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Frédéric

Chapter 100: Les difficultés s'applanissent.
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About This Book

This work pairs a multipart narrative with an extended preface that reflects on authorship, gender, and social taste. The preface defends a male writer's ability to portray feminine sensibility, urges a return to modesty and refined conversation as sources of moral influence, and criticizes contemporary manners and the danger of conflating an author with a character. The narrative chapters favor simple sketches and sentimental observation over deep psychological analysis, emphasizing decorum, imagination, and moral feeling in portrayals of character and social exchange.

CHAPITRE XLIV.

Projet détaillé.

«À présent, me dit Henri, nous pouvons concerter nos mesures. Voici les miennes; elles sont simples.

«Je contrefais l'écriture de mon père assez correctement pour avoir plusieurs fois trompé son intendant, quoiqu'il fût prévenu; mais, comme le dit M. de Miralbe, c'est comptes à régler entre nous. Notre nom est le même: ainsi la signature est bonne, et des religieuses, sans sujet de méfiance, n'auront pas même l'ombre d'un soupçon.

«J'écris à l'abbesse un billet très-court pour la prévenir qu'en punissant ma fille, lorsque l'honneur m'en impose la loi, la nature me parle encore en sa faveur; que mon devoir se borne à la priver d'une liberté dont elle a abusé, et non à lui interdire les distractions qui peuvent adoucir son sort. En conséquence, je la prie de lui faire remettre une caisse que je lui envoie. La clef de cette caisse sera donnée à l'abbesse, ainsi qu'une lettre pour Adèle. La lettre ne sera point cachetée: on ne peut agir plus loyalement.

«Faisons d'abord la lettre de mon père à ma sœur, sauf à retrancher ou ajouter à mesure que nos idées s'éclairciront.»

Il prit une plume et écrivit:

«Je vous épargnerai, mademoiselle, bien plus que des reproches; je vous tairai la douleur dans laquelle vous m'avez plongé: un père gémit en s'armant de rigueur, punit et ne se venge pas. Si vous examinez avec soin la caisse que je vous envoie, vous verrez que la main qui a rassemblé ce qu'elle contient n'est pas celle d'un ennemi, mais d'un infortuné dont la tendresse pour vous méritoit une autre récompense. Adieu, mademoiselle. Faut-il que je soupire en pensant qu'il ne m'est plus permis de vous donner un nom autrefois si doux à mon cœur!

«De Miralbe

«Je compte assez sur l'intelligence de ma sœur, me dit Henri, pour être persuadé que ce qu'il y a d'équivoque dans ma lettre ne le sera pas pour elle; mais je lui réserve un autre avertissement auquel l'esprit le moins pénétrant ne se méprendroit pas. La caisse dont cette épître sera accompagnée renfermera de la musique qui lui sera inconnue, des dessins qui ne seront pas les siens, des livres mystiques et de littérature étrangère qui n'auront jamais été à son usage, et des vêtemens quelle ne pourra reconnoître, ne les ayant jamais portés. Ne verra-t-elle pas que la main qui aura rassemblé tout cela n'est pas celle de son père, et qu'il est nécessaire qu'elle examine la caisse avec le plus grand soin? Vous réfléchissez, Téligny: parlez; quelque idée vous occupe.—Pourquoi n'ajouterions-nous pas à ce qui doit éveiller ses soupçons, quelque chose de plus frappant encore? Si parmi les dessins nous en glissions un qui lui rappelât l'époux qu'elle avoit choisi, le...»

Henri fit un bond, serra ses mains contre sa tête, puis en avança une pour m'engager à me taire. Après quelques instans de silence, il s'écria; «Mon tableau est fait: il ne faut pas le glisser parmi les autres; il faut le mettre en évidence; il faut que sa grandeur le fasse remarquer. Si ce n'est pas assez, nous l'encadrerons, et il aura seul cet honneur. Faites venir un bon peintre; ils ne sont pas rares: qu'il dessine à la hâte l'ange Gabriel, qu'il soigne la figure, que cette figure soit la vôtre. Il vous soutiendra en l'air avec des ailes; rien n'est si facile: qu'à vos pieds il place une femme dans l'attitude de la douleur, mais dont la tête soit entièrement cachée, soit par les mains, soit par ses cheveux épars, n'importe. L'ange la considérera avec intérêt, et, par un geste prononcé, semblera lui annoncer que ses vœux sont exaucés. Au bas, nous écrirons: Dessiné d'après le tableau du cabinet de M. Frédéric de T... Mon ami, ajouta-t-il en riant, un ange, une femme qui pleure, voilà de quoi faire l'admiration de toutes les religieuses: qui sait si vous ne finirez pas par être placé dans le chœur du couvent? Allons, notre caisse me paroît arrangée; passons plus loin. Je vais écrire à ma sœur; ma lettre vous dira le reste. Si vous craignez l'ennui, prenez un livre, car je ne vous réponds pas d'être bref.»

J'allai chercher Philippe pour le prier de me trouver sur-le-champ un peintre, bon dessinateur sur-tout, décidé à passer la nuit s'il le falloit; le prix à sa disposition. Je retournai ensuite près de Henri: il avoit le calme de la confiance; moi, j'éprouvois toutes les angoisses de l'impatience et de l'inquiétude. Voici sa lettre.

henri de miralbe à adèle.

«Ma chère sœur, votre liberté, votre bonheur, dépendent en ce moment de vous; il ne faut qu'un instant de résolution, et l'on assure que vous n'en manquez pas.

«Vous aurez été surprise de trouver dans le double fond d'une boîte à crayon des lettres, des pistolets, et quelques pétards bons à amuser des enfans: je vais vous en indiquer l'usage.

«La peur n'est qu'un étonnement prolongé, et rien n'est plus facile que d'effrayer des religieuses: plus on a vécu à l'abri du danger, plus on est foible à son aspect.

«À partir du jour où vous aurez reçu cette lettre, Téligny et moi nous serons toutes les nuits, à onze heures, assez près des murs de l'abbaye pour entendre un bruit un peu violent.

«La veille du jour où vous aurez résolu de quitter le couvent, de dix heures à minuit, jetez plusieurs pétards allumés par votre fenêtre; ce sera pour nous le signal d'être prêts pour le lendemain. Si leur éclat alarme l'abbaye, tant mieux; il est bon de disposer les ames à la frayeur. On parlera, on racontera des histoires qui augmenteront l'effroi. Quand on s'adressera à vous, répondez que vous n'avez rien entendu.

«Le lendemain, de dix heures du soir à deux heures du matin (choisissez l'instant qui vous paroîtra le plus sûr), armez-vous de vos pistolets, marchez vîte, arrivez sans bruit jusqu'à la chambre de celle des religieuses à qui les clefs sont remises chaque soir; approchez d'elle en lui demandant quelques services ou autrement: alors faites-la asseoir devant vous, et tenez-la en respect, en l'assurant que le moindre mouvement qu'elle fera, le moindre cri qu'elle poussera, seront le signal de sa mort; menacez-la de vous tuer vous-même après: montrez-lui l'éternité malheureuse où elle vous plongera; effrayez-la par l'enfer et par l'image de la destruction: en un mot, ne lui laissez ni le temps de se remettre, ni le loisir de faire la plus petite objection; pressez-la; forcez-la non seulement à vous ouvrir les portes, mais à vous accompagner jusqu'à la dernière. Nous serons là.

«Je préviens toutes vos objections. Les pistolets que je vous envoie ne sont pas chargés: c'est vous dire assez que je suis aussi éloigné de vous conseiller un crime, que vous de le commettre; c'est vous annoncer suffisamment que j'ai la plus intime conviction qu'on ne vous résistera pas. Une arme et le bruit de la veille; les portes vous sont ouvertes.

«Nous aurons une voiture, des chevaux, un seul domestique; mais ces détails ne vous regardent pas. Comptez sur le zèle de l'amour et la prudence de l'amitié.

«Maintenant, ma sœur, supposez-vous hors du couvent: devinez où nous vous conduisons. Pas plus loin que huit lieues, c'est-à-dire à Versailles, chez M. de Saint-Alban.»

Je regardai Henri avec autant de surprise que de mécontentement; il ne se déconcerta pas, et me fit signe de continuer.

«Oui, ma chère Adèle, chez M. de Saint-Alban; c'est le seul asyle qui puisse à la fois satisfaire ce que vous devez à la décence et à vos intérêts. Quels que soient les torts de mon père, vous les justifieriez du moment où vous n'échapperiez à son pouvoir que pour vous mettre sous la protection d'un homme qui, quelque digne qu'il soit, par ses sentimens et sa générosité, de votre confiance, ne peut vous protéger qu'en fuyant. Vous ne le voudriez pas; je dis plus, il vous estime trop pour vous le proposer. Cependant, j'atteste ici la mémoire d'une mère qui nous est également chère, si vous n'aviez que le choix de rentrer sous le joug du plus cruel de nos ennemis, ou de chercher dans les pays étrangers un refuge avec Téligny, tout en gémissant du sort qui vous réduiroit à cette alternative, je ne balancerois pas un instant; je confierois votre destinée au sort de votre amant.

