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François le Bossu

Chapter 19: XVII HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES
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About This Book

The narrative follows two young cousins whose curiosity and warmth lead them to befriend a shy, hunchbacked boy who has been mocked by other children. Through episodes of play, family encounters, and small domestic adventures, their kindness reveals both the child's insecurities and the adults' awkwardness in responding to disability. Scenes alternate between child's-eye moments and moral instruction, presenting lessons about empathy, courage, and the responsibilities of parents and caregivers. The tone is gently didactic, showing how simple acts of acceptance transform relationships and highlight social attitudes toward difference.

XVI

CHANGEMENT DE MAURICE

Le lendemain, avant la visite de Christine, qu'elle faisait toujours un peu tard, vers trois heures, à cause des leçons que lui donnait Paolo, François retourna avec son père chez les Sibran; il monta, comme la veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise. Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien.

FRANÇOIS

—Bonjour, Maurice; bonjour, Adolphe; j'espère que vous allez un peu mieux aujourd'hui... Vos yeux sont plus animés et vous êtes moins pâles... Je ne vous ferai pas une longue visite... comme hier... seulement pour vous raconter que M. de Guilbert va demain s'établir à Argentan, où il a trouvé une maison à louer, pendant qu'il fait rebâtir son château brûlé... Il paraît qu'il ne perdra rien, parce que la compagnie d'assurances lui paye tous ses meubles et son château... Adieu, pauvre Maurice; adieu, Adolphe; je prie toujours le bon Dieu qu'il vous guérisse bientôt.

François leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte.

«François!» appela Maurice aune voix faible. François retourna bien vite près de son lit.

MAURICE

—François! pardonnez-moi; pardonnez à Adolphe. Vous êtes bon, bien bon! Et nous, nous avons été si mauvais, moi surtout! Oh! François! comme Dieu m'a puni! Si vous saviez comme je souffre! De partout! Et toujours, toujours! Ces appareils me gênent tant! Pas une minute sans souffrance!

FRANÇOIS

—Pauvre Maurice! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne puis malheureusement pas vous soulager: mais si je croyais pouvoir vous distraire, vous être agréable, je viendrais vous voir tous les jours.

MAURICE

—Oh oui! Bon, généreux François! Venez tous les jours; restez bien longtemps.

FRANÇOIS

—A demain donc, mon cher Maurice; à demain, Adolphe.

Dès qu'il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son frère.

—Pourquoi n'as-tu rien dit, Adolphe? Comment n'as-tu pas été touché de la bonté de ce pauvre François, que nous avons reçu si grossièrement avant-hier et qui veut continuer ses visites, malgré notre méchanceté?

ADOLPHE

—Je déteste ce vilain bossu; les bossus sont toujours méchants; c'est toi-même qui l'as dit.

MAURICE

—J'ai mal dit, car François est bon.

ADOLPHE

—Est-ce qu'on sait s'il est bon ou méchant?

MAURICE

—Ce qu'il fait nous prouve qu'il est bon. S'il vient demain, je t'en prie, sois poli pour lui, et parle-lui.

Adolphe ne répondit pas; Maurice était fatigué, il ne dit plus rien.

En revenant à la maison avec son père, François lui raconta avec bonheur ce que lui avait dit Maurice. M. de Nancé partagea le triomphe de François et lui fit voir combien la bonté et l'indulgence réussissaient mieux que la colère et la sévérité.

—Continue ta bonne oeuvre, cher ami, peut-être s'améliorera-t-il tout à fait. C'est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les méchants.

Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois; il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté, à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François, devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout de ces deux mois, le médecin lui permit de se lever et de faire usage de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber de suite sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été aussi, mais beaucoup moins.

Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son désespoir à son fils.

—Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être un objet d'horreur et de risée.

Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:

—Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins, est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman, secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice!

Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils, elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la sienne.

Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et ses jambes. Pendant qu'il continuait l'examen de sa personne, la porte s'ouvrit doucement, et François entra. Toujours attentif à éviter ce qui pouvait peiner ou blesser les autres, il réprima, non sans peine, un cri de surprise et de frayeur à la vue de l'infortuné Maurice, qu'il devina plus qu'il ne le reconnut. Maurice se retourna, l'aperçut et examina l'impression qu'il produisait sur François. Il ne put découvrir que l'expression d'une profonde pitié et d'un sincère attendrissement.

FRANÇOIS

—Mon pauvre ami! Mon pauvre Maurice! Quel malheur! Mon Dieu, quel malheur!

François soutint dans ses bras Maurice prêt à défaillir; il le fit asseoir, resta près de lui, et pleura avec lui et sur lui.

—Du courage, mon ami, lui dit-il après quelques instants; ne perds pas l'espoir de redevenir ce que tu étais. Tu es faible à présent, tu ne peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes; dans quelques jours, quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras droit comme avant.

MAURICE

—Non, non, François; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes jambes?... Comment se redresseraient-elles? elles sont contournées et tortues. Et l'épaule? Comment s'aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce qu'elle était? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien! moi qui me suis tant moqué de ton infirmité, qui t'ai ridiculisé et tourmenté, j'en suis réduit à envier ton apparence. Je n'oserai jamais me montrer; je ne sortirai plus de ma chambre.

FRANÇOIS

—Tu auras tort, mon pauvre Maurice; tu te rendras malade, tu t'ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus.

MAURICE

—Crois-tu que ce soit agréable de voir tout le monde rire et chuchoter, d'entendre crier les petits enfants: Un bossu, un bossu! Venez voir un bossu!

FRANÇOIS. souriant.

—Ce n'est pas agréable, je le sais mieux que tout antre; c'est triste et pénible. Mais on se résigne à la volonté du bon Dieu et on s'y habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu'un de bon qui vous témoigne de la pitié, de l'amitié, qui prend votre défense, qui vous aime parce que vous êtes infirme! Ce bonheur-là, Maurice, compense ce qu'il y a de pénible dans ma position.

MAURICE

—Tu pourrais dire notre position... Ce que tu m'as dit me fait du bien; je ne me sens plus aussi désespéré; peut-être, en effet, serai-je moins difforme dans quelque temps.

François resta longtemps chez Maurice; quand il le quitta, le désespoir des premiers moments était calmé; il promit à François d'espérer, de se résigner et d'obéir docilement aux prescriptions du médecin, quand même il ordonnerait les promenades à pied et en voiture.

Adolphe ne parut pas, tant que François resta chez Maurice; il n'avait pas encore vu son frère levé. Quand Maurice fut seul, Adolphe entra; il poussa un cri en voyant la difformité de Maurice.

ADOLPHE

—Mon pauvre Maurice, que tu es laid! Quelle tournure tu as! Quelles épaules! Quelles jambes! Et ta figure!... En vérité, je te plains! c'est affreux! c'est horrible!

