—Un arrêté d'expulsion! Pris par qui?
—Par le Comité de sûreté générale, qui l'a transmis au district d'Epinal avec l'ordre de l'exécuter. Injonction vous est faite à ton prétendu maître et à toi de vider les lieux. Et pour que tu n'en ignores, voici l'arrêté.
Joseph Moulette tira d'une des poches de son habit une liasse de papiers et de cette liasse une feuille, couverte d'écriture qu'il brandit triomphalement.
—Est-ce tout? demanda Valleroy.
—Ce n'est pas tout, reprit Joseph Moulette. Écoute encore. Le château appartenant à la nation, elle avait le droit de le vendre. Elle l'a vendu, et c'est moi qui en ai été l'acquéreur. Voici l'arrêté de mise en vente et l'acte qui me déclare propriétaire au lieu et place de la nation. Tu verras que je suis ici chez moi.
Il tira deux autres feuilles de sa liasse de papiers et les présenta à
Valleroy.
—Est-ce tout? répéta Valleroy.
—Non, ce n'est pas tout. Mais ce qui reste à dire doit être dit par le représentant de la loi. Parle citoyen délégué.
Durant cette scène, le citoyen délégué, un moment perdu dans les brouillards du vin, s'était retrouvé et ressaisi. Il se leva et dit à Valleroy:
—J'ai l'ordre de procéder à ton arrestation, citoyen, et à celle du ci-devant chevalier. Voici les mandats, ajouta-t-il, en désignant deux autres feuilles que Joseph Moulette agitait en souriant haineusement.
—Et quand nous serons arrêtés, que fera-t-on de nous?
—Vous serez conduits à Epinal et incarcérés pour être soumis aux formalités judiciaires.
Valleroy était un peu pâle. Mais son attitude comme sa voix marquait qu'il conservait toute sa présence d'esprit. Soudain, son visage s'éclaira d'un sourire. Par la croisée, il venait d'apercevoir Chourlot, dont le retour lui annonçait que Bernard était en sûreté.
—Je proteste contre les infamies que vous venez de débiter, dit-il avec gravité. Je ne souscris ni à l'arrêté d'expulsion, ni à l'arrêté qui dépouille mon maître au profit d'un coquin. Libre à toi, Joseph Moulette, de nous chasser d'ici et de t'y mettre à notre place. Tu n'y resteras pas longtemps, car, si tu viens de Paris, moi j'irai et j'obtiendrai justice.
—Pour aller à Paris, il faut être libre. Tu oublies que tu es décrété d'arrestation, fit Joseph Moulette en ricanant.
—Est-ce toi qui m'arrêteras? demanda Valleroy.
—Je suis ici à cet effet. Je t'arrêterai, j'arrêterai ton chevalier, celui que tu appelais ton neveu!
—Pour ce qui est de lui, je t'en défie.
—Un enfant en rébellion contre les lois! Et Joseph Moulette levait les épaules.
—Il est parti, répliqua froidement Valleroy.
—Eh bien, tu payeras pour deux et tu sauras comment je me venge. Holà! gendarmes!
Le citoyen président, en poussant ce cri, avait ouvert une croisée pour le faire mieux entendre du dehors. Il le répéta d'une voix exaspérée. Mais les gendarmes étaient lents à se montrer.
—Prêtez-moi main forte, citoyens délégués, reprit-il. À nous trois nous en aurons raison.
Ils se précipitèrent sur Valleroy. Mais il s'attendait à leur agression, et, comme ils croyaient le tenir, il s'arma de deux chaises à l'aide desquelles il fit le vide autour de lui, avant de les leur jeter dans les jambes. Puis, pendant qu'ils s'efforçaient de se débarrasser de cet obstacle inattendu, Valleroy, d'un bond, sauta dans la cour par la fenêtre ouverte. Joseph Moulette, furieux et hurlant, se précipita à sa poursuite. Valleroy courait du côté des écuries. Il y entra par une porte qu'il ferma derrière lui et contre laquelle vint s'abattre Joseph Moulette, s'obstinant à vouloir passer par celle-là, sans remarquer qu'un peu plus loin il y en avait une autre par où sortit tout à coup celui qu'il poursuivait. Mais, maintenant il était à cheval et traversait la cour d'un furieux galop pour atteindre la grille. Comme il y arrivait, une détonation retentit. C'était Joseph Moulette qui venait de tirer sur lui un coup de pistolet, sans l'atteindre. Dans son trouble, il avait mal visé. La balle alla se loger dans un des piliers de l'entrée, après avoir rasé la tête du cavalier qui s'élançait sur la route.
À ce moment, à la porte des cuisines, apparurent les gendarmes et le postillon.
—Misérables! leur cria Joseph Moulette, grâce à votre négligence, le coquin nous échappe… Courez derrière lui à pied, à cheval, en voiture, comme vous voudrez; mais ramenez-le moi mort ou vif, sinon je vous envoie au Conseil de guerre.
Il y eut une minute d'affolement. Les gendarmes cherchaient de tous côtés leurs chevaux, le postillon sa voiture, les délégués, au milieu de la cour, se répandaient en gestes désespérés, tandis que Joseph Moulette écumait, debout sur la route où se formaient autour de lui des groupes de paysans attirés par cet esclandre.
—Poursuivez-le, cria-t-il. Au nom de la loi, je vous ordonne de le poursuivre.
Mais personne ne bougeait, et Valleroy gagnait du terrain. Bientôt, il disparut au détour de la route en envoyant un adieu, dans un geste railleur, à Joseph Moulette, qui s'arrachait les cheveux. Tout à coup, Chourlot apparut dans la cour, sortant du château, ayant sur le visage une expression d'ahurissement, comme s'il ne comprenait pas les causes de cette agitation. Le postillon et les gendarmes s'élancèrent vers lui.
—Ma voiture, où est-elle? cria le premier.
—Et nos chevaux? ajoutèrent les seconds.
—La voiture est sous la remise, les chevaux sont à l'écurie, répondit-il.
Le postillon et les gendarmes coururent vers l'endroit qu'il désignait. Mais la porte de la petite écurie était fermée à clé. Quant à la voiture, elle avait disparu.
—Voilà qui est bien extraordinaire, murmurait Chourlot, en feignant la surprise, tandis que les gendarmes enfonçaient la porte.
Joseph Moulette revenait dans la cour.
—Qui es-tu, toi? demanda-t-il à Chourlot.
—Un pauvre valet de ferme, obligé, pour gagner son pain, de servir les aristocrates.
—Sais-tu où est le ci-devant chevalier de Malincourt?
—Il est parti ce matin, avec la citoyenne Valleroy, pour une destination inconnue.
—Vous le voyez, citoyens délégués, reprit Joseph Moulette, nous avons été trahis. Notre visite avait été annoncée, et les coupables se sont dérobés à la vengeance des lois.
Et comme les gendarmes, ayant retrouvé leurs chevaux, se mettaient en selle pour courir après Valleroy, il les arrêta d'un geste.
—Toute poursuite serait inutile, dit-il. Le coquin a sur vous une trop grande avance. Vous ne l'atteindriez pas. Demeurez ici et attendez mes ordres.
Puis il rentra dans la maison avec les délégués, en ordonnant à Chourlot de le suivre. Chourlot s'empressa d'obéir.
—La République sait toujours retrouver ses ennemis, lui dit alors Joseph Moulette, et le citoyen Valleroy n'échappera pas au châtiment qu'ont mérité ses crimes. Sous peu de jours, le Comité de sûreté générale sera averti de ce qui vient de se passer et prendra les mesures nécessaires pour assurer l'exécution de ses volontés. Malheur à toi si, dans ces circonstances, tu as été le complice de ceux que tu servais.
—Leur complice, moi? prétexta Chourlot. Mais, si j'avais su que vous vouliez vous emparer d'eux, je vous les aurais livrés! Je suis patriote.
—Voilà de bonnes paroles et je te félicite de ces sentiments. S'ils sont sincères, tu apprendras avec satisfaction que le ci-devant chevalier de Malincourt n'a plus aucun droit sur ce domaine, et que, désormais, c'est à moi qu'il appartient. Voici les pièces légales qui m'en déclarent propriétaire.
—Me garderez-vous à votre service? demanda Chourlot avec une inquiétude jouée.
—Oui, si tu me promets de me servir avec dévouement et fidélité.
—Mettez-moi à l'épreuve, et vous verrez qu'on peut compter sur moi.
