«Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez moi; car nous venions d'arriver. J'ai lu quelque part qu'il n'y a pas de héros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu'il n'y a pas de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis».
J'en profitai en effet. Du double fardeau dont m'avoit chargé M. de Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moitié. Je me promis de laisser là les mathématiques, et de ne m'occuper que du précieux manuscrit.
CHAPITRE VI.
J'ai bien autre chose à faire.
Levé de grand matin, déjà mes plumes étoient taillées; je me plaçois à mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propreté la plus recherchée, et qu'à ses révérences méthodiques j'aurois reconnu pour un maître de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne m'avoit pas encore parlé, et déjà j'aurois pu croire que j'avois pris ma première leçon; car la politesse m'obligeoit à lui rendre tous les saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque fois avec plus d'attention.
«Monsieur n'a pas encore reçu les premiers principes, me dit-il en m'adressant une nouvelle révérence: j'en suis charmé; j'aime mieux commencer mes élèves que de les trouver imbus d'idées fausses sur un art que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'étendue et la profondeur.»
«—Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?»
«—Monsieur, je viens vous donner des leçons de graces, d'à-plomb, de légéreté et d'expression; je suis artiste et professeur de danse». Il me fit encore un salut; mais celui-là fut si prompt, qu'il eût fallu une connoissance approfondie des règles de l'art pour décider s'il y avoit plus d'expression que de légéreté dans une inclination pareille.
«J'ai long-temps exercé mon art à l'Opéra; j'ai l'honneur de l'enseigner aux enfans des meilleures maisons de France. J'espère que monsieur sera docile, et qu'il me donnera la gloire de le mettre bientôt au rang de mes élèves les plus distingués.»
Sans attendre ma réponse, il me prit par les mains, qu'il ne quitta, pendant un quart-d'heure, que pour me pousser la tête en arrière; de ses genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec tant d'expression et si peu de légéreté, que lorsqu'il m'abandonna à moi même, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir: j'avois le corps brisé.
«Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions très-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art difficile qui se perd aussitôt qu'on le néglige. Les premiers élémens fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant étendre les jambes avec les efforts les plus pénibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous serez en état d'exécuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle sévérité dans l'ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre, cinq, six; quel fini dans les détails! Monsieur connoît sans doute l'Opéra?—Non, monsieur.—C'est là que vous verrez des artistes qui n'ont pas de rivaux dans l'univers entier. L'Europe savante peut, dans beaucoup de choses, le disputer à la France; mais pour la danse, il n'y a que Paris. On ne peut calculer les élans que fait chaque jour cet art étonnant: s'il décline, ce ne sera que par ses propres excès. Pour la légéreté, monsieur, vivent les François!»
Je convins de prix avec l'artiste qui vouloit bien me donner des graces; nous fixâmes les jours et l'heure des leçons, et je le reconduisis jusqu'à la porte, en le saluant.
«On ne peut pas mieux, me dit-il». Étoit-ce à ma révérence ou à mon attention que cela s'adressoit? Je l'ignore encore aujourd'hui; mais j'ai remarqué que de tous les maîtres qu'un jeune homme peut se donner, le plus sensible aux bienséances d'usage est toujours le maître de danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours satisfaits. J'allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l'appartement de M. Frédéric. Je le fis entrer.
«Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?—Oui, monsieur.—Quel instrument monsieur a-t-il choisi?—Moi, je ne tiens qu'à la musique vocale, et je m'en rapporterai à vous. Lequel préférez-vous m'apprendre?—Monsieur, cela m'est parfaitement indifférent: la harpe ou le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces deux-ci.—Mais encore, que me conseillez-vous?—Monsieur, cela m'est parfaitement indifférent; puisque je suis réduit à donner des leçons, peu m'importe que ce soit de harpe ou de forté.—Vous avez donc éprouvé des malheurs, monsieur?—Des malheurs! on s'en console aisément; mais des injustices atroces, des cabales abominables, voilà, monsieur, ce dont on ne se console jamais. J'avois fait un opéra délicieux pour la musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un opéra. Ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que le théâtre appartient exclusivement à quelques auteurs privilégiés, et qu'un jeune homme a toutes les peines du monde à s'y faire jour». Je le regardai alors fixement, car l'accent de tristesse avec lequel il s'exprimoit me pénétroit l'ame, et je m'apperçus que le jeune homme qui avoit peine à se faire jour approchoit de la cinquantaine.
«Après avoir attendu long-temps, j'eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je crois que les acteurs, l'orchestre et le public s'étoient donné le mot pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l'oreille juste?—Je crois que oui.—Écoutez, monsieur, écoutez cet air, qui, placé à la seconde scène, auroit assuré le succès d'un ouvrage, fût-il pitoyable, et vous ne croirez pas à la chute du mien.»
Il se mit à chanter, et j'oserois jurer que, montre sur table, l'air dura plus de quinze minutes. J'eus le temps de compter les vers; il y en avait huit; mais le musicien les avoit si souvent répétés, il les avoit sur-tout si bien mêlés les uns avec les autres, qu'il étoit impossible de définir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n'en avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s'il y avoit beaucoup d'airs aussi beaux que celui-là.» Beaucoup, monsieur; presque tous étoient de la même force. Concevez-vous comment cet opéra a pu ne pas aller jusqu'à la fin»? Je le concevois parfaitement: à moins que les auditeurs ne fussent décidés à passer la nuit au spectacle, il n'y avoit pas moyen d'entendre cet opéra tout entier.
Quand il m'eut encore parlé de la destinée affreuse qui réduisoit un homme comme lui à travailler pour les marchands de musique, et à donner des leçons; quand il m'eut bien répété que les François n'étoient pas nés musiciens, qu'ils étoient insensibles à l'harmonie, que la mélodie n'avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m'assura qu'avec son secours je deviendrois bientôt un virtuose. Nous fîmes nos arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le reconduisois.
Je retournai bien vîte à mon bureau; j'étois pressé de mettre en pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de Vignoral sembloit me reprocher la futilité des occupations auxquelles se livroit un apprenti philosophe: mais il étoit décidé que je n'essaierois seulement pas une plume. Je reçus la visite du maître en fait d'armes; je pris ma première leçon, qui ne fut interrompue que par le récit de toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tué ou blessé ses adversaires. Il ne les tuoit, m'assura-t-il, qu'à son corps défendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, «Et voilà, monsieur, l'avantage de la science sur l'ignorance. Un mal-adroit donne la mort à un galant homme sans s'en douter; une main habile tire du sang, se venge, et laisse la vie à son ennemi. Je ne peux souffrir ces spadassins qui se réjouissent en voyant expirer leur adversaire: c'est une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils monstres; ce sont des assassins. Je n'ai tué que six hommes dans ma vie, trois parce qu'ils l'ont absolument voulu, trois autres par ma faute, j'en conviens, et ne m'en consolerai jamais. Quand vous serez plus avancé, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas les tuer; mais l'être le plus exercé se trompe quelquefois.»
Si le professeur de danse m'avoit brisé les jambes, le maître d'armes me mit le corps et les bras dans un état tel, que lorsque j'essayai d'écrire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si fort, que je fus obligé d'y renoncer. «Ce sera pour demain, me dis-je; demain, je n'attends personne, et je réparerai le temps perdu.»
À dîner, M. de Vignoral me demanda si j'avois travaillé. «Beaucoup, monsieur, lui répondis-je.—Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est naturel qu'à votre âge on cherche le plaisir. Nos théâtres offrent des chefs-d'œuvre qu'il faut connoître: quoique je ne fasse aucun cas de la poésie, je sais qu'elle est séduisante pour la jeunesse; et les maximes philosophiques répandues dans la plupart des tragédies nouvelles, prouvent du moins que la versification est bonne à quelque chose; elle laisse dans la mémoire de la bourgeoisie des idées qu'elle n'iroit pas puiser dans des ouvrages plus sérieux.»
M. de Vignoral se trouvoit d'accord avec moi; mon intention étoit en effet d'aller au spectacle, non pour écouter une tragédie philosophique, mais à l'Opéra, pour voir danser les grands hommes dont j'avois entendu parler le matin.