MAURICE, tristement.

—Je le sais, Adolphe; je le vois sans que tu me le dises.

ADOLPHE

—Toi qui te moquais tant de François, tu es bien pis que lui! Si tu voyais la figure que tu as!

MAURICE

—Je l'ai vue dans la glace.

ADOLPHE

—Et tu n'as pas eu peur en te voyant?

MAURICE

—Non, j'ai pleuré... Et le bon François a pleuré avec moi.

ADOLPHE

—Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi... Je t'en demande bien pardon; je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais il m'est impossible de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir difforme!

MAURICE

—Comme c'est mal ce que tu dis, Adolphe! François m'a consolé, m'a encouragé; et toi, qui es mon frère et qui devrais me plaindre, tu ne trouves rien à dire pour me consoler de ce grand malheur.

ADOLPHE

—François a pleuré avec toi parce qu'il est bossu, lui; mais moi, que veux-tu que je fasse, que je dise?

MAURICE

—Adolphe. Laisse-moi seul, je t'en prie; ton indifférence me peine; elle m'afflige pour toi.

ADOLPHE

—Pour moi? tu es bien bon! Je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais quant à pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction au sensible François. Adieu, je sors avec papa; nous allons t'acheter quelque chose pour te consoler; nous serons de retour dans une heure.

Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de désespoir et gémit tout haut sur l'insensibilité de son frère; il en fit la comparaison avec François, et il se demanda d'où pouvait venir cette différence. Il crut comprendre qu'elle provenait de l'éducation différente qu'ils avaient reçue: Adolphe et lui, élevés légèrement, sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la dissipation; François, élevé pieusement, sérieusement, quoique gaiement, pratiquant la religion et la charité, s'oubliant pour les autres et faisant passer le devoir avant le plaisir. «Il faut que j'en parle à François, se dit-il, et si j'ai deviné juste, je changerai de manière de penser et de vivre, et je crois que j'en serai plus heureux.»

XVII

HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES

Christine arriva le lendemain comme d'habitude pour savoir des nouvelles du malade; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien l'incendie et la chute avaient défiguré le pauvre Maurice, et le désespoir dans lequel il était plongé à l'arrivée de François; elle fut très contente du second succès de son ami.

CHRISTINE

—Je suis sûre que tu finiras par le rendre excellent. C'est comme moi; tu m'obliges à devenir bonne, rien que par amitié pour toi. Je ne sais ce que je serais capable de faire pour toi.

FRANÇOIS

—Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement.

CHRISTINE

—Oh non! d'abord parce que tu ne m'en conseillerais jamais, et puis parce que je te ferais de la peine et à ton papa aussi en faisant mal.

FRANÇOIS

—Bonne Christine! je plains le pauvre Maurice, s'il doit rester infirme, de n'avoir pas une chère petite Christine comme moi.

CHRISTINE

—Il n'a qu'à prendre pour amie une des demoiselles Guilbert.

FRANÇOIS

—Ce ne sont pas des Christine.

Un domestique entra.

—M. de Nancé demande M. François et Mlle Christine.

—Vous nous demandez, papa? dit François.

—Oui, chers enfants; je reçois un petit mot de Mme des Ormes qui me demande d'aller de suite chez elle avec toi, François, et avec toi, Christine; je ne sais pas ce qu'elle désire de nous. Il faut y aller, mes enfants; apprêtez-vous, nous irons à pied par les prairies.

Les enfants et Isabelle furent prêts en cinq minutes; M. de Nancé les attendait sur le perron; ils coururent gaiement en avant. M. de Nancé les suivait avec Isabelle.

—Que peut me vouloir Mme des Ormes? se demandait-il. Elle est si bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma petite Christine serait victime... et mon pauvre François aussi par conséquent... Je vais le savoir bientôt, au reste; la voici qui vient au-devant de nous.

Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l'arrivée de M. de Nancé, accourait comme une jeune personne de quinze ans, cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant.

MADAME DES ORMES

—Venez vite, Monsieur de Nancé, que je vous dise une bonne nouvelle. M. des Ormes vient d'acheter un hôtel à Paris, superbe hôtel! Je donnerai des bals, des concerts... Non, pas de concerts; je n'aime pas la musique. Des tableaux vivants; c'est charmant. Vous figurerez dans mes tableaux vivants; vous ferez le roi Assuérus, et moi la reine Esther, et mon mari l'oncle Mardochée; ah, ah, ah! mon mari en Mardochée avec une grande barbe blanche! N'est-ce pas que ce sera amusant?

—Très amusant, Madame, répondit gravement M de Nancé; mais ce n'est pas pour cela que vous m'avez fait venir avec les enfants?

MADAME DES ORMES

—Si fait, si fait; c'est pour vous proposer de venir demeurer avec nous dans mon hôtel; vous prendrez le rez-de-chaussée, que je vous louerai dix mille francs, mais à la condition que, les jours de réception, on soupera dans votre appartement.

M. DE NANCÉ

—C'est impossible, Madame. D'abord je ne joue pas la comédie; ensuite je passe mes hivers à la campagne avec mon fils.

MADAME DES ORMES

—A la campagne! Quel dommage! J'avais si bien arrangé tout cela! Vous auriez fait un superbe Assuérus».

M. de Nancé ne put s'empêcher de sourire: tout cela lui parut d'un tel ridicule, que pour le faire sentir à Mme des Ormes et pour l'en dégoûter, il lui dit:

—Prenez Paolo, Madame! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses moustaches; il jouera tout ce que vous voudrez.

MADAME DES ORMES

—Tiens! c'est une idée. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo. Adieu, mon cher Monsieur de Nancé; au revoir, je pars demain. Christine, dis adieu à tes amis, nous partons demain.

CHRISTINE

—François, mon cher François! je ne veux pas le quitter! Laissez-moi avec lui, maman; je vous en supplie, ne m'emmenez pas.

FRANÇOIS

—Madame, Madame, laissez-moi ma chère Christine! Je serai si malheureux sans elle! De grâce, je vous en prie, ne l'emmenez pas.

Et tous deux se jetèrent en sanglotant au cou l'un de l'autre.

MADAME DES ORMES

—Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Quelle scène absurde! Vas-tu finir de pleurer, Christine. Cela m'ennuie de voir pleurer.

CHRISTINE

—Je pleurerai toujours tant que je serai séparée de François.

MADAME DES ORMES

—Je t'enverrai à Séraphin, à Franconi.

CHRISTINE

—Je ne veux pas de Séraphin sans François; je veux rester avec François.

MADAME DES ORMES

—Dieu! quel ennui! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en face de moi? Mon bon Monsieur de Nancé, de grâce, venez faire Assuérus.

M. DE NANCÉ

—Impossible, Madame: je ne me ferai jamais comédien.

