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Fils d'émigré

Chapter 22: CHAPITRE XXI
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About This Book

Set during 1792 amid Revolutionary turbulence, the narrative centers on a noblewoman and her adolescent son at their provincial château who face persistent fear as male relatives leave or disappear and royalist loyalties attract danger. Daily prayers and intimate moments of tenderness contrast with news of uprisings, emigration, and violence. The story follows their private anxieties, the strain of maintaining dignity and faith, and the hard decisions imposed by political collapse, while examining maternal devotion, premature maturity, the dismantling of aristocratic life, and the clash between a tranquil countryside and escalating national terror.

CHAPITRE XX

RETOUR À SAINT-BASLEMONT

Une lourde chaise de poste chargée de bagages et contenant cinq voyageurs, sans compter le postillon, venait de traverser au grand trot des quatre chevaux qui y étaient attelés un des pittoresques vallons qu'on rencontre à l'entrée des Vosges. On était en l'an III de la République une et indivisible, au mois de brumaire, c'est-à-dire en octobre 1794, vers le milieu de l'après-midi. Des nuages grisâtres voilaient le fond du ciel et, lorsqu'à de longs intervalles, ils se déchiraient sous les efforts du soleil automnal, ce n'était que pour laisser passer de pâles rayons impuissants à égayer la mélancolie du paysage sur lequel soufflait un vent sec et rude, qui emportait dans ses courtes rafales les dernières feuilles des arbres, desséchées et jaunies.

Au sortir du vallon, la route se bifurquait. D'un côté, elle allait vers Épinal; de l'autre, par une montée très dure, vers le village de Saint-Baslemont qu'on apercevait au sommet du coteau que couronnait, comme une forteresse, le vieux château apporté en dot au comte de Malincourt par la riche héritière qu'il avait épousée. C'est cette montée que prirent les chevaux, en ralentissant leur allure.

Par des sentiers pierreux, la voiture s'éleva, dominant de plus en plus les prairies, les vignes, les forêts, au fur et à mesure que s'élargissait l'espace, vu de plus haut, dans son cadre de collines qui se violaçaient sous la lumière assombrie du jour déclinant.

—Réveille-toi, Bernard, dit tout à coup l'un des voyageurs, en s'adressant au chevalier de Malincourt qui sommeillait dans le fond de la voiture entre Nina endormie et tante Isabelle pensive, dans son coin.

—Où sommes-nous donc, Valleroy? demanda Bernard en frottant ses yeux encore appesantis.

—Nous arrivons à Saint-Baslemont et, comme je l'avais prévu, nous y arrivons avant la nuit.

Bernard, sans répondre, allongea le cou par-dessus les genoux de tante Isabelle, pour passer la tête à la portière afin de voir plus vite la maison où s'était écoulée son heureuse enfance et d'où il s'était enfui deux ans auparavant. Mais il ne vit rien qu'un grand mur du haut duquel tombait, sur les pierres moussues, un épais rideau de lierre et coupé, çà et là, par intervalles, de brèches qu'avait ouvertes le temps ou la main des malfaiteurs. Par ces brèches, le regard pénétrait dans le parc mais sans en percer les profondeurs, tant étaient pressés et branchus les troncs des arbres. Bernard se rejeta dans le fond de la voiture, dépité de n'avoir pu même apercevoir la façade grise dont sa mémoire conservait le souvenir, ni les vieilles tours de Saint-Baslemont. Puis, se tournant vers sa petite amie que venaient d'éveiller ses mouvements:

—Nina, fit-il, nous allons entrer dans mon château.

—Où est-il, ton château? interrogea Nina.

—Là, parmi ces arbres, répondit Bernard.

—Ne te hâte pas de le déclarer tien, mon petit, intervint alors Valleroy. Savons-nous seulement en quelles mains il est tombé et si elles voudront nous le restituer?

—Qu'on nous le restitue ou non, il n'en est pas moins la propriété de mon frère et la mienne, l'héritage de nos parents. On a pu nous en déposséder. Ce n'est pas ce qui nous empêche d'en être les maîtres légitimes, les seuls. N'ai-je pas raison, tante Isabelle?

—Vous avez raison, Monsieur Bernard. Mais il ne faut pas le crier trop vite ni trop haut.

—Ne pas crier si je suis dépouillé! répliqua Bernard avec impétuosité.
On me vole et je n'ai pas le droit de crier: «Au voleur!»

—Ce n'est pas le droit que je conteste, objecta tante Isabelle. Je dis qu'il est prudent, par les temps où nous sommes, de ne pas se lancer à l'aventure dans des réclamations bruyantes que la résistance des détenteurs actuels de votre bien, appuyés sur les lois, rendrait inutiles et que tout acte de violence rendrait dangereuses. Interrogez le P. David, Monsieur Bernard. Je suis sûre qu'il sera de mon avis.

Assis à côté de Valleroy, le P. David suivait ce débat en silence, mais un sourire sur les lèvres comme s'il eût été satisfait d'assister à cette éclosion de virile énergie dans l'âme de Bernard qu'il considérait un peu comme son ouvrage. Interpellé par tante Isabelle, il répondit:

—Votre droit n'est pas contestable, Bernard. Mais les jacobins en ont violé beaucoup d'autres qui n'étaient pas moins sacrés et que leurs victimes ne recouvreront jamais. Ils ont, par des lois arbitraires, sanctionné leurs iniquités et ils ont coupé le cou à ceux qui protestaient contre ces lois.

—Ce temps est passé, mon Père. Robespierre n'est plus.

—Ses successeurs valent-ils mieux que lui? demanda le vieillard d'un air de doute. Avant de quitter Paris, Valleroy, après avoir établi votre qualité d'héritier du comte de Malincourt, a fait constater que vous n'avez pas été porté sur la liste des émigrés et qu'en conséquence, vous n'êtes pas déchu de votre droit à l'héritage de vos parents. On lui a répondu qu'après leur mort, leurs biens ont été confisqués et mis en vente, et vous savez quelles démarches longues et multipliées il a dû faire pour obtenir que, si le château de Saint-Baslemont n'a pas trouvé d'acquéreur, mais dans ce cas seulement, vous en soyez considéré comme propriétaire.

—Alors, s'il y a eu un acquéreur?… fit Bernard.

—S'il y a eu un acquéreur, vous ne rentrerez en possession de votre bien qu'autant qu'il voudra bien vous le revendre. C'est inique; mais cela est ainsi.

Bernard ne protesta pas. Mais son attitude révélait qu'il n'était pas convaincu.

—Ajoutez, mon Père, reprit Valleroy, que la décision qui rend au chevalier son héritage, s'il n'a pas passé dans des mains étrangères, constitue une rare faveur; qu'elle n'a été rendue que parce que j'ai pu acheter les bonnes grâces de ceux qui étaient chargés de la rendre, et surtout parce qu'ils ignoraient que Bernard a été émigré de fait. Mais cette circonstance peut être divulguée, et alors nos efforts auraient été inutiles. Les lois contre les émigrés sont toujours en vigueur.

—La sagesse ne t'abandonne jamais, Valleroy, murmura Bernard vaincu par ce raisonnement et déjà résigné. Je me tairai, quoi qu'il arrive; je serai prudent et j'approuve d'avance ce que tu feras.

Le silence recommença dans l'intérieur de la voiture qui continuait à gravir la côte de Saint-Baslemont, et l'on n'entendit plus que le bruit des roues écrasant les cailloux et le pas régulier des chevaux sur la route montante.

Trois mois s'étaient écoulés depuis la chute de Robespierre. La France respirait, délivrée du sanglant cauchemar qui, durant deux ans, avait pesé sur elle. Peu à peu, elle prenait une physionomie nouvelle par suite du rétablissement de la vie sociale et de la vie domestique. Le luxe longtemps proscrit réapparaissait dans les rues de Paris comme dans les maisons! L'or recommençait à circuler. Les salons se rouvraient, non ceux de la noblesse que la peur et des lois rigoureuses non encore abolies retenaient à l'étranger, mais ceux de la bourgeoisie qui se hâtait de ressaisir son influence. Chacun se sentait redevenir libre. Sur les visages, si longtemps en larmes, des sourires révélaient l'allégement des âmes.

