M. DE NANCÉ
—Vous voilà! Que faites-vous donc là-haut? Je vous croyais sorti.
—Attendez Paolo oune minute, Signor. Ze descends. Deux minutes après, Paolo apparut; il paraissait content, mais encore un peu inquiet.
—Ze me souis sauvé; z'avais peur que la Signora ne me poursuivît; z'ai couru au grenier, et, comme ze n'entendais plus rien, z'ai regardé et ze souis venu.
M. DE NANCÉ
—Mon cher, vous n'avez pas gagné grand'chose, car je suis chargé de vous envoyer demain chez Mme des Ormes.
Paolo fit une mine allongée qui fit rire M. de Nancé, mais il fit signe à Paolo de se taire à cause de Christine.
—A présent, mon ami, allez continuer les leçons de ma petite Christine; finissez votre temps de galères.
—O Dio! quelle galère! avec oune si sarmante Signora! si douce, si obéissante, si intellizente, si...
M. DE NANCÉ, riant
—Assez, assez, mon cher, assez. Vous allez donner de l'orgueil à ma fille.
CHRISTINE
—A moi, mon père? De l'orgueil? et de quoi? Que fais-je, moi, que suivre vos conseils et ceux du bon Paolo! C'est vous et lui qui devez avoir de l'orgueil, si je fais bien; vous surtout, mon père, vous qui m'apprenez à être ce que dit Paolo, douce et obéissante, et à demander au bon Dieu de me rendre bonne et pieuse comme François.
—Voyez, voyez, Signor! Quel anze que cet enfant! s'écria Paolo en joignant les mains et en s'élançant ensuite sur Christine, que, dans son admiration, il enleva de six pieds, et qu'il remit à terre avant qu'elle eût le temps de pousser un cri de frayeur.
—Vous m'avez fait peur, Paolo, lui dit Christine d'un air de reproche.
—Pardon. Signorina, pardon, dit Paolo confus; c'était la zoie, l'admiration.
Et il rentra un peu honteux, précédé de M. de Nancé et de Christine.
XXII
MAURICE CHEZ M. DE NANCÉ
François rentrait un jour de chez Maurice, qu'il continuait à voir une ou deux fois par semaine, et dont la santé et l'état physique ne s'amélioraient guère. Ses jambes et ses reins ne se redressaient pas; son épaule restait aussi saillante, son visage aussi couturé. Il s'affaiblissait au lieu de prendre des forces. Sa difformité et l'insouciance de son frère lui donnaient une tristesse qu'il ne pouvait vaincre; il allait assez souvent chez M. de Nancé, où il était toujours reçu avec amitié; Christine était bonne et aimable pour lui; elle lui témoignait de la compassion, mais pas l'amitié qu'il aurait désiré lui inspirer et qu'il éprouvait pour elle. Plusieurs fois il lui représenta qu'il avait les mêmes droits que François à son affection, puisqu'il était infirme et malheureux comme lui.
—François n'est pas malheureux, répondit Christine; il a eu du courage; il s'est résigné... D'ailleurs,... Christine se tut.
MAURICE
—D'ailleurs quoi, Christine? Parlez.
CHRISTINE
—Non, j'aime mieux me taire. Seulement personne ne pourra faire pour moi ce qu'ont fait M. de Nancé et François, je vous l'ai déjà dit. Et je vous ai dit aussi que je ferais ce que je pourrais pour vous témoigner la compassion et l'intérêt que vous m'inspirez.
Maurice recommençait son exhortation, Christine répondait de même, et quand elle se trouvait seule avec M. de Nancé, elle se plaignait à lui des importunités de Maurice.
—Chaque fois qu'il me dit de ces choses, je l'aime moins; je le trouve de plus en plus ridicule; il demande plus qu'il ne le devrait; et comme je ne sais que lui répondre, ses visites me sont désagréables... Que faire, cher père? Je crains de ne pouvoir m'empêcher de le détester.
M. DE NANCÉ
—Non, chère petite; il t'ennuie; mais tu ne le détesteras pas, car tu penseras qu'il est l'ami de François...
CHRISTINE
—Oh!... l'ami!... François y va par charité.
M. DE NANCÉ
—Et toi, tu le recevras par charité. Et tu prieras le bon Dieu de te rendre bonne et charitable; et tu n'oublieras pas que tu vas faire ta première communion l'année prochaine.
CHRISTINE, l'embrassant
—Et puis je penserai à vous et à François pour vous imiter; la première fois que Maurice viendra, vous verrez, cher père, comme je serai bonne!
Les bonnes résolutions de Christine portèrent leur fruit; Maurice crut voir que Christine l'aimait enfin comme il désirait en être aimé, et il devint plus gai et plus aimable pendant ses visites.
Le jour où François revint de chez Maurice, comme nous l'avons dit, il avait trouvé son pauvre protégé fort triste; ses parents lui avaient annoncé que, n'ayant pas été à Paris depuis près d'un an, leurs affaires s'étaient dérangées et les obligeaient à y aller passer un ou deux mois; que, de plus, leur père était assez gravement malade et les demandait; qu'il fallait s'apprêter à partir sous peu de jours, et qu'Adolphe entrerait au collège dès leur arrivée à Paris.
—Alors, dit Maurice, j'ai supplié maman de me laisser ici et de ne pas m'exposer à la honte, aux humiliations pénibles que je subirais à Paris. Maman, inquiète de ma santé, ne veut pas me quitter, et pourtant elle est obligée d'aller à Paris pour ses affaires et pour mon grand-père. Il faut donc que je me laisse emmener, que je subisse toutes les peines que je prévois. Si papa pouvait y aller seul, je m'y résignerais encore; et quant à Adolphe, je comprends bien qu'ici il ne travaille pas, il perd son temps et il a besoin d'aller au collège; mais, maman partant, il faut que je parte aussi? Quel chagrin pour moi de quitter la campagne et ma vie calme et retirée! Maman, me voyant si malheureux de ce voyage, m'a dit qu'elle ferait le sacrifice que je lui demandais qu'elle me laisserait ici, et qu'elle se séparerait d'avec moi si nous avions dans le voisinage un parent ou un ami intime qui voulût bien me recevoir chez lui pendant un mois ou deux, et encore, à la condition que moi ou le médecin nous lui écririons tous les jours pour la rassurer sur ma santé. C'est vrai que je suis malade, plus malade même qu'elle ne le croit, car je lui cache la plus grande partie, de mes souffrances pour ne pas l'inquiéter davantage. Ce fatal voyage me tuera! Et, par malheur, nous n'avons dans le voisinage aucun parent aucun ami qui puisse me recueillir! Oh! François, que je suis malheureux!
François, ne trouvant aucune parole pour consoler le pauvre Maurice, pleura avec lui et l'engagea à recourir à Dieu et à la sainte Vierge. Il lui promit de lui écrire souvent; il chercha à le rassurer sur sa santé, sur les terreurs que lui causait son séjour à Paris, et le laissa un peu moins abattu, mais bien malheureux encore.
François vint raconter à son père et à Christine le nouveau et vif chagrin du pauvre Maurice.
—Pauvre garçon! pauvre Maurice! dit Christine; que pouvons-nous faire pour le consoler dans sa douleur?
M. DE NANCÉ
—Ses chagrins sont malheureusement de nature à ne pouvoir être effacés; mais nous pouvons les adoucir en redoublant de soins et d'affection jusqu'à son départ. Demain, François pourra y retourner, et nous l'accompagnerons.
CHRISTINE
—Mon père, je crois que j'ai trouvé un moyen excellent de le rendre non seulement moins triste, mais heureux.
M. DE NANCÉ
—Toi, tu as trouvé cela, Christine? Dis-le nous bien vite.
CHRISTINE
—C'est que vous allez être... pas content.
M. DE NANCÉ
—Pas content? Pourquoi? Ton invention est donc mauvaise, méchante?
CHRISTINE.
—Au contraire, mon père; excellente et très bonne. Devinez! Ce n'est pas difficile.
M. DE NANCÉ
—Comment veux-tu que je devine, si tu ne me dis pas quelque chose pour m'aider?
CHRISTINE
—Et toi, François, devines-tu?
François la regarda attentivement.