MADAME DES ORMES

—Que faire alors? Venez à mon secours.

M. DE NANCÉ

—Madame,... M. de Nancé hésita.

MADAME DES ORMES

—Quoi, quoi? dites, dites, mon cher Monsieur de Nancé. Délivrez-moi de cet ennui; je ne peux pas supporter la lutte.

M. DE NANCÉ

—Madame... je vous offre un moyen de vous en délivrer. Laissez-moi Christine; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gêne.

MADAME DES ORMES

—Mais pour vous quel ennui! quelle charge!

M. DE NANCÉ

—Non, Madame; je jouirai d'abord du bonheur de ces deux enfants, et puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque léger qu'il soit.

MADAME DES ORMES

—Léger? mais c'est un énorme service que vous me rendez. C'est vrai! Cette pauvre Christine! elle serait sans cesse dérangée de sa chambre pour mes soirées, mes dîners: elle serait mal, très mal. Chez vous elle sera très bien; c'est une chose décidée alors. Je vous l'envoie demain avec Isabelle. Seulement, comme j'ai besoin de mes chevaux et de mes gens, je l'enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets.

M. DE NANCÉ

—Ne dérangez personne, Madame, j'irai prendre moi-même Christine et Isabelle.

MADAME DES ORMES

—Merci, cher Monsieur; vous me rendez un service d'ami; je vous en remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuérus.

M. de Nancé, délivré de son inquiétude pour François et Christine, rit bien franchement à la pensée de Paolo en Assuérus. Mais il promit de l'envoyer le soir même. Il allait s'éloigner, lorsque Mme des Ormes le rappela.

—Monsieur de Nancé!... cher Monsieur de Nancé, vous êtes si bon, que vous voudrez bien, j'en suis sûre, compléter votre obligeance en prenant Christine aujourd'hui même; j'ai tant à faire! M. des Ormes est parti ce matin; je dîne chez ma belle-soeur de Cémiane; je ne verrai pas Christine; alors j'aime mieux vous la donner de suite.

M. DE NANCÉ

—De tout mon coeur, chère Madame: quand faut-il que je vienne la prendre?

MADAME DES ORMES

—Tout de suite! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets, qu'Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine; adieu, ma fille; sois bien sage, bien obéissante; ne fais pas enrager ce bon M. de Nancé, qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois.

Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de Nancé, et s'éloigna en courant et sautillant comme elle était venue.

Quand elle se fut éloignée, Christine et François, dont le coeur bondissait de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, puis Christine se jeta dans ceux de M. de Nancé, qu'elle embrassait en répétant:

—Mon père! mon père! mon bon père! Vous m'avez sauvée! Que je vous aime, cher, cher père! M. de Nancé, attendri, lui rendit ses baisers.

—Chère enfant! Oui, je suis ton père d'adoption; tu sais si je t'aime tendrement.

Et il réunit dans ses bras ces deux enfants dont l'un était à lui, et dont fautre lui était seulement confié, mais il les aimait presque d'une égale tendresse. La rentrée au château de Nancé fut triomphale; des cris de joie annoncèrent à Bathilde le séjour de Christine au château. Le dîner, la soirée furent une fête et un éclat de rire continuel. Christine se coucha, installée dans la maison de son cher François et fut longtemps à s'endormir, tant la joie l'agitait. François était au moins aussi heureux; et M. de Nancé l'était plus sérieusement et plus profondément.

XVIII

PAOLO, PRIS, S'ÉCHAPPE

Aussitôt après être rentré, M. de Nancé envoya chercher Paolo et le fit mener de suite chez Mme des Ormes, qui l'attendait avec impatience. Dès qu'elle l'aperçut, elle courut à lui.

MADAME DES ORMES

—Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo; j'ai besoin de vous. M. de Nancé vous a-t-il parlé?

PAOLO

—Non, Signora; il m'a seulement dit, avant que z'aie pou descendre de la voiture: «Partez vite, mon cer, «Madame des Ormes vous attend. Et la voiture m'a remmené si vite que z'en avais le vertize, Ce bon M. de Nancé, il a des ceveaux qui courent comme des diavolo.

MADAME DES ORMES

—Bon! c'est très bien! Je pars demain pour Paris; je laisse Christine à M. de Nancé; mon mari a acheté un hôtel charmant, je donnerai des soirées, des bals et j'ai besoin de vous.

PAOLO

—De moi! Oh! Signora! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir à rien et z'aime mieux rester avec M. de Nancé.

MADAME DES ORMES

—Du tout, du tout. J'ai besoin de vous pour mes charades; vous ferez Assuérus.

PAOLO

—Quoi c'est des sarades, Signora? Quoi c'est Souérousse?

MADAME DES ORMES

—Des charades sont des choses charmantes; je vous expliquerai cela plus tard. Assuérus est un roi; ce sera vous.

PAOLO

—Mais ze ne peux pas être roi, Signora. Ze ne souis qu'un pauvre médecin italien.

MADAME DES ORMES

—Que vous êtes nigaud, mon cher! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce sera pour rire; et je serai votre Esther, votre femme.

PAOLO, effrayé.

—Oh! Signora, c'est impossible! Ce bon M. des Ormes! Non, non! Ze ne pouis pas accepter ça, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez ma femme.

MADAME DES ORMES

—Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s'amuser. Il faut absolument que je vous emmène.

PAOLO

—Signora, de grâce! laissez-moi avec M. de Nancé mon bon ami. Ze souis trop bête pour être un roi.

MADAME DES ORMES

—Ça ne fait rien, Assuérus était très bête. Vous allez coucher ici; je vous emmènerai demain avec moi. Brigitte, faites préparer un lit pour M. Paolo, je l'emmène à Paris. Sans adieu, mon cher Paolo.

Brigitte, faîtes préparer un dîner pour M. Paolo. Je pars; à demain.

Mme des Ormes sauta dans un coupé, qui s'éloigna rapidement. Paolo resta sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant à lui enfin et se frappant la tête de ses poings:

—Imbécile! qu'ai-ze fait? Elle va m'emmener! ze ne veux pas moi avoir oune femme si horrible et si ridicoule! Ze veux la laisser au pauvre M. des Ormes!... Quel diable d'Assouérous! Ze ne souis pas Assouérous! ze souis le pauvre Paolo, et ze veux être le pauvre Paolo et rester avec le bon M. de Nancé qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme ridicoule. Et ze veux rester et donner des leçons à mon petit François... Quel bon garçon!... Et à ma Christinetta!... Quelle bonne, douce demoiselle! Si vive, si gaie, et qui vous entortille avec ses grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours... Quoi faire? Ze vais parler à M. de Nancé; ze me moque bien du dîner de la Signora; ze ne veux pas de son dîner, moi.