—Alors, occupe-toi de faire préparer un bon souper ainsi que des chambres pour cette nuit. Je pense, citoyens, que vous accepterez mon hospitalité fraternelle, ajouta t-il en s'adressant aux délégués, et que vous ne rentrerez pas à Épinal avant demain.
—N'y rentreras-tu pas avec nous? demanda l'un d'eux.
—Non, j'attends ici mes associés de Paris, car vous pensez bien que ce n'est pas pour ressusciter les traditions des aristocrates et pour y vivre dans un luxe antirépublicain que j'ai acheté ce château. Je l'ai acheté pour le démolir et pour en vendre les terres morcelées.
Et plus bas il ajouta en riant:
—Ce sera ma vengeance.
Chourlot sortait en ce moment. Il eut le temps de recueillir ces paroles menaçantes.
—Ah! bandit, murmura-t-il, si quelqu'un porte un jour une main sacrilège sur le château de Saint-Baslemont, ce ne sera pas toi!
Jusqu'au soir, Joseph Moulette fit aux citoyens délégués les honneurs de son château. Il voulut le leur montrer des caves aux greniers et les promener à travers les avenues de son parc. Avec eux, il s'occupa ensuite de rédiger un rapport détaillé sur les événements qui venaient de s'accomplir, rapport que le district d'Epinal devait envoyer au Comité de sûreté générale. Enfin, à 8 heures, ils se mirent à table, déjà consolés de leur déconvenue de la journée. À ce moment, un paysan ramenait leur voiture à Saint-Baslemont. Ils apprirent de sa bouche qu'à Darney, dans l'après-midi, Valleroy, Bernard, tante Isabelle et Nina avaient pris le coche qui faisait en ce temps la route de Nancy à Paris.
CHAPITRE XXIII
LES CHAUFFEURS
Le lendemain, à la tombée du jour, dans la grande salle du château de Saint-Baslemont, autour d'un luxueux couvert, vingt convives achevaient un repas qui durait depuis midi. À en juger par le nombre des plats et des bouteilles vides que Chourlot, aidé de deux camarades, employés comme lui sur les terres du château, entassait dans un coin, au fur et à mesure qu'il en débarrassait la table, le banquet avait été copieux et largement arrosé. Ce qui le prouvait encore, c'étaient les couleurs écarlates plaquées aux joues des convives par l'afflux du sang surexcité et l'expression mourante de leurs yeux où se devinait la fatigue des estomacs gorgés à l'excès. À la place d'honneur, Joseph Moulette, majestueux et solennel, présidait. À sa droite et à sa gauche, il était flanqué des deux délégués du district d'Épinal, dont il avait retardé le départ, afin de se faire honneur de leur présence aux agapes offertes par lui au maire, aux officiers municipaux et aux notables de Saint-Baslemont, à l'occasion de son installation en qualité de propriétaire.
Ah! il avait utilement employé son temps, Joseph Moulette, depuis le jour où il était parti de Saint-Baslemont, fugitif, après y avoir trouvé un refuge durant quelques heures. Pendant plusieurs mois, il s'était caché dans les montagnes des Vosges, errant, misérable, vendant ses services comme valet de ferme, n'osant rester dans le même endroit au delà de quelques semaines, de peur d'être reconnu et dénoncé comme jacobin, ne s'approchant des centres habités que pour y recueillir les nouvelles de Paris et s'informer des progrès de la contre-révolution.
Ce supplice avait duré jusqu'à l'été de 1796. À ce moment, ayant appris que le gouvernement des thermidoriens, menacé par les royalistes, recherchait l'appui des anciens partisans de la Terreur, il s'était dirigé vers Épinal. Il y était rentré un soir, à la dérobée, comme un voleur. Mais, dès le lendemain, il osait se montrer publiquement dans les rues, où ses amis et ses complices, naguère proscrits comme lui, tenaient de nouveau le haut du pavé, retrouvaient leur crédit et leur influence. Une fois de plus, royalistes et prêtres se cachaient; une fois de plus, les jacobins devenaient puissants. À la faveur de ces dispositions nouvelles, Joseph Moulette partait pour Paris. Là, le courant de l'opinion était hostile aux thermidoriens. Les sections de la capitale s'armaient contre la Convention et contre les Comités où siégeaient Barras, Tallien, Carnot. Mais ceux-ci résistaient. Ils accueillaient à bras ouverts quiconque se déclarait pour eux, Joseph Moulette avait retrouvé en place des amis d'autrefois. C'est par eux qu'il avait sollicité et obtenu les arrêtés et les ordres à l'aide desquels il s'était présenté, tête haute et triomphant, au château de Saint-Baslemont, où il poursuivait une vengeance qu'il voulait éclatante.
Maintenant, il avait réussi; il était bel et bien maître, seul maître du domaine. Afin d'établir publiquement ses droits, il avait convié les autorités du village à s'asseoir à sa table de châtelain frais émoulu et bon patriote. Tous ceux qu'il avait appelés étaient venus, non qu'ils fussent disposés à fêter le personnage qui osait se parer de la dépouille des Malincourt, mais parce que son invitation ressemblait à un ordre et que le temps n'était pas encore arrivé où les honnêtes gens cesseraient d'avoir peur des terroristes. Si, dans l'enivrement de sa facile victoire, il avait conservé assez de sang-froid pour observer ses convives, il aurait deviné, à leur attitude embarrassée, à leurs gestes compassés, à leur visage contraint, qu'ils n'étaient là qu'à contre-coeur, et que, tout en se courbant devant lui, ils souhaitaient que quelque événement soudain l'emportât aussi vite qu'il était venu. Mais, loin de comprendre cet état d'esprit, loin de pressentir les malédictions qu'ils appelaient sur sa tête, il croyait les avoir éblouis, en se montrant à eux protégé par deux des plus farouches suppôts de la Terreur, et s'être à jamais assuré leur docilité.
Le repas terminé, il se leva. Tous suivirent son exemple, quittèrent la salle où la nuit naissante allongeait ses ombres, et entrèrent derrière lui dans un salon brillamment éclairé par la flamme de cent bougies. Démeublé en partie depuis le départ du comte et de la comtesse de Malincourt, ce salon, sous l'ardente clarté qui tombait des candélabres et d'un lustre, semblait pauvre et nu. Joseph Moulette, mécontent, en fit la remarque à Chourlot.
—Valleroy, malgré le retour du jeune maître, s'est toujours refusé à remettre le château dans son ancien état, répondit froidement le brave homme, qui jouait son rôle en habile comédien.
—Mais où sont les meubles? demanda Joseph Moulette. Il y avait sans doute des tapisseries sur ces murs, des tapis sur ces planchers, des rideaux aux fenêtres, des objets de prix dans ces vitrines, des livres dans ces bahuts. Qu'a-t-on fait de ces objets?
—On les a enfermés dans des coffres.
—Avec l'argenterie probablement, avec des bijoux, des portraits. Où sont-ils, ces coffres?
—Cachés dans des souterrains du château.
—Tu les feras monter demain et nous les ouvrirons.
—Croyez-vous que ce soit prudent, citoyen? demanda Chourlot.
—Je ne comprends pas ta question. Précise…
—Depuis quelques jours, des bandes de chauffeurs et de pillards se sont montrées dans le pays. Peut-être convient-il d'éviter de les attirer ici par l'étalage de vos richesses.
—Je ne crains ni les chauffeurs ni les pillards, répliqua avec hauteur
Joseph Moulette. Tu exécuteras l'ordre que je viens de te donner.
Chourlot s'inclina en signe d'obéissance et disparut. Alors Joseph Moulette regarda autour de lui. Les convives, en ce moment, formaient un groupe dont les deux délégués occupaient le centre. Ceux-ci parlaient avec animation aux paysans, qui les écoutaient, déférents et silencieux, et le citoyen président, qui s'était approché, entendit tomber de leur bouche, dans le silence, des mots qui lui étaient familiers; devoirs civiques… complots liberticides… audace des aristocrates… infamies de Pitt et Cobourg. Il comprit que les hauts personnages plaidaient la cause du peuple et de la liberté et appelaient la foudre sur la tête des ennemis de la République. Il attendit la fin de ces harangues éloquentes. Puis, quand personne ne parla plus, il parla lui-même.
