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Frédéric

Chapter 103: CHAPITRE XLIX.
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About This Book

This work pairs a multipart narrative with an extended preface that reflects on authorship, gender, and social taste. The preface defends a male writer's ability to portray feminine sensibility, urges a return to modesty and refined conversation as sources of moral influence, and criticizes contemporary manners and the danger of conflating an author with a character. The narrative chapters favor simple sketches and sentimental observation over deep psychological analysis, emphasizing decorum, imagination, and moral feeling in portrayals of character and social exchange.

CHAPITRE XLIX.

Procès.

Trois jours après, il fit paroître un mémoire destiné au public bien plus qu'aux tribunaux, manière de plaider assez en vogue dans ce temps-là. Il y peignoit Adèle comme une intrigante, élevée par un philosophe, qui l'avoit, dès l'enfance, livrée au libertinage le plus affreux, et accoutumée à tout braver pour aller à la fortune. Après avoir fait un récit aussi adroit que mensonger des moyens employés pour tromper son cœur, toujours livré au chagrin d'avoir perdu sa fille, toujours agité par l'espérance de la retrouver; après avoir embelli, s'il est possible, les charmes séducteurs d'Adèle, et blâmé la foiblesse avec laquelle il s'étoit livré lui-même à quelques apparences concertées avec trop de ruse pour qu'il pût s'en méfier, il rappeloit l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conçut des soupçons; et ce qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la prétendue demoiselle de Miralbe avoit dès long-temps des rapports très-intimes avec son fils. C'étoit son fils qui avoit tramé ce complot; l'événement ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit été conduit. Malgré le scandale de la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe, malgré qu'elle eût été surprise en rendez-vous chez la sœur de l'homme qui l'avoit pervertie dès ses plus jeunes ans, malgré qu'il fût trop notoire que ladite Adèle étoit de plus en liaison réglée avec un personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en sera temps (c'étoit moi), on étoit parvenu à éblouir M. de Saint-Alban. Ici se trouvoit placé un grand éloge de son oncle, dont le seul défaut fut toujours de ne pouvoir résister à un sexe qui, de tout temps, a subjugué les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il prétendoit qu'il l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu'à lui contre la prétendue demoiselle de Miralbe, et consulté sur les moyens de la rendre au néant dont il l'avoit tirée; mais que ce vieillard, séduit par son amour, et peut-être par les complaisances dont on berçoit sa crédulité, s'étoit emporté contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti à prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur lui étoit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe éclairât son cœur en le déchirant. Mais habilement guidée par son fils et par l'homme qui n'a jamais cessé d'avoir un empire absolu sur ses volontés, elle calcula toutes ses actions de manière à augmenter l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour où ils furent tous certains d'un testament sans doute d'avance concerté entre eux. Au comble de leurs desirs, la mort vint les délivrer de la gêne qu'ils s'étoient imposée, et leur en payer le prix.

M. de Miralbe s'interdisoit toute réflexion sur la promptitude avec laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les perfidies répandues dans son mémoire, ce n'étoit pas la plus mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu'on leur affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laissé le soin de le deviner: l'indulgence se tait où l'amour-propre peut se donner le mérite de la pénétration.

M. de Miralbe concluoit à suspendre l'exécution du testament de M. de Saint-Alban, jusqu'au moment où les lois auroient fait justice des crimes et des prétentions de la fille Adèle. Il ne doutoit pas que les personnages respectables qui, trompés par ses fausses vertus, lui avoient jusqu'à présent accordé leur protection, ne s'empressassent de l'abandonner à ses propres ressources et à celles de ses complices. Les personnages respectables étoient Florvel, son épouse, et M. de Nangis; les complices étoient Henri et moi, mais moi sans être nommé: précaution assez inutile, car je n'avois pas envie de garder l'anonyme.

Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il étoit dirigé, et jamais aussi il n'inspira des sentimens plus unanimes contre son auteur. Madame de Florvel y répondit pour son compte, en allant aussitôt trouver Adèle au couvent où elle s'étoit retirée; et après lui avoir donné communication du mémoire de son père, elle lui dit: «Nous n'avons, mon amie, qu'un parti à prendre toutes deux: vous, de garder le silence, et de confier à votre tuteur le soin de vous défendre; moi, de vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un cloître, on croiroit que je vous ai jugée, et je rougirois que l'on pensât même que je vous soupçonne.»