Paolo partit en courant, malgré les cris de Brigitte, et arriva tout essoufflé chez M. de Nancé au moment où les enfants venaient de se coucher.

M. DE NANCÉ

Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Paolo? Vous arrivez comme un homme poursuivi par des loups.

PAOLO

Oh! caro Signor, z'aimerais mieux une bande de loups que Mme des Ormes; ze me souis sauvé cé vous; elle veut m'emmener, me faire roi Assouérous, m'épouser. C'est impossible, Signor! impossible! Ze ne veux pas être son mari! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes! Quoi faire Signor! elle va me relancer partout; à Arzentan, cé vous, partout!

M. de Nancé riait à se tenir les côtes; il calma le pauvre Paolo, lui expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et qu'elle serait la vie qu'il mènerait à Paris. Paolo frémit, pria M. de Nancé de le cacher jusqu'après le départ de sa persécutrice et de lui permettre de venir passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fit enlever à Argentan. M. de Nancé lui promit secours et protection, consentit volontiers à le garder tant qu'il voudrait rester à Nancé, et lui demanda où il avait dîné.

PAOLO

—Noulle part, Signor! Cette femme m'a fait perdre la tête et l'appétit.

M. DE NANCÉ

—Vous aller dîner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu'on vous prépare à dîner et à coucher.

Pendant que Paolo tremblait d'être enlevé, Mme des Ormes se fâchait et grondait tous ses gens pour avoir laissé échapper ce pauvre Paolo. Elle commanda qu'on allât au petit jour à Argentan, et qu'on le lui ramenât de gré ou de force; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo, qu'on n'avait pu trouver nulle part. Grande colère de Mme des Ormes, qui n'avait plus le temps d'aller à sa recherche: elle partit furieuse, arriva de même et trouva à redire à tout ce que son mari avait fait dans l'appartement; elle donna divers ordres contraires à ceux qu'avait donnés M. des Ormes, et, aussitôt arrivée, elle annonça qu'elle aurait une grande soirée dans quinze jours, vers le 15 décembre. Et dès le lendemain elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante visites, emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et quatre heures du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde, c'est-à-dire de folle. Elle se mit à organiser les charades, mais elle trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu'elle voulait faire le rôle d'Esther, personne ne voulut faire Assuérus. Dans son désespoir, elle écrivit à Paolo:

«Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande de grâce de me donner huit jours. Prenez demain le chemin de fer; descendez chez moi, dans mon hôtel, rue de la Femme-Sans-Tête, 18. Je ne vous garderai que huit jours au plus; et comme je ne veux pas vous faire perdre l'argent que vous font gagner vos leçons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de votre départ. J'ai absolument besoin de vous; sans vous, ma fête est manquée. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous défendrai de voir Christine. Ne répondez pas, mais arrivez vite.»

«CAROLINE DES ORMES.»

Quand Paolo reçut cette lettre, il retomba dans le désespoir; M. de Nancé, après avoir ri de la persévérance de Mme des Ormes, conseilla à Paolo de se rendre à ses voeux et de prendre le chemin de fer de midi qui l'amènerait à Paris à quatre heures. Paolo soupira, pleura même, se tapa la tête et partit, maudissant la Signora et ses charades. Il était attendu; on le reçut avec enthousiasme; sans lui donner le temps de se reposer, Mme des Ormes l'entraîna dans le salon où se faisaient les répétitions; tous les acteurs y étaient; ils accueillirent Paolo avec des éclats de rire que ne justifiaient que trop son air effaré, étrange, son attitude embarrassée et son apparence misérable; car pour ménager son habit de parade, il avait mis sa redingote râpée et tachée, des souliers ferrés, le reste à l'avenant, Mme des Ormes le traînant par la main, le présentant à tout le monde:

—Voici mon Assuérus, disait-elle; commençons la répétition.

On plaça Paolo sur une estrade; l'un lui leva le bras, l'autre la jambe; on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on hérissa ses cheveux; tous riaient à se tordre, excepté Paolo, qui, impatienté de ces plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l'estrade au milieu du salon, et cria avec colère:

—Ze ne veux pas qu'on me tiraille comme un veau qu'on égorge. Ze veux qu'on me respecte et qu'on me donne à manzer. Si la Signora me fait des farces comme ça, moi, Paolo, ze prends la dilizence et m'en retourne à Arzentan.

Toute la société rit de plus belle, mais se retira devant les yeux enflammés et les gestes furieux de Paolo. Mme des Ormes lui expliqua que c'était une répétition, qu'on allait lui servir un bon repas; elle le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu'on le menât dans sa chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se décourager, que tout irait bien maintenant qu'elle tenait son Assuérus, et qu'elle se chargeait de lui faire répéter son rôle et ses pauses.

Le jour de la représentation arriva. Le salon était plein de monde; deux tableaux avaient été passablement exécutés. Esther et Assuérus, qui excitaient d'avance les rires de l'assemblée, étaient attendus avec impatience; enfin la toile se leva. Assuérus, raide comme un soldat au port d'armes, le sceptre sur l'épaule en guise de fusil, regardait les spectateurs d'un oeil hébété et terrifié; Esther, demi-agenouillée devant lui, les bras tendus, le regardait d'un oeil suppliant.

«Abaissez, votre sceptre sur ma tête», avait-elle dit tout bas, au moment où la toile allait se lever. Assuérus l'abaissa, mais trop tard, convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur la tête de Mme des Ormes; le coup était si violent, si imprévu, qu'elle ne put s'empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri. Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux mieux, s'approcha de la rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin, redoublèrent les éclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther. Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo de l'échec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y était plus; devinant la confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à Nancé, racontant sa mésaventure qu'il bénissait puisqu'il lui devait d'être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le revoir; il leur raconta les beautés de Paris telles qu'il les avait vues et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de Mme des Ormes tels qu'il les avait éprouvés.

Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther; elle le traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la sottise de lui donner.

«Ze les ai bien gagnés, se dit Paolo en riant; quant à ses inzures, ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la défourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile».

Et se mettant à table, il écrivit:

«O Signora! ô bella, ô adorable! comment est-il possible qu'Assouérous reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon sceptre de bois, z'ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure, Signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis sauvé et z'ai couru comme un dératé zousqu'à la dilizence du cemin de fer. Pardonnez, Signora de mon coeur, Signora de mon âme, et recevez encore votre humble, soumis et éternel esclave.»

«PAOLO PERONNI».

Il faut que ze montre à M. de Nancé; c'est zoliment zoli ce que z'ai écrit.

—Monsieur de Nancé, Signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse, dit Paolo en entrant chez M. de Nancé. Vous me direz si ce n'est pas sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse.

M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l'effet qu'il avait produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, que M. de Nancé témoignât tout haut son admiration.