—Les ennemis de la République, fit-il d'un accent dramatique, il y en a partout. Mais qu'ils tremblent! Le châtiment qui les attend sera terrible; ils seront, écrasés…
Et comme un frisson passait dans l'âme de ses auditeurs, il ajouta:
—Doivent être tenus pour tels les émigrés, nobles ou non, les prêtres, les accapareurs et ces brigands qui infestent nos campagnes et y portent l'effroi. C'est à ces bandits que nous devons faire une guerre incessante et implacable. Peut-être certains d'entre eux en veulent-ils à mes jours. Mais je ne les crains pas, car s'ils venaient m'attaquer ici, les braves patriotes de Saint-Baslemont voleraient à mon secours. N'est-ce pas, braves patriotes que vous sauriez me défendre?…
Et comme la réponse lui parut manquer d'unanimité et d'enthousiasme, il ajouta:
—Si je périssais sans avoir été défendu, la République saurait venger un de ses plus vaillants serviteurs, en punissant les lâches qui auraient laissé triompher le crime et succomber la vertu.
—Bien dit, Joseph Moulette, répliqua l'un des délégués, en accentuant par ce mot les menaces que venait de proférer le citoyen président. Mais, tu es en sûreté, puisque nous te mettons sous la garde des habitants de cette commune, toi et tes propriétés.
Un grand silence succéda à ces discours, et Joseph Moulette en profita pour entraîner les délégués hors du groupe où ils venaient de pérorer. Une fois à l'écart, il leur dit à voix basse:
—Merci pour le secours que vous venez de me donner. Mais j'attends de vous un autre service. La population de ce pays est imbue de préjugés aristocratiques; elle s'est abreuvée du lait du modérantisme. Je ne me sens pas en sûreté au milieu d'elle. Quand vous serez rentrés à Épinal, obtenez qu'on m'envoie quelques soldats pour me garder et pour assurer dans ce pays le respect et l'exécution des lois.
Les délégués promirent à Joseph Moulette d'obtempérer à son désir. Cependant, l'heure qu'ils avaient fixée pour leur départ approchait. Chourlot vint les avertir que leur voiture les attendait, et que les gendarmes qui devaient les suivre étaient prêts à monter à cheval. Les délégués se dirigèrent vers la porte. Joseph Moulette les accompagna jusque dans la cour, suivi des autres convives, puis, quand, après un échange d'adieux, l'équipage se mit en marche, le citoyen président leva son chapeau en criant:
—Vive la République une et indivisible! Meurent les aristocrates!
Quelques voix répétèrent ces cris jusqu'au moment où voiture et chevaux se perdirent dans les brumes grises de la nuit. Alors, Joseph. Moulette rentra dans le château en compagnie des notables de Saint-Baslemont, et les entretiens recommencèrent. Mais ils n'offraient plus l'intéressante vivacité de ceux de tout à l'heure, comme si les délégués, en partant, avaient emporté l'âme de la réunion. Les conversations se traînaient dans des banalités et des lieux communs, et plus Joseph Moulette multipliait ses questions, moins on mettait d'empressement à lui répondre.
—Je ne vous retiens pas, braves patriotes, dit-il alors. Je me reprocherais de vous séparer plus longtemps de vos familles. Rejoignez-les et répétez à vos épouses et à vos fils les patriotiques propos que vous avez entendus.
Les braves patriotes ne se le firent pas dire deux fois. Humbles et respectueux, ils défilèrent un à un devant le nouveau châtelain de Saint-Baslemont, et bientôt il resta seul avec Chourlot.
—Le citoyen a-t-il des ordres à me donner? demanda ce dernier.
Au lieu de répondre à cette question, Joseph Moulette se jeta dans un fauteuil, et, regardant Chourlot bien en face, il lui dit:
—Tu m'as avoué, hier, que tu étais las d'être l'esclave des aristocrates et que tu serais heureux de te dévouer à mon service. Est-ce bien vrai?
—Je ne mens pas, répondit hypocritement Chourlot.
—Alors, quoi que je te demande, tu le feras?
—Je le ferai.
—Eh bien, je te prends au mot. Je désire, sans attendre jusqu'à demain, me rendre compte, dès ce soir, de la valeur des richesses que le ci-devant comte de Malincourt fit enfouir autrefois dans les souterrains du château. Prends une lanterne et conduis-moi dans ces souterrains. Nous examinerons ensemble les objets qu'ils renferment.
Chourlot tressaillit, et son visage exprima le sentiment de révolte qui s'emparait de lui. Mais, presque du même coup, il se domina. Son regard, où avait passé une flamme, s'éteignit, et ce fut très calme qu'il répondit:
—Ce n'est pas en quelques heures, citoyen, que vous pourrez procéder à cet examen. Il y faudra plusieurs journées, et, si vous m'en croyez, vous remettrez à demain cette longue besogne.
—Je ne remets jamais au lendemain ce que je peux faire la veille, répliqua Joseph Moulette. J'ai hâte de savoir si, en achetant le château de Saint-Baslemont, mes associés et moi avons fait urne opération lucrative. Il me suffira d'un coup d'oeil pour m'en rendre compte.
—Alors, je suis à vos ordres, fit Chourlot. Je vais quérir une lanterne.
Il s'éloigna pour revenir bientôt.
—Passe devant et guide-moi, lui dit le citoyen président; je te suivrai.
Chourlot obéit. À l'extrémité d'un corridor qui traversait le château dans sa largeur, il ouvrit une porte massive. Elle laissa voir les premières marches d'un escalier descendant dans les caves. Il s'y engagea lentement, afin d'éclairer la marche de Joseph Moulette. Au bas de cet escalier, commençait un autre corridor à droite et à gauche duquel se voyaient des portes basses. Il en poussa une et introduisit Joseph Moulette dans une vaste pièce autour de laquelle étaient rangées des bouteilles de vin.
Au milieu de cette pièce, se servant d'une pelle qu'il prit dans un coin, il gratta le sol au niveau duquel la terre rejetée à droite et à gauche découvrit une large dalle blanche. La dalle soulevée, apparut un nouvel escalier plus étroit que le premier et qu'il se mit à descendre. Bientôt, les deux hommes se trouvèrent dans un caveau voûté aux murs enduits de ciment.
C'est là que, dans de nombreux coffres de toutes tailles, étaient cachées les richesses du château de Saint-Baslemont. Pressé de savoir ce qu'ils contenaient, Joseph Moulette soulevait les couvercles et les laissait aussitôt retomber ébloui par la vision rapide qui frappait ses regards: couverts et plats d'argent, aiguières en cristal montées en or, pendules artistiques, flambeaux ciselés, coffrets, flacons, écrins sur le velours desquels s'étalaient des parures précieuses. Christs en ivoire, reliquaires, tout un trésor d'un prix inestimable qui dormait depuis plusieurs années, en attendant qu'on le remît en lumière. Puis, c'étaient des tableaux de maîtres et des portraits de famille, rangés dans des coins, des glaces de Venise avec des cadres en bois sculpté et doré, des meubles de grand prix, des tentures et des tapis roulés, tout ce qui formait, en d'autres temps, la splendeur et le luxe du château de Saint-Baslemont.
Bien qu'il s'efforçât de rester impassible à la vue de ces richesses, maintenant devenues siennes, elles déchaînaient dans l'âme de Joseph Moulette d'ardentes cupidités. Sous la lueur rougeâtre de la lanterne que soulevait Chourlot, les mains du citoyen président les effleuraient, toutes tremblantes. Et si violente était son émotion, qu'il ne trouvait pas un mot à dire pour exprimer le mépris qu'en sa qualité de bon patriote il aurait voulu feindre.
—Vous voyez, citoyen, que ce n'est pas en quelques heures qu'on pourrait procéder à l'inventaire de ces trésors.
—Je commencerai demain, répondit Joseph Moulette. Remontons, maintenant.
Soudain, ses doigts heurtèrent un coffret revêtu de cuir noir. Il le tira à lui, non sans peine, car ce coffret était très lourd. Mais quand il voulut l'ouvrir, le couvercle résista.
—Je le garde, fit-il alors. J'essayerai ce soir de forcer la serrure.
Cela m'amusera.
Lentement, ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus, remettant en place la dalle qui cachait l'ouverture du caveau, fermant les portes derrière eux, et, quelques instants après, Joseph Moulette déposait le coffret sur une table, dans sa chambre, la propre chambre du comte de Malincourt, qu'il avait choisie, la veille, pour s'y installer. De nouveau, Chourlot se tenait debout, attendant les ordres du maître.
—Tu peux te retirer, lui dit ce dernier. Avant d'aller dormir, assure-toi que toutes choses sont en ordre et les portes et croisées closes.
