—Allons.
Ils traversèrent un salon, la salle de billard, une salle de jeu, puis arrivèrent dans une sorte de loge dominant la galerie des musiciens. Quatre messieurs, enfoncés en des fauteuils, attendaient déjà d'un air recueilli, tandis qu'en bas, au milieu des rangs de sièges vides, une dizaine d'autres causaient, assis ou debout.
Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre à petits coups de son archet: on commença.
Olivier Bertin adorait la musique; comme on adore l'opium. Elle le faisait rêver.
Dès que le flot sonore des instruments l'avait touché, il se sentait emporté dans une sorte d'ivresse nerveuse qui rendait son corps et son intelligence incroyablement vibrants. Son imagination s'en allait comme une folle, grisée par les mélodies, à travers des songeries douces et d'agréables rêvasseries. Les yeux fermés, les jambes croisées, les bras mous, il écoutait les sons et voyait des choses qui passaient devant ses yeux et dans son esprit.
L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et le peintre, dès qu'il eut baissé ses paupières sur son regard, revit le bois, la foule des voitures autour de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse et sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs paroles, sentait le mouvement de la voiture, respirait l'air plein d'odeur de feuilles.
Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit cette vision, qui recommença trois fois, comme recommence, après une traversée en mer, le roulis du bateau dans l'immobilité du lit.
Puis elle s'étendit, s'allongea en un voyage lointain, avec les deux femmes assises toujours devant lui, tantôt en chemin de fer, tantôt à la table d'hôtels étrangers. Durant toute la durée de l'exécution musicale, elles l'accompagnèrent ainsi, comme si elles avaient laissé, durant cette promenade au grand soleil, l'image de leurs deux visages empreinte au fond de son oeil.
Un silence, puis un bruit de sièges remués et de voix chassèrent cette vapeur de songe, et il aperçut, sommeillant autour de lui, ses quatre amis en des postures naïves d'attention changée en sommeil.
Quand il les eut réveillés:
—Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il.
—Moi, répondit avec franchise Rocdiane, j'ai envie de dormir ici encore un peu.
—Et moi aussi, reprit Landa.
Bertin se leva:
—Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las.
Il se sentait, au contraire, fort animé, mais il désirait s'en aller, par crainte des fins de soirée qu'il connaissait si bien autour de la table de baccara du Cercle.
Il rentra donc, et, le lendemain, après une nuit de nerfs, une de ces nuits qui mettent les artistes dans cet état d'activité cérébrale baptisée inspiration, il se décida à ne pas sortir et à travailler jusqu'au soir.
Ce fut une journée excellente, une de ces journées de production facile, où l'idée semble descendre dans les mains et se fixer d'elle-même sur la toile.
Les portes closes, séparé du monde, dans la tranquillité de l'hôtel fermé pour tous, dans la paix amie de l'atelier, l'oeil clair, l'esprit lucide, surexcité, alerte, il goûta ce bonheur donné aux seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allégresse. Rien n'existait plus pour lui, pendant ces heures de travail, que le morceau de toile où naissait une image sous la caresse de ses pinceaux, et il éprouvait, en ses crises de fécondité, une sensation étrange et bonne de vie abondante qui se grise et se répand. Le soir il était brisé comme après une saine fatigue, et il se coucha avec la pensée agréable de son déjeuner, du lendemain.
La table fut couverte de fleurs, le menu très soigné pour Mme de Guilleroy, gourmande raffinée, et malgré une résistance énergique, mais courte, le peintre força ses convives à boire du champagne.
—La petite sera ivre! disait la comtesse.
La duchesse indulgente répondait:
—Mon Dieu! il faut bien l'être une première fois.
Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se sentait un peu agité par cette gaîté légère qui soulève comme si elle faisait pousser des ailes aux pieds.
La duchesse et la comtesse, ayant une séance au comité des Mères françaises, devaient reconduire la jeune fille avant de se rendre à la Société, mais Bertin offrit de faire un tour à pied avec elle, en la ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent tous les deux.
—Prenons par-le plus long, dit-elle.
—Veux-tu rôder dans le parc Monceau? c'est un endroit très gentil; nous regarderons les mioches et les nourrices.
—Mais oui, je veux bien.
Ils franchirent, par l'avenue Vélasquez, la grille dorée et monumentale qui sert, d'enseigne et d'entrée à ce bijou de parc élégant, étalant en plein Paris sa grâce factice et verdoyante, au milieu d'une ceinture d'hôtels princiers.
Le long des larges allées, qui déploient à travers les pelouses et les massifs leur courbe savante, une foule de femmes et d'hommes, assis sur des chaises de fer, regardent défiler les passants tandis que, par les petits chemins enfoncés sous les ombrages et serpentant comme des ruisseaux, un peuple d'enfants grouille dans le sable, court, saute à la corde sous l'oeil indolent des nourrices ou sous le regard inquiet des mères. Les arbres énormes, arrondis en dôme comme des monuments de feuilles, les marronniers géants dont la lourde verdure est éclaboussée de grappes rouges ou blanches, les sycomores distingués, les platanes décoratifs avec leur tronc savamment tourmenté, ornent en des perspectives séduisantes les grands gazons onduleux.
Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans les feuillages et voisinent de cime en cime, tandis que les moineaux, se baignent dans l'arc-en-ciel dont le soleil enlumine la poussière d'eau des arrosages égrenée sûr l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues blanches semblent heureuses dans cette fraîcheur verte. Un jeune garçon de marbre retire de son pied une épine introuvable, comme s'il s'était piqué tout à l'heure en courant après la Diane qui fuit là-bas vers le petit lac emprisonné dans les bosquets où s'abrite la ruine d'un temple.
D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au bord des massifs, ou bien rêvent, un genou dans la main. Une cascade écume et roule sur de jolis rochers. Un arbre, tronqué comme une colonne, porte un lierre; un tombeau porte une inscription. Les fûts de pierre dressés sur les gazons ne rappellent guère plus l'Acropole que cet élégant petit parc ne rappelle les forêts sauvages.
C'est l'endroit artificiel et charmant où les gens de ville vont contempler des fleurs élevées en des serres, et admirer, comme on admire au théâtre le spectacle de la vie, cette aimable représentation que donne, en plein Paris, la belle nature.
Olivier Bertin, depuis des années, venait presque chaque jour en ce lieu préféré, pour y regarder les Parisiennes se mouvoir en leur vrai cadre.
«C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens mal mis y font horreur.» Et il y rôdait pendant des heures, en connaissait toutes les plantes et tous les promeneurs habituels.
Il marchait à côté d'Annette, le long des allées, l'oeil distrait par la vie bariolée et remuante du jardin.