Ô les aimables gens que les François à Paris! J'étois fâché d'aller seul; j'aurois desiré avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc, pour m'accompagner. Aussitôt que je fus entré dans la salle, les premières personnes près desquelles je me plaçai, lièrent conversation avec moi. À peine s'apperçurent-elles que j'étois étranger à ce genre de plaisir, qu'elles se disputèrent à qui m'apprendroit le nom des acteurs, des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des décorateurs, du maître des ballets, et même des auteurs. Je sus aussi les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr'actes, on me conta l'histoire secrète des jolies femmes qui étoient dans les loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils étoient, ce qu'ils faisoient, ce qu'ils espéroient; et, tout autour de moi, je n'entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu'on auroit cru qu'ils étoient tous condamnés à une confession générale et publique. Je sentis alors qu'on n'étoit jamais en plus grande société au spectacle que lorsqu'on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa pour l'avenir.
CHAPITRE VII.
Seconde visite de Philippe.
En m'éveillant le lendemain, ma première pensée fut pour le manuscrit du grand homme; je me promis très-sérieusement de lui consacrer la matinée: mais j'avois oublié que j'attendois mon tailleur. Il vint; je passai une heure avec lui, tant à contrôler ce qu'il m'apportoit, qu'à lui donner des ordres précis sur ce qu'il avoit à me livrer. Il fut étonné des connoissances que j'avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que j'avois été la veille à l'Opéra. Quand il fut parti, je restai encore long-temps à considérer mes habits; enfin la vanité l'emporta, je ne pus résister au désir de m'habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en place dans l'équipage où j'étois? J'allois me promener uniquement pour me montrer, quand je reçus un billet de Philippe. Il m'envoyoit l'adresse d'une académie d'équitation, et me prévenoit qu'il viendroit me voir dans l'après-midi. Je pris une voiture, et j'allai au manége: j'y fus accueilli avec amitié par les jeunes gens qui s'y trouvoient; et moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le curé de Mareil, j'aurois pu me vanter d'être alors lié avec les plus aimables cavaliers de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c'est une grande ressource que le manége.
En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m'avertit que M. de Vignoral m'avoit demandé plusieurs fois avec humeur; qu'il étoit même monté dans mon appartement, et que lorsqu'il étoit descendu, il paroissoit fort en colère. Je sentis combien j'avois eu tort de ne pas fermer mon bureau, puisque cette négligence lui avoit donné la certitude que je n'avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de réparer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et je croyois, moi, ne plus sortir.
Philippe vint comme il me l'avoit écrit; il me félicita sur le changement qui s'étoit déjà opéré en moi, et me prédit que si je sentois l'importance de plaire, sans me laisser emporter par la fatuité, je ferois promptement mon chemin. «Êtes-vous toujours décidé, me dit-il, à me regarder comme un ami?—Plus que jamais, Philippe. Qu'elle idée avez-vous donc de moi, si vous croyez que je puisse oublier si vite l'intérêt que vous m'avez témoigné?—Promettez-moi donc que vous n'aurez jamais rien de caché pour moi.—Je vous le promets, Philippe, à condition que vous n'aurez pas non plus de secrets pour Frédéric.—Cela est impossible, monsieur. Dans tout ce qui a rapport à votre naissance, je ne sais que ce que vos parens ont bien voulu m'apprendre; et s'ils m'ont livré leur confiance sous la condition de ne la trahir jamais, que penseriez-vous de moi si je violois un pareil engagement?—Vous m'étonnez, Philippe; vos airs, vos discours, ne sont pas d'un homme de votre état: la première fois que je vous ai vu, j'ai douté de la vérité de ce que vous me disiez à ce sujet. Comment se peut-il que vous ayez tant de sensibilité, de noblesse même, dans une pareille condition? Et si vous vous êtes senti au-dessus, ce que je crois, comment n'avez-vous pas cherché à en sortir?—Je vous répondrai franchement dans tout ce qui aura rapport à moi, mon cher Frédéric (pardonnez-moi cette expression que la plus vive amitié m'inspire, et qui ne m'échappera jamais qu'entre nous). Je vous avoue que je suis flatté de votre question; elle me prouve que vous vous êtes occupé de moi, et que vous cherchez à justifier dans vos propres idées le sentiment dont vous m'honorez.
«Une éducation trop au-dessus de mon état me perdit. Je suis fils de paysans pauvres; à leur mort, je vins chercher à Paris ce qu'on appelle fortune, c'est-à-dire le moyen d'exister. Quelques dons que j'avois reçus de la nature ne servirent qu'à me faciliter la route des plaisirs; bientôt je fus obligé d'entrer au service. Vous vîtes le jour, et personne ne pénétra le secret de votre naissance, excepté madame de Sponasi et votre mère, votre père et moi. Des événemens que je ne peux vous apprendre ne vous ont laissé d'autre appui que madame la baronne. Elle est maîtresse de votre secret; c'est d'elle seule que vous pouvez attendre votre fortune, et la révélation d'un mystère qui nous perdroit tous deux si je le trahissois.
«Quand vous vîntes au monde, je vous pressai le premier dans mes bras; c'est moi qui vous portai à Mareil; c'est d'après mon conseil que madame de Sponasi vous fit recommander au curé par M. de Vignoral. Je peux vous avouer deux choses qui ne vous seront point indifférentes: la première, que le service que je vous rendis avant que vous pussiez l'apprécier, m'inspira pour vous l'amitié d'un père, et que ce sentiment fut si vif, que je jurai de vous consacrer mon existence; la seconde, que, pour m'acquitter de cet engagement, je restai chez madame la baronne, qui n'étoit pas favorablement disposée pour vous. J'ai pris de l'ascendant sur elle, dans l'intention de vous être utile; c'est à votre conduite maintenant d'achever mon ouvrage.»
«—En vérité, Philippe, je serois accablé de la reconnoissance que je vous dois, si je ne trouvois un plaisir que je ne peux définir à vous devoir beaucoup. Croyez-vous que madame de Sponasi me nomme un jour mes parens?—Je ne le crois pas.—Pourrai-je les connoître sans son secours ou sans le vôtre?—Jamais.—Je dépends donc entièrement de cette femme, qui, sans Philippe, m'auroit abandonné?—Oui; mais je soupçonne que si elle ne cédoit qu'à mes prières, intérieurement elle n'étoit pas fâchée d'être sollicitée.—M. de Vignoral ne sait donc pas qui je suis?—Non.—Suis-je gentilhomme?—Conduisez-vous comme si vous l'étiez, puisque toujours les hommes ne valent qu'en proportion de ce qu'ils s'estiment.—Mes parens sont ils morts?—Je ne peux vous répondre.—Une dernière question, Philippe. Si mon sort se décidoit d'une manière avantageuse, que voudriez-vous de moi?—Rien, que de vous savoir heureux.—Si tout le monde m'abandonnoit, Philippe, que pourriez-vous pour moi?—Vous sacrifier ma vie si elle vous étoit nécessaire.—Encore une fois, sur quoi repose le sentiment qui vous attache au sort d'un infortuné pour qui tout vous seroit possible, et qui ne peut rien pour vous?—Sur mon devoir.—Votre devoir?—Ne vous ai-je pas dit qu'à votre naissance j'ai juré à votre père de ne jamais vous abandonner? Tant que vous m'aimerez, mon cher Frédéric, ce devoir sera bien facile à remplir: si jamais vous me méprisiez....—Philippe, j'en suis incapable: eh! que suis-je moi même pour m'élever jusqu'à la fierté? Si les obligations que l'honnête homme contracte l'enchaînent jusqu'à ce qu'ils les aient acquittées, ma reconnoissance sera éternelle.»
«Vous n'osez cependant, me dit-il, me promettre de n'avoir rien de caché pour moi: est-ce qu'une semblable promesse vous coûteroit?—Non, Philippe, et je vous la fais du plus profond de mon cœur.»
Son intention étant de passer la soirée avec moi, il me proposa de me mener à une petite maison de madame de Sponasi, située aux barrières. J'acceptai avec empressement; et, après avoir visité ce séjour dont le dieu des arts sembloit avoir été l'architecte, nous passâmes dans le jardin.
CHAPITRE VIII.
Portraits de société.
«Je vous ai promis, me dit Philippe, des renseignemens sur les personnes qu'il vous importe de connoître. Je vais commencer par votre protectrice.