Il resta seul dans la vaste chambre, très sévère avec son lit de pied, hissé sur une estrade entre de lourdes tentures. Pour combattre la fraîcheur de la nuit, on avait allumé du feu. Les flammes qui dansaient sur les bûches géantes enterrées sous les cendres, au fond de la haute cheminée, éclairaient les murs d'une clarté plus vive que celle des bougies.
—On est mieux ici qu'à battre la campagne, pensa Joseph Moulette.
Sur sa face épanouie, un sourire exprima le bien-être qu'il ressentait. Un grand calme régnait dans le château. Au dehors, l'ombre et le silence enveloppaient le paysage. Un vent très doux soufflait dans les arbres; sa rumeur arrivait, affaiblie, aux oreilles de Joseph Moulette, et berçait son repos. Il était seul, bien seul, libre de suivre sa pensée capricieuse vers l'avenir où elle l'emportait. Il le voyait radieux, cet avenir, embelli par la possession des biens dont un habile coup de main venait de le rendre maître. Les combats qu'il livrait depuis plusieurs années avaient pris fin; les aristocrates étaient vaincus, les bons patriotes installés à leur place. Les temps devenaient paisibles, des lois rigoureuses protégeaient les nouveaux seigneurs de la France. Et il était un de ces heureux, lui! Qu'aurait-il pu souhaiter de plus?
Son regard, perdu dans l'espace, s'arrêta soudain sur le coffret qu'il avait rapporté de sa visite dans les souterrains du château. Il s'assit devant la table sur laquelle en entrant il l'avait déposé, et, le prenant dans ses robustes mains, il essaya de l'ouvrir. Mais la serrure était solide, et, faute de clé, le citoyen président restait impuissant devant la lourde boite dont il brûlait de connaître le contenu. Il n'était pas homme à se résigner à cette impuissance, et brusquement il se mit en devoir de faire sauter la serrure. Les pincettes lui servirent de levier. Il en introduisit l'extrémité entre les rainures du coffret et pesa de tout son poids sur l'autre bout. On entendit un craquement, et le couvercle brisé se leva.
Joseph Moulette ne put retenir un cri d'étonnement et de joie. La boîte était pleine de pièces d'or, rangées en piles pressées les unes contre les autres, de telle sorte qu'il devait y en avoir pour une somme considérable. Il voulut les compter et retourna la boîte dont le contenu s'éparpilla sur le tapis avec un son métallique. Alors, il plongea dans cet amas d'or ses mains brûlantes de fièvre. Pendant quelques instants, il les y laissa comme s'il eût espéré trouver un remède contre son excitation passagère, et si complètement absorbé qu'il perdit soudain la sensation des choses extérieures, emporté haut et loin dans des rêves fous dont sa nouvelle fortune lui assurait la réalisation.
Il ne vit donc pas ce qui se passait, au même instant, derrière lui. La porte de la chambre s'ouvrait avec lenteur, sans bruit, et un homme entrait, marchant d'un pas si léger qu'on ne pouvait l'entendre. Cet homme portait un masque sur le visage, un masque noir aux ouvertures duquel brillaient des yeux ardents et lumineux, comme ceux d'un chat dans la nuit. Une fois le seuil franchi, cet homme, s'étant assuré que Joseph Moulette lui tournait le dos, fit un signe d'appel, et quatre autres personnages, le visage couvert d'une couche de suie qui les défigurait, entrèrent en silence l'un après l'autre. Le dernier venu ferma la porte, devant laquelle ils se rangèrent toujours silencieux. Alors, celui qui était entré le premier prononça le nom de Joseph Moulette à haute et intelligible voix. Joseph Moulette sursauta, repoussa violemment sa chaise, et se trouva debout, appuyé dans une attitude de défense et de résistance contre la table chargée d'or, véritablement pétrifié, une sueur glacée au visage et au coeur la trouée aiguë d'une lame effilée.
—Les chauffeurs! murmura-t-il enfin.
Et, comme s'il revenait à lui, il bondit vers l'une des croisées, l'ouvrit, et, se penchant au dehors, il appela:
—Au secours! À moi, Chourlot!
Les chauffeurs demeuraient immobiles et impassibles. Mais celui qui portait un masque dit:
—N'appelle pas, Joseph Moulette. Personne ne viendra à ton secours.
Nulle puissance au monde ne peut te soustraire au sort qui t'attend.
L'heure est venue d'expier tes crimes.
À ce menaçant langage, le citoyen président, qui s'était éloigné de la fenêtre, instinctivement, voulut s'en rapprocher, décidé, dans ce péril extrême, à sauter de la hauteur du premier étage pour s'enfuir à travers le parc. Mais elle était fermée et gardée par deux hommes. Il se précipita vers l'autre; elle était également gardée.
—On, ne sort plus, reprit l'homme masqué.
Il fit un signe, et ses complices au visage noir de suie se jetèrent sur
Joseph Moulette.
—Allez-vous m'assassiner? s'écria le citoyen président, tentant en vain de se débattre.
Personne ne lui répondit. On le couchait brutalement par terre, et, tandis que trois chauffeurs le clouaient au sol en fixant ses bras au long de son corps, un quatrième déroulait un peloton de grosse ficelle et ligotait le malheureux des épaules aux genoux. Ce fut fait en un tour de main. Lorsque l'opération se termina, il était hors d'état de remuer. Cependant, tout en lui infligeant cet abominable traitement, on ne l'avait pas encore frappé. Il se demandait, avec une angoisse mêlée d'espoir, à quel genre de supplice il allait être soumis. Son incertitude fut brève. Une main brutale lui arracha ses bottes et ses bas. Bientôt, sous ses jambes et ses pieds nus, il sentait la fraîcheur des dalles. Il comprit et fit entendre une plainte. Mais elle ne pouvait attendrir ses bourreaux. Ceux-ci, l'ayant soulevé, le portèrent devant la cheminée, les pieds nus tendus vers le feu.
—Chauffez! ordonna l'homme masqué.
À ce mot, un lourd tisonnier tenu par un bras ferme tomba sur les bûches à demi consumées. Dans un crépitement d'étincelles, les flammes se ravivèrent et vinrent lécher les extrémités du patient. Pendant quelques secondes il tenta de se raidir contre la douleur. Mais la chaleur devint vite intolérable. Un jet de flamme plus violent que les autres la transforma en une brûlure lancinante. Alors, aux gémissements, des cris succédèrent, des cris déchirants qui redoublaient lorsque le malheureux, essayant de plier les genoux pour éloigner ses pieds du feu, des coups de bâton sur les jambes l'obligeaient à les étendre.
—Pitié! Pitié! fit-il enfin d'une voix expirante.
Il allait perdre connaissance. Sur un geste de l'homme masqué, son corps, raide dans ses liens, fut porté en arrière comme une masse inerte, et, de sa poitrine, s'échappa un soupir de délivrance. L'homme masqué parla de nouveau:
—Tu es condamné, Joseph Moulette. Tu vas périr et rejoindre tes victimes. Mais c'est toi-même qui dois prononcer ton arrêt, après avoir confessé tes forfaits.
—Je suis innocent et n'ai rien à confesser, tas de bandits, répondit Joseph Moulette, dont le naturel reprenait le dessus en même temps que s'apaisait sa souffrance.
—C'est ce que nous allons voir. Chauffez! répéta l'homme masqué.
De nouveau, les pieds furent tendus vers la flamme, et par un raffinement de cruauté, posés sur les chenets brûlants.
—Je confesserai tout ce que vous voudrez, hurla Joseph Moulette.
Le misérable se tordait sous les mains de fer qui le maintenaient couché; une écume légère blanchissait le coin de ses lèvres et des larmes emplissaient ses yeux. Une fois de plus, on l'éloigna de la cheminée.
—Tu vois que nous avons les moyens de te faire parler, continua l'homme masqué. Parle donc de bonne grâce et réponds à mes questions sans détour.
—Interrogez-moi, scélérats, soupira Joseph Moulette en enveloppant les chauffeurs d'un regard où se trahissait, sous son involontaire résignation, sa rage impuissante.
—Reconnais-tu que tu as envoyé à l'échafaud le comte et la comtesse de Malincourt? demanda l'homme masqué. Reconnais-tu qu'ils étaient innocents?
—Ils étaient coupables; coupables d'être nobles, coupables d'avoir voulu émigrer, coupables d'avoir tramé des complots contre la liberté. Ils avaient justement encouru la rigueur des lois.