M. DE NANCÉ, lui rendant les lettres.

—Mon cher Paolo, votre lettre est, dans son genre, aussi ridicule que celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous lui répondez par une moquerie par trop évidente.

PAOLO

—Cer Monsieur de Nancé, ze ne souis pas bête, quoique z'aie l'air d'oune imbécile; c'est comme ça qu'il faut faire avec cette Signora absourdissima. Elle croit qu'elle est souperbe, ze lui dis qu'elle est souperbe; elle croit que zé l'adore. Voilà la Signora ensantée; ze zouis peut-être le seul qui dise comme elle; alors elle pardonne et ne se fasse pas quand ze viens donner des leçons à ma Chnstinetta. Voilà pourquoi z'ai écrit comme oune imbécile.

M. DE NANCÉ

Nous verrons si vous avez deviné juste, mon cher Paolo; je le désire pour vous.

Deux jours après, Paolo entra triomphant chez M. de Nancé, et lui présenta une lettre.

—Prenez, Signor, lisez, voyez si Paolo est oune bête!

«Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m'a touchée et m'a bien fait regretter les injures que je vous ai écrites. Pauvre Paolo! Pardonnez-moi; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en bonne maîtresse. Adieu. mon esclave. Je m'amuse beaucoup, je donne des bals; je danse toute la nuit.»

»CAROLINE DES ORMES».

—Folle! dit M. de Nancé en levant les épaules. Que je suis heureux d'avoir pu tirer ma chère Christine de cette maison de folie et de dissipation!

XIX

CHRISTINE EST BONNE MAURICE EST EXIGEANT

L'hiver se passait doucement et agréablement au château de Nancé. François et Christine accompagnaient M. de Nancé dans ses promenades de propriétaire, aidaient à la plantation des arbres, au tracé des chemins, etc. Elles étaient précédées et suivies des leçons de Paolo et de M. de Nancé. François sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites; Maurice questionnait beaucoup François, lui demandait des conseils et en profitait au point d'avoir amené un changement complet dans son caractère. Il devenait doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement favorable, s'éloignait de plus en plus de son frère et détestait François chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps, mais il ne s'était encore fait voir à personne. Un jour, il demanda à François si M. de Nancé voudrait bien lui permettre d'aller le voir au château. François l'assura que M. de Nancé serait charmé de le recevoir ainsi que Christine.

MAURICE

—Christine? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps.

FRANÇOIS

—Oui, il y a trois mois qu'elle est partie, mais elle nous a laissé Christine et Isabelle.

MAURICE

—Christine est avec toi? Comme tu es heureux d'avoir une si bonne et si gentille petite fille!

FRANÇOIS

—Oui, tu dis vrai! très heureux! Si tu la connaissais mieux, tu verrais comme elle est bonne, dévouée, aimable, gaie, charmante! Et comme elle nous aime, papa et moi! Elle nous dit, tout en riant, des choses si aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi.

MAURICE

—Oh oui! Je la connais bien.

FRANÇOIS

—Je ne t'en parlais jamais, parce que je croyais que tu ne l'aimais pas.

MAURICE

—Je la détestais comme je te détestais quand j'étais méchant; mais, à présent que je me souviens comme elle te défendait, comme elle t'aimait, je l'aime moi-même beaucoup, et je voudrais qu'elle m'aimât. Quand pourrai-je venir chez toi?

FRANÇOIS

—Veux-tu venir demain? je préviendrai papa.

MAURICE

—Très bien; au revoir, à demain à deux heures.

Ils se séparèrent et François annonça la visite de Maurice. M. de Nancé en fut bien aise pour François, qui formait là une nouvelle et agréable intimité. Le lendemain, quand Maurice entra, embarrassé et honteux de sa ridicule apparence, François et Christine coururent à lui. Christine fut presque effrayée et repoussée au premier aspect, mais, surmontant sa répugnance par un sentiment de bonté, elle s'approcha de Maurice et l'embrassa.

—Pauvre Maurice, dit-elle, je sais combien vous avez souffert; j'ai tout su par François.

MAURICE

—Qui m'a pardonné comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m'a bien puni de mes méchantes moqueries à l'égard du bon François. Je riais de votre amitié pour lui, de votre généreuse défense contre mes ignobles attaques. A présent je comprends le bonheur d'être aimé et défendu par un ami, et j'envie son heureux sort d'avoir une amie telle que vous.

CHRISTINE

—Moi! je suis une pauvre petite amie qui doit tout à François et à M. de Nancé! Sans eux, je serais ignorante, sotte, méchante.

MAURICE

—Ignorante, peut-être! Mais sotte et méchante, jamais.

—Bonjour, mon bon Maurice, dit M. de Nancé qui entrait. Vous voilà bien mieux, mon ami; et votre courage se soutient; je sais par François combien vous êtes patient, résigné et... amélioré, pour tout dire.

MAURICE

—C'est François qui m'a fait du bien par sa bonté, Monsieur. Moi qui avais été méchant pour lui, et lui...

M. DE NANCÉ

—Ne parlons pas du passé, mon ami; et profitons du présent. Venez nous voir souvent; nous sommes très heureux ici. Ma petite Christine est gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie: j'entends, une pie bien élevée et raisonnable, ce qui la rend très agréable et jamais incommode.

Christine sourit et baisa la main de M. de Nancé. Maurice voulut lui prendre le bras, car il marchait péniblement avec ses jambes tortues; le premier mouvement de Christine fut de céder à sa répugnance et de reculer; mais, rencontrant le regard peiné de François, elle se rapprocha et tendit son bras à Maurice.

MAURICE

—Vous aimez peut-être mieux courir ou marcher en liberté, Christine?

CHRISTINE

—Non, non, je vais vous aider à marcher; cela me fera plaisir. Appuyez-vous bien, Maurice, n'ayez pas peur; je peux vous soutenir.

MAURICE

—Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l'êtes de François?

CHRISTINE

—Comme de François, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour François, c'est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j'aime François et M. de Nancé.

François était enchanté de cette déclaration si franche de Christine; Maurice redevenait triste; bientôt il se plaignit d'éprouver de la fatigue, et on rentra; après une demi-heure de conversation, il se leva, dit adieu à tout le monde et s'en alla. Christine courut à lui, lui offrit son bras; il l'accepta en souriant tristement.

—Christine, dit-il en la quittant, je suis bien malheureux, et je n'ai pas un ami.

CHRISTINE

—Vous avez François. Et François vaut tous les amis du monde. Adieu, Maurice, à bientôt, j'espère.

Christine rentra dans le salon. Elle s'approcha de M. de Nancé, qui lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou.

—Mon père, dit-elle.

—Ah! ah! ceci annonce une confidence ou une confession, dit M. de Nancé en l'embrassant et en posant son livre. Voyons, de quoi s'agit-il, mon enfant?