—Je crois que j'ai trouvé, s'écria-t-il.
Et il dit quelques mots à l'oreille de Christine.
—C'est ça, tu as deviné, répondit-elle en riant. A votre tour, mon père; vous ne devinez pas.
M. DE NANCÉ
—Hem! je crois que je devine aussi. Tu veux que je lui propose...
CHRISTINE
—C'est cela! c'est cela! Eh bien! papa, voulez-vous?
M. DE NANCÉ, souriant
—Mais tu ne m'as pas laissé achever! tu ne sais pas ce que j'allais dire!
CHRISTINE
—Si fait, si fait! Et je vous demande encore: Le voulez-vous?
M. DE NANCÉ, avec malice
—Il faut bien, puisque tu le désires si vivement. Mais je te demande instamment que ce ne soit pas pour longtemps. Huit jours au plus.
CHRISTINE
—Ce sera assez mon père, pour le consoler; pourtant, j'aimerais mieux un mois que huit jours.
M. DE NANCÉ, de même
—Nous verrons si nous pouvons nous y habituer, François et moi.
CHRISTINE
—Oh! vous vous y habituerez très bien. François ira le lui demander demain.
M. DE NANCÉ, souriant.
—Il vaut mieux que tu y ailles toi-même avec Isabelle: tu verras en même temps la chambre que te donnera Mme de Sibran pour toi et pour Isabelle.
CHRISTINE, effrayée
—Quelle chambre? Pourquoi une chambre?
M. DE NANCÉ
—Mais pour demeurer chez Mme de Sibran pendant huit jours, jusqu'à son départ, comme tu le désires.
CHRISTINE
—Moi, demeurer là-bas? Moi, vous quitter? aller chez ce Maurice que je ne peux pas souffrir? Oh! mon père! vous ne m'aimez donc pas, puisque vous me renvoyez avec tant de facilité! Vous ne croyez pas à ma tendresse, puisque vous me supposez le désir, la possibilité de vouloir vous quitter! François, tu avais deviné, toi; tu m'aimes!
Christine, désespérée et tout en larmes, se jeta au cou de François, qui regardait son père avec tristesse.
M. DE NANCÉ, la saisissant dans ses bras et l'embrassant.
—Christine! ma fille! mon enfant! Ne pleure pas! Ne t'afflige pas! C'est une plaisanterie; je devinais très bien que tu me demandais de faire venir Maurice ici avec nous. Tu ne m'as pas laissé achever, et j'ai profité de l'occasion pour te guérir de ta précipitation à vouloir comprendre les pensées inachevées. Je suis désolé, chère enfant, du chagrin que tu témoignes! Et crois bien que je ne t'aurais jamais permis l'inconvenance que je te proposais en plaisantant; et que je tiens trop a toi, que j'aime trop, pour me séparer de toi volontairement.
Christine, consolée, embrassa tendrement ce père et ce frère tant aimés, et renouvela la proposition d'avoir Maurice à Nancé.
M. DE NANCÉ
—Tout ce que vous voudrez, mes enfants; je m'associe à votre acte de charité, quoiqu'il ne me soit pas plus agréable qu'à Christine; mais, comme elle, je supporterai les ennuis d'un malade étranger et je vaincrai mes répugnances.
Quand François retourna le lendemain chez Maurice, et lui fit part de l'invitation de M. de Nancé, le visage de Maurice exprima une telle joie, une telle reconnaissance, que François en fut touché. Il remercia François dans les termes les plus affectueux, et annonça le départ de sa mère pour le lendemain matin, parce qu'on avait reçu de mauvaises nouvelles de son grand-père.
FRANÇOIS
—Alors tu viendras à Nancé dans l'après-midi?
MAURICE
—J'en parlerai à maman; elle le voudra bien, j'en suis sûr, et alors je viendrai le plus tôt que je pourrai. Mais, dis-moi, François, Christine ne sera-t-elle pas ennuyée de mon long séjour près de vous?
FRANÇOIS
—Pas du tout, puisque c'est elle qui en a eu l'idée et qui l'a demandé à papa.
MAURICE
—En vérité? Christine! Oh! qu'elle est bonne! Quelle bonne petite amie j'ai là!
François réprima un petit mouvement de mécontentement du vol que voulait lui faire Maurice de l'amitié de Christine. Mais il réfléchit que Christine n'avait pour Maurice que de la compassion, et que ce n'était qu'un acte de charité qu'elle exerçait envers lui.
—A demain! lui dit François.
—Oui, à demain, cher ami! dit gaiement Maurice. Eh bien! tu pars sans me donner la main?
FRANÇOIS
—C'est vrai! Je n'y pensais pas! Viens de bonne heure.
MAURICE
—Le plus tôt que je pourrai; merci, mon ami.
François s'en retourna à Nancé un peu pensif; il rencontra à moitié chemin Christine et son père qui venaient a sa rencontre.
M. de Nancé demanda des nouvelles de Maurice, pendant que Christine disait à François:
—Qu'as-tu, tu es triste!
—Oui, je suis fâché contre moi-même.
Et il raconta à son père et à Christine ce que lui avait dit Maurice.
—Et alors..., dit-il.
CHRISTINE, vivement.
—Et alors, tu es fâché contre lui, et tu as eu envie de lui dire que je n'étais pas son amie et que tu étais et serais mon seul ami, et que je ne l'aimerais jamais comme je t'aime? Et puis, tu ne l'aimes pas; tout comme moi, dit Christine en riant et en l'embrassant.
FRANÇOIS. Surpris.
—Tiens! comment as-tu deviné?
CHRISTINE
—C'est que cela m'a fait la même chose quand il m'a demandé de l'aimer comme je t'aime: je le trouvais bête, je me sentais fâchée contre lui, et depuis ce temps je ne peux pas l'aimer pour de bon; mais papa dit que ça ne fait rien, qu'on peut tout de même être bon et aimable pour lui, sans l'aimer.
FRANÇOIS
—Je crains que ce ne soit mal de ma part, papa; c'est vrai que je ne l'aime pas. Et pourtant il me fait pitié, je le plains; mais je n'aime pas à le voir.
M. DE NANCÉ
—Et pourtant tu y vas de plus en plus, mon ami.
FRANÇOIS
—Parce que je l'aime de moins en moins; et c'est pour me punir de ce mauvais sentiment, que je fais plus pour lui que si je l'aimais.
M. DE NANCÉ
--Tu ne peux faire ni plus ni mieux, mon ami, car tu agis par charité; tu fais donc plus et mieux que si tu agissais par amitié... Sois bien tranquille, et, quand il sera ici, continue à lui laisser croire que tu es son ami. Le bon Dieu te récompensera de ce grand acte de charité.
CHRISTINE
—Mon père, vous avez raison de dire grand acte de charité, parce que c'est bien difficile d'être avec les gens qu'on n'aime pas, comme si on les aimait.
L'arrivée de Paolo interrompit leur conversation, que François reprit avec son père avant de se coucher. Ils dirent beaucoup de choses que nous n'avons pas besoin de savoir, et dont le résultat fut pour François une tranquillité de coeur complète, un redoublement de tendresse pour Christine et de compassion pour Maurice, qu'il résolut de traiter plus amicalement encore que par le passé.
XXIII
FIN DE MAURICE
Le lendemain, Maurice arriva pâle et défait, les yeux rouges et gonflés, la poitrine oppressée. Le départ de ses parents lui avait causé une douleur profonde, malgré la promesse de sa mère de revenir dès qu'il y aurait une amélioration dans la santé de son grand-père. Quand il vit François et Christine qui accouraient au-devant de lui, il sourit, un éclair de joie illumina son visage; il hâta le pas pour les joindre plus vite; dans son empressement, une de ses jambes accrocha l'autre, et il tomba tout de son long par terre; aussitôt un flot de sang s'échappa de sa bouche: une veine s'était rompue dans sa poitrine. François et Christine coururent à lui pour le relever, et, malgré leur frayeur, ils n'en témoignèrent aucune, de peur d'effrayer Maurice.
—Va chercher papa, dit François à l'oreille de Christine, qui partit comme une flèche.
CHRISTINE
—Mon père, venez vite; Maurice vomit du sang: François le soutient.