—Oh l'amour! cria-t-elle.
Elle contemplait un petit garçon à boucles blondes qui la regardait de ses yeux bleus, d'un air étonné et ravi.
Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le plaisir qu'elle avait à voir ces vivantes poupées enrubannées la rendait bavarde et communicative.
Elle marchait à petits pas, disait à Bertin ses remarques, ses réflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les mères. Les enfants gros lui arrachaient des exclamations de joie, et les enfants pâles l'apitoyaient.
Il l'écoutait, amusé par elle plus que par les mioches, et sans oublier la peinture, murmurait: «C'est délicieux!» en songeant qu'il devrait faire un exquis tableau, avec un coin du parc et un bouquet de nourrices, de mères et d'enfants. Comment n'y avait-il pas songé?
—Tu aimes ces galopins-là? dit-il.
—Je les adore.
A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie de les prendre, de les embrasser, de les manier, une envie matérielle et tendre de mère future; et il s'étonnait de cet instinct secret, caché en cette chair de femme.
Comme elle était disposée à parler, il l'interrogea sur ses goûts. Elle avoua des espérances de succès et de gloire mondaine avec une naïveté gentille, désira de beaux chevaux, qu'elle connaissait presque en maquignon, car l'élevage occupait une partie des fermes de Roncières; et elle ne s'inquiéta guère plus d'un fiancé que de l'appartement qu'on trouverait toujours dans la multitude des étages à louer.
Ils approchaient du lac où deux cygnes et six canards flottaient doucement, aussi propres et calmes que des oiseaux de porcelaine et ils passèrent devant une jeune femme assise sur une chaise, un livre ouvert sur les genoux, les yeux levés devant elle, l'âme envolée dans une songerie.
Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. Laide, humble, vêtue en fille modeste qui ne songe point à plaire, une institutrice peut-être, elle était partie pour le Rêve, emportée par une phrase ou par un mot qui avait ensorcelé son coeur. Elle continuait, sans doute, selon la poussée de ses espérances, l'aventure commencée dans le livre.
Bertin s'arrêta, surpris:
—C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ça.
Ils avaient passé devant elle. Ils retournèrent et revinrent encore sans qu'elle les aperçût, tant elle suivait de toute son attention le vol lointain de sa pensée.
Le peintre dit à Annette:
—Dis donc, petite! est-ce que ça t'ennuierait de me poser une figure, une fois ou deux?
—Mais non, au contraire!
—Regarde bien cette demoiselle qui se promené dans l'idéal.
—Là, sur cette chaise?
—Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise, tu ouvriras un livre sur tes genoux et tu tâcheras de faire comme elle. As-tu quelquefois rêvé tout éveillée?
—Mais, oui.
—A quoi?
Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans le bleu; mais elle ne voulait point répondre, détournait ses questions, regardait les canards nager après le pain que leur jetait une dame, et semblait gênée comme s'il eût touché en elle à quelque chose de sensible.
Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie à Roncières, parla de sa grand'mère à qui elle faisait de longues lectures à haute voix, tous les jours, et qui devait être bien seule, et bien triste maintenant.
Le peintre, en l'écoutant, se sentait gai comme un oiseau, gai comme il ne l'avait jamais été. Tout ce qu'elle lui disait, tous les menus et futiles et médiocres détails de cette simple existence de fillette l'amusaient et l'intéressaient.
—Asseyons-nous, dit-il.
Ils s'assirent auprès de l'eau. Et les deux cygnes s'en vinrent flotter devant eux, espérant quelque nourriture.
Bertin sentait en lui s'éveiller des souvenirs, ces souvenirs disparus, noyés dans l'oubli et qui soudain reviennent, on ne sait pourquoi. Ils surgissaient rapides, de toutes sortes, si nombreux en même temps, qu'il éprouvait la sensation d'une main remuant la vase de sa mémoire.
Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement de sa vie ancienne que plusieurs fois déjà, moins qu'aujourd'hui cependant, il avait senti et remarqué. Il existait toujours une cause à ces évocations subites, une cause matérielle et simple, une odeur, un parfum souvent. Que de fois une robe de femme lui avait jeté au passage, avec le souffle évaporé d'une essence, tout un rappel d'événements effacés! Au fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé souvent aussi des parcelles de son existence; et toutes les odeurs errantes, celles des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces et les mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d'été, les odeurs froides des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines réminiscences, comme si les senteurs, gardaient en elle les choses mortes embaumées, à la façon des aromates qui conservent les momies.
Était-ce l'herbe mouillée ou la fleur des marronniers qui ranimait ainsi l'autrefois? Non. Alors, quoi? Était-ce à son oeil qu'il devait cette alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes rencontrées, une d'elles peut-être ressemblait à une figure de jadis, et, sans qu'il l'eût reconnue, secouait en son coeur toutes les cloches du passé.
N'était-ce pas un son, plutôt? Bien souvent un piano entendu par hasard, une voix inconnue, même un orgue de Barbarie jouant sur une place un air démodé, l'avaient brusquement rajeuni de vingt ans, en lui gonflant la poitrine d'attendrissements oubliés.
Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, presque irritant. Qu'y avait-il autour de lui, près de lui, pour raviver de la sorte ses émotions éteintes?
—Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en.
Ils se levèrent et se remirent à marcher.
Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux pour qui la chaise était une trop forte dépense.
Annette, maintenant, les observait aussi et s'inquiétait de leur existence, de leur profession, s'étonnait qu'ayant l'air si misérable ils vinssent paresser ainsi dans ce beau jardin public.
Et plus encore que tout à l'heure, Olivier remontait les années écoulées. Il lui semblait qu'une mouche ronflait à ses oreilles et les emplissait du bourdonnement confus des jours finis.
La jeune fille, le voyant rêveur, lui demanda:
—Qu'avez-vous? vous semblez triste.
Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit cela? Elle ou sa mère? Non pas sa mère avec sa voix d'à présent, mais avec sa voix d'autrefois, tant changée qu'il venait seulement de la reconnaître.
Il répondit en souriant:
—Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es très gentille, tu me rappelles ta maman.
Comment n'avait-il pas remarqué plus vite cet étrange écho de la parole jadis si familière, qui sortait à présent de ces lèvres nouvelles.
—Parle encore, dit-il.
—De quoi?
—Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait apprendre. Les aimais-tu?
Elle se remit à bavarder.
