton civisme. Mais, peut-on compter sur ton énergie, sur ta clairvoyance pour surveiller les ennemis du peuple et déjouer les complots liberticides? Et si la conduite de quelque citoyen te semblait louche, celui-là fût-il Joseph Moulette ou ton oncle lui-même, le dénoncerais-tu?

À ces paroles odieuses, un flot de sang monta aux joues de Bernard, une indignation irritée gonfla son coeur. Sa jeunesse généreuse fut au moment de protester. Mais il se contint à temps, saisi par cette pensée que, s'il était assez faible pour se trahir, il se perdait et Valleroy avec lui. Sous l'empire de cette crainte, il parvint non seulement à se dominer, mais encore à feindre des sentiments contraires aux siens, et d'une voix que faisait vibrer sa colère, il s'écria:

—Celui-là, fût-il mon oncle, je le dénoncerais.

Un mauvais sourire éclaira le visage de Fouquier-Tinville, comme s'il eût été satisfait de découvrir, sous l'apparente candeur de l'enfant, des sentiments aussi féroces que les siens.

—Bien, bien, fit-il, je trouverai à utiliser ces heureuses dispositions. Tu diras à ton oncle de continuer à épier les menées des aristocrates et à se faire au besoin seconder par toi. Tu te prépareras ainsi à rendre de plus grands services à la République. Toutes les fois que tu voudras me parler, viens librement par la même porte qu'aujourd'hui. Joseph Moulette recevra des ordres pour que tu puisses toujours arriver jusqu'à moi, et même m'attendre ici, si j'étais au tribunal.

Bernard tressaillit. Presque malgré lui, son regard se coula vers le carton où se trouvaient les dossiers des prévenus bons à envoyer devant les juges et, une fois de plus, il dut se faire violence pour ne pas se trahir, tant il était ému à la pensée qu'il pourrait se trouver seul dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en tête-à-tête avec ces dossiers qui contenaient la mort, et qu'il rêvait de détruire pour anéantir les preuves qu'ils renfermaient.

Cependant, il fallait feindre encore, et, poursuivant son rôle, il dit avec aplomb:

—Merci pour ta bienveillance, citoyen. Je saurai m'en montrer digne.

Il salua fièrement et sortit, tandis que Fouquier-Tinville se hâtait de se rendre à l'audience du tribunal, qui allait s'ouvrir à quelques pas de là. Joseph Moulette, très humilié de n'avoir pu assister à l'entretien, en attendait la fin avec impatience. Dès qu'il vit Bernard, il courut à lui:

—Que t'a-t-il dit? demanda-t-il.

Mais Bernard, le prenant de haut, répondit d'un ton pénétré.

—Le citoyen accusateur public m'a fait défense de répéter à qui que ce soit les propos qu'il m'a tenus. Sûrement, il t'en fera part. Mais c'est un soin que je suis contraint de lui laisser.

Joseph Moulette n'osa insister, et, quel que fût son dépit, il parvint à le dissimuler.

—La défense qui t'est faite est sacrée pour moi comme pour toi, fit-il.
Garde-toi de l'enfreindre.

—Que devrai-je dire de ta part à mon oncle? reprit Bernard.

—Rien, sinon qu'il se hâte d'agir. Tu as entendu Fouquier-Tinville me réclamer le dossier de la ci-devant Jussac. Il serait fâcheux que ma bonne volonté fût impuissante. Notre opération serait manquée.

—Heureusement, tu pourras lui livrer celui d'Isabelle Lebrun qu'il t'a réclamé aussi, observa Bernard.

—Oh! celui-là, il l'aura dans trois jours et beaucoup d'autres en même temps. C'est un loup affamé, ce Fouquier-Tinville, ajouta Joseph Moulette en souriant ironiquement; il faut tromper sa faim.

Pressé de revoir Valleroy et de lui révéler les détails de son entrevue avec l'accusateur public, Bernard n'eut pas la patience d'attendre jusqu'au lendemain. Dans l'après-midi, il retourna à la prison du Luxembourg dont les grilles, sur le vu du sauf-conduit qui lui avait été délivré le matin, s'ouvrirent devant lui. Libre de circuler à travers les bâtiments, il se mit à la recherche de Valleroy et finit par le découvrir dans un corridor, non loin de la cellule où était enfermée la chanoinesse de Jussac.

—Toi, encore! s'écria Valleroy. Qu'arrive-t-il?

—Il arrive qu'à moins d'un miracle, tante Isabelle est perdue et que
Mme de Jussac le sera bientôt.

Et Bernard répéta à son ami les paroles de Fouquier-Tinville.

—Joseph Moulette, excité par sa cupidité, ajouta-t-il, trouvera moyen de retarder la comparution de la chanoinesse devant le tribunal. Mais, n'ayant pas de motifs pour déployer les mêmes efforts en faveur de tante Isabelle, il va se hâter de préparer son dossier. Il le livrera, et, alors, c'est la mort.

—Il ne faut pas qu'il le livre, s'écria Valleroy.

—Comment l'en empêcher?

—Tu lui diras qu'Isabelle Lebrun est une ancienne amie de la chanoinesse, que je les ai mises dans la même cellule, qu'avant peu, rapprochées par la communauté de leur sort, elles n'auront plus de secrets l'une pour l'autre et que tout ce qui aura été confié par celle-ci à celle-là, je le saurai; que je suis sûr en conséquence de connaître bientôt le secret de Mme de Jussac, mais à la condition que les jours d'Isabelle Lebrun soient prolongés. Si elle meurt, je ne réponds de rien.

—Oh! voilà qui est bien trouvé! dit Bernard avec admiration. Nous gagnerons ainsi un peu de temps. Mais en gagnerons-nous assez? Et pourras-tu user longtemps de ce stratagème?