—Reconnais-tu que leur mort est un crime?
—Je ne le reconnais pas, je ne le reconnaîtrai jamais.
—À ton aise; chauffez, vous autres.
—Non, non, se hâta de supplier Joseph Moulette.
—Alors, avoue que tu as lâchement assassiné les seigneurs de ce château.
—Je l'avoue, mais je proteste contre la violence qui m'est faite.
L'homme masqué leva les épaules et continua:
—Reconnais-tu qu'après les avoir assassinés, tu as tenté de faire subir le même sort à leur fils et à leur fidèle serviteur Valleroy?
—Valleroy est un traître et…
—Veux-tu, oui ou non, avouer ta perfidie à leur égard?
Si terrible était l'accent de cette question, que Joseph Moulette frissonna.
—Eh bien oui, fit-il, vaincu, j'avoue… J'avoue, parce que je suis impuissant à me défendre et à faire entendre la vérité.
—Tu reconnais aussi que tu es venu dans ce pays pour dépouiller l'héritier des Malincourt, que tu l'as obligé à sortir de sa maison, en t'en emparant par le mensonge et la ruse?
—Je le reconnais.
—Et que, lorsque nous t'avons surpris, tu étais en train, de lui voler l'or dont cette table est couverte.
—Je le reconnais.
—Donc, tu es assassin et voleur… Veux-tu le déclarer?
Cette fois, Joseph Moulette garda le silence, comme si cet aveu était au-dessus de ses forces.
—Faut-il chauffer? demanda l'homme masqué.
Le citoyen président poussa un soupir de colère et répondit:
—Je suis un assassin et un voleur.
—Je renonce à te demander compte de tes autres crimes. Tu les expieras avec ceux que tu as confessés et toutes tes victimes seront vengées en même temps. Reconnais-tu avoir mérité la mort?
—Je le reconnais.
—Tu vas donc la recevoir, mais la recevoir de la main du seul assassin qui se trouve parmi nous, de ta propre main.
Joseph Moulette jeta autour de lui un regard effaré. Il ne comprenait pas. Soudain, il vit les chauffeurs se pencher, détendre ses liens, non pour le délivrer, mais pour rendre à son bras droit seul la liberté des mouvements, et l'un d'eux mettre un poignard dans sa main redevenue libre. Alors, il reprit espoir. Armé, il pouvait encore se sauver en tuant un ou plusieurs de ses bourreaux, après avoir coupé ses liens. L'énergie avec laquelle il serrait entre ses doigts la poignée de l'arme trahissait cet espoir soudain et inattendu.
—Frappe-toi! lui dit brusquement l'homme masqué.
—Et si je refuse? demanda Joseph Moulette en se soulevant, appuyé sur son bras lié et en agitant l'autre pour atteindre ses bourreaux.
La réponse qu'il provoquait imprudemment ne se fit pas attendre. D'un vigoureux coup de pied, il fut précipité devant la cheminée, mais si près cette fois que ses jambes nues allèrent heurter les bûches incandescentes et en firent jaillir un flot d'étincelles. Une odeur de roussi monta dans la chambre avec des hurlements de douleur.
—Bâillonnez-le! fit l'homme masqué. L'ordre fut exécuté. Dans la bouche ouverte et convulsée, un mouchoir tordu, roulé, serré, fit l'office d'une poire d'angoisse et étouffa les cris. Maintenant, le misérable était cloué au sol par les lourdes bottes des chauffeurs. Il ne pouvait ni crier, ni remuer. Son bras droit, toujours armé, s'agitait dans le vide. Sur la braise ardente, sa chair se grésillait, et la souffrance qui le laissait encore vivant était si cuisante qu'elle mettait dans ses yeux démesurément agrandis une expression de terreur et de folie furieuse qui n'avait plus rien d'humain.
L'homme masqué s'inclina vers lui.
—Tu vois bien que tu feras mieux de mourir et d'abréger ton supplice, lui criait-il d'un accent railleur.
Lui-même saisit le bras de Joseph Moulette et posa sur le coeur du supplicié la pointe du poignard. La main crispée autour du manche s'agita. Un peu de sang rougit la chemise. La lame s'enfonçait d'un seul coup dans la poitrine jusqu'à la garde. Une dernière convulsion, un bruyant soupir, et ce fut tout. Le club des jacobins d'Épinal n'avait plus de président.
Alors, l'homme masqué se releva, arracha son masque et laissa voir la vieille face parcheminée de Chourlot.
—Justice est faite, dit-il, nos maîtres sont vengés et leurs héritiers ne seront pas dépouillés. Demain, nous le ferons savoir à M. le chevalier et à Valleroy. Quant à vous autres, vous témoignerez tous au besoin que cet homme s'est donné volontairement la mort.
CHAPITRE XXIV
UN PROFIL HISTORIQUE
Dans la soirée du 13 vendémiaire, vers 11 heures, la diligence qui faisait à cette époque le service de Nancy à Paris s'arrêta toute poudreuse devant une auberge située aux portes de Meaux, à côté du relais de poste. Tandis que le postillon dételait ses chevaux couverts de sueur, qui allaient être remplacés par des chevaux frais, les voyageurs descendaient et entraient dans l'auberge où les attendait le souper. Parmi eux, se trouvaient Bernard, Valleroy, tante Isabelle et Nina, partis quatre jours avant de Darney, où ils s'étaient donné rendez-vous. En s'y rencontrant, après s'être enfuis de Saint-Baslemont, ils avaient décidé de se rendre à Paris. À Paris seulement ils pouvaient organiser «une défense efficace contre les machinations de Joseph Moulette, et s'y dérober, s'ils ne parvenaient pas à les déjouée. À Paris seulement ils pouvaient obtenir justice contre le scélérat gui venait de dépouiller traîtreusement les héritiers de Malincourt. Cette résolution une fois prise, ils l'avaient exécutée sans délai. Ayant eu la bonne fortune de trouver quatre places disponibles dans la diligence venant de Nancy, et qui s'arrêtait à Darney, ils s'étaient mis en route quelques, heures après avoir quitté Saint-Baslemont.
Maintenant ils touchaient au terme de leur voyage. Au lever du soleil, ils arriveraient à Paris, où Bernard et Valleroy entendaient commencer sur-le-champ les démarches qu'ils avaient en vue. Au mois d'octobre, les nuits sont déjà froides, et, ce soir-là, le vent soufflait avec violence, enveloppant hommes et choses de tourbillons d'une poussière sèche qui cinglait et rougissait le visage. Aussi les voyageurs ne s'attardaient-ils pas au dehors. À peine descendus de voiture, ils s'empressaient d'entrer dans la grande salle de l'auberge, ouverte sur la cuisine, où brillait, au fond d'une cheminée monumentale, une flamme joyeuse devant laquelle des poulets mis en broche achevaient de se rôtir.
Valleroy, ayant avisé dans un coin une table de quatre couverts, en prit possession pour ses compagnons et pour lui, et dit à l'aubergiste qui s'empressait autour d'eux:
—Vous nous servirez ici.
Et comme tante Isabelle s'asseyait, en plaçant à côté d'elle avec sollicitude Nina qui venait de s'éveiller et se frottait les yeux, il ajouta en s'adressant à l'enfant:
—Allons, mignonne, assez dormi. Pour le moment, il s'agit de souper. Tu feras ensuite un bon somme jusqu'à Paris, où nous serons demain matin.
Ce langage affectueux, le mouvement, la chaleur, la lumière, la perspective d'un bon repas rendirent à Nina sa vivacité:
—Où est Bernard? demanda-t-elle en voyant une place vide.
Soudain, elle l'aperçut debout au milieu de la salle. D'un bond, elle quitta sa place, courut à lui, et lui prit la main comme pour l'entraîner du côté de la table.
—Attends, répondit Bernard.
Elle obéit, demeura immobile et silencieuse, sans comprendre d'abord ce qu'il faisait. Comme elle cherchait à savoir, elle vit le regard de son ami fixé sur l'une des extrémités de la salle. Le sien suivit instinctivement la même direction. Là, se tenait seul, à l'écart et un peu perdu dans l'ombre, mangeant très vite et sans doute pressé de partir, un petit vieux vêtu de noir qui donnait l'impression d'un honnête tabellion de province ayant bon appétit et le désir de n'adresser la parole à personne.