M. DE NANCÉ, se levant.
—Où sont-ils?
CHRISTINE
—Dans le vestibule.
M. DE NANCÉ
—Va vite appeler ta bonne, ma chère enfant; qu'elle apporte ce qu'il faut.
Isabelle, en entendant le récit de Christine, prit une fiole d'eau de Pagliari, en versa une cuillerée dans un verre d'eau, et se hâta d'arriver près de Maurice, auquel elle fit boire la moitié de cette eau. Quelques instants après il but l'autre moitié, et le vomissement de sang, qui avait déjà diminué, s'arrêta tout à fait. Isabelle obligea Maurice à se mettre au lit, malgré sa résistance. Il témoignait un tel chagrin d'être séparé de ses amis François et Christine, que M. de Nancé lui promit de les lui amener, pourvu qu'il parlât le moins possible, ce que Maurice promit avec joie.
M. de Nancé ne tarda pas à ramener les enfants.
MAURICE
—François, Christine, mes chers, mes bons amis; je suis bien malade, je le sens... Je suis trop malheureux; j'ai demandé au bon Dieu de me faire mourir.
FRANÇOIS
—Oh! Maurice, que dis-tu? Tu veux donc nous quitter; tu ne nous aimes donc plus?
MAURICE
—C'est parce que je vous aime trop que je suis malheureux. Je voudrais être toujours avec vous, et je vous vois si peu. Je voudrais être avec maman et papa, et les voilà partis! Je voudrais que mon frère m'aimât, et il ne me témoigne que de l'indifférence. Toi, François, et toi, chère et bonne Christine, si vous pouviez être mon frère et ma soeur. Mais vous ne l'êtes pas! Je voudrais que vous m'aimiez de telle sorte que vous n'aimiez que moi, et cela aussi est impossible.
M. DE NANCÉ
—Maurice, vous parlez trop; je vais renvoyer vos amis si vous continuez.
MAURICE
—Pardon. Monsieur; je ne dirai plus rien.
François et Christine s'assirent près du lit de Maurice et cherchèrent à le distraire en causant, avec M. de Nancé, de leurs projets d'hiver et de l'été prochain. Ils mêlaient toujours Maurice à leurs projets, pensant lui faire plaisir. Il souriait tristement; à la longue, une larme qu'il retenait, coula le long de sa joue.
FRANÇOIS
—Maurice, tu pleures? Souffres-tu? Qu'as-tu?
MAURICE
—Je ne souffre que d'une grande faiblesse. Je pleure parce que je vous aurai quittés depuis longtemps quand le printemps arrivera.
M. DE NANCÉ
—Pourquoi? Si votre bonheur et votre santé dépendent de votre séjour chez moi, je ne serai pas assez cruel pour vous renvoyer, mon pauvre garçon.
MAURICE
—Ce n'est pas ce que je veux dire, Monsieur... Je crois que je n'ai plus longtemps à vivre.
FRANÇOIS
—Maurice, ne pense donc pas à des choses si tristes!
MAURICE
—Mes bons amis, le peu d'affection que m'a témoigné mon frère, le départ de maman et de papa, que je croyais ne jamais quitter dans l'état où je suis, la crainte de mourir loin d'eux, sans les revoir, sans recevoir leur bénédiction, sans les embrasser, tout cela me tue! Depuis longtemps je me sens mourir, et je le cache à mes parents; je les regrette amèrement, et pourtant je suis heureux d'être ici, parce que je veux mourir bien pieusement, et vous m'y aiderez. Vous êtes tous si bons, si pieux! Chez moi, personne ne prie; personne ne parle du bon Dieu; personne n'a l'air d'y penser, Monsieur de Nancé, ajouta-t-il en joignant les mains, ayez pitié de moi! Je voudrais faire ma première communion comme l'a faite François, et je ne sais comment la faire; je ne sais rien; je ne sais même pas prier. Ayez pitié de moi! Dites, que dois-je faire?
—Mon pauvre garçon, répondit M. de Nancé attendri, il faut vous soumettre à la volonté de Dieu; vivre s'il le veut, et ne pas vous préoccuper de la crainte de mourir. Il faut vous soigner comme on vous l'ordonne, offrir à Dieu les chagrins qu'il vous envoie, et lui demander du courage et de la patience. Quant à la première communion, nous en reparlerons demain. A présent, restez bien tranquille jusqu'à l'arrivée du médecin, que j'ai envoyé chercher. Isabelle ou Bathilde restera près de vous. Soyez calme, mon ami, et remettez-vous entre les mains du bon Dieu, notre père et notre ami à tous.
M. de Nancé lui serra la main.
—Merci, Monsieur, merci: vous m'avez déjà consolé.
—M. de Nancé sortit, emmenant François et Christine qui pleuraient et qui envoyèrent à Maurice un baiser d'adieu, auquel il répondit par un sourire.
—Le croyez-vous bien malade, papa? dit François avec anxiété.
M. DE NANCÉ
—Je ne sais, mon ami; il est possible qu'il voie juste en se croyant près de sa fin; il est extrêmement changé et affaibli depuis quelque temps déjà. Aujourd'hui son visage est très altéré. Le départ de ses parents l'a beaucoup affligé.
FRANÇOIS
—Pauvre Maurice! et moi qui ne l'aimais pas!
CHRISTINE
—Et moi donc? Mais nous allons le soigner comme si nous l'aimions tendrement; n'est-ce pas, François?
FRANÇOIS
—Oh oui! Et je l'aime réellement à présent; il me fait trop pitié.
CHRISTINE
—Je suis comme toi, et je crois que je l'aime.
Quand le médecin arriva, il traita légèrement le vomissement de sang de Maurice; il l'attribua à sa chute, et pensa que ce serait un bien pour le fond de la santé; il engagea Maurice à se lever, à manger, à sortir, à faire, enfin, ce que lui permettraient ses forces. M. de Nancé lui demanda pourtant d'écrire à M. et à Mme de Sibran pour les avertir de l'accident arrivé à leur fils. Lui-même leur en raconta tous les détails en ajoutant l'opinion du médecin, et promit de les avertir de la moindre aggravation dans l'état de Maurice. Cette consultation rassura tout le monde, excepté Maurice lui-même, qui persista à vouloir hâter sa première communion.
M. de Nancé, n'y voyant que de l'avantage, et ayant reçu de M. et Mme de Sibran l'autorisation de céder à ce qu'ils croyaient être une fantaisie de malade, fit venir tous les jours un prêtre pieux et distingué, pour donner à Maurice l'instruction religieuse qui lui manquait. M. de Nancé lui-même, développa, par son exemple et par ses paroles, la foi et la piété de Maurice; François lui racontait les pieuses impressions de sa première communion, et, un mois après son entrée chez M. de Nancé, Maurice faisait aussi sa première communion avec les sentiments les plus chrétiens et les plus résignés.
La faiblesse avait insensiblement augmenté, au point qu'il se soutenait difficilement sur ses jambes. Mais le médecin n'en concevait aucune inquiétude et attendait une guérison complète au retour du printemps. Peu de jours après sa première communion, il fut pris d'un nouveau vomissement de sang. M. de Nancé s'empressa d'écrire à M. et Mme de Sibran, en ne dissimulant pas sa vive inquiétude.
Le vomissement de sang ne put être complètement arrêté, et plusieurs fois dans la matinée il reprit avec violence. La faiblesse de Maurice augmentait d'heure en heure. Dans l'après-midi, il demanda François et Christine.
—François, bon et généreux François, dit-il, je ne veux pas mourir sans te demander une dernière fois pardon de ma méchanceté passée. Ne pleure pas, François; écoute-moi, car je me sens bien faible. Quand je ne serai plus prie pour moi, demande au bon Dieu de me pardonner; aime-moi mort comme tu m'as aimé vivant; ton amitié a été ma consolation dans mes peines, elle a sauvé mon âme en me ramenant à Dieu. Que Dieu te bénisse, mon François, et qu'il te rende le bien que tu m'as fait!