«Mais seroit-ce assez pour vous de recouvrer votre liberté? n'avez-vous pas votre réputation à venger? et lorsque les plus infâmes calomnies vous environnent, voudriez-vous donner à M. de Miralbe la satisfaction de dire, «Surprise avec un homme, elle a fui avec un autre»? Pardonnez-moi, ma sœur, d'avoir tracé ces mots: à l'indignation qu'ils auront excitée dans votre ame, jugez s'il vous est possible de balancer.

«On prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de vous; je le souhaiterois; l'amour, dans un vieillard, n'est point une passion, c'est une foiblesse; de plus, vous n'en aurez rien à craindre, et vous le verrez plus soumis à vos volontés. Craignez-vous ses importunités? Dans la nécessité où vous êtes de le prendre pour protecteur, les mettriez-vous en balance avec l'éternité silencieuse d'un cloître? D'un mot arrêtez-le; faites-lui, sans détour, confidence de vos sentimens les plus secrets. Il est accoutumé à votre franchise; il respectera votre amour, parce qu'il est pur, et votre constance, parce qu'elle tient à un caractère qui a excité son admiration.

«Les lettres écrites en votre nom à M. de Farfalette sont en ma possession. Vous cherchiez une main digne de les présenter à M. de Saint-Alban: je vous l'ai indiquée; je n'en connois pas d'autre. Si votre vue, si l'accent de votre voix ne devoient pas aller jusqu'au cœur d'un vieillard qui se fait un honneur de son respect pour votre sexe, je vous observerois que la malheureuse qui a écrit ces lettres ne peut échapper; que la peur, la vengeance, ou une récompense sûre, l'engageront à répéter avec plus de détails encore ce qu'elle vous a confié dans sa colère: mais il n'en sera pas besoin.

«Je vous conduirai moi-même chez M. de Saint-Alban. Il m'a fait défendre une seule fois de paroître devant lui; Adèle, vous serez mon motif: il en falloit un aussi grand pour que je fusse tenté de lui désobéir.

«Je ne vous crierai pas: Décidez-vous; je vous dirai froidement: Il n'est plus en votre pouvoir d'hésiter. Ces lettres, cette caisse, envoyées au nom de mon père, découvriront avant peu que vous avez au dehors des amis qui vous servent. De cette certitude à celle que votre réclusion deviendra plus austère, votre sort plus affreux, la conséquence est sûre. (Je regardai encore Henri en frémissant; il me fit de nouveau signe de continuer.) Accusez-moi de ne pas vous laisser la possibilité du refus, de vous forcer à m'obéir; j'y consens. Je connois votre sexe; on ne peut attendre de lui l'audace du nôtre qu'en le réduisant à l'extrémité. Cette extrémité fait sa force, et lui sert d'excuse aux yeux du public. Soyez heureuse; et si l'on condamne votre témérité, je me chargerai du blâme.

«Henri de Miralbe

«Eh bien! mon ami, me dit Henri en me frappant sur l'épaule, vous voilà bien pensif; avez-vous quelques objections à faire? J'entends des objections raisonnables, car je devine tout ce qu'un amant peut desirer». Je gardois le silence. «Mon cher Téligny, ajouta-t-il d'un ton à la fois sérieux et rempli d'amitié, mettez la main sur votre cœur, et dites-moi, si vous étiez le frère d'Adèle, comment vous conduiriez-vous? Sûr même de son amour, nourrissant l'espoir d'être son époux, que pouvez-vous souhaiter de plus avantageux pour elle?—Rien, si M. de Saint-Alban n'en étoit pas amoureux.—Croyez-vous ma sœur intéressée?—Au contraire.—Ambitieuse?—Oh! non.—Que craignez-vous donc? M. de Miralbe n'eût point consenti à la marier; l'intérêt chez lui est plus puissant que ne peut l'être la tendresse dans un homme aussi âgé que mon oncle. Je le répète, c'est au plus une fantaisie que le moindre mot d'Adèle dissipera; ainsi votre position se trouvera plus avantageuse qu'elle n'étoit. Je ne vous ferai qu'une question; elle est décisive. Pensez-vous qu'Adèle consentiroit à fuir avec vous? Votre silence équivaut à une réponse. À présent, nommez-moi un autre être que M. de Saint-Alban qui puisse, sans éclat, la soustraire à la puissance paternelle, et je renonce à mon projet». Je n'avois rien à répondre, et je fus obligé de me soumettre. Il me quitta en me recommandant de tout disposer: cela étoit inutile. Nous convînmes que la caisse seroit prête pour le lendemain. Il se chargea de faire faire la boîte à crayons avec un double fond tel qu'il l'avoit conçu, me laissa les lettres qu'il avoit écrites, et sourit en me défendant de répondre à celle que sa sœur m'avoit adressée. Je vous épargnerai, lecteur, celle que j'écrivis; vous savez comme j'aimois Adèle; il falloit en effet songer à son bonheur bien plus qu'au mien pour la presser moi-même de se jeter dans les bras d'un rival. Il est vrai que ce rival avoit soixante ans et plus, qu'il portoit le titre respectable de grand oncle, qu'on m'en avoit sacrifié de plus dangereux; cependant....


CHAPITRE XLV.

Les hommes.

Si je cédois par nécessité, j'étois bien éloigné d'être aussi joyeux que j'aurois dû l'être avec l'espoir d'arracher Adèle à la tyrannie de son père; car Henri m'avoit inspiré sa confiance, et je ne doutois point du succès. J'aurois préféré tout autre moyen; mais je me sentois incapable d'en concevoir un. J'ai toujours eu plus de vivacité que d'imagination, plus de sensibilité que d'adresse; et quand mon cœur est violemment agité, mes idées se troublent. Ma ressource en pareil cas, c'est Philippe. Je l'appelai, je lui confiai notre projet; et, lui donnant à lire les lettres de Henri de Miralbe, j'attendis que ses réflexions apportassent aux miennes la clarté qui leur manquoit.

«Je ne vois, me dit-il après avoir lu avec la plus grande attention, qu'une seule différence entre M. de Miralbe et son fils: le premier sacrifie tout à son intérêt; le second fait tout servir à ses vues. Quoiqu'il ait dit le contraire, je soutiens qu'il eût trouvé d'autres expédiens, sans le désir de se rendre nécessaire, non pas à vous, non pas à sa sœur, mais à M. de Saint-Alban. Voilà l'idée principale qui l'occupoit.

«Nul doute que l'injustice de ce vieillard à l'égard d'Adèle n'augmente l'amitié qu'elle lui avoit inspirée, et que la conduite atroce de M. de Miralbe n'excite son indignation. De ces deux sentimens, il doit en résulter que, ne voulant pas perdre son neveu par un éclat, il le punira en léguant la plus grande partie de sa fortune à mademoiselle de Miralbe. Son frère est trop éclairé pour ne pas l'avoir senti; et en s'associant inséparablement à l'entrée d'Adèle dans la maison de M. de Saint-Alban, il acquiert des droits à son estime, prépare avec honneur une réconciliation qui lui assure une partie de son héritage. Les moyens qu'il emploie pour arriver à ce but sont dignes d'une ame qui veut forcer l'admiration, et non s'abaisser jusqu'à la prière; mais vous voyez que l'homme ne peut jamais se séparer de lui, et que l'intérêt, quoique d'une manière différente, agit également sur tous. Celui qui a de la fierté ne s'avoue qu'à regret ses motifs, et les cache avec soin aux autres; celui qui est né sans élévation les découvre trop: voilà tout ce qui les distingue.—Mon ami, vous jugez bien sévèrement les hommes.—Je les juge ce qu'ils sont; je me juge moi-même, et je ne les condamne pas.—Vous pourriez vous tromper sur Henri.—Je pourrois, dans ses lettres mêmes, vous donner dix preuves de ce que j'avance; mais il n'en faut qu'une. Il vous a laissé les épîtres qui doivent partir pour le couvent; vous a-t-il confié les billets écrits, au nom de sa sœur, à M. de Farfalette? Ils sont la preuve de son innocence, le gage de sa réconciliation avec M. de Saint-Alban; il les a gardés. Mon cher Frédéric, vous n'avez encore visité que le temple de l'Amour; tout vous a souri: l'âge viendra où vous desirerez entrer dans celui de la Fortune, et vous frémirez.» Mes idées commencèrent en ce moment à s'éclaircir. Philippe continua.

«Je suis de l'avis de M. de Miralbe le fils; il y a mille probabilités que son projet réussira: mais une femme, une jeune personne sur-tout, s'échapper d'un couvent un pistolet à la main, présente une image révoltante. Vous le pensez comme moi: son frère le croyoit de même; aussi n'a-t-il pas cherché à l'y décider, il a voulu l'y forcer. Je ne vois effectivement que la dernière extrémité qui pourrait l'y réduire; et c'est ici que Henri s'est trompé: car si sa sœur se livroit à cette résolution hardie, il n'y auroit plus qu'une ressource pour elle; ce seroit de fuir avec vous. On brave tout pour se livrer à l'amour; on ne s'élève pas au-dessus des lois que la société impose à son sexe, pour rétablir sa réputation. Je ne vous parle ni comme à un fils, ni comme à un ami; mais si vous enlevez Adèle, que ce ne soit ni par l'entremise de son frère, ni à son profit. Il a craint que vos projets ne contrariassent les siens; il est venu au devant de vous: il vouloit vous enchaîner à ses volontés, et vous vous êtes livré avec trop de confiance». Je sentois que Philippe avoit raison; mais quand mon amour impatient demandoit des moyens, j'étois désespéré qu'il ne m'offrît que des réflexions.