C'est ce petit vieux que regardait Bernard et qu'à son tour se mit à regarder Nina. Brusquement et comme si leur attention l'eût importuné, il se leva et vint au-devant d'eux. Ce mouvement mit son visage en pleine lumière, et ils reconnurent le vidame d'Épernon. Mais, avant qu'ils l'eussent nommé, il les pressait dans ses bras, en disant:
—Je vous ai reconnus, mes enfants, ainsi que Valleroy et tante Isabelle. Je vous ai reconnus au moment où vous êtes entrés. Mais je redoutais, un peu les éclats de votre surprise et j'ai gardé le silence.
Et, se penchant vers Bernard, il continua:
—Vous me comprendrez quand vous saurez que je me suis enfui de Paris ce matin, afin de me dérober aux vengeances des vainqueurs.
—Quels vainqueurs? demanda Bernard.
—C'est vrai! Vous ne pouvez connaître encore les événements qui se sont accomplis ce matin. Je vous les raconterai tout à l'heure.
—Oh! oui, tout à l'heure, Monsieur, dit vivement Bernard. Avant tout, j'ai hâte de vous adresser une question.
—Parlez vite, mon enfant, et si je peux vous répondre…
—Savez-vous ce qu'est devenu mon frère?
—Le vicomte Armand? Etes-vous donc sans nouvelles de lui?
—Sans nouvelles, oui, Monsieur, et cela depuis le jour où nous nous séparâmes à Coblentz, en 1793. Est-il vivant? Est-il mort? Je l'ignore.
—Il est vivant, n'en doutez pas, se hâta de répondre M. d'Épernon pour rassurer Bernard.
—Comment donc ne m'a-t-il pas écrit?
—Avant thermidor, quand régnait la Terreur, il ne pouvait vous écrire sans vous compromettre. D'ailleurs, savait-il seulement où vous étiez? Depuis, sans doute, il vous a envoyé de ses nouvelles; mais vous ne les avez pas reçues. Songez qu'il y a loin de l'Autriche à Paris.
—Il est donc en Autriche? s'écria Bernard.
—Vous l'ignoriez!
—Par qui et comment l'aurais-je su? Et que fait-il dans ce pays lointain?
Cette fois, M. d'Épernon ne se pressait pas de répondre, et sons attitude indiquait clairement que ce n'était pas par ignorance qu'il restait silencieux, mais parce que ce qu'il avait à lui dire lui coûtait.
—L'avez-vous vu? demanda Bernard suppliant.
—Non, je ne l'ai pas vu. Mais, à diverses reprises, j'ai rencontré des gens qui m'ont parlé de lui, il y a quelques mois encore, et c'est ainsi que j'ai appris…
De nouveau M. d'Épernon hésitait.
—Qu'avez-vous appris? Par grâce, Monsieur!…
—J'ai appris qu'il avait pris du service dans l'armée autrichienne!
—Lui! mon frère le vicomte de Malincourt? Un Français dans les rangs des ennemis de la France!
Bernard était devenu très pâle et des larmes brillaient dans ses yeux.
—Malheureusement, il n'est pas le seul, reprit tristement M. d'Épernon. Que d'émigrés, étreints par la nécessité, se sont engagés dans les troupes étrangères! C'était une question de vie et de mort, et votre frère…
—C'est bien, Monsieur, c'est bien, ne parlons plus de lui, interrompit vivement Bernard.
Et changeant de ton, il ajouta:
—Voulez-vous saluer tante Isabelle?
Elle venait à la rencontre de M. d'Épernon, l'ayant, elle aussi, reconnu. Valleroy la suivait, souriant, exprimant sa surprise. Quelques instants après, assis tous ensemble à la même table, ils se confiaient les circonstances à la suite desquelles ils venaient de se retrouver. Valleroy parla le premier; il révéla au vieux gentilhomme les émouvantes aventures survenues depuis deux ans: l'arrivée de Bernard à Paris la mort de son père et de sa mère, l'échec du complot ourdi pour sauver la reine, l'exécution de Guilleragues, de Morfontaine et de Grignan. Le vidame d'Épernon ignorait la plupart de ces événements. Il n'en connaissait même qu'un seul, la tragique fin de son neveu et de ses deux complices. Après avoir donné de nouveaux regrets à leur mémoire, il interrogea Valleroy.
—Et maintenant, lui dit-il, qu'allez-vous faire à Paris?
—Nous allons demander justice contre le citoyen Joseph Moulette.
—Justice contre un jacobin! Et à qui la demanderez-vous, grand Dieu!
—Au gouvernement de la République.
—Vous ne savez donc pas ce qui se passe? Vous ignorez donc que les
Jacobins sont en train de redevenir les maîtres de la France?
—J'ai cru qu'ils tentaient de reconquérir leur ancien pouvoir. La criminelle conduite de Joseph Moulette envers Bernard nous a fourni la preuve de leurs efforts. Mais je ne pensais pas que ces efforts eussent réussi.
—Rien n'est plus vrai pourtant, reprit M. d'Épernon. C'est l'esprit jacobin qui de nouveau règne en France. Les pouvoirs de la Convention touchent à leur fin. Encore quelques semaines, cette assemblée néfaste n'existera plus et la Constitution qu'elle a votée sera mise en pratique. Nous aurons une assemblée nouvelle, un gouvernement nouveau, mais les principes resteront les mêmes. On prêchera encore au peuple la haine des nobles et des prêtres, et comme par le passé, on nous persécutera. La persécution est déjà commencée, et j'en suis, comme vous, la victime. Les royalistes ont un moment espéré de rétablir la monarchie. Mais cet espoir est détruit. Nous avons, été vaincus.
—Vaincus sans combat? demanda Valleroy.
—Après un combat opiniâtre au contraire. Aujourd'hui même, le peuple de Paris, que nous avions travaillé depuis le 9 thermidor, s'est soulevé. Les sections en armes ont marché contre la Convention pour l'abattre. Nous espérions, à la faveur de ce mouvement, nous rendre maîtres du pouvoir et préparer le retour du roi. Mais la Convention s'était mise en état de nous résister. Elle avait confié à Barras, l'un de ses membres, le soin de sa défense. Ce dernier avait investi du commandement militaire un jeune général nommé Bonaparte, qu'on dit homme d'énergie et qui nous a prouvé ce qu'il vaut.
—Il a déjà combattu à Toulon et en Italie, observa Bernard.
—C'est à lui que nous devons notre défaite, continua M. d'Épernon. Grâce aux mesures qu'il avait prises, les sections ont été écrasées, la Convention triomphe, et, de nouveau, la France est livrée aux terroristes. Pour leur échapper, je me suis enfui de Paris où j'étais revenu après la chute de Robespierre. Je n'ai plus d'autre ressource que de prendre une fois de plus le chemin de l'exil, et je crains bien, mes amis, que vous ne soyez bientôt réduits à en faire autant.
À ces mots, Bernard protesta.
—Lorsque j'ai émigré, dit-il, j'étais un enfant et tenu d'obéir aveuglément aux ordres de mon père. Mais, aujourd'hui, je suis un homme, libre de mes volontés, et, quoi qu'il arrive, je n'émigrerai pas.
—Bien dit, Bernard, s'écria Valleroy.
—Même si vous êtes décrété d'arrestation? fit M. d'Épernon.
—Même dans ce cas, ni dans aucun cas. J'ai l'âge d'être soldat, et c'est aux armées que j'irai servir ma patrie.
Il y eut un court silence; puis Mr d'Épernon reprit:
—Vous êtes jeune, Bernard. Les hommes de votre génération sont sans engagements. Ils peuvent faire ce que nous, les vieux, nous ne pouvons faire. Je vous envie: oui, je vous envie et je vous approuve.
À ces récits, à ces retours vers le passé, les instants rapidement s'étaient enfuis; de nouveau, il fallait se séparer.
La diligence qui se dirigeait vers Paris allait repartir; la chaise de poste qui devait emporter M. d'Épernon jusqu'à la frontière l'attendait tout attelée dans la cour de l'auberge. En hâte, on échangea de tendres adieux auxquels se mêlèrent des larmes. Se reverrait-on jamais? C'est sur cette question attristante qu'on se quitta. M. d'Épernon, pressé de s'éloigner de la capitale, où il n'aurait pu demeurer qu'au péril de ses jours, ses amis, au contraire, pressés d'y rentrer, parce que, quoi qu'il leur eût dit pour les détourner du but de leur course, ils attendaient des démarches qu'ils allaient entreprendre la réalisation de leurs espérances.