—Mon père, répéta-t-elle tout bas, Maurice me répugne: je le déteste; je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je lui donne le bras. Et j'ai été bien fausse, car je lui ai offert mon bras pour l'aider à s'en aller et je lui ai dit: «A bientôt, j'espère», quand je voudrais ne le revoir jamais.

M. DE NANCÉ

—Tu n'as pas été fausse, ma fille; tu as été bonne; tu as senti que ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le détestes-tu?

CHRISTINE, s'animant.

—C'est depuis qu'il m'a demandé de l'aimer comme j'aime François. En moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais à peine, l'aimer comme j'aime François, comme je vous aime, vous qui êtes si bon pour moi depuis quatre ans! François qui est mon frère, vous qui êtes mon père! Que j'aime un étranger comme vous! C'est bête et sot! Et pour cela, je ne peux plus le souffrir.

—Ma chère enfant, répondit M. de Nancé en l'embrassant à plusieurs reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme, sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il était difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite, que c'est une vraie charité d'être bonne pour lui.

CHRISTINE

—Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas l'aimer comme j'aime François et vous.

M. DE NANCÉ

—Tu n'y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je serais bien triste de te voir détester quelqu'un.

CHRISTINE

—Vous! triste? Par ma faute? Oh! mon père! jamais je ne détesterai personne, pas même Maurice.

M. DE NANCÉ

—C'est bien, mon enfant; je te remercie de ta promesse et de ta confiance.

CHRISTINE

—Je serais bien fâchée de vous cacher quelque chose, mon cher père, surtout quand c'est du mal.

François entra au moment où un dernier baiser de Christine terminait la conversation.

FRANÇOIS

—Ce pauvre Maurice me fait pitié! il est parti si triste, plus triste que je ne l'ai vu depuis longtemps.

CHRISTINE

—Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il veut?

FRANÇOIS

—Comment, ce qu'il a? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu, défiguré?

CHRISTINE

—Oui, j'ai vu; il est horrible, affreux.

FRANÇOIS

—Et bien! c'est ça qui l'attriste; il a bien vu que tu t'approchais avec répugnance, presque avec dégoût, dit-il.

CHRISTINE

—C'est vrai, mais c'est sa faute.

FRANÇOIS

—Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si terriblement défiguré.

CHRISTINE

—Oui, mais écoute, François; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il était méchant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu'il t'a aimé. Aujourd'hui, quand il est entré, il m'a fait pitié et j'étais disposée à lui porter un peu d'amitié; mais il m'a demandé de l'aimer comme je t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive émotion), alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aimé du tout. Je l'ai trouvé ridicule et bête! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai pour toi et pour notre père; il ne comprend pas que je ne peux aimer personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous, et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand maman et papa reviendront je serai désolée.

Christine fondit en larmes; François la consola de son mieux, ainsi que M. de Nancé, qui lui dit qu'elle était une petite folle; que ses parents ne songeaient pas encore à revenir; que personne ne l'obligeait à aimer Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté. Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait été un peu sotte et promit de ne plus recommencer.

—Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes.

—Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai par-dessus tout, excepté papa.

XX

SURPRISE DÉSAGRÉABLE QUI NE GATE RIEN

Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore plus agréable aux habitants du château de Nancé; Paolo était devenu l'homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il était toujours prêt à tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nancé, c'étaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliothèque, les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un zèle, un empressement que rien n'arrêtait. Pour les enfants, c'étaient des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué. M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l'éducation de François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance. Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des Ormes semblaient avoir oublié l'existence de leur fille; excepté une lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois, elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'était pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de musique, de tout ce qui compose l'éducation d'un enfant. Christine ne songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague et pénible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et reconnaissant de ce que M. de Nancé faisait pour son éducation, pour son amélioration; elle éprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins que donnait Paolo à son instruction; elle l'aimait très sincèrement; lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et à comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commencé son éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie, dessin, elle était avancée comme l'est une bonne élève de dix à onze ans; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne cessait de remercier son cher François de l'avoir décidée à se charger de Christine, «Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher François, entre toi et Christine, chez ton excellent père; rien ne manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours!»

Il dura jusqu'à l'été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M. de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au milieu d'eux; c'était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite.

MADAME DES ORMES

—Eh bien! Monsieur de Nancé; eh bien! mon cher esclave Paolo; eh bien! Christine, vous ne me dites rien?

M. de Nancé salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mère, mais Mme des Ormes arrêta une démonstration dangereuse pour son col garni de dentelles et pour sa coiffure emmêlée de fausses nattes et de faux bandeaux; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front; et, la regardant avec surprise:

—Comme tu es grandie! Je suis honteuse d'avoir une fille si grande! Tu as l'air d'avoir dix ans!

CHRISTINE

Et je les ai, maman, depuis huit jours.

MADAME DES ORMES

—Quelle folie! Toi, dix ans! Tu en as huit à peine!

CHRISTINE

—Je suis sûre que j'ai dix ans, maman.

MADAME DES ORMES

—Est-ce que tu peux savoir ton âge mieux que moi? Je te dis que tu as huit ans, et je te défends de dire le contraire. Puisque j'ai à peine vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans.

Personne ne répondit; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car elle s'était mariée à vingt-deux ans, et Christine était née un an après son mariage.

—Monsieur de Nancé, continua-t-elle, je vous remercie d'avoir gardé Christine si longtemps; elle a dû bien vous ennuyer.

M. DE NANCÉ

—Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps fort agréables.

MADAME DES ORMES

—En vérité! Mais... alors,... si vous vouliez la garder jusqu'au retour de mon mari? J'ai tant à faire, tant à arranger dans ce château! J'ai tout justement besoin de l'appartement de Christine, car j'attends beaucoup de monde. Je serais obligée de la mettre dans les mansardes, et la pauvre petite serait très mal. Et puis elle s'ennuierait à mourir, car je ne peux la laisser descendre au salon quand j'ai quelqu'un! Elle est trop grande pour..., pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand je serai seule.

M. DE NANCÉ

—Donnez-la moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez; mon fils et moi, nous sommes heureux de l'avoir.

MADAME DES ORMES

—Votre fils? Ah oui! c'est vrai! C'est ce joli petit là-bas. A la bonne heure! Il ne grandit pas comme une perche lui! il ne vous fait pas vieux par sa taille. Adieu, cher Monsieur! Paolo, venez avec moi; j'ai besoin de vous. Adieu, Christine.

Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint.

—A propos, Christine, tu n'as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne la laissez pas venir, cher M. de Nancé. Je viendrai la voir chez vous... Adieu... Eh bien! où est Paolo?.. Paolo!... mon pauvre Paolo! Il sera parti en avant dans son empressement de me voir.