Et il écoutait, saisi par un trouble croissant, il épiait, il attendait, au milieu des phrases de cette fillette presque étrangère à son coeur, un mot, un son, un rire, qui semblaient restés dans sa gorge depuis la jeunesse de sa mère. Des intonations, parfois, le faisaient frémir d'étonnement. Certes, il y avait entre leurs paroles des dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de suite, remarqué les rapports, telles que, souvent même, il ne les confondait plus du tout; mais cette différence ne rendait que plus saisissants les brusques réveils du parler maternel. Jusqu'ici, il avait constaté la ressemblance de leurs visages d'un oeil amical et curieux, mais voilà que le mystère de cette voix ressuscitée les mêlait d'une telle façon qu'en détournant la tête pour ne plus voir la jeune fille il se demandait par moments si ce n'était pas la comtesse qui lui parlait ainsi; douze ans plus tôt.
Puis, lorsqu'halluciné par cette évocation il se retournait vers elle, il retrouvait encore, à la rencontre de son regard, un peu de cette défaillance que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse, l'oeil de la mère.
Ils avaient fait déjà trois fois le tour du parc, repassant toujours devant les mêmes personnes, les mêmes nourrices, les mêmes enfants.
Annette, à présent, inspectait les hôtels qui entourent ce jardin, et demandait les noms de leurs habitants.
Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, interrogeait avec une curiosité vorace, semblait emplir de renseignements sa mémoire de femme, et, la figure éclairée par l'intérêt, écoutait des yeux autant que de l'oreille.
Mais en arrivant au pavillon qui sépare les deux portes sur le boulevard extérieur, Bertin s'aperçut que quatre heures allaient sonner.
—Oh! dit-il, il faut rentrer.
Et ils gagnèrent doucement le boulevard Malesherbes.
Quand il eut quitté la jeune fille, le peintre descendit vers la place de la Concorde, pour faire une visite sur l'autre rive de la Seine.
Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait volontiers sauté par-dessus les bancs, tant il se sentait agile. Paris lui paraissait radieux, plus joli que jamais. «Décidément, pensait-il, le printemps revernit tout le monde.»
Il était dans une de ces heures où l'esprit excité comprend tout avec plus de plaisir, où l'oeil voit mieux, semble plus impressionnable et plus clair, où l'on goûte une joie plus vive à regarder et à sentir, comme si une main toute-puissante venait de rafraîchir toutes les couleurs de la terre, de ranimer tous les mouvements des êtres, et de remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrête, l'activité des sensations.
Il pensait, en cueillant du regard mille choses amusantes:—«Dire qu'il y a des moments où je ne trouve pas de sujets à peindre!»
Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante que toute son oeuvre d'artiste lui parut banale, et qu'il concevait une nouvelle manière d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et soudain, l'envie de rentrer et de travailler le saisit, le fit retourner sur ses pas et s'enfermer dans son atelier.
Mais dès qu'il fut seul en face de la toile commencée, cette ardeur qui lui brûlait le sang tout à l'heure, s'apaisa tout à coup. Il se sentit las, s'assit sur son divan et se remit à rêvasser.
L'espèce d'indifférence heureuse dans laquelle il vivait, cette insouciance d'homme satisfait dont presque tous les besoins sont apaisés, s'en allait de son coeur tout doucement, comme si quelque chose lui eût manqué. Il sentait sa maison vide, et désert son grand atelier. Alors, en regardant autour de lui, il lui sembla voir passer l'ombre d'une femme dont la présence lui était douce. Depuis longtemps, il avait oublié les impatiences d'amant qui attend le retour d'une maîtresse, et voilà que, subitement, il la sentait éloignée et la désirait près de lui avec un énervement de jeune homme.
Il s'attendrissait à songer combien ils s'étaient aimés, et il retrouvait en tout ce vaste appartement où elle était si souvent venue, d'innombrables souvenirs d'elle, de ses gestes, de ses paroles, de ses baisers. Il se rappelait certains jours, certaines heures, certains moments; et il sentait autour de lui le frôlement de ses caresses anciennes.
Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et se mit à marcher en songeant de nouveau que, malgré cette liaison dont son existence avait été remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. Après les longues heures de travail, quand il regardait autour de lui, étourdi par ce réveil de l'homme qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait que des murs à la portée de sa main et de sa voix. Il avait dû, n'ayant pas de femme en sa maison et ne pouvant rencontrer qu'avec des précautions de voleur celle qu'il aimait, traîner ses heures désoeuvrées en tous les lieux publics où l'on trouve, où l'on achète, des moyens quelconques de tuer le temps. Il avait des habitudes au Cercle, des habitudes au Cirque et à l'Hippodrome, à jour fixe, des habitudes à l'Opéra, des habitudes un peu partout, pour ne pas rentrer chez lui où il serait demeuré avec joie sans doute s'il y avait vécu près d'elle.
Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, il avait souffert d'une façon cruelle de ne pouvoir la prendre et la garder avec lui; puis son ardeur se modérant, il avait accepté sans révolte leur séparation et sa liberté; maintenant il les regrettait de nouveau comme s'il recommençait à l'aimer.
Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi brusquement, presque sans raison, parce qu'il faisait beau dehors, et, peut-être, parce qu'il avait reconnu tout à l'heure la voix rajeunie de cette femme. Combien peu de chose il faut pour émouvoir le coeur d'un homme, d'un homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret!
Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, entrait dans son esprit et dans sa chair à la façon d'une fièvre; et il se mit à penser à elle un peu comme font les jeunes amoureux, en l'exaltant en son coeur et en s'exaltant lui-même pour la désirer davantage; puis il se décida, bien qu'il l'eût vue dans la matinée, à aller lui demander une tasse de thé, le soir même.
Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour descendre au boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit de ne pas la trouver et d'être forcé de passer encore cette soirée tout seul, comme il en avait passé bien d'autres, pourtant.
A sa demande:—«La comtesse est-elle chez elle?»—le domestique répondant:—«Oui, Monsieur»—fit entrer de la joie en lui.
Il dit, d'un ton radieux:—«C'est encore moi»—en apparaissant au seuil du petit salon où les deux femmes travaillaient sous les abat-jour roses d'une lampe à double foyer en métal anglais, portée sur une tige haute et mince.
La comtesse s'écria: —Comment, c'est vous? Quelle chance!
—Mais, oui. Je me suis senti très solitaire, et je suis venu.
—Comme c'est gentil!
—Vous attendez quelqu'un?
—Non ..., peut-être ..., je ne sais jamais.
Il s'était assis et regardait avec un air de dédain le tricot gris en grosse laine qu'elles confectionnaient vivement au moyen de longues aiguilles en bois.
Il demanda:
—Qu'est-ce que cela?
—Des couvertures.
—De pauvres?
—Oui, bien entendu.
—C'est très laid.
—C'est très chaud.