Cet allégement, il est vrai, n'était pas sans contrainte. Le coup de thermidor qui avait renversé Robespierre s'était produit plutôt comme un accident brutal et inattendu, aux effets passagers, que comme un événement venant en son temps et à son heure, avec un caractère définitif. On ne pouvait oublier que les personnages qui s'étaient déclarés brusquement contre Robespierre avaient été ses complices, que ses crimes étaient leurs crimes, et que, durant la Terreur, ils ne s'étaient montrés ni moins impitoyables, ni moins féroces que lui. Sur les mains de Tallien, de Barrère, de Collot d'Herbois, de Fouché, de Fréron, de Barras, de tous ceux qu'on appelait les thermidoriens, il n'y avait pas moins de sang que sur les siennes. S'ils s'étaient décidés à faire le siège de son pouvoir, c'est qu'ils avaient craint de devenir ses victimes. En l'envoyant à la mort, ils s'étaient moins préoccupés de faire cesser la Terreur que de sauver leur tête. Mais, à peine maîtres du gouvernement, ils avaient confirmé les mesures déjà votées contre les émigrés et les prêtres, et il n'était pas sûr que si quelque événement menaçait leur puissance, ils n'eussent recours, pour la consolider ou la défendre, à ces mêmes terroristes parmi lesquels ils comptaient tant d'anciens alliés et qui, même lorsqu'ils étaient traqués et proscrits, ne se résignaient pas à leur défaite.

Ces circonstances paralysaient encore les espoirs conçus au lendemain du 9 thermidor et maintenaient sur la France une anxieuse inquiétude. On s'efforçait cependant de la dissimuler ou de l'oublier. On se jetait avec d'autant plus d'ardeur dans la vie reconquise qu'on avait été plus près de la mort. Ce qui caractérisait la réaction soudain déchaînée c'était le besoin de représailles et de vengeances qui animait les coeurs. De toutes parte, elles commençaient à s'exercer, faisant succéder aux crimes qu'elles voulaient châtier d'autres crimes non moins abominables. Dans le Midi, c'étaient des massacres où périssaient par centaines coupables et innocents; un peu partout des assassinats isolés, quelques-uns aggravés par la cruauté des raffinements ajoutés au supplice. Pour assouvir ces fureurs, des bandes s'étaient formées. Elles allaient par les campagnes, pillaient les propriétés de ceux qui s'étaient montrés favorables au régime de la Terreur. Elles mettaient les propriétaires à mort. La plupart du temps, les assassins étaient masqués. Leur ordinaire vengeance consistait dans la chauffe, d'où le nom de chauffeurs qu'on leur donna. Avant de tuer la victime, on lui brûlait les pieds pour l'obliger à confesser ses crimes ou à révéler en quel lieu elle cachait son argent. C'était une Terreur nouvelle.

Au début, elle avait eu pour unique mobile des motifs politiques. Mais bientôt vinrent s'y mêler des motifs personnels et particuliers. Dès lors, personne ne fut assuré d'être à l'abri des exploits des réactionnaires thermidoriens. Ces exploits devinrent non moins atroces que ceux des terroristes. Ils dégénérèrent en un vaste brigandage: diligences arrêtées, voyageurs détroussés, courriers de poste attaqués et volés.

À Paris, la réaction offrait une physionomie moins barbare. Mais elle accomplissait son oeuvre avec une égale ardeur, une égale violence. Des bandes de jeunes hommes allaient par les rues, armés de gourdins, toujours prêts à courir sus à quiconque était suspect de terrorisme. On les rencontrait dans les bals populaires, dans les cafés, dans les salles de spectacles, sur les promenades, faisant fête aux nobles non émigrés, à peine sortis de leur prison ou des retraites obscures où ils avaient vécu depuis deux ans, et menaçant les jacobins exposés à leur tour aux délations, à l'emprisonnement ou même à la mort. La Convention s'effrayait de ces représailles déchaînées par elle, le jour où elle avait condamné Robespierre. Elle s'alarmait des progrès de l'opinion thermidorienne que professaient les royalistes, et, bien qu'elle s'efforçât de les contenir et de paralyser leur action, bien qu'elle les combattit sans répit ni trêve, ainsi qu'elle le fit en les écrasant à Quiberon, elle était contrainte de tolérer leurs violences dans les villes et leurs crimes dans les campagnes, de telle sorte qu'à l'effusion du sang des aristocrates succédait l'effusion du sang des révolutionnaires sans qu'il lui fût possible de l'arrêter. Tel était l'état de la France au moment où Bernard et Valleroy, accompagnés de Nina, de tante Isabelle et du P. David, arrivaient à Saint-Baslemont.

Plusieurs causes avaient déterminé ce voyage. L'une d'elles n'intéressait que Valleroy. Son mariage avec tante Isabelle étant décidé, c'est dans son village qu'il souhaitait de le voir célébrer. À cet effet, dès le lendemain du 9 thermidor, il avait fait part de ses intentions à sa fiancée, qui les avait approuvées, heureuse d'aller vivre durant quelques mois, sinon toujours, dans la paix des champs, sous le ciel natal de son mari. Les autres motifs du départ étaient tirés de l'intérêt de Bernard, que Valleroy considérait comme supérieur au sien.

Après avoir conservé l'hôtel de Malincourt aux héritiers du comte et de la comtesse, grâce au dévouement de Kelner et à sa propre habileté, il avait hâte de savoir ce qu'il était advenu du château de Saint-Baslemont. Pendant les jours sanglants de la Terreur, il n'avait osé s'en informer, une telle démarche offrant trop de périls, alors surtout qu'il faisait passer Bernard pour son neveu. Après la chute de Robespierre, quand il devenait possible de se renseigner, il s'était heurté à d'autres difficultés. On n'avait pu lui dire à Paris si le château confisqué de droit, à la suite de la condamnation de ses propriétaires, avait été mis en vente, ni même si des acquéreurs s'étaient présentés. Le désordre administratif, en ces temps agités, s'aggravait de la difficulté des communications, et, finalement Valleroy, résolu à partir pour les Vosges, s'était borné à faire établir que Bernard, ne figurant pas sur la liste des émigrés, devait être mis en possession des biens de ses parents, s'ils n'avaient pas été aliénés.

À une époque où toute faveur était tarifée, il n'avait pu enlever qu'à prix d'or et qu'à la suite de démarches multipliées cette décision bienveillante. Mais, à l'heure où il s'éloignait de Paris, en emmenant avec lui les êtres qu'il aimait, tant de joie gonflait son coeur qu'il ne regrettait ni le temps perdu ni l'argent dépensé. Les mauvais jours eux-mêmes, ces jours allongés par la douleur et l'angoisse, il les oubliait. Parvenu au terme de sa course, après un long et fatigant voyage, il n'y pensait plus, à ces jours maudits; toute son âme se concentrait dans la contemplation de l'avenir qui, pour la première fois, s'annonçait clément et doux. Cependant, on atteignait le sommet de la côte de Saint-Baslemont. La chaise de poste, emportée par son robuste attelage, roula avec fracas sur le pavé, entre les maisons du village, se dirigeant vers le château. Alors, dans l'entre-bâillement des portes, aux croisées entr'ouvertes se montrèrent des têtes curieusement penchées. Attirés au seuil de leurs demeures par le bruit des roues, les habitants de Saint-Baslemont se demandaient quels étaient ces voyageurs qui arrivaient en grand équipage dans un temps et dans un pays où, en fait d'équipages, on ne rencontrait guère, depuis plusieurs années, que ceux des commissaires de la République en mission. Et comme la voiture s'arrêtait sur la place du château, devant les vieilles grilles, elle y fut entourée d'une foule de gens pressés de voir les arrivants. Valleroy ouvrit vivement la portière et mit pied à terre. Puis, tandis que ses compagnons descendaient derrière lui, il interpella les curieux.

—Bonjour, mes amis, dit-il. Ne me reconnaissez-vous pas?

Et comme on lui répondait en prononçant son nom, il ajouta:

—Oui, c'est moi qui vous reviens après une longue séparation, et qui vous ramène le fils de vos anciens seigneurs, celui que vous appeliez le chevalier de Malincourt. Embrasse ces braves gens, Bernard, continua-t-il, en s'adressant à ce dernier. Ils ont toujours été les fidèles amis de ta maison.

Bernard s'exécutait. Très ému, mais très digne, il parcourait les groupes, distribuait des poignées de main, recevait de rudes accolades, et son retour inattendu provoquait tant de cris de joyeuse surprise, tant de manifestations sympathiques, qu'il ne savait comment exprimer sa propre joie et traduire sa reconnaissance. Pendant ce temps, Valleroy causait à l'écart avec de vieilles connaissances, s'informait des événements survenus en son absence et se renseignait, afin de savoir si le château avait été mis en vente. Tout à coup, il appela Bernard, et celui-ci s'étant approché, il lui dit:

—Remercions Dieu, Bernard. Le château t'appartient toujours. Après la mort de tes parents, il a été confisqué avec leurs autres biens et le décret de confiscation a même été signifié à la municipalité de Saint-Baslemont. Mais elle n'en a tenu aucun compte. Elle a toujours négligé de mettre le domaine en vente et s'est contentée de le prendre sous sa protection, de telle sorte qu'à défaut d'un nouveau propriétaire et grâce à la décision que j'ai fait rendre en ta faveur, non seulement tu es libre de rentrer à Saint-Baslemont, mais encore tu peux t'y considérer toujours comme chez toi, et ce résultat, tu le dois aux anciens vassaux de ton père qui, tous, sans exception, se sont faits les complices de la municipalité pour empêcher la vente de tes biens.