Et Mme des Ormes hâta le pas, pour rentrer et retrouver Paolo, auquel elle voulait faire exécuter différents travaux dans ses appartements.

M. de Nancé fut quelques minutes, avant de revenir de son étonnement. Cette mère retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune émotion, après une séparation de huit mois! ne s'occupant que de la taille et de l’âge de sa fille, qu'elle veut cacher pour se rajeunir elle-même! c'était plus révoltant encore que l'indifférence passée; et la tendresse de M. de Nancé pour Christine se révoltait d'un accueil aussi froid. François et Christine n'étaient pas encore revenus de leur frayeur d'être séparés, et de leur stupéfaction de se sentir réunis pour longtemps.

CHRISTINE

—Oh! François, François! quel bonheur que j'ai tant grandi! Je vais tâcher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici avec toi.

Christine et François sautaient et battaient des mains dans leur joie; M. de Nancé rit de bon coeur de la résolution de Christine. Chacun avait compris son bonheur et se livrait à une gaieté bruyante et à des plaisanteries réjouissantes, lorsque Paolo parut, l'air encore si effrayé et regardant de tous côtés si la tête de Méduse avait réellement disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi à battre des mains, à gambader, à rire tout haut, au grand ébahissement de ses amis; François et Christine joignirent leur gaieté à la sienne; M. de Nancé riait en les regardant.

—Ze me souis cacé derrière le gros arbre! Z'avais oune peur terrible que la Signora ne m'aperçoût et ne me tirât de ma cacette. Quelle Signora terribila! Aïe! ze crois que ze l'entends.

Et Paolo se précipita derrière son arbre. C'était une fausse alerte; personne ne parut.

XXI

VISITES DE M. ET MADAME DES ORMES

Les habitants du château de Nancé ne s'aperçurent du retour de M. et Mme des Ormes que par quelques rares apparitions du père ou de la mère de Christine. M. des Ormes confirma la défense qu'avait faite sa femme à Christine de venir au château.

—Ta mère a toujours du monde; elle craint que tu ne t'ennuies, que tu ne déranges tes heures de travail; et puis il faudrait venir te chercher, te ramener, ce qui serait difficile avec tous ces messieurs et dames qu'il faut promener et voiturer. Puisque M. de Nancé a la bonté de te garder chez lui, nous sommes bien tranquilles sur ton compte; et je suis convaincu que tu n'es pas fâchée de cet arrangement.

CHRISTINE

—Du tout, du tout, papa, au contraire; je suis si heureuse avec ce bon M. de Nancé et mon ami François.

M. DES ORMES

—Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux! J'espère que tu aimes M. de Nancé, que tu es aimable pour lui.

CHRISTINE

—Je l'aime de tout mon coeur, papa, et je le lui témoigne tant que je peux. Je voulais même l'appeler papa ou mon père, mais il n'a pas voulu; il croît que cela vous fera de la peine.

M. DES ORMES

—Pas le moins du monde. Appelle-le comme tu voudras.

CHRISTINE

—Merci, papa, merci, je le lui dirai. Vous êtes bien bon; je vous remercie bien.

M. DES ORMES

—Je suis bien aise de te faire plaisir, Christine, et que tu me le dises. Adieu, ma fille; je viendrai te voir souvent; mais pas de visites chez nous, ta mère m'a chargé de te le rappeler.

CHRISTINE

—Soyez tranquille, papa, je ne viendrai pas.

M. DES ORMES

—A propos, as-tu su que ton oncle et ta tante de Cémiane étaient en Italie pour quelques années!

CHRISTINE

—Non, papa; je croyais qu'ils reviendraient passer l'été à Cémiane.

M. DES ORMES

—Ils sont allés en Suisse, puis en Italie, pour la santé de ta tante, qui souffre de la poitrine. Adieu, Christine, bien des amitiés à M. de Nancé.

A peine M. des Ormes fut-il parti, que Christine s'élança vers l'appartement de M. de Nancé. Elle entra comme un ouragan.

—Papa! mon père! Je peux vous appeler comme je le voudrai; papa me l'a permis.

—Christine, Christine, dit M. de Nancé en hochant la tête, tu as eu tort de le lui demander. Je t'ai déjà dit que ce n'était pas bien.

CHRISTINE, avec affection.

—Pas bien? pourquoi? Ne faites-vous pas pour moi ce que vous feriez si j'étais votre fille? Ne me traitez-vous pas comme si j'étais votre fille? Ne m'aimez-vous pas comme une vraie fille, comme une vraie soeur de François? Ne croyez-vous pas que je vous aime comme un vrai père? Pourquoi donc m'obliger à vous parler comme à un étranger, à vous appeler Monsieur? Pourquoi m'imposer cette peine? Pourquoi me défendre de vous donner le nom que vous donne mon coeur, celui que vous donne François, qui ne peut pas vous aimer plus que je ne vous aime! Mon père, mon cher père, laissez-moi vous appelez mon père.

En achevant ces mots, Christine se laissa glisser à genoux devant M. de Nancé; elle appuya ses lèvres sur sa main, et le regarda avec ces grands yeux doux et suppliants qui faisaient de Paolo son très humble serviteur. M. de Nancé, de même que Paolo n'y résista pas; il releva Christine, la serra dans ses bras, l'embrassa à plusieurs reprises, et lui dit d'une voix émue:

—Ma fille! ma chère fille! appelle-moi ton père, puisque ton père te le permet, et crois bien que si je suis un père pour toi, tu es pour moi une fille bien tendrement aimée.

Christine remercia M. de Nancé, lui demanda pardon de l'avoir dérangé de son travail, et alla raconter ce qui venait de se passer à François, qui s'en réjouit autant qu'elle. Elle rentra ensuite dans son appartement, où l'attendait Paolo pour lui donner ses leçons.

L'été se passa ainsi, bien calme pour François et pour Christine; M. de Nancé refusa toutes les invitations de M. et de Mme des Ormes.

—C'est bien mal à vous, M. de Nancé, lui dit un jour Mme des Ormes dans une de ses rares visites; vous refusez toutes mes invitations; vous ne voyez aucune de mes fêtes, qui sont si jolies, aucun de mes amis, qui sont si aimables, qui m'aiment tant, qui sont si heureux près de moi! Vous ne goûtez à aucun de mes excellents dîners; j'ai un cuisinier admirable! un vrai Vatel!

M. DE NANCÉ

—Je suis vraiment contrarié, Madame, d'avoir toujours à vous refuser; mais les devoirs de la paternité s'accordent mal avec les plaisirs du monde, et je préfère une soirée passée avec mes enfants, aux fêtes les plus brillantes.

MADAME DES ORMES

—Comment dites-vous, mes enfants? Je croyais que vous n'aviez qu'un fils.

M. DE NANCÉ

—Et Christine, Madame? Ne m'avez-vous pas permis de la regarder comme ma fille?