«Maintenant, ajouta-t-il, tirons de son projet ce qui peut être utile à Adèle. Tout se borne à persuader M. de Saint-Alban de son innocence. Les lettres supposées seroient nécessaires; vous ne les avez point, et il n'est pas impossible de s'en passer. Plus M. de Saint-Alban aime sa nièce, moins il doutera de sa justification; mais mademoiselle de Miralbe se jetant dans les bras de son oncle lui donneroit trop d'avantages, si véritablement il en est amoureux. Que ce soit lui, au contraire, qui aille au devant d'elle, sa position change, et ce point est essentiel à son repos encore plus qu'au vôtre. Ne connoissez-vous pas une femme jeune, belle, d'une réputation qui, jusqu'à présent, a réduit la calomnie au silence, une mère de famille...—Oui, Philippe, m'écriai-je, madame de Florvel! et je n'y avois pas pensé! l'amie, l'admiratrice sincère d'Adèle! Ah! c'est elle qui doit parler à M. de Saint-Alban; c'est à la beauté à plaider pour la beauté, à la vertu à venger l'innocence». Et la joie m'avoit rendu toutes mes facultés; j'aurois tracé d'un trait le plaidoyer de madame de Florvel, j'aurois disputé d'éloquence avec les plus grands orateurs de l'antiquité. Timide lorsqu'il s'agit d'intrigues, si je pouvois m'élever jusqu'au sublime, ce seroit pour défendre la vérité. Je retombai bientôt; en pensant jusqu'à quel point je m'étois engagé avec Henri, je ne sentois plus que l'embarras d'arrêter ses desseins, sans lui donner aucun soupçon que j'agissois sans lui.

«Que cela ne vous inquiète pas, me dit Philippe; travaillons à rassembler les effets que renfermera la caisse, comme si elle devoit partir demain: d'une part nous retarderons par l'impossibilité que le peintre trouvera à achever son ouvrage dans la nuit; d'une autre, je me charge de passer ce soir chez M. de Miralbe le fils, de lui annoncer que j'ai la certitude que son père fait éclairer toutes vos démarches; je lui désignerai celui des domestiques que j'ai vu causer avec votre portier; je lui peindrai leur surprise en m'appercevant... Reposez-vous sur moi.

D'un coup d'œil il vous devineroit: j'espère qu'il aura besoin de m'étudier. Il faut retarder ses dispositions, et non y renoncer». Je laissai à Philippe l'honneur de mentir pour moi, et je me rendis chez Florvel.

Heureusement je le trouvai seul avec son épouse et M. de Nangis. Madame de Florvel me félicita de l'innocence d'Adèle avec une joie si vive, qu'elle augmenta ma confiance pour elle. J'ai souvent remarqué que si l'amitié est plus rare entre les femmes que parmi nous, quand elle existe aussi, elle a bien plus de force, soit qu'elle s'augmente de tous les obstacles qu'elle a surmontés, soit que les femmes portent dans tous leurs sentimens un peu de l'amour qu'elles répandent sur tout. Il étoit impossible de parler des malheurs de mademoiselle de Miralbe sans s'occuper de l'hypocrite cruauté de son père. Florvel, son épouse et moi, nous étions à l'unisson. Si jamais indignation ne fut mieux méritée, jamais aussi elle ne fut exprimée avec plus d'énergie. M. de Nangis seul... M. de Nangis étoit le plus honnête des hommes; mais on pouvoit croire que sa probité tenoit plus à sa foiblesse qu'à des principes raisonnés: comme il n'auroit pas eu la hardiesse de faire le mal, la volonté ne lui en étoit jamais venue; il vivoit dans le monde, et doutoit qu'il y eût des méchans: douce sécurité, qui, en contribuant à son bonheur, l'auroit fait paroître bien insupportable à quiconque auroit eu besoin de lui dans une circonstance importante, si sa foiblesse ne l'eût rendu incapable de résister à qui le pressoit vivement, quand on lui prouvoit en même temps que son honneur ne couroit aucun risque. Sans dire devant lui par quel moyen m'étoit venue la lettre d'Adèle, je la leur communiquai; on croira aisément que les renseignemens qu'elle m'y donnoit redoublèrent l'intérêt pour elle, et la colère contre son père.

C'est dans ces dispositions que je fis part à madame de Florvel du service que j'attendois de son amitié; je le détaillois avec chaleur, et j'étois d'autant moins pressé de finir pour connoître la réponse de cette véritable protectrice d'Adèle, que je la lisois dans ses yeux en même temps que je parlois; ils annonçoient la joie; elle sourioit, elle applaudissoit par ses gestes. Qu'elle étoit belle en ce moment! Je vivrois dix siècles que je me rappellerois sa figure telle que je la vis alors, et je ne pourrois me la rappeler, quelque chagrin que j'eusse, sans que le sourire de l'espoir vînt aussitôt se placer sur mes lèvres.

Florvel s'offrit pour accompagner son épouse chez M. de Saint-Alban; il se faisoit un plaisir de lui présenter les lettres qu'il avoit aidé à retirer des mains de M. de Farfalette. J'avois prévu qu'il les demanderoit; et ne voyant rien qui mène plus directement au but que la vérité, je leur confiai le projet de Henri de Miralbe, les réflexions de Philippe, que je donnai comme miennes, et l'impossibilité d'obtenir ces lettres sans entrer dans une explication désagréable. Ainsi que Philippe, ils ne virent qu'une difficulté de plus, et non un obstacle insurmontable. Il est inutile d'observer que M. de Nangis avoit autant de peine à croire aux calculs de Henri qu'à l'hypocrisie de son père. Ne pouvant nier, il se soulageoit en criant contre les gens d'esprit; ressource assez ordinaire de ceux qui en manquent. Du moins avouoit-il de bonne foi qu'il se trouvoit trop heureux de n'en avoir que ce qu'il en faut pour se conduire en honnête homme, aveu qu'on n'obtient pas toujours de ceux que le génie effarouche.

Je n'eus pas le temps de presser madame de Florvel de hâter sa démarche: à peine avois-je fini de parler, qu'elle nous quitta pour faire sa toilette, et donna les ordres pour sa voiture. Que j'aurois desiré l'accompagner, ou pouvoir du moins me rapprocher du lieu où l'on alloit décider le sort de celle qui disposoit du mien! Mais quitter Paris dans un moment où Henri pouvoit venir me chercher dix fois dans une heure, s'il ne me rencontroit pas, c'étoit une imprudence; je le sentis, et je retournai chez moi après être convenu avec Florvel de l'endroit où il trouveroit mon domestique, pour me faire savoir des nouvelles aussitôt que possible. En rentrant je fis monter Charles à cheval; il partit pour Versailles.

Être inquiet, tremblant, à la fois agité par la crainte et par l'espérance, c'est une cruelle situation sans doute; mais lorsqu'on souffre, être obligé de paraître calme, joyeux même, c'est un supplice au-dessus de tous ceux inventés par la barbarie humaine. Je l'éprouvois. Le peintre que Philippe avoit trouvé m'attendoit; il s'empara de moi, me força de m'asseoir: jamais je ne sentis plus vivement le besoin de marcher. Il se fâchoit de me voir sans cesse détourner les yeux pour les fixer sur une pendule dont la lenteur redoubloit mon impatience: il exigeoit plus, il vouloit que je le regardasse en souriant, et prétendoit que ma situation demandoit la plus douce sérénité. Il me fut impossible d'y tenir: je me levai en lui disant de me dessiner comme il pourroit, que d'avance je lui promettois d'être content. Il s'imagina que je doutois de son talent, prétendit que je l'insultois, et je fus obligé d'employer à l'appaiser plus de temps que n'en auroit exigé une séance complète. L'usage où nous sommes tous maintenant de multiplier nos portraits, me sauva de nouvelles persécutions: je lui en remis un qui m'avoit été rendu dans une rupture; il consentit à copier, et je pus du moins donner à mon corps une partie de l'agitation de mon esprit.

Philippe revint de chez Henri de Miralbe. Il l'avoit d'autant plus facilement persuadé de retarder d'un jour l'exécution de nos projets, qu'il l'avoit trouvé prêt à partir pour la campagne, où il devoit passer la nuit. C'étoit une partie arrangée en l'absence d'un jaloux: ainsi l'amour du plaisir et l'insouciante amitié de Henri me sauvèrent l'embarras de dissimuler avec lui. Cela me soulagea.