—Oh! les braves gens! s'écria Bernard. Mes amis, dit-il en s'adressant à eux, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour mon frère et pour moi.

—Mais où est-il, votre frère? demanda une voix. Pourquoi ne le voyons-nous pas avec vous?

Embarrassé pour répondre, Bernard regarda Valleroy comme pour solliciter un conseil. Valleroy comprit et fit lui-même la réponse.

—Le citoyen Armand nous rejoindra bientôt et il s'unira au citoyen Bernard pour vous remercier du dévouement dont vous leur avez donné l'éclatant témoignage. Et maintenant, reprit-il, en s'adressant à Bernard, entre dans ta maison, mon enfant; entres-y la tête haute et reprends-en publiquement possession.

Lui-même s'avança vers la grille, saisit une chaîne qui descendait le long de la porte et la tira brusquement. On entendit un son de cloche, et, des communs situés sur la droite de la cour d'honneur, on vit sortir un vieillard robuste et très droit, dont le visage sillonné de rides s'éclaira d'un sourire d'étonnement en apercevant la bonne figure de Valleroy.

—C'est Chourlot! fit Valleroy. Arrive, mon vieux, cria-t-il. Je te ramène ton maître.

Chourlot hâtait le pas. Puis, quand il fut près de la grille, il tira de sa poche une clé que ses mains tremblantes introduisirent dans la serrure, tandis qu'il bégayait, d'une voix qu'étranglaient les larmes:

—Valleroy! Monsieur le Chevalier!

—Ne m'appelle plus ainsi, dit Bernard. La Révolution a aboli les titres.

—Elle a eu beau les abolir, vous serez toujours pour moi M. le chevalier!

La porte était ouverte, et Bernard, sautant au cou du brave homme, l'embrassa vigoureusement! Ce dernier balbutiait:

—M. le comte m'avait confié le château. Je vous le remets, Monsieur le chevalier; vous le trouverez tel qu'il l'a laissé. Grâce à Dieu, je n'ai pas eu à défendre votre domaine, car toute la population de Saint-Baslemont m'aidait à le garder.

Bernard, de nouveau, remercia ces braves gens. Puis, prenant congé d'eux, il franchit la grille, suivi de ses compagnons de route, et pénétra dans la cour d'honneur, au fond de laquelle le château déroulait son antique façade, enveloppée de silence et voilée de mélancolie, avec ses portes et ses fenêtres closes. Mais, quelques instants après, elles s'ouvraient, ces fenêtres et ces portes, et, de nouveau, la vieille maison se remplissait d'air et de lumière. Comme l'avait dit Chourlot, elle était telle que l'avait laissée Bernard, deux ans avant, lorsqu'il s'enfuyait sous la conduite de Valleroy. Il voulut la parcourir du haut en bas, revoir la chambre de ses parents, la salle où ils avaient été arrêtés par Joseph Moulette, la chambre où lui-même était né et où, tant de fois, il avait attendu le sommeil, bercé dans les bras de sa mère.

Pendant ce temps, Valleroy descendait dans les souterrains et s'assurait que les trésors de la famille de Malincourt étaient toujours à la place où le comte, au moment de partir, les avait enfouis. Tranquille de ce côté, il s'occupa de préparer pour Bernard, pour tante Isabelle, pour Nina, pour le P. David et pour lui-même, une installation provisoire, en attendant qu'on pût secouer la poussière entassée sur les murs, sur les meubles, sur le plancher, remettre chaque chose à sa place, rendre au château sa physionomie d'autrefois.

—Si j'avais été prévenu de votre arrivée, disait Chourlot, j'aurais tout préparé pour vous recevoir.

—Mais je ne pouvais te prévenir, répondait Valleroy. Je ne savais si le château n'avait pas passé en d'autres mains, ni même si tu y étais encore.

Avant la nuit, grâce à Chourlot et à d'anciens serviteurs du comte de Malincourt qui s'étaient consacrés aussi à la garde et à la conservation du domaine, les ordres donnés par Valleroy étaient exécutés, les chambres prêtes, et les voyageurs pouvaient procéder à quelques soins de toilette avant de se réunir pour le souper. Quand on se mit à table, Bernard avait déjà parcouru le parc en compagnie de Nina et revu les lieux familiers où s'était écoulée son enfance.

Après le repas, tante Isabelle alla coucher l'enfant, qui tombait de fatigue et de sommeil. Elle ne vint retrouver, ses amis qu'après l'avoir vu s'endormir. Bernard alors se retira, car lui aussi était las de ce long voyage de Paris à Saint-Baslemont qui durait depuis huit jours.

Tante Isabelle, le P. David et Valleroy restèrent donc seuls.

—Parlons maintenant de nous, mon Père, dit alors Valleroy à l'ancien religieux. Avant de quitter Paris, je vous ai confié l'intention où nous sommes, tante Isabelle et moi, de nous marier et notre volonté de célébrer ici notre mariage. C'est même pour nous aider à réaliser ce projet que vous avez consenti à nous accompagner à Saint-Baslemont.

—Ce n'est en effet, que dans ce but, répondit le P. David. J'ai hâte de partir pour l'Italie. Il y a à Rome une maison de l'Ordre auquel j'appartiens. J'espère qu'on voudra m'y recevoir. La Révolution m'a délié de mes voeux, mais elle n'en avait pas le droit, et l'eût-elle possédé, ce droit, je n'en voudrais pas profiter. Moine je suis, moine je veux mourir. Je partirai donc, dès que vous serez mariés, mes amis.

—Nous ne vous retiendrons pas longtemps, mon Père. Dès demain, je ferai à la municipalité de Saint-Baslemont les déclarations nécessaires en vue de notre union. D'ici à huit jours, elle pourra y procéder. Mais comme tante Isabelle et moi ne considérons le mariage civil que comme une formalité insuffisante, nous vous demanderons ensuite de nous bénir. La cérémonie s'accomplira ici, secrètement, et ensuite vous serez libre. M'approuvez-vous, tante Isabelle?

—J'approuve tout ce que vous faites, Valleroy, répondit la jeune femme en tendant la main à son fiancé.

—Tout reste donc ainsi convenu, reprit Valleroy.

On dormit paisiblement cette nuit-là au château de Saint-Baslemont. Pour la première fois depuis deux ans, après tant de cruelles épreuves héroïquement supportées, Bernard et ses amis pouvaient se livrer au repos en toute sécurité, sans avoir à redouter les jours qui devaient suivre.

Le lendemain, tout le monde était debout de bonne heure. Tandis que Bernard promenait à travers le domaine de Malincourt tante Isabelle, Nina et le P. David, Valleroy commençait ses démarches auprès de la municipalité en vue de hâter son mariage et de faire régulariser en même temps la situation de Bernard, à l'aide des décisions qu'il avait obtenues avant de quitter Paris, en faveur de l'héritier des Malincourt. Comme il l'avait prévu, ces démarches et les formalités qu'elles nécessitaient exigèrent une semaine durant laquelle il eut à s'occuper de rendre habitable le château. Mais il se prodigua, et, grâce à son activité, les choses, à l'expiration du terme qu'il s'était fixé, avaient marché comme il le souhaitait.

CHAPITRE XXI

LE TEMPS S'ENVOLE

Un matin, de bonne heure, tante Isabelle et Valleroy se rendirent à la municipalité de Saint-Baslemont. En présence de quatre témoins, le maire les maria conformément aux lois nouvelles édictées par la Révolution. Puis ils rentrèrent au château où le P. David devait, la nuit venue, consacrer leur union d'après les rites de l'Eglise, abolis par le nouveau régime, mais que, même en pleine Terreur, les catholiques avaient observés autant qu'ils le pouvaient. Après le souper, dans une pièce située au premier étage, qui servait jadis d'oratoire à la comtesse de Malincourt, le P. David, aidé de Bernard et de Valleroy, dressa un autel qu'il orna de guipures et de dentelles, de candélabres d'argent et de fleurs d'arrière-saison, cueillies dans le parc avant la fin du jour par tante Isabelle. L'église du village, abandonnée depuis longtemps, avait fourni les vêtements sacerdotaux, les vases sacrés, et même pour Bernard, qui devait assister l'officiant, une soutane rouge et un surplis d'enfant de choeur.

Puis, lorsque ces préparatifs furent terminés, on attendit dans le recueillement que sonnât minuit. Alors, dans cette chapelle improvisée, vinrent prendre place Chourlot et Nina qui seuls devaient être présents à la cérémonie, puis Valleroy et tante Isabelle. Ils s'agenouillèrent devant l'autel, et, au moment où les pendules du château frappaient les douze coups de minuit, le P. David entra, précédé de Bernard.