—Et toi, Christine, ma bonne et chère Christine, qui m'as aimé comme un frère, comme un ami; ta tendresse, tes soins ont fait le bonheur des derniers mois de ma triste et pénible existence. Que Dieu te récompense de ta bonté, de ta charité, de ta tendresse! Que Dieu te bénisse avec François! Puisses-tu ne jamais le quitter pour votre excellent père!... Oh! Monsieur de Nancé, mon père en Dieu, mon sauveur, je vous aime, je vous remercie, ma reconnaissance est si grande, que je ne puis l'exprimer comme je le voudrais. Que Dieu!...
Un nouveau vomissement de sang interrompit Maurice. François et Christine, à genoux près de son lit, pleuraient amèrement; M. de Nancé était vivement ému. Maurice revint à lui; il demanda M. le curé, que M. de Nancé avait déjà envoyé prévenir et qui entrait. Maurice reçut une dernière fois l'absolution et la sainte communion; il demanda instamment l'extrême-onction, qui lui fut administrée.
Depuis ce moment, un grand calme succéda à l'agitation et à la fièvre; il pria M. de Nancé, dans le cas où ses parents arriveraient trop tard, de leur faire ses tendres adieux et de leur exprimer ses vifs regrets de n'avoir pu les embrasser avant de mourir.
—Dites-leur aussi que j'ai été bien heureux chez vous, que je les bénis et les remercie de m'avoir permis de venir mourir près de vous. Dites-leur qu'ils aiment François et Christine pour l'amour de moi. Dites-leur que je meurs en les aimant, en les bénissant; que je meurs sans regrets et en bon chrétien. Adieu... adieu... à maman...
Il baisa le crucifix qu'il tenait sur sa poitrine, et il ne dit plus rien. Ses yeux se fermèrent, sa respiration se ralentit, et il rendit son âme à Dieu avec le sourire du chrétien mourant.
M. de Nancé avait fait éloigner ses enfants avec Isabelle, pour éviter l'impression de ces derniers moments; lui-même ferma les yeux du pauvre Maurice, et resta près de lui à prier pour le repos de son âme.
Le lendemain, de grand matin, M. et Mme de Sibran, inquiets et tremblants, entraient précipitamment chez M. de Nancé. Il leur apprit avec tous les ménagements possibles la triste et douce fin de leur fils. Le désespoir des parents fut effrayant. Ils se reprochaient de n'avoir pas deviné le danger, de l'avoir abandonné le dernier mois de son existence, de l'avoir laissé mourir dans une famille étrangère. Ils demandèrent à voir le corps inanimé de leur fils, et là, à genoux près de ce lit de mort, ils demandèrent pardon à Maurice de leur aveuglement.
—Mon fils, mon cher fils! s'écria la mère, si j'avais eu le moindre soupçon de la gravité de ton état, je ne t'aurais jamais quitté. Plutôt perdre toute ma fortune et la dernière bénédiction de mon père; que le dernier soupir de mon fils.
Ils restèrent longtemps près de Maurice sans qu'on pût les en arracher. M. de Nancé se rendit près d'eux et parvint à leur rendre un peu de calme en leur parlant de la douceur, de la résignation de Maurice, de sa tendresse pour eux, des efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses souffrances, dans la crainte de les inquiéter et de les chagriner. Il leur parla de sa piété, des sentiments profondément religieux qui lui avaient tant fait désirer sa première communion. Isabelle les rassura sur les soins qu'il avait reçus, sur la tendresse que lui avaient témoignée M. de Nancé, François et Christine; elle leur redit toutes ses paroles, toutes ses recommandations, et enfin elle leur représenta si vivement la triste vie qu'il était destiné à mener, et ses propres terreurs devant les misères et les humiliations qu'il pressentait, qu'ils finirent par comprendre que sa fin prématurée était un bienfait de Dieu qui l'avait pris en pitié.
Ils voulurent voir, remercier et embrasser François et Christine et ils pleurèrent avec eux près du corps de Maurice.
Les jours suivants, M. de Nancé éloigna le plus possible les enfants de ces scènes de deuil. Paolo contribua beaucoup à distraire François et Christine de l'impression douloureuse qu'ils avaient ressentie.
—Que voulez-vous, mes sers enfants? Le pauvre Signor Maurice est mort comme ze mourrai, comme vous mourrez, comme le Signor de Nancé mourra, un zour. Voulez-vous qu'il vive avec les zambes crossues? Ce n'est pas zouste, ça, puisqu'il était horrible. Pourquoi voulez-vous qu'il vive horrible? Ce n'est pas zentil, ça. Puisqu'il est heureux avec le bon Zézu et les petits anzes, pourquoi voulez-vous qu'il reste à Nancé ou à Sibran, à zémir, à crier: «Mon Dieu, faites que ze meure!»
CHRISTINE
—C'est égal, Paolo, ça me fait de la peine qu'il ne soit plus là...
PAOLO
—Ça n'est pas zouste. Pourquoi voulez-vous oune si grande fatigue pour la Signora Isabella, et pour votre ser papa qui se relevait la nuit pour voir ce pauvre garçon? Et moi donc, qui vous voyais tous misérables, et qui avais les leçons toutes déranzées? «Pas de mousique auzourd'hui, Paolo, Maurice me demande de rester. Pas de zéographie, Paolo, Maurice veut zouer aux cartes; il s'ennouie.» Vous croyez que c'est zouste, ça; que c'est agréable de voir mes pauvres élèves ainsi déranzés? Et pouis..., et pouis... tant d'autres sozes que ze ne veux pas dire.
CHRISTINE
—Quoi donc, Paolo? Dites, qu'est-ce que c'est! Mon cher Paolo, dites-le nous.
PAOLO
—Eh bien! ze vous dirai que ce pauvre Signor Maurice vous empêçait de vous promener, de zouer, de courir, de causer, et que vous étiez si bons, si zentils pour lui... Ecoutez bien ce que dit Paolo!... non pas parce que vous aviez de l'amour pour ce garçon, mais parce que... vous aviez de l'amour pour le bon Dieu, et que vous êtes tous les deux bons, sarmants et saritables. Est-ce vrai ce que ze dis?
FRANÇOIS
—Chut! Paolo. Pour l'amour de Dieu, ne dites pas ça; ne le dites à personne.
PAOLO, content
—Eh! eh! on pourrait bien le dire à Signor de Nancé.
FRANÇOIS
—A personne, personne! Je vous en prie, je vous en supplie, mon bon, bon Paolo.
PAOLO, hésitant
—Moi,... ze veux bien,... mais...
CHRISTINE
—Le jurez-vous? Jurez, mon cher Paolo.
—Ze le zoure! dit Paolo en étendant les bras.
A force de raisonnements pareils, Paolo finit par les distraire. M. de Nancé était obligé à de fréquentes absences pour les obsèques du pauvre Maurice et pour venir en aide aux malheureux parents. Aussitôt après l'enterrement, M. et Mme de Sibran retournèrent à Paris, où ils avaient leur fils Adolphe et toute leur famille.
A Nancé on reprit la vie habituelle, tranquille, occupée, uniforme et heureuse. Pourtant la mort du pauvre Maurice attrista pendant longtemps leurs soirées d'hiver.
XXIV
SÉPARATION, DÉSESPOIR
L'été suivant ramena M. et Mme des Ormes et la bande joyeuse et dissipée que M. de Nancé continua à éviter. Leurs relations avec Christine ne furent ni plus tendres ni plus fréquentes. Ils semblaient avoir entièrement abandonné leur fille à M. de Nancé. Cette position bizarre dura quelques années encore; Christine arriva à l'âge de seize ans et François à vingt. Christine était devenue une charmante jeune personne, sans être pourtant jolie; grande, élancée, gracieuse et élégante, ses grands yeux bleus, son teint frais, ses beaux cheveux blonds, de belles dents, une physionomie ouverte, gaie, intelligente et aimable, faisaient toute sa beauté; son nez un peu gros, sa bouche un peu grande, les lèvres un peu fortes, ne permettaient pas de la qualifier de belle ni de jolie, mais tout le monde la trouvait charmante; elle paraissait telle, surtout aux yeux de ses trois amis dévoués, M. de Nancé, François et Paolo. Son caractère et son esprit avaient tout le charme de sa personne; l'infirmité de François, qui leur faisait éviter les nouvelles relations et fuir les réunions élégantes du voisinage, avait donné à Christine les mêmes goûts sérieux et le même éloignement pour ce qu'on appelle plaisirs dans le monde. M. de Nancé les menait quelquefois chez Mme de Guilbert et chez Mme de Sibran, mais jamais quand il y avait du monde. Une fois, il les avait forcés à aller à une petite soirée de feu d'artifice et d'illuminations chez Mme de Guilbert; mais Christine avait tant souffert de l'abandon dans lequel on laissait François, des regards moqueurs qu'on lui jetait, des ricanements dont il avait été l'objet, qu'elle demanda instamment à M. de Nancé de ne plus l'obliger à subir ces corvées.