«Madame de Sponasi a été belle. Veuve à vingt-cinq ans, elle mena une vie fort libre, sans être scandaleuse. Le choix de ses amis, ses succès à la cour, des bouffées d'esprit, et l'art de ménager toutes les femmes, lui firent une réputation brillante, dont vous entendrez parler dans le monde. Quand elle avoua elle-même approcher de la quarantaine, elle avoit quelques années de plus; c'est l'âge où une femme riche et titrée a l'habitude de se faire une nouvelle manière de vivre. Autrefois l'usage étoit de se jeter dans la dévotion; et, à l'époque dont je vous parle, il falloit encore une espèce de courage pour s'en dispenser. Madame de Sponasi balança un an. Deux jours par semaine elle donnoit à dîner à des prélats et aux hommes les plus marquans dans l'église; deux autres jours elle recevoit les hommes de lettres en réputation, et les philosophes en titre; le soir nous avions quelquefois des artistes. Les artistes en général ne cherchent que les plaisirs, des admirateurs et des protecteurs: aussi sont-ils sans conséquence, et nous les recevons toujours. Il n'en est pas de même des prêtres et des philosophes; chacun cherche à gagner à son corps ceux qui peuvent lui donner de l'éclat. Jeter madame de Sponasi dans la dévotion ou dans la philosophie, étoit un véritable coup de parti. Les prêtres s'y prirent mal. Elle est foible de caractère, et aime le plaisir; l'austérité l'effraya. Les prélats petits-maîtres essayèrent à leur tour de la convertir. Je vous ai parlé de ses bouffées d'esprit; elle les tourna en ridicule avec les mêmes argumens dont la sévérité lui avoit fait peur. Les philosophes, plus adroits, flattèrent ses passions, applaudirent à ses saillies, répétèrent ses bons mots, lui prêchèrent une morale si commode, qu'elle en fut séduite. Sa porte fut fermée à tous les ecclésiastiques; et cette même femme qui avoit pensé sérieusement à faire son salut, se déclara hautement pour la philosophie, et se fit une religion de ne pas croire en Dieu. Cela vous paroît extraordinaire; mais c'est une mode qui passe du boudoir dans le salon, du salon dans l'antichambre, de l'antichambre dans toutes les classes du peuple.
«Ne parlez donc jamais de la Divinité devant votre protectrice, et riez des traits hardis qu'elle lance à tout instant contre le ciel. Pour un jeune homme élevé par un curé, l'effort est pénible; mais, dans quinze jours, je vous prédis que vous vous y prêterez de bonne grâce.—Moi, Philippe?—Vous, monsieur. Je vous le répète, c'est la mode; et la crainte seule du ridicule suffiroit pour vous amener promptement à ce point. Est-il rien, d'ailleurs, de plus aimable qu'une doctrine qui, brisant le frein des passions, permet de se livrer à tous les écarts de l'imagination? Pourvu que vous parliez avec esprit de vos devoirs, on vous pardonnera de les négliger: les connoître et s'en dispenser, voilà le nec plus ultrà de la philosophie.»
«Je crois, Philippe, que vous exagérez, et qu'il y a parmi les philosophes des hommes estimables.»
«S'il y en a! s'écria-t-il; beaucoup plus qu'on ne se l'imagine: mais ceux-là n'en prennent pas le titre; ils le méritent, et c'est le public qui le leur accorde. On peut diviser ceux qui viennent chez nous en trois classes: les charlatans, les dupes, et les véritables amis de l'humanité. Pour vous donner une idée juste des charlatans et des dupes, je vais vous conter une anecdote sur deux personnages que tous rencontrerez souvent chez madame de Sponasi. Je tiens quelques détails du secrétaire de l'un d'eux, garçon rempli d'esprit, et qui doit sa fortune aux soins qu'il met à cacher à tout le monde des talens dont il pare un sot.
«M. de Parvis est petit de taille, de génie et de santé. À vingt ans, de petits yeux, une petite bouche, un petit nez, un petit menton rond, lui composoient une petite figure fort aimable. De petits calembourgs en eussent fait le héros des petites sociétés, si l'ennui qui le suivoit par-tout ne lui eût inspiré le désir de viser à la célébrité. Pour un homme riche, et il l'est, il y a beaucoup de manières d'être célèbre; il les essaya toutes. Il fit tant de folies pour faire parler de lui, qu'il fut obligé de quitter le service, et de ne plus paroître à la cour. C'est alors qu'il s'annonça publiquement comme ennemi des préjugés: il croyoit s'y soustraire; il ne bravoit que la décence.
«Il fréquenta les hommes de lettres, et fut accueilli dans la maison de M. Sentencis. M. Sentencis est roturier, riche et avare; il desiroit s'allier à la noblesse, et marier sa fille sans bourse délier; il cherchoit un sot à prétention; M. de Parvis lui parut mériter la préférence. Il répéta si souvent devant lui qu'il n'accorderoit la main de sa fille qu'à un partisan de la bonne cause, un véritable philosophe, un grand homme, que lorsque M. de Parvis la demanda et l'obtint, il se crut irrésistiblement un partisan de la bonne cause, et un véritable philosophe, et un grand homme. Pour dot, M. de Sentencis lui dédia un de ses ouvrages: aussi furent-ils tous les deux satisfaits, l'un d'avoir marié sa fille à bon marché, l'autre de passer à la postérité à l'aide d'une épître dédicatoire.
«Depuis que l'immortalité pèse sur M. de Parvis, il est devenu grave: il parle peu, mais il écoute avec attention: il n'écrit plus, mais c'est dans sa maison que les grandes réunions se tiennent; il paroît présider les hommes au premier mérite—ce qui se dit chez lui, il croit l'avoir dit; les ouvrages qu'on y lit, et sur lesquels on le consulte, il croit les avoir faits: dupe de son amour propre et des flagorneries, de ceux qui, entre eux, l'apprécient à sa juste valeur, il est malheureux sans oser en approfondir la cause; c'est une victime dévouée, qui, semblable aux vieilles religieuses, pense alléger le poids de ses chaînes en faisant de nouvelles conquêtes à l'ordre. C'est une preuve vivante pour quiconque a lu dans son ame, qu'un sot peut quelquefois être célèbre, et que sottise et célébrité forment le plus cruel supplice auquel les hommes d'esprit puissent condamner les dupes dont ils ont besoin.
«La situation de madame de Sponasi a beaucoup de rapports avec celle de M. de Parvis; car elle ne crie bien fort contre Dieu que par la peur qu'elle a du diable. Cependant elle conserve avec ceux qui l'ont séduite, ce ton de supériorité qui convient à son nom et au rôle brillant qu'elle a joué dans le monde: c'est un enfant de la philosophie, il est vrai; mais c'est un enfant gâté, dont la mère est obligée de supporter les caprices, dans la crainte d'une rupture dont l'éclat lui seroit désagréable. Personne n'a d'empire sur ses volontés, excepté.... Devinez.—M. de Vignoral? lui dis-je.—Oh! non, c'est elle qui a commencé sa réputation; elle lui commande quelquefois, et ne lui cède jamais.—Qui donc la gouverne?—Moi, me répondit Philippe; moi, qui connois mieux qu'elle le fond de son caractère. Elle ne s'intéresse à vous que dans l'espoir que vous vous distinguerez dans le monde par votre esprit; applaudissez au sien, et vous pourrez vous dispenser d'en avoir. Elle vous répétera sans cesse que tout le mérite d'un homme est dans ses connoissances; mais si votre figure lui plaît, si votre tournure lui rappelle le temps où la foule s'atteloit à son char, la première impression décidera l'amitié qu'elle prendra pour vous. Entre ses idées et ses sensations, le contraste est frappant: elle dit d'un homme laid et spirituel, qu'il l'amuse, et elle bâille; elle dit d'un bel homme ignorant, qu'il l'ennuie, et elle sourit. C'est une coquette dont l'imagination rêve sagesse, et dont le cœur tient toujours à ses vieilles habitudes. Choisissez, ou de lui plaire assez au premier abord pour qu'elle prenne votre parti contre M. de Vignoral, ou de plaire en même temps à lui et à elle, de manière que les louanges qu'il vous donnera justifient la première opinion qu'elle prendra de vous.»