À minuit, la diligence qui emportait Bernard roulait dans les plaines de la Brie, en route vers Paris. Les rayons de la lune, entrant par les vitres couvertes de buée, éclairaient le visage de tante Isabelle et celui de Nina, qui, toutes deux, s'étaient endormies. Alors, quand Bernard se fut assuré qu'elles ne pouvaient l'entendre, il dit à demi-voix:
—Dors-tu, Valleroy?
—Non, cher Bernard. Comment pourrais-je dormir quand je te vois si préoccupé, si triste? Qu'as-tu donc?
—Le vidame m'a donné des nouvelles d'Armand.
—De bonnes nouvelles?
—Mon frère est soldat dans l'armée autrichienne, murmura Bernard, et je crois que j'aimerais mieux qu'il fût mort!
Et le pauvre enfant, qui, depuis quelques instants, s'efforçait de contenir ses larmes, les laissa librement couler, tandis que Valleroy, sans prononcer une parole, lui prenait les mains et les gardait dans les siennes, comme pour bercer sa douleur dans cette paternelle étreinte.
Au lever du jour, la diligence entrait dans Paris et conduisait au bureau des Messageries de la rue Notre-Dame des Victoires les voyageurs qu'elle transportait. Une heure plus tard, Bernard, Valleroy, tante Isabelle et Nina arrivaient en fiacre à l'hôtel de Malincourt, où ils étaient reçus par Kelner et par Rose, que comblait de surprise et de joie ce retour imprévu.
Dès le lendemain, tandis que Valleroy et Kelner se rendaient au Comité de sûreté générale pour s'enquérir des formes sous lesquelles devaient être présentées les réclamations des héritiers du comte de Malincourt contre le citoyen Joseph Moulette, Bernard sortait seul afin de faire une promenade à travers Paris. Il avait hâte de revoir les lieux où désormais et jusqu'à la fin de sa vie il devait retrouver vivants les poignants souvenirs de sa jeunesse. Il passa par la rue du Four-Saint-Germain et devant la boutique de Grignan. Elle s'était transformée; on n'y vendait plus de meubles; un pâtissier y débitait ses friandises. Transformé aussi le Luxembourg. Le vieux palais avait cessé d'être une prison; une armée d'ouvriers le remettait à neuf en vue de l'installation du Directoire exécutif qui allait gouverner la France pendant cinq ans.
Le Palais de justice, la Conciergerie et l'Hôtel de ville, ces étapes d'une route que Bernard ne pourrait jamais plus parcourir sans ressentir des impressions douloureuses, conservaient leur physionomie d'autrefois, assombrie encore par les pleurs et le sang que leurs murailles avaient vu verser. De tous côtés, ce n'étaient que maisons à louer, antiques hôtels et vieux mobiliers à vendre. Au fronton des monuments, on lisait en gros caractères ces mots sinistres: «Unité, indivisibilité de la République; liberté, égalité, fraternité ou la mort.» Au sommet des églises, un bonnet phrygien au bout d'une pique remplaçait la croix renversée. Mais, en dépit de tant de témoignages de la Terreur non encore apaisée, la vie de Paris avait pris un air plus rassurant et plus joyeux. La foule qui circulait dans les rues osait sourire, et, quoiqu'on fût au lendemain de l'émeute du 13 vendémiaire, quoique les rues fussent sillonnées de patrouilles et les maisons assaillies par des descentes de police, qui allaient à domicile désarmer les citoyens, on devinait que, indifférente ou insensible à ces derniers épisodes d'un temps exécré, la population cessait d'avoir peur et s'adonnait de nouveau à la douceur de vivre.
Dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse des Feuillants, au palais Egalité, Bernard rencontra des femmes en parure élégante, poussée jusqu'à l'excentricité. Les sans-culottes et les tricoteuses ne circulaient plus dans les rues, ni en aussi grand nombre qu'autrefois, ni avec la même audace. Sur les murs s'étalaient des affiches annonçant des spectacles innombrables, des bals publics, des plaisirs variés. Enfin, les brillants équipages, longtemps proscrits, de nouveau se montraient et transportaient, à défaut des grands seigneurs de jadis, tous morts ou émigrés, les parvenus du moment, les puissants du jour, pour la plupart spéculateurs véreux qui s'étaient enrichis pendant la Révolution au détriment de ce peuple qu'elle n'avait délivré d'un tyran que pour lui en imposer des milliers d'autres.
Bernard avait commencé sa promenade, un trouble amer au coeur. Mais, bientôt, il s'était laissé prendre par le mouvement des rues, par les vitrines des magasins où réapparaissait le luxe des jours heureux. Il n'était si mince épisode qui ne captivât ses regards. Marchands ambulants, chanteurs, joueurs de vielle, charlatans, escouades de soldats, tout contribuait à le distraire de sa tristesse, et, la naturelle gaieté de son âge reprenant le dessus, il se sentait redevenir confiant et fort.
Sur les boulevards, à la hauteur de la rue du Mont-Blanc, il se trouva soudain arrêté par un flot de foule qui stationnait aux abords de cette rue, vers laquelle tous les regards se dirigeaient. Il fit comme la foule, il s'arrêta et regarda dans la même direction qu'elle. Alors il vit s'avancer vers le boulevard, venant du fond de la rue, un homme à cheval, portant l'uniforme des généraux de la République, suivi à une courte distance de deux hussards. Cet homme avait des cheveux noirs, longs et plats, dont les extrémités cachaient sa nuque et caressaient le collet montant de son habit à larges revers. Son visage aux joues creuses, éclairé par des yeux où s'allumait, dans un éclat sombre, une expression saisissante d'indomptable volonté, ressemblait à celui d'un ascète. Il était impassible et impénétrable, ce masque blême qui rappelait celui de César.
Mais ce qui frappa Bernard, ce fut l'air d'extrême jeunesse du cavalier.
C'était à croire qu'il n'avait pas vingt ans.
—Voilà le général Bonaparte! dit une voix.
Le général Bonaparte, le héros du jour, celui qui, la veille, avait mitraillé les sections et sauvé la Convention d'une chute irrémédiable, celui dont maintenant, et après les avoir longtemps tenus en oubli, on vantait les éclatants services en Italie, celui enfin que, depuis quelques heures, on commençait à désigner comme le futur commandant en chef de l'armée des Alpes, c'était lui. Bernard fut bouleversé. Ses yeux s'attachèrent sur le cavalier silencieux qui passait au milieu de la foule sans avoir l'air de la voir, et il était déjà loin qu'ils le suivaient encore avec admiration. L'enfant rentra très impressionné à l'hôtel de Malincourt, si plein de cette vision qu'il n'entendit que d'une oreille distraite le récit que lui faisait Valleroy de sa visite au Comité de sûreté générale. Et comme Valleroy se plaignait de l'accueil qu'il avait reçu dans les bureaux du Comité, des mauvaises dispositions des jacobins qui y régnaient en maîtres et qui avaient osé opposer à ses justes réclamations les prétendus droits de Joseph Moulette, Bernard s'écria:
—Eh bien, j'irai trouver le général Bonaparte et je lui demanderai justice! Oui, justice et l'autorisation de servir comme volontaire dans les rangs de l'armée qu'il commandera.
—Es-tu donc résolu à être soldat? demanda Valleroy avec émotion.
—Inébranlablement résolu. Il est grand temps qu'on voie un Malincourt combattre à l'ombre du drapeau tricolore.
Cette résolution hantait depuis longtemps la pensée de Bernard. Elle s'était présentée à son esprit pour la première fois, à Bruxelles, dans le cabinet du colonel de Jussac, lorsque, à l'exemple de ce vaillant soldat, passionnément dévoué à sa patrie, il avait crié, lui, fils de noble et émigré: «Vive la République!» Il avait compris, ce jour-là, que quel que ce soit le drapeau sous lequel elle s'abrite, les enfants d'une même patrie lui doivent de l'aimer, de la servir et de la défendre. Ces sentiments, son voyage de Bruxelles à Paris, en compagnie du sergent Rigobert, les avait fortifiés. Pendant le long séjour qu'il venait de faire à Saint-Baslemont, la réflexion, des lectures quotidiennes les avaient entretenus, et maintenant, après sa rencontre imprévue avec le général Bonaparte, ils gonflaient son coeur. Il brûlait du désir de voler aux frontières pour combattre les ennemis de son pays, C'était comme un accès de patriotisme qui, brusquement, éclatait en lui, après avoir mis des années à mûrir sous les impressions successives que subissait son âme réfléchie et enthousiaste. Ces dispositions, personne autour de lui ne tentait de les contrarier. Dès ce moment, il fut admis que Bernard serait soldat. Il n'attendait plus qu'une occasion propice pour mettre son projet à exécution. Elle ne tarda pas à se présenter.
