Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, certes, qu'il eût peint, car il avait su voir et fixer ce je ne sais quoi d'inexprimable que presque jamais un peintre ne dévoile, ce reflet, ce mystère, cette physionomie de l'âme qui passe, insaisissable, sur les visages.
Puis des mois s'écoulèrent et puis des années qui desserrèrent à peine le lien qui unissait l'un à l'autre la comtesse de Guilleroy et le peintre Olivier Bertin. Ce n'était plus chez lui l'exaltation des premiers temps, mais une affection calmée, profonde, une sorte d'amitié amoureuse dont il avait pris l'habitude.
Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement passionné, l'attachement obstiné de certaines femmes qui se donnent à un homme pour tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites dans l'adultère comme elles auraient pu l'être dans le mariage, elles se vouent à une tendresse unique dont rien ne les détournera. Non seulement elles aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et les yeux uniquement sur lui, elles occupent tellement leur coeur de sa pensée, que rien d'étranger n'y peut plus entrer. Elles ont lié leur vie avec résolution, comme on se lie les mains, avant de sauter à l'eau du haut d'un pont, lorsqu'on sait nager et qu'on veut mourir.
Mais à partir du moment où la comtesse se fut donnée ainsi, elle se sentit assaillie de craintes sur la constance d'Olivier Bertin. Rien ne le tenait que sa volonté d'homme, son caprice, son goût passager pour une femme rencontrée un jour comme il en avait déjà rencontré tant d'autres! Elle le sentait si libre et si facile à tenter, lui qui vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les hommes! Il était beau garçon, célèbre, recherché, ayant à la portée de ses désirs vite éveillés toutes les femmes du monde dont la pudeur est si fragile, et toutes les femmes d'alcôve ou de théâtre prodigues de leurs faveurs avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, après souper, pouvait le suivre et lui plaire, le prendre et le garder.
Elle vécut donc dans la terreur de le perdre, épiant ses allures, ses attitudes, bouleversée par un mot, pleine d'angoisse dès qu'il admirait une autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la grâce d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de sa vie la faisait trembler, et tout ce qu'elle en savait l'épouvantait. A chacune de leurs rencontres, elle devenait ingénieuse à l'interroger, sans qu'il s'en aperçût, pour lui faire dire ses opinions sur les gens qu'il avait vus, sur les maisons où il avait dîné, sur les impressions les plus légères de son esprit. Dès qu'elle croyait deviner l'influence possible de quelqu'un, elle la combattait avec une prodigieuse astuce, avec d'innombrables ressources.
Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, sans racines profondes, qui durent huit ou quinze jours, de temps en temps, dans l'existence de tout artiste en vue.
Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, avant même d'être prévenue de l'éveil d'un désir nouveau chez Olivier, par l'air de fête que prennent les yeux et le visage d'un homme que surexcite une fantaisie galante.
Alors elle commençait à souffrir; elle ne dormait plus que des sommeils troublés par les tortures du doute. Pour le surprendre, elle arrivait chez lui sans l'avoir prévenu, lui jetait des questions qui semblaient naïves, tâtait son coeur, écoutait sa pensée, comme on tâte, comme on écoute, pour connaître le mal caché dans un être.
Et elle pleurait sitôt qu'elle était seule, sûre qu'on allait le lui prendre cette fois, lui voler cet amour à qui elle tenait si fort parce qu'elle y avait mis, avec toute sa volonté, toute sa force d'affection, toutes ses espérances et tous ses rêves.
Aussi, quand elle le sentait revenir à elle, après ces rapides éloignements, elle éprouvait à le reprendre, à le reposséder comme une chose perdue et retrouvée, un bonheur muet et profond qui parfois, quand elle passait devant une église, la jetait dedans pour remercier Dieu.
La préoccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune autre, et de le garder contre toutes, avait fait de sa vie entière un combat ininterrompu de coquetterie. Elle avait lutté pour lui, devant lui, sans cesse, par la grâce, par la beauté, par l'élégance. Elle voulait que partout où il entendrait parler d'elle, on vantât son charme, son goût, son esprit et ses toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour lui et les séduire afin qu'il fût fier et jaloux d'elle. Et chaque fois qu'elle le devina jaloux, après l'avoir fait un peu souffrir elle lui ménageait un triomphe qui ravivait son amour en excitant sa vanité.
Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours rencontrer, par le monde, une femme dont la séduction physique serait plus puissante, étant nouvelle, elle eut recours à d'autres moyens: elle le flatta et le gâta.
D'une façon discrète et continue, elle fit couler l'éloge sur lui; elle le berça d'admiration et l'enveloppa de compliments, afin que, partout ailleurs, il trouvât l'amitié et même la tendresse un peu froides et incomplètes, afin que si d'autres l'aimaient aussi, il finît par s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle.
Elle fit de sa maison, de ses deux salons où il entrait si souvent, un endroit où son orgueil d'artiste était attiré autant que son coeur d'homme, l'endroit de Paris où il aimait le mieux venir parce que toutes ses convoitises y étaient en même temps satisfaites.
Non seulement, elle apprit à découvrir tous ses goûts, afin de lui donner en les rassasiant chez elle, une impression de bien-être que rien ne remplacerait, mais elle sut en faire naître de nouveaux, lui créer des gourmandises de toute sorte, matérielles ou sentimentales, des habitudes de petits soins, d'affection, d'adoration, de flatterie! Elle s'efforça de séduire ses yeux par des élégances, son odorat par des parfums, son oreille par des compliments et sa bouche par des nourritures.
Mais lorsqu'elle eut mis en son âme et en sa chair de célibataire égoïste et fêté une multitude de petits besoins tyranniques, lorsqu'elle fut bien certaine qu'aucune maîtresse n'aurait comme elle le souci de les surveiller et de les entretenir pour le ligoter par toutes les menues jouissances de la vie, elle eut peur tout à coup, en le voyant se dégoûter de sa propre maison, se plaindre sans cesse de vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle qu'avec toutes les réserves imposées par la société, chercher au Cercle, chercher partout les moyens d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeât au mariage.
En certains jours, elle souffrait tellement de toutes ces inquiétudes, qu'elle désirait la vieillesse pour en avoir fini avec cette angoisse-là, et se reposer dans une affection refroidie et calme.
Les années passèrent, cependant, sans les désunir. La chaîne attachée par elle était solide, et elle en refaisait les anneaux à mesure qu'ils s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le coeur du peintre comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de voitures, et chaque jour encore elle redoutait l'événement inconnu, dont la menace est suspendue sur nous.
Le comte, sans soupçons et sans jalousie, trouvait naturelle cette intimité de sa femme et d'un artiste fameux qui était reçu partout avec de grands égards. A force de se voir, les deux hommes, habitués l'un à l'autre, avaient fini par s'aimer.
II
Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son amie, où il devait dîner pour fêter le retour d'Annette de Guilleroy, il ne trouva encore, dans le petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui venait d'arriver.
C'était un vieil homme d'esprit, qui aurait pu devenir peut-être un homme de valeur, et qui ne se consolait point de ce qu'il n'avait pas été.
Ancien conservateur des musées impériaux, il avait trouvé moyen de se faire renommer inspecteur des Beaux-Arts sous la République, ce qui ne l'empêchait pas d'être, avant tout, l'ami des Princes, de tous les Princes, des Princesses et des Duchesses de l'aristocratie européenne, et le protecteur juré des artistes de toute sorte. Doué d'une intelligence alerte, capable de tout entrevoir, d'une grande facilité de parole qui lui permettait de dire avec agrément les choses les plus ordinaires, d'une souplesse de pensée qui le mettait à l'aise dans tous les milieux, et d'un flair subtil de diplomate qui lui faisait juger les hommes à première vue, il promenait, de salon en salon, le long des jours et des soirs, son activité éclairée, inutile et bavarde.
Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant de compétence attachant et une clarté de vulgarisateur qui le faisait fort apprécier des femmes du monde, à qui il rendait les services d'un bazar roulant d'érudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses, sans avoir jamais lu que les livres indispensables; mais il était au mieux avec les cinq Académies, avec tous les savants, tous les écrivains, tous les érudits spécialistes, qu'il écoutait avec discernement. Il savait oublier aussitôt les explications trop techniques ou inutiles à ses relations, retenait fort bien les autres, et prêtait à ces connaissances ainsi glanées un tour aisé, clair et bon enfant, qui les rendait faciles à comprendre comme des fabliaux scientifiques. Il donnait l'impression d'un entrepôt d'idées, d'un de ces vastes magasins où on ne rencontre jamais les objets rares, mais où tous les autres sont à foison, à bon marché, de toute nature, de toute origine, depuis les ustensiles de ménage jusqu'aux vulgaires instruments de physique amusante ou de chirurgie domestique.
Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient en rapport constant, le blaguaient et le redoutaient. Il leur rendait, d'ailleurs, des services, leur faisait vendre des tableaux, les mettait en relations avec le monde, aimait les présenter, les protéger, les lancer, semblait se vouer à une oeuvre mystérieuse de fusion entre les mondains et les artistes, se faisait gloire de connaître intimement ceux-ci, et d'entrer familièrement chez ceux-là, de déjeuner avec le prince de Galles, de passage à Paris, et de dîner, le soir même, avec Paul Adelmans, Olivier Bertin et Amaury Maldant.
Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drôle, disait de lui: «C'est l'encyclopédie de Jules Verne, reliée en peau d'âne!»
Les deux hommes se serrèrent la main, et se mirent à parler de la situation politique, des bruits de guerre que Musadieu jugeait alarmants, pour des raisons évidentes qu'il exposait fort bien, l'Allemagne ayant tout intérêt à nous écraser et à hâter ce moment attendu depuis dix-huit ans par M. de Bismarck; tandis qu'Olivier Bertin prouvait, par des arguments irréfutables, que ces craintes étaient chimériques, l'Allemagne ne pouvant être assez folle pour compromettre sa conquête dans une aventure toujours douteuse, et le Chancelier assez imprudent pour risquer, aux derniers jours de sa vie, son oeuvre et sa gloire d'un seul coup.
M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des choses qu'il ne voulait pas dire. Il avait vu d'ailleurs un ministre dans la journée et rencontré le grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille au soir.
L'artiste résistait et, avec une ironie tranquille, contestait la compétence des gens les mieux informés. Derrière toutes ces rumeurs, on préparait des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck devait avoir là-dessus une opinion arrêtée, peut-être.
M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, en s'excusant, par phrases onctueuses, de les avoir laissés seuls.
—Et vous, mon cher député, demanda le peintre, que pensez-vous des bruits de guerre?
M. de Guilleroy se lança dans un discours. Il en savait plus que personne comme membre de la Chambre, et cependant il n'était pas du même avis que la plupart de ses collègues. Non, il ne croyait pas à la probabilité d'un conflit prochain, à moins qu'il ne fût provoqué par la turbulence française et par les rodomontades des soi-disant patriotes de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait à grands traits, un portrait à la Saint-Simon. Cet homme-là, on ne voulait pas le comprendre, parce qu'on prête toujours aux autres sa propre manière de penser, et qu'on les croit prêts à faire ce qu'on aurait fait à leur place. M. de Bismarck n'était pas un diplomate faux et menteur, mais un franc, un brutal, qui criait toujours la vérité, annonçait toujours ses intentions. «Je veux la paix,» dit-il. C'était vrai, il voulait la paix, rien que la paix, et tout le prouvait d'une façon aveuglante depuis dix-huit ans, tout, jusqu'à ses armements, jusqu'à ses alliances, jusqu'à ce faisceau de peuples unis contre notre impétuosité. M. de Guilleroy conclut d'un ton profond, convaincu: «C'est un grand homme, un très grand homme qui désire la tranquillité, mais qui croit seulement aux menaces et aux moyens violents pour l'obtenir. En somme, Messieurs, un grand barbare.»
—Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de Musadieu. Je vous accorde volontiers qu'il adore la paix si vous me concédez qu'il a toujours envie de faire la guerre pour l'obtenir. C'est là d'ailleurs une vérité indiscutable et phénoménale: on ne fait la guerre en ce monde que pour avoir la paix!
Un domestique annonçait:—Madame la duchesse de Mortemain.
Dans les deux battants de la porte ouverte, apparut une grande et forte femme, qui entra avec autorité.
Guilleroy, se précipitant, lui baisa les doigts et demanda:
—Comment allez-vous, Duchesse?
Les deux autres hommes la saluèrent avec une certaine familiarité distinguée, car la duchesse avait des façons d'être cordiales et brusques.
Veuve du général duc de Mortemain, mère d'une fille unique mariée au prince de Salia, fille du marquis de Farandal, de grande origine et royalement riche, elle recevait dans son hôtel de la rue de Varenne toutes les notoriétés du monde entier, qui se rencontraient et se complimentaient chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans dîner à sa table, et aucun homme ne pouvait faire parler de lui sans qu'elle eût aussitôt le désir de le connaître. Il fallait qu'elle le vît, qu'elle le fît causer, qu'elle le jugeât. Et cela l'amusait beaucoup, agitait sa vie, alimentait cette flamme de curiosité hautaine et bienveillante qui brûlait en elle.
Elle s'était à peine assise, quand le même domestique cria:—Monsieur le baron et madame la baronne de Corbelle.
Ils étaient jeunes, le baron chauve et gros, la baronne fluette, élégante, très brune.
Ce couple avait une situation spéciale dans l'aristocratie française, due uniquement au choix scrupuleux de ses relations. De petite noblesse, sans valeur, sans esprit, mû dans tous ses actes par un amour immodéré de ce qui est select, comme il faut et distingué, il était parvenu, à force de hanter uniquement les maisons les plus princières, à force de montrer ses sentiments royalistes, pieux, corrects au suprême degré, à force de respecter tout ce qui doit être respecté, de mépriser tout ce qui doit être méprisé, de ne jamais se tromper sur un point des dogmes mondains, de ne jamais hésiter sur un détail d'étiquette, à passer aux yeux de beaucoup pour la fine fleur du high-life. Son opinion formait une sorte de code du comme il faut, et sa présence dans une maison constituait pour elle un vrai titre d'honorabilité.
Les Corbelle étaient parents du comte de Guilleroy.
—Eh bien, dit la duchesse étonnée, et votre femme?
—Un instant, un petit instant, demanda le comte. Il y a une surprise, elle va venir.
Quand Mme de Guilleroy, mariée depuis un mois, avait fait son entrée dans le monde, elle fut présentée à la duchesse de Mortemain, qui tout de suite l'aima, l'adopta, la patronna.
Depuis vingt ans, cette amitié ne s'était point démentie, et quand la duchesse disait «ma petite», on entendait encore en sa voix l'émotion de cette toquade subite et persistante. C'est chez elle qu'avait eu lieu la rencontre du peintre et de la comtesse.
Musadieu s'était approché, il demanda:
—La duchesse a-t-elle été voir l'exposition des Intempérants?
—Non, qu'est-ce que c'est?
—Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes à l'état d'ivresse. Il y en a deux très forts.
La grande dame murmura avec dédain:
—Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs.
Autoritaire, brusque, n'admettant guère d'autre opinion que la sienne, fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation sociale, considérant, sans bien s'en rendre compte, les artistes et les savants comme des mercenaires intelligents chargés par Dieu d'amuser les gens du monde ou de leur rendre des services, elle ne donnait d'autre base à ses jugements que le degré d'étonnement et de plaisir irraisonné que lui procurait la vue d'une chose, la lecture d'un livre ou le récit d'une découverte.
Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle passait pour avoir grand air parce que rien ne la troublait, qu'elle osait tout dire et protégeait le monde entier, les princes détrônés par ses réceptions en leur honneur, et même le Tout-Puissant, par ses largesses au clergé et ses dons aux églises.
Musadieu reprit:
—La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrêté l'assassin de Marie Lambourg?
Son intérêt s'éveilla brusquement, et elle répondit:
—Non, racontez-moi ça?
Et il narra les détails. Haut, très maigre, portant un gilet blanc, de petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec un air correct qui lui permettait de dire les choses très osées dont il avait la spécialité. Fort myope, il semblait, malgré son pince-nez, ne jamais voir personne, et quand il s'asseyait on eût dit que toute l'ossature de son corps se courbait suivant la forme du fauteuil. Son torse plié devenait tout petit, s'affaissait comme si la colonne vertébrale eût été en caoutchouc; ses jambes croisées l'une sur l'autre semblaient deux rubans enroulés, et ses longs bras retenus par ceux du siège, laissaient pendre des mains pâles, aux doigts interminables. Ses cheveux et sa moustache teints artistement, avec des mèches blanches habilement oubliées, étaient un sujet de plaisanterie fréquent.
Comme il expliquait à la duchesse que les bijoux de la fille publique assassinée avaient été donnés en cadeau par le meurtrier présumé à une autre créature de moeurs légères, la porte du grand salon s'ouvrit de nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche, blondes, dans une crème de malines, se ressemblant comme deux soeurs d'âge très différent, l'une un peu trop mûre, l'autre un peu trop jeune, l'une un peu trop forte, l'autre un peu trop mince, s'avancèrent en se tenant par la taille et en souriant.
On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier Bertin, ne savait le retour d'Annette de Guilleroy, et l'apparition de la jeune fille à côté de sa mère qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraîche et même plus belle, car, fleur trop ouverte, elle n'avait pas fini d'être éclatante, tandis que l'enfant, à peine épanouie, commençait seulement à être jolie, les fit trouver charmantes toutes les deux.
La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait:
—Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes l'une à côté de l'autre! Regardez donc, Monsieur de Musadieu, comme elles se ressemblent!
On comparait; deux opinions se formèrent aussitôt. D'après Musadieu, les Corbelle et le comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se ressemblaient que par le teint, les cheveux, et surtout les yeux, qui étaient tout à fait les mêmes, également tachetés de points noirs, pareils à des minuscules gouttes d'encre tombées sur l'iris bleu. Mais d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue une femme, elles ne se ressembleraient presque plus.
D'après la duchesse, au contraire, et d'après Olivier Bertin, elles étaient en tout semblables, et seule la différence d'âge les faisait paraître différentes.
Le peintre disait:
—Est-elle changée, depuis trois ans? Je ne l'aurais pas reconnue, je ne vais plus oser la tutoyer.
La comtesse se mit à rire.
—Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir dire «vous» à Annette.
La jeune fille, dont la future crânerie apparaissait sous des airs timidement espiègles, reprit:
—C'est moi qui n'oserai plus dire «tu» à M. Bertin.
Sa mère sourit.
—Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. Vous referez vite connaissance.
Mais Annette remuait la tête.
—Non, non. Ça me gênerait.
La duchesse, l'ayant embrassée, l'examinait en connaisseuse intéressée.
—Voyons, petite, regarde-moi bien en face. Oui, tu as tout à fait le même regard que ta mère; tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas beaucoup, mais un peu; tu es maigrichonne.
La comtesse s'écria:
—Oh! ne lui dites pas cela.
—Et pourquoi?
—C'est si agréable d'être mince! Moi je vais me faire maigrir.
Mais Mme de Mortemain se fâcha, oubliant, dans la vivacité de sa colère, la présence d'une fillette.
—Ah toujours! vous en êtes toujours à la mode des os, parce qu'on les habille mieux que la chair. Moi je suis de la génération des femmes grasses! Aujourd'hui c'est la génération des femmes maigres! Ça me fait penser aux vaches d'Égypte. Je ne comprends pas les hommes, par exemple, qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre temps, ils demandaient mieux.
Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit:
—Regarde ta maman, petite, elle est très bien, juste à point, imite-la.
On passait dans la salle à manger. Lorsqu'on fut assis, Musadieu reprit la discussion.
—Moi, je dis que les hommes doivent être maigres, parce qu'ils sont faits pour des exercices qui réclament de l'adresse et de l'agilité, incompatibles avec le ventre. Le cas des femmes est un peu différent. Est-ce pas votre avis, Corbelle?
Corbelle fut perplexe, la duchesse étant forte, et sa propre femme plus que mince! Mais la baronne vint au secours de son mari, et résolument se prononça pour la sveltesse. L'année d'avant, elle avait dû lutter contre un commencement d'embonpoint, qu'elle domina très vite.
Mme de Guilleroy demanda:
—Dites comment vous avez fait?
Et la baronne expliqua la méthode employée par toutes les femmes élégantes du jour. On ne buvait pas en mangeant. Une heure après le repas seulement, on se permettait une tasse de thé, très chaud, brûlant. Cela réussissait à tout le monde. Elle cita des exemples étonnants de grosses femmes devenues, en trois mois, plus fines que des lames de couteau. La duchesse exaspérée s'écria:
—Dieu! que c'est bête de se torturer ainsi! Vous n'aimez rien, mais rien, pas même le champagne. Voyons, Bertin, vous qui êtes artiste, qu'en pensez-vous?
—Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, ça m'est égal! Si j'étais sculpteur, je me plaindrais.
—Mais vous êtes homme, que préférez-vous?
—Moi? ... une ... élégance un peu nourrie, ce que ma cuisinière appelle un bon petit poulet de grain. Il n'est pas gras, il est plein et fin.
La comparaison fit rire; mais la comtesse incrédule regardait sa fille et murmurait:
—Non, c'est très gentil d'être maigre, les femmes qui restent maigres ne vieillissent pas.
Ce point-là fut encore discuté et partagea la société. Tout le monde, cependant, se trouva à peu près d'accord sur ceci: qu'une personne très grasse ne devait pas maigrir trop vite.
Cette observation donna lieu à une revue des femmes connues dans le monde et à de nouvelles contestations sur leur grâce, leur chic et leur beauté. Musadieu jugeait la blonde marquise de Lochrist incomparablement charmante, tandis que Bertin estimait sans rivale Mme Mandelière, brune, avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche un peu grande, où ses dents semblaient luire.
Il était assis à côté de la jeune fille, et, tout à coup, se tournant vers elle:
—Écoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons là, tu l'entendras répéter au moins une fois par semaine, jusqu'à ce que tu sois vieille. En huit jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans le monde, sur la politique, les femmes, les pièces de théâtre et le reste. Il n'y aura qu'à changer les noms des gens ou les titres des oeuvres de temps en temps. Quand tu nous auras tous entendus exposer et défendre notre opinion, tu choisiras paisiblement la tienne parmi celles qu'on doit avoir, et puis tu n'auras plus besoin de penser à rien, jamais; tu n'auras qu'à te reposer.
La petite, sans répondre, leva sur lui un oeil malin, où vivait une intelligence jeune, alerte, tenue en laisse et prête à partir.
Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux idées comme on joue à la balle, sans s'apercevoir qu'ils se renvoyaient toujours les mêmes, protestèrent au nom de la pensée et de l'activité humaines.
Alors Bertin s'efforça de démontrer combien l'intelligence des gens du monde, même les plus instruits, est sans valeur, sans nourriture et sans portée, combien leurs croyances sont pauvrement fondées, leur attention aux choses de l'esprit faible et indifférente, leurs goûts sautillants et douteux.
Saisi par un de ces accès d'indignation à moitié vrais, à moitié factices, que provoque d'abord, le désir d'être éloquent, et qu'échauffe tout à coup un jugement clair, ordinairement obscurci par la bienveillance, il montra comment les gens qui ont pour unique occupation dans la vie de faire des visites et de dîner en ville, se trouvent devenir, par une irrésistible fatalité, des êtres légers et gentils, mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, des croyances et des appétits superficiels.
Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent, sincère, que leur culture intellectuelle étant nulle, et leur érudition un simple vernis, ils demeurent, en somme, des mannequins qui donnent l'illusion et font les gestes d'êtres d'élite qu'ils ne sont pas. Il prouva que les frêles racines de leurs instincts ayant poussé dans les conventions, et non dans les réalités, ils n'aiment rien véritablement, que le luxe même de leur existence est une satisfaction de vanité et non l'apaisement d'un besoin raffiné de leur corps, car on mange mal chez eux, on y boit de mauvais vins, payés fort cher.
—Ils vivent, disait-il, à côté de tout, sans rien voir et rien pénétrer; à côté de la science qu'ils ignorent; à côté de la nature qu'ils ne savent pas regarder; à côté du bonheur, car ils sont impuissants à jouir ardemment de rien; à côté de la beauté du monde ou de la beauté de l'art, dont ils parlent sans l'avoir découverte, et même sans y croire, car ils ignorent l'ivresse de goûter aux joies de la vie et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher à une chose jusqu'à l'aimer uniquement, de s'intéresser à rien jusqu'à être illuminés par le bonheur de comprendre.
Le baron de Corbelle crut devoir prendre la défense de la bonne compagnie.
Il le fit avec des arguments inconsistants et irréfutables, de ces arguments qui fondent devant la raison comme la neige au feu, et qu'on ne peut saisir, des arguments absurdes et triomphants de curé de campagne qui démontre Dieu. Il compara, pour finir, les gens du monde aux chevaux de course qui ne servent à rien, à vrai dire, mais qui sont la gloire de la race chevaline.
Bertin, gêné devant cet adversaire, gardait maintenant un silence dédaigneux et poli. Mais, soudain, la bêtise du baron l'irrita, et interrompant adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au coucher, sans rien omettre, la vie d'un homme bien élevé.
Tous les détails finement saisis dessinaient une silhouette irrésistiblement comique. On voyait le monsieur habillé par son valet de chambre, exprimant d'abord au coiffeur qui le venait raser quelques idées générales, puis, au moment de la promenade matinale, interrogeant les palefreniers sur la santé des chevaux, puis trottant par les allées du bois, avec l'unique souci de saluer et d'être salué, puis déjeunant en face de sa femme, sortie en coupé de son côté, et ne lui parlant que pour énumérer le nom des personnes aperçues le matin, puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper l'intelligence dans le commerce de ses semblables, et dînant chez un prince où était discutée l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite la soirée au foyer de la danse, à l'Opéra, où ses timides prétentions de viveur étaient satisfaites innocemment par l'apparence d'un mauvais lieu.
Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût blessante pour personne, qu'un rire courait autour de la table.
La duchesse, secouée par une gaîté retenue de grosse personne, avait dans la poitrine de petites secousses discrètes. Elle dit enfin:
—Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez mourir de rire.
Bertin, très excité, riposta:
—Oh! Madame, dans le monde on ne meurt pas de rire. C'est à peine si on rit. On a la complaisance, par bon goût, d'avoir l'air de s'amuser et de faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne fait jamais la chose. Allez dans les théâtres populaires, vous verrez rire. Allez chez les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à la suffocation! Allez dans les chambrées de soldats, vous verrez des hommes étranglés, les yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit devant les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne rit pas. Je vous dis qu'on fait le simulacre de tout, même du rire.
Musadieu l'arrêta:
—Permettez; vous êtes sévère! Vous-même, mon cher, il me semble pourtant que vous ne dédaignez pas ce monde que vous raillez si bien.
Bertin sourit.
—Moi, je l'aime.
—Mais alors?
—Je me méprise un peu comme un métis de race douteuse.
—Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.
Et comme il se défendait de poser, elle termina la discussion en déclarant que tous les artistes aimaient à faire prendre aux gens des vessies pour des lanternes.
La conversation, alors, devint générale, effleura tout, banale et douce, amicale et discrète, et, comme le dîner touchait à sa fin, la comtesse, tout à coup, s'écria, en montrant ses verres pleins devant elle:
—Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, nous verrons si je maigrirai.
La duchesse, furieuse, voulut la forcer à avaler une gorgée ou deux d'eau minérale; ce fut en vain, et elle s'écria:
—Oh! la sotte! voilà que sa fille va lui tourner la tête. Je vous en prie, Guilleroy, empêchez votre femme de faire cette folie.
Le comte, en train d'expliquer à Musadieu le système d'une batteuse mécanique inventée en Amérique, n'avait pas entendu.
—Quelle folie, duchesse?
—La folie de vouloir maigrir.
Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et indifférent.
—C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier.
La comtesse s'était levée en prenant le bras de son voisin; le comte offrit le sien à la duchesse, et on passa dans le grand salon, le boudoir du fond étant réservé aux réceptions de la journée.
C'était une pièce très vaste et très claire. Sur les quatre murs, de larges et beaux panneaux de soie bleu pâle à dessins anciens enfermés en des encadrements blancs et or prenaient sous la lumière des lampes et du lustre une teinte lunaire douce et vive. Au milieu du principal, le portrait de la comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, animer l'appartement. Il y était chez lui, mêlait à l'air même du salon son sourire de jeune femme, la grâce de son regard, le charme léger de ses cheveux blonds. C'était d'ailleurs presque un usage, une sorte de pratique d'urbanité, comme le signe de croix en entrant dans les églises, de complimenter le modèle sur l'oeuvre du peintre chaque fois qu'on s'arrêtait devant.
Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de connaisseur commissionné par l'État ayant une valeur d'expertise légale, il se faisait un devoir d'affirmer souvent, avec conviction, la supériorité de cette peinture.
—Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait moderne que je connaisse. Il y a là dedans une vie prodigieuse.
Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette toile avait enraciné la conviction qu'il possédait un chef-d'oeuvre, s'approcha pour renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils accumulèrent toutes les formules usitées et techniques pour célébrer les qualités apparentes et intentionnelles de ce tableau.
Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et Olivier Bertin, accoutumé à ces éloges, auxquels il ne prêtait guère plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la santé, après une rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe à réflecteur placée devant le portrait pour l'éclairer, le domestique l'ayant posée, par négligence, un peu de travers.
Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de la duchesse, elle lui dit:
—Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une tasse de thé.
Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient rencontrés et devinés, sans qu'ils se les fussent encore confiés, même par des sous-entendus.
Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, après s'être presque entièrement ruiné au jeu, était mort d'une chute de cheval, en laissant une veuve et un fils. Agé maintenant de vingt-huit ans, ce jeune homme, un des plus convoités meneurs de cotillon d'Europe, car on le faisait venir parfois à Vienne et à Londres pour couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu'à peu près sans fortune, demeurait par sa situation, par sa famille, par son nom, par ses parentés presque royales, un des hommes les plus recherchés et les plus enviés de Paris.
Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et après un mariage riche, très riche, remplacer les succès mondains par des succès politiques. Dès qu'il serait député, le marquis deviendrait, par ce seul fait, une des colonnes du trône futur, un des conseillers du roi, un des chefs du parti.
La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme fortune du comte de Guilleroy, thésaurisateur prudent logé dans un simple appartement quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux hôtels de Paris. Elle savait ses spéculations toujours heureuses, son flair subtil de financier, sa participation aux affaires les plus fructueuses lancées depuis dix ans, et elle avait eu la pensée de faire épouser à son neveu la fille du député normand à qui ce mariage donnerait une influence prépondérante dans la société aristocratique de l'entourage des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche et multiplié par son adresse une belle fortune personnelle, couvait maintenant d'autres ambitions.
Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là, être en mesure de profiter de cet événement de la façon la plus complète.
Simple député, il ne comptait pas pour grand'-chose. Beau-père du marquis de Farandal, dont les aïeux avaient été les familiers fidèles et préférés de la maison royale de France, il montait au premier rang.
L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait en outre à cette union un caractère d'intimité très précieux, et par crainte qu'une autre jeune fille se rencontrât qui plût subitement au marquis, il avait fait revenir la sienne afin de hâter les événements.
Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y prêtait une complicité silencieuse, et, ce jour-là même, bien qu'elle n'eût pas été prévenue du brusque retour de la jeune fille, elle avait engagé son neveu à venir chez les Guilleroy, afin de l'habituer, peu à peu, à entrer souvent dans cette maison.
Pour la première fois, le comte et la duchesse parlèrent à mots couverts de leurs désirs, et en se quittant, un traité d'alliance était conclu.
On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait à la baronne de Corbelle la présentation d'une ambassade nègre au Président de la République, quand le marquis de Farandal fut annoncé.
Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du bras rapide et familier, il posa un monocle sur son oeil droit, et l'y laissa comme pour reconnaître le salon où il pénétrait, mais pour donner, peut-être, aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le voir, et pour marquer son entrée. Puis, par un imperceptible mouvement de la joue et du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au bout d'un cheveu de soie noire, et s'avança vivement vers Mme de Guilleroy dont il baisa la main tendue, en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un à l'autre avec une élégante aisance.
C'était un grand garçon à moustaches rousses, un peu chauve déjà, taillé en officier, avec des allures anglaises de sportsman. On sentait, à le voir, un de ces hommes dont tous les membres sont plus exercés que la tête, et qui n'ont d'amour que pour les choses où se développent la force et l'activité physiques. Il était instruit pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque jour, avec une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir plus tard: l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se méprenant sur les enseignements des faits, et les notions élémentaires d'économie politique nécessaires à un député, l'A B C de la sociologie à l'usage des classes dirigeantes.
Musadieu l'estimait, disant: «Ce sera un homme de valeur.» Bertin appréciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient à la même salle d'armes, chassaient ensemble souvent, et se rencontraient à cheval dans les allées du bois. Entre eux était donc née une sympathie de goûts communs, cette franc-maçonnerie instinctive que crée entre deux hommes un sujet de conversation tout trouvé, agréable à l'un comme à l'autre.
Quand on présenta le marquis à Annette de Guilleroy, il eut brusquement le soupçon des combinaisons de sa tante, et, après s'être incliné, il la parcourut d'un regard rapide d'amateur.
Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait tant conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et pouvait prédire presque à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme un expert qui goûte un vin trop vert.
Il échangea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis s'assit auprès de la baronne de Corbelle, afin de potiner à mi-voix.
On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti, l'enfant couchée, les lampes éteintes, les domestiques remontés en leurs chambres, le comte de Guilleroy, marchant à travers le salon, éclairé seulement par deux bougies, retint longtemps la comtesse ensommeillée sur un fauteuil, pour développer ses espérances, détailler l'attitude à garder, prévoir toutes les combinaisons, les chances et les précautions à prendre.
Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soirée, et murmurant:
—Je crois bien que c'est une affaire faite.
III
«Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai pas aperçu depuis trois jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous savez que je ne peux plus me passer de vous.»
Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un secrétaire, il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées là depuis le début de leur liaison.
Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de la vie mondaine, à se voir presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui, et le laissant travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans le fauteuil où elle avait posé jadis. Mais comme elle craignait un peu les remarques des domestiques, elle préférait pour ces rencontres quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, le recevoir chez elle, ou le retrouver dans un salon.
On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours naturelles à M. de Guilleroy.
Deux fois par semaine au moins le peintre dînait chez la comtesse avec quelques amis; le lundi, il la saluait régulièrement dans sa loge à l'Opéra; puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison, où le hasard les amenait à la même heure. Il savait les soirs où elle ne sortait pas, et il entrait alors prendre une tasse de thé chez elle, se sentant chez lui près de sa robe, si tendrement et si sûrement logé dans cette affection mûrie, si capturé par l'habitude de la trouver quelque part, de passer à côté d'elle quelques instants, d'échanger quelques paroles, de mêler quelques pensées, qu'il éprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse fût depuis longtemps apaisée, un besoin incessant de la voir.
Le désir de la famille, d'une maison animée, habitée, du repas en commun, des soirées où l'on cause sans fatigue avec des gens depuis longtemps connus, ce désir du contact, du coudoiement, de l'intimité qui sommeille en tout coeur humain, et que tout vieux garçon promène, de porte en porte, chez ses amis où il installe un peu de lui, ajoutait une force d'égoïsme à ses sentiments d'affection. Dans cette maison où il était aimé, gâté, où il trouvait tout, il pouvait encore reposer et dorloter sa solitude.
Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur fille devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même qu'ils ne l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une certaine discrétion à ne les point solliciter le premier.
La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il était trois heures de l'après-midi. Il se décida immédiatement à se rendre chez elle pour la trouver avant qu'elle sortît.
Le valet de chambre parut, appelé par un coup de sonnette.
—Quel temps, Joseph?
—Très beau, Monsieur.
—Chaud.
—Oui, Monsieur.
—Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.
Il avait toujours une tenue très élégante; mais bien qu'il fût habillé par un tailleur au style correct, la façon seule dont il portait ses vêtements, dont il marchait, le ventre sanglé dans un gilet blanc, le chapeau de feutre gris, haut de forme, un peu rejeté en arrière, semblait révéler tout de suite qu'il était artiste et célibataire.
Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se préparait à faire une promenade au bois. Il fut mécontent et attendit.
Selon son habitude, il se mit à marcher à travers le salon, allant d'un siège à l'autre ou des fenêtres aux murs, dans la grande pièce assombrie par les rideaux. Sur les tables légères, aux pieds dorés, des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis et coûteux, traînaient dans un désordre cherché. C'étaient de petites boîtes anciennes en or travaillé, des tabatières à miniatures, des statuettes d'ivoire, puis des objets en argent mat tout à fait modernes, d'une drôlerie sévère, où apparaissait le goût anglais: un minuscule poêle de cuisine, et dessus, un chat buvant dans une casserole, un étui à cigarettes, simulant un gros pain, une cafetière pour mettre des allumettes, et puis dans un écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets, bagues, broches, boucles d'oreilles avec des brillants, des saphirs, des rubis, des émeraudes, microscopique fantaisie qui semblait exécutée par des bijoutiers de Lilliput.
De temps en temps, il touchait un objet, donné par lui, à quelque anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une indifférence rêvassante, puis le remettait à sa place.
Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, reliés avec luxe, s'offraient à la main sur un guéridon porté par un seul pied, devant un petit canapé de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble la Revue des Deux Mondes, un peu fripée, fatiguée, avec des pages cornées, comme si on l'avait lue et relue, puis d'autres publications non coupées, les Arts modernes, qu'on doit recevoir uniquement à cause du prix, l'abonnement coûtant quatre cents francs par an, et la Feuille libre, mince plaquette à couverture bleue, où se répandent les poètes les plus récents qu'on appelle les «Énervés».
Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier siècle, sur lequel elle écrivait les réponses aux questions pressées apportées pendant les réceptions. Quelques ouvrages encore sur ce bureau, les livres familiers, enseigne de l'esprit et du coeur de la femme: Musset, Manon Lescaut, Werther; et, pour montrer qu'on n'était pas étranger aux sensations compliquées et aux mystères de la psychologie, les Fleurs du mal, le Rouge et le Noir, la Femme au XVIIIe siècle, Adolphe.
A côté des volumes, un charmant miroir à main, chef-d'oeuvre d'orfèvrerie, dont la glace était retournée sur un carré de velours brodé, afin qu'on pût admirer sur le dos un curieux travail d'or et d'argent.
Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques années il vieillissait terriblement, et bien qu'il jugeât son visage plus original qu'autrefois, il commençait à s'attrister du poids de ses joues et des plissures de sa peau.
Une porte s'ouvrit derrière lui..
—Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette.
—Bonjour, petite, tu vas bien?
—Très bien, et vous?
—Comment, tu ne me tutoies pas, décidément.
—Non, vrai, ça me gêne.
—Allons donc!
—Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez.
—Pourquoi ça?
—Parce que ... parce que vous n'êtes ni assez jeune ni assez vieux! ...
Le peintre se mit à rire.
—Devant cette raison, je n'insiste point.
Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche où poussent les premiers cheveux, et reprit, confuse:
—Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et de vous demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.
—Oui, certainement. Vous êtes seules?
—Non, avec la duchesse de Mortemain.
—Très bien, j'en suis.
—Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau?
—Va, mon enfant!
Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée, prête à partir. Elle tendit ses mains.
—On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites?
—Je ne voulais pas vous gêner en ce moment. Dans la façon dont elle prononça «Olivier», elle mit tous ses reproches et tout son attachement.
—Vous êtes la meilleure femme du monde, dit-il, ému par l'intonation de son nom.
Cette petite querelle de coeur finie et arrangée, elle reprit sur le ton des causeries mondaines:
—Nous allons aller chercher la duchesse à son hôtel, et puis, nous ferons un tour de bois. Il va falloir montrer tout ça à Nanette.
Le landau attendait sous la porte cochère.
Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu du bruit des chevaux piaffant sous la voûte sonore.
Le long du grand boulevard descendant vers la Madeleine toute la gaîté du printemps nouveau semblait tombée du ciel sur les vivants.
L'air tiède et le soleil donnaient aux hommes des airs de fête, aux femmes des airs d'amour, faisaient cabrioler les gamins et les marmitons blancs qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes voyous. Les chiens semblaient pressés; les serins des concierges s'égosillaient; seules les vieilles rosses attelées aux fiacres allaient toujours de leur allure accablée, de leur trot de moribonds.
La comtesse murmura:
—Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre!
Le peintre, sous la grande lumière, les contemplait l'une auprès de l'autre, la mère et la fille. Certes, elles étaient différentes, mais si pareilles en même temps que celle-ci était bien la continuation de celle-là, faite du même sang, de la même chair, animée de la même vie. Leurs yeux surtout, ces yeux bleus éclaboussés de gouttelettes noires, d'un bleu si frais chez la fille, un peu décoloré chez la mère, fixaient si bien sur lui le même regard, quand il leur parlait, qu'il s'attendait à les entendre lui répondre les mêmes choses. Et il était un peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, qu'il y avait devant lui deux femmes très distinctes, une qui avait vécu et une qui allait vivre. Non, il ne prévoyait pas ce que deviendrait cette enfant, quand sa jeune intelligence, influencée par des goûts et des instincts encore endormis, aurait poussé, se serait ouverte au milieu des événements du monde. C'était une jolie petite personne nouvelle, prête aux hasards et à l'amour, ignorée et ignorante, qui sortait du port comme on navire, tandis que sa mère y revenait, ayant traversé l'existence et aimé!
Il fut attendri à la pensée que c'était lui qu'elle avait choisi et qu'elle préférait encore, cette femme toujours jolie, bercée en ce landau, dans l'air tiède du printemps.
Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un regard, elle le devina, et il crut sentir un remerciement dans un frôlement de sa robe.
A son tour, il murmura:
—Oh! oui, quel beau jour!
Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, ils filèrent vers les Invalides, traversèrent la Seine et gagnèrent l'avenue des Champs-Elysées, en montant vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile, au milieu d'un flot de voitures.
La jeune fille s'était assise près d'Olivier, à reculons, et elle ouvrait, sur ce fleuve d'équipages, des yeux avides et naïfs. De temps en temps, quand la duchesse et la comtesse accueillaient un salut d'un court mouvement de tête, elle demandait: «Qui est-ce?» Il nommait «les Pontaiglin», ou «les Puicelci», ou «la comtesse de Lochrist», ou «la belle Mme Mandelière».
On suivait à présent l'avenue du Bois de Boulogne, au milieu du bruit et de l'agitation des roues. Les équipages, un peu moins serrés qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter dans une course sans fin. Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se dépassaient tour à tour, distancés soudain par une victoria rapide, attelée d'un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, à travers toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, à travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies, une femme jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait aux voitures qu'elle frôlait un étrange parfum de fleur inconnue.
—Cette dame-là, qui est-ce? demandait Annette.
—Je ne sais pas, répondait Bertin, tandis que la duchesse et la comtesse échangeaient un sourire.
Les feuilles poussaient, les rossignols familiers de ce jardin parisien chantaient déjà dans la jeune verdure, et quand on eut pris la file au pas, en approchant du lac, ce fut de voiture à voiture un échange incessant de saints, de sourires et de paroles aimables, lorsque les roues se touchaient. Cela, maintenant, avait l'air du glissement d'une flotte de barques où étaient assis des dames et des messieurs très sages. La duchesse, dont la tête à tout instant se penchait devant les chapeaux levés ou les fronts inclinés, paraissait passer une revue et se remémorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait et ce qu'elle supposait des gens, à mesure qu'ils défilaient devant elle.
—Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelière, la beauté de la République.
Dans une voiture légère et coquette, la beauté de la République laissait admirer, sous une apparente indifférence pour cette gloire indiscutée, ses grands yeux sombres, son front bas sous un casque de cheveux noirs, et sa bouche volontaire, un peu trop forte.
—Très belle tout de même, dit Bertin.
La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres femmes. Elle haussa doucement les épaules et ne répondit rien.
Mais la jeune fille, chez qui s'éveilla soudain l'instinct des rivalités, osa dire:
—Moi, je ne trouve point. Le peintre se retourna.
—Quoi, tu ne la trouves point belle?
—Non, elle a l'air trempée dans l'encre. La duchesse riait, ravie.
—Bravo, petite, voilà six ans que la moitié des hommes de Paris se pâme devant cette négresse! Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens, regarde plutôt la comtesse de Lochrist.
Seule dans un landau avec un caniche blanc, la comtesse, fine comme une miniature, une blonde aux yeux bruns, dont les lignes délicates, depuis cinq ou six ans également, servaient de thème aux exclamations de ses partisans, saluait, un sourire fixé sur la lèvre.
Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.
—Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraîche. Bertin, qui d'ordinaire dans les discussions quotidiennement revenues sur ces deux rivales, ne soutenait point la comtesse, se fâcha soudain de cette intolérance de gamine.
—Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, elle est charmante, et je te souhaite de devenir aussi jolie qu'elle.
—Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez seulement les femmes quand elles ont passé trente ans. Elle a raison, cette enfant, vous ne les vantez que défraîchies.
Il s'écria:
—Permettez, une femme n'est vraiment belle que tard, lorsque toute son expression est sortie.
Et développant cette idée que la première fraîcheur n'est que le vernis de la beauté qui mûrit, il prouva que les hommes du monde ne se trompent pas en faisant peu d'attention aux jeunes femmes dans tout leur éclat, et qu'ils ont raison de ne les proclamer «belles» qu'à la dernière période de leur épanouissement.
La comtesse, flattée, murmurait:
—Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est très gentil, un jeune visage, mais toujours un peu banal.
Et le peintre insista, indiquant à quel moment une figure, perdant peu à peu la grâce indécise de la jeunesse, prend sa forme définitive, son caractère, sa physionomie.
Et, à chaque parole, la comtesse faisait «oui» d'un petit balancement de tête convaincu; et plus il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui plaide, avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus elle l'approuvait du regard et du geste, comme s'ils se fussent alliés pour se soutenir contre un danger, pour se défendre contre une opinion menaçante et fausse. Annette ne les écoutait guère, tout occupée à regarder. Sa figure souvent rieuse était devenue grave, et elle ne disait plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce soleil, ces feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela c'était pour elle.
Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue à son tour, saluée, enviée; et des hommes, en la montrant, diraient peut-être qu'elle était belle. Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les plus élégants, et demandait toujours leurs noms, sans s'occuper d'autre chose que de ces syllabes assemblées qui, parfois, éveillaient en elle un écho de respect et d'admiration, quand elle les avait lues souvent dans les journaux ou dans l'histoire. Elle ne s'accoutumait pas à ce défilé de célébrités, et ne pouvait même croire tout à fait qu'elles fussent vraies, comme si elle eût assisté à quelque représentation. Les fiacres lui inspiraient un mépris mêlé de dégoût, la gênaient et l'irritaient, et elle dit soudain:
—Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici que les voitures de maître.
Bertin répondit:
—Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'égalité, de la liberté et de la fraternité?
Elle eut une moue qui signifiait «à d'autres» et reprit:
—Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par exemple.
—Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore que nous nageons en pleine démocratie. D'ailleurs, si tu veux voir le bois pur de tout mélange, viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la fine fleur de la société.
Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si bien, du bois matinal avec ses cavaliers et ses amazones, de ce club des plus choisis où tout le monde se connaît par ses noms, petits noms, parentés, titres, qualités et vices, comme si tous vivaient dans le même quartier ou dans la même petite ville.
—Y venez-vous souvent? dit-elle.
—Très souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de plus charmant à Paris.
—Vous montez à cheval, le matin!
—Mais oui.
—Et puis, l'après-midi, vous faites des visites?
—Oui.
—Alors, quand est-ce que vous travaillez?
—Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai choisi une spécialité suivant mes goûts! Comme je suis peintre de belles dames, il faut bien que je les voie et que je les suive un peu partout.
Elle murmura, toujours sans rire:
—A pied et à cheval?
Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, qui semblait dire: Tiens, tiens, déjà de l'esprit, tu seras très bien, toi.
Un souffle d'air froid passa, venu de très loin, de la grande campagne à peine éveillée encore; et le bois entier frémit, ce bois coquet, frileux et mondain.
Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler les maigres feuilles sur les arbres et les étoffes sur les épaules. Toutes les femmes, d'un mouvement presque pareil, ramenèrent sur leurs bras et sur leur gorge le vêtement tombé derrière elles; et les chevaux se mirent à trotter d'un bout à l'autre de l'allée, comme si la brise aigre, qui accourait, les eût fouettés en les touchant.
On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de gourmettes secouées, sous une ondée oblique et rouge du soleil couchant.
—Est-ce que vous retournez chez vous? dit la comtesse au peintre, dont elle savait toutes les habitudes.
—Non, je vais au Cercle.
—Alors, nous vous déposons en passant?
—Ça me va, merci bien.
—Et quand nous invitez-vous à déjeuner avec la duchesse?
—Dites votre jour?
Ce peintre attitré des Parisiennes, que ses admirateurs avaient baptisé «un Watteau réaliste» et que ses détracteurs appelaient «photographe de robes et manteaux», recevait souvent, soit à déjeuner, soit à dîner, les belles personnes dont il avait reproduit les traits, et d'autres encore, toutes les célèbres, toutes les connues, qu'amusaient beaucoup ces petites fêtes dans un hôtel de garçon.
—Après-demain! Ça vous va-t-il, après-demain, ma chère duchesse? demanda Mme de Guilleroy.
—Mais oui, vous êtes charmante! M. Bertin ne pense jamais à moi, pour ces parties-là. On voit bien que je ne suis plus jeune.
La comtesse, habituée à considérer la maison de l'artiste un peu comme la sienne, reprit:
—Rien, que nous quatre, les quatre du landau, la duchesse, Annette, moi et vous, n'est-ce pas, grand artiste?
—Rien que nous, dit-il en descendant, et je vous ferai faire des écrevisses à l'alsacienne.
—Oh! vous allez donner des passions à la petite.
Il saluait, debout à la portière, puis il entra vivement dans le vestibule de la grande porte du Cercle, jeta son pardessus et sa canne à la compagnie de valets de pied qui s'étaient levés comme des soldats au passage d'un officier, puis il monta le large escalier, passa devant une autre brigade de domestiques en culottes courtes, poussa une porte et se sentit soudain alerte comme un jeune homme en entendant, au bout du couloir, un bruit continu de fleurets heurtés, d'appels de pied, d'exclamations lancées, par des voix fortes: Touché.—A moi.—Passé.—J'en ai.—Touché.—A vous.
Dans la salle d'armes, les tireurs, vêtus de toile grise, avec leur veste de peau, leurs pantalons serrés aux chevilles, une sorte de tablier tombant sur le ventre, un bras en l'air, la main repliée, et dans l'autre main rendue énorme par le gant, le mince et souple fleuret, s'allongeaient et se redressaient avec une brusque souplesse de pantins mécaniques.
D'autres se reposaient, causaient, encore essoufflés, rouges, en sueur, un mouchoir à la main pour éponger leur front et leur cou; d'autres, assis sur le divan carré qui faisait le tour de la grande salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa, et le maître du Cercle, Taillade, contre le grand Rocdiane.
Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains.
—Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie.
—Je suis à vous, mon cher.
Et il passa dans le cabinet de toilette pour se déshabiller.
Depuis longtemps, il ne s'était senti aussi agile et vigoureux, et, devinant qu'il allait faire un excellent assaut, il se hâtait avec une impatience d'écolier qui va jouer. Dès qu'il eut devant lui son adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extrême, et, en dix minutes, l'ayant touché onze fois, le fatigua si bien, que le baron demanda grâce. Puis il tira avec Punisimont, et avec son confrère Amaury Maldant.
La douche froide, ensuite, glaçant sa chair haletante, lui rappela les bains de la vingtième année, quand il piquait des têtes dans la Seine, du haut des ponts de la banlieue, en plein automne, pour épater les bourgeois.
—Tu dînes ici? lui demandait Maldant.
—Oui.
—Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane et Landa, dépêche-toi, il est sept heures un quart.
La salle à manger, pleine d'hommes, bourdonnait.
Il y avait là tous les vagabonds nocturnes de Paris, des désoeuvrés et des occupés, tous ceux qui, à partir de sept heures du soir, ne savent plus que faire et dînent au Cercle pour s'accrocher, grâce au hasard d'une rencontre, à quelque chose ou à quelqu'un.
Quand les cinq amis se furent assis, le banquier Liverdy, un homme de quarante ans, vigoureux et trapu, dit à Bertin:
—Vous étiez enragé, ce soir.
Le peintre répondit:
—Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes.
Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury Maldant, un petit maigre, chauve, avec une barbe grise, dit d'un air fin:
—Moi aussi, j'ai toujours un retour de sève en Avril; ça me fait pousser quelques feuilles, une demi-douzaine au plus, puis ça coule en sentiment; il n'y a jamais de fruits.
Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa le plaignirent. Plus âgés que lui, tous deux, sans qu'aucun oeil exercé pût fixer leur âge, hommes de cercle, de cheval et d'épée à qui les exercices incessants avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient d'être plus jeunes, en tout, que les polissons énervés de la génération nouvelle.
Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les salons, mais suspect de tripotages d'argent de toute nature, ce qui n'était pas étonnant, disait Bertin, après avoir tant vécu dans les tripots, marié, séparé de sa femme qui lui payait une rente, administrateur de banques belges et portugaises, portait haut, sur sa figure énergique de Don Quichotte, un honneur un peu terni de gentilhomme à tout faire que nettoyait, de temps en temps, le sang d'une piqûre en duel.
Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa taille et de ses épaules, bien que marié et père de deux enfants, ne se décidait qu'à grand'peine à dîner chez lui trois fois par semaine, et restait au Cercle les autres jours, avec ses amis, après la séance de la salle d'armes.
—Le Cercle est une famille, disait-il, la famille de ceux qui n'en ont pas encore, de ceux qui n'en auront jamais et de ceux qui s'ennuient dans la leur.
La conversation, partie sur le chapitre femmes, roula d'anecdotes en souvenirs et de souvenirs en vanteries jusqu'aux confidences indiscrètes.
Le marquis de Rocdiane laissait soupçonner ses maîtresses par des indications précises, femmes du monde dont il ne disait pas les noms, afin de les faire mieux deviner. Le banquier Liverdy désignait les siennes par leurs prénoms. Il racontait: «J'étais au mieux, en ce moment-là, avec la femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant, je lui dis: ma petite Marguerite...» Il s'arrêtait au milieu des sourires, puis reprenait: «Hein! j'ai laissé échapper quelque chose. On devrait prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes Sophie.»
Olivier Bertin, très réservé, avait coutume de déclarer, quand on l'interrogeait:
—Moi, je me contente de mes modèles.
On feignait de le croire, et Landa, un simple coureur de filles, s'exaltait à la pensée de tous les jolis morceaux qui trottent par les rues, et de toutes les jeunes personnes déshabillées devant le peintre, à dix francs l'heure.
A mesure que les bouteilles se vidaient, tous ces grisons, comme les appelaient les jeunes du Cercle, tous ces grisons, dont la face rougissait, s'allumaient, secoués de désirs réchauffés et d'ardeurs fermentées.
Rocdiane, après le café, tombait dans des indiscrétions plus véridiques, et oubliait les femmes du monde pour célébrer les simples cocottes.
—Paris, disait-il, un verre de kummel à la main, la seule ville où un homme ne vieillisse pas, la seule où, à cinquante ans, pourvu qu'il soit solide et bien conservé, il trouvera toujours une gamine de dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer.
Landa, retrouvant son Rocdiane d'après les liqueurs, l'approuvait avec enthousiasme, énumérait les petites filles qui l'adoraient encore tous les jours.
Mais Liverdy, plus sceptique et prétendant savoir exactement ce que valent les femmes, murmurait:
—Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent.
Landa riposta:
—Elles me le prouvent, mon cher.
—Ces preuves-là ne comptent pas.
—Elles me suffisent.
Rocdiane criait:
—Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous qu'une jolie petite gueuse de vingt ans, qui fait la fête depuis cinq ou six ans déjà, la fête à Paris, où toutes nos moustaches lui ont appris et gâté le goût des baisers, sait encore distinguer un homme de trente d'avec un homme de soixante? Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et trop connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime mieux, au fond du coeur, mais vraiment mieux, un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce qu'elle sait, est-ce qu'elle réfléchit à ça? Est-ce que les hommes ont un âge, ici? Eh! mon cher, nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on nous aime, plus on nous le montre et plus on le croit.
Ils se levèrent de table, congestionnés et fouettés par l'alcool, prêts à partir pour toutes les conquêtes, et ils commençaient à délibérer sur l'emploi de leur soirée, Bertin parlant du Cirque, Rocdiane de l'Hippodrome, Maldant de l'Éden et Landa des Folies-Bergère, quand un bruit de violons qu'on accorde, léger, lointain, vint jusqu'à eux.
—Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au Cercle, dit Rocdiane.
—Oui, répondit Bertin, si nous y passions dix minutes avant de sortir?