—Comme tu voudras, ma fille. Je croyais t'amuser; c'est François qui m'a demandé de te procurer quelques distractions.
—François est bien bon et je l'en remercie, mon père. Mais je n'ai pas besoin de distractions; je vis si heureuse près de vous et près de lui, que tout ce qui change cette vie douce et tranquille m'ennuie et m'attriste.
M. DE NANCÉ
—J'ai en effet remarqué hier que tu étais triste, mon enfant, et que tu ne prenais plaisir à rien; toi, toujours si gaie, si animée, tu ne parlais pas, tu souriais à peine.
CHRISTINE
—Comment pouvais-je être gaie et m'amuser, mon père, pendant que François souffrait et que vous partagiez son malaise? Je n'entendais autour de moi que des propos méchants, je ne voyais que des visages moqueurs ou indifférents. Ici c'est tout le contraire; les paroles sont amicales, les visages expriment la bonté et l'amitié. Non, cher père, je voudrais ne jamais sortir d'ici.
M. de Nancé avait compris le tendre dévouement de sa fille; il n'insista pas et l'embrassa en lui rappelant que sa mère revenait le lendemain.
—Il faut que j'aille la voir, dit-il.
CHRISTINE
—Faut-il que j'y aille avec vous, mon père?
M. DE NANCÉ
—Non, mon enfant; tu sais qu'elle détend tes visites au château.
—Je n'en suis pas fâchée, dit Christine en souriant, quand elle me voit, c'est toujours pour me gronder; je resterai avec François toujours bon, toujours aimable.
M. de Nancé alla voir M. et Mme des Ormes; il leur représenta qu'il était obligé de mener son fils dans le Midi pour sa santé et pour d'autres motifs; qu'il était impossible qu'il emmenât Christine avec lui, et que, malgré le vif chagrin que leur causerait à tous cette séparation, il la jugeait absolument nécessaire.
MADAME DES ORMES
—Je ne peux pas la reprendre, Monsieur de Nancé; que ferais-je d'une grande fille comme Christine? Je ne saurais pas m'en occuper, la diriger; elle courrait risque d'être fort mal élevée.
M. DE NANCÉ
—Ce ne serait pas impossible, Madame, si vous ne vous en occupez pas; mais il faut que vous preniez un parti quelconque, car enfin Christine a seize ans et elle est votre fille.
MADAME DES ORMES
—Elle est bien plus à vous qu'à nous. Christine n'a jamais eu de coeur, et c'est ce qui m'en a détachée. D'abord et avant tout, je ne veux pas d'elle chez moi: ma maison n'est pas montée pour cela, et mon genre de vie ne lui conviendra pas.
M. DE NANCÉ
—Alors, Madame, me permettrez-vous un conseil dans votre intérêt à tous?
MADAME DES ORMES
—Oui, oui, donnez vite.
M. DE NANCÉ
—Mettez-la au couvent pour deux ou trois ans.
MADAME DES ORMES
—Parfait! admirable! Mais pas à Paris! Je ne veux absolument pas l'avoir à Paris.
M. DE NANCÉ
—Le couvent des dames Sainte-Clotilde, qui est à Argentan, est excellent, Madame.
MADAME DES ORMES
—Très bien. C'est arrangé; n'est-ce pas, Monsieur des Ormes? Vous donnez, comme moi, pleins pouvoirs à M. de Nancé?
M. des Ormes, plus que jamais sous le joug de sa femme, consentit à tout ce qu'elle voulut, et M. de Nancé rentra chez lui le coeur plein de tristesse, pour annoncer à ses enfants la fatale nouvelle de leur séparation.
Au retour de sa visite, M. de Nancé fit venir François et Christine.
—Qu'avez-vous, mon père? dit Christine en entrant; vous êtes pâle et vous semblez triste et agité.
—Je le suis en effet, mes enfants, car j'ai une fâcheuse nouvelle à vous annoncer.
M. de Nancé se tut, passa sa main sur son front, et, voyant la frayeur qu'exprimait la physionomie de François et de Christine, il les prit dans ses bras, les embrassa, et, les regardant avec tristesse:
—Mes enfants, mes pauvres enfants, notre bonne et heureuse vie est finie; il faut nous séparer... Ma Christine, tu vas nous quitter.
CHRISTINE, avec effroi
—Vous quitter?... Vous quitter? Vous, mon père? toi, mon frère? Oh non!... non... jamais!
M. DE NANCÉ
—Il le faut pourtant, ma fille chérie; ta mère te met au couvent, parce que moi je suis obligé de mener François finir ses études dans le Midi, et que je ne puis t'y mener avec moi.
—Ma mère me met au couvent! Ma mère m'enlève mon père, mon frère, mon bonheur! s'écria Christine en tombant à genoux devant M. de Nancé. O mon père, vous qui m'avez sauvée tant de fois, sauvez-moi encore; gardez-moi avec vous!
François releva précipitamment Christine, la serra contre son coeur, et mêla ses larmes aux siennes. M. de Nancé tomba dans un fauteuil et cacha son visage dans ses mains. Tous trois pleuraient.
—Mon père, dit Christine en se mettant à genoux près de lui et en passant un bras autour de son cou, pendant que de l'autre main elle tenait celle de François, mon père, votre chagrin, vos larmes, les premières que je vous aie jamais vu répandre, me disent assez qu'une volonté plus forte que la vôtre dispose de mon existence et me voue au malheur, j'obéirai, mon père; je ne serai plus heureuse que par le souvenir; je penserai à vous, à votre tendresse, à votre bonté, à mon cher, mon bon François; je vous aimerai tant que je vivrai, de toute mon âme, de toutes les forces de mon coeur, j'ai été, grâce à vous, à vous deux, heureuse pendant huit ans. Si je ne dois plus vous revoir, j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi, qu'il ne me laissera pas longtemps dans ce monde. François, mon frère, mon ami, n'oublie pas ta Christine, qui eût été si heureuse de consacrer sa vie à ton bonheur.
François ne répondit que par ses larmes aux tendres paroles de Christine.
—Comment pourrai-je vivre sans toi, ma Christine? lui dit-il enfin en la regardant avec une tristesse profonde.
CHRISTINE
—La vie n'a qu'un temps, cher François... Et, se penchant à son oreille, elle lui dit bien bas:
—Ayons du courage pour notre pauvre père, qui souffre pour nous plus que pour lui-même.
François lui serra la main et fit un signe de tête qui disait oui.
—Mon père, dit Christine en baisant les mains et les joues inondées de larmes de M. de Nancé, mon père, le bon Dieu viendra à notre secours; il nous réunira peut-être. Qui sait si cette séparation n'est pas notre bonheur à venir? M. de Nancé releva vivement la tête.
—Que Dieu t'entende, ma chère fille bien-aimée! Qu'il nous réunisse un jour pour ne jamais nous quitter!
Le courage de Christine excita celui de François; quand M. de Nancé vit ses enfants plus calmes, son propre chagrin devint moins amer. Il entra dans quelques détails sur leur existence future, encore animée par l'espoir de la réunion.
CHRISTINE
—Quand j'aurai vingt et un ans, mon père, je pourrai disposer de moi-même; je viendrai alors chercher un refuge près de vous, et nous jouirons d'autant mieux de notre bonheur que nous en aurons été privés pendant... cinq ans.
—Cinq ans! s'écria François. Oh! Christine serons-nous réellement cinq ans séparés?
M. DE NANCÉ
—Qui sait ce qui peut arriver mon ami? Peut-être nous retrouverons-nous bien plus tôt.