Le jour déclinoit, et mon inquiétude alloit toujours en augmentant: le pas d'un cheval ne frappoit pas mon oreille sans faire tressaillir mon cœur. J'avois déjà compté cent fois le temps qu'il falloit pour aller à Versailles, obtenir audience de M. de Saint-Alban, plaider la cause d'Adèle, dire un seul mot à Charles, et pour que celui-ci revînt à Paris: de dix minutes en dix minutes j'ajoutois à l'espace de temps qui m'avoit d'abord paru suffisant; et je suis persuadé qu'il se trouvoit trois heures de différence entre mon premier et mon dernier calcul, sans que je pusse donner d'autre raison du motif qui me les avoit fait regarder tous comme également justes, que la nécessité où j'étois d'entretenir mon espoir. Enfin j'entendis dans la rue le fouet du courier; il claquoit souvent et avec force. Charles m'auroit parlé, que je ne l'aurois pas mieux compris. Je me précipitai à travers l'escalier: je le reçus dans mes bras comme il descendoit de cheval; il me cria: Bonne nouvelle! Il ne m'apprit rien, je le savois.

Je desirois une explication, et Charles ne pouvoit que me répéter: Bonne nouvelle; c'étoit tout ce que M. de Florvel lui avoit dit en lui recommandant de partir sur-le-champ, et de m'engager à me trouver chez lui, où il ne tarderoit pas à se rendre.


CHAPITRE XLVI.

La réussite.

J'étois chez Florvel quand il arriva de Versailles, où, à la sollicitation de M. de Saint-Alban, il avoit laissé son épouse. Ce vieillard avoit volé au-devant de la conviction: il aimoit véritablement sa nièce, et convenoit qu'il n'avoit jamais éprouvé de chagrin plus vif qu'au moment où il s'étoit vu dans la nécessité de sévir contre elle. Quoique la conduite de M. de Miralbe lui parût atroce, il en étoit plus irrité que surpris. Il n'avoit pas dissimulé à madame de Florvel qu'il soupçonnoit depuis long-temps son neveu de n'être qu'un tartuffe de probité; mais entièrement livré à la joie de pouvoir fixer mademoiselle de Miralbe près de lui, la colère avoit à peine trouvé place dans son ame. Voici la conduite qu'il s'étoit proposé de tenir.

Obtenir la révocation de l'ordre décerné contre Adèle; partir le lendemain pour l'abbaye, accompagné de madame de Florvel; ramener sa nièce dans sa maison avec la femme-de-chambre, qu'il jugeoit nécessaire de ne pas laisser disparoître; la tenir en respect par la crainte et par une déclaration du complot dans lequel elle avoit trempé, et qu'il vouloit lui faire signer; dissimuler avec M. de Miralbe assez pour qu'il pût s'excuser sur les apparences qui sembloient contre sa fille, pas assez cependant pour lui ôter l'appréhension d'être démasqué, et commencer sa punition par cet état d'anxiété si terrible pour les hypocrites.

Ce projet reçut en effet son exécution; la lettre-de-cachet obtenue par M. de Saint-Alban fut aisément révoquée à sa sollicitation, il alla avec madame de Florvel à l'abbaye, vit sa nièce au parloir, s'excusa de la promptitude avec laquelle il l'avoit jugée, lui annonça qu'elle étoit libre, et lui demanda si elle consentoit à venir prendre chez lui la place qu'il lui avoit destinée.

Ici je laisse parler Adèle.

«Mon premier mouvement fut de surprise, le second de reconnoissance; je m'y livrai avec transport, sur-tout à l'égard de madame de Florvel, à qui je n'ai jamais eu que des obligations: mais l'air de satisfaction de M. de Saint-Alban me rappela, malgré moi, ce qu'on m'a dit de l'amour que je lui ai inspiré; et quoique l'amour tel que je le conçois ne puisse se classer dans ma tête avec l'âge et les titres de celui qui me parloit, j'ai frémi, mon cher Frédéric, à l'idée de me trouver à son entière disposition. M'exposer à des scènes désagréables, voir s'humilier devant moi un vieillard qui ne me paroîtra que ridicule, lors même que je m'efforcerai de lui conserver le respect que je lui dois, et l'amitié que ses qualités méritent; craindre peut-être qu'il n'abuse de sa protection pour me réduire à la cruelle alternative d'être son épouse, ou de retourner dans la maison de mon père; me livrer, en un mot, au pouvoir d'un homme qui sera votre ennemi du moment qu'il se déclarera hautement votre rival: voilà les réflexions qui m'assaillirent coup sur coup. Il n'en falloit pas tant pour tempérer la joie que m'avoit donnée l'annonce de ma liberté. M. de Saint-Alban s'apperçut de mon inquiétude et de la gêne avec laquelle je répondois à ses discours caressans; il me demanda s'il avoit trop auguré de ma générosité en espérant que j'oublierois la facilité avec laquelle il s'étoit prêté aux suggestions perfides de mon père.

«Non, monsieur, lui dis-je; je suis incapable de conserver le moindre ressentiment. Lorsque tout paroissoit m'abandonner, loin de vous accuser, je vous ai plaint; et si je desirois que l'on vous désabusât, c'étoit autant par le besoin de recouvrer mes droits à votre estime que par la certitude que vous me vengeriez de l'injustice dans laquelle on vous a entraîné. Mais loin que la faculté de rentrer dans le monde me séduise, je n'y vois que de nouveaux dangers à craindre, et ce seroit ajouter à vos bontés pour moi de permettre que je restasse dans ce couvent. Il m'effrayoit lorsque la contrainte y enchaînoit mes pas; il me paroîtra l'asyle de la paix quand je ne l'habiterai que de ma propre volonté.—Ma chère Adèle, me répondit M. de Saint-Alban, le malheur vous a aigrie.—Non, monsieur; ce que je vous demande est raisonnable, et vous m'approuveriez sans doute si vous pouviez connoître les réflexions que ma position me force de faire.—Ces réflexions doivent-elles être un mystère pour moi?—Elles n'en sont point un pour madame de Florvel. M. de Miralbe lui-même devinera mes motifs; et si vous me promettez que M. de Saint-Alban ne me rappellera jamais à aucun titre ce que je ne veux lui confier qu'à celui d'ami, je suis prête à vous prendre pour juge.—Adèle, votre secret n'en est plus un pour moi; vous aimez, n'est-il pas vrai?—Oui, monsieur.—Ainsi, si ce n'étoit pas de votre aveu, du moins n'étoit-ce point contre votre gré que le marquis de Farfalette...—Lui, monsieur! m'écriai-je avec autant de vivacité que de dédain; oh! non.

«La figure de M. de Saint-Alban, qui s'étoit assombrie à la certitude que mes affections étoient engagées, reprit sa sérénité ordinaire en apprenant que M. de Farfalette n'étoit pas son rival. J'ignore ce qui se passoit alors en lui; mais il m'engagea à lui parler avec la plus grande confiance.

«Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis infortunée d'avoir vu se perdre ma réputation pour un être qui m'est au moins indifférent, et vous jugerez avec quel raffinement de cruauté ont agi mon père et madame de Valmont, en réfléchissant qu'ils m'ont placée, dans l'opinion des hommes, au-dessous de celui qui seul pouvoit faire mon bonheur. Je ne l'oublieroi jamais; je tiens à lui par tout ce qui séduit, par la reconnoissance la plus vive: il m'avoit choisie pour femme dans un temps où je n'avois que mon amour à lui offrir; j'ose assurer qu'il conserve encore aujourd'hui pour moi les mêmes sentimens. Je n'ignore pas que ma nouvelle situation met entre nous quelques obstacles que je ne franchirai jamais sans nécessité: je l'avois promis à M. de Miralbe; il connoissoit assez mon caractère pour avoir compté sur ma promesse. Mais si je fais aux lois de la société le plus grand sacrifice qu'on puisse exiger de moi, n'ai-je pas le droit de demander à mon tour qu'on me sauve de toutes persécutions? Si je rentre dans le monde, je crains d'en éprouver qui me seroient d'autant plus pénibles, que je ne pourrois refuser mon estime et tous les procédés de l'amitié à celui... Pardonnez-moi, monsieur, ajoutai-je en le fixant; il y a peut-être dans ma prudence un peu trop de prévention: mais je vous assure qu'elle vient moins de mes observations que des rapports qui m'ont été faits.—Adèle, me répondit M. de Saint-Alban avec tristesse, on ne vous a point trompée.—Eh bien! monsieur, soyez mon juge; dois-je rentrer dans le monde? dois-je rester au couvent? je vous abandonne entièrement ma destinée, persuadée que je n'aurai jamais à me repentir de ma confiance.—Non, ma chère... fille, me dit M. de Saint-Alban. Comme votre juge, je vous condamne à quitter cette abbaye à l'instant même; comme votre ami, je vous jure de respecter votre repos; à titre d'oncle, je vous promets d'être votre protecteur contre tous vos ennemis. Nous ne sommes heureux ni l'un ni l'autre; nous parlerons ensemble de nos peines: ce qu'Adèle me confiera sera un secret pour mademoiselle de Miralbe; les observations que je ferai à mademoiselle de Miralbe, Adèle ne me les reprochera jamais: mais ni l'une ni l'autre ne me cacheront rien dans aucune circonstance. Je suis de bonne foi, et vous me croirez aisément quand je vous dirai qu'il entre plus de calcul que de passion dans l'amour que j'ai pour vous. Je craignois de vous perdre après avoir joui de votre société, qui chaque jour me deviendra plus nécessaire; je voulois vous épouser pour vous enchaîner à mon sort. Ce qui prouve que l'on déraisonne à tout âge, c'est que j'avois tout-à-fait oublié que ce qui étoit le comble du bonheur pour moi ne devoit pas l'être pour vous. Promettez-moi de ne jamais m'abandonner sans mon aveu, et je vous promettrai de tout faire pour que vous ne m'abandonniez jamais.