«Mon parti est pris, Philippe: plaire à l'un et à l'autre ne me paroît pas impossible. M. de Vignoral est en colère contre moi, je le sais; mais je ferai tout mon possible pour l'appaiser, et dorénavant je travaillerai de manière à m'éviter ses reproches.»
Je contai à Philippe la cause du mécontentement du grand homme, et comment je croyois faire ma paix; il m'indiqua un moyen plus sûr. Lorsque je rentrai, il étoit trop tard pour songer au fameux manuscrit; mais, suivant l'usage, je lui promis mes soins pour le lendemain.
M. de Vignoral me fit appeler si matin, que j'étois encore au lit quand on vint me dire qu'il me demandoit. Je me levai à la hâte, et je descendis.
«Avez-vous travaillé?—Non, monsieur.—Avez-vous seulement ouvert vos livres?—Non, monsieur.—Qu'avez-vous donc fait depuis votre arrivée?—Je n'ose vous le dire, de crainte de vous déplaire.—Parlez, parlez; je n'ai pas de temps à perdre. Qu'avez-vous fait?—Monsieur, je crains...—Parlez, vous dis-je, ou montez dans votre chambre, et rapportez-moi mon manuscrit. Je ne sais quelle sotte complaisance m'a engagé à le confier à un... Parlerez-vous, monsieur? me direz-vous comment vous avez employé votre temps?—Monsieur, avant de copier, j'ai voulu essayer de lire votre écriture.—Et vous n'avez pu y réussir? Je m'en étois douté.—Pardonnez-moi, monsieur.—Eh bien! monsieur?—Eh bien! monsieur, en lisant la première page, j'ai été entraîné à la seconde, de la seconde à la troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'heure du dîner m'appelât.—Après, Frédéric.—Après dîner, monsieur, je n'ai pu résister au désir de continuer: le lendemain de même. Je suis bien avancé dans ma lecture: mais j'avoue que j'ai eu tort; mon devoir étoit de copier, puisque vous l'aviez ordonné ainsi.—Certainement; mais j'aurois dû le prévoir, car vous annoncez de l'intelligence, et je conçois facilement le sentiment qui vous a maîtrisé. Il faut être indulgent pour la jeunesse: à votre âge, j'en aurois fait autant. Asseyez-vous donc, continua-t-il en souriant; nous n'avons pas encore causé ensemble». Je poussai un siége près du sien, en répétant tout bas: Philippe, Philippe, je te devrai l'amitié de tout le monde.
«C'est un ouvrage bien sérieux cependant, reprit M. de Vignoral; et puisqu'il vous a intéressé à ce point, il faut que vous ayez naturellement l'esprit juste. Avez-vous tout compris également?—Non, monsieur; plusieurs passages m'ont paru au-dessus de mon intelligence.—Je le crois.—Mais je me suis dit: En les copiant, j'aurai plus de temps pour les approfondir. Je lisois si vite!—Mauvaise manière, monsieur. Qu'on dévore un roman, qu'on soit pressé d'arriver au dénouement, rien de plus naturel; mais quand on tient une de ces conceptions profondes, destinées à développer les progrès de l'entendement humain, il faut s'appesantir sur chaque phrase. Ce n'est pas assez de lire, il faut comprendre, et voilà la difficulté.—Oui, monsieur.—Avez-vous déjà été chez votre protectrice?—Pas encore; mais j'ai vu Philippe.—Qu'est-ce que c'est que Philippe?—C'est le valet-de-chambre de madame de...—Ah! oui, un fat qui singe le grand seigneur; je ne sais comment elle peut garder si long-temps un homme pareil à son service. Que vous a-t-il dit?—Des choses, monsieur, qui me font de la peine. Madame de Sponasi veut que je vous sois soumis; rien ne me sera plus facile: mais elle exige aussi que je me livre à tous les talens agréables dont tous ayez blâmé l'usage.—Que voulez-vous, mon cher Frédéric? Puisque vous dépendez d'elle, il faut la satisfaire. La femme la plus philosophe est toujours femme, vous en ferez bientôt l'expérience: et quel empire la frivolité n'a telle pas sur ce sexe léger! Les talens seraient dangereux pour tous s'ils devenoient votre seule occupation; mais avec le genre d'esprit que vous annoncez, je suis sûr qu'ils ne vous séduiront jamais. Allez, mon ami, allez travailler.»
Je remontai les escaliers quatre à quatre; j'entrai dans ma chambre en sautant; j'y trouvai... Qui, mon cher lecteur? M. Léger, le maître de danse. Je le pris par les mains, et je lui rendis bien gaiement la première leçon que j'en avois reçue. Si je ne lui fis pas faire des pirouettes sévères et des contre-temps d'une exécution finie, je lui communiquai du moins la joie qui m'agitoit.
«Comment diable, monsieur! vous êtes leste comme un daim, et vous avez dans les jarrets une souplesse qui me prouve que vous vous êtes exercé.—J'ai fait plus, monsieur Léger; j'ai été à l'Opéra.—Vous avez donc maintenant une idée de cet art étonnant dont je vous démontrerai les véritables principes? Quand vous les connoîtrez, vous serez surpris de trouver un langage parfaitement intelligible, dans des danses où le vulgaire ne voit que des hommes qui sautent». Si M. Léger avoit raison, cessons d'être surpris de ce que les fameux danseurs dont parle l'histoire romaine ont fait passer leur bêtise en proverbe: quand on a tant d'idées dans les jambes, on peut négliger d'en meubler sa tête. C'est la faute du vulgaire qui ne les entend pas.
CHAPITRE IX.
Le moment décisif.
Le jour de ma présentation chez madame de Sponasi arriva; j'aurois voulu le retarder, tant je craignois de ne pas réussir auprès d'elle. Je n'avois jamais mieux senti combien il me manquoit de qualités séduisantes, que du moment ou j'avois travaillé à en acquérir. Philippe vint me chercher; il me rassura par ses exhortations, plus encore par les complimens qu'il me fit. Nous montâmes en voiture; nous arrivâmes à l'hôtel. J'avois beau me faire intérieurement les raisonnemens les plus sages, mes sensations me trahissoient. Enfin nous entrâmes dans le cabinet de ma protectrice. Je la saluai. Elle dit à Philippe de se retirer; mais Philippe, qui avoit apparemment l'habitude de ne point entendre les ordres qu'il ne vouloit pas exécuter, répondit, Oui, madame, ferma la porte, et resta avec nous.
Pendant plus de cinq minutes, nous gardâmes tous trois le silence: madame de Sponasi m'examinoit avec la plus vive émotion; je la vis plusieurs fois passer la main sur son front, comme on fait machinalement dans l'espoir de chasser des idées qui reviennent toujours; je crus même appercevoir quelques larmes rouler dans ses yeux. Malgré son âge, il étoit impossible de la regarder sans s'intéresser à elle. Philippe avoit un air de satisfaction qu'il ne cherchoit point à déguiser, et qui contrastoit singulièrement avec l'inquiétude de sa maîtresse et mon embarras particulier. Il rompit le premier le silence.
«Madame la baronne ne dira-t-elle rien à son protégé? J'ose l'assurer qu'il est digne de ses bontés, et qu'il se croira trop heureux d'employer tous ses momens à lui prouver sa reconnoissance». Elle me tendit la main; je la baisai avec le plus profond respect.
