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Frédéric

Chapter 33: Le presbytère.
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About This Book

This work pairs a multipart narrative with an extended preface that reflects on authorship, gender, and social taste. The preface defends a male writer's ability to portray feminine sensibility, urges a return to modesty and refined conversation as sources of moral influence, and criticizes contemporary manners and the danger of conflating an author with a character. The narrative chapters favor simple sketches and sentimental observation over deep psychological analysis, emphasizing decorum, imagination, and moral feeling in portrayals of character and social exchange.

CHAPITRE XII.

La rupture.

Quand je revis Florvel, je lui fis part de ma consultation sur son état, et du régime qui lui étoit prescrit. «Tu te moques de moi, sans doute?—Non, mon ami.—Croire qu'une femme sur laquelle la raison et le soin de ma fortune n'ont rien pu, qu'une femme prête à tout abandonner pour ne pas me perdre, me quitteroit pour une bêtise!—Moi, Florvel, je ne le crois pas.—Penser que je me prêterois à cet enfantillage, et que je m'exposerois au plus affreux ridicule pour une épreuve qui n'a pas le sens commun!—Moi, mon ami, je ne le pense pas.—Quand elle a su que mademoiselle de Nangis étoit au spectacle, qu'elle a soupçonné que c'étoit pour elle que j'avois fait le sacrifice de ne pas la reconduire, si tu avois vu sa douleur, tu aurois été attendri. Combien de fois n'a-t-elle pas répété qu'elle cesseroit de vivre, si je cessois de l'aimer; qu'elle préféreroit la solitude et son amant à tout l'éclat dont elle jouit, si je ne le partageois pas! Et tu peux la soupçonner?....—Moi, Florvel, je ne la soupçonne pas; mais on m'avoit dit que tu n'aurois pas le courage de braver le ridicule, même pour rompre une liaison qui te pèse, et je ne l'avois pas cru non plus.—Tu t'imagines peut-être que c'est moi que je considère dans cette affaire....—Oh! non.—et que si j'avois la certitude de guérir madame de Folleville de sa passion, il m'en coûteroit de sacrifier ma réputation d'homme à la mode?—Non, mon ami.—Réponds-moi franchement, Frédéric; n'est-il pas vrai que tu le penses?—Eh bien! oui, lui dis-je.—Mais cela est tout-à-fait déraisonnable. Quand, pendant huit jours, quinze jours, je me ferois montrer du doigt, si madame de Folleville étoit assez légère pour que son amour ne tînt pas contre cette épreuve, si cette femme qui m'aime tant, qui ne m'aime que pour moi, m'abandonnoit sans effort, qui m'empêcheroit de me venger?—Sans doute.—Ne suffiroit-il pas qu'elle me revît plus brillant que jamais?—Cela est vrai.—Parbleu! j'en veux tenter la folie, et jamais occasion ne fut plus belle. Frédéric, je te mets de la partie.—De tout mon cœur.—Demain, mon cher, il y a assemblée chez madame de Folleville; des femmes charmantes, l'élite des jeunes gens qui l'obsèdent et qui mettent à honneur de se montrer avec elle: je t'y présente.—Volontiers.—Oh! ce n'est pas pour toi; je veux que tu juges de la préférence qu'elle m'accorde: son amour éclate même involontairement. Si je suis gai, elle rit; si la moindre idée sombre passe dans ma tête, je m'en apperçois moins à mes propres sensations, qu'au nuage de tristesse qui vient couvrir la figure de madame de Folleville; si je me plains, on diroit que c'est elle qui souffre. Tu viendras, Frédéric?—Oui, mon ami.—Fais-moi le plaisir de l'examiner; essaie même de t'en faire remarquer. Tu es bien, tu as des dispositions; je t'en conjure, ne néglige rien.—Non, mon ami.—Moi, continua-t-il en riant, dans un négligé moitié gothique, moitié à prétention, je veux le disputer à cette brillante jeunesse, et, semblable à ces paladins renommés, voir porter sans effroi les couleurs de ma dame à tous les ennemis que je suis sûr de vaincre.»

Florvel soutint la conversation, gaiement; je l'excitai, et il finit par se promettre un grand plaisir d'une scène qui d'abord lui avoit paru horriblement désagréable.

Le lendemain, je fus fidèle à ma promesse: j'allai chercher Florvel chez lui. Je le trouvai mis encore avec trop de soin pour l'épreuve qu'il vouloit tenter: il étoit triste; et, quoiqu'il affectât le contraire, moins clairvoyant que moi s'en seroit apperçu. Il étoit assez tard quand nous arrivâmes chez madame de Folleville; nous rencontrâmes au bas de l'escalier son domestique de confiance, qui dit à mon ami que sa maîtresse, inquiète de ne pas le voir, alloit envoyer chez lui. On nous annonce. «À la fin le