«Il me tendoit une main à travers les grilles du parloir; je m'en emparai et la portai sur mon cœur: ce fut toute ma réponse. «Vous êtes bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaieté qui déguisoit mal son attendrissement; vous me défendez de vous aimer, et vous employez tout votre art à me séduire. Si j'avois quarante ans de moins...—Excellente réflexion! s'écria madame de Florvel: mais je n'étois pas venue ici pour être témoin d'une scène d'amour, et je ne souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle de Miralbe... Elle ne prenoit un ton léger que pour nous tirer réciproquement d'une position gênante. Nous lui tînmes compte de sa complaisance, et nous quittâmes le couvent avec toute la promptitude possible.

«Pendant la route, nous n'eûmes point d'entretien particulier. M. de Saint-Alban expliqua ses intentions à ma femme-de-chambre; elle promit une entière soumission à ses volontés. Elle déteste mon père et madame de Valmont; aussi les a-t-elle traités avec si peu de ménagement, que je lui aurois imposé silence si mon oncle ne m'eût plusieurs fois fait signe qu'il mettoit quelque intérêt à tous ces détails.

«Je n'ai point osé parler de vous à madame de Florvel; ce n'étoit pas là le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bontés de M. de Saint-Alban: mais, mon cher Frédéric, je ne doute pas de la chaleur que vous avez mise à me servir; l'idée que vous m'avez toujours crue digne de vous est si douce, qu'elle suffiroit à mon cœur. Combien vous augmentez vos droits à ma reconnoissance! et comment oublierois-je que vous êtes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent à chaque instant le souvenir?

«En arrivant à Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me prévenir que j'étois libre d'écrire et de recevoir des lettres. Je l'ai remercié de cette marque de confiance. Il m'a répondu qu'il iroit toujours au devant de mes desirs, afin de m'ôter jusqu'à l'idée d'en former qui fussent contraires à l'intimité qu'il veut établir entre nous. Son amabilité me fait regretter de plus en plus qu'il ait usé son existence à courir après des chimères; il étoit né pour connoître le bonheur: puisse ma reconnoissance suffire à celui qu'il peut encore raisonnablement espérer! Ainsi, mon cher Frédéric, nous nous écrirons directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai jamais moins douté qu'à présent; j'ai le cœur gros d'espérance.

«Madame de Florvel m'a quittée aussitôt qu'elle m'a vue établie dans la maison de mon oncle; elle est retournée chez elle, où sans doute elle a déjà reçu votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilité reçoivent d'elle un terrible démenti! Est-il possible d'être plus sensible et plus sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je pense à l'amitié qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment intérieur me dit que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de fierté. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voilà toute la famille que mon cœur adopte. J'espère y joindre un jour mon frère, et lui prouver que je respecte dans la prospérité les engagemens pris dans le malheur. M. de Saint-Alban consent à le voir; le zèle qu'il a mis à m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas entièrement revenu des préventions que mon père lui a inspirées contre lui, et que quelques étourderies prononcées n'ont que trop justifiées. Je les adoucirai réciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les remontrances, ni les conseils. Je vais lui écrire, et je m'arrangerai pour que leur première entrevue ait lieu en société: il faut, pour ainsi dire, les accoutumer à se revoir...

«J'ai interrompu ma lettre pour assister à une scène qui m'a fait mal. M. de Saint-Alban avoit dépêché un courier à mon père, avec invitation de se rendre chez lui à six heures précises du soir. Il lui avoit caché mon retour, et avoit donné des ordres pour qu'il arrivât jusqu'à nous sans être averti. Nous étions seuls quand on l'annonça. Je me levai; je tremblois de toutes mes forces. L'étonnement de M. de Miralbe en jetant les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il étoit mon ennemi et mon père, et j'osai considérer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'être démasquée: c'est véritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur. Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amitié ou de la colère: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu par l'appréhension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'étoit composé un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal, soit en bien. Je suis persuadée que nous restâmes dans la même situation pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon père de me féliciter d'avoir conservé des amis capables de prouver mon innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand détail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma femme-de-chambre, excepté dans ce qui avoit rapport à lui. M. de Miralbe revint alors à son caractère, jura qu'il s'étoit apperçu que madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie, mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un père pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre avec elle, et vint à moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert derrière moi, qu'il m'eût été impossible de ne pas reculer. Il s'apperçut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer, et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude, qu'il seroit parvenu à déguiser la rage qui le dévoroit à des yeux moins pénétrans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la nécessité de punir ma femme-de-chambre, et parut atterré quand mon oncle lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle restât à mon service. Je demandai la permission de me retirer, en alléguant qu'il m'étoit difficile de résister plus long-temps aux diverses émotions que j'avois éprouvées dans la journée. M. de Miralbe, que ma présence humilioit sans doute plus encore que la sienne ne me gênoit, m'engagea à prendre de moi le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes nouvelles.

«Resté seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me desservir auprès de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me plaignant beaucoup de m'être attachée à un individu dont la naissance étoit un problême dangereux à résoudre, et la conduite peu digne d'éloges; il lui fit entendre que vous étiez le sujet de la haine qui existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit opérer un grand effet en me plaçant sur la même ligne que cette femme, et en excitant la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de Miralbe le quitta avec autant de mécontentement intérieur qu'il affectoit de reconnoissance pour le zèle que son oncle avoit mis à réparer l'injustice dont j'avois été la victime.

«La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apperçue, aux discours de M. de Saint-Alban, que mon père avoit alarmé sa tendresse pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne veux le gagner qu'à force de franchise, je ne lui ai point caché que la conversation de M. de Miralbe avoit laissé dans son ame des préventions qu'il m'importoit de détruire, et je lui ai promis un récit sincère de tout ce qui a rapport à notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit ainsi placé de lui-même dans la nécessité d'être mon confident; nous n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher Frédéric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer votre secret, que pensera-t-il d'un mystère que vous avez cru devoir garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser à le lui confier? Je ne le crois pas; je sens même qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car il ne vous appartient point à vous seul. Guidez-moi dans ce récit qui me semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos espérances. Croyez, mon ami, que si Adèle étoit libre, elle ne répondroit aux questions qui vous concernent que par l'éloge de votre caractère: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais desiré un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre maître, elle regrettera toujours son ancienne pauvreté. C'étoit pour elle la certitude de vous appartenir.»


CHAPITRE XLVII.

Les difficultés s'applanissent.

Heureusement je pouvois lever l'obstacle qui s'opposoit à l'entière confidence qu'Adèle avoit promise à M. de Saint-Alban; mais comme je craignois que la liberté de recevoir des lettres ne cachât quelques piéges, et que d'ailleurs aucune circonstance ne pouvoit m'autoriser à laisser des traces de la convention faite entre M. de Montluc et moi, je lui répondis que les raisons qui jusqu'à ce jour s'étoient opposées à ce que j'avouasse ma famille, venoient de disparoître. Je lui fis une histoire détaillée de la persécution que M. de Montluc avoit éprouvée pour s'être marié sans le consentement de son père, et j'attribuai à la crainte qu'il eut de me voir enveloppé dans la même proscription, le silence qu'il garda sur ma naissance devant les lois et devant tout le monde.

N'ayant vécu depuis que par les bienfaits de madame de Sponasi, qui s'étoit chargée de me faire élever, il avoit craint pour moi la fierté d'un grand nom unie à la pauvreté, et il avoit sacrifié son amour paternel à mon bonheur, ou peut-être à quelques idées fausses, bien excusables après les chagrins auxquels il s'étoit vu en proie. Un des plus grands inconvéniens de l'injustice sur les cœurs sensibles, est de les exalter. Madame de Sponasi, prête à mourir, m'avoit révélé le secret de ma naissance; et je me disposois à réclamer mon nom, soit par le secours des lois, soit en réveillant la tendresse de mon père, quand M. de Montluc lui-même, dont la position se trouvoit changée par le décès de son frère aîné, m'écrivit en m'engageant à venir le voir.

Voilà le véritable motif de mon voyage à Téligny. J'y avois retrouvé les parens les plus tendres et les plus respectables. La nouvelle de l'enlèvement de mademoiselle de Miralbe avoit précipité mon retour. Quelque chose au monde pouvoit-il m'occuper quand je la savois sacrifiée aux calculs du père le plus injuste et le plus intéressé? Maintenant que la protection de son oncle me rassuroit sur son sort, j'allois penser à assurer le mien, et céder aux desirs bien naturels de M. de Montluc et de son épouse. Je n'osois prier mademoiselle de Miralbe d'engager M. de Saint-Alban à nous servir de son crédit pour faire constater mon état, sans ébruiter dans les tribunaux les malheurs passés de mon père; mais j'espérois trouver, dans cette occasion importante, tous les amis qui m'avoient chéri, lorsque les qualités que leur indulgence me prêtoit étoient mes seuls titres à leur bienveillance.