—Possible, mais c'est très laid, surtout dans un appartement Louis XV, où tout caresse l'oeil. Si ce n'est pour vos pauvres, vous devriez, pour vos amis, faire vos charités plus élégantes.
—Mon Dieu, les hommes!—dit-elle en haussant les épaules—mais on en prépare partout en ce moment, de ces couvertures-là.
—Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus faire une visite le soir, sans voir traîner cette affreuse loque grise sur les plus jolies toilettes et sur les meubles les plus coquets. On a, ce printemps, la bienfaisance de mauvais goût.
La comtesse, pour juger s'il disait vrai, étendit le tricot qu'elle tenait sur la chaise de soie inoccupée à côté d'elle, puis elle convint avec indifférence:
—Oui, en effet, c'est laid.
Et elle se remit à travailler. Les deux têtes voisines, penchées sous les deux lumières toutes proches, recevaient dans les cheveux une coulée de lueur rose qui se répandait sur la chair des visages, sur les robes et sur les mains remuantes; et elles regardaient leur ouvrage avec cette attention légère et continue des femmes habituées à ces besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe.
Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres lampes en porcelaine de Chine, portées sur des colonnes anciennes de bois doré, répandaient sur les tapisseries une lumière douce et régulière, atténuée par des transparents de dentelle jetés sur les globes.
Bertin prit un siège très bas, un fauteuil nain, où il pouvait tout juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours préféré pour causer avec la comtesse, en demeurant presque à ses pieds.
Elle lui dit:
—Vous avez fait une longue promenade avec Nané, tantôt, dans le parc.
—Oui. Nous avons bavardé comme de vieux amis. Je l'aime beaucoup, votre fille. Elle vous ressemble tout à fait. Quand elle prononce certaines phrases, on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa bouche.
—Mon mari me l'a déjà dit bien souvent.
Il les regardait travailler, baignées dans la clarté des lampes, et la pensée dont il souffrait souvent, dont il avait encore souffert dans le jour, le souci de son hôtel désert, immobile, silencieux, froid, quel que soit le temps, quel que soit le feu des cheminées et du calorifère, le chagrina comme si, pour la première fois, il comprenait bien son isolement.
Oh! comme il aurait décidément voulu être le mari de cette femme, et non son amant! Jadis il désirait l'enlever, la prendre à cet homme, la lui voler complètement. Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompé qui était installé près d'elle pour toujours, dans les habitudes de sa maison et dans le câlinement de son contact. En la regardant, il se sentait le coeur tout rempli de choses anciennes revenues qu'il aurait voulu lui dire. Vraiment il l'aimait bien encore, même un peu plus, beaucoup plus aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce besoin de lui exprimer ce rajeunissement dont elle serait si contente, lui faisait désirer qu'on envoyât se coucher la jeune fille, le plus vite possible.
Obsédé par cette envie d'être seul avec elle, de se rapprocher jusqu'à ses genoux où il poserait sa tête, de lui prendre les mains dont s'échapperaient la couverture du pauvre, les aiguilles de bois, et la pelotte de laine qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil déroulé, il regardait l'heure, ne parlait plus guère et trouvait que vraiment on a tort d'habituer les fillettes à passer la soirée avec les grandes personnes.
Des pas troublèrent le silence du salon voisin, et le domestique, dont la tête apparut, annonça:
—M. de Musadieu.
Olivier Bertin eut une petite rage comprimée, et quand il serra la main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se sentit une envie de le prendre par les épaules et de le jeter dehors.
Musadieu était plein de nouvelles: le ministère allait tomber, et on chuchotait un scandale sur le marquis de Rocdiane. Il ajouta en regardant la jeune fille: «Je conterai cela un peu plus tard.»
La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que dix heures allaient sonner.
—Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle à sa fille.
Annette, sans répondre, plia son tricot, roula sa laine, baisa sa mère sur les joues, tendit la main aux deux hommes et s'en alla prestement, comme si elle eût glissé sans agiter l'air en passant.
Quand elle fut sortie:
—Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse.
On prétendait que le marquis de Rocdiane, séparé à l'amiable de sa femme qui lui payait une rente jugée par lui insuffisante, avait trouvé, pour la faire doubler, un moyen sûr et singulier. La marquise, suivie sur son ordre, s'était laissé surprendre en flagrant délit, et avait dû racheter par une pension nouvelle le procès-verbal dressé par le commissaire de police.
La comtesse écoutait, le regard curieux, les mains immobiles, tenant sur ses genoux l'ouvrage interrompu.
Bertin, que la présence de Musadieu exaspérait depuis le départ de la jeune fille, se fâcha, et affirma avec une indignation d'homme qui sait et qui n'a voulu parler à personne de cette calomnie, que c'était là un odieux mensonge, un de ces honteux potins que les gens du monde ne devraient jamais écouter ni répéter. Il se fâchait, debout maintenant contre la cheminée, avec des airs nerveux d'homme disposé à faire de cette histoire une question personnelle.
Rocdiane était son ami, et si on avait pu, en certains cas, lui reprocher sa légèreté, on ne pouvait l'accuser ni même le soupçonner d'aucune action vraiment suspecte. Musadieu, surpris, et embarrassé, se défendait, reculait, s'excusait.
—Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout à l'heure chez la duchesse de Mortemain.
Bertin demanda:
—Qui vous à raconté cela? Une femme, sans doute?
—Non, pas du tout, le marquis de Farandal.
Et le peintre, crispé, répondit:
—Cela ne m'étonne pas de lui!
Il y eut un silence. La comtesse se remit à travailler. Puis Olivier reprit d'une voix calmée:
—Je sais pertinemment que cela est faux.
Il ne savait rien, entendant parler pour la première fois de cette aventure.
Musadieu se préparait une retraite, sentant la situation dangereuse, et il parlait déjà de s'en aller pour faire une visite aux Corbelle, quand le comte de Guilleroy parut, revenant de dîner en ville.
Bertin se rassit, accablé, désespérant à présent de se débarrasser du mari.
—Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale qui court ce soir?
Comme personne ne répondait, il reprit:
—Il paraît que Rocdiane a surpris sa femme en conversation criminelle et lui fait payer fort cher cette indiscrétion.
Alors Bertin, avec des airs désolés, avec du chagrin dans la voix et dans le geste, posant une main sur le genou de Guilleroy, répéta en termes amicaux et doux ce que tout à l'heure il avait paru jeter au visage de Musadieu.
Et le comte, à moitié convaincu, fâché d'avoir répété à la légère une chose douteuse et peut-être compromettante, plaidait son ignorance et son innocence. On raconte en effet tant de choses fausses et méchantes!
Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde accuse, soupçonne et calomnie avec une déplorable facilité. Et ils parurent convaincus tous les quatre, pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotés sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants qu'on leur suppose, que les hommes ne font jamais les infamies qu'on leur prête, et que la surface, en somme, est bien plus vilaine que le fond.
Bertin, qui n'en voulait plus à Musadieu depuis l'arrivée de Guilleroy, lui dit des choses flatteuses, le mit sur les sujets qu'il préférait, ouvrit la vanne de sa faconde. Et le comte semblait content comme un homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la cordialité.
Deux domestiques, venus à pas sourds sur les tapis, entrèrent portant la table à thé où l'eau bouillante fumait dans un joli appareil tout brillant, sous la flamme bleue d'une lampe à esprit-de-vin.
La comtesse se leva, prépara la boisson chaude avec les précautions et les soins que nous ont apportés les Russes, puis offrit une tasse à Musadieu, une autre à Bertin, et revint avec des assiettes contenant des sandwichs aux foies gras et de menues pâtisseries autrichiennes et anglaises.
Le comte s'étant approché de la table mobile où s'alignaient aussi des sirops, des liqueurs et des verres, fit un grog, puis, discrètement, glissa dans la pièce voisine et disparut.
Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, et le désir soudain le reprit de pousser dehors ce gêneur qui, mis en verve, pérorait, semait des anecdotes, répétait des mots, en faisait lui-même. Et le peintre, sans cesse, consultait la pendule dont la longue aiguille approchait de minuit.
La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait à lui parler, et, avec cette adresse des femmes du monde habiles à changer par des nuances le ton d'une causerie et l'atmosphère d'un salon, à faire comprendre, sans rien dire, qu'on doit rester ou qu'on doit partir, elle répandit, par sa seule attitude, par l'air de son visage et l'ennui de ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait d'ouvrir une fenêtre.
Musadieu sentit ce courant d'air glaçant ses idées, et, sans qu'il se demandât pourquoi, l'envie se fit en lui de se lever et de s'en aller.
Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux hommes se retirèrent ensemble en traversant les deux salons, suivis par la comtesse, qui causait toujours avec le peintre. Elle le retint sur le seuil de l'antichambre pour une explication quelconque, pendant que Musadieu, aidé d'un valet de pied, endossait son paletot. Comme Mme de Guilleroy parlait toujours à Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts, ayant attendu quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue ouverte par l'autre domestique, se décida à sortir seul pour ne point rester debout en face du valet.
La porte doucement fut refermée sur lui, et la cornasse dit à l'artiste avec une parfaite aisance:
—Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est pas minuit. Restez donc encore un peu.
Et ils rentrèrent ensemble dans le petit salon.
Dès qu'ils furent assis:
—Dieu! que cet animal m'agaçait! dit-il.
—Et pourquoi?
—Il me prenait un peu de vous.
—Oh! pas beaucoup.
—C'est possible, mais il me gênait.
—Vous êtes jaloux?
—Ce n'est pas être jaloux que de trouver un homme encombrant.
Il avait repris son petit fauteuil, et, tout près d'elle maintenant, il maniait entre ses doigts l'étoffe de sa robe en lui disant quel souffle chaud lui passait dans le coeur, ce jour-là.
Elle écoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa une main dans ses cheveux blancs qu'elle caressait doucement, comme pour le remercier.
—Je voudrais tant vivre près de vous! dit-il.
Il songeait toujours à ce mari couché, endormi sans doute dans une chambre voisine, et il reprit:
—Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences.
Elle murmura:
—Mon pauvre ami!—pleine de pitié pour lui, et aussi pour elle.
Il avait posé sa joue sur les genoux de la comtesse, et la regardait avec tendresse, avec une tendresse un peu mélancolique, un peu douloureuse, moins ardente que tout à l'heure, quand il était séparé d'elle par sa fille, son mari et Musadieu.
Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses doigts légers sur la tête d'Olivier:
—Dieu, que vous êtes blanc! Vos derniers cheveux noirs ont disparu.
—Hélas! je le sais, ça va vite.
Elle eut peur de l'avoir attristé.
—Oh! vous étiez gris très jeune, d'ailleurs. Je vous ai toujours connu poivre et sel.
—Oui, c'est vrai.
Pour effacer tout à fait la nuance de regret qu'elle avait provoquée elle se pencha et, lui soulevant la tête entre ses deux mains, mit sur son front des baisers lents et tendres, ces longs baisers qui semblent ne pas devoir finir.
Puis ils se regardèrent, cherchant à voir au fond de leurs yeux le reflet de leur affection.
—Je voudrais bien, dit-il, passer une journée entière près de vous.
Il se sentait tourmenté obscurément par d'inexprimables besoins d'intimité.
Il avait cru, tout à l'heure, que le départ des gens qui étaient là suffirait à réaliser ce désir éveillé depuis le matin, et maintenant qu'il demeurait seul avec sa maîtresse, qu'il avait sur le front la tiédeur de ses mains, et contre la joue, à travers sa robe, la tiédeur de son corps, il retrouvait en lui le même trouble, la même envie d'amour inconnue et fuyante.
Et il s'imaginait à présent que, hors de cette maison, dans les bois peut-être où ils seraient tout à fait seuls, sans personne autour d'eux, cette inquiétude de son coeur serait satisfaite et calmée.
Elle répondit:
—Que vous êtes enfant! Mais nous nous voyons presque chaque jour.
Il la supplia de trouver le moyen de venir déjeuner avec lui, quelque part aux environs de Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou cinq fois.
Elle s'étonnait de ce caprice, si difficile à réaliser, maintenant que sa fille était revenue.
Elle essayerait cependant, dès que son mari irait aux Ronces, mais cela ne se pourrait faire qu'après le vernissage qui avait lieu le samedi suivant.
—Et d'ici là, dit-il, quand vous verrai-je?
—Demain soir, chez les Corbelle. Venez en outre ici, jeudi, à trois heures, si vous êtes libre, et je crois que nous devons dîner ensemble vendredi chez la duchesse.
—Oui, parfaitement.
Il se leva.
—-Adieu.
—Adieu, mon ami.
Il restait debout sans se décider à partir, car il n'avait presque rien trouvé de tout ce qu'il était venu lui dire, et sa pensée restait pleine de choses inexprimées, gonflée d'effusions vagues qui n'étaient point sorties.
Il répéta «Adieu», en lui prenant les mains.
—Adieu, mon ami.
—Je vous aime.
Elle lui jeta un de ces sourires où une femme montre à un homme, en une seconde, tout ce qu'elle lui a donné.
Le coeur vibrant, il répéta pour la troisième fois:
—Adieu.
Et il partit.
IV
On eût dit que toutes les voitures de Paris faisaient, ce jour-là, un pèlerinage au Palais de l'Industrie. Dès neuf heures du matin, elles arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste invitait le Tout-Paris mondain à assister au vernissage simulé de trois mille quatre cents tableaux.
Une queue de foule se pressait aux portes, et, dédaigneuse de la sculpture, montait tout de suite aux galeries de peinture. Déjà, en gravissant les marches, on levait les yeux vers les toiles exposées sur les murs de l'escalier où l'on accroche la catégorie spéciale des peintres de vestibule qui ont envoyé soit des oeuvres de proportions inusitées, soit des oeuvres qu'on n'a pas osé refuser. Dans le salon carré, c'était une bouillie de monde grouillante et bruissante. Les peintres, en représentation jusqu'au soir, se faisaient reconnaître à leur activité, à la sonorité de leur voix, à l'autorité de leurs gestes. Ils commençaient à traîner des amis par la manche vers des tableaux qu'ils désignaient du bras, avec des exclamations et une mimique énergique de connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de grands à longs cheveux, coiffés de chapeaux mous gris ou noirs, de formes inexprimables, larges et ronds comme des toits, avec des bords en pente ombrageant le torse entier de l'homme. D'autres étaient petits, actifs, fluets ou trapus, cravatés d'un foulard, vêtus de vestons ou ensaqués en de singuliers costumes spéciaux à la classe des rapins.
Il y avait le clan des élégants, des gommeux, des artistes du boulevard, le clan des académiques, corrects et décorés de rosettes rouges, énormes ou microscopiques, selon leur conception de l'élégance et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés de la famille entourant le père comme un choeur triomphal.
Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises à l'honneur du salon carré éblouissaient, dès l'entrée, par l'éclat des tons et le flamboiement des cadres, par une crudité de couleurs neuves, avivées par le vernis, aveuglantes sous le jour brutal tombé d'en haut.
Le portrait du Président de la République faisait face à la porte, tandis que, sur un autre mur, un général chamarré d'or, coiffé d'un chapeau à plumes d'autruche et culotté de drap rouge, voisinait avec des nymphes toutes nues sous des saules et avec un navire en détresse presque englouti sous une vague. Un évêque d'autrefois excommuniant un roi barbare, une rue d'Orient pleine de pestiférés morts, et l'Ombre du Dante en excursion aux Enfers, saisissaient et captivaient le regard avec une violence irrésistible d'expression.
On voyait encore, dans la pièce immense, une charge de cavalerie, des tirailleurs dans un bois, des vaches dans un pâturage, deux seigneurs du siècle dernier se battant en duel au coin d'une rue, une folle assise sur une borne, un prêtre administrant un mourant, des moissonneurs, des rivières, un coucher de soleil, un clair de lune, des échantillons enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que font et de tout ce que feront les peintres jusqu'au dernier jour du monde.
Olivier, au milieu d'un groupe de confrères célèbres, membres de l'Institut et du Jury, échangeait avec eux des opinions. Un malaise l'oppressait, une inquiétude sur son oeuvre exposée dont, malgré les félicitations empressées, il ne sentait pas le succès.
Il s'élança. La duchesse de Mortemain apparaissait à la porte d'entrée.
Elle demanda:
—Est-ce que la comtesse n'est pas arrivée?
—Je ne l'ai pas vue.
—Et M. de Musadieu?
—Non plus.
—Il m'avait promis d'être à dix heures au haut de l'escalier pour me guider dans les salles.
—Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse?
—Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous reverrons tout à l'heure, car je compte que nous déjeunerons ensemble.
Musadieu accourait. Il avait été retenu quelques minutes à la sculpture et s'excusait, essoufflé déjà.
Il disait:
—Par ici, duchesse, par ici, nous commençons à droite.
Ils venaient de disparaître dans un remous de têtes, quand la comtesse de Guilleroy, tenant par le bras sa fille, entra, cherchant du regard Olivier Bertin.
Il les vit, les rejoignit, et, les saluant:
—Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette embellit beaucoup. En huit jours, elle a changé.
Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta:
—Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint plus lumineux. Elle est déjà bien moins petite fille et bien plus Parisienne.
Mais soudain il revint à la grande affaire du jour.
—Commençons à droite, nous allons rejoindre la duchesse.
La comtesse, au courant de toutes les choses de la peinture et préoccupée comme un exposant, demanda:
—Que dit-on?
—Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents Carolus Duran, un Puvis de Chavannes admirable, un Roll très étonnant, très neuf, un Gervex exquis, et beaucoup d'autres, des Béraud, des Cazin, des Duez, des tas de bonnes choses enfin.
—Et vous, dit-elle.
—On me fait des compliments, mais je ne suis pas content.
—Vous n'êtes jamais content.
—Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois que j'ai raison.
—Pourquoi?
—Je n'en sais rien.
—Allons voir.
Quand ils arrivèrent devant le tableau—deux petites paysannes prenant un bain dans un ruisseau—un groupe arrêté l'admirait. Elle en fut joyeuse, et tout bas.
—Mais il est délicieux, c'est un bijou. Vous n'avez rien fait de mieux.
Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de chaque mot qui calmait une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements rapides lui couraient dans l'esprit pour le convaincre qu'elle avait raison, qu'elle devait voir juste avec ses yeux intelligents de Parisienne. Il oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze ans il lui reprochait justement d'admirer trop les mièvreries, les délicatesses élégantes, les sentiments exprimés, les nuances bâtardes de la mode, et jamais l'art, l'art seul, l'art dégagé des idées, des tendances et des préjugés mondains.
Les entraînant plus loin: «Continuons,» dit-il.
Et il les promena pendant fort longtemps de salle en salle en leur montrant les toiles, leur expliquant les sujets, heureux entre elles, heureux par elles.
Soudain, la comtesse demanda:
—Quelle heure est-il?
—Midi et demi.
—Oh! Allons vite déjeuner. La duchesse doit nous attendre chez Ledoyen, où elle m'a chargée de vous amener, si nous ne la retrouvions pas dans les salles.
Le restaurant, au milieu d'un îlot d'arbres et d'arbustes, avait l'air d'une ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix, d'appels, de cliquetis de verres et d'assiettes voltigeait autour, en sortait par toutes les fenêtres et toutes les portes grandes ouvertes. Les tables, pressées, entourées de gens en train de manger, étaient répandues par longues files dans les chemins voisins, à droite et à gauche du passage étroit où les garçons couraient, assourdis, affolés, tenant à bout de bras des plateaux chargés de viandes, de poissons ou de fruits.
Sous la galerie circulaire c'était une telle multitude d'hommes et de femmes qu'on eût dit une pâte vivante. Tout cela riait, appelait, buvait et mangeait, mis en gaîté par les vins et inondé d'une de ces joies qui tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.
Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon réservé où les attendait la duchesse.
En y entrant, le peintre aperçut, à côté de sa tante, le marquis de Farandal, empressé et souriant, tendant les bras pour recevoir les ombrelles et les manteaux de la comtesse et de sa fille. Il en ressentit un tel déplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des choses irritantes et brutales.
La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le départ de Musadieu emmené par le ministre des Beaux-Arts; et Bertin, à la pensée que ce bellâtre de marquis devait épouser Annette, qu'il était venu pour elle, qu'il la regardait déjà comme destinée à sa couche, s'énervait et se révoltait comme si on eût méconnu et violé ses droits, des droits mystérieux et sacrés.
Dès qu'on fut à table, le marquis, placé à côté de la jeune fille, s'occupa d'elle avec cet air empressé des hommes autorisés à faire leur cour.
Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre hardis et investigateurs, des sourires presque tendres et satisfaits, une galanterie familière et officielle. Dans ses manières et ses paroles apparaissait déjà quelque chose de décidé comme l'annonce d'une prochaine prise de possession.
La duchesse et la comtesse semblaient protéger et approuver cette allure de prétendant, et avaient l'une pour l'autre des coups d'oeil de complicité.
Aussitôt le déjeuner fini, on retourna à l'Exposition. C'était dans les salles une telle mêlée de foule, qu'il semblait impossible d'y pénétrer. Une chaleur d'humanité, une odeur fade de robes et d'habits vieillis sur le corps faisaient là dedans une atmosphère écoeurante et lourde. On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et les toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois une poussée avait lieu dans cette masse épaisse entr'ouverte un moment pour laisser passer la haute échelle double des vernisseurs qui criaient:
«Attention, messieurs; attention, mesdames.»
Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier se trouvaient séparés des autres. Il voulait les chercher, mais elle dit, en s'appuyant sur lui:
—Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il est convenu que si nous nous perdons, nous nous retrouverons à quatre heures au buffet.
—C'est vrai, dit-il.
Mais il était absorbé par l'idée que le marquis accompagnait Annette et continuait à marivauder près d'elle avec sa fatuité galante.
La comtesse murmura:
—Alors, vous m'aimez toujours?
Il répondit, d'un air préoccupé:
—Mais oui, certainement.
Et il cherchait, par-dessus les têtes, à découvrir le chapeau gris de M. de Farandal.
Le sentant distrait et voulant ramener à elle sa pensée, elle reprit:
—Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette année. C'est votre chef-d'oeuvre.
Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se souvenir que de son souci du matin.
—Vrai? vous trouvez?
—Oui, je le préfère à tout.
—Il m'a donné beaucoup de mal.
Avec des mots câlins, elle l'enguirlanda de nouveau, sachant bien, depuis longtemps, que rien n'a plus de puissance sur un artiste que la flatterie tendre et continue. Capté, ranimé, égayé par ces paroles douces, il se remit à causer, ne voyant qu'elle, n'écoutant qu'elle dans cette grande cohue flottante.
Pour la remercier, il murmura près de son oreille:
—J'ai une envie folle de vous embrasser.
Une chaude émotion la traversa et, levant sur lui ses yeux brillants, elle répéta sa question:
—Alors, vous m'aimez toujours?
Et il répondit, avec l'intonation qu'elle voulait et qu'elle n'avait point entendue tout à l'heure:
—Oui, je vous aime, ma chère Any.
—Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant que j'ai ma fille, je ne sortirai pas beaucoup.
Depuis qu'elle sentait en lui ce réveil inattendu de tendresse, un grand bonheur l'agitait. Avec les cheveux tout blancs d'Olivier et l'apaisement des années, elle redoutait moins à présent qu'il fût séduit par une autre femme, mais elle craignait affreusement qu'il se mariât, par horreur de la solitude. Cette peur, ancienne déjà, grandissait sans cesse, faisait naître en son esprit des combinaisons irréalisables afin de l'avoir près d'elle le plus possible et d'éviter qu'il passât de longues soirées dans le froid silence de son hôtel vide. Ne le pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggérait des distractions, l'envoyait au théâtre, le poussait dans le monde, aimant mieux le savoir au milieu des femmes que dans la tristesse de sa maison.
Elle reprit, répondant à sa secrète pensée:
—Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous gâterais! Promettez-moi de venir très souvent, puisque je ne sortirai plus guère.
—Je vous le promets.
Une voix murmura, près de son oreille:
—Maman.
La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la duchesse et le marquis venaient de les rejoindre.
—Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis très fatiguée et j'ai envie de m'en aller.
La comtesse reprit:
—Je m'en vais aussi, je n'en puis plus.
Ils gagnèrent l'escalier intérieur qui part des galeries où s'alignent les dessins et les aquarelles et domine l'immense jardin vitré où sont exposées les oeuvres de sculpture.
De la plate-forme de cet escalier, on apercevait d'un bout à l'autre la serre géante pleine de statues dressées dans les chemins, autour des massifs d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait le sol des allées de son flot remuant et noir. Les marbres jaillissaient de cette nappe sombre de chapeaux et d'épaules, en la trouant en mille endroits, et semblaient lumineux, tant ils étaient blancs.
Comme Bertin saluait les femmes à la porte de sortie, Mme de Guilleroy lui demanda tout bas:
—Alors, vous venez ce soir?
—Mais oui.
Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec les artistes des impressions de la journée.
Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes autour des statues, devant le buffet, et là, on discutait, comme tous les ans, en soutenant ou en attaquant les mêmes idées, avec les mêmes arguments sur des oeuvres à peu près pareilles. Olivier qui, d'ordinaire, s'animait à ces disputes, ayant la spécialité des ripostes et des attaques déconcertantes et une réputation de théoricien spirituel dont il était fier, s'agita pour se passionner, mais les choses qu'il répondait, par habitude, ne l'intéressaient pas plus que celles qu'il entendait, et il avait envie de s'en aller, de ne plus écouter, de ne plus comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur ces antiques questions d'art dont il connaissait toutes les faces.
Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimées jusqu'ici d'une façon presque exclusive, mais il en était distrait ce jour-là par une de ces préoccupations légères et tenaces, un de ces petits soucis qui semblent ne nous devoir point toucher et qui sont là malgré tout, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, piqués dans la pensée comme une invisible épine enfoncée dans la chair.
Il avait même oublié ses inquiétudes sur ses baigneuses pour ne se souvenir que de la tenue déplaisante du marquis auprès d'Annette. Que lui importait, après tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu empêcher ce mariage précieux, décidé d'avance, convenable sur tous les points? Mais aucun raisonnement n'effaçait cette impression de malaise et de mécontentement qui l'avait saisi en voyant le Farandal parler et sourire en fiancé, en caressant du regard le visage de la jeune fille.
Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la retrouva seule avec sa fille continuant sous la clarté des lampes leur tricot pour les malheureux, il eut grand'peine à se garder de tenir sur le marquis des propos moqueurs et méchants, et de découvrir aux yeux d'Annette toute sa banalité voilée de chic.
Depuis longtemps, en ces visites après dîner, il avait souvent des silences un peu somnolents et des poses abandonnées de vieil ami qui ne se gêne plus. Enfoncé dans son fauteuil, les jambes croisées, la tête en arrière, il rêvassait en parlant et reposait dans cette tranquille intimité son corps et son esprit. Mais voilà que, soudain, lui revinrent cet éveil et cette activité des hommes qui font des frais pour plaire, que préoccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent devant certaines personnes des mots plus brillants ou plus rares pour parer leurs idées et les rendre coquettes. Il ne laissait plus traîner la causerie, mais la soutenait et l'activait, la fouaillant avec sa verve, et il éprouvait, quand il avait fait partir d'un franc rire la comtesse et sa fille, ou quand il les sentait émues, ou quand il les voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand elles cessaient de travailler pour l'écouter, un chatouillement de plaisir, un petit frisson de succès qui le payait de sa peine.
Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait seules, et jamais, peut-être, il n'avait passé d'aussi douces soirées.
Mme de Guilleroy, dont cette assiduité apaisait les craintes constantes, faisait, pour l'attirer et le retenir, tous ses efforts. Elle refusait des dîners en ville, des bals, des représentations, afin d'avoir la joie de jeter dans la boîte du télégraphe, en sortant à trois heures, la petite dépêche bleue qui disait: «A tantôt.» Dans les premiers temps, voulant lui donner plus vite le tête-à-tête qu'il désirait, elle envoyait coucher sa fille dès que dix heures commençaient à sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en étonnait et demandait en riant qu'on ne traitât plus Annette en petit enfant pas sage, elle accorda un quart d'heure de grâce, puis une demi-heure, puis une heure. Il ne restait pas longtemps d'ailleurs après que la jeune fille était partie, comme si la moitié du charme qui le tenait dans ce salon venait de sortir avec elle. Approchant aussitôt des pieds de la comtesse le petit siège bas qu'il préférait, il s'asseyait tout près d'elle et posait, par moments, avec un mouvement câlin, une joue contre ses genoux. Elle lui donnait une de ses mains, qu'il tenait dans les siennes, et sa fièvre d'esprit tombant soudain, il cessait de parler et semblait se reposer dans un tendre silence de l'effort qu'il avait fait.
Elle comprit bien, peu à peu, avec son flair de femme, qu'Annette l'attirait presque autant qu'elle-même. Elle n'en fut point fâchée, heureuse qu'il put trouver entre elles quelque chose de la famille dont elle l'avait privé; et elle l'emprisonnait le plus possible entre elles deux, jouant à la maman pour qu'il se crût presque père de cette fillette et qu'une nuance nouvelle de tendresse s'ajoutât à tout ce qui le captivait dans cette maison.
Sa coquetterie, toujours éveillée, mais inquiète depuis qu'elle sentait, de tous les côtés, comme des piqûres presque imperceptibles encore, les innombrables attaques de l'âge, prit une allure plus active. Pour devenir aussi svelte qu'Annette, elle continuait à ne point boire, et l'amincissement réel de sa taille lui rendait en effet sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les distinguait à peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce régime. La peau distendue se plissait et prenait une nuance jaunie qui rendait plus éclatante la fraîcheur superbe de l'enfant. Alors elle soigna son visage avec des procédés d'actrice, et bien qu'elle se créât ainsi au grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint aux lumières cet éclat factice et charmant qui donne aux femmes bien fardées un incomparable teint.
La constatation de cette décadence et l'emploi de cet artifice modifièrent ses habitudes. Elle évita le plus possible les comparaisons en plein soleil et les rechercha à la lumière des lampes qui lui donnaient un avantage. Quand elle se sentait fatiguée, pâle, plus vieillie que de coutume, elle avait des migraines complaisantes qui lui faisaient manquer des bals ou des spectacles; mais les jours où elle se sentait en beauté, elle triomphait et jouait à la grande soeur avec une modestie grave de petite mère. Afin de porter toujours des robes presque pareilles à celles de sa fille, elle lui donnait des toilettes de jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez qui apparaissait de plus en plus un caractère enjoué et rieur, les portait avec une vivacité pétillante qui la rendait plus gentille encore. Elle se prêtait de tout son coeur aux manèges coquets de sa mère, jouait avec elle, d'instinct, de petites scènes de grâce, savait l'embrasser à propos, lui enlacer la taille avec tendresse, montrer par un mouvement, une caresse, quelque invention ingénieuse, combien elles étaient jolies toutes les deux et combien elles se ressemblaient.
Olivier Bertin, à force de les voir ensemble et de les comparer sans cesse, arrivait presque, par moments, à les confondre. Quelquefois, si la jeune fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il était forcé de demander: «Laquelle a dit cela?» Souvent même, il s'amusait à jouer ce jeu de la confusion quand ils étaient seuls tous les trois dans le salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors les yeux et les priait de lui adresser la même question l'une après l'autre d'abord, puis en changeant l'ordre des interrogations, afin qu'il reconnût les voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse à trouver les mêmes intonations, à dire les mêmes phrases avec les mêmes accents, que souvent il ne devinait pas. Elles étaient parvenues, en vérité, à prononcer si pareillement, que les domestiques répondaient «Oui, madame», à la jeune fille et «Oui, mademoiselle» à la mère.
A force de s'imiter par amusement et de copier leurs mouvements, elles avaient acquis ainsi une telle similitude d'allures et de gestes, que M. de Guilleroy lui-même, quand il voyait passer l'une ou l'autre dans le fond sombre du salon, les confondait à tout instant et demandait: «Est-ce toi, Annette, où est-ce ta maman?»
De cette ressemblance naturelle et voulue, réelle et travaillée, était née dans l'esprit et dans le coeur du peintre l'impression bizarre d'un être double, ancien et nouveau, très connu et presque ignoré, de deux corps faits l'un après l'autre avec la même chair, de la même femme continuée, rajeunie, redevenue ce qu'elle avait été. Et il vivait près d'elles, partagé entre les deux, inquiet, troublé, sentant pour la mère ses ardeurs réveillées et couvrant la fille d'une obscure tendresse.