MADAME DES ORMES

—Christine! Vous avez la bonté de vous en occuper vous-même? Vous ne la laissez pas à sa bonne?

M. DE NANCÉ

—Non, Madame. Je croirais manquer à la confiance que vous avez bien voulu me témoigner en me la... donnant..., car vous me l'avez bien donnée, n'est-il pas vrai?

MADAME DES ORMES, riant.

—Oui, oui. Gardez-la tant que vous voudrez! Mais... où est-elle? Je suis venue pour la voir.

M. DE NANCÉ

—Je vais la faire descendre, Madame; elle prend sa leçon de musique avec Paolo.

M. de Nancé sonna

—Faites venir Mlle Christine, dit-il au domestique.

MADAME DES ORMES

A propos de Paolo, il y a longtemps que je ne l'ai vu. J'ai besoin de lui pour une décoration de théâtre; nous allons jouer la Belle au bois dormant. C'est moi qui fais la BELLE. Tous ces messieurs ont déclaré que personne ne remplirait ce rôle mieux que moi. Ces dames étaient furieuses. Mais ils ont dit que les bras étaient très en évidence, car je serai dans un fauteuil, les bras pendants; on dit que j'ai de très beaux bras... Comment trouvez-vous mes bras?

M. DE NANCÉ, froidement.

—Probablement très beaux, Madame; mais je ne m'y connais pas.

—Mon père, vous me demandez!... s'écria Christine, qui arrivait en courant le croyant seul. Ah!

Christine venait d'apercevoir sa mère, que les dernières paroles de M. de Nancé avaient mise de mauvaise humeur.

MADAME DES ORMES

—A qui parlez-vous, si haut, Christine? Croyez-vous entrer dans une écurie?

CHRISTINE

—Pardon, maman: on m'avait dit que M. de Nancé me demandait. Je le croyais seul.

MADAME DES ORMES

—Et pourquoi l'appelez-vous votre père?

CHRISTINE

—Maman, papa m'a permis d'appeler M. de Nancé, mon père, parce qu'il est si bon pour moi...

MADAME DES ORMES

—Ah! Ah! ah! la bonne idée! Dieu! que c'est bête à M des Ormes!

M. de Nancé s'aperçut que les choses allaient tourner mal pour la pauvre Christine interdite, et il crut devoir intervenir.

M. DE NANCÉ

—Christine est d'une reconnaissance excessive du peu que je fais pour elle, Madame. Elle croit la mieux témoigner en m'appelant son père. Comment pourrai-je oublier qu'elle est votre fille, qu'elle me vient de vous; qu'en m'occupant d'elle, c'est à vous que je rends service; qu'elle est pour moi un souvenir perpétuel de vous?

Mme des Ormes, enchantée, serra la main de M. de Nancé, baisa Christine au front.

—Tu as bien raison, Christine, aime-le bien... et appelle-le ton père, car il est cent fois meilleur que ton vrai père. Au revoir cher Monsieur de Nancé; je viendrai très souvent vous voir. Et ne craignez pas que je vous enlève Christine: non, non; puisque vous y tenez, gardez-là en souvenir de moi. Adieu, mon ami.

M. de Nancé la salua profondément et la reconduisit jusqu'à sa voiture. Elle y était déjà montée et M. de Nancé s'en croyait débarrassé, lorsqu'elle sauta à terre et remonta le perron.

—Et Paolo que j'oublie! Christine, va me le chercher... Dieu! qu'elle est grande, cette fille! dit Mme des Ormes en la regardant courir pour exécuter l'ordre de sa mère. C'est vraiment ridicule d'avoir une fille si grande pour son âge; elle est encore grandie depuis mon retour, Ne craignez-vous pas, cher Monsieur de Nancé, en la laissant vous appeler son père, qu'elle ne vous vieillisse terriblement?

—Je ne crains rien dans ce genre, répondit M. de Nancé en souriant. François a quatorze ans, et je ne cherche pas à me rajeunir.

MADAME DES ORMES

—Vous avez l'air si jeune. Quel âge avez-vous?

M. DE NANCÉ

—J'ai quarante ans, Madame.

MADAME DES ORMES

—Quarante ans! Dieu! quelle horreur! j'espère bien n'avoir jamais quarante ans!... Il est vrai que j'en suis loin! J'ai à peine vingt-trois ans.

M. de Nancé ne put réprimer entièrement un sourire moqueur.

MADAME DES ORMES

—Vous ne le croyez pas? C'est à cause de cette ridicule taille de Christine, à laquelle on donnerait dix ans, en vérité? Et c'est à peine si elle en a huit. Je me suis mariée à quinze ans.

M. de Nancé ne pouvait répliquer sans dire une impertinence: il se tut.

—Maman, dit Christine qui revenait tout essoufflée, je ne trouve pas M. Paolo; il est sans doute parti, ne vous sachant pas ici.

MADAME DES ORMES

—Que c'est ennuyeux! Comment ne lui a-t-on pas dit que j'étais là. Ce bon Paolo! Il est si heureux quand il me voit! Envoyez-le-moi demain, mon cher Monsieur de Nancé. Adieu, à bientôt.

Elle monta dans son poney-duc et partit en envoyant des baisers avec ses doigts épatés qu'elle croyait effilés.

—C'est ennuyeux que Paolo soit parti, dit Christine; je n'avais pas fini ma leçon de piano, et je n'ai pas encore eu ma leçon d'histoire.

M. DE NANCÉ

—Il reviendra peut-être, mon enfant; et, s'il rentre trop tard, tu viendras chez moi, je te donnerai ta leçon d'histoire.

CHRISTINE

—Oh! merci, mon père! J'aime tant quand c'est vous qui me donnez mes leçons... Mais, dites-moi, mon père, est-ce vrai que vous ne me soignez que pour maman, et que vous ne m'aimez qu'en souvenir d'elle?

M. DE NANCÉ

—Ma pauvre petite, je te soigne pour toi, je ne t'aime que pour toi. Ce que j'en ai dit à ta maman, c'était pour adoucir sa mauvaise humeur, pour détourner son intention du reproche qu'elle t'adressait, et de crainte que ta grande tendresse pour nous ne lui donnât la pensée de te faire revenir chez elle. Tu juges quel chagrin c'eût été pour moi, pour François et pour toi-même.

CHRISTINE

—Je crois que j'en serais morte! Vous quitter, rentrer là-bas après avoir été heureuse et aimée ici, vous savoir dans le chagrin, vous et François! Mon Dieu! mon Dieu! oui, j'en serais morte!

—Pst! pst! est-elle partie? dit une voix qui semblait venir du ciel.

M. de Nancé et Christine levèrent la tête et virent apparaître à une lucarne du grenier la tête de Paolo, inquiet et alarmé.