—J'ai confiance en Dieu. Il ne voudra pas laisser périr ces deux nobles créatures. Il étendra sa main pour les protéger, j'en suis sûr. Vois-tu, Bernard, continua Valleroy avec conviction, les Parisiens commencent à se lasser de voir verser des flots de sang. Après les avoir terrorisés, Robespierre les irrite; ils sont las de son joug, et, un de ces jours, ils se soulèveront. Déjà, dans la Convention, les ennemis de cet homme commencent à relever la tête; ils s'agitent…

—Tu crois qu'ils oseront se révolter?

—Je crois surtout à une réaction.

—Ce que tu penses, le P. David le pense aussi. Depuis quelque temps, il a repris confiance et ne cesse de répéter que le règne des méchants va finir.

—Alors, nos amis seront sauvés!

—Le ciel t'entende! murmura Bernard. Mais, dis-moi, ajouta-t-il, as-tu pu t'entretenir avec tante Isabelle?

—Quelques instants seulement, assez cependant pour savoir que ses malheurs, depuis que nous l'avons perdue, ont égalé son courage. Relevée grièvement blessée sur le champ de bataille de Nerwinde, elle fut transportée par des Français fugitifs, d'abord à Bruxelles, puis à Mons et de là à Lille, où elle fut soignée à l'hôpital et emprisonnée après sa guérison.

—Emprisonnée! Pourquoi?

—À l'hôpital, on trouva dans ses vêtements des lettres d'émigrés qu'elle avait emportées en quittant Liège. Ces lettres ont servi de base à l'accusation dressée contre elle.

—Et il a fallu plus d'une année pour la dresser?

—Oui, plus d'une année. Pauvre tante Isabelle, que de souffrances, que d'angoisses! D'abord, trois mois à l'hôpital; puis oubliée dans les prisons de Lille; enfin, une instruction longue et vexatoire, rendue plus longue par les exigences du Comité de surveillance de Paris qui avait jugé l'affaire assez grave pour vouloir en connaître lui-même et qui, plus tard, a exigé que l'accusée fût amenée ici. Et pour rendre plus cruelle cette persécution, l'inconsolable douleur d'avoir perdu Nina!

—Mais, maintenant, elle doit savoir que Nina est vivante! Tu le lui as dit, n'est-ce pas?

—Oui, je le lui ai dit, et cette nouvelle a cicatrisé la plus profonde plaie de son coeur meurtri. Mais la chère créature est encore bien accablée! Pour lui rendre confiance après tant de déceptions et d'épreuves, il faudrait la liberté et les caresses de sa fille adoptive.

—Ne puis-je la voir, ne fût-ce qu'une minute? supplia Bernard.

Valleroy ne répondit pas. Mais, après avoir regardé autour de lui et s'être assuré que le corridor était désert en ce moment, il alla tirer les verrous d'une porte qu'il entr'ouvrit en faisant signe à Bernard d'avancer. Bernard s'approcha et, par l'entre-bâillement, il vit tante Isabelle et Mme de Jussac. Au bruit des gonds, elles s'étaient levées et se tenaient débout dans un angle de leur étroite cellule, l'inquiétude aux yeux, effarées et toutes pâles. Mais à l'aspect de l'enfant qui leur envoyait de la main des baisers, leur visage se transfigura.

—J'embrasserai Nina pour vous deux!

Bernard leur jeta ces mots d'une voix éteinte. Mais elles les entendirent, et ce fut, dans les ténèbres de leur prison un rayon de soleil qui les réchauffa pour tout le jour, et porte se referma sans bruit.

—Maintenant, sauve-toi, mon Bernard, dit Valleroy. Tu verras plus longuement les nobles femmes à une heure plus propice; Quant à toi songe, cher enfant, que, hors de cette prison, tu es leur unique appui; que moi-même je n'ai d'autre complice que toi et ne peux compter que sur toi pour tirer parti de la cupidité du citoyen Moulette et pour détourner d'elles la férocité du tigre Fouquier-Tinville.

—Oh! nous les sauverons! s'écria Bernard.

À dater de ce jour, tous les matins, à la même heure, on eût pu voir Bernard à la prison du Luxembourg et au Palais de Justice. À la prison, il échangeait quelques mots avec Valleroy qui lui confiait, à d'assez fréquents intervalles, une communication pour Joseph Moulette ou un message pour Fouquier-Tinville. Au Palais de justice, il traversait gravement les salles d'attente remplies de solliciteurs. Cuirassant son coeur contre les émotions et la colère, il pénétrait chez Joseph Moulette et même dans le cabinet de Fouquier-Tinville, où, sous prétexte d'attendre l'accusateur public, il lui arrivait de rester seul. C'est ainsi qu'il parvint à se rendre compte que chaque jour, en arrivant à son bureau, Fouquier-Tinville tirait de son carton quelques dossiers pour les envoyer au tribunal, prenant ordinairement ceux qui se trouvaient au-dessus, ne touchant presque jamais à ceux qui se trouvaient au-dessous, plus pressé de fournir des victimes au bourreau que de les choisir. Il constata encore que, chargé de besogne, détourné à tout instant, par des incidents imprévus et multiples, des affaires qu'il avait paru suivre, le terrible accusateur les oubliait, arrivant à la fin de ses fiévreuses journées sans avoir pu épuiser les occupations qu'il s'était proposées le matin. Ces circonstances frappaient Bernard. Il se promettait d'en tirer parti au profit de tante Isabelle et de Mme de Jussac.

Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi sans amener de changement dans la situation des deux prisonnières. Il semblait même qu'on ne songeait plus à elles, et Valleroy, heureux d'avoir gagné du temps, se flattait d'en gagner encore. Au commencement du mois de juin, ou, pour parler comme le calendrier républicain, à la fin de prairial, Bernard, en arrivant un matin au Palais de justice, ne trouva pas Joseph Moulette dans la pièce où il se tenait ordinairement. Il allait s'enquérir des motifs de son absence, quand Fouquier-Tinville apparut, traversant cette pièce pour se rendre à l'audience.

—Tu cherches Joseph Moulette? dit-il à Bernard. Tu ne le reverras pas. Ce misérable a été surpris en flagrant délit de trahison. Il usait des pouvoirs dont je l'avais investi pour soustraire des coupables à la justice du peuple et leur vendre ses services. Son crime est grand et il le payera de sa tête. Médite cet exemple, et, puisque je t'ai accordé ma confiance, songe au châtiment que subiront ceux qui l'ont trompée. Il attend ceux qui la tromperaient.

Il sortit, laissant Bernard terrifié par la perspective des périls que l'arrestation de Joseph Moulette créait à ses amis et à lui-même. En toute autre circonstance, il se fût réjoui de l'événement qui le vengeait du personnage qu'il considérait comme l'artisan le plus actif de son malheur. Mais il craignait que le coquin, en se voyant perdu, ne voulût perdre du même coup ceux qui s'étaient servis de lui, et il quitta le Palais de justice en proie à la plus vive inquiétude. Lorsqu'au bout de vingt-quatre heures il y revint, il était anxieux, pressé de savoir si ses amis et lui-même n'étaient pas compromis dans l'aventure de Joseph Moulette. Et comme, avec une réserve prudente, il cherchait à s'en informer, un des employés du bureau lui apprit que le secrétaire de Fouquier-Tinville, arrêté, dans son lit, la veille, à 5 heures du matin, avait été conduit à la prison du Plessis, non sans avoir énergiquement protesté de son innocence et s'être réclamé des habitants d'Épinal. L'ordre était donné d'instruire son procès. Mais, sans doute, ce procès traînerait en longueur, et comme Joseph Moulette comptait parmi ses compatriotes des défenseurs ardents il ne désespérait pas de dérober sa tête au bourreau.

Ces renseignements ne rassurèrent Bernard qu'à demi. Ils permettaient de penser que le prévenu serait oublié au fond de sa prison, et que tant qu'il ne verrait pas sa vie menacée, il s'abstiendrait de toute révélation compromettante pour ses complices. Mais son arrestation n'en mettait pas moins les prisonniers du Luxembourg à la merci de Fouquier-Tinville, et c'est de cela, surtout, que Bernard s'alarmait. Ce même jour, sous l'influence de ses alarmes, il pénétra dans le cabinet de l'accusateur public. Avec une témérité qui pouvait lui coûter la vie, il alla droit au carton où étaient enfermés les dossiers, l'ouvrit et tira ceux du dessus. Sur l'un d'eux, il lut ce nom: «Ci-devant chanoinesse de Jussac»; sur l'autre: «Isabelle Lebrun».

Elles étaient là, les pièces accusatrices, les preuves accablantes. Allait-il les détruire? Non, car si Fouquier-Tinville s'apercevait de leur disparition, il en demanderait compte. Seulement, il les glissa sous les autres, tout au fond du carton, en se promettant de venir s'assurer tous les jours qu'elles étaient à la même place.

CHAPITRE XIX

HÉROÏSME DE FEMME

On était maintenant en plein été et le mois de thermidor venait de commencer. Dans le calendrier républicain, inauguré l'année précédente, le 1er thermidor correspondait au 19 juillet. À cette époque, une protestation lente et sourde commençait à s'élever contre la Terreur. Elle montait de toutes parts, cette protestation. Elle se dressait en face de Robespierre devenu, depuis la chute des Girondins, le maître tout-puissant de la France; en face de ses complices, Couthon et Saint-Just, membres comme lui du Comité de Salut public, et des nombreux exécuteurs de leurs volontés. Ceux qui la formulaient n'étaient pas seulement terrorisés, c'étaient aussi les premiers terroristes que Robespierre avait espéré anéantir en frappant Danton et qui maintenant relevaient la tête, devenaient menaçants, appuyés sur la réaction que provoquait l'abus qu'il avait fait de son pouvoir.

Lui-même comprenait la nécessité d'arrêter la Terreur. Il le proclamait en déclarant que seuls les tyrans et les aristocrates devaient subir les rigueurs des lois et que, désormais, les innocents devaient être épargnés. Mais arrêter la Terreur n'était point facile à ceux qu'on accusait de l'avoir déchaînée, et de plus en plus, la Convention, où il comptait plus d'ennemis que d'amis, s'attachait à le leur faire comprendre. Lancés sur la pente où d'autres avant eux avaient glissé, nul frein ne pouvait les y retenir. Ils étaient condamnés à aller jusqu'au bout et à périr par les armes qu'ils avaient forgées. Tout appel à la modération formulé par eux ne pouvait que les affaiblir, et tout retour en arrière leur était interdit. C'est en vain qu'ils s'efforçaient de résister à l'évidence, elle les écrasait. L'instrument dont ils avaient abusé s'énervait, se paralysait entre leurs mains, et en même temps qu'éclatait pour eux la nécessité de fortifier par un acte énergique, avec l'appui de la Commune et des clubs, leur pouvoir ébranlé, un parti se formait dans la Convention pour les renverser.