CHRISTINE
—Vous m'écrirez bien souvent, n'est-ce pas, mon père? n'est-ce pas François?
FRANÇOIS
—Tous les jours! Un jour mon père, et moi l'autre.
CHRISTINE
—Et moi de même, si on me le permet à ce couvent; on y est peut-être très sévère.
M. DE NANCÉ
—Non, ma fille; la supérieure est une ancienne amie de ma femme; elle est excellente et te donnera toute la liberté possible; c'est pour cette raison que j'ai indiqué ce couvent à ta mère, de peur qu'elle ne te plaçât dans quelque maison inconnue et éloignée. Ici, du moins, tu auras ta tante de Cémiane, qui revient à la fin de l'année, après une absence de six ans.
CHRISTINE
—Oui, mon père, Gabrielle m'a écrit que ma tante était tout à fait remise depuis les deux ans qu'elle a passés a Madère. Et vous, mon père, vous serez bien loin avec François?
M. DE NANCÉ
—Dans le Midi, chère enfant, près de Pau, où François finira ses études, Nous reviendrons dans deux ans avec le bon Paolo, que j'emmène.
CHRISTINE
—Bon Paolo! lui aussi! Plus personne!
M. DE NANCÉ
—Isabelle, seule, te restera, ma fille; et nos coeurs seront toujours près de toi.
Les journées passèrent vite et tristement; Paolo partageait les chagrins de Christine; il cherchait à relever son courage.
PAOLO
—Cère Signorina, prenez couraze! Vous serez heureuse; c'est moi, Paolo, qui le dis.
CHRISTINE
—Heureuse! Sans eux, c'est impossible!
PAOLO
—Avec eux! Qué diable! deux ans sont bien vite passés!... Deux ans, ze vous dis.
Christine secoua la tête.
PAOLO
—Vous remuez la tête comme une cloce; et moi ze vous dis que ze sais ce que ze dis, et que dans deux ans vous ferez des cris de zoie: «Vive Paolo!»
Christine ne put s'empêcher de sourire.
CHRISTINE
—Je crierai: Vive Paolo! quand vous aurez obtenu de ma mère la permission pour moi de revenir près de mon père et de François.
PAOLO
—Eh! eh! ze ne dis pas non! ze ne dis pas non!
Cet espoir et l'air d'assurance de Paolo tranquillisèrent un peu Christine, mais ce ne fut pas pour longtemps; les préparatifs de départ qui se faisaient autour d'elle, et auxquels elle eut le courage de prendre part, la replongeaient sans cesse dans des accès de désespoir. A mesure qu'approchait l'heure de la séparation, ce père et ses enfants, si tendrement unis, semblaient redoubler encore d'affection et de dévouement.
Le jour du départ de Christine, les adieux furent déchirants. M. de Nancé voulut la mener lui-même au couvent, mais François restait au château avec Paolo. M. de Nancé fut obligé d'arracher la malheureuse Christine d'auprès de François pour la porter dans la voiture. M. de Nancé soutint sa fille presque inanimée. La tête appuyée sur l'épaule de son père, Christine sanglota longtemps. La désolation de M. de Nancé lui fit retrouver le courage qu'elle avait momentanément perdu, et quand ils arrivèrent au couvent, Christine parlait avec assez de calme de leur correspondance et de l'avenir auquel elle ne voulait pas renoncer, quelque éloigné qu'il lui apparût.
La supérieure était une femme distinguée et excellente. Mise au courant de la position de Christine par M. de Nancé, qui lui avait raconté ce que nous savons et même ce que nous ne savons pas, elle reçut Christine avec une tendresse toute maternelle, et quand il fallut dire un dernier adieu à son père chéri, Christine tomba défaillante dans les bras de la supérieure.
Quand M. de Nancé fut de retour, il trouva François et Paolo pâles et silencieux; François se jeta dans les bras de son père, qui le tint longtemps embrassé.
M. DE NANCÉ
—Partons, partons vite, mon cher enfant. Ce château sans Christine m'est odieux.
FRANÇOIS
—Oh oui! mon père! Il me fait l'effet d'un tombeau! le tombeau de notre bonheur à tous.
Les chevaux étaient mis, les malles étaient chargées. Les domestiques étaient d'une tristesse mortelle; personne ne put prononcer une parole. M. de Nancé, François et Paolo leur serrèrent la main à tous. Paolo, en montant en voiture, s'écria:
—Dans deux ans, mes amis! Dans deux ans ze vous ramènerai vos bons maîtres, et vous serez tous bien zoyeux! Vous allez voir! En route, cocer! et marcez vite!
La voiture roula, s'éloigna et disparut. La tristesse et la désolation régnèrent à Nancé comme au coeur des maîtres. Le voyage se fit et s'acheva rapidement; mais, ni l'aspect d'un pays nouveau, ni les agréments d'une habitation charmante, ni les distractions d'un nouvel établissement ne purent dissiper la morne tristesse de François et de M. de Nancé. Paolo réussit pourtant quelquefois à les faire sourire en leur parlant de Christine, en racontant des traits de son enfance. Tous les jours arrivait une lettre de Christine, et tous les jours il en partait une pour elle. Peu de temps après leur arrivée dans les environs de Pau, un espoir fondé vint ranimer le coeur et l'esprit de François et de son père; chaque jour augmentait leur sécurité; quelle était cette espérance? Nous ne la connaissons pas encore, mais nous pensons qu'une indiscrétion de Paolo ou la suite des événements nous la révélera un jour. L'attitude de Paolo est triomphante; son langage est mystérieux comme ses allures. M. de Nancé paraît heureux; il ne s'attriste plus en nommant Christine, pour laquelle il éprouve une tendresse de plus en plus vive. Mais il ne lui échappe aucune parole qui puisse expliquer le changement qui se fait en lui. François aussi cause plus gaiement; il ne parle que de Christine et d'un heureux avenir. Leur correspondance continue active et affectueuse. Paolo même écrit et reçoit des lettres. Les mois se passent, les années de même; enfin, après deux années de séjour à Pau, un jour, après avoir reçu une lettre de Christine et de Mme de Cémiane et en avoir longuement causé avec son père, François lui dit:
—Mon père, pouvons-nous parler à Christine aujourd'hui? Je suis si malheureux loin d'elle!
—Oui, mon ami, nous le pouvons. Paolo vient tout juste de me dire qu'il m'y autorisait et qu'il répondait de toi sur sa tête.
François serra vivement la main de son père et le quitta en disant:
—Mon père, écrivez et faites des voeux pour moi; j'ai peur.
—Je suis fort tranquille, moi, mon ami; comment pouvons-nous douter de ce coeur si rempli de tendresse?»
M. de Nancé n'était pourtant pas aussi calme qu'il le disait; quand François fut parti, il se promena longtemps avec agitation dans sa chambre et relut plusieurs fois la lettre de Christine. Puis il se mit à écrire lui-même. Pendant qu'il était ainsi occupé, nous allons savoir ce qu'avait fait et pensé Christine pendant ces deux longues années.
XXV
DEUX ANNÉES DE TRISTESSE
Lorsque Christine se trouva seule avec la supérieure, qu'elle fut assurée de ne plus revoir M. de Nancé ni François, son courage faiblit et elle se laissa aller à un désespoir qui effraya la supérieure: elle parla à Christine, mais Christine ne l'entendait pas; elle la raisonna, l'encouragea, mais ses paroles n'arrivaient pas jusqu'au coeur désolé de Christine. Ne sachant quel moyen employer, la supérieure la mena à la chapelle du couvent.
—Priez, mon enfant, lui dit-elle; la prière adoucit toutes les peines. Rappelez-vous les sentiments si religieux de votre père et de votre frère. Imitez leur courage, et n'augmentez pas leur douleur en vous laissant toujours aller à la vôtre.