«Je suis folle, dit-elle un instant après en affectant de rire: j'ai l'air d'un drame nouveau; et si l'on nous voyoit, on pourroit croire que nous jouons une scène de reconnoissance. Jeune homme, Philippe a dû vous instruire de mes volontés, et j'espère que votre conduite ne me fera jamais repentir de mes bienfaits.—J'en réponds pour lui, dit aussitôt Philippe.—Allons, asseyez-vous, et parlez moi comme à une amie. Vous êtes-vous bien ennuyé chez ce bon curé?—Non, madame; j'y ai passé doucement mon enfance: le moment approchoit où la réflexion auroit amené l'ennui; vos bontés l'ont prévenu.—Philippe, vous ne m'avez pas trompé, c'est vraiment un joli cavalier. Mais, mon enfant, il ne faut attacher aucune importance aux dons que la nature prodigue aveuglément. Les sots se laissent séduire par les yeux; on ne se fait estimer que par les qualités du cœur et de l'esprit. Levez-vous donc un peu, que je vous, examine». J'obéis. «Une taille charmante, s'écria-t-elle, et déjà la tournure d'un homme du monde! Philippe, quel âge a-t-il?—Un peu plus de seize ans, madame.—Déjà! dit-elle en soupirant; mais il a vraiment l'air d'en avoir davantage, tant il est formé. Écoutez, Frédéric: je ne veux pas que vous soyez petit-maître: je les déteste, je vous en avertis. Il y a dans votre toilette un goût recherché qui me fait mal augurer de la solidité de votre esprit.—Madame, je n'ai eu d'autre désir que de me parer de vos bienfaits.—Je ne vous blâme pas, Frédéric: je déteste les petits-maîtres, cela est vrai; mais j'ai de même la plus grande aversion pour ces jeunes gens qui pensent que la raison ne doit pas sacrifier aux Graces, et qui, croyant se couvrir du manteau de la sagesse, n'endossent que la livrée du pédantisme. Vous êtes mis comme un ange. Aimez-vous l'étude?—J'aimerai, madame, tout ce qui justifiera dans le monde la protection dont vous m'honorez.—Écoutez, mon enfant.... Philippe, dites qu'on nous serve à déjeûner». Philippe sortit, et ne revint pas. Madame de Sponasi, en s'approchant de moi et me prenant les mains, continua.
«Écoutez, mon enfant, votre sort est très-incertain. Je ne veux pas vous affliger, car je sens que j'ai beaucoup d'amitié pour vous; mais n'attendez rien d'un sentiment auquel je résisterois si vous cessiez de le mériter. J'ai l'habitude de ne céder qu'à ma raison, et c'est devant elle qu'il faut que vos succès justifient ce que je ferai pour vous. J'ai plusieurs fois été tentée de vous abandonner à votre sort, afin que la nécessité de vous élever par vous-même excitât votre émulation: j'ai craint cependant qu'un état de dénuement absolu ne vous poussât au découragement, ou n'avilît votre caractère; et, forcée de choisir entre deux extrémités, j'ai cru pouvoir les concilier. Je veux bien que vous comptiez sur ma protection; je suis décidée à vous en donner des preuves qui vous permettent d'espérer plus pour l'avenir. La pension que Philippe vous a promise de ma part vous sera continuée; mais je veux en même temps que vous vous regardiez comme le secrétaire de M. de Vignoral: je me charge de vos appointemens. Plus il sera content de vous, plus je les augmenterai; s'il vous abandonnoit, et que vous le méritassiez, ma protection vous seroit à l'instant retirée. Dépendant sans être à charge à personne, ayant des devoirs à remplir sans qu'on puisse vous commander comme à un salarié, c'est à vous de multiplier assez vos connaissances pour devenir l'ami de M. de Vignoral, à qui j'ai l'obligation du parti que j'ai pris à votre égard.—C'est lui, madame, qui vous a suggéré ce projet?—Oui, mon enfant; et vous conviendrez que cet état mitoyen qui vous sauve à la fois des dangers du trop et du trop peu de liberté, est une des conceptions les plus heureuses qu'il ait pu former pour vous.—Et pour avoir un secrétaire et un esclave de plus à bon marché», dis-je en moi-même. J'avois quelques regrets de l'avoir trompé sur mon enthousiasme pour son manuscrit, que je n'avois pas lu; mais quand je vis que nous jouions au plus fin, mes scrupules s'évanouirent.
On nous servit à déjeûner. Madame de Sponasi, telle que Philippe me l'avoit dépeinte, passa alternativement de ma figure à mes études, de mes études à mes habits, de mes habits à quelques traits philosophiques. Elle me congédia en m'embrassant, et en commençant une exhortation sérieuse, qu'elle finit par une épigramme. En sortant, je rencontrai Philippe, qui me promit une visite pour l'après-midi.
Je savois que M. de Vignoral accompagneroit aux François la jeune personne qu'il étoit à la veille d'épouser. J'attendois donc Philippe avec impatience, d'abord parce que j'étois excessivement curieux de savoir ce que ma protectrice pensoit de moi, ensuite parce que je voulois moi-même aller à la Comédie françoise avec un de mes amis, auquel j'avois donné rendez-vous chez moi.
Un de vos amis! s'écriera le lecteur; et combien avez-vous déjà d'amis? où les avez-vous connus?—De quel pays êtes-vous donc, cher lecteur? Ignorez-vous qu'à Paris on a beaucoup d'amis que l'on ne connoît pas? Si vous en doutez, écoutez tous nos jeunes gens: vous les entendrez parler sans cesse de leurs amis qu'ils connoissent; ce qui prouve qu'ils en ont qu'ils ne connoissent pas. Vous les verrez saluer, accueillir, embrasser un cavalier, en lui disant: Bon jour, mon ami. Demandez-leur le nom de cet ami; ce sera un coup du sort s'ils se le rappellent. Pour moi, je n'étois pas dans cette situation; je connoissois beaucoup celui de mes amis que j'attendois: je l'avois vu pour la première fois la veille au manége; je me rappelois fort bien qu'il s'appeloit Florvel, Dutilly ou Saint-Aure; j'avois déjeûné avec ces trois messieurs, et il portoit l'un de ces noms. Je tremblois qu'il ne vînt avant la visite qui m'étoit promise; je n'aurois pu le renvoyer sous aucun prétexte, et j'aurois encore moins voulu sortir avant d'avoir vu Philippe. Je vis arriver un domestique chargé d'une vingtaine de volumes magnifiquement reliés, qu'il me remit de la part de madame la baronne. Je le récompensai généreusement de sa peine. Comme il sortoit, Philippe entra.
«Vous voyez, me dit-il en me montrant les livres déposés sur ma table, que votre esprit a réussi. Madame de Sponasi ne fait de semblables cadeaux qu'à ceux qu'elle estime beaucoup; c'est la collection des ouvrages qu'elle a permis de lui dédier: ils portent tous et son nom et ses armes. Elle est dans l'usage de prendre un nombre déterminé d'exemplaires pour payer les frais de chaque dédicace. Elle aime à les répandre, et regarde sa liste de distribution comme le catalogue de ses amis intimes ou de ses protégés favoris. Vous devez vous trouver fort heureux.»
«Vous croyez donc, Philippe, que j'ai eu le bonheur de lui plaire?—Beaucoup.—Cependant elle a paru triste en me voyant; je crois même qu'elle a versé des larmes.—J'aurois été fâché qu'elle eût assez d'empire sur elle-même pour affecter de l'indifférence. Quel souvenir vous lui avez rappelé!—Philippe, madame de Sponasi a-t-elle des enfans?—Non.—En a-t-elle eu?—Oui, un fils.—Existe-t-il encore?—Non.—À quel âge est-il mort?—À dix ans.—Je m'y perds, m'écriai-je.»
«Pourquoi donc, me dit il, vous obstiner à percer un mystère dont la connoissance, je vous le répète, ne serviroit qu'à vous rendre malheureux? Laissez le passé, qui ne peut vous servir à rien; jouissez du présent, et ménagez l'avenir, dans lequel reposent toutes vos espérances. Ah çà, le cadeau de votre protectrice vous apprend qu'elle est satisfaite de votre esprit. N'êtes-vous pas curieux de savoir ce qu'elle pense de votre physique?—Elle s'est expliquée assez clairement pour ne me laisser aucun doute à cet égard; je crains pourtant, Philippe, que l'élégance que vous m'avez conseillée ne lui ait plus déplu qu'elle ne l'a fait entendre.—Je suis bien aise de vous voir aussi habile à lire dans son cœur. Quand je suis rentré dans son appartement....—Eh bien!—Je n'ose achever; j'ai peur de vous affliger.—Parlez, mon ami, parlez.—Philippe, m'a-t-elle dit, c'est cinquante louis que vous avez portés de ma part à Frédéric?—Oui, madame.—Ne m'avez-vous pas fait entendre qu'il desiroit prendre plusieurs maîtres?—Je pense, madame, que c'est déjà une affaire terminée.—Mais avec la dépense qu'il a été obligé de faire, il aura de la peine à se procurer des choses utiles à un homme de son âge.—Sans doute, madame.—Je voudrois pourtant qu'il s'accoutumât à l'économie.—Madame, je le crois naturellement généreux.—Ce n'est point un défaut. A-t-il une montre?—Non, madame.—Philippe, vous prendrez celle à répétition, garnie de perles, et vous la lui donnerez.—Avec la chaîne, madame?—Non; elle est trop antique pour un jeune homme comme lui. Je vous charge, Philippe, de lui en acheter une qui lui plaise.—Voyez, monsieur, ajouta-t-il en me présentant le bijou le plus galant qu'il soit possible de choisir, voyez si j'ai bien réussi.»
J'embrassai mon bon Philippe de toutes mes forces; il me dédommageoit si agréablement du moment d'inquiétude qu'il m'avoit donné, qu'en vérité il auroit fallu être de bien mauvaise humeur pour lui en vouloir.
«Il n'est pas un seul de vos conseils qui ne m'ait été utile, lui dis-je; et hier encore, grâce à vous, j'ai acquis beaucoup auprès de M. de Vignoral.—C'est fort bien, mon cher Frédéric; mais maintenant je vous exhorte à vous occuper sérieusement de l'ouvrage qu'il vous a donné. Il étoit ridicule à lui de vous accabler à votre arrivée; il seroit dangereux pour vous de vous faire une habitude de la dissipation. Je n'ai pas besoin de vous recommander de lire les volumes dédiés à votre protectrice; il faut vous attendre aux questions qu'elle vous fera à cet égard.—Oui, Philippe.—Que faites-vous ce soir?—J'attends un jeune homme avec lequel je dois aller aux François.—Beaucoup de discrétion avec vos amis.—Avec tous, Philippe?—Oui, monsieur, avec tous.—Et avec vous aussi», lui dis-je en riant et en lui tendant la main. Il la serra contre sa poitrine, et m'apprit qu'il iroit aussi aux François.
«Nous irons ensemble, m'écriai-je.—Non, monsieur, cela ne se peut pas, sur-tout quand vous êtes en société. Madame de Sponasi y sera; c'est son jour de loge.—Et M. de Vignoral aussi, avec son épouse future. J'ai bien envie de la voir, et c'est en grande partie ce qui m'a décidé. Philippe, je fais une réflexion bien singulière: M. de Vignoral ne m'a pas encore apperçu dans une élégance si nouvelle pour moi, qu'elle a presque l'air d'un déguisement; j'ai peur qu'elle ne lui déplaise.—J'y pensois, me répondit-il, et je ne vois qu'un moyen de vous éviter jusqu'à ses réflexions. Il verra madame de Sponasi, et je suis persuadé qu'il ira lui rendre visite dans sa loge. Elle est aux premières, à droite: placez-vous de manière à ce qu'elle vous remarque; saluez-la respectueusement: n'avancez pas si elle ne vous encourage à venir; mais faites en sorte qu'elle vous apperçoive de nouveau quand M. de Vignoral sera auprès d'elle: je vous réponds du reste.
CHAPITRE X.
La Comédie françoise.
Florvel (c'étoit bien le nom de l'ami que j'attendois, j'en fus sûr en le voyant), Florvel arriva. Philippe sortit en m'assurant qu'il n'oublieroit pas de présenter mes remerciemens à madame la baronne. Je souris de la complaisance de sa mémoire, car je n'avois pensé qu'à remercier Philippe. Florvel me prit par le bras, et nous partîmes pour le spectacle.
«Quelle est cette baronne, me dit-il, à laquelle on présente tes remerciemens? Est-elle jeune?—Elle n'a que soixante-deux ans.—Et de quoi la fais-tu donc remercier?—Regarde, lui dis-je en lui présentant ma montre: le cadeau n'en vaut-il pas la peine?—Oui certes, mon ami; et si, à ton âge, avec une santé toute neuve, tu donnes dans la vieille noblesse, je te prédis que tu iras loin. Comment se nomme-t-elle?—Madame de Sponasi.—Cela n'est pas possible; je croyois que sa philosophie la mettoit maintenant au-dessus des foiblesses de l'humanité.—Je ne t'entends pas.—Il me semble cependant que je m'explique. Madame de Sponasi est-elle ta parente?»
Je compris aussitôt ce qu'il vouloit me dire, et je répondis avec assurance que j'avois l'honneur d'être allié à sa maison; qu'ayant perdu de bonne heure mes parens, et madame de Sponasi n'ayant pas d'enfant, elle avoit bien voulu se charger de mon sort.
«Que fais-tu chez M. de Vignoral?—J'achève mon éducation.—Est-ce qu'elle veut faire de toi un philosophe, mon pauvre Frédéric? Ne t'avise pas de devenir raisonnable, ou, malgré mon amitié pour toi, je renoncerois à te voir.—Est-ce que tu n'es pas raisonnable, toi, Florvel?—Pas trop; du moins c'est l'avis de ma famille. Figure-toi qu'ils veulent me marier. À vingt ans, un nom, et quelque réputation auprès des femmes, me marier!—Avec une demoiselle âgée, peut-être?—Elle n'a que seize ans.—Laide?—Belle comme son âge.—Sotte?—Remplie d'esprit, de graces et de talens.—Pauvre?—Au contraire, riche dès à présent, et héritière d'une demi-douzaine de vieux parens qui l'adorent.—Et tu refuses?—Mon ami, ce n'est pas ma faute. Je suis aimé à la folie d'une femme qui mourroit de chagrin si je l'abandonnois. Elle ne peut supporter l'idée de ce mariage, et je n'ai pas la force de lui en causer le chagrin. Elle est mariée: elle a bravé pour moi et l'autorité de son époux, et la censure publique; il n'est pas de sacrifices qui lui coûtassent, plutôt que de renoncer à son amour. D'un autre côté, mes parens me pressent: je ne suis pas riche, moi; et comme je n'ai rien de réel à leur objecter, cela m'embarrasse beaucoup.»
Nous arrivâmes aux François, et nous nous plaçâmes au balcon opposé à la loge que Philippe m'avoit indiquée pour être celle de madame de Sponasi. Presque en face de nous, je découvris M. de Vignoral, avec une femme entre deux âges, propriétaire d'une de ces figures dont on ne parle pas, et une jeune personne si jolie, que je soupirai en la regardant. Il s'occupoit si peu d'elle, que je me persuadai bientôt que ce n'étoit pas l'épouse qui lui étoit destinée; et cette idée me fit plaisir, sans trop savoir pourquoi. J'allois la faire remarquer à Florvel, quand lui-même me montra son père avec plusieurs dames et mademoiselle de Nangis; c'étoit l'épouse qu'il refusoit. «Tu as raison, mon ami, lui dis-je, elle est de la figure la plus intéressante.—Sans doute, me répondit-il en soupirant». La pièce venoit de commencer.
Dans l'entr'acte, Florvel m'observa qu'il lui étoit impossible de ne pas aller saluer ces dames et son père; il me proposa de venir avec lui. J'avois vu arriver madame de Sponasi, et je ne demandois pas mieux que d'aller me placer au balcon au-dessous de sa loge, quoique je m'exposasse à être vu de M. de Vignoral, qui étoit presque à côté; mais alors la crainte de ses observations étoit moins grande que le désir de voir sa société de plus près. Je consentis à accompagner Florvel, à condition qu'il viendroit à son tour avec moi. Proposer à un jeune homme de parcourir tous les coins d'une salle de théâtre, c'est être sûr d'avance de sa réponse.
Notre première visite fut pour le père de Florvel; j'en fus accueilli avec les politesses d'usage. Je ne pourrais apprendre aux autres ce que je ne sais pas moi-même; mais il est des choses sur lesquelles l'expérience précède la réflexion. En sortant de la loge, je dis à Florvel: «Mon ami, je suis persuadé que mademoiselle de Nangis t'aime.—Je le crois, me répondit-il d'un air inquiet; je crois plus, c'est que je l'aime aussi.»
Nous entrâmes au balcon. Madame de Sponasi m'apperçut, et me sourit avec amitié: je la saluai; Florvel en fit autant. Madame de Sponasi n'avoit répondu à mon salut que par un nouveau sourire: elle répondit à celui de Florvel par une inclination de tête plusieurs fois répétée. M. de Vignoral entra en ce moment dans sa loge: nous étions restés debout; elle nous fit signe d'approcher.
«Monsieur, dit-elle à Florvel, je félicite Frédéric sur le choix de ses amis: on vouloit me faire craindre qu'il ne devînt trop sérieux; mais en le voyant lié avec vous, je garantis qu'avant un mois on le citera dans tout Paris pour son étourderie.»
«Je crois plutôt, madame, répondit Florvel, que je lui devrai la gloire de devenir raisonnable. L'honneur qu'il a de vous connoître, les conseils de M. de Vignoral, le mettent à l'abri de ma séduction, sans me donner la même assurance contre son exemple.»
«Qu'en pensez-vous, Frédéric»? me dit madame de Sponasi.
«Moi, madame? J'ai appris ce matin que l'amabilité et la raison vont si bien ensemble, qu'il ne vous est pas permis de vouloir les séparer.»
«Vous ne vous doutez peut-être pas que c'est à moi qu'un pareil compliment s'adresse», dit madame de Sponasi en se tournant vers M. de Vignoral, qui n'avoit pas cessé de me regarder. Il soutint la conversation sur le même ton de légéreté, et me prouva, sans effort, qu'il pouvoit être aimable par tout autre part que chez lui.
«Allez, mes enfans, nous dit madame de Sponasi; vous n'êtes pas venus au spectacle pour entendre le radotage d'une vieille femme, et je vous tiens quittes de votre complaisance.»
Florvel l'assura qu'il mettroit toujours au nombre de ses momens les mieux employés, ceux où il auroit l'honneur d'être admis à lui faire la cour.—«Vraiment? s'écria-t-elle.—Vous n'en doutez pas, madame.—Je crois sérieusement qu'il devient raisonnable, me dit-elle. Je vous en fais mon compliment, Frédéric: votre entrée dans le monde date par une conversion. Messieurs, si vous n'avez pas d'engagement pour ce soir, je vous invite à souper». Nous la saluâmes, et nous retournâmes nous placer au balcon au-dessous de sa loge. M. de Vignoral y resta pendant l'acte entier. Que j'aurois voulu tenir la place qu'il avoit laissée vide! Oh! combien étoit jolie la femme qu'il négligeoit pour causer avec madame de Sponasi! Encore une fois, ce ne pouvoit être celle qu'on lui destinoit.
Quand il quitta ma protectrice, il me fit signe de venir à lui; et, me prenant par la main, il me dit qu'il vouloit me présenter aux dames avec lesquelles il étoit. Le cœur me battit bien fort.
«Je vous amène un élève de la philosophie, leur dit-il pendant que je les saluois. Si j'avois à ma disposition cent jeunes gens pareils pour prêcher les véritables principes, je pense, mesdames, que votre sexe nous disputeroit la gloire de les adopter.»
La femme à figure commune me fit un salut d'assez mauvaise grâce; la jolie me regarda en riant. Quelle physionomie piquante!
«Voici, mademoiselle, lui dit M. de Vignoral, le jeune homme dont je vous ai parlé; il a l'esprit sérieux, et j'espère que vous n'aurez qu'à vous louer de ses procédés. J'en pensois déjà beaucoup de bien; madame de Sponasi vient de m'en parler avec le plus grand éloge.»
Elle me regarda encore en riant. Je m'assis derrière elle; et chaque fois que je me hasardai à lui adresser la parole, elle se contenta de me regarder et de rire. J'avois entièrement oublié Florvel: au bout d'un quart d'heure, je le cherchai des yeux à la place ou je l'avois laissé; il n'y étoit plus. Enfin je l'apperçus aux troisièmes, tête-à-tête avec une femme dont l'ensemble, au premier coup d'œil, excitoit l'admiration: ce n'étoit ni sa figure, ni sa taille, ni ses graces, que l'on admiroit; c'étoit un art si étonnant dans sa toilette, qu'en la voyant avec Florvel, il étoit impossible de ne pas regarder cette loge comme le sanctuaire de la mode, elle pour son sexe, lui pour le sien.
À la fin de la première pièce, il vint me rejoindre, et nous sortîmes du spectacle pour nous promener.
«Quelle figure intéressante! me dit Florvel.—Et quelle taille svelte, mon ami!—Comme ses yeux expriment ce qui se passe dans son ame!—Comme elle a l'air spirituel quand elle rit!—Tu l'as vue rire, Frédéric?—Bien des fois, en me regardant.—Elle t'a regardé?—Oui, souvent.—C'est singulier. Tout le temps que j'ai causé avec madame de Folleville, j'ai cru la voir fixer les yeux sur notre loge avec une inquiétude qui m'a pénétré l'ame.—Je ne l'ai pas remarqué.—Moi, je t'en réponds. Elle souffre.—Quelle fantaisie aussi de la sacrifier par un mariage aussi ridicule!—Frédéric!—Mon ami.—En quoi donc ce mariage te paroît-il si ridicule?—En tout. Une femme vive, enjouée, jeune, riche, obligée de passer sa vie avec un homme qui ne l'aimera jamais!—Qui ne l'aimera jamais!—Non, Florvel: il n'aime que sa réputation; il est tyran, maussade dans l'intérieur de sa maison: une maxime philosophique le séduira bien plus que tous les charmes de son épouse.»
Florvel se mit à rire de toutes ses forces. «Et de qui diable me parles-tu? s'écria-t-il. Je croyois qu'il étoit question de mademoiselle de Nangis». Mon sérieux ne tint pas contre la gaieté de notre quiproquo: je parlois de l'épouse promise à M. de Vignoral, et Florvel de celle qu'il refusoit.
«Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.—Oui, vraiment.—Tu n'aimes donc plus madame de Folleville?—Si, mon ami.—Laquelle du moins préfères-tu?—J'aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aimé de madame de Folleville.—Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille, perdre un établissement avantageux, t'exposer à des regrets, par faiblesse.—Que ferois-tu à ma place?—Je n'hésiterois pas un instant; j'épouserois mademoiselle de Nangis.—Mais, Frédéric, figure-toi le désespoir de madame de Folleville; je te le répète, elle est capable de se perdre, de tout sacrifier, plutôt que de renoncer à moi. Ce n'est point une coquette qu'une liaison nouvelle puisse dédommager; j'ai eu le temps de la connoître, d'apprécier sa sensibilité: je la juge d'autant mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler à moi-même que je n'en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Frédéric, ce qui retiendrait tout homme à ma place, à moins qu'il ne fût un fat, c'est la certitude d'en être aimé. Comment de sang froid plonger dans la douleur une femme dont on n'a qu'à se louer? comment voir baignés de pleurs des yeux dans lesquels on n'a apperçu jusqu'alors que la joie, le plaisir, et cette douce sérénité, compagne de l'amour heureux? Dis-moi, aurois-tu ce courage?—Non, Florvel, jamais.—Cependant renoncer à mademoiselle de Nangis, qui me promet à la fois autant de bonheur que j'en peux espérer dans le cours de ma vie; de l'esprit, des talens, un cœur ingénu et sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre auprès de ma famille: à ma place, le ferois-tu, Frédéric?—Non, mon ami, jamais.—Quel parti prendrois-tu donc?—Je t'imiterois; je demanderois des conseils de manière à ce qu'il fût impossible de m'en donner un qui me convînt. Réponds-moi: si tu pouvois rompre sans éclat avec madame de Folleville, le ferois-tu?—Sans hésiter.—Eh bien! permets-moi de confier ton embarras à un ami qui jusqu'à présent ne m'a donné que d'excellens conseils.—Quel est cet ami?—Je ne peux le nommer. Dis-moi seulement si cela t'arrange.—Oui, quoique j'en pressente l'inutilité.»
Nous rentrâmes au spectacle comme il alloit finir; nous abordâmes madame de Sponasi à la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je marchai à ses côtés. Nous rencontrâmes dans le vestibule M. de Florvel le père, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne société. Mademoiselle de Nangis le salua de manière à lui prouver qu'elle étoit reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette dame passa un moment après; la foule des élégans se pressoit autour d'elle: un sourire qu'elle adressa à Florvel sembloit lui dire: «Ne craignez rien». M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa société, et présenta son épouse future à ma bienfaitrice. Cette jeune personne avoit alors un air si modeste et si ingénu, que je crus qu'elle possédoit deux physionomies entièrement différentes, mais toutes deux faites pour inspirer l'amour. On l'admiroit dans son ingénuité, on l'adoroit dans son sourire agaçant. Comme Florvel donnoit le bras à madame de Sponasi, j'étois un peu derrière elle, et j'entendois presque toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de la protection qu'elle accordoit aux arts, de sa générosité; en un mot, à soixante ans passés, madame de Sponasi avoit réussi à conserver la célébrité qu'elle n'avoit due jadis qu'à ses charmes. Elle en jouissoit sans doute avec délices; car un de ses domestiques l'avoit plusieurs fois avertie que sa voiture l'attendoit, et elle ne se pressoit pas. Enfin nous partîmes.
CHAPITRE XI.
Le souper.
Amour des arts et des plaisirs, quelle époque tu avois amenée en France! Artistes dont les noms sont consacrés au temple de Mémoire, dites si vous vous éleviez jusqu'à la noblesse, ou si là noblesse s'élevoit jusqu'à vous; dites si vos talens produisoient l'aménité des grands, ou si leur aménité encourageoit vos talens. Moi j'ai trouvé entre vous un accord si parfait, que je n'ai pu découvrir l'origine de votre union. J'ai vu des gens décorés plus fiers des productions de leur esprit et des talens qu'ils cultivoient, que d'une naissance à laquelle ils n'attachoient que peu de prix; j'ai vu des littérateurs estimables, des artistes distingués, si accoutumés à dater dans la bonne société, qu'ils y oublioient sans effort qu'ils étoient hommes de lettres ou artistes. Pour peindre, sans l'affoiblir, le charme de ces soupers, où toutes les prétentions qui divisent les hommes cédoient au désir de plaire par ses connoissances ou ses talens, il faudroit réunir en soi l'esprit particulier de tous les convives: cela est impossible.
C'est là que l'enthousiasme du beau, si dangereux dans ses écarts, recevoit des leçons du goût, fruit de l'expérience, de la justesse de l'esprit, et de l'habitude du monde; c'est là que le goût, un peu routinier de sa nature, se prêtoit aux écarts de l'imagination, s'éloignoit de son étroit sentier par l'attrait du plaisir, et y rentroit bientôt, dans la crainte de s'égarer; c'est là qu'un bon mot délassoit d'une discussion, et présentoit souvent la solution d'une question qui eût pu fournir matière à plus d'un volume; c'est là qu'on parloit des talens aimables avec l'éloquence bavarde d'Athènes; c'est là encore que la raison se faisoit entendre avec le laconisme des Spartiates. François, quel prestige vous égaroit cependant! alors que votre langue, vos ouvrages immortels, vos modes mêmes, soumettoient l'Europe à vos lois, vous estimiez tous les peuples, excepté vous. Les étrangers, attirés par votre réputation, venoient en foule en France pour entendre des François mépriser les François. Je n'ai jamais pu concevoir la cause de cette extravagance; et quoi qu'en dise la philosophie, qui ne se connoît pas en gouvernement, moins de philanthropie universelle, et plus d'amour pour son pays; moins d'admiration pour les arts étrangers, et plus d'enthousiasme pour les talens nationaux. Un peuple entier doit être un peu gascon; la prévention de soi-même, qui rend un particulier insupportable, est le plus sûr fondement de la gloire des nations.
Pardon, mes chers lecteurs, de cette digression; mais on ne rencontroit alors, comme à présent, que des François estimant peu les François, répétant par-tout le catalogue de nos défauts, et ne nous croyant bons ni à être libres, ni à être esclaves. Pour votre intérêt même, fermez la bouche à ces frondeurs, et persuadez-vous que vous valez bien les autres peuples à leur sentiment, et que vous devez mieux valoir au vôtre.
Florvel, pour qui cette société étoit aussi nouvelle que pour moi, en paroissoit enchanté, quoiqu'à mon exemple, ou moi au sien, nous n'eussions guère pris part à la conversation que pour l'entendre. Bien des personnes se persuadent qu'en se taisant dans une infinité de circonstances, elles feront mal juger de leur esprit; elles parlent, et leur esprit est bien jugé.
Madame de Sponasi étoit l'ame de ses convives; elle eut des attentions pour tout le monde, et particulièrement pour ses deux enfans (c'est ainsi qu'elle appeloit mon ami et moi). À minuit, nous nous retirâmes, et Philippe eut ordre de nous reconduire. Quand nous eûmes déposé Florvel chez lui, Philippe me dit: «Vous devez être bien content de votre journée.—Oh! oui, mon bon ami, sur-tout en pensant que je vous la dois.—Madame de Sponasi va plus vîte que je ne l'aurois cru: mais vous lui avez plu au premier abord; c'est tout ce que je desirois. J'augure beaucoup de son amitié pour vous; ménagez-la, votre bonheur en dépend.»
Je voulus conter à Philippe l'accueil que M. de Vignoral m'avoit fait à la Comédie françoise; il m'assura qu'il ne m'avoit pas perdu de vue, et qu'il savoit non seulement ce qui m'y étoit arrivé, mais en grande partie les sensations que j'y avois éprouvées. «Pour cette fois, mon cher Philippe, vous me permettrez de ne pas vous croire».—Eh bien! n'en parlons pas, me répondit-il; mais quand vous croirez m'apprendre que vous êtes le rival d'un philosophe, je pourrai vous assurer que je le savois.»
Je changeai la conversation, en racontant à Philippe la situation dans laquelle se trouvoit Florvel, et je lui dis que je m'étois fait fort de le tirer d'embarras. «J'ai compté sur vos conseils, ajoutai-je: me suis-je trompé?—Je n'en sais rien, me dit-il en riant; ce que je pourrois proposer à votre ami, est terrible.—Vous m'effrayez. S'il abandonne madame de Folleville, elle en mourra.—Oh! non: mais il l'a bien jugée; elle seroit capable de quelque folie qui la perdroit.—Quel parti peut-il donc prendre?—Qu'il se fasse donner son congé; cela est toujours possible quand on le veut bien. Tenez, mon cher Frédéric, le cœur humain est un labyrinthe dans lequel le plus habile risque de se perdre quand il veut l'approfondir: mais il est des règles générales; et l'une des plus sûres est que l'on n'aime jamais également deux objets à la fois. Quand on oppose un devoir à une passion, on ne peut dire lequel l'emportera; mais quand on met en jeu une passion et un goût, il est presque sûr que le goût l'emportera sur la passion.—Je ne vous entends pas.—Madame de Folleville aime votre ami; elle lui sacrifieroit tout, excepté le plaisir d'être citée, excepté sa toilette, excepté la gloire de voir M. de Florvel au premier rang des hommes à la mode. S'il ne l'admiroit pas tant, elle l'aimeroit moins; s'il cessoit d'être admiré, elle ne l'aimeroit plus. Proposez à votre ami de se montrer dans la société de madame de Folleville, mis avec plus de simplicité qu'il n'a jusqu'à ce jour déployé d'élégance: si elle ne l'abandonne pas après cette épreuve, je renonce à les voir séparés.—Vous avez, Philippe, une bien mauvaise idée de cette femme.—Non, vraiment, pas plus d'elle que des autres; pas plus de son sexe que du nôtre. Un guerrier consentira à tout pour celle qu'il aime, excepté à passer pour un lâche; un homme d'esprit proposera tout, excepté de passer pour un sot; une femme fera le sacrifice de sa réputation, de sa vie même, mais non celui du plaisir que procure la vanité satisfaite. Renoncer à l'éclat ne seroit rien pour une coquette devenue sensible, si elle renonçoit en même temps à la société; mais paroître dans le monde, s'exposer à un ridicule d'autant plus grand qu'il contraste avec la gloire de la veille, ou se voir exposée à ce ridicule dans l'objet de son choix, voilà ce que madame de Folleville ne supportera pas, et peut-être ce que M. de Florvel n'aura pas le courage d'entreprendre. Proposez-le lui.»
Philippe me quitta. Notre conversation, les événemens de la journée, le sourire de la prétendue de M. de Vignoral, mon souper chez madame de Sponasi, chassèrent bien long-temps le sommeil, et firent naître en moi tant de réflexions, que je me levai vieilli d'une année. On ne devroit compter le temps que par l'expérience qu'il procure. Que de gens alors resteroient toujours jeunes!