On croira, sans que je le dise, que, dans ma lettre, je n'oubliai ni l'éloge de M. de Saint-Alban, ni la fortune dont je jouissois, et que je négligeai encore moins de relever l'éclat de la maison de Montluc: je le répète, c'étoit une des plus anciennes de la Provence. Pour mettre Adèle dans la possibilité d'apprécier la vérité de mon récit, je lui marquai que Philippe s'étoit empressé de me seconder dans les affaires que cette découverte m'avoit occasionnées, et qu'à toutes les obligations qui m'attachoient déjà à lui, je devois ajouter celle d'avoir bientôt un nom qui me permît d'aspirer à elle.

Ma lettre partie, je concertai effectivement avec Philippe les moyens de mettre à profit la bonne volonté de M. de Montluc. Son amitié alloit toujours plus vîte que mes desirs dans tout ce qui pouvoit m'être utile: il avoit déjà vu le notaire du frère aîné de mon père à venir; et des renseignemens pris il résultoit que ses biens seroient faciles à dégager, que nous possédions plus qu'il ne falloit pour y rentrer avec avantage; car parmi les créanciers du mort, la plupart consentiroient à des arrangemens équitables, pour être payés de suite, plutôt que de s'exposer aux lenteurs, à l'incertitude et à la rapacité de la justice et des hommes de loi. Philippe disposoit pour moi de sa fortune avec un plaisir si vif, qu'il m'ôtoit la possibilité de l'en remercier. «Je ne l'ai amassée qu'à votre intention, me répétoit-il sans cesse; je vous connois, et je suis persuadé qu'il n'est pas de plus fort lien pour vous enchaîner que celui de la reconnoissance. Votre attachement pour madame de Sponasi, votre respect pour sa mémoire, me garantissent votre conduite envers moi. Mon cher Frédéric, j'attache mon souvenir à toutes les époques de votre vie: vous ne pourrez jamais cesser de m'aimer; c'est le seul vœu que j'ai formé en vous serrant dans mes bras le jour de votre naissance». Vingt fois je fus tenté de lui proposer des sûretés pour l'argent qu'il me prêtoit: je n'osai pas, et je fis bien; je sentois comme lui que sa plus forte assurance étoit dans sa générosité et dans mes sentimens.

Il me fit signer les procurations qu'il crut nécessaires, et partit pour Téligny afin d'arranger avec M. de Montluc tout ce qui avoit rapport à la succession de son frère et à mes intérêts. Il est inutile de rappeler que M. de Montluc ne connoissoit Philippe que comme ayant joui de la confiance de madame de Sponasi, et qu'il ne m'avoit paru avoir aucun soupçon du principal motif de cette confiance. J'abandonnai à Philippe le soin de parler ou de se taire à cet égard; mais il me dit qu'il regardoit le silence comme le parti le plus prudent. Je lui en sus bon gré.

Trois jours s'étoient écoulés sans que je reçusse des nouvelles d'Adèle, et je souffrois d'autant plus que je n'osois me fier à M. de Saint-Alban: non que je lui crusse un caractère semblable à celui de M. de Miralbe; mais ayant peine à me persuader qu'il eût de bonne foi renoncé au projet d'épouser sa nièce, j'appréhendois que l'amour ne lui suggérât l'idée d'intercepter notre correspondance. Privés de tous moyens de nous voir, s'il parvenoit à nous empêcher de nous écrire, combien n'auroit-il pas de ressources pour essayer de me nuire auprès d'Adèle! Et quand bien même il n'y réussiroit pas, ne suffisoit-il pas qu'il le tentât, pour nous rendre également malheureux? L'amour ne va guère sans être escorté des soupçons, sur-tout lorsqu'il n'a que des réflexions pour tout aliment. Je n'osois confier mes inquiétudes à madame de Florvel, et son époux ne s'étoit pas trouvé chez lui lorsque je m'y étois présenté. En vain je formois le projet d'aller à Versailles, de pénétrer jusqu'à Adèle; la crainte de la perdre auprès de son oncle me retenoit. Je voyois à la fois en lui un protecteur dangereux, et cependant le seul être qui pût la défendre contre un ennemi bien plus redoutable encore.

Le soir du troisième jour, je reçus le billet suivant:

«Je viens de subir une terrible épreuve; M. de Saint-Alban m'assure que c'est la dernière: il y a dans ses caresses quelque chose de si tendre et de si paternel, que j'ose me livrer aux plus grandes espérances. Je lui ai fait sur notre liaison le récit qu'il attendoit de moi, et mes discours sur votre famille ont été conformes à votre dernière lettre. Je l'ai répété, parce que vous l'avez dit: soyez M. de Montluc pour tout le monde, et restez toujours Frédéric pour votre Adèle.

«Mon oncle m'a écouté avec le plus grand sang-froid; pas la moindre question qui annonçât du doute ou de l'intérêt. J'ai cru du moins qu'il alloit me faire quelques objections; aucune: il s'est contenté de me prier de ne plus vous écrire sans son consentement. Je n'ai pas voulu promettre. «Du moins, m'a-t-il dit, vous m'accorderez bien quatre jours; je vous les demande comme une grace». J'ai consenti. Depuis il n'a cessé de me donner des marques de son amitié; mais il ne m'a point parlé de vous. J'ai su qu'il s'est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et plus encore avec M. de Nangis, qu'il aime beaucoup, parce qu'il a été mon tuteur, et qu'il pourroit encore le devenir: ce sont ses expressions.

«Aujourd'hui il m'a demandé si je vous avois écrit.—«Vous savez bien, monsieur, que je vous ai accordé quatre jours». Il a souri de l'humeur qui perçoit dans ma réponse. «Eh bien! m'a-t-il dit, je vous prie d'engager de ma part M. de Téligny à venir demain dîner avec vous; vous le préviendrez que nous ne serons que nous trois». Je vous envoie l'invitation, mon cher Frédéric; et si votre joie est égale à la mienne, vous êtes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai chez mon oncle: vous lui plairez, j'en suis sûr; vous l'aimerez aussi. Puisqu'il vous ouvre sa maison, qu'il observe lui-même que nous ne serons qu'entre nous.... Si je vous faisois part de toutes mes pensées, ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd'hui. Livrez-vous aux vôtres, et vous connoîtrez celles qui occupent votre Adèle.»

Je n'ai jamais eu plus de plaisir et moins d'amour-propre qu'en recevant cette lettre: la certitude d'être admis chez M. de Saint-Alban comme époux futur de sa nièce me combloit de joie; mais la crainte de ne pas répondre à l'idée qu'Adèle lui avoit donnée de moi la tempéroit beaucoup; peut-être sans cela aurois-je manqué de forces pour la supporter. La joie trouble l'esprit, la crainte l'anéantit; je m'en apperçus; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois, comme si je devois faire une harangue, et concertant mes réponses comme si l'on m'eût communiqué d'avance les questions qu'on m'adresseroit. Il m'arriva ce qui arrive en pareille circonstance à tout le monde; c'est que rien de ce que j'avois préparé ne me servit, et ce fut un très-grand bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n'ont que de l'esprit d'apprêt. Adèle étoit présente lorsque l'on m'annonça: en la voyant j'oubliai tout, jusqu'à la présence de M. de Saint-Alban; et sans oser me livrer aux transports que sa vue m'inspiroit, sans pouvoir lui adresser une seule parole, je m'arrêtai pour la considérer. Combien les malheurs qu'elle avoit éprouvés depuis notre séparation avoient ajouté à ses charmes et à l'intérêt qu'elle m'inspiroit! je contemplois à la fois et avec extase l'élève de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la protégée de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et l'épouse adorée qui m'étoit destinée.

Mon immobilité tenoit à trop de passions pour me donner l'air stupide; M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bonté de prévenir les remerciemens que je lui devois, et la complaisance d'entamer la conversation par le chagrin que j'avois éprouvé en apprenant la conduite qu'on avoit tenue avec sa nièce. C'étoit me donner beau jeu; aussi passai-je subitement d'une insensibilité apparente à l'explosion des sentimens qui m'agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi intéressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre à table, il régnoit entre nous un ton de confiance qui auroit étonné quiconque en eût été témoin, avec la certitude que, nous voyant pour la première fois, nous avions tous les deux formé le projet d'être sur la réserve: mais nous parlions d'Adèle, et elle étoit présente.

Quand nous fûmes rentrés dans le salon, il m'entretint de mes parens, et m'offrit avec beaucoup de grace tous les services qui dépendraient de lui. «Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J'ai grande envie de marier Adèle, et plus d'envie encore de ne jamais m'en séparer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point un obstacle aux projets que j'ai formés pour elle»? On croira sans peine que je n'hésitai point à assurer que cette condition seroit un bonheur de plus pour quiconque osoit aspirer à la main de mademoiselle de Miralbe. «Eh bien! me répondit-il, dès ce moment ma maison vous est ouverte. J'ai des torts à réparer; et quoique ma nièce m'ait plusieurs fois répété qu'elle les avoit oubliés, je suis persuadé qu'avec votre secours je la forcerai du moins à ne jamais se les rappeler sans plaisir». Adèle se chargea de notre réponse, et la fit avec tant de sensibilité, que ce vieillard convint qu'il lui avoit une obligation dont il ne pourroit jamais s'acquitter; c'étoit de lui avoir fait faire connoissance avec son cœur: «un peu tard, il est vrai, disoit-il avec gaieté; mais ce n'est pas sa faute.»

«Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils sont l'effet du malheur; on peut les réparer. Vous connoissez aussi ceux de la famille d'Adèle: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M. de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont sous sa dépendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte lever tous les obstacles qu'il m'opposera, à l'aide de l'espoir de mon héritage, qu'il n'aura jamais. Celui qui ne calcule que son intérêt doit être sacrifié aux pieds de l'idole auquel il a tout immolé. La crainte d'une rupture avec moi le rendra souple à mes volontés; mais pour ne pas nous exposer à mille tracasseries, je vous conseille de ne venir chez moi que rarement, jusqu'au jour où vous serez en possession du nom qui vous appartient. Vous sentez qu'avant cette époque je ne peux prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu'il soit aussitôt fait que proposé, la contrainte que je vous impose trouvera bientôt sa récompense. Écrivez à M. et à madame de Montluc de se rendre à Paris; j'attends de votre complaisance que vous voudrez bien me présenter à eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici disposé selon leurs vues et les vôtres.

Je promis à M. de Saint-Alban de lui obéir en tout, et je tins parole, excepté que je lui rendois des visites plus fréquentes que je ne le trouvois moi-même raisonnable dans les circonstances où nous étions; mais il étoit trop difficile de me priver de voir Adèle, quand tout s'unissoit pour me tenter. Florvel, son épouse et M. de Nangis étoient devenus la société intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la mienne, et je ne pouvois apprendre qu'ils alloient à Versailles sans céder au désir de les accompagner. Nous étions si bien d'accord quand nous nous trouvions réunis! L'oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit avec nous le rôle de courtisan pour ne laisser voir que l'homme aimable, sensible et généreux; il ne nous cachoit pas ses regrets d'avoir vieilli en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets; et si l'illusion, naturelle aux hommes, l'empêchoit d'appercevoir que ses desirs et sa vieillesse ne s'accordoient point, notre amitié nous privoit également de la faculté d'y réfléchir. Quoiqu'il eût près de soixante et dix ans, il calculoit l'avenir comme nous; malgré notre jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n'a point d'âge, l'espérance de la vie ne peut avoir de bornes.

Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n'étoit jamais de nos petits comités: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour en chercher au milieu de nous; et la crainte de paroître faire sa cour l'éloignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l'apparence d'une complaisance servile. La société nombreuse convenoit mieux à son genre d'esprit; il y brilloit. C'étoit aussi les jours où l'on recevoit du monde, qu'Adèle avoit soin d'inviter son frère. Dans l'appréhension de rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit guère que le matin: ainsi la haine qui existoit entre eux me sauva l'embarras de me trouver avec lui avant l'époque fixée par M. de Saint-Alban.

Cette époque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bonté de se rendre à mon invitation; ils vinrent à Paris, descendirent chez moi. Le mari par ses connoissances et son aménité, l'épouse par sa douceur obligeante, réussirent auprès de l'oncle d'Adèle; il étoit fait pour apprécier leur mérite. La reconnoissance que ce couple respectable portoit à la mémoire de madame de Sponasi, l'amitié dont nous nous étions donné des preuves, les avantages réciproques que nous trouvions dans l'union de nos sentimens et de nos intérêts, valoient bien les droits de la nature; et si nous faisions illusion à ceux qui nous entouroient, c'est que nos cœurs nous trompoient nous-mêmes. M. de Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu'en moins de huit jours je fus en possession des titres nécessaires pour prendre le nom de Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalités des lois me fut prodigué plutôt qu'accordé. Sans autre ambition que celle que m'inspira l'amour, je parvins au-delà de ce que je devois prétendre: mais je puis affirmer avec vérité que je n'éprouvai pas le moindre mouvement de vanité; la certitude d'épouser mademoiselle de Miralbe ne laissoit pas en moi de place à un sentiment si petit. Qu'elle fût toujours restée Adèle, et jamais, jamais je n'aurois desiré être autre que Frédéric.


CHAPITRE XLVIII.

Contrat de mariage et testament.

M. de Saint-Alban fixa le jour où il devoit proposer notre union à M. de Miralbe, en convenant lui-même que jamais affaire ne lui avoit paru aussi embarrassante à traiter. «Non pas, disoit-il, que je ne sois sûr de réussir. Si mon neveu osoit me résister ouvertement, je l'accablerois à la fois de la preuve de ses crimes, de mon indignation et de mon crédit; mais je voudrois éviter l'éclat. Je m'attends à bien des objections, à mille petits moyens détournés qui révolteront ma patience; je songerai qu'il s'agit du bonheur de ma chère Adèle, et je tâcherai de me contraindre.»

M. de Miralbe, qui sans doute payoit quelques domestiques de son oncle pour être instruit de ses actions, n'ignoroit pas mes visites fréquentes chez lui: aussi ne parut-il surpris de la proposition de M. de Saint-Alban qu'autant qu'il le falloit pour donner plus de prix à son consentement. Il se défendit de marier sa fille par l'impossibilité où il se trouvoit de lui compter l'argent qui provenoit de sa tutelle, prétextant avoir placé depuis peu des fonds considérables dans une entreprise excellente, mais qui ne devoit rien rendre avant trois ans. M. de Saint-Alban leva cette difficulté en mon nom, en assurant que je consentirois volontiers à attendre jusqu'à cette époque, et même plus long-temps si cela étoit nécessaire. Afin de ne pas lui donner d'ombrage sur sa générosité envers mademoiselle de Miralbe, il le prévint qu'il se trouvoit lui-même assez gêné pour ne pas agir avec elle comme il se l'étoit promis, et qu'il regrettoit de borner à cent mille livres le présent qu'il vouloit lui faire. «Mais, ajouta-t-il, elle n'y perdra rien, puisque mes biens doivent vous appartenir un jour, et je vous charge de la dédommager du tort que je lui fais malgré moi». Soit que cette assurance rendît M. de Miralbe docile, soit qu'il eût d'avance calculé le danger de s'opposer à une volonté décidée de celui dont il convoitoit l'héritage, il céda avec grace, ne quitta son oncle qu'après avoir fait mille caresses à Adèle, et pris jour pour recevoir la visite de M. et de madame de Montluc.

Ils se rendirent effectivement chez lui, et lui demandèrent sa fille, suivant les formes usitées alors. Ils furent accueillis avec les plus grandes démonstrations d'amitié, reçurent mille félicitations sur le bonheur d'avoir retrouvé un fils digne d'eux; félicitations qui lui furent reportées, à l'égard d'Adèle, avec plus de justice et sans doute aussi plus de sincérité. M. de Montluc, qui paroissoit posséder toute ma fortune, parla des avantages qu'il se proposoit de me faire. M. de Miralbe, soulagé de pouvoir du moins exhaler sa haine contre quelqu'un, jura que jamais Henri ne rentreroit en grace auprès de lui, et que tous ses biens appartiendroient à celui de ses enfans dont il n'avoit qu'à se louer; mais il s'abstint d'entrer dans aucun détail, en observant qu'il avoit promis à M. de Saint-Alban de lui céder la satisfaction de veiller aux intérêts de mademoiselle de Miralbe.

Cette visite faite et rendue, il me fut permis de voir Adèle tous les jours, de lui parler de ma joie, de lire dans ses regards les mouvemens de la sienne. La certitude d'être unis étoit pour nous un état de félicité et de surprise: nous eussions été trop à plaindre d'en douter un seul instant, et cependant nous ne pouvions le croire. Ce mélange d'inquiétudes sans motif, d'assurance si voisine de la crainte, ne peut se concevoir que par ceux que l'amour et l'espoir ont long-temps agités. Hélas! nous nous étions déjà vus si près du bonheur, un événement si imprévu nous en avoit déjà éloignés avec tant de violence, que nous n'osions qu'en tremblant nous confier aux présages heureux qui nous entouroient. Combien de fois ne regrettâmes-nous pas le sort de ceux qui ne portent à l'autel qu'un cœur brûlant de desirs! Mais quand on a de la fortune, il faut des contrats; ce qui souvent demande plus de temps que les amans ne voudroient en accorder.

Enfin la minute du mariage de nos biens fut arrêtée par M. de Saint-Alban; lui et M. de Montluc approuvèrent le compte que le père de mademoiselle de Miralbe rendit de sa tutelle: ils stipulèrent les époques de paiement; en un mot, ils prirent d'un côté comme de l'autre toutes les précautions que l'intérêt et la méfiance déguisent sous les noms les plus honnêtes. Le notaire fut chargé d'apporter son acte le lendemain. Nous devions tous souper chez M. de Saint-Alban, et signer. Mes amis, ceux d'Adèle, nos parens, nous félicitoient et se félicitoient avec plus ou moins de franchise. Philippe, l'excellent Philippe, jouissoit de son ouvrage, de mon bonheur et de ses sacrifices. Comme il m'embrassa de bon cœur la veille de ce jour si long-temps desiré!

Mon imagination étoit trop exaltée pour que le sommeil pût un moment en suspendre l'activité! Levé de bonne heure, je me proposois de me rendre le plutôt possible à Versailles, quand je reçus ce billet d'Adèle:

«Mon oncle a passé une nuit terrible. Les médecins prétendent que c'est une attaque d'apoplexie. À chaque instant il perd connaissance, et paroît sur-tout souffrir horriblement de ne pouvoir parler. Je ne sais qui a averti M. de Miralbe, il est arrivé ce matin à six heures. Il m'a recommandé, avec beaucoup de douceur, de retirer les invitations faites pour aujourd'hui. Je viens d'en charger le secrétaire de mon oncle. Je n'écris qu'à vous et à Henri, et je retourne servir mon protecteur. Adieu, mon cher Frédéric. Venez voir M. de Saint-Alban: si le ciel permet que son état s'améliore, son amitié sera flattée des témoignages de la vôtre. Je croyois avoir épuisé la coupe du malheur; j'ignorois celui de trembler pour les jours d'un être aussi cher. Adieu, mon ami.»

Je partis presque aussitôt pour Versailles, accompagné de M. et de madame de Montluc: nous gardâmes en route le plus profond silence; nous craignions réciproquement de nous communiquer nos alarmes et nos soupçons. En arrivant, nous demandâmes des nouvelles de M. de Saint-Alban; elles étoient toujours telles qu'Adèle me les avoit données. M. de Miralbe vint nous recevoir, et ne demeura avec nous qu'un moment, en s'excusant sur les soins que l'état de son oncle exigeoit. Il étoit pâle; son regard n'avoit point d'assurance: Dieu seul connoît le sentiment qui l'agitoit alors. Nous restâmes dans l'espérance de voir sa fille, mais sans oser la faire avertir: les occupations auxquelles elle se livroit étoient si sacrées, que l'amour même se fût reproché de l'en distraire. M. de Nangis, Florvel et son épouse arrivèrent quelque temps après nous: nous passâmes quatre heures ensemble, sans voir d'autres individus que les médecins, qui ne conservoient point d'espérance, et quelques valets dont la fonction paroissoit bien plus être de nous observer, de nous empêcher de parler, que de répondre au désir que nous avions de connoître à chaque instant l'état du malade. Adèle passa par hasard dans le salon où nous étions, et parut surprise de nous voir. Sans doute on lui avoit laissé ignorer la présence de tous ses amis. Sa figure, toujours si expressive, auroit pu servir de modèle pour peindre la douleur. Elle nous raconta, dans le plus grand détail, l'attaque terrible qu'avoit éprouvée son oncle; et quoique tous ses discours annonçassent assez qu'elle n'avoit aucun espoir de le voir se rétablir, elle nous interrogeoit de manière à nous forcer de lui en donner. Bientôt elle nous quitta pour retourner auprès de M. de Saint-Alban: son inquiétude lorsqu'elle ne le voyoit pas, égaloit seule les angoisses qui la déchiroient à chaque crise dont elle étoit témoin.

Ne pouvant tous rester plus long-temps chez M. de Saint-Alban, nous acceptâmes l'offre que nous fit M. de Nangis de nous réunir à l'appartement qu'il avoit à Versailles, et de laisser un de nos domestiques chez le malade, pour venir d'heure en heure nous donner de ses nouvelles. Elles s'écoulèrent avec bien de la lenteur, et sans apporter un seul rayon d'espérance. À minuit nous apprîmes que le protecteur d'Adèle avoit cessé d'exister. Lecteurs, représentez-vous dans quel abîme de malheurs cette affreuse nouvelle pouvoit de nouveau me plonger, et jugez de la tristesse avec laquelle je la reçus.

La première punition de ceux qui ont des torts graves à se reprocher, est de se voir sans cesse soupçonnés des crimes dont peut-être ils sont innocens. Je pensai (et je ne fus pas le seul) que la mort de M. de Saint-Alban arrivoit dans une circonstance si favorable à M. de Miralbe, que, malgré sa douleur apparente, il étoit difficile d'ajouter foi à ses regrets, et plus difficile encore de le croire exempt de reproche. Du premier instant où l'état de son oncle avoit paru désespéré, il s'étoit établi en maître dans sa maison; le titre de son plus proche héritier lui en donnoit le droit: la nécessité de veiller sur un être qu'il disoit lui être cher, lui servoit de prétexte; l'intérêt étoit son motif.

Adèle, toute occupée de ses alarmes et des soins qu'elle rendoit à M. de Saint-Alban, oublioit, pour ainsi dire, qu'elle vivoit avec son père; mais à peine son protecteur eut-il fermé les yeux, que ses idées se reportèrent sur elle-même, et l'avenir la fit trembler. Retourner dans la maison de M. de Miralbe, où madame de Valmont demeuroit toujours, lui parut le comble du malheur. Entraînée par la crainte plutôt que décidée par ses réflexions, elle se disposoit à chercher un asyle auprès de son frère, quand madame de Morvel vint à son secours. Au risque de se compromettre dans une circonstance aussi délicate, elle la conduisit à Paris dans un couvent, lui faisant écrire à M. de Miralbe une lettre qui ne devoit lui être remise qu'après son départ. Dans cette lettre, Adèle disoit qu'il lui avoit été impossible de rester dans des lieux où tout lui retraçoit la perte qu'elle venoit de faire; que présumant que son père seroit obligé de demeurer encore quelques jours à Versailles, et ne voulant pas ajouter à tous les détails qui alloient l'occuper, celui de choisir une résidence, elle avoit pris le parti de chercher une retraite dans un lieu qui mériteroit son approbation; que là elle attendroit ses ordres, mais qu'elle espéroit de sa bonté qu'il voudroit bien lui laisser consacrer à la solitude les premiers momens de sa douleur. Elle s'excusoit de ne l'avoir pas consulté, sur les ménagemens qu'elle avoit cru devoir aux regrets auxquels lui-même étoit en proie; regrets que sa présence n'auroit fait qu'augmenter. On sent qu'une lettre pareille ne pouvoit qu'adoucir la démarche d'Adèle, et non la faire approuver; mais elle n'en demandoit pas davantage.

Elle avoit prié madame de Florvel de me consoler, de me conjurer de ne pas l'abandonner, en un mot de consulter avec son frère et ses amis s'il n'étoit aucun moyen de la soustraire au plus cruel de tous les hommes, protestant que la mort lui paroîtroit préférable à la nécessité de rentrer sous sa domination. Son effroi étoit si grand, qu'il lui avoit suggéré l'idée de réclamer dans les tribunaux contre le titre de fille de M. de Miralbe, de lui demander la preuve de ses droits sur elle, de le poursuivre en réparation du complot dont elle avoit été la victime, de l'accabler de la déclaration faite par sa femme-de-chambre, et que M. de Saint-Alban lui-même avoit revêtue de sa signature; ce qui lui donnoit un caractère d'authenticité bien propre à frapper les esprits. Par une bizarrerie étonnante, le projet d'Adèle fermentoit aussi dans la tête de son père, mais par des motifs bien différens.

M. de Miralbe, loin de marquer le moindre mécontentement de la résolution que sa fille avoit prise, parut hautement l'approuver; mais il ne lui écrivit point. Pour savoir sur quel ton il parleroit, il attendit l'ouverture du testament de M. de Saint-Alban; et madame de Florvel, qui sans doute étoit plus instruite qu'elle ne l'avouoit, m'exhortoit à prendre patience jusqu'à ce que l'on connût les dernières volontés du protecteur d'Adèle.

Ce jour vint. M. de Nangis fut invité à titre d'exécuteur testamentaire. M. de Saint-Alban n'avoit appelé à sa succession, par égal partage, qu'Adèle et son frère. C'étoit frapper M. de Miralbe dans un endroit bien sensible. Mais ce qui mit le comble à sa fureur, fut de voir qu'il n'étoit point nommé tuteur de sa fille: au contraire, M. de Saint-Alban, en priant M. de Nangis d'accepter cette qualité, avoit ordonné que, s'il la refusoit, mademoiselle de Miralbe, par le fait même, dès l'instant, et sans être obligée de rendre compte à personne, disposeroit des biens qu'il lui léguoit. Il fut impossible à M. de Miralbe de douter qu'il n'eût été démasqué devant son oncle. Sa rage ne peut se concevoir; du même coup il perdoit l'espoir si long-temps caressé de réparer sa fortune, dont il cachoit le délabrement au public. Ce public, qui ne juge guère que par les faits, alloit sans doute scruter les motifs de son exhérédation. Son fils triomphoit: plus il l'avoit présenté comme un homme sans mœurs, plus il étoit humiliant pour lui de voir qu'il lui eût été préféré. Sa fille, en jouissant d'une fortune qu'il n'avoit pas été cru digne de gérer, devenoit presque indépendante de lui; et soustraite aux projets qu'il pouvoit former contre elle, elle alloit avant peu lui demander compte de la succession de sa mère. Le testament de M. de Saint-Alban avoit été rédigé avec tant de précautions, qu'il étoit impossible de l'attaquer victorieusement par les voies ordinaires. Il ne restoit qu'un expédient à un homme du caractère de M. de Miralbe; il osa le tenter, et mit opposition à l'exécution des dernières volontés de son oncle, jusqu'au moment où l'état de la fille qui se prétendoit être mademoiselle de Miralbe auroit été constaté.