Adèle connoissoit trop son père pour être scandalisée de se voir désavouée par lui; elle l'auroit volontiers remercié de vouloir briser les liens qui l'unissoient à lui, et l'auroit de plus secondé de tout son pouvoir, si les atrocités répandues contre elle et contre M. Durmer ne lui eussent fait un devoir de se défendre. Aussi trouvoit-elle fort triste d'être obligée de plaider pour être fille de M. de Miralbe, lorsque tous ses vœux tendoient à ne lui appartenir à aucun titre, et plus fâcheux encore, s'il est possible, de se voir condamnée à la célébrité, lorsque tous ses goûts ne lui faisoient envisager le bonheur que dans le silence d'une douce médiocrité. Dans le premier moment, elle ne sentit que le procédé de madame de Florvel et le plaisir de se rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficulté pour quitter le couvent, et s'exposer aux regards avides du public.

M. de Nangis étoit déconcerté; il prétendoit que la famille de Miralbe n'étoit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le mémoire du père vingt mensonges dont il lui étoit impossible de douter; comme il avoit connu, estimé et chéri M. Durmer, et qu'on lui prouva sans peine que son honneur étoit engagé à soutenir le titre de tuteur d'Adèle, titre qu'il obtenoit pour la seconde fois, et qui annonçoit à tout le monde l'opinion que deux hommes estimables sous des rapports différens avoient eue de sa probité, il consentit à prêter son nom dans ce procès. C'étoit tout ce qu'on attendoit de lui, et ce qu'il pouvoit offrir de meilleur.

Indépendamment de l'amitié qui unissoit Henri à sa sœur, il étoit trop intéressé à l'exécution entière du testament de M. de Saint-Alban, et trop avide de saisir l'occasion de combattre M. de Miralbe, pour la laisser échapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une réponse vraiment plaisante, sous le titre de Critique du Roman de mon père. Sans discuter la vérité des faits, sans supposer même qu'on eût voulu les donner pour authentiques, il se contenta d'examiner le mémoire de M. de Miralbe comme un ouvrage littéraire purement d'imagination, et il en fit ressortir les invraisemblances avec tant d'adresse, qu'il mit les rieurs de son parti, en obtenant l'approbation de tous les gens de goût.

Ce procès étoit véritablement de ceux que les tribunaux ne jugent qu'après que l'opinion publique s'est prononcée. Il auroit été aussi impossible de prouver qu'Adèle étoit née demoiselle de Miralbe, que d'affirmer le contraire. Il ne s'agissoit que de savoir si ce titre qu'elle avoit possédé de l'aveu de celui qui le lui disputoit, si ce titre en vertu duquel elle avoit été esclave et victime d'un homme qui trouvoit son intérêt à le lui donner, pouvoit lui être enlevé quand l'intérêt de ce même homme étoit de l'en priver. Rien sans doute n'eût été plus injuste; mais, je le répète, il falloit mettre toutes les voix de notre côté: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui l'esprit peut tout, je déchirai le voile dont son père avoit bien voulu me couvrir; et la réponse personnelle que je fis à son libelle, devant nécessairement contenir le détail de ma connoissance avec mademoiselle de Miralbe, l'histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de manière à ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien le parti qu'elles appuient.

Mais le mémoire imprimé sous le nom de M. de Nangis, en qualité de tuteur de mademoiselle de Miralbe, étoit le plus important; et, sans les réflexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les sottises en approuvant celui qu'avoit travaillé un célèbre avocat. Il citoit force lois en faveur d'Adèle: c'étoit sans doute l'espérance de son père, qui se fût alors trouvé bien à son aise, puisqu'en opposant citations à citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne fussions pas sortis. Henri traça le plan, exigea qu'on se tînt à l'exposé simple des faits, et qu'on appuyât seulement sur trois points:

1°. L'indignation avec laquelle les amis de sa sœur avoient vu les prétentions que M. de Miralbe élevoit contre elle, et leur intention bien prononcée d'unir leur cause à la sienne.

2°. L'aveu qu'elle avoit fait à M. de Saint-Alban de son amour pour moi, et l'approbation qu'il y avoit donnée; approbation qu'il étoit impossible de nier, puisque la minute des articles dressés existoit encore, et qu'on en donnoit copie certifiée par le notaire qui l'avoit rédigée. Rien ne détruisoit plus complétement l'idée que M. de Saint-Alban fût amoureux de sa nièce, et qu'on eût employé aucun moyen pour le séduire. Comment, après cela, supposer que sa mort eût comblé les vœux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui n'auroient plus rien à desirer s'il vivoit encore?

3°. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette.

Ce point étoit fort délicat à traiter. Je demandai à Adèle que l'on ménageât une femme dont elle avoit à se plaindre bien cruellement, mais que, par des raisons particulières, je souhaitois de ne pas voir compromise. Adèle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna à son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, à sa place, eussent montré de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur; elle ne me témoigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je détestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'étoit ni à moi ni à celle qui se regardoit comme mon épouse, à la punir. On peut haïr une femme que l'on a beaucoup aimée: jamais, et sous quelque prétexte que ce soit, on ne doit se prêter à la perdre. M. de Nangis, bien loin d'approuver ces ménagemens, ne les concevoit pas; il auroit voulu qu'on se servît de la déclaration faite par la femme-de-chambre de sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de triomphe.

Il ne fallut pas moins qu'il se contentât d'annoncer qu'il avoit la certitude que ce rendez-vous étoit une intrigue abominable concertée par des êtres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les nommoit pas par des raisons dont la délicatesse lui faisoit une loi; mais que si l'intérêt de sa pupille l'exigeoit un jour, il les accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la société.

Cette pièce nous servit bien plus que si elle avoit été imprimée. Qu'on se rappelle que M. de Valmont étoit membre du parlement de Paris, que sa place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par lui-même et par ses sollicitations auprès de ses collègues. Henri trouva moyen de l'enlever à M. de Miralbe, et d'unir irrésistiblement son intérêt au nôtre.

Muni de la déclaration de la femme-de-chambre de sa sœur, il alla trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit imprimée dans le mémoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont resta anéantie.

«J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri, à condition qu'avant huit jours vous quitterez la maison de mon père, ainsi que votre époux, dont il faut nous garantir non seulement la neutralité, mais encore les services. N'objectez pas que vous ne pouvez déterminer sa volonté sans vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse cette pièce terrible contre vous, et que le soin de votre réputation soit l'assurance de sa conduite à notre égard. Je ne sais pas et je ne dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma sœur: vous avouerez seulement à votre époux que mon père vous a forcé la main, et qu'ignorant les conséquences de cette action, encore plus les projets de M. de Miralbe, vous fûtes aussi indignée qu'affligée quand vous vîtes le piége dans lequel on vous avoit entraînée. Un mari pardonne bien des choses quand son honneur n'est pas compromis; le vôtre ne peut douter de l'impassibilité de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y a point à balancer.»

Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son époux, quelques jours, qui lui furent accordés. Le quatrième, elle fit prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y étoit. Là, il fut témoin de l'adresse avec laquelle on persuada à un époux ce qu'il devoit croire, en éloignant ses réflexions de ce qu'il ne devoit pas soupçonner; et Henri, malgré qu'il se vantât de bien connoître les femmes, répétoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus on apprenoit à douter de ses connoissances. Il promit à M. de Valmont que cette pièce lui seroit remise, ou seroit imprimée le lendemain du jugement: remise, si sa sœur étoit conservée dans ses droits; imprimée, si elle étoit condamnée à y renoncer.

Il exigea sans pitié que M. de Valmont quittât la maison de son père; il avoit calculé l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne s'étoit pas trompé. Effectivement, dès ce moment, la cause de M. de Miralbe fut regardée avec beaucoup de défaveur.

Adèle ne vengea la réputation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans son mémoire la lettre que cet écrivain célèbre lui avoit adressée à ses derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle dictée par un homme capable de corrompre l'innocence?


CHAPITRE L.

Le 17 octobre.

Rien ne dure aussi long-temps qu'un procès; bien des gens le savent par expérience. Celui intenté contre Adèle reposoit sur des moyens si extraordinaires, qu'il étoit impossible d'en prévoir l'issue. Sa position d'ailleurs étoit fort désagréable. Devenue la femme du jour sans le vouloir, ne pouvant fuir la société sans paroître se condamner, n'osant s'y livrer dans la crainte d'affecter trop d'assurance; obligée à des dépenses assez fortes sans fortune fixe, puisqu'elle ne possédoit rien pour le présent, et que le même arrêt pouvoit lui ravir du même coup les biens de sa mère et l'héritage de M. de Saint-Alban; contractant des obligations pécuniaires avec ses amis, elle qui redoutoit plus que personne ce genre de dépendance; sur-tout voyant à jamais l'impossibilité de s'acquitter si elle étoit condamnée à renoncer au titre de mademoiselle de Miralbe... ce fut au milieu de ces inquiétudes que nous jurâmes de ne pas confier de nouveau aux événemens le soin de notre bonheur, et de nous marier, au risque de tout ce qu'il en pourroit arriver.

La première fois que nous en parlâmes, M. de Nangis, Florvel, son épouse, nos avocats, Henri même, s'écrièrent que cela étoit impossible, que mademoiselle de Miralbe n'obtiendroit pas le consentement de son père, qu'il ne répondroit pas si elle le lui demandoit pour la forme; et que, ne pouvant s'en passer pour contracter sous le nom qu'il lui disputoit, si elle se marioit sous celui d'Adèle seulement, elle paraîtroit renoncer elle-même à tous ses droits. Nous n'ignorions point la solidité de ces raisonnemens; mais plus ils s'opposoient à nos desirs, plus nous étions décidés à n'en tenir aucun compte. M. de Nangis alors annonça qu'il refuseroit son consentement; mais Adèle, sans s'épouvanter de l'opposition qu'elle rencontroit, demanda du moins qu'on voulût bien l'entendre. Voici les raisons qu'elle fit valoir.

«On sait que je ne tiens pas à la fortune, et que s'il eût été en mon pouvoir de servir M. de Miralbe dans le désir qu'il a de me méconnoître pour sa fille, je l'aurois fait avec plaisir; il m'a placée dans la nécessité de soutenir des droits que je ne desire point, et c'est le seul tort qu'il m'est difficile de lui pardonner.

«Je ne ferai entrer l'amour pour rien dans ma résolution; ce qui est tout pour moi ne peut être une considération pour les autres: mais si je perds mon procès, que deviendrai-je? Je ne serai plus cette Adèle dont l'obscurité faisoit la sûreté et le bonheur; je ne serai qu'une intrigante, perdue de réputation, sans appui, sans protecteur légal: et le même homme qui m'a déjà si cruellement traitée lorsque son premier devoir étoit de me défendre, ne se croira-t-il pas le droit de se venger, quand tout se réunira pour me faire paroître coupable? L'arrêt qui me privera du titre de sa fille, ne l'autorisera-t-il pas à me punir de l'avoir porté? Qui me soutiendra contre lui? Personne. Mes amis m'abandonneront en me plaignant, et je leur rendrai assez de justice pour les plaindre moi-même de m'abandonner; je connois le monde, et je sais qu'il est souvent dangereux à la vertu de protéger l'innocence, quand les tribunaux et la voix publique l'ont condamnée. Quiconque uniroit alors sa cause à la mienne, se perdroit sans me sauver. Voilà peut-être l'avenir qui m'attend: un seul être peut m'y soustraire. Quand les lois frapperoient sans pitié la solitaire Adèle, même en m'ôtant le titre de Miralbe, elles respecteront l'épouse de M. de Montluc: quelque injustice qui me soit réservée sous ce nom, il sera permis à mon époux d'embrasser ma querelle, et l'on n'osera point m'en séparer. En acceptant ma main dans l'état incertain où je flotte, Frédéric fait plus que lorsqu'il m'épousoit n'étant que l'élève de M. Durmer: alors je ne lui apportois pas de dot; aujourd'hui je n'en ai point non plus à lui offrir, et je l'expose à tous les dangers inséparables de ma position, à la douleur de voir sa compagne perdue dans ce qui est le plus cher à tous les hommes, son honneur. Il brave tout pour moi, et il est le seul avec lequel je puisse m'acquitter, puisque lui dans ma position, moi dans la sienne, je ne balancerois point un instant à partager son sort.

«Je n'ai parlé que de l'avenir effrayant qui m'est réservé si je perds mon procès: vous connoissez tous M. de Miralbe; si je le gagne, je suis sa fille, et je retombe en son pouvoir. Par l'impression que cette idée fait sur vous, jugez de la terreur qu'elle m'inspire. Que je sois Adèle condamnée, ou mademoiselle de Miralbe triomphante, je suis la plus malheureuse des mortelles. Qui pourroit donc me blâmer de saisir l'occasion de cesser d'être l'une et l'autre? Sera-ce le public? Eh bien! puisque jusqu'à présent il est le premier juge auquel nous nous sommes adressés, rien ne m'empêchera de justifier cette démarche devant lui. Ma position est si nouvelle, qu'on ne peut me juger par les règles ordinaires de la vie; et qui attribueroit ma résolution à l'amour se tromperoit, puisqu'il est vrai qu'un homme en état de me soustraire à M. de Miralbe, quels que fussent d'ailleurs son nom, son âge et son caractère, deviendroit mon époux, si celui que j'aime n'étoit pas assez généreux pour me presser de lui donner ma main. Je sens moi-même la force des objections que l'on m'a faites: si l'on me prouve qu'elles l'emportent sur les raisons qui me déterminent, je suis prête à céder et à me sacrifier à la prudence de mes amis; mais s'ils tremblent de se la reprocher un jour, qu'ils me sauvent de la mort, et eux d'un cruel repentir.»

Il étoit difficile de résister à un pareil discours: aussi ceux qui s'étoient récriés le plus vivement contre l'idée d'un mariage dans les circonstances où nous nous trouvions, convinrent que toutes les considérations devoient céder devant les craintes d'Adèle, craintes trop naturelles et si fortement justifiées par le passé. Après bien des consultations, on s'arrêta au parti de tout conduire dans le silence jusqu'après la célébration. Les bans indispensables furent publiés de grand matin; les autres furent achetés. Pour ne point avertir M. de Miralbe, qui ne pouvoit donner son consentement ni le refuser, puisqu'il nioit sa qualité de père, mademoiselle de Miralbe ne prit que le nom d'Adèle; mais, dans le contrat qui fut dressé, les hommes de loi lui firent faire toutes les protestations et réserves nécessaires au maintien de ses droits. La nuit du 17 octobre 17.. nous fûmes mariés; M. de Nangis et madame de Florvel servant de père et de mère à Adèle, M. et madame de Montluc représentant de même de mon côté; Henri de Miralbe, Florvel, M. de Farfalette et Philippe, à titre de témoins.

Jour mémorable pour moi, tu comblas tous mes desirs! Que m'importoit alors la fortune, l'instabilité des lois, les complots des méchans, les événemens dont les hommes disposent? que m'importoit ce bourdonnement qu'on appelle opinion publique? Mes vœux, mes pensées, tout mon être enfin n'existoit que dans mon amour. Nous étions l'un à l'autre, et je sentois qu'aucune puissance humaine ne parviendroit à briser des liens si chers à nos cœurs. Combien de fois, depuis cette époque, les années, en ramenant le 17 octobre, nous ont-ils trouvés remplis de reconnoissance pour lui! c'est encore, et pour toute notre vie, la fête de l'amour, du bonheur et de l'amitié; c'est le moment de la confiance. Le 17 octobre nous ne sommes à personne; et la vieillesse nous atteindra que nous trouverons encore cette journée trop courte pour parler des plaisirs que nous lui dûmes, et de tous ceux qui les ont suivis.

C'est le 17 octobre que je termine l'histoire de ma vie: lecteurs, vous me permettrez d'être bref; cette journée ne m'appartient pas.

Après dix-huit mois employés à voir beaucoup de monde pour soutenir et augmenter le nombre de nos partisans, après quantité de mémoires, de répliques, de sollicitations, d'espérances et de craintes, le procès de mon épouse fut jugé. Elle le gagna. Nous devînmes très-riches sans l'avoir desiré: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de la fortune; il lui résista.

M. de Miralbe s'enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphiné; et là, sans jamais vouloir personnellement reconnoître Adèle pour sa fille, il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon épouse lui répondit qu'elle n'avoit point été guidée par l'intérêt dans les démarches qu'elle s'étoit vue contrainte de faire contre lui; qu'elle le prioit de dicter lui-même les arrangemens qui convenoient le mieux à l'état de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de signer aveuglément tout ce qui s'accorderoit avec ses desirs. Loin d'être touché de notre procédé, il se disposoit à engager la plus grande partie de ses biens pour s'acquitter avec nous, quand la mort qu'il portoit dans son sein depuis l'arrêt qui l'avoit condamné, le délivra de la honte, des regrets, et peut-être des remords qui le poursuivoient.

Libres de tous soins, nous allâmes passer le temps de notre deuil à Téligny, où nous reconduisîmes M. et madame de Montluc, qui soupiroient à Paris après les plaisirs tranquilles de la vie champêtre.

Depuis nous leur consacrâmes chaque année la saison où le séjour de la ville est le moins supportable. Nous conservâmes nos amis: leur présence nous étoit chère à bien des titres; elle nous rappeloit les services que nous en avions reçus, et toutes les époques de notre amour: le souvenir des peines passées est pour les amans une jouissance de plus et un motif de s'aimer davantage.

Philippe ne nous quitte point; il trouve la récompense des sacrifices qu'il a faits pour moi dans l'attachement de mon épouse autant que dans le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le goût qu'il a toujours eu pour l'étude. Sans avoir la manie du bel esprit, il jette volontiers ses pensées sur le papier. Je lui proposois un jour de se faire imprimer. «Non vraiment, me répondit-il; je craindrois de trahir les secrets de l'humanité: quand on connoît les hommes, on sent le besoin de les cacher.»

FIN.