En quelques paroles éloquentes, il traça aux époux le tableau de leurs nouveaux devoirs et formula les voeux dont il allait demander pour eux la réalisation. Il les unit ensuite et célébra la messe à leur intention, tandis que, courbés au pied de la croix, ils remerciaient Dieu qui mettait un terme à leurs épreuves et liait à jamais leurs coeurs en leur versant l'oubli du passé dans la perspective d'un bonheur infini.

La cérémonie était terminée déjà, le P. David avait quitté les vêtements sacerdotaux, quand soudain, du rez-de-chaussée, monta un bruit sourd. À l'une des portes du château, du côté du parc, des coups précipités se faisaient entendre. Il y eut un moment de surprise et d'inquiétude.

—Qui nous arrive? demanda Valleroy en se levant.

—Nous n'attendons personne, objecta tante Isabelle.

—C'est peut-être Armand qui revient! s'écria Bernard. Sur ce mot, Valleroy s'élança hors de la pièce, suivi de Chourlot qui portait un flambeau. Ils arrivèrent au rez-de-chaussée contre la porte à laquelle on frappait. Et comme les coups redoublaient:

—Qui va là? interrogea Valleroy.

—Un proscrit qui sollicite un asile, répondit une voix mâle.

—Il n'y a de proscrits aujourd'hui que les jacobins et les terroristes souffla Valleroy à l'oreille de Chourlot. Défions-nous…

—N'ouvrez pas! murmura Chourlot.

—Tous les malheureux ont droit à notre pitiés Tournant la clé dans la serrure, Valleroy entre-bâilla la porte. L'ouverture n'était pas grande, mais, si peu qu'elle le fût, elle l'était assez pour permettre à un homme de passer, et le proscrit, s'y précipitant, entra dans le château où, à peine entré, il tomba à genoux, sans qu'on pût voir son visage dissimulé sous les larges bords de son chapeau.

—Par pitié, ne me repoussez pas, murmura-t-il. Je suis poursuivi; j'ai marché depuis le lever du jour et n'ai pu trouver ni un morceau de pain ni un verre d'eau.

—Dites au moins qui vous êtes, reprit Valleroy. Puisque vous vous êtes arrêté à cette porte, c'est que vous saviez que personne, dans notre maison, n'est capable de vous dénoncer.

Alors, l'inconnu redressa son front courbé, en se relevant lentement. Mais, tout à coup, il bondit et poussa un cri en montrant son visage à Valleroy, qui, stupéfait à son tour, laissait échapper de ses lèvres le nom de celui qu'il venait de reconnaître et qui n'était autre que Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, président du club des jacobins d'Epinal, et ancien secrétaire de l'accusateur public Fouquier-Tinville.

—Oui, c'est moi, c'est bien moi, Joseph Moulette. Mais, toi-même,
Valleroy, comment es-tu ici?

—Je répondrai plus tard à ta question, fit Valleroy. Tu m'as dit tout à l'heure que tu avais faim et soif. Tu vas manger et boire. Nous causerons ensuite.

À voix basse, il donna un ordre à Chourlot, qui disparut.

—Le château est-il habité? interrogea Joseph Moulette en promenant tout autour de lui des regards qui trahissaient son inquiétude.

Valleroy devina sa pensée;

—Il est habité. Mais ceux qui l'habitent ont l'âme noble et généreuse, et tu ne cours aucun risque au milieu d'eux.

—Je peux donc respirer. C'est la première fois depuis mon départ de Paris, que je dormirai sans craindre d'être surpris par ceux qui me cherchent.

—Viens d'abord te rassasier.

Passant le premier, Valleroy conduisit le citoyen président dans la salle à manger où Chourlot venait de mettre un couvert sur un coin de table et de servir les restes du souper.

—Je me reconnais, dit Joseph Moulette, on s'asseyant. C'est ici, dans cette pièce, qu'en 92, j'arrêtai le ci-devant comte de Malincourt et la ci-devant comtesse, son épouse.

—C'est donc par ta faute qu'ils sont allés à l'échafaud, répliqua Valleroy. Ne rappelle pas ce souvenir dans leur maison. Cela te porterait malheur.

Joseph Moulette le regarda, une expression de crainte aux yeux, car, dans cet avertissement, il avait saisi comme un accent de menace. La physionomie tranquille de Valleroy le rassura. Cédant au besoin, il se mit à manger avec avidité. Tant que dura son repas, Valleroy resta silencieux, se contentant de le contempler. Mais, bientôt, cette attitude devint intolérable à Joseph Moulette. Pour échapper plus vite à ce regard qui l'enveloppait et semblait vouloir pénétrer jusqu'à son âme, il se hâta.

—J'ai fini, dit-il tout à coup en repoussant son assiette d'un geste brusque et en s'écartant de la table. Raconte-moi maintenant comment il se fait que je te retrouve dans cette maison.

—Parle le premier, citoyen président.

—Eh ne me donne plus ce titre. J'expie assez cruellement le périlleux honneur de l'avoir porté. Je lui dois mes malheurs actuels. C'est grâce à lui que je suis hors la loi.

—Après le rôle que tu as joué pendant la Terreur, il fallait s'y attendre, observa philosophiquement Valleroy.

—Tu te souviens qu'au moment de la chute de Robespierre, j'étais en prison, continua Joseph Moulette. L'événement de thermidor ne me surprit pas. Je l'avais prévu le jour même de mon arrestation. Du moment qu'il tolérait qu'on emprisonnât les patriotes tels que moi, Robespierre était perdu.

—Tu fus arrêté parce que Fouquier-Tinville t'accusa de le trahir.

—Et c'est vrai que je le trahissais. Mais, tu sais pourquoi, Valleroy.
Je voulais que la ci-devant chanoinesse de Jussac et la nommée Isabelle
Lebrun vécussent aussi longtemps que ce serait utile à nos intérêts.

—N'invoque pas cette excuse, Joseph Moulette. Ce n'est pas en prolongeant l'existence de ces pauvres femmes que tu t'es perdu. Fouquier-Tinville a toujours ignoré les engagements que tu avais pris envers moi et notre accord. Ce qui t'a valu ta disgrâce, c'est que tu vendis tes services à d'autres malheureux auxquels tu avais promis de les sauver. Et cela, tu le faisais à mon insu. Tu ne les as pas sauvés, quoique ayant reçu le prix dont vous étiez convenus ensemble, et leurs parents t'ont dénoncé.

Joseph Moulette ne put contenir un geste de surprise irritée. Mais, il le réprima presque aussitôt, et, souriant d'un mauvais sourire, il reprit:

—Quelle qu'ait été la cause de mon arrestation, sans le 9 thermidor, j'étais perdu. Cette journée assura mon salut, et le mois suivant, j'obtenais ma mise en liberté. J'en profitai pour fuir Paris où les patriotes ne trouvaient plus justice. Je retournai à Épinal avec l'espoir de m'y faire oublier. Mais, là aussi la réaction triomphait, et quand j'arrivai dans cette ville ce fut pour apprendre que les autorités nouvelles avaient demandé à Paris et obtenu ma mise hors la loi, comme terroriste. Depuis, j'erre de tous côtés, dénoncé, poursuivi, traqué. Partout on me demande mes papiers d'identité, et comme je ne puis les exhiber sans révéler qui je suis et sans me perdre de partout je suis obligé de m'enfuir.

—Mais, dans quel but es-tu venu te réfugier ici?

—Les hasards de ma fuite m'ont conduit de ce côté. Alors, je me suis rappelé que ce château, son parc, les bois qui l'entourent offraient d'inaccessibles retraites. J'y suis venu dans la pensée d'y vivre caché. Mais, ce soir, j'étais exténué, affamé, couvert de meurtrissures. Quand, tout à l'heure, j'ai frappé à cette porte, au risque de rencontrer des hommes sans entrailles, capables de me livrer à mes ennemis, j'étais las de vivre, et la mort me semblait préférable aux souffrances que j'ai endurées. Heureusement, je t'ai trouvé et tu me sauveras.

—Oui, je te sauverai, répondit gravement Valleroy. L'humanité m'en fait un devoir.

—L'humanité et l'amitié, car tu es mon ami.

—Dis plutôt que tu as cru que je l'étais.

—M'aurais-tu trompé? demanda Joseph Moulette stupéfait.