Quelques jours après son arrivée à l'hôtel de Malincourt, on reçut une lettre de Saint-Baslemont. Elle était de Chourlot, ou plutôt du maître d'école du village, qui l'avait écrite sous sa dictée:
«Je dois faire connaître à Monsieur le chevalier, y était-il dit, que le lendemain de son départ, est survenu ici un fâcheux événement. Le citoyen Joseph Moulette a été trouvé dans sa chambre les pieds rôtis et un poignard dans le coeur. On n'a pu établir si la mort était le résultat d'un crime ou d'un suicide. Le juge de paix de Saint-Baslemont a été immédiatement prévenu. Il a dressé un procès-verbal qui a été envoyé à Épinal et a fait enterrer le défunt dans le cimetière de la commune.
»S'il y a eu crime, il est à craindre que les assassins, des chauffeurs probablement, restent inconnus. S'il y a eu suicide, on n'en peut attribuer la cause qu'à la fièvre chaude ou peut-être à des remords, car il paraît que ce Joseph Moulette était un grand scélérat. Le district d'Épinal a déclaré que le château de Saint-Baslemont devait faire retour à la nation, et moi j'ai pensé que ces détails pourraient être utiles, à Monsieur le chevalier.»
—Voilà un bon débarras, dit Valleroy, après avoir lu cette lettre, très propre à faciliter nos démarches au Comité de sûreté générale.
Il y retourna le même jour, accompagné de Kelner, le brave suisse ayant conservé dans les bureaux des intelligences qui pouvaient servir. Mais cette démarche n'avança pas leurs affaires. On leur déclara que le château était devenu une fois de plus la propriété de la nation, la nation avait le droit et le devoir de le mettre en vente de nouveau.
—Nous n'obtiendrons rien de ces drôles-là, soupirait Valleroy découragé. Vois-tu, Bernard, ajouta-t-il, si tu persistes dans ton projet de faire appel à la protection du général Bonaparte, le moment est venu de l'exécuter, car un miracle peut seul nous faire obtenir justice.
—Eh bien, j'irai voir le général, répondit résolument Bernard.
Le lendemain, dès le matin, sans faire part à personne de ses intentions, il sortit. Depuis son retour à Paris, il avait repris les habits de sa condition, des habits à la mode du jour, lévite en velours noir à pèlerine, culotte grise, bottes à revers. Il était coiffé d'un chapeau noir en soie bas de forme, orné sur le devant d'une boucle d'acier: il avait fière mine sous ce costume, la mine d'un homme de race, sans pouvoir cependant être confondu avec ces jeunes incroyables qui tenaient le haut du pavé et qu'il méprisait parce qu'ils affectaient une mise excentrique. Sa taille svelte, son fin visage au regard grave et doux, son élégance naturelle ne pouvaient que prévenir en sa faveur le puissant général auquel, avec la téméraire confiance que donne la jeunesse, il allait porter ses réclamations.
Depuis la journée du 13 vendémiaire, Bonaparte commandait les forces militaires réunies à Paris. En cette qualité, il y avait son quartier général dans la rue Neuve-des-Capucines. Bernard connaissait bien ce somptueux hôtel, ancienne demeure d'une noble famille, devant lequel il lui était arrivé de passer à plusieurs reprises et même de stationner, curieux du va-et-vient des officiers à travers la cour pavée qu'il fallait traverser pour accéder au perron d'entrée où se tenaient deux factionnaires. C'est donc au quartier général qu'il se rendit. Il passa sous la haute porte, si fier, l'air si décidé, que le portier, debout sur le seuil de sa loge, ne songea même pas à lui demander où il allait et ce qu'il voulait. À la suite d'un groupe d'officiers, Bernard gravit le monumental escalier de l'hôtel. Au premier étage, il entra derrière eux, dans un salon où quelques personnes attendaient, après avoir donné leur nom à l'aide de camp de service.
Le coeur de Bernard battait très fort, mais ce n'était ni crainte, ni timidité. Enfant, il avait connu les splendeurs de la cour de France; plus tard approché les frères du roi dans leur exil. En des circonstances mémorables, il s'était agenouillé devant la reine Marie-Antoinette captive; il avait subi sans trembler les menaces de Fouquier-Tinville. Il n'éprouvait donc aucune appréhension à la pensée de se présenter devant Bonaparte. Mais la gloire naissante de ce soldat l'éblouissait, et son émotion prenait sa source dans l'admiration même qu'excitait en lui cette gloire. Il s'approcha de l'aide de camp pour solliciter la faveur d'être introduit auprès du général.
—Que lui voulez-vous? demanda l'officier.
—Je ne peux le dire qu'à lui.
—Avez-vous une lettre d'audience?
—On m'a affirmé que je n'en avais pas besoin et que le général recevait tous ceux qui se présentaient pour le voir.
—Il faudrait donc qu'il reçût tout Paris. On vous a trompé, mon jeune ami. D'ailleurs, il est occupé. La veuve du général de Beauharnais est auprès de lui.
—J'attendrai, répondit froidement Bernard.
Triste et pensif, il se mit à l'écart. Le nom de Beauharnais venait de lui rappeler un trait raconté, peu de jours avant, par les gazettes et dont tout Paris s'était entretenu. Le général de Beauharnais, quoique gentilhomme, était resté au service de la République. Mais ce témoignage de son patriotisme n'avait pu le défendre contre les fureurs jacobines. Déclaré suspect, décrété d'arrestation, traduit devant le tribunal révolutionnaire, condamné, il était monté à l'échafaud quelques jours avant le 9 thermidor, ne laissant à sa femme et à son fils unique d'autre héritage que le souvenir de ses exploits. Lorsque, au lendemain de vendémiaire, la Convention avait ordonné le désarmement général des sections, la police s'était présentée chez sa veuve et, malgré ses supplications, lui avait enlevé le sabre de son mari, relique précieuse qui devait être transmise à son fils. Alors, ce dernier, quoique enfant, était venu réclamer ce sabre glorieux au général Bonaparte, qui, touché par ses larmes et ses prières, le lui avait fait rendre.
—C'est sans doute afin de le remercier que Mme de Beauharnais s'est présentée au quartier général, pensait Bernard. Ce qu'il a fait pour le jeune de Beauharnais en lui rendant l'arme de son père, pourquoi ne le ferait-il pas pour l'héritier des Malincourt en lui rendant le château de ses aïeux?
Et, sur cette question qu'il se posait à lui-même, Bernard, un moment découragé par l'accueil de l'aide de camp, reprenait espoir.
Soudain, une porte s'ouvrit. Sur le seuil, apparut le général Bonaparte. Il reconduisait Mme de Beauharnais. Elle lui exprimait encore sa reconnaissance, et, devant cette jeune femme, séduisante et charmante sous les blonds cheveux qui encadraient comme d'une auréole sa beauté, il semblait à ce point soumis et subjugué, que Bernard acquit instantanément la conviction que, si sa demande était présentée par elle, elle serait exaucée. Son parti fut pris aussitôt. Il s'approcha, et, s'inclinant devant Mme de Beauharnais:
—Madame, dit-il, je me nomme Bernard de Malincourt. Je suis ici pour présenter une requête au général Bonaparte. Mais on vient de me refuser sa porte et de me déclarer qu'il ne m'écouterait pas. Daignez intercéder pour moi et il consentira à m'entendre.
Bonaparte s'était retourné, surpris, une expression de mécontentement sur le visage. Quant à Mme de Beauharnais, elle souriait d'un sourire de bienveillance et d'intérêt, en enveloppant Bernard d'un regard affectueux.
—Général, dit-elle, vous vous êtes offert tout à l'heure à exaucer mes désirs. Permettez donc que j'intervienne pour cet enfant, en faveur de sa jeunesse et de l'illustre nom qu'il porte. Recevez-le, écoutez-le, et, si vous le pouvez, accueillez favorablement sa demande. Il n'est pas, en ce moment, de meilleur moyen de me faire votre cour.
—Oh! merci, Madame, s'écria Bernard.
Alors il sentit la main de Bonaparte qui s'appuyait familièrement sur son épaule et il entendit le général dire à demi-voix, en saluant Mme de Beauharnais: