CHAPITRE V
PRINCES ET GRANDS SEIGNEURS
L'intérieur du château du Schonbornlust présentait la même animation que l'intérieur du palais de Versailles aux beaux jours de la royauté, à l'heure du lever du roi. Au pied de l'escalier, des soldats formaient des groupes bruyants, en attendant le moment d'aller prendre faction sur quelque point de la vaste demeure. En haut, des suisses armés de hallebardes gardaient l'entrée du salon d'attente, qui précédait le cabinet des princes. De toutes parts, dans l'allure et la tenue des gens, dans les consignes, dans la diversité et l'éclat des uniformes, se révélaient le souci de l'étiquette, la constante préoccupation des représentants de la monarchie de s'entourer, dans l'exil, d'un appareil décoratif aussi pompeux que celui dont elle avait été, durant des siècles, entourée en France.
La porte du salon d'attente s'ouvrit devant Armand, avant même qu'il eût fait un signe, car les suisses le connaissaient, et, en sa qualité d'officier attaché à la personne du comte d'Artois, il avait accès partout, à tout instant du jour et de la nuit. À sa suite, Bernard se trouva donc tout à coup, sans avoir attendu ni sollicité, parmi les personnages les plus considérables de la cour de Coblentz. Ils remplissaient déjà la vaste et luxueuse salle, très imposante avec ses boiseries sculptées et ses lambris dorés. Devant le cabinet des princes, se tenaient immobiles deux gardes du corps, l'épée au poing, et tout à côté, assis à une petite table, un gentilhomme de la chambre qui inscrivait les noms des arrivants et désignait à ceux qui avaient obtenu une audience particulière l'heure à laquelle ils seraient reçus.
À tout moment, cette porte s'entre-bâillait pour laisser entrer ou sortir des visiteurs. Quelques-uns étaient introduits sans attendre, sur le simple énoncé de leur nom. Ceux-là étaient les membres du Conseil, à qui leur fonction assurait cette faveur. Sur le visage de ceux qui sortaient, ceux qui attendaient leur tour cherchaient à saisir un reflet, une impression, quelque trait propre à les fixer sur le sort de la requête qu'eux-mêmes venaient présenter. Ils allaient et venaient, impatients, dissimulant mal leur anxiété, interrogeant du regard le gentilhomme chargé de les appeler et de les conduire auprès des princes. Très mêlée et très bigarrée, cette foule! À côté de hauts seigneurs, faisant montre de leur nom et de leurs titres, on voyait des individus d'humble mine, solliciteurs d'argent ou solliciteurs d'affaires, les uns venus au nom des royalistes de leur province apporter des plans ou quémander des secours, les autres gentillâtres obscurs en quête d'un emploi dans l'armée royale, ou encore des banquiers juifs, cherchant à faire accepter leurs services. Tous n'avaient pu obtenir audience. Mais, comme ils savaient que les princes traversaient le salon d'attente en se rendant à la chapelle du château pour la messe et en revenant, ils tenaient à se trouver sur leur passage pour se faire voir et saisir l'occasion de toucher un mot de ce qui les avait amenés.
Au milieu de cette assemblée, Bernard fut d'abord perdu et tout étourdi. Son frère distribuait saluts et poignées de mains, s'inclinait respectueusement devant certains personnages, en traitait dédaigneusement d'autres qui semblaient se courber à ses pieds. Au passage, il présentait Bernard à quelques-uns qui l'accueillaient avec bienveillance, mais que, dans la cohue, celui-ci avait à peine le temps d'entendre et d'entrevoir. Ce fut pour le pauvre enfant, pendant quelques minutes, un inexprimable trouble, presque de l'effarement. Mais, soudain, il se trouva en présence du vidame d'Épernon. Le fringant et aimable vieux, assis auprès d'une croisée, paraissait se divertir à observer la physionomie des allants et venants et à tâcher de deviner les préoccupations qu'elle dissimulait. La veille, au café des Trois-Couronnes, il avait adressé à Bernard d'affectueuses paroles, et d'instinct l'enfant se sentait attiré vers lui. Il allait le saluer, quand Armand se jeta entre eux.
—Pardieu! voilà qui se trouve bien, dit-il. Monsieur le vidame, je sollicite vos bontés pour mon frère. Je cherchais quelqu'un à qui le confier pendant que je vais rentrer chez Monseigneur pour l'annoncer. Voulez-vous, pour quelques instants, le prendre sous votre égide? Je ne saurais le mettre en meilleures mains.
—Je m'en charge volontiers, répondit M. d'Épernon.
Et tandis qu'après l'avoir remercié le vicomte s'éloignait, il dit à
Bernard en lui désignant une chaise à son côté:
—Asseyez-vous près de moi, chevalier. On est très bien ici pour voir ce qui peut vous intéresser.
Bernard obéit, et ils restèrent là, tous deux, l'enfant assis au bord de la chaise, son chapeau sur les genoux, le vieillard enfoncé dans son fauteuil, sa canne droite entre ses jambes croisées, tournant dans ses doigts sa tabatière dont les pierreries étincelaient au soleil, entrant à flots par la croisée.
—Vous étiez triste et bien las, hier, mon enfant, dit M. d'Épernon à
Bernard. Vous sentez-vous mieux, ce matin?
—Oui, Monsieur, et je vous remercie pour la sollicitude que vous me témoignez.
—Elle est toute naturelle. Dès que je vous ai vu, je me suis intéressé à vous, à vos malheurs. Il faudrait avoir un coeur de pierre pour n'en pas être ému. Et voyez, ajouta-t-il avec un sourire, si vous interrogiez la plupart de ceux qui ne me connaissent que de réputation, ils vous diraient que le vidame d'Épernon n'est qu'un vieil égoïste sans entrailles.
—Vous avez, cependant, l'air bon et humain, observa Bernard.
—Et cet air n'est pas trompeur, croyez-le, chevalier. Il serait malséant de faire mon éloge. Au milieu de la société besogneuse et mendiante que vous voyez ici, j'ai le bonheur de n'être à charge à personne. J'ai trouvé dans l'héritage de mes parents des terres en Bavière. J'en touche le revenu librement et je vis à Coblentz comme je vivrais à Paris, si j'avais cru prudent d'y rester. En de telles conditions, je serais ingrat envers le ciel si je ne venais en aide à d'autres moins heureux que moi. Mais, grâce à Dieu, je n'ai point manqué à ce devoir.
—Mais alors, Monsieur le vidame, d'où vous vient cette réputation d'égoïsme?
M. d'Épernon protesta d'un geste, et se redressant, il reprit:
—D'où elle me vient, cette réputation imméritée? De ma franchise, de ce que je n'approuve pas tout ce qui se passe ici et de ce que j'ose le dire, de ce que je m'irrite au spectacle des sottises, des hypocrisies, des bassesses dont je suis le témoin. Plus tard, quand on parlera du temps où nous vivons, vous et moi, on vous dira que les princes frères du roi se sont héroïquement dévoués à leur aîné, que la noblesse de cour s'est sacrifiée pour la cause royale… N'en croyez rien, mon enfant.
—Cependant, Monsieur, il y a ici de grands dévouements.
—Ils n'existent qu'en apparence, chacun songe à soi. Ces gens que vous voyez se presser à la porte de nos seigneurs ne sont là qu'avec l'espoir de tirer d'eux pied ou aile. C'est à qui les exploitera le mieux. Autour d'eux, tout est intrigues, rivalités. Le comte de Calonne, leur homme de confiance, leur ministre, le personnage le plus puissant de l'émigration, jalouse le baron de Breteuil, l'homme de confiance du roi, et le baron de Breteuil jalouse le comte de Calonne, lequel, en sa qualité d'ami du comte d'Artois, est battu en brèche par le comte de Jaucourt, ami de Monsieur, comte de Provence. Ces divisions, au sommet, se répercutent à tous les degrés de l'échelle sociale et produisent de funestes conséquences. Les princes eux-mêmes, unis à la surface, sont désunis au fond. Condé, leur cousin, ne veut pas se soumettre à eux et eux ne veulent pas se soumettre au roi.
—Ils agissent pourtant en son nom, objecta Bernard.
—En son nom sans doute, mais contre lui. Monsieur, comte de Provence, déteste la reine, et, malgré le roi, voudrait être régent. Le comte d'Artois se plaint de Monsieur et déclare, comme lui, que le roi n'étant pas libre a perdu le droit d'ordonner. Ils ne se mettent d'accord que pour le blâmer, le bafouer et lui désobéir. Ils voudraient bien qu'il fût sauvé, mais non par d'autres que par eux, et quiconque n'est pas de leur avis perd leur faveur et tombe en disgrâce. Cette disgrâce, moi qui vous parle, j'en ai subi les effets.
—Vous, un vaillant gentilhomme, un serviteur éprouvé de la monarchie!
—Sans doute, mais j'ai l'impardonnable tort d'avoir proclamé que, par certains côtés, la Révolution était légitime, qu'elle serait déjà finie, si l'on avait donné satisfaction à celles de ses exigences qui étaient fondées, et surtout si l'on ne s'était attaché à exciter contre la France les puissances étrangères. Oui, poursuivit M. d'Épernon, qui s'animait, je passe ici pour un frondeur, pour un sceptique, pour un jacobin, et si l'on me ménage encore, c'est qu'aux jours de détresse on a trouvé ma bourse ouverte et qu'on se flatte d'y recourir encore. Mais, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, on ne m'empêchera pas de penser et au besoin d'affirmer tout haut que la politique de Coblentz est une politique fatale, et qu'après avoir perdu la monarchie, elle enverra la famille royale à l'échafaud.
Bernard, très impressionné par ce qu'il entendait, s'étonnait de retrouver dans la bouche du vidame d'Épernon des propos que, en d'autres circonstances, il avait entendu tenir à son père et à Valleroy.
—Êtes-vous d'avis, Monsieur, que la noblesse eût mieux fait de ne pas émigrer? demanda-t-il.
—Oui, certes, et ceux-là ont été bien coupables qui ont donné l'exemple de la fuite.
—Mais vous-même, Monsieur? se permit de dire Bernard.
—Oh! moi, je n'ai pas donné l'exemple, je l'ai suivi. Je n'ai pas émigré en 1789, mais en 1791, quand les irréparables fautes des princes et des gentilshommes partis les premiers n'ont plus permis aux autres de rester en France.
Au cours de cet entretien, qui en apprenait long à Bernard, le salon s'était rempli au point d'y rendre impossible la circulation. Il régnait une chaleur lourde qui ajoutait à l'excitation des paroles échangées bruyamment. Quand s'ouvrait la porte du cabinet des princes, un mouvement se produisait dans cette foule. Toutes les têtes se tournaient du même côté, accompagnant d'un regard d'envie ceux qu'appelait le gentilhomme de la chambre pour les introduire auprès des Altesses Royales. Soudain, le mouvement s'accentua, la rumeur des conversations devint plus forte. Instinctivement, et sans qu'aucun ordre eût été donné, la foule se divisa, de manière à laisser un passage libre de l'entrée du salon au cabinet des princes. Trois personnages venaient d'apparaître devant lesquels tous les fronts se courbaient. Ils s'avançaient lentement, saluant à droite et à gauche, non sans un peu de hauteur dédaigneuse, qui se marquait surtout chez celui qui paraissait servir de guide aux deux autres.
—Voulez-vous voir de près les hommes du jour, chevalier? demanda en se levant M. d'Épernon à Bernard. Montez sur votre chaise et regardez. Celui qui marche au milieu, en uniforme de général prussien, est le duc régnant de Brunswick, à qui l'Autriche et la Prusse ont confié le commandement supérieur des armées qu'elles envoient contre la Révolution. Il est arrivé tout à l'heure pour attendre ici les troupes qu'il doit commander, et il vient présenter ses hommages aux frères de Louis XVI. Tel que vous le voyez, avec ce ventre proéminent, cette démarche lourde, ce nez busqué, ces gros yeux ronds et cette tête carrée d'Allemand, il n'a tenu qu'à lui de devenir roi des Français, oui, mon enfant, roi des Français. L'abbé de Talleyrand-Périgord et ses amis ne s'étaient-ils pas imaginé de lui offrir la couronne!
—Cet étranger sur le trône des Bourbons! s'écria Bernard.
—Il a refusé et il a bien fait. On dit qu'il possède tout le génie nécessaire pour délivrer le roi et le rétablir dans son autorité, on le dit, mais personne n'en est sûr. À sa droite, c'est le prince de Nassau, un aventurier de haute extraction, mais un aventurier qui a couru le monde, tour à tour au service de la France et de la Russie, et qui s'est offert, grâce à sa fortune, le luxe de devenir le trésorier des princes, leur chevalier servant, leur courtisan et même leur ambassadeur. Il revient de Saint-Pétersbourg. C'est lui qui a porté le million dont nous parlions tout à l'heure.
—Et le troisième, Monsieur, celui qui marche à gauche du duc?
—Celui-là, c'est le véritable roi de Coblentz, M. de Calonne.
Bernard observait avidement. Il vit passer un homme assez grand, mince, touchant à la soixantaine, portant haut la tête, au sommet de laquelle une perruque cachait mal les cheveux déjà gris et marchant avec une affectation d'élégance hautaine, qui évoqua dans l'imagination de l'enfant l'image d'un paon faisant la roue.
À l'aspect des nobles visiteurs qui s'avançaient, les gardes du corps placés à l'entrée de l'appartement des princes s'étaient empressés d'en ouvrir la porte. Au même instant, sortait de cet appartement un homme encore jeune, à la figure osseuse et maigre, d'un caractère ascétique, au regard pénétrant, les cheveux en coup de vent. Il s'effaça pour laisser passer les nouveaux venus, et s'inclina quand ils défilèrent devant lui. Puis, comme il relevait la tête, il aperçut M. de Calonne qui lui souriait d'un air de condescendance railleuse en accompagnant le sourire d'un geste de salut protecteur. Il répondit en courbant de nouveau le front, mais sans bassesse, très sérieux, très froid, et se faufila dans le salon d'attente, tandis que la porte se fermait sur ses talons et dérobait aux profanes le sanctuaire où venaient d'être introduits le ministre Calonne, le duc de Brunswick et le prince de Nassau. Mais, une fois en présence du flot pressé des courtisans, il fut tout décontenancé. Il ne connaissait aucun d'eux, et, s'ils le connaissaient, ils ne voulaient pas lui faire accueil, car il les vit lui tourner le dos et s'éloigner de lui comme d'un pestiféré.
—Quel est cet homme dont chacun s'écarte? demanda Bernard au vidame d'Épernon.
—Un messager envoyé officieusement par le roi à ses frères, répondit M. d'Épernon, en saluant avec bienveillance l'inconnu. À la manière dont on le reçoit, qui s'en douterait? Mais à Coblentz, les ambassadeurs des Tuileries ne sont pas en odeur de sainteté. M. Mallet du Pan est en train d'en faire l'expérience. Il a porté ici des ordres ou des avis qui déplaisent. On le sait, et vous voyez qu'on le traite en paria. Du reste, on ne comprendrait guère que Sa Majesté ait choisi pour l'investir de sa confiance un homme de peu, un gazetier comme l'est M. Mallet du Pan, si l'on ne savait que, prisonnier dans son palais, Louis XVI n'est pas libre de communiquer à son gré avec ses frères.
M. Mallet du Pan avait vu M. d'Épernon. Il le rejoignit, tout heureux de trouver à qui parler. Le vidame l'interrogea à demi-voix.
—Eh bien, Monsieur, êtes-vous satisfait de votre entrevue avec leurs
Altesses Royales?
—Non, Monsieur le vidame, et vous vous en doutez bien, vous qui savez qu'à Coblentz on ne tient aucun compte de l'autorité du roi. On me l'avait dit quand j'ai quitté Paris; M. le maréchal de Castries, que j'ai vu à Cologne, me l'avait répété. Mais je ne pouvais croire que les princes poussaient à ce point le mépris pour les ordres de leur frère…
—Ils vous ont mal reçu?
—En ennemi, pour dire le mot, et, à mes pressantes exhortations pour les détourner de prendre part à la guerre contre la France, ils ont répondu en se moquant du roi. Ah! Monsieur le vidame, pourquoi tout le monde ici ne vous ressemble-t-il pas? Pourquoi M. de Calonne est-il le maître?
Il soupira, puis, après avoir adressé ses compliments à M. d'Épernon, il s'éloigna, traversant la foule pour regagner la sortie. Maintenant, dans la vaste pièce, on ne parlait plus qu'à voix basse, comme si chacun eût été pénétré de la gravité des conversations qui se tenaient de l'autre côté de la porte close, et se fût attaché à ne pas les troubler. On attendit ainsi pendant vingt minutes environ. Puis cette porte se rouvrit, et on vit sortir les trois personnages qu'on avait vus entrer. La visite officielle terminée, ils se retiraient comme ils étaient venus. Mais, derrière eux, sur le seuil du cabinet des princes, se montrait le vicomte Armand. D'un signe, il appela son frère. Celui-ci courut à lui.
—Mgr le comte d'Artois consent à te recevoir, dit l'aîné. Viens vite: nous n'avons qu'une minute avant la messe.
Bernard suivit Armand et se trouva soudain en présence des deux princes, frères du roi de France. Ils n'étaient d'un grand âge ni l'un, ni l'autre: Monsieur, comte de Provence, avait trente-cinq ans; le comte d'Artois, trente-deux. Mais, auprès de l'aîné, le plus jeune, avec sa taille svelte, son regard clair, sa figure fine et rosée, semblait un enfant, tandis qu'auprès du plus jeune, le corps obèse, enflé par la goutte, le masque lourd et déjà ridé, l'aîné semblait un vieillard. Tous deux portaient un habit en drap bleu, à boutons d'or, flottant sur un gilet blanc, et sur ce gilet le grand cordon des Ordres du roi. Sous des bas noirs en soie, les jambes du comte d'Artois se dessinaient fringantes et nerveuses, tandis que celles de Monsieur apparaissaient épaisses et traînantes dans des guêtres qui montaient jusqu'au genou. Comme écrasé par son précoce embonpoint, ce prince était assis auprès d'une croisée ouverte, dans un fauteuil très large, fait exprès pour lui, et écoutait un de ses secrétaires qui lui lisait une lettre de façon à n'être entendu que de cinq ou six personnages, membres du Conseil intime, qui, tout en écoutant, gardaient une attitude de déférence. Le comte d'Artois, au contraire, allait et venait, parlait à son frère, voltigeait vers une table où travaillaient deux commis de la correspondance, dictait une phrase à l'un, jetait un ordre à l'autre, adressait entre temps la parole à ses officiers groupés dans un coin, pétulant, bruyant, toujours en mouvement, ayant réponse à tout, sans embarras ni réflexion.
Le hasard de sa marche à travers la salle l'amena vers les messieurs de
Malincourt, qui attendaient, immobiles, qu'il leur adressât la parole.
—Est-ce là votre frère, vicomte? dit-il à Armand en s'arrêtant devant eux.
—Mon frère, le chevalier Bernard de Malincourt, oui, Monseigneur.
—Vous nous avez apporté de tristes nouvelles, Monsieur le chevalier, continua le comte d'Artois d'une voix indifférente, comme si ses lèvres eussent exprimé d'autres idées que celles dont son esprit était maintenant assailli. Nous sommes sensibles à vos malheurs, car nous tenons le comte de Malincourt, votre père, pour un féal serviteur, quoique son zèle ait paru refroidi par le retard qu'il a mis à nous rejoindre, en dépit de nos avertissements; comme si les bons royalistes pouvaient hésiter à nous obéir. Mais ces malheurs sont réparables et seront réparés avec les autres. Le règne des méchants touche à son terme.
En écoutant le prince, Armand s'était presque agenouillé, témoignant ainsi sa reconnaissance. Mais Bernard, lui, ne retenait qu'un trait du langage qu'il venait d'entendre, le blâme indirect infligé à son père. Ses joues s'empourprèrent, son regard protesta, et, au lieu de s'incliner, il resta la tête haute. L'auguste interlocuteur ne comprit pas, et, interpellant un des personnages groupés autour de Monsieur, un gros homme aux cheveux grisonnants:
—Quand serons-nous à Paris, marquis de Bouillé? demanda-t-il.
Le général marquis de Bouillé, qui ne pouvait se consoler d'avoir été impuissant à sauver le roi, lors de la fuite à Varennes, tourna vers le comte d'Artois son morne et martial visage et répondit:
—Vers les derniers jours d'août, Monseigneur, si M. le duc de Brunswick tient ses promesses.
—Dans six semaines, vos parents seront en liberté, Messieurs, reprit le comte d'Artois avec assurance en s'adressant aux frères de Malincourt.
Il passa. L'audience était terminée, et Armand déjà entraînait son frère quand s'éleva, dans le silence, la voix grave de Monsieur. Elle interrogeait:
—Quel est ce jeune enfant?
À cette question, les deux frères revinrent sur leurs pas, et Armand répondit:
—C'est mon cadet, Monseigneur.
—Qui donc m'a parlé de lui? Ah! je me souviens, c'est dans un rapport de police que j'ai lu tout à l'heure le récit de son arrivée au café des Trois-Couronnes, hier soir, Eh bien, vicomte, il faut lui dire de se consoler, de se rassurer. Il verra de meilleurs jours. Qu'il travaille, et, à notre retour à Paris, nous le ferons entrer au corps des pages.
Puis tout retomba dans le silence aux entours de Monsieur. Quant au comte d'Artois, il avait repris sa pétulante promenade de l'un à l'autre. Armand, comprenant que la bienveillance des princes était épuisée, allait se retirer. Mais il n'en eut pas le temps. La pendule ayant sonné dix heures, le comte de Provence se leva:
—La messe, mon frère, s'écria-t-il.
Son frère se rapprocha de lui. Un gentilhomme remit à chacun d'eux un paroissien, un chapeau et, en plus, une canne à l'aîné. La porte qui donnait sur le salon d'attente fut ouverte: on entendit résonner sur les dalles le bruit des hallebardes, et comme le cortège se mettait en marche, Bernard perçut ces trois mots jetés à la foule des courtisans:
—Les princes, Messieurs.
Alors, ce fut dans cette foule une agitation et une rumeur qui éclatèrent brusquement, qui s'apaisèrent presque aussitôt. Les princes s'avançaient au milieu d'elle, dans un calme tel qu'on eût entendu voler une mouche si, de temps en temps, eux-mêmes ne l'avaient troublé en adressant la parole à quelqu'un de ceux qui formaient la haie sur leur passage. Armand avait pris sa place accoutumée derrière le comte d'Artois; Bernard marchait à côté de son aîné, mais sans rien distinguer de ce que disaient les princes, quand ils parlaient, bien qu'il le devinât à l'expression des visages. C'étaient des encouragements aux uns, des refus à d'autres; ici un éloge, là un blâme, et personne ne répondait. De toutes parts, on ne voyait que bustes inclinés et têtes courbées.
La chapelle était au rez-de-chaussée, à l'autre extrémité du château. En y arrivant, Bernard fut tout heureux de se retrouver à côté du vidame d'Épernon.
—Permettez-moi de rester auprès de vous. Monsieur le vidame, lui dit-il, et daignez me nommer encore les personnages fameux.
—Avec plaisir, chevalier, répondit M. d'Épernon. Mais, dites-moi, vous avez approché Leurs Altesses Royales! Vous ont-elles consolé?
—Elles m'ont parlé brièvement et je n'ai rien trouvé à leur répondre.
—Vous étiez intimidé?
—Irrité plutôt, répliqua Bernard.
Et il raconta les détails de l'audience.
—Toujours les mêmes, observa M. d'Épernon, se croyant déjà les maîtres et professant la haine de quiconque ne partage pas leurs téméraires et imprudentes ardeurs.
À ce moment, dans la chapelle, chacun avait pris sa place. Mgr de Conzié, évêque d'Arras, montait à l'autel. Au premier rang des fidèles, à droite, on voyait Madame, comtesse de Provence; derrière elle, l'orgueilleuse comtesse de Balbi, sa dame d'honneur, que l'amitié de Monsieur avait faite reine de l'émigration; la belle et modeste Louise de Polastron, favorite du comte d'Artois, et la princesse de Monaco, la vieille amie du prince de Condé, venue de Worms le matin, envoyée par lui pour faire connaître aux frères du roi la détresse de l'armée qu'il commandait. À gauche, se tenaient ceux-ci, ayant à côté d'eux le duc d'Angoulême et le duc de Berry, fils de l'un et neveux de l'autre, tous deux encore enfants.
Le vidame d'Épernon désignait au chevalier, en les nommant, ces hauts personnages. Puis, celui-ci, sa curiosité satisfaite, s'agenouilla et se recueillit. Alors sa pensée, un moment distraite, s'envola vers Saint-Baslemont. Il ne vit plus ni princes, ni princesses, ni grands seigneurs, ni grandes dames. Bercé par l'harmonie des chants religieux que l'orgue accompagnait, il revoyait le château où il était né, son père, sa mère. Il revivait tour à tour les jours heureux et les jours tristes, et la comparaison de ce passé avec le présent, son isolement au milieu de cette cour en apparence brillante, misérable en réalité, où il savait bien qu'il ne trouverait aucun secours, faisaient monter à ses yeux les larmes qui gonflaient sa poitrine, à ses lèvres des prières… Il resta longtemps ainsi.
—Venez-vous, chevalier? lui dit le vidame d'Épernon. C'est fini.
Les princes étaient sortis sans qu'il s'en aperçût. La foule se pressait sur leurs pas, dans le bruit des chaises sur les dalles, dans la rumeur des voix; que grossissait la sonorité des voûtes. Bernard suivit le vidame, mais il le perdit à la porte de la chapelle. Alors il revint dans le salon d'attente. C'est là que le retrouva son frère, quelques instants après, et ils quittèrent le château pour rentrer à Coblentz. Maintenant rassasié des splendeurs de la cour des princes, Bernard avait hâte de revoir Nina.
Dans sa modeste maison, située au coeur de la ville, le peintre Venceslas Reybach vivait seul avec sa gouvernante, Fraulein Lisbeth, qui le servait, depuis quarante ans. Indépendamment de l'atelier, l'habitation ne se composait que de deux chambres, l'une occupée par le peintre, l'autre par Fraulein. Aussi l'arrivée de deux étrangères dans cette demeure exiguë avait-elle pris aux yeux de la vieille gouvernante les proportions d'une inoubliable aventure. Pour la contraindre à les y installer, il avait fallu la volonté formelle de son maître. Il s'était empressé de céder sa chambre à tante Isabelle et à Nina, se résignant lui-même à coucher dans son atelier sur un matelas jeté par terre. Après avoir dormi comme au bivouac, il s'était mis au travail dès le matin et n'avait interrompu sa tâche que pour céder la place à Lisbeth qui venait dresser le couvert pour le dîner.
Maintenant, le repas s'achevait. On dînait alors à midi, et les aiguilles de l'antique cartel en cuivre, accroché au mur, au-dessus d'un grand buffet flamand, allait marquer une heure. C'est dire que, ce jour-là, le repas de Reybach, qui l'expédiait ordinairement en dix minutes, avait duré plus que de coutume. Il est vrai qu'un solitaire comme lui n'a pas tous les jours à sa table une aimable tante Isabelle et une mignonne Nina, et que, lorsqu'un heureux hasard les a conduites, il est bien excusable de s'attarder aux charmes d'une aussi séduisante compagnie. Un jour radieux entrait dans l'atelier par une vaste baie, inondait d'une lumière chaude les tableaux épars sur des chevalets, les vieux meubles ramassés un peu partout par Reybach, au hasard de ses voyages en Allemagne et dans les Flandres, et au milieu desquels il vivait comme un de ces peintres du XVIe siècle dont il portait le costume autant parce qu'il le trouvait commode et seyant qu'afin de témoigner de son enthousiasme pour l'époque de la renaissance artistique dont il suivait les traditions.
Amadouée par la bonne grâce de la comédienne et les caresses de l'enfant, Fraulein, le repas terminé, s'était retirée dans sa cuisine, et Venceslas Reybach causait librement avec ses petites amies. À cette heure, l'entretien roulait sur un incident qui venait de se produire. Quelques instants avant, un homme était entré, apportant un paquet pour Mlle Nina. Comme on lui objectait qu'il se trompait, que Mlle Nina, ne connaissant personne à Coblentz et personne ne la connaissant, n'attendait aucun envoi, il avait répliqué qu'il ne se trompait pas et était parti sans s'expliquer autrement. Alors, tante Isabelle ayant défait le paquet, en avait retiré une robe rose, une écharpe blanche, une guimpe en dentelles et un manteau garni, autour du cou, d'une fourrure, le tout à la taille de Nina, qui avait voulu revêtir sur-le-champ ces brillants atours, et, parée comme une fille de gentilhomme, ne cessait depuis de se pavaner, se trouvant belle comme le jour. Ce que tous trois cherchaient à deviner, c'était le nom du donateur généreux auquel l'enfant devait la possession de ces choses. Mais vains étaient leurs efforts; ils ne savaient à qui attribuer ce présent, et Nina parlait déjà d'aller promener sa toilette par la ville que sa protectrice en était encore à se demander si, une fois dehors, on ne l'arrêterait pas comme une voleuse.
Soudain, à la porte qui s'ouvrait sur la rue, un coup de marteau annonça des visiteurs. On entendit les pas alourdis de Fraulein qui descendait ouvrir, puis on l'entendit remonter précipitamment. Elle entra dans l'atelier comme un ouragan, sa coiffe sur la nuque et dardant sur son maître ses gros yeux effarés:
—Ils sont trois, Monsieur, gémit-elle.
—De qui me parlez-vous, vieille folle?
—De ceux qui marchent derrière moi. Je ne les connais pas, ou plutôt, il y en a bien un que j'ai déjà vu; quant aux deux autres…
Elle n'eut pas le temps d'achever. Au seuil de l'atelier venaient d'apparaître Bernard de Malincourt qu'accompagnaient Armand et Valleroy. La figure parcheminée de Reybach s'épanouit dans un bienveillant sourire, et s'adressant à sa gouvernante:
—Vous avez eu peur de ces gentilshommes! Les prenez-vous pour des malfaiteurs?
—Dans une ville pleine d'émigrés, on doit s'attendre à tout, grommela Lisbeth, traduisant à sa manière l'opinion défavorable que professait contre eux la population de Coblentz.
Satisfaite d'avoir décoché ce trait, qui, du reste, n'atteignit personne, elle disparut tandis que Reybach faisait fête à ses nouveaux amis.
—Nous venons vous remercier de vos courtois procédés envers mon frère, mon cher Reybach, lui dit Armand. Il a voulu le faire lui-même avec moi, et le fidèle Valleroy a tenu à se joindre à nous.
—Nous sommes tous ici les obligés de M. Reybach, ajouta Valleroy, n'est-ce pas, tante Isabelle?
Il saluait celle-ci, qui s'était levée pour faire sa révérence à la société. Elle le remercia d'un regard et répondit:
—Les heures de repos et de trêve sont rares dans la vie des proscrits. Nina et moi nous devons à M. Reybach quelques-unes de ces heures réparatrices.
—Et moi, intervint tout à coup Nina, je dois à M. le chevalier une belle toilette. N'est-ce pas, Monsieur, que c'est toi qui me l'a envoyée? fit-elle en se jetant dans ses bras.
Et comme le silence de Bernard équivalait à un aveu, le peintre se récria contre lui-même, tout honteux, à ce qu'il confessa, d'avoir laissé à la petite l'honneur de cette découverte.
—Vous allez la gâter, Monsieur le chevalier, murmura d'un accent de gratitude tante Isabelle, en s'approchant de Bernard.
—Oh! laissez-les tous deux jouir de leur bonheur, Madame, dit le vicomte. Le bonheur de recevoir n'a d'égal que le bonheur d'offrir. Vous pouvez voir que si Mlle Nina est heureuse, mon frère ne l'est pas moins.
Et c'était la vérité, car Bernard tournait et retournait comme une poupée la mignonne fillette, adorable dans sa robe rose, en riant aux éclats de ses attitudes coquettes et de la gravité qu'elle affectait, en croisant sur sa frêle poitrine l'écharpe blanche à paillettes d'or. Ce joyeux incident avait mis tout le monde à l'aise, et l'intimité nouée la veille sur le bateau reprit son cours, malgré la présence du vicomte qui ne demandait qu'à s'y associer. Valleroy, toujours empressé auprès de tante Isabelle, l'interrogea sur ses projets. Il sut d'elle qu'elle allait s'enquérir d'un logement pour ne pas rester plus longtemps à la charge de M. Reybach. Une fois installée chez elle, elle s'annoncerait dans la ville comme professeur de diction. Cette idée lui était venue pendant la nuit, et elle en attendait d'heureux résultats, surtout si M. le vicomte de Malincourt voulait la recommander aux personnes influentes de la société française réunie à Coblentz, et M. Reybach la présenter dans la société allemande. Elle s'offrirait en même temps pour réciter des vers dans les salons de la noblesse. Elle pourrait assurer ainsi l'existence de Nina et la sienne et goûter enfin un repos que n'avait pu lui assurer la vie errante qu'elle menait depuis quelques mois. Le peintre approuva ce plan, promit son concours et son appui.
—Je suis aimé, connu, honoré dans ma ville natale plus que ne le fut jamais citoyen dans la sienne, affirma-t-il. Il n'est pas un de mes compatriotes qui ne tienne à honneur de faire droit à mes requêtes, et quand on saura que je protège tante Isabelle, elle sera à la mode.
Il parlait, la tête fièrement dressée, le bras tendu, campé comme une statue héroïque sur son piédestal. C'était à croire qu'il prenait tout Coblentz à témoin de la vérité de ses déclarations. Avec moins d'emphatique solennité, mais avec un égal empressement, le vicomte de Malincourt fit des promesses identiques. Par malheur, obligé de partir le lendemain pour Mayence avec Monsieur et Mgr le comte d'Artois, ce n'était qu'à son retour qu'il pourrait s'employer utilement pour tante Isabelle. Mais il ajouta qu'en attendant il la mettrait sous la protection de ses amis.
—Je la recommanderai au vidame d'Épernon, s'écria Bernard. Il connaît tout le monde et ne refusera pas de nous servir.
Émue jusqu'aux larmes par ces témoignages d'intérêt, tante Isabelle ne savait comment remercier, se déclarait impuissante à exprimer sa reconnaissance. Mais ce fut pis encore, lorsque Valleroy s'approcha d'elle et lui dit à voix basse:
—Il se peut qu'avant que ces promesses se réalisent vous vous trouviez dans la gêne, tante Isabelle; sachez qu'aujourd'hui comme demain, comme toujours, la bourse de Valleroy est à votre disposition.
Elle prit la main du loyal garçon qui lui offrait ainsi son dévouement, et la gardant dans les siennes, elle murmura:
—Il est donc vrai que mes malheurs touchent à leur terme, puisqu'à l'improviste ont surgi sur mon chemin tant de coeurs généreux et secourables?
Et son regard interrogeait le ciel, comme si elle eût attendu qu'il lui révélât le secret de son destin. Hélas! si le ciel avait pu répondre, s'il avait répondu, voici ce qu'il lui aurait dit:
—Tu te trompes, tante Isabelle. L'heure de douceur et d'apaisement que tu es en train de vivre ne marque pas la fin de tes infortunes. Sur ta route escarpée et dure, ce n'est qu'une halte, une halte fortifiante mais brève, au delà de laquelle t'attendent de nouvelles épreuves. Prépare ton coeur, apprête tes larmes. Le présent est trompeur, l'avenir redoutable, et les années s'écouleront longues, terribles, sanglantes, avant que tu puisses atteindre le bonheur qui doit te dédommager de tes peines supportées avec vaillance et résignation.
Mais le ciel restait muet, et tante Isabelle, redevenue confiante, était rassurée et heureuse.
Dans la matinée du lendemain, vers 10 heures, la population de Coblentz se pressait sur les quais pour assister au départ du prince électeur de Trêves, Mgr Clément Venceslas de Saxe, et des frères du roi de France qui se rendaient à Mayence afin d'assister au couronnement de l'empereur François II, roi de Bohême et de Hongrie. Les augustes personnages devaient faire le voyage par le Rhin, et, dès 9 heures, le yacht de l'électeur, toutes voiles dehors, orné, pavoisé, enrubanné, se balançait au ras du ponton d'embarquement. Bernard et Valleroy, venus de bonne heure pour ne rien perdre du spectacle, virent arriver tour à tour et prendre place à bord le duc de Brunswick, généralissime des armées alliées, le prince de Nassau, fidèle ami des Bourbons, le comte de Romanzof, délégué auprès d'eux comme ambassadeur par l'impératrice Catherine, le comte d'Oxenstiern, ambassadeur du roi de Suède, le baron de Duminique, ministre de l'électeur, le chevalier de Bray, représentant de l'Ordre de Malte, puis les seigneurs français, le comte de Calonne, les maréchaux de Broglie et de Castries, chargés d'ans et de gloire, l'évêque d'Arras, le duc de Grammont, le général de Bouillé, le marquis de Vaudreuil, d'autres encore, officiers et gentilshommes que les princes avaient désignés pour les accompagner.
Tandis que sur un autre bateau où les gardes du corps occupaient une place réservée on embarquait pêle-mêle chevaux, voitures, des bagages et une nombreuse domesticité, les musiciens de l'électeur, groupés à l'avant du yacht, épuisaient leur répertoire, et le son des instruments, la rumeur des voix, les cris, les appels, les ordres, les acclamations de la foule se confondaient dans un indescriptible tumulte. C'est là qu'Armand de Malincourt, précédant les princes de quelques instants, retrouva son frère et qu'ils échangèrent de tendres adieux. Bien que l'absence du vicomte ne dût pas dépasser la durée de quinze jours, ils étaient émus l'un et l'autre. C'était si triste, à peine réunis, de se séparer de nouveau! Armand répétait ses dernières recommandations.
—Veille sur mon frère comme s'il était de ton sang, disait-il à Valleroy. Ne l'abandonne en aucun cas et n'oublie jamais que tu es responsable de sa vie devant nos parents. Et toi, chevalier, ne cesse de voir en Valleroy le plus sûr des protecteurs, le plus fidèle des amis.
Ces pressantes exhortations n'étaient pas nécessaires. Entre Bernard et Valleroy régnaient la confiance et l'amitié; ils rassurèrent la sollicitude d'Armand, qui pressait le chevalier sur son coeur. Soudain, dans la foule, une rumeur s'éleva. Elle annonçait l'arrivée des voitures de la cour. Les deux frères échangèrent une dernière étreinte, et le vicomte, après avoir embrassé Valleroy, courut où son devoir l'appelait. Bientôt, au milieu des acclamations redoublées, au bruit des fanfares retentissantes, le yacht s'ébranlait, gagnait majestueusement le milieu du fleuve et se mettait en route. Tant qu'on put le voir, Bernard et Valleroy restèrent à la même place, les yeux fixés sur le jeune officier qu'emportait le navire, et qui, le sourire aux lèvres, des larmes aux joues, agitait son mouchoir en signe d'adieu.
CHAPITRE VI
LE CITOYEN PRÉSIDENT
Il y avait à peine quinze jours qu'Armand était parti pour Mayence. Cinq jours encore et il serait revenu. Mais le temps écoulé depuis son départ, comme le temps à courir avant son retour, paraissait à Bernard démesurément long. C'étaient des jours et ils lui pesaient comme des années, non seulement parce qu'il souffrait d'être loin de son frère, mais encore parce que Coblentz ayant, en l'absence des princes, perdu l'éclat qu'y répandait leur présence, la misère des émigrés revêtait une physionomie plus lamentable. Chaque matin et chaque après-midi, Bernard sortait avec Valleroy, tantôt pour faire une excursion aux environs de la ville, tantôt pour en parcourir les rues ou en visiter les monuments, ou encore pour aller voir le vidame d'Épernon, à l'Hôtel de la Cigogne où il était en campement comme un voyageur, Venceslas Reybach à son atelier, tante Isabelle et Nina, installées toutes deux chez un épicier qui avait consenti à leur céder deux chambres au-dessus de sa boutique, tantôt enfin pour recueillir des nouvelles au café des Trois-Couronnes où elles arrivaient toutes. Mais, au terme de ces différentes stations, longtemps et à dessein prolongées, restaient encore bien des heures à remplir. C'était dans la vie de l'enfant comme un trou qui se creusait chaque matin, qu'il n'avait pu combler quand arrivait le soir, une monotone uniformité dont il ne parvenait pas à vaincre l'ennui, quelque effort que fit Valleroy pour l'en distraire, et qui le disposait à voir l'avenir sous des couleurs assombries et attristantes.
Par suite de cet état d'âme, quand sa pensée s'arrêtait au souvenir de ses parents, et c'est sur ce souvenir qu'elle était ordinairement fixée, il se sentait envahi et dominé par une noire mélancolie, pire qu'un bruyant désespoir. Vainement Valleroy s'engageait à partir pour Épinal aussitôt après le retour d'Armand, à en ramener le comte et la comtesse de Malincourt, à les rendre à la tendresse de leurs fils, Bernard refusait de croire au succès de cette entreprise. C'était pitié de mesurer l'influence qu'exerçait sur ce jeune coeur le doute affreux par lequel il était possédé et qui trouvait un aliment incessant dans le caractère tragique des événements qui se déroulaient en France et arrivaient à l'étranger travestis ou dénaturés, mais non exagérés. Le roi prisonnier dans son palais, sa liberté, sa couronne et sa vie menacées, les factions dominant le pays, les prisons remplies d'innocents, le gouvernement déclarant la guerre à la Confédération germanique et au Piémont, une armée austro-prussienne se préparant à franchir la frontière, toutes les puissances s'armant en hâte, la noblesse émigrée mourant de faim, tel était à mi-juillet de cette année 1792 le spectacle qu'offrait notre pays.
Quand ces nuages s'amassaient dans le ciel, comment concevoir l'espérance de se dérober aux tempêtes? Les folles illusions des émigrés pouvaient seules leur faire croire qu'ils s'y déroberaient. Mais ces illusions, à la faveur desquelles princes et gentilshommes élaboraient avec enthousiasme des plans dont ils se promettaient merveilles, Bernard ne les partageait pas. Ses précoces malheurs avaient mûri sa raison en donnant à sa jeunesse une rare prévoyance, et la captivité de ses parents fermé son âme aux espoirs chimériques. Valleroy se désolait de ne pouvoir guérir ce mal qu'avait fait éclater le départ d'Armand. S'il s'était agi de défendre son cher chevalier contre un danger visible et tangible, il aurait aisément trouvé des armes dans son dévouement, dans son énergie. Mais contre le danger mystérieux créé par l'état d'âme de Bernard, il se sentait impuissant. Il n'en déployait pas moins d'incessants efforts pour distraire son jeune maître. Il appelait à son aide tour à tour le vieux Reybach, l'aimable vidame, la chère tante Isabelle et surtout Nina, car il avait remarqué qu'auprès d'elle Bernard retrouvait facilement sa bonne humeur et son sourire. Souvent, tandis que tante Isabelle courait le cachet, se rendait chez les élèves qu'elle devait aux recommandations de M. d'Épernon et du peintre breveté de Son Altesse Sérénissime l'électeur de Trêves, Valleroy emmenait les enfants quelque part aux environs de Coblentz, les promenait tantôt en voiture, tantôt à pied, à travers monts et plaines, dans les forêts qui bordent le Rhin, demandant à l'exercice, au grand air, à l'enfantine gaieté de Nina la guérison de Bernard. Mais, un moment oublieux de ses peines, le chevalier, à peine rentré en ville et séparé de sa petite amie, retombait dans sa tristesse. C'était à croire qu'il ne voulait pas guérir. Aussi Valleroy appelait-il de ses voeux le retour d'Armand qu'il considérait comme un médecin indispensable à Bernard. Par bonheur, la date fixée pour ce retour était proche. Valleroy se rassurait en répétant aux trois amis qui partageaient ses angoisses, en se répétant à lui-même qu'elles touchaient à leur terme. Ce jour-là, vers la fin du jour, il s'était rendu, suivant sa coutume, au café des Trois-Couronnes, en compagnie du chevalier. C'était l'heure où s'y réunissaient les émigrés en résidence à Coblentz; toujours en quête de nouvelles, ils venaient en ce lieu lire les gazettes, interroger les voyageurs arrivés de France. Il était rare qu'une journée s'écoulât sans y amener des visages nouveaux. Malgré la rigueur des lois édictées par le gouvernement français contre les émigrés, le nombre des fugitifs, loin de diminuer, allait toujours en augmentant comme la terreur générale qu'ils invoquaient pour justifier leur fuite. À peine apparus au café des Trois-Couronnes, ces voyageurs y devenaient sur-le-champ un objet de curiosité. On commençait par les examiner en silence, par étudier leurs gestes, leurs allures; on les jaugeait en quelque sorte pour savoir ce qu'ils valaient, et, s'ils étaient pris au sérieux, jugés dignes de foi, on les interrogeait avidement.
Ce soir-là, comme il s'en était présenté quelques-uns, on les avait soumis aux formalités ordinaires, et maintenant l'attention était suspendue aux lèvres de l'un d'entre eux, un Parisien qui prétendait avoir quitté Paris cinq jours avant, parce que les royalistes n'y étaient plus en sûreté. Il décrivait l'aspect sinistre de la capitale livrée à l'émeute; il racontait les méfaits révolutionnaires, les rigueurs exercées contre des innocents, les violences des clubs, les rivalités de la Commune et de l'Assemblée, la misère publique, les humiliations subies par la famille royale. Ses récits consternaient et excitaient tour à tour ses auditeurs, leur arrachait des clameurs de colère et des cris de pitié, auxquels succédèrent des exclamations de surprise quand il révéla que les armées françaises en marche vers les Flandres et le Rhin étaient des armées redoutables, bien commandées, formées des vieilles troupes royales et de plusieurs milliers de volontaires, des adolescents pour la plupart, qui s'enrôlaient en jurant de mourir pour la patrie. Plusieurs voix protestèrent.
—Ce sont des contes que vous nous faites là!
—La Révolution ne trouvera pas de défenseurs parmi les braves.
—Calonne ne cesse d'affirmer que les factieux n'ont ni soldats ni argent.
—Calonne s'est trompé, répliqua le Parisien, et vous vous en convaincrez bientôt, Messieurs.
M. d'Épernon, assis à la même table que Bernard et Valleroy, assistait impassible à cette scène, et n'avait rien perdu des propos du voyageur.
—Cet homme ne ment pas, dit-il à demi-voix. Quoique dans l'entourage des princes on affecte de traiter avec dédain les soldats que le gouvernement français envoie contre les Autrichiens et les Prussiens, ceux-ci trouveront à qui parler.
En entendant M. d'Épernon rendre cet hommage à la valeur des soldats de la France, Bernard ne put se défendre d'un mouvement de joie qu'il eut peine à dissimuler. Étrange et troublant, le sentiment qui s'emparait de lui. La royauté qu'avaient servie ses ancêtres était en péril; l'ancien régime, source des richesses et des honneurs de la maison de Malincourt, s'effondrait dans les débris du trône des Bourbons; son père et sa mère étaient en prison; lui-même n'était plus qu'un pauvre petit émigré ne pouvant rien attendre que des victoires de l'étranger, et cependant, quand tout lui commandait de former des voeux pour le triomphe de celui-ci, c'est aux armes françaises qu'inconsciemment, comme malgré lui, il les adressait, animé d'admiration et de sympathie pour ces jeunes volontaires dont venait de parler le voyageur, qui donnaient leur vie au pays, et tout brûlant du désir de les imiter. Dans son esprit, ces choses restaient encore vagues, ne prenaient corps que lentement, peu à peu. Il eût été bien embarrassé pour les expliquer et les définir, n'aurait même su de quel nom les appeler. Mais, c'était le patriotisme qui s'éveillait en lui, et dont il devait, à quelques années de là, subir la puissance et les entraînements.
Les émotions confuses qu'à cette heure il ressentait, il se garda de les confier à ses amis, et ils ne les devinèrent pas. M. d'Épernon suivait avec intérêt la discussion engagée par les habitués du café des Trois-Couronnes et le nouvel arrivant. Quant à Valleroy, tout en feignant d'écouter, il ne perdait pas de vue un personnage inconnu de lui, entré depuis quelques instants et qui se tenait à l'écart, le nez dans une gazette allemande. C'était un jeune homme, épais et replet, aux manières communes, à mine futée, avec des yeux gris et fuyants, percés en trou de vrille, sous un front bas et étroit, qui formait un saisissant contraste avec le reste du visage trop large et trop gras. Il portait une lévite noire à pèlerine, des culottes blanches, des bottes à la russe et un chapeau haut de forme, à grandes ailes, orné d'une boucle sur le devant. Bien qu'il affectât de se tenir éloigné des groupes que formaient les émigrés et parût indifférent à leurs propos, il y prêtait, à ce que crut remarquer Valleroy, une attention soutenue.
—Je connais cette figure, dit l'honnête serviteur des Malincourt. Je l'ai déjà vue. Mais où?
Et il scrutait ses souvenirs les plus récents comme les plus anciens, cherchant à y retrouver le personnage dont la présence lui causait maintenant un indicible malaise. Tout à coup, il tressaillit. Il se rappelait. À la clarté de sa mémoire, un tableau se dessinait dans sa pensée, dont les lignes vagues d'abord et comme à demi effacées sortaient peu à peu des nuages de l'oubli, prenaient une forme précise. C'était au château de Saint-Baslemont, le soir du funeste jour. Il se revoyait debout, sur la terrasse du château, secoué par la colère, le front contre les vitres, à travers lesquelles il embrassait du regard une vaste salle pleine de gardes nationaux et de peuple auxquels M. de Malincourt tenait tête. Dans ce tumulte, un petit homme vêtu d'une carmagnole, coiffé d'un feutre en pointe, s'agitait, pérorait et finalement donnait l'ordre d'arrêter les châtelains. Et c'était le même homme auquel, bien des fois depuis, avait songé Valleroy en se promettant de tirer vengeance de lui, s'il le rencontrait jamais, qui maintenant se trouvait là, sous sa main, audacieux et tranquille, parce qu'il se croyait inconnu. Oui, c'était Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, membre de la municipalité d'Épinal et président du club des Jacobins créé dans cette ville à l'image de celui de Paris.
Quand Valleroy fut assuré qu'il ne se trompait pas, sa physionomie prit, à son insu, l'expression menaçante d'un bouledogue en arrêt, la nuit, devant un malfaiteur. Ah! citoyen Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, que ne pouviez-vous comprendre la signification du terrible regard braqué sur vous!…
—Qu'est-ce qui l'amène à Coblentz? se demandait Valleroy. Sans doute une méchante action à commettre. C'est comme espion qu'il est venu. Il s'agit donc pour moi, non seulement de venger mes seigneurs, mais encore d'empêcher le citoyen de faire des victimes nouvelles. Ah! nous allons rire, maître Moulette. Monsieur le chevalier, dit-il soudain à Bernard, je suis obligé de vous quitter un moment. Vous voudrez bien m'attendre ici, et si je tardais trop à revenir, rentrez sans moi. M. le vidame daignera vous accompagner jusqu'à la maison.
—Où vas-tu donc, Valleroy? demanda l'enfant avec surprise.
—Je vous le dirai plus tard, Monsieur le chevalier, et vous aussi, vous le saurez, Monsieur le vidame.
Sans attendre leur réponse, il se leva et partit sur les traces de Joseph Moulette, qui venait de quitter sa place et se dirigeait vers la porte. Une fois dehors, le président du club des jacobins d'Épinal jeta dans la rue à droite et, à gauche un regard chercheur et inquiet, le regard d'un homme fraîchement débarqué dans une ville qu'il ne connaît pas, et embarrassé, la nuit venue, d'y trouver son chemin. Puis, s'étant retourné, il aperçut derrière lui, sur le seuil du café des Trois-Couronnes, Valleroy qui se donnait l'air débonnaire d'un bon bourgeois regagnant son gîte. Avec une politesse exagérée, il lui dit en allemand:
—Voudriez-vous bien, Monsieur, m'indiquer la route que je dois suivre pour regagner la Wilhelmstrasse?
Comme beaucoup de Français habitant les provinces de l'Est, Valleroy comprenait et parlait la langue allemande. Il s'en servit donc pour répondre:
—Je vais de ce côté. Monsieur, et je me ferai un plaisir de vous accompagner.
Sur cette offre courtoise, acceptée aussitôt que formulée, les deux hommes se mirent à marcher côte à côte. La nuit venait; les réverbères n'étaient pas encore allumés. Joseph Moulette ne pouvait lire le nom des rues, ni se rendre compte que son guide allongeait le chemin. Ce dernier, qui voulait se donner le temps de causer sans contrainte, se garda donc de prendre par le plus court et commença par tourner le dos à la Wilhelmstrasse.
Après quelques minutes de marche silencieuse, il interrogea son compagnon.
—Vous êtes Français, Monsieur?
—Vous l'avez deviné? s'écria Joseph Moulette.
—À votre accent, quand vous m'avez parlé tout à l'heure. Vous avez une certaine manière de prononcer l'allemand qui est commune aux gens de votre pays, du nôtre devrais-je dire, car je ne saurais dissimuler que je suis votre compatriote.
—Mon compatriote! Émigré, peut-être?
—Émigré comme vous, citoyen président.
Le citoyen président bondit.
—Eh! prenez garde, que diable! On peut nous entendre… D'ailleurs, je ne vous comprends pas; je suis voyageur en grains.
—La rue est déserte, observa Valleroy avec flegme. Vous êtes voyageur en grains comme moi voyageur en vins, ce qui est la qualification que je me donne ici.
—Ainsi, vous me connaissez? reprit Joseph Moulette résigné.
—Quand on a eu l'honneur de vous voir et de vous entendre à la tribune des jacobins d'Épinal, on ne peut plus vous oublier. Votre éloquence, la pureté de votre civisme laissent dans le coeur des vrais patriotes des traces ineffaçables.
—Est-ce sincère, ce que vous me dites là? demanda le citoyen président en essayant de dévisager son interlocuteur qu'enveloppait l'ombre du soir. N'est-ce pas plutôt un piège que vous me tendez?
—Un piège! s'écria Valleroy, continuant à mentir avec aplomb pour garder le rôle qu'il avait imaginé. Vous tendre un piège, moi! Dans quel but? Et quel gage faut-il vous donner de ma sincérité?
—Avouez-moi qui vous êtes.
—Qui je suis? Tiburce Valleroy, délégué à Coblentz par la commune de
Paris pour observer les menées des émigrés et lui en rendre compte.
—Un collègue, alors, un observateur comme moi.
—Parbleu, je m'en doutais, pensa Valleroy.
Et tout haut, il reprit:
—Ah! vous aussi, vous êtes délégué…
—Par la commune d'Épinal comme vous par celle de Paris, avoua Joseph
Moulette, mais avec une mission plus restreinte que la vôtre.
—Quelle est-elle, cette mission? continua le faux espion dont la curiosité s'excitait.
—Elle consiste à rechercher si un ci-devant comte de Malincourt, récemment arrêté par mes soins en son château de Saint-Baslemont, dans les Vosges, comme prévenu d'émigration, a séjourné, le mois dernier, à Coblentz, et si ses fils s'y trouvent encore.
Valleroy dressait l'oreille.
—Quel intérêt présente cette recherche? fit-il avec bonhomie.
—Un intérêt majeur, répliqua Joseph Moulette gravement. Comme je vous le disais, c'est par mes soins que le ci-devant comte a été décrété d'arrestation et emprisonné à Épinal avec la ci-devant comtesse qui n'avait pas voulu se séparer de lui. Le mandat d'arrêt se justifiait deux fois, d'abord par le séjour que le prévenu a fait à Coblentz, ensuite par sa volonté d'y revenir. Le séjour n'est pas contestable; il a eu un témoin; la volonté est évidente, puisque, lorsque j'ai arrêté le ci-devant comte, il se préparait à fuir.
—Ah! bandit, ta confession te condamne, murmura Valleroy.
—Vous dites?
—Moi? Rien; je vous écoute.
—L'arrestation était donc légitime et faisait honneur à ma perspicacité, continua Joseph Moulette. Mais figurez-vous qu'on l'a blâmée à Paris, où divers habitants de Saint-Baslemont ont, paraît-il, porté plainte contre moi, pour excès de pouvoir. Oui, on a critiqué mon zèle, on m'a désavoué, moi dont le civisme est si pur! Paris a commencé par revendiquer les prisonniers et par nous les enlever. Puis, l'accusateur public a fait savoir à la municipalité d'Épinal qu'aucune charge n'existait contre eux, puisqu'il n'était pas démontré que le ci-devant comte eût commis le crime d'émigration et qu'il était certain que la ci-devant comtesse ne l'avait pas commis, qu'en conséquence, il n'y avait pas lieu de poursuivre.
—Mais, alors, on les a mis en liberté? dit Valleroy qu'étouffaient la colère et l'angoisse.
—Oh! pas encore. Transférés à Paris, ils y ont trouvé des défenseurs. Mais, si malins que soient ceux-ci, Curtius Scoevola est plus malin qu'eux. Sur ses conseils, la municipalité d'Épinal a protesté contre l'esprit de modérantisme de Paris et obtenu un délai pour fournir les preuves du crime imputé au ci-devant comte. C'est afin de trouver ces preuves que je suis ici.
À ce moment, Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, courut à son insu le plus sérieux péril, celui d'être étranglé par les robustes mains de son prétendu collègue qu'indignait cette confession arrachée par son habileté à la sotte vanité du citoyen président. Mais, par bonheur pour ce dernier, Valleroy avait en horreur le meurtre et sut réprimer sa violence. Il recouvra même assez de sang-froid pour dire avec calme:
—Vous aviez sûrement à tirer vengeance de la famille de Malincourt?
Comment expliquer autrement que vous vous acharniez contre elle?
—Je n'en avais jamais entendu parler. Mais, vous concevez… des aristocrates… je suis patriote. Et puis, ils ont un château, des terres; ces biens seront confisqués, mis en vente au profit de la nation, et peut-être ne me sera-t-il pas impossible de me les faire adjuger à vil prix.
—Nous voici dans la Wilhelmstrasse, interrompit Valleroy, heureux de couper court à des propos qui mettaient sa patience à une trop rude épreuve.
—Et voici ma demeure, ajouta Joseph Moulette en s'arrêtant devant une auberge reconnaissable à son enseigne, qui représentait, grossièrement peint sur un fond de verdure, un boeuf couronné.
—Heureux de vous avoir rendu service, fit Valleroy en feignant de s'éloigner. Je vous souhaite de réussir dans votre entreprise.
Mais l'espion le retint.
—Je ne vous quitte pas si vous ne vous engagez à me revoir, à me venir en aide. Puisque nous servons tous deux la même cause, j'ai le droit de compter sur votre concours.
—Il ne vous sera pas refusé, s'il peut vous être utile. Mais que puis-je pour vous?
—Ce que vous pouvez pour moi? Tout ce que je ne peux moi-même. Me guider dans cette ville que vous connaissez et où je viens pour la première fois, m'introduire dans la société des émigrés, qui vous est familière puisque vous étiez tout à l'heure au milieu d'eux; seconder enfin les efforts que je viens faire pour découvrir les fils du ci-devant comte de Malincourt, et leur faire avouer, par la ruse, que leur père était ici le mois dernier.
Valleroy resta d'abord silencieux, comme si la réponse qu'attendait
Moulette eût mérité réflexion. Puis il dit résolument:
—Je n'ai rien à refuser aux amis du peuple, surtout lorsque, comme vous, ils s'attachent à déjouer les complots liberticides. Je vous guiderai dans la ville, je vous présenterai aux plus influents des émigrés et je vous ménagerai une entrevue avec les fils du ci-devant comte de Malincourt.
—Ils sont à Coblentz et vous les connaissez?
—Ils sont à Coblentz et je les connais.
—Mais alors, vous devez savoir si leur père est venu à une époque récente.
—Il est venu.
—Et vous n'en disiez rien!
—Avant de rien dire, j'ai voulu me convaincre que vous ne m'aviez pas menti, quand vous vous êtes attribué la qualité de délégué de la commune d'Épinal.
—Et maintenant, vous êtes convaincu?
—Absolument convaincu, et, dès demain, je vous le prouverai.
—Vous me rendez un fier service, citoyen Valleroy, et si jamais Joseph Moulette est à même de vous exprimer sa reconnaissance, il le fera, n'en doutez pas. C'est égal, continua le président du club des jacobins d'Épinal, quand le hasard se mêle d'être bienveillant pour ceux qui s'abandonnent à lui, il ne l'est pas à moitié. Lorsqu'il y a quelques heures je débarquais à Coblentz, pouvais-je croire que j'allais réussir du premier coup?
—Cela vous était bien dû, répondit Valleroy.
—Un mot encore. Demain, où vous verrai-je?
—Chez vous, à 5 heures: jusque-là, gardez-vous de sortir et d'attirer l'attention. La police de l'électeur est défiante et disposée en ce moment à voir dans tout nouveau venu un agent révolutionnaire. Il est inutile de vous attirer des avanies.
—Oui, vous avez raison. Demain, je ne bougerai pas de mon auberge et je vous y attendrai à l'heure dite. Au revoir, citoyen Valleroy.
—Au revoir, citoyen président.
Ils se séparèrent sur ces mots.
Il était temps, car, brisé par les efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses sentiments et en contenir l'explosion, Valleroy n'en pouvait plus. Ainsi, le comte et la comtesse de Malincourt n'étaient plus à Épinal; on les avait transférés à Paris. Fallait-il s'en réjouir ou s'en attrister? On les avait soustraits aux basses vexations de Joseph Moulette et des tyranneaux d'Épinal, disposés à se faire honneur de cette importante arrestation. Mais on les avait jetés dans la vaste fournaise parisienne où dix prisons se disputaient les infortunés de leur condition et de leur rang et où l'oeuvre de leur délivrance rencontrerait plus de difficultés que dans une petite ville. À Épinal, Valleroy aurait aisément trouvé des complices pour aider à l'entreprise qu'il méditait. À Paris, il ne connaissait personne. Les preuves, il est vrai, manquaient à l'accusation. En empêchant Joseph Moulette de quitter Coblentz, où il était venu les chercher, on les empêcherait d'arriver à Paris, puisque seul il pouvait les fournir. Mais le comte et la comtesse de Malincourt n'en resteraient pas moins captifs, et à quels dangers une captivité prolongée ne les exposait-elle pas? Le séjour de Paris devenait d'autant plus redoutable aux aristocrates que la populace, surexcitée par la menace d'une invasion, ne parlait de rien moins que de les massacrer avec la famille royale, le jour où les armées étrangères, à supposer qu'elles fussent victorieuses, arriveraient sous les murs de la capitale. Ainsi, de quelque côté qu'on envisageât la situation, elle ne présentait que périls, et ce qui achevait de désoler Valleroy, c'est que son infatigable dévouement à la maison de Malincourt devenait impuissant et qu'il craignait de ne plus trouver une propice occasion de l'exercer.
Tout en examinant ces perspectives angoissantes, il revenait vers le café des Trois-Couronnes. Quand il y entra, Bernard et le vidame d'Épernon étaient encore à la place où il les avait laissés. Comme il les rejoignait, Bernard, sans lui laisser le temps de s'asseoir, l'interrogea.
—Nous diras-tu maintenant pourquoi tu nous as quittés si vite tout à l'heure?
—Pour aller chercher des nouvelles de vos parents. Monsieur le chevalier.
Bernard devint très pâle.
—Des nouvelles de mes parents? Tu en as?
—J'en ai, et quoiqu'elles ne soient pas telles que je le voudrais, elles ne sont pas aussi alarmantes qu'on pouvait le craindre.
Et, pressé de décharger son coeur des émotions qu'il y renfermait depuis une heure, il fit à Bernard et au vidame d'Épernon le récit fidèle de ce qu'il avait dit et appris dans son entretien avec le citoyen Joseph Moulette.
—Ainsi, murmura Bernard quand ce fut fini, cet homme est à Coblentz! Ah! pourquoi mon frère est-il loin de nous? À défaut de lui, pourquoi moi-même ne suis-je qu'un enfant?
—Que feriez-vous donc, chevalier, si vous étiez un homme? demanda le vidame.
—Je me vengerais. Je châtierais ce misérable comme il le mérite.
—Laissez là les idées de vengeance, Bernard. Celui que vous appelez un misérable n'est, comme ses pareils, que l'instrument de desseins qu'il ignore et d'ambitions qu'il ne comprend pas. Il n'est qu'une parcelle de la masse inconsciente, au nom de laquelle quelques fanatiques nous oppriment, un flot d'écume du torrent qu'ils ont déchaîné pour se frayer un chemin. Vous venger de lui, la belle affaire! Ne songeons qu'à l'empêcher de nuire, cela vaudra mieux.
—Oui, l'empêcher de nuire, c'est bien cela, observa Valleroy. Mais comment?
—Il est fâcheux que nous nous trouvions dans l'impossibilité de consulter le vicomte Armand, reprit M. d'Épernon, il nous eût suggéré peut-être un moyen. Pour moi, je n'en vois qu'un, un seul. Pour que le citoyen Moulette soit impuissant à nuire, il faut le retenir à Coblentz, l'empêcher de communiquer avec ses amis, et pour le retenir, l'enfermer. Eh bien, mais, les prisons ne manquent pas à Coblentz. La forteresse de la Chartreuse vaut bien la défunte Bastille. Nous y ferons mettre M. Moulette.
—Vous obtiendrez un ordre d'arrestation? s'écria Valleroy.
—Le chef de la police électorale est mon ami. Il ne me refusera pas une lettre de cachet. Ce ne sera peut-être pas très régulier, mais il y a force majeure. Et puis, nous trouverons un prétexte.
—Et si le prisonnier se réclame du ministre de France?
—On étouffera sa réclamation… Mais il est 9 heures, ajouta le vidame d'Épernon en se levant. L'heure de mon souper a sonné depuis longtemps et je vous quitte. Venez me trouver demain, dès le matin, maître Valleroy. Nous aviserons. Je vais réfléchir de mon côté; réfléchissez du vôtre. La nuit porte conseil.
Il s'éloigna à pas comptés, toujours fringant, toujours alerte, cachant sous son fin sourire ses impressions de la journée. Comme un philosophe, il les rapportait chaque soir en son logis pour y méditer à loisir et y puiser la sagesse. Bernard et Valleroy ne tardèrent pas à l'imiter. Mais ils ne possédaient ni son sang-froid ni son aimable scepticisme, et ils rentrèrent tristement, portant en eux, obsédante et troublante comme un cauchemar, la perspective des périls auxquels étaient exposés à Paris le comte et la comtesse de Malincourt.
Durant l'après-midi du lendemain, à l'auberge du Boeuf Couronné, dans la chambrette qu'il occupait sous les toits, la seule que l'affluence des émigrés eût laissée disponible, Joseph Moulette attendait la visite de Valleroy. Très agité, dévoré d'impatience, il allait et venait entre les quatre murs de son domicile, tirant sa montre à tout instant pour s'assurer qu'elle ne marquait pas 5 heures. Comme elle allait les marquer, il entendit un bruit de pas dans le corridor, courut ouvrir et se trouva en présence de celui qu'il attendait.
—Vous êtes exact, citoyen, lui dit-il. M'apportez-vous de bonnes nouvelles?
—Vous allez en juger, répondit Valleroy en entrant dans la chambre, dont il ferma la porte. J'ai vu ce matin les fils du ci-devant comte de Malincourt. Ils sont deux, l'un officier dans l'armée des émigrés, l'autre un enfant, de la graine d'aristocrate. Je leur ai annoncé l'arrivée à Coblentz d'un messager de leur père. C'est en cette qualité que, tout à l'heure, vous vous présenterez à eux.
—Oh! c'est bien imaginé, admirablement imaginé, s'écria Joseph Moulette emporté par l'enthousiasme…
—Une fois dans leur confiance, il ne tiendra qu'à vous, si vous êtes habile, de leur faire avouer tout ce que vous voudrez et d'en apprendre long. C'est eux qui vous fourniront ainsi les preuves que vous venez chercher et qui seront au besoin fortifiées par mon témoignage, puisque j'aurai assisté à l'entrevue.
—Bravo! Le ci-devant comte est frit et son château de Saint-Baslemont est à moi!
Et le président du club des Jacobins manifesta son contentement en exécutant une belle pirouette. Mais, à ce moment, on frappait à la porte.
—Entrez, fit-il sans défiance.
Ceux qui entraient étaient au nombre de cinq. Ils portaient l'uniforme des gendarmes de l'électeur de Trèves. L'un d'eux, un officier, commandait aux quatre autres.
—Qui demandez-vous, Messieurs? bégaya le citoyen président, médusé par cette apparition.
—Vous êtes bien le sieur Joseph Moulette? dit l'officier.
—Oui, Joseph Moulette, émigré français, faisant le commerce des grains.
Et voici mon ami Tiburce Valleroy, honorablement connu à Coblentz.