Christine tomba à genoux et pria, non pour elle, mais pour eux; elle ne demanda pas à souffrir moins, mais que les souffrances leur fussent épargnées. Elle se résigna enfin, se soumit à son isolement, et se promit de revenir chercher du courage aux pieds du Seigneur, toutes les fois qu'elle se sentirait envahie par le désespoir. Quand la supérieure revint la prendre, Christine pleurait doucement; elle était calme et elle suivit docilement la supérieure dans la chambre qui lui était destinée; elle y trouva Isabelle, arrivée depuis quelques instants, qui lui donna des nouvelles du départ de M. de Nancé, de François et de Paolo; elle lui redit les paroles de Paolo, lui peignit la douleur et l'abattement de François et de son père; Christine trouva une grande consolation à se retrouver avec Isabelle, qui partageait ses sentiments douloureux et ses affections.
Les premiers jours se traînèrent péniblement. Christine n'avait pas encore de lettres; elle écrivait tous les jours, et reçut enfin une première lettre de François: lui aussi était triste, se sentait isolé et malheureux; le lendemain M. de Nancé lui donna quelques détails sur leur établissement, et la correspondance continua ainsi, animée et intéressante.
Six mois après, Mme de Cémiane revint chez elle après une absence de six années; son premier soin fut d'aller voir sa nièce et de lui mener Bernard et Gabrielle; les deux cousines ne se reconnurent pas, tant elles étaient métamorphosées; Gabrielle était aussi grande que Christine, mais brune, avec des couleurs très prononcées, des yeux noirs et vifs, les traits délicats; c'était une fort jolie personne. Bernard était devenu un grand garçon de dix-neuf ans, bon, intelligent, raisonnable, mais un peu paresseux pour le travail de collège; il était très bon musicien, il peignait remarquablement bien, et avec ces deux talents il prétendait pouvoir se passer de grec et de latin. Leur joie de revoir Christine réjouit un peu le coeur de la pauvre délaissée: ils causèrent ou plutôt parlèrent sans arrêter pendant une heure et demie que se prolongea la visite de Mme de Cémiane. Christine écouta beaucoup et parla peu. Sa tante l'observait attentivement et avec intérêt.
—Ma pauvre Christine, lui dit-elle en se levant pour partir, qu'est devenu ton rire joyeux, ta gaieté d'autrefois? Tu as le regard malheureux, le sourire triste, presque douloureux. Es-tu malheureuse au couvent, mon enfant? Je t'emmènerai de suite chez moi si c'est ainsi.
Christine embrassa sa tante et pleura doucement, mais amèrement, dans ses bras.
MADAME DE CÉMIANE
—Viens, ma pauvre enfant; viens! C'est affreux de t'avoir enfermée dans cette prison; tu vas venir chez moi.
CHRISTINE
—Je vous remercie, ma bonne tante; ce n'est pas le couvent qui fait couler mes larmes; j'y suis aussi heureuse que je puis l'être, séparée de ceux que j'aime tendrement, passionnément, de ceux qui m'ont recueillie, élevée, aimée, rendue si heureuse pendant huit ans! C'est M. de Nancé qui m'a placée ici, et j'y resterai tant qu'il désirera que j'y reste. Je pleure leur absence; loin de mon père et de mon frère, il n'y a pour moi que tristesse et isolement.
MADAME DE CÉMIANE
—Tu ne nous aimes donc plus, Christine?
CHRISTINE
—Je vous aime et vous aimerai toujours, mais pas de même; je ne puis exprimer ce que je sens; mais ce n'est pas la même chose; je puis vivre sans vous, je ne me sens pas la force de vivre loin d'eux.
MADAME DE CÉMIANE
—Oui, je comprends; tes lettres à Gabrielle étaient pleines de tendresse pour M. de Nancé et pour François. Comment est-il, ce bon petit François?
CHRISTINE, vivement.
—Toujours aussi bon, aussi dévoué, aussi aimable.
MADAME DE CÉMIANE
—Oui, mais sa taille, son infirmité.
CHRISTINE
—Il est grandi, mais son infirmité reste toujours la même.
MADAME DE CÉMIANE
—Quel âge a-t-il donc maintenant?
CHRISTINE
—Il a vingt et un ans depuis trois mois.
MADAME DE CÉMIANE
—Ecoute, ma petite Christine, je comprends ton chagrin, mais il ne faut pas l'augmenter par la vie d'ermite que tu mènes au couvent; tu aimes Gabrielle et Bernard, ils t'aiment beaucoup; ils se font une fête de t'avoir, et tu vas venir passer quelque temps avec nous. Je l'avais déjà demandé à ta mère, qui m'a dit de faire tout ce que je voudrais.
CHRISTINE
—Permettez-vous, ma tante, que j'écrive à M. de Nancé pour demander son consentement, et que j'attende sa réponse?
—Certainement, ma chère petite, répondit en souriant Mme de Cémiane. Il est ton père d'adoption, et tu fais bien de le consulter.
Quatre jours, après, Mme de Cémiane, qui avait aussi écrit à M. de Nancé, vint enlever Christine et Isabelle du couvent. Christine avait reçu de son côté un consentement plein de tendresse de son père adoptif; il lui reprochait d'avoir attendu ce consentement; il lui faisait les promesses les plus consolantes pour l'avenir, la suppliait de ne pas perdre courage, que l'heure de la réunion n'était pas si éloignée qu'elle le croyait, etc.
Gabrielle et Bernard furent enchantés d'avoir leur cousine. Christine elle-même fut distraite forcément de son chagrin par la gaieté de ses cousins, par les soins affectueux de son oncle et de sa tante; elle retrouvait sans cesse des souvenirs de François et des jours heureux qu'elle avait passés avec lui dans son enfance. Gabrielle, voyant le charme que trouvait Christine à tout ce qui la ramenait à François et à M. de Nancé, et trouvant elle-même un vif plaisir à rappeler cet heureux temps, en parlait sans cesse; elle questionna beaucoup Christine sur la vie qu'elle menait à Nancé, s'étonnait qu'elle y eût trouvé de l'agrément, parlait de Paolo, de Maurice, demandait des détails sur sa maladie et sa mort.
—Ce qui est surprenant, dit Christine, c'est qu'on n'ait jamais su comment lui et Adolphe se sont trouvés tout en haut, dans une mansarde, pendant l'incendie du château des Guilbert.
GABRIELLE
—On le sait très bien. Adolphe l'a raconté à Bernard. Tu sais qu'ils avaient si bien dîné, qu'ils se sont trouvés malades après et puis qu'ils étaient de mauvaise humeur; ils sont restés au salon; Maurice avait découvert un paquet de cigarettes oubliées sur la cheminée; il engagea Adolphe à les fumer; ils allumèrent leurs cigarettes et jetèrent les allumettes, sans penser à les éteindre, derrière un rideau de mousseline, qui prit feu immédiatement. Ne pouvant l'éteindre, et voyant s'enflammer la tenture de mousseline qui recouvrait les murs, ils furent saisis de frayeur; ils n'osèrent pas s'échapper par les salons et le vestibule, craignant d'être rencontrés par les domestiques et d'être accusés d'avoir mis le feu. Ils aperçurent une porte au fond du salon; ils s'y précipitèrent; elle donnait sur un petit escalier intérieur, qu'ils montèrent; ils arrivèrent à une mansarde, où ils se crurent en sûreté, pensant que l'incendie serait éteint avant d'avoir gagné les étages supérieurs. Ce ne fut que lorsque les flammes pénétrèrent dans leur mansarde qu'ils cherchèrent à redescendre; mais les escaliers étaient tout en feu, et ils se précipitèrent à la fenêtre en criant au secours. Avant qu'on eût exécuté les ordres de M. de Nancé, ils furent très brûlés, surtout le pauvre Maurice, qui cherchait de temps en temps a s'échapper à travers les flammes. Je m'étonne que Maurice ne vous l'ait pas raconté pendant qu'il était chez vous.
CHRISTINE
—François s'était aperçu que Maurice n'aimait pas à parler et à entendre parler de ce terrible événement, et il ne lui en a jamais rien dit.
GABRIELLE
—Mais toi, tu aurais pu le questionner.
CHRISTINE
—Non; François m'avait dit de ne pas lui en parler.
XXVI
DEMANDES EN MARIAGE. RÉPONSES DIFFÉRENTES
Christine trouvait dans l'amitié de Gabrielle et de Bernard et dans l'affection compatissante de M. et Mme de Cémiane, un grand adoucissement à son chagrin; elle voyait sans peine comme sans plaisir quelques voisins de campagne que recevait souvent Mme de Cémiane. Les Guilbert y venaient très souvent. Adolphe prétendait être fort lié avec Bernard, Gabrielle et Christine, il faisait le beau, l'aimable, se moquait de tout le voisinage, et avait souvent des prises avec Christine, qui, toujours bonne, défendait vivement les absents et ripostait à Adolphe de manière à lui fermer la bouche. Elle ne supportait pas surtout qu'il se permît la moindre plaisanterie sur Maurice, dont elle prit une fois la défense avec tant de tendresse, de pitié, d'animation, qu'Adolphe fut atterré; chacun blâma sa cruelle attaque contre un frère mort, et approuva la courageuse défense de Christine.
Ces querelles fréquentes, bien loin d'éloigner Adolphe de Christine, la lui rendirent au contraire plus agréable; il vint de plus en plus chez Mme de Cémiane, s'occupa de plus en plus de Christine, qui restait froide et indifférente. Enfin un jour il pria Mme de Cémiane de lui accorder un entretien particulier, et, après quelques phrases polies, il lui demanda la main de Christine.
MADAME DE CÉMIANE
—Ce n'est pas moi qui dispose de la main de ma nièce, mon cher Adolphe, c'est elle-même avant tout; ensuite, ce sont ses parents, et enfin, et dominant tout, c'est M. de Nancé, qu'elle a adopté pour père, et qu'elle aime avec une tendresse extraordinaire.
ADOLPHE
—Pour commencer par Christine elle-même, chère Madame, ayez la bonté de lui parler aujourd'hui et de me faire savoir de suite où je dois adresser ma lettre de demande à M. et Mme des Ormes.
MADAME DE CÉMIANE
—Je ferai ce que vous désirez, Adolphe, mais je ne suis pas aussi certaine que vous du succès de votre demande.
ADOLPHE
—Oh! Madame, vous plaisantez! Une pauvre fille abandonnée par ses parents, élevée par un étranger, avec un vilain bossu pour tout divertissement, enfermée ensuite dans un couvent, est trop heureuse qu'on veuille lui donner une position agréable et indépendante en l'épousant; elle a de l'esprit, elle sera fort riche, elle est charmante, elle me plaît enfin, et je vous demande instamment de m'aider à ce mariage qui me donnera le droit de vous appeler ma tante.
Adolphe baisa la main de Mme de Cémiane en l'appelant «ma tante» et s'en alla.
Mme de Cémiane hocha la tête et fit appeler Christine, à laquelle elle communiqua la demande d'Adolphe.
—Que dois-je lui répondre, ma chère enfant?
CHRISTINE
—Ayez la bonté de lui dire, ma tante, que je le remercie beaucoup de sa demande, mais que je la refuse, absolument.
MADAME DE CÉMIANE
—Pourquoi, Christine?
CHRISTINE
—Je ne l'aime pas, ma tante, et je n'ai aucune estime pour lui.
MADAME DE CÉMIANE
—Mais il est très aimable; il est riche, il est joli garçon.
CHRISTINE
—Que voulez-vous, ma tante, il me déplaît.
MADAME DE CÉMIANE
—Avant de refuser si positivement, écris à M. de Nancé. Songe donc à ta position, ma pauvre enfant. Je ne dois pas te dissimuler que ta mère a beaucoup dérangé sa fortune par ses dépenses excessives. Que deviendrais-tu si je venais à te manquer?
CHRISTINE
—J'écrirai à M. de Nancé, ma tante, mais pour lui dire que j'aimerais mieux mourir que d'épouser Adolphe ou tout autre.
MADAME DE CÉMIANE
—Comment, tu ne veux pas te marier?
CHRISTINE
—Non, ma tante; quoi qu'il arrive, je serai plus heureuse qu'avec un mari que je ne pourrais souffrir, je le sais, j'en suis sûre.
MADAME DE CÉMIANE
—Comme tu voudras, Christine; cette aversion du mariage adoucira le coup que je vais porter à Adolphe, qui était si sûr de ton consentement. J'écrirai de mon côté à M. de Nancé pour lui raconter notre conversation. Au revoir, ma petite Christine; va faire ta lettre pendant que j'écrirai la mienne.
C'était cette lettre de Christine avec celle de sa tante que M. de Nancé lisait et à laquelle il répondait à la prière de François.
Peu de jours après cette demande d'Adolphe, Christine reçut la réponse qu'elle attendait avec impatience; c'était bien M. de Nancé qui répondait. Elle baisa la lettre avant de la commencer, et lut ce qui suit:
—Ma fille, ma bien-aimée Christine, mon François, ton frère, ton ami, ne se sent plus le courage de vivre loin de toi; il traîne ses tristes journées sans but et sans plaisir; moi-même, malgré mes efforts pour dissimuler mon chagrin, je souffre comme lui de ton absence. Et toi, ma Christine, tu es malheureuse, je le sens, j'en suis sûr; toutes tes lettres en font foi, malgré tes efforts pour paraître calme et gaie, François me sollicite aujourd'hui de te demander si tu veux mettre un terme à notre séparation? Car de toi, de ta volonté, ma Christine, dépend tout notre bonheur à venir. Tu t'étonnes que j'aie l'air de douter de cette volonté: mais laisse-moi te dire à quel prix, par quel sacrifice peut s'opérer notre réunion. J'ose à peine te l'écrire, ma chère enfant, si dévouée, si aimante!... Veux-tu devenir ma vraie fille en devenant la femme de mon François? Veux-tu consacrer ta belle jeunesse, ta vie, au bonheur d'un pauvre infirme, vivre avec lui loin du monde et de ses plaisirs, t'exposer aux cruelles plaisanteries que provoque son infirmité? La vie sera pour toi sérieuse et monotone, elle se continuera entre moi et ton frère: notre tendresse en sera le seul embellissement, la seule distraction. J'attends ta réponse, ma Christine, avec une anxiété que tu comprendras facilement, puisque notre bonheur en dépend. Ce qui me donne du courage et l'espoir, c'est ce que tu nous dis aujourd'hui de la demande d'Adolphe, de ton refus et de ses motifs, qui nous ont remplis d'espérance, etc., etc. Christine eut de la peine à lire cette lettre jusqu'au bout, tant ses yeux obscurcis par les larmes déchiffraient péniblement l'écriture si connue et si chère de son père. Quand elle l'eut finie, son premier mouvement fut de se jeter au pied de son crucifix et de remercier Dieu du bonheur qu'il lui envoyait. Ensuite elle courut chez Isabelle, et, se jetant à son cou, elle lui remit la lettre de M. de Nancé en lui disant:
—Lisez, lisez, Isabelle; voyez ce que me demande mon père. Cher père! cher François! ils vont revenir! Je les reverrai, et nous ne nous quitterons plus jamais. Oh! Isabelle, quelle vie heureuse nous allons mener!
Isabelle embrassa tendrement sa chère enfant et témoigna une grande joie de cet heureux événement, qu'elle n'osait espérer, dit-elle, malgré qu'elle y eût pensé bien des fois.
CHRISTINE
—Comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt? Si j'en avais eu l'idée, j'en aurais parlé à mon père et à François, et nous n'aurions pas eu deux années horribles à passer.
ISABELLE
—J'en ai dit quelques mots un jour à M. de Nancé; il me défendit d'en jamais parler à François ni à vous surtout. «Je ne veux pas, me dit-il, que ma pauvre Christine, toujours dévouée, se sacrifie au bonheur de François et au mien; elle est trop jeune encore pour comprendre l'étendue de son sacrifice; il faut que François passe deux ans dans le Midi avec moi et Paolo, et que ma pauvre chère Christine arrive à dix-huit ans au moins avant que nous lui demandions de se donner à nous sans réserve».
CHRISTINE
—Mon père a pu croire que je ferais un sacrifice en devenant sa fille? C'est mal cela; et je vais le gronder aujourd'hui même.
En sortant de chez Isabelle, Christine alla chez sa tante.
—Chère tante, dit-elle en l'embrassant, voyez le bonheur que Dieu m'envoie; lisez cette lettre de M. de Nancé.
Mme de Cémiane lut et sourit.