Depuis un moment, Valleroy se contenait. À cette question, il éclata:

—Si je t'ai trompé! Mais je n'ai pas fait autre chose depuis que je te connais! Je t'ai trompé à Coblentz où, tout en feignant de seconder tes menées criminelles, je te dénonçais à la police de l'Électeur et obtenais ton arrestation pour t'empêcher de nuire à la famille de Malincourt. Je t'ai trompé au club des jacobins quand je t'y retrouvai en te laissant croire que j'étais disposé à devenir de nouveau ton complice pour t'enrichir et m'enrichir de la dépouille des innocents. Je t'ai trompé, le lendemain, dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en inventant une histoire de trésor caché dans le château de Jussac, à l'unique effet de sauver la chanoinesse. Je t'ai trompé plus tard encore quand j'exigeai qu'Isabelle Lebrun ne comparût pas devant le tribunal révolutionnaire. Oui, grâce à ta sottise plus encore qu'à mon habileté, j'avais fait de toi ma dupe et l'instrument de mes desseins. Et toi, pauvre niais, tu n'as rien vu, rien deviné, rien compris. Tu as ajouté foi à tous mes mensonges. Plus ils étaient grossiers, plus ils te trouvaient crédule. Si tu m'avais observé pourtant… Regarde-moi, citoyen président, ai-je l'air d'un scélérat de ton espèce?

Tout en parlant, Valleroy marchait fiévreusement à travers la salle, passant et repassant devant Joseph Moulette médusé, immobile et comme cloué sur sa chaise.

-Mais qui donc es-tu? demanda timidement ce dernier. Valleroy s'arrêta et, penché sur lui, il répondit:

—Je suis le fidèle serviteur du comte et de la comtesse de Malincourt, que tu es venu surprendre ici quand ils allaient s'enfuir et dont, pour t'emparer de leurs biens, tu as causé la mort. Je suis l'ami de leurs fils qui auraient subi le même sort que leurs parents si, à Coblentz, je ne m'étais mis entre eux et toi pour les protéger contre tes tentatives d'espionnage. Je suis enfin le mari d'Isabelle Lebrun qui, plus heureuse que la chanoinesse de Jussac, a été préservée et qui seule te protège aujourd'hui, car si elle avait péri, tu ne serais pas vivant.

—Vas-tu maintenant chercher à te venger de moi? interrogea Joseph
Moulette, courbé sous l'effroi.

—Me venger? Non, dit dédaigneusement Valleroy. Tu es arrivé à Saint-Baslemont dans un jour heureux, un de ces jours qui disposent à la clémence. Je t'ai promis de te sauver et je te sauverai. Seulement, je dois t'avertir que le maître de ce château se nomme le chevalier Bernard de Malincourt. C'est cet enfant qui, à Paris, passait pour mon neveu, et qui, maintes fois, alla te porter mes messages. Tâche de ne pas te trouver sur son chemin, car il te connaît, et je ne sais si, en songeant à ses parents guillotinés, il serait disposé à user envers toi d'une clémence égale à la mienne.

À ces mots, Joseph Moulette se leva. S'efforçant de dissimuler sous une ironie voulue la peur qu'excitait en lui l'impétueux discours de Valleroy, il murmura:

—Elle me semble dangereuse, ta clémence, citoyen. Et peut-être vaut-il mieux que j'aille chercher ailleurs un autre asile…

—Tu es libre de partir et libre de rester. Si tu restes et si tu suis aveuglément mes conseils, je me porte garant de ta sécurité. Si tu pars, on tâchera de t'oublier. Choisis.

Joseph Moulette ne répondit pas sur-le-champ, comme s'il eût voulu se recueillir avant de prendre une décision. Eh attendant qu'il la fit connaître, Valleroy allait et venait de nouveau dans la salle silencieuse, cherchant à dominer son impatience et sa colère, évitant d'arrêter ses regards sur le sinistre coquin que la destinée vengeresse venait de lui livrer. En se montrant généreux, il croyait n'avoir rien à redouter de lui. Il ne le considérait plus que comme une bête venimeuse mise à jamais dans, l'impossibilité de mordre. Mais, s'il l'eût observé, il aurait bien vite compris que le drôle ne se jugeait pas ainsi, et que, loin de se croire désarmé, il ruminait déjà quelque vengeance, car sur sa face blêmie revenait l'expression sournoise qui lui était habituelle.

—Es-tu décidé? demanda brutalement Valleroy lassé d'attendre.

—Je reste et je me fie à ta générosité, supplia d'un ton très humble
Joseph Moulette.

Chourlot attendait dans une pièce voisine la fin de cet entretien.
Valleroy l'appela.

—Voici un homme que je te confie, lui dit-il, en désignant le citoyen président. C'est un proscrit. À ce titre, et puisqu'il est venu chercher près de nous un refuge, nous lui devons secours. Cette nuit, il couchera près de toi, dans les communs. Demain, nous aviserons à le mieux installer.

—Suivez-moi, Monsieur, répondit Chourlot.

Joseph Moulette balbutia un remerciement. Puis il sortit; la tête basse, derrière le vieux paysan, à la garde duquel Valleroy venait de le remettre, et ce dernier s'empressa de rejoindre sa femme et ses amis. Nina dormait. Mais Bernard n'avait pas voulu se coucher sans revoir Valleroy. Il veillait avec tante Isabelle et le P. David.

—Que s'est-il passé? demanda-t-il à Valleroy.

—Un événement sans importance. Nous en reparlerons:

Ce soir-là, Valleroy ne voulut rien dire de plus. Mais, le lendemain, il confessa à Bernard toute la vérité.

—Comment ce misérable a-t-il osé se présenter ici? s'écria Bernard; indigné.

—Il ignorait qu'il nous y trouverait;

—Mais, maintenant qu'il sait que nous y sommes, persistera-t-il à y demeurer?

—Il est convaincu que tu ne chercheras pas à tirer vengeance de lui.

—Il se trompe. J'ai le droit de châtier le meurtrier de mes parents.

—As-tu ce droit, Bernard? N'est-ce pas à Dieu, à Dieu seul qu'il appartient? Et puis, frapper un homme qui est venu se réfugier à ton foyer!… Laisse-le à ses remords.

—Alors, qu'il aille les traîner ailleurs. Je ne puis répondre de moi si mon regard s'arrête sur lui.

—Tu lui refuses donc l'hospitalité?

—Je consens à la lui accorder tant qu'il sera empêché de trouver un autre asile. Mais, peut-être, est-il possible de lui en assurer un ailleurs que dans cette maison, ou même de le faire sortir de France. Tout ce que tu voudras, Valleroy, sauf la prolongation de son séjour ici.

—C'est bien, il partira, répondit Valleroy.

Le même jour; il signifia à Joseph Moulette la volonté de Bernard.

—Tu ne peux rester près de lui, dit-il. Ta présence lui rappellerait trop d'affreux souvenirs, et toi-même, tu comprendrais bientôt que tu n'es pas en sûreté dans une maison où tu as laissé des traces sanglantes.

—Je partirai, puisqu'on me chasse.

—On ne te chasse pas. On consent même à te garder tant que ta vie et ta liberté seront en péril. Mais on souhaite ton éloignement et on pense, que tu trouveras aisément une autre retraite. Si même tu veux passer la frontière on s'offre à seconder tes efforts, pour y atteindre.

—Passer la frontière! Comment? Elle est occupée par l'armée de la République, et je ne parviendrais pas jusque-là. Je ne veux pas tenter l'aventure. Je quitterai Saint-Baslemont à la nuit.

En prononçant ces mots sa voix révélait moins de résignation que de sourde colère. On eût dit qu'il menaçait. Mais Valleroy ne s'en alarma pas convaincu que le personnage ne pouvait rien, contre les habitants du château. Toutefois, par prudence, il le surveilla jusqu'au soir. La nuit venue, dans la petite chambre qu'occupait Joseph Moulette et de laquelle il n'était pas sorti de tout le jour, Chourlot lui servit un copieux repas. Le citoyen président put manger à sa faim et boire à sa soif. Quand il eut fini, Valleroy lui glissa quelques pièces d'or dans la main et accompagna ce don généreux d'un avertissement solennel:

—Tu nous as fait beaucoup de mal, Joseph Moulette. Tu as vu comment nous nous vengeons. Profite de cet exemple et puisse le ciel ouvrir ton âme au repentir! Et surtout, garde-toi de revenir par ici. Il ne faut braver ni Dieu ni les hommes.

Joseph Moulette s'inclina sans prononcer une parole. Puis il s'éloigna, suivi de Valleroy et de Chourlot qui l'escortèrent jusqu'au delà de la grille et demeurèrent debout, sur le seuil du château jusqu'à ce qu'il eût disparu au détour de la route déserte qu'enveloppait l'ombre du soir.

—Bon voyage! murmura Valleroy.

—Est-ce bien prudent de laisser partir ce coquin? demanda Chourlot. M'est avis que, puisque vous le teniez, il fallait le mettre dans l'impossibilité de nuire.

—L'assassiner? Y penses-tu, Chourlot?

—Quand on rencontre une vipère, on l'écrase.

—Bah! celle-ci a épuisé son venin.

—Puissiez-vous dire vrai, Monsieur Valleroy, et n'avoir pas à regretter un jour votre bonté!

Durant la semaine qui suivit cet événement, les habitants de Saint-Baslemont assistèrent à un autre départ. Mais loin d'être pour eux une délivrance, celui-ci devait exciter leurs regrets. Le P. David les quittait pour se rendre à Rome, où il allait reprendre le joug monastique sous lequel il voulait finir sa vie. Depuis longtemps, il partageait et consolait leurs douleurs. Grands et petits lui avaient voué autant d'affection que de reconnaissance. Tout ce qu'avait appris Bernard pendant ces deux années, tout ce qu'il savait, les développements de son esprit, la maturité de ses jugements, l'élévation de son âme, c'est au P. David qu'il en était redevable non moins qu'aux tragiques événements dans lesquels il avait puisé l'expérience, le sang-froid, l'énergie. En le perdant, il perdait un maître indulgent, patient et sûr, une source inépuisable de sages conseils. La séparation fut cruelle, et Bernard pleurait quand, au moment de s'éloigner, le P. David voulut bénir les amis qu'il laissait derrière soi. Le jour de son départ fut un jour de tristesse et de deuil.

Maintenant, l'existence des habitants de Saint-Baslemont allait revêtir une physionomie nouvelle. Aux troubles de Paris, à ces agitations révolutionnaires au milieu desquelles ils avaient vécu de longs jours, succédait pour eux le calme réconfortant de la libre vie des champs. En quelques semaines, ils en avaient ressenti si vivement les salutaires effets que, venus dans les Vosges avec le dessein de n'y faire qu'une halte, Bernard, tante Isabelle et Valleroy tombèrent d'accord pour y demeurer jusqu'au moment où la France serait pacifiée. Les intérêts de Bernard n'exigeaient pas sa présence à Paris, pas plus que celle de Valleroy; Kelner suffisait à les défendre. En revanche, ils justifiaient son séjour à Saint-Baslemont, où manquait depuis longtemps l'oeil du maître, où manquait surtout pour l'exploitation du domaine la main habile et vigoureuse de l'intendant des Malincourt. Il était donc décidé qu'on ne retournerait pas à Paris de si tôt, et comme après les épreuves antérieures, la perspective de quelques mois à passer loin du bruit des villes et dans la paix de la campagne offrait une rare douceur, la décision rendait tout le monde heureux.

On touchait alors à la fin de l'automne. Au-dessus des bois effeuillés et jaunis, le vent froid des hautes montagnes annonçait l'hiver. Mais la neige ne tombait pas encore et fréquemment le soleil se montrait. On partait alors pour de grandes promenades d'où les enfants rapportaient appétit, force et santé. Nina se développait à miracle. Sous son visage de chérubin brun, dans le flot de ses cheveux noirs, perçait la beauté de la jeune fille en éclosion.

Ce n'était pas seulement une fraternelle tendresse que Bernard nourrissait pour elle: c'était aussi une admiration passionnée qui ne tolérait ni les critiques ni même les maternelles remontrances de tante Isabelle. Cette admiration était d'ailleurs réciproque, car Nina considérait son chevalier comme le plus accompli des chevaliers comme le plus beau, le plus vigoureux, le plus habile, et à la voir près de lui, on devinait aisément qu'elle tirait vanité de ce protecteur dont ses exigences enfantines et ses caprices ne lassaient jamais la patience. Quoi quelle voulût, quoi qu'elle demandât, Bernard s'ingéniait toujours à la satisfaire. Rien ne se pouvait de plus touchant que les témoignages de son incessante sollicitude pour la mignonne créature que la destinée avait introduite et fixée au foyer des Malincourt.

Quant à lui, il se transformait à vue d'oeil. Il allait vers, seize ans et avait presque la taille d'un homme. Bien qu'encore un peu grêle, sa poitrine s'élargissait. Son visage s'était virilisé; l'expression pénétrante et grave de son regard s'accentuait. Sa démarche, ses gestes, son allure décelaient le noble sang dont il était issu. Sous cette séduisante enveloppe, battait un coeur fier, généreux, sensible, une âme ardente, toujours prête à s'enthousiasmer au spectacle des actions éclatantes et des mâles vertus. Tout en lui révélait qu'il était d'assez forte trempe pour affronter les luttes de la vie. Son esprit de résolution, sa raison s'affirmaient en toutes circonstances avec tant de spontanéité que Valleroy lui-même en subissait l'empire et qu'après avoir été longtemps les guide il se laissait tenant guider volontiers.

Au moment où commençait l'hiver de 1794, le bonheur semblait, revenu au château de Saint-Baslemont. Bernard en aurait joui sans contrainte si l'absence de son frère n'eût entretenu dans son coeur une plaie toujours saignante. Mais cette absence incompréhensible et mystérieuse se prolongeait. Après avoir vainement attendu Armand, après avoir patiemment attendu de ses nouvelles, Bernard, déçu dans son attente, ne savait que penser ni comment s'y prendre pour s'éclairer sur le sort de ce frère chéri duquel il ne pouvait dire s'il était vivant ou s'il était mort.

Dès les premiers froids, la neige avait étendu sur le sol, en couches épaisses, son tapis blanc et ouaté. Le pays des Vosges, dans le cercle de ses montagnes, était comme enseveli sous ce linceul. Les routes devenant impraticables, il semblait séparé du reste du monde. Les nouvelles du dehors n'arrivaient plus que rarement à Saint-Baslemont. On n'en connaissait guère que ce que racontait Kelner dans les lettres qu'il écrivait une ou deux fois par mois, que ce qu'on apprenait par quelques rares voyageurs. Les uns et les autres décrivaient l'état de Paris, ses agitations incessantes la lutte qui s'engageait entre les thermidoriens et les royalistes, les progrès de l'esprit réactionnaire, activés par ceux-ci, combattus par ceux-là. Unies quand il s'était agi de renverser Robespierre, ces deux factions maintenant se menaçaient, et leur accidentelle alliance était en train de se rompre.

Paris, si longtemps dominé par la Terreur, se prononçait pour les royalistes. La Convention, à l'effet de lui résister, cherchait un point d'appui du côté des jacobins, qui commençaient à reprendre espoir. À la veille de se séparer, l'Assemblée discutait une constitution nouvelle, qui devait, sous le nom de Constitution de l'an III, remplacer celle qui, dans les mains de Robespierre, était devenue l'instrument des maux de la France et qu'elle ne considérait plus qu'avec horreur.

Aux frontières, les hostilités duraient encore. Des seize armées que la France avait opposées à ses ennemis, il en restait huit. Au Nord, au Midi, avec des fortunes diverses, elles défendaient son territoire. Mais la Prusse et l'Espagne demandaient la paix. Les Autrichiens et les Anglais étaient seuls disposés à continuer la guerre, les premiers en Allemagne et en Italie, les seconds sur les mers et en Vendée, où ils soutenaient de leur or et de leurs conseils l'insurrection non encore abattue.

Les causes de troubles et de conflits étaient donc innombrables. L'avenir restait obscur tant à cause des difficultés du dehors que des rivalités du dedans. Mais, en attendant qu'il se réalisât, la société française se livrait au bonheur de vivre, sans regarder au delà de l'heure présente.

Ces événements n'avaient à Saint-Baslemont que des échos affaiblis. Ils n'altéraient pas la sérénité de l'existence et ne troublaient en rien le repos réparateur que goûtaient Bernard, tante Isabelle et Valleroy. Quand tombait la neige ou la pluie, ils restaient enfermés. Le travail, l'étude, les occupations usuelles remplissaient leurs instants. La pétulance juvénile de Nina les égayait. Dès qu'un rayon de soleil se montrait dans le ciel, on allait courir les bois. Le soir, à la veillée, devant les flammes dansantes sur les bûches énormes entassées dans la cheminée, on commentait les incidents de la promenade, à défaut de mieux.

Ce long hiver durant lequel Bernard vécut comme dans une retraite fut salutaire à son corps et à son esprit. L'exercice et l'air sain des montagnes imprimèrent la vigueur à son organisme, en même temps que son instruction se complétait par des lectures suivies. La salle où se trouvait la bibliothèque devint son séjour préféré. Il y passait des heures et des heures sans se lasser. Il en dévora tous les volumes, s'attachant de préférence à ceux qui racontaient des batailles, d'éclatants faits d'armes, la vie de soldats illustres. Ces récits flattaient son goût pour les choses de la guerre, qu'avaient fait naître, depuis 1792, les périls de la patrie attaquée de toutes parts et l'héroïsme déployé par ses défenseurs. Cette patrie devenue l'objet de son culte, il brûlait de la défendre. Il s'y préparait en ne négligeant aucune occasion d'admirer ceux qui l'avaient défendue et qu'il se proposait d'imiter.

Au printemps, les relations de Saint-Baslemont avec le reste de la France se renouèrent. On put recevoir régulièrement les journaux de Paris. Les lettres de Kelner devinrent plus fréquentes, et on cessa de vivre dans l'ignorance complète de ce qui se passait au dehors. Alors Bernard s'intéressa aux événements plus encore qu'il ne l'avait fait jusque-là. Mais c'est le mouvement des armées engagées sur le Rhin et en Italie qu'il suivait de préférence au mouvement des partis dans Paris. Sa pensée le conduisait anxieux, fiévreux, passionné, à la suite des soldats français. Il pleurait sur leurs défaites, applaudissait à leurs victoires, accordant à peine une attention dédaigneuse aux luttes politiques qui présageaient la guerre civile. Il suivait dans leurs campagnes les généraux de la République: Pichegru, Moreau, Jourdan, Kellermann, Moncey, Hoche, Marceau, Kléber, Championnet, Lefebvre, d'autres encore, destinés, les uns, à une glorieuse carrière, les autres, à une mort prochaine, non moins glorieuse. Il connaissait leurs noms, leur valeur, leurs exploits, tandis qu'il n'aurait pu dire quels hommes étaient Barras, Tallien, Fouché, ni ceux qui, par eux et avec eux, allaient devenir les maîtres de la France, en attendant celui qui devait les éclipser tous, Bonaparte, dont à ce moment les services étaient encore trop obscurs pour être admirés et commentés dans un village perdu du département des Vosges.

C'est ainsi que le temps s'écoula heureux et paisible pour les habitants du château de Saint-Baslemont.

CHAPITRE XXII

LES DERNIERS MÉFAITS DU CITOYEN PRÉSIDENT

Vers la fin de l'été de 1795, une après-midi du mois de vendémiaire, Valleroy rentrait d'une promenade sur les terres de Saint-Baslemont quand il vit une voiture qu'escortaient deux gendarmes à cheval s'arrêter sut la place du château devant la grille, et descendre de cette voiture trois personnages. Il pressa le pas et les rejoignit au moment où ils pénétraient dans la cour d'honneur. De loin, il n'avait reconnu aucun d'eux. Mais, en les abordant, il éprouva la même sensation que s'il se fût trouvé à l'improviste en présence d'une bande de malfaiteurs. L'un de ces personnages était Joseph Moulette.

Si violent fut le saisissement de Valleroy que, d'abord, il perdait son ordinaire sang-froid, affolé par le retour inattendu du sinistre coquin parti de Saint-Baslemont, un an auparavant, misérable, vêtu de haillons, proscrit, et qui s'y présentait maintenant en brillant équipage, les pistolets à sa ceinture et, des pieds à la tête, transformé. Assurément, ce retour ne présageait rien de bon. Il suffisait de voir le méchant sourire qui voltigeait sur la face patibulaire du citoyen président pour comprendre, bien qu'il affectât de garder le silence et de s'effacer derrière ses compagnons, qu'il revenait triomphant, animé de mauvais desseins, avide de reprendre sa revanche, ainsi qu'un messager de malheur.

Comme Valleroy s'était trouvé aux prises avec d'autres périls, la nécessité de faire face à celui-ci lui rendit bientôt son énergie. Les individus qu'accompagnait Joseph Moulette lui étaient inconnus. Mais ils portaient une écharpe sur leur habit à longues basques et à larges revers, une cocarde rouge à leur chapeau, autour des reins une ceinture à laquelle attenait un sabre, et il n'eut aucune peine à deviner leur qualité. Celui qui semblait le plus important des deux s'empressa d'ailleurs de la décliner.

—Nous sommes délégués par le district d'Épinal, citoyen, dit-il, et envoyés vers toi pour procéder à une enquête sur des faits qui te concernent.

—Je suis à vos ordres, citoyens, répondit Valleroy. Si vous voulez entrer dans la maison, nous pourrons causer librement.

Marchant devant eux, il traversa la cour et les introduisit dans une salle au rez-de-chaussée. En y entrant, celui qui avait déjà parlé s'allongea dans un fauteuil avec un air de grande fatigue, et, d'un geste lassé, jeta son chapeau sur une table.

—Vous arrivez d'Epinal? demanda Valleroy en essayant de se donner des airs niais.

—Sans débrider, répondit le délégué. Nous sommes partis au petit jour.

—Mais alors, vous devez avoir besoin de vous réconforter! Le délégué consulta du regard ses compagnons et répondit:

—II est certain qu'un verre de vin et une croûte de pain seraient les bienvenus.

—Je vais vous faire servir une collation, reprit Valleroy.

—Nous acceptons, et, avec le consentement du citoyen Joseph Moulette ici présent, nous t'autorisons à nous envoyer deux ou trois bonnes bouteilles de ce vin vieux de Moselle dont la cave du château de Saint-Baslemont était abondamment pourvue, à ce qu'il paraît, au temps du tyran Capet. Tu permets, citoyen Moulette?

—Je permets, dit froidement celui-ci.

Valleroy était stupéfait.

—Je ne vois pas en quoi le consentement du citoyen Moulette…

Le délégué l'interrompit.

—Tu verras tout à l'heure, citoyen Valleroy. Mais, d'abord, fais-nous servir; nous causerons ensuite.

Quoiqu'il ne comprît rien à ce langage, Valleroy ne s'attarda pas à discuter. Il sortit, saisissant avec empressement l'occasion qui lui était offerte d'être seul un moment, de se recueillir et d'aviser aux moyens de conjurer le danger qui venait d'éclater. Dans quel but le district d'Épinal envoyait-il des délégués à Saint-Baslemont? De quelle mission étaient-ils chargés? Pourquoi Joseph Moulette les accompagnait-il? Autant de questions auxquelles Valleroy était empêché de répondre. Mais la présence des nouveaux venus, leur langage, leurs allures, les airs mystérieux et compassés que se donnait Joseph Moulette en disaient assez pour prouver à Valleroy que la sécurité des habitants de Saint-Baslemont était menacée. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'exprimer, cette conviction se forma dans son esprit, et, du même coup, il conçut tout un plan, d'une exécution rapide et facile, à l'effet de mettre à l'abri du péril mystérieux qu'il devinait sans le voir les êtres aimés confiés à sa garde.

Une fois hors de la pièce où venaient d'entrer les délégués, il aperçut
Chourlot. Le vieux brave homme avait assisté à leur arrivée. Saisi
d'inquiétude, il attendait anxieux, le moment de se trouver seul avec
Valleroy. Il allait l'interroger. Celui-ci lui coupa la parole.

—Ecoute-moi, lui dit-il, et n'oublie aucune des instructions que je vais te donner. Notre salut à tous en dépend. Ce que veulent ces gens-là, je l'ignore. Mais Joseph Moulette est avec eux. Par conséquent, leurs intentions sont perfides.

—Je vous l'avais bien dit, que ce coquin nous jouerait un vilain tour! objecta Chourlot. Vous vous êtes montré généreux envers lui. Il en a profité pour nous nuire.

—Je que j'ai fait, je le ferais encore, si c'était à recommencer, répliqua Valleroy. Je ne suis pas un assassin et je n'avais pas le droit de me faire justicier. Les récriminations d'ailleurs sont maintenant inutiles, et nous ne devons songer qu'à nous tirer de la situation où nous sommes.

—Que dois-je faire? demanda Chourlot.

—Tu vas servir aux citoyens du vin, du pain, de la viande froide, des fruits, ce que tu trouveras à l'office, du vin surtout. Tu en feras autant pour leur postillon, à qui tu promettras de prendre soin de ses chevaux, et pour les deux gendarmes que tu installeras avec lui dans la cuisine. Puis, quand tu les verras attablés, tu monteras sur le siège de leur voiture et tu la conduiras au bas du parc. Une fois là, tu attendras M. le chevalier. Il ne tardera pas à te rejoindre avec ma femme et Nina, et tous trois partiront pour une destination que je leur aurai indiquée. Quand ils seront partis, tu viendras me le dire.

—Mais, vous, Monsieur Valleroy?

—Ne t'inquiète pas de moi. Je filerai quand il en sera temps. Après notre départ, et si notre absence devait se prolonger, tu demeureras ici et, quoi qu'il arrive, tu laisseras faire sans protester. Si même il faut feindre de nous oublier et de nous trahir tu feindras. M'as-tu compris?

—Je vous ai compris. Mais que redoutez-vous donc?

—La vengeance de Joseph Moulette, et je veux la déjouer.

Tu vois que j'ai besoin de compter sur ton activité, sur ta présence d'esprit pour exécuter mes ordres. Il faut que, dans une demi-heure, M. le chevalier ne soit plus à Saint-Baslemont.

—Je cours, je cours, répondit Chourlot. Seulement, si, au lieu de prendre la voiture des délégués, vous preniez une des nôtres?

—Ce serait du temps de perdu, et les moments sont comptés. Va, mon bon Chourlot, et souviens-toi que je fais appel aujourd'hui à ton vieux dévouement, à ce même dévouement qu'invoquait, il y a trois ans, notre maître, au moment de s'enfuir.

À ce moment, Bernard, tante Isabelle et Nina étaient réunis dans la bibliothèque du château. Tous les jours, ils s'y trouvaient ainsi, à la même heure, l'heure de l'étude, assis autour d'une grande table. À l'un des bouts de cette table, Bernard lisait; à l'autre bout, Nina, un modèle sous les yeux, prenait sa leçon d'écriture, surveillée par tante Isabelle, qui s'était improvisée professeur pour l'instruire. Comme les croisées de la bibliothèque donnaient sur le parc, ils ignoraient l'arrivée des délégués du district d'Epinal et ne se doutaient pas qu'à côté d'eux, commençaient de graves événements qui, de nouveau, allaient bouleverser leur existence. Aussi, furent-ils surpris en voyant apparaître Valleroy; non qu'il ne lui fût jamais arrivé de venir assister au travail de Bernard et de Nina, mais, parce qu'à l'expression de sa physionomie, ils devinèrent qu'il avait hâte de leur parler. Bernard quitta sa place pour aller au-devant de lui; tante Isabelle se leva, dominée par le pressentiment d'un malheur, et Nina resta, la plume en l'air, une expression de crainte dans les yeux.

—Joseph Moulette est revenu, dit Valleroy, sans attendre qu'on l'interrogeât.

—Il a été assez imprudent pour revenir! s'écria Bernard. Vas-tu, une fois de plus, le laisser s'échapper?

—Il n'est pas revenu seul, continua Valleroy. Deux délégués du district d'Epinal l'accompagnent, escortés eux-mêmes par deux gendarmes.

—Oh! mais c'est une expédition! observa tante Isabelle.

—Quel en est le but? reprit Bernard.

—Je ne sais encore, puisque je n'ai pu m'entretenir avec ces puissants personnages. Mais, quel qu'il soit, m'est avis qu'ils ont en tête de détestables desseins. Je serai mieux instruit tout à l'heure. Toutefois, comme j'entends ne pas vous mettre à leur merci, vous partirez sur le champ tous les trois.

—Ne partez-vous pas avec nous? dit tante Isabelle alarmée déjà.

—Je ne peux pas partir sans avoir conversé avec nos voyageurs, sans m'être enquis de leurs projets, ni m'exposer à laisser derrière moi un danger inconnu. Mais soyez sans crainte. Avant la fin du jour, je vous rejoindrai.

—En quel lieu? demanda Bernard.

—Au bourg de Darney.

—À quatre lieues d'ici! C'est un long trajet pour des piétons.

—Il est court, pour de bons chevaux. Au moment où je vous parle, une voiture attelée stationne en bas du parc, où vous allez vous rendre. Tu prendras les rênes, Bernard, et tu conduiras, bon train, tante Isabelle et Nina à Darney, où tu m'attendras avec elles. Tu auras soin de renvoyer ici l'équipage sous la conduite d'un homme sûr, afin qu'il soit restitué à ses propriétaires, les citoyens délégués du district d'Épinal, à qui je l'emprunte pour quelques heures. Nous ne sommes pas des voleurs, nous!

—Tu as l'esprit ingénieux, Valleroy, fit Bernard en riant.

Je me demande seulement comment tu nous rejoindras.

—C'est mon affaire. Je vous rejoindrai.

—Et alors, que ferons-nous?

—Ce que les circonstances exigeront.

Ce fut dit avec tant de force que ni tante Isabelle, ni Bernard ne songèrent à résister. Accoutumés à l'intrépide sang-froid dont Valleroy avait fait preuve en maintes circonstances périlleuses, ils savaient qu'on pouvait se confier à lui, et ses rapides conseils les trouvèrent prêts à obéir.

—En route donc, dit résolument Bernard.

—Oui, pressez-vous, fit Valleroy, il n'y a pas un instant à perdre.

Tante Isabelle se hâtait de jeter dans un sac de voyage ses rares bijoux, un peu d'or, de couvrir Nina d'une mante, d'en prendre une pour elle-même, un vêtement chaud pour Bernard. Ces préparatifs terminés, elle embrassa son mari, très émue, mais sans défaillance, se mettant courageusement à la hauteur du péril qu'il s'agissait de conjurer. Valleroy l'étreignit entre ses bras et, après elle, leur fille adoptive et le cher chevalier. Puis il les accompagna jusqu'à l'une des portes du château du côté du parc, et resta là les regardant s'éloigner.

Quand il les eut vus disparaître au détour d'une avenue qui descendait vers l'endroit où attendait la voiture, il soupira en essuyant du doigt une larme. Mais cet attendrissement ne dura pas. À cette heure, il avait mieux à faire qu'à s'attendrir. Une fois seul, il courut aux écuries. Des nombreux et superbes chevaux qu'elles contenaient autrefois, au temps de la splendeur de Saint-Baslemont, il n'en restait que deux. Employés maintenant à tous les usages, ils avaient perdu leur ardeur. L'un, cependant, était encore assez agile pour fournir une longue course. Valleroy le sella, sans le détacher, de manière à l'avoir sous la main et prêt à partir au moment opportun. Quant à ceux des gendarmes, il les enferma sous clé dans l'arrière-écurie. Puis, ces précautions prises, il revint à pas comptés vers la salle où l'attendaient les délégués et Joseph Moulette. Il trouva les deux personnages officiels attablés, le teint haut monté en couleur et la face épanouie. Trois bouteilles vides attestaient qu'ils avaient agréablement employé la durée de son absence. Quant à Joseph Moulette, assis avec eux, il s'abstenait de manger et de boire, et le regard dédaigneux dont il les enveloppait exprimait le blâme muet que leur intempérance mettait sur ses lèvres.

—Voilà un drôle qui tient à ne pas laisser sa raison dans les pots, pensa Valleroy. C'est donc qu'il médite quelque crime. Attention!

Comme pour justifier cette opinion, Joseph Moulette, en le voyant entrer, lui dit d'un accent de froide sévérité:

—Tu as bien tardé, citoyen Valleroy!

—Le temps m'était-il mesuré, citoyen Moulette?

—Les citoyens t'attendent pour t'interroger.

—Me voici prêt à leur répondre.

Joseph Moulette fit aux délégués un signe à la fois impérieux et suppliant. Ce signe fut compris et l'un d'eux, se tournant vers Valleroy, lui parla:

—Une grave accusation pèse sur toi, citoyen, et nous sommes ici pour nous informer de ce qui peut la fortifier ou la réduire à néant. Avant de commencer notre enquête, j'ai le devoir de t'interroger et je vais le remplir.

—Je remplirai le mien en répondant sans détours.

—Savais-tu qu'après la mort du ci-devant comte et de la ci-devant comtesse, propriétaires de ce château, leurs biens avaient été confisqués au profit de la nation? Ne me réponds pas que tu l'ignorais. Nous savons le contraire.

—Alors, pourquoi m'interrogez-vous? observa railleusement Valleroy.

L'observation décontenança le citoyen délégué, préparé déjà par quelques verres de vin à une défaite facile. Il adressa à Joseph Moulette, dans un regard éteint, une interrogation.

—Cède-moi la parole, dit ce dernier. Ce n'est pas un interrogatoire qu'il y a lieu de faire subir au citoyen, mais un acte d'accusation qu'il faut lui signifier.

—Et je l'aime mieux ainsi, répliqua Valleroy. Voyons ton acte d'accusation, citoyen président.

Celui-ci continua:

—L'an dernier, à Paris, après thermidor, tu t'es présenté au Comité de sûreté générale, et, surprenant sa bonne foi, tu as fait restituer ce château de Saint-Baslemont à celui que tu appelles ton maître, le ci-devant chevalier Bernard de Malincourt. Tu n'as obtenu cette restitution qu'à l'aide d'un mensonge. Contrairement à la vérité, et profitant d'une erreur, tu as affirmé que le ci-devant chevalier n'avait pas émigré. C'était faux. Non seulement il avait émigré, mais tu ne l'ignorais pas, puisque tu vécus avec lui à Coblentz, où vous conspiriez tous deux contre la République et contre la liberté. J'ai été le témoin de vos complots et j'en fus la victime.

—Où veux-tu en venir, citoyen président?

—A ceci, c'est que la restitution prononcée au profit du ci-devant chevalier de Malincourt, n'ayant été obtenue que par un subterfuge coupable, elle est nulle en fait et en droit; qu'en conséquence, ce château n'a pas cessé d'appartenir à la nation, et que c'est faussement que le ci-devant chevalier s'en prétend propriétaire. Il le prétend sans droit et c'est sans droit aussi qu'il l'habite et que tu l'habites avec lui. Tu ne seras donc pas surpris si les citoyens délégués vous signifient à tous deux un arrêté d'expulsion.