Au 1er thermidor, cette situation se posait nettement, grosse de complications prochaines et de crises violentes. Les Parisiens, chaque jour, à leur réveil, se demandaient qui allait l'emporter de la faction de Robespierre, ayant avec elle et pour elle le club des Jacobins, la Commune et les principaux chefs de la garde nationale, ou de la coalition des réactionnaires que la Convention comptait dans son sein. En attendant le dénouement, et comme pour se le rendre plus sûrement favorable, les terroristes redoublaient de rigueurs et de cruautés. Le tribunal révolutionnaire ne cessait pas de condamner, la guillotine d'exécuter, et alors qu'ils n'avaient jamais été plus près de la délivrance, les Parisiens pouvaient craindre de n'être jamais délivrés. La physionomie de Paris était lamentable. La ville appartenait aux brigands. Les honnêtes gens évitaient de se montrer dans les rues. Avec l'été revenu, la misère, dont on avait tant pâti durant les mois d'hiver, perdait son caractère aigu, non que les privations fussent moindres, mais parce que, grâce à la belle saison, on les supportait mieux.

Il n'y avait jamais eu plus grand encombrement dans les prisons. Les vides qu'y faisait le bourreau étaient comblés aussitôt, grâce à des arrestations nouvelles. Le pain manquait ainsi que la viande. Les citoyens étaient à la ration, et la difficulté de se procurer des vivres devenait telle que des familles entières souffraient de la faim. Il était clair que cet état de choses ne pouvait durer. Cependant, si grave qu'il fût, la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle avaient jusqu'à ce jour échappé à la mort. Il est vrai que l'accusateur public Fouquier-Tinville, emporté maintenant par une folie homicide poussée au paroxysme, avait chaque jour tant d'arrêts de mort à signer qu'il les signait sans les lire, et que pour fournir un aliment à l'activité du tribunal révolutionnaire, comme à celle du bourreau, il leur envoyait des victimes sans se demander si elles étaient innocentes ou coupables. C'est au hasard et non d'après une volonté raisonnée qu'il les désignait, prenant dans l'énorme tas de dossiers que lui envoyait le Comité de Sûreté générale ce qui tombait sous sa main, négligeant même d'établir l'identité des prévenus, si bien qu'il arrivait que ceux auxquels on ne songeait pas étaient conduits à l'échafaud à la place de ceux qu'on avait voulu y envoyer.

Si la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle étaient encore épargnées, si jamais le dossier contenant l'acte d'accusation dressé contre elles ne se présentait aux mains de Fouquier-Tinville, c'est que Bernard, habitué du cabinet de l'accusateur public, s'y introduisait tous les jours à l'heure où il était sûr de n'y rencontrer personne et enfouissait ce dossier sous les autres, avec l'espoir qu'on n'irait pas le chercher où il l'avait mis. Mais, en s'exposant ainsi pour les sauver, il ne se dissimulait pas que leur vie ne tenait qu'à un fil. Qu'il fût surpris au moment où il cachait la pièce accusatrice et tout était perdu. Il suffisait même qu'un jour, il lui fût impossible de se trouver seul dans le repaire de Fouquier-Tinville pour que le nom des deux prisonnières oubliées se présentât au souvenir ou aux yeux de ce dernier et pour qu'il les traduisît devant le tribunal. C'est là surtout ce que redoutait Bernard, ce qui lui suggérait les angoisses qu'il confiait au P. David, à Valleroy, à Kelner, et qu'ils ressentaient au même titre que lui.

Cependant, depuis trois mois que la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle étaient détenues à la prison du Luxembourg, l'espoir de la délivrance ne les avait pas un seul jour abandonnées. C'est à Valleroy qu'elles devaient le maintien de cet espoir, aux soins empressés qu'il ne cessait de leur prodiguer, à sa sollicitude toujours en éveil, qui les accompagnait à toutes les heures des longues et monotones journées de leur captivité. Quoiqu'il affectât de se montrer bienveillant et humain envers les nombreuses prisonnières placées sous sa surveillance, c'est surtout pour la chanoinesse et pour tante Isabelle qu'il se plaisait à adoucir les rigueurs du règlement de la prison. Elles jouissaient de toutes les faveurs qu'il pouvait accorder sans se compromettre. Elles en jouissaient avant de les avoir sollicitées. Elles vivaient librement dans la cellule où il les avait réunies. Elles pouvaient même y recevoir quelques-uns de leurs compagnons d'infortune, et comme, d'autre part, un lien d'étroite sympathie s'était formé entre elles, qu'elles y fussent en nombreuse compagnie ou seules, elles s'y trouvaient heureuses.

Dès leur première rencontre dans l'étroite chambre elles s'étaient senties attirées l'une vers l'autre. En dépit de ses préjugés aristocratiques, la chanoinesse n'avait pas été longue à tomber sous le charme de tante Isabelle, à lui témoigner un tendre attachement, et celle-ci à payer en respectueuses et incessantes prévenances la dette qu'elle avait contractée envers la mère adoptive de Nina. Nina! c'était elle qui réunissait dans un même sentiment affectueux les deux pauvres captives; par elle, en parlant d'elle qu'elles se consolaient. Privées de voir l'enfant, ne sachant de son sort que ce que leur en disait Valleroy, elles se promettaient une égale joie de la retrouver un jour, de la reprendre sous leur protection. La chanoinesse allait même plus loin. Elle rêvait d'une rentrée triomphante au château de Jussac et s'y voyait à jamais établie entre Nina et tante Isabelle. Ces divers espoirs fréquemment et longuement caressés apaisaient les tristesses de la prison, et tante Isabelle déclarait qu'après les cruelles épreuves qu'elle avait subies, nulle existence ne lui eût semblé plus douce que celle qu'on menait au Luxembourg, si seulement elle avait été libre d'y garder Nina à côté d'elle.

Cette vie, d'ailleurs, était presque joyeuse, comparée à celle des infortunés, détenus dans les autres prisons de Paris. Au Luxembourg, les prisonniers jouissaient d'une liberté relative. Ils pouvaient se réunir entre eux, se visiter, et même, avec un peu d'habileté, s'assurer, à un prix modéré, le droit de recevoir des communications du dehors, à la condition qu'elles auraient pour unique objet les nouvelles publiques ou le sort d'êtres chers et aimés. Brusquement, ces faveurs diminuèrent et finirent par être supprimées par une décision du bureau de la police générale, qui découvrit ou feignit de découvrir au Luxembourg une conspiration. Il y eut parmi les prisonniers des arrestations opérées. Plusieurs d'entre eux payèrent de leur vie le soupçon faux ou fondé qu'ils avaient encouru. La surveillance, dès ce moment, devint plus sévère.

Mais, grâce à Valleroy, la chanoinesse et tante Isabelle n'eurent pas trop à en souffrir. La protection de leur gardien continua à veiller sur elles, leur évita les mesures vexatoires que d'autres durent supporter, sans que jamais les traitements dont elles étaient l'objet donnassent lieu à des protestations. On redoutait Valleroy parce qu'on le savait en relations avec Fouquier-Tinville, mais on l'aimait parce qu'il avait maintes fois employé son crédit à améliorer le sort des prisonniers, et ses protégées bénéficièrent autant de la reconnaissance qu'il méritait que des craintes qu'il inspirait. Quand Joseph Moulette fut arrêté, Valleroy partagea un moment l'effroi de Bernard et redouta comme lui d'être compromis par les dénonciations du citoyen président ou même par le souvenir de leurs relations en apparence amicales. Il s'attendit durant tout un jour à être décrété d'arrestation et ne respira que lorsqu'il apprit que Joseph Moulette s'était laissé emprisonner sans le désigner comme son complice.

À ce moment, les échos du dehors commençaient à apporter dans la prison les rumeurs qui s'élevaient à travers Paris et présageaient la fin du pouvoir exécré de Robespierre. À partir du Ier thermidor, ces rumeurs se précisèrent. Elles annonçaient l'éclat des rivalités qui, depuis longtemps, s'étaient élevées entre le parti de Robespierre et la Convention. On racontait que Robespierre, appuyé sur les sections de Paris et de la garde nationale, voulait provoquer dans le sein même de la Convention un mouvement en sa faveur et l'écraser si elle lui résistait. Mais on disait celle-ci résolue à se défendre, à user de ses pouvoirs, pour mettre hors la loi quiconque méconnaîtrait son autorité, celui-là fût-il Robespierre.

Dans ces nouvelles qui se pressaient et enfiévraient Paris, Valleroy puisait l'espérance de voir finir la captivité des milliers d'innocents qu'avaient incarcérés les terroristes. Il se croyait au terme de ses angoisses et goûtait une indicible joie à communiquer à ses protégées tous les bruits propres à faciliter leur confiance et la sienne. Maintenant, le matin venu, il attendait avec impatience l'heure qui devait amener Bernard au Luxembourg. Dès qu'il l'apercevait, il courait à lui, l'interrogeait, dévorait des yeux les journaux que lui apportait l'enfant. Puis il se hâtait d'aller répéter à Mme de Jussac et à tante Isabelle ce qu'il venait d'apprendre.

C'est ainsi que le 8 thermidor, alors qu'entre les autorités rivales, Robespierre et la Commune d'un côté, et de l'autre, la Convention, parlant au nom de la loi, la lutte se préparait sans qu'on pût prévoir encore pour qui se prononcerait Paris, Valleroy se promenait à grands pas dans la cour du Luxembourg chauffée par le soleil de juillet, qui au même moment, incendiait les cervelles des Parisiens et ajoutait à leur exaltation. À tout instant, ses yeux se tournaient vers la grille d'entrée, exprimaient les anxiétés d'une attente prolongée et paraissaient interroger un être invisible et mystérieux. Soudain, un rayon de plaisir éclaira son visage. Mais ce ne fut qu'un éclair qui s'éteignit presque aussitôt dans un assombrissement soudain de sa physionomie. Bernard venait vers lui, non avec l'expression de gravité douce qu'il portait ordinairement sur le visage, mais livide, le regard effaré, les cheveux en désordre et tout essoufflé par la rapidité de sa course.

Valleroy pressentit un malheur.

—Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.

—J'ai que le dossier de tante Isabelle n'est plus dans le carton de Fouquier-Tinville. Il y était hier avec celui de la chanoinesse; je les ai vus tous deux. Il n'y en a plus qu'un aujourd'hui.

—On a enlevé l'autre! s'écria Valleroy écrasé par cette nouvelle.

—On l'a enlevé pour l'envoyer au tribunal, sans doute.

—Non, non, c'est impossible! Le ciel ne peut vouloir que tante Isabelle périsse, alors que nous sommes parvenus à la dérober jusqu'ici au bourreau et que, demain peut-être, la guillotine sera renversée! C'est impossible.

Sa voix tremblait; des larmes montaient à ses yeux, coulaient sur ses traits où se révélait son désespoir, tandis que ses mains s'agitaient convulsivement.

—Par grâce, Valleroy, supplia Bernard, domine-toi, ou tu vas te perdre.

—Et qu'importe! soupira le pauvre garçon… Pourquoi vivre si tante
Isabelle meurt?

—Pourquoi vivre? Ne suis-je donc plus rien pour l'ami à qui je dois de n'être pas mort de douleur et de misère? Pourquoi vivre! As-tu oublié ton devoir? Valleroy n'appartient-il plus à Malincourt?

Et comme dans la cour presque déserte personne ne s'occupait d'eux, Bernard saisit la main de son ami et la garda dans la sienne, s'efforçant, par cette étreinte, de le rappeler à lui-même.

—Oui, tu as raison, reprit alors Valleroy, j'ai fait à ton père une promesse, celle de ne pas t'abandonner. Je dois la tenir, je la tiendrai. Mais je veux tenter de sauver tante Isabelle.

—La sauver! Comment?

—Je ne sais encore. Mais je trouverai. Dieu m'inspirera.

Il poussa ce cri sans conviction, comme un soldat désarmé qui ne veut pas s'avouer vaincu. Sauver tante Isabelle, alors qu'elle serait appelée au tribunal et condamnée, était une tâche au-dessus de ses forces, et il le savait bien. Quant à la faire évader, il n'y fallait pas songer, les consignes étaient trop sévères et trop rigoureusement observées pour qu'on pût tenter de les enfreindre avec quelque chance d'y réussir. Il aurait fallu un miracle, et déjà, à cette époque, on ne croyait plus aux miracles.

Ces objections s'élevaient dans la pensée de Valleroy, et pour la première fois depuis qu'il était venu s'enfermer au Luxembourg, il sentait s'ébranler les fermes espoirs qui, jusqu'à ce jour, avaient fortifié son énergie et sa confiance. Mais ce fut pire encore quand la lourde grille de l'entrée s'ouvrit avec fracas pour livrer passage à une charrette vide qu'escortaient des gendarmes et qui, après avoir franchi l'enceinte de la prison, vint s'arrêter devant le greffe. Oh! cette charrette, il la connaissait bien, étant accoutumé à la voir arriver tous les jours. C'était elle qui venait chercher les prisonniers pour les conduire au tribunal et de là à la mort, après une courte halte à la Conciergerie.

—Tout est perdu! murmura Valleroy en désignant à Bernard le lugubre équipage.

Et tous deux restèrent debout au milieu de la cour, immobiles, les jambes tremblantes, pendant que le chef de l'escorte descendait de cheval et entrait dans le bureau du greffier où il resta quelques instants. Quand il en sortit, il n'était pas seul. Il avait à ses côtés le gardien-chef de la prison et le greffier, ce dernier tenant à la main une feuille de papier sur laquelle étaient inscrits plusieurs noms. C'était la liste des détenus que réclamait l'accusateur public.

—Qu'on fasse descendre tous les prisonniers, ordonna le gardien-chef en s'adressant à Valleroy.

Valleroy, contraint d'obéir, rentra dans la prison, transmit l'ordre à ses camarades qui le répétèrent. Alors, ce fut, dans les corridors, des cris d'appel, des fracas de portes ouvertes et fermées, des bruits de pas sur les dalles, une rumeur de voix éplorées, à travers laquelle on était surpris d'entendre passer des rires. Et à tous les étages, de toutes les issues aboutissant aux escaliers, sortaient des gens de tout âge et de toute condition qui se hâtaient de descendre dans la cour où ils se rangeaient en demi-cercle, les vieillards appuyés aux bras d'hommes plus jeunes qui les soutenaient les femmes pressées et effarées, les unes contre les autres, la pâleur aux joues, mais se raidissant pour surmonter leur angoisse et ne pas paraître avoir peur. Le nombre de ces infortunés était considérable; c'est par centaines qu'on les comptait. Parmi eux, on distinguait des gentilshommes, dont quelques-uns portaient encore les riches costumes d'autrefois, des bourgeois des paysans, pour la plupart vêtus de noir; des grandes dames parées comme pour un jour de fête, des femmes du peuple, des prêtres, des religieuses et même des enfants. C'est dans toutes les classes sociales que la Terreur ramassait ses victimes.

Bernard s'était jeté dans un coin et regardait, le coeur serré, ce triste spectacle, cherchant dans cette foule la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle. Il s'étonnait de ne les avoir pas encore vues, quand, sur le seuil de la prison, apparut la chanoinesse, conduite par Valleroy.

Alourdie par son embonpoint, appuyée sur sa haute canne, elle marchait lentement et vint se placer dans un groupe formé de gens qu'elle connaissait. Alors, un vieillard lui offrit son bras, et elle s'y suspendit, en prononçant des paroles de remerciement.

Valleroy s'était rapproché de Bernard.

—Et tante Isabelle? demanda ce dernier.

—Elle est couchée, souffrante, et dormait encore, répondit Valleroy. Je n'ai pas osé la réveiller. Il sera toujours temps d'aller la chercher, si on l'appelle.

À ce moment, l'appel commençait. Dans le silence, le greffier jetait les noms à haute voix. Homme ou femme, le prévenu désigné pour le bourreau disait rapidement adieu à ses compagnons, recevait leurs étreintes, et venait se ranger près de la charrette, entre les gendarmes.

On n'entendait ni plaintes ni cris, à peine un gémissement répondant à la voix du greffier. Les douleurs restaient muettes, les larmes coulaient sans bruit, soit que l'habitude de voir mourir eût cuirassé les coeurs contre les émotions bruyantes, soit que ceux que la Terreur laissait encore vivre eussent compris qu'il importait de ne pas ébranler, par d'inutiles manifestations, le courage de ceux qui allaient quitter la vie. Quatorze personnes furent ainsi appelées. Valleroy et Bernard écoutaient cette funèbre énumération, saisis d'une horrible angoisse, espérant toujours que la liste était épuisée et que le nom de tante Isabelle n'y figurait pas.

Mais, tout à coup, le greffier reprit:

—Isabelle Lebrun, comédienne.

Valleroy chancela, s'appuyant d'une main sur le bras de Bernard, et, de l'autre, étreignant sa poitrine en feu, sous sa veste d'uniforme. Personne ne répondait à l'appel du greffier.

—Isabelle Lebrun, répéta ce dernier.

Valleroy, dont relevait la prisonnière absente, s'attendait à être interpellé par le gardien-chef et à recevoir l'ordre d'aller la quérir, quand, soudain, il vit la chanoinesse de Jussac abandonner le bras sur lequel elle s'appuyait, sortir des groupes et s'avancer vers le gardien-chef, en disant:

—Excusez-moi, Monsieur, je n'avais pas entendu.

Il y eut dans les rangs de ceux qui la connaissaient comme un murmure de protestation. Mais, d'un regard impérieux, elle imposa silence à ses amis, et aucun d'eux ne dénonça son généreux mensonge qu'au milieu de cette foule de prisonniers les gardiens ne remarquèrent même pas. L'accusateur public leur demandait une femme; c'est une femme qu'ils lui livraient sans demander qui elle était. Quant à Valleroy, il s'était élancé pour protester à son tour, entraîné par l'ardent désir d'arracher la chanoinesse à la mort. Mais, sans que ni Bernard, ni personne l'eût retenu, il s'arrêta aussi épouvanté par ce qu'il allait faire que par ce qu'il laissait faire. D'un mot, il pouvait sauver Mme de Jussac. Il lui suffisait de pousser un cri, de signaler au greffier l'erreur volontairement commise par celle qui devait en être la victime. Mais, prononcer ce mot, pousser ce cri, signaler cette erreur, c'était perdre tante Isabelle, l'envoyer à la guillotine. Oh! qu'avec joie il eût, en ce moment, offert sa vie pour les délivrer toutes deux. Par malheur, en se perdant, il ne les aurait pas sauvées, et il se trouvait dans cette effroyable alternative d'avoir à laisser mourir l'une ou de condamner l'autre. Et tandis que ces pensées torturaient son esprit, ordre avait été donné aux prisonniers de monter dans la charrette. Maintenant, ils s'y trouvaient tous, les femmes assises sur des planches posées transversalement en guise de banquettes, les hommes debout.

—C'est complet, cria le gendarme commandant l'escorte, qui venait de se remettre à cheval. En route!

Et, comme une voiture de boucher chargée de moutons qu'on mène à l'abattoir, la charrette s'ébranla et roula lourdement sous la voûte du palais, tandis que les prisonniers à qui on permettait encore de vivre se désespéraient de toutes parts et que Bernard et Valleroy assistaient de loin à ce départ, consternés et pénétrés d'épouvante. Le fracas des roues se perdit dans une subite poussée de cris. C'était la foule massée au dehors qui accueillait de ses huées les prévenus dont commençait le supplice. La grille s'était déjà refermée que ces cris retentissaient encore. Bernard dit alors:

—Si tante Isabelle, en s'éveillant, s'aperçoit de la disparition de la chanoinesse et apprend la vérité, elle ira se livrer pour son amie.

Valleroy tressaillit.

—Elle n'apprendra pas la vérité, fit-il brusquement. Je vais l'enfermer à clé dans sa cellule, et, jusqu'à demain, personne ne pénétrera auprès d'elle. Quant à toi, suis la charrette, et sache ce que va devenir Mme de Jussac.

Ils se séparèrent, et Bernard sortit du palais en toute hâte. En marche vers la Conciergerie, par les rues tortueuses du quartier Latin, le convoi des prévenus, quand il le rejoignit, entrait dans la rue Dauphine, où déjà stationnait une grande foule venue là, non pour voir passer la sinistre charrette, mais pour commenter les événements qui se précipitaient et allaient mettre aux prises la Convention et la Commune. Cette foule rejetée à droite et à gauche, contre les maisons, par les gendarmes, regarda défiler le cortège sans pousser les ordinaires cris qu'en pareil cas, et depuis de si longs mois, la peur lui arrachait. Son attitude maintenant disait l'horreur du sang versé, la pitié pour les victimes, la haine des bourreaux et l'impérieux besoin de tirer vengeance de leurs forfaits.

Ces sentiments, non encore hautement manifestés, éclataient avec tant de force dans l'expression des visages que les sans-culottes et les tricoteuses qui suivaient la charrette arrêtèrent leurs danses et leurs clameurs cannibalesques, dans la crainte de provoquer des protestations. Quelques voix même s'élevèrent en faveur des prévenus. Allait-on encore guillotiner ceux-là? N'était-ce pas assez d'avoir coupé le cou à des milliers d'innocents? Les juges et le bourreau ne se lasseraient-ils donc pas de leur sanglante besogne? Il y eut un moment où la foule devint menaçante. Les gendarmes se regardèrent et, aux signes échangés entre eux, on put deviner que si quelque tentative était faite pour délivrer les prisonniers, ils ne s'y opposeraient pas. Qu'un homme énergique et entreprenant se fût trouvé là, et les sans-culottes eussent été culbutés, les prévenus mis en liberté. Mais cet homme ne se rencontra pas et le peuple, si longtemps terrorisé, n'osa violer les lois. Robespierre vivait encore; il exerçait encore le pouvoir. À cette heure, il allait monter à la tribune de la Convention pour dévoiler les iniquités de ses ennemis, et ses partisans annonçaient qu'il en descendrait triomphant.

Les prévenus arrivèrent donc sans encombre jusqu'au Pont-Neuf. Là, leur escorte se resserra autour d'eux et on atteignit ainsi la Conciergerie dont les portes s'ouvrirent pour les recevoir et se refermèrent aussitôt. Alors, Bernard se rendit au Palais de justice et entra dans la salle où le tribunal révolutionnaire allait tenir son audience. Il attendit une heure environ, perdu parmi les spectateurs qui se pressaient dans l'espace réservé au public. Puis il vit entrer successivement l'accusateur public Fouquier-Tinville, les juges, en tête desquels marchait leur président Dumas, et enfin les accusés désignés pour comparaître les premiers.

Leur procès fut bref. Un interrogatoire sommaire, le réquisitoire de l'accusateur public, la condamnation et ce fut tout. La chanoinesse de Jussac comparut à son tour. Assurément, si elle eût révélé son nom, évoqué le souvenir de son frère mort au service de la République, on n'eût osé la condamner. Mais aux premières questions qui lui furent posées, elle répondit:

—Je me nomme Isabelle Lebrun.

—Tu as conspiré avec les ennemis de la patrie, lui dit le président. Tu étais à Coblentz, à Bruxelles, à Liège, partout où se tramaient des complots.

—J'y étais et j'ai conspiré, répliqua-t-elle. Condamnez-moi.

On la condamna. Elle écouta l'arrêt, la tête haute, un sourire dédaigneux sur les lèvres. Les sentences prononcées à cette audience reçurent leur exécution le même jour, comme si Fouquier-Tinville, en prévision des événements qui se préparaient, eût voulu hâter le supplice des condamnés que ces événements auraient sauvés. C'est ainsi que périt, victime de son héroïque dévouement, la chanoinesse de Jussac. Quant à tante Isabelle, elle devait ignorer longtemps en quelles circonstances elle avait été sauvée, Valleroy ayant jugé prudent de les lui taire pour ne pas accroître la vive douleur qu'elle ressentit en apprenant la mort de sa compagne de captivité.

Le 9 thermidor, dans l'après-midi. Robespierre, son frère, et ceux de ses collègues du Comité de Salut public qui avaient pris parti pour lui étaient décrétés d'arrestation par la Convention nationale et mis hors la loi. Le lendemain, après des tragiques péripéties qui appartiennent à l'histoire, ils montaient sur l'échafaud et y recevaient la mort de la main du même bourreau par lequel ils avaient fait verser à flots le sang des innocents, celui de leurs rivaux et de leurs complices. Ce jour-là Paris et la France se crurent délivrés. Ils se trompaient. Leurs maux n'étaient pas finis. Longtemps encore ils devaient subir d'autres tortures et connaître d'autres douleurs. Mais à ce premier moment, ils respiraient, soulagés; ils s'attachaient passionnément à l'espoir d'un avenir réparateur, et l'allégresse était générale parmi tous ceux qui, si longtemps, avaient été menacés, opprimés et persécutés. Ce qui ajoutait à la joie publique, c'est que partout s'ouvraient les prisons, et que les détenus étaient mis en liberté, tandis que les suspects qui, durant la Terreur, s'étaient tenus cachés, osaient enfin se montrer dans la rue.

Vers la fin de cette émouvante journée, dans une salle du ci-devant hôtel de Malincourt, tante Isabelle, Nina, Bernard, Valleroy et le P. David étaient réunis. Après un court repas servi par Kelner et par Rose, les coudes sur la table, ils s'entretenaient des événements passés et des pauvres morts tombés en chemin au cours de ces émouvantes aventures. Tout à coup et comme la conversation semblait languir, Valleroy, assis à côté de tante Isabelle, désigna Nina qui jouait avec Bernard sous le regard attendri de l'ancien moine bénédictin et dit à demi-voix:

—Vous souvenez-vous, tante Isabelle, de l'entretien que nous eûmes, sur le bateau de Coblentz, la première fois que nous nous vîmes, voici deux ans?

—Quel entretien? demanda la jeune femme.

—Je vous disais que nous avions tous deux, vous et moi, une tâche égale, un enfant à protéger et à élever et que, pour m'aider à préparer aux devoirs de la vie celui qui m'était confié, je voudrais une compagne comme vous. «Elle serait une mère pour lui, ajoutais-je, et je serais un père pour Nina.»

—Oui, je me souviens, répondit tante Isabelle avec mélancolie.

—Bernard sera bientôt un homme, reprit Valleroy; mais, en attendant qu'il le devienne, une maternelle influence lui serait nécessaire. Quant à Nina, elle est si jeune encore qu'elle aura longtemps besoin d'une sollicitude telle que la vôtre et d'un appui tel que le mien, de telle sorte que le voeu que j'exprimais il y a deux ans n'a rien perdu de sa raison d'être. Ne pensez-vous pas comme moi?

—Oui, je pense comme vous.

—Alors, ce voeu, voulez-vous le réaliser, tante Isabelle? Si vous me jugez digne de vous, voulez-vous être ma femme?

Et la main ouverte sur la table, le regard anxieux et suppliant, il implorait une réponse favorable. Tante Isabelle ne la fit pas longtemps attendre. Pendant quelques minutes, elle resta silencieuse et recueillie, les yeux à demi clos, comme si elle interrogeait sa raison et son coeur. Puis elle se redressa, et, laissant tomber sa main dans celle qui la sollicitait, elle répondit:

—Je le veux bien, Monsieur Valleroy.

Ce même soir, Joseph Moulette parvenait à sortir de la prison du Plessis où il avait été enfermé par ordre de Fouquier-Tinville. À lui comme à d'autres, la chute de Robespierre apportait le salut. Mais ce salut, il le devait au hasard seulement, car il n'avait cessé, depuis le commencement de la Révolution, d'être pour les oppresseurs contre les opprimés. Aussi, redoutant d'être recherché comme jacobin et de devenir victime de la réaction qui commençait, s'empressait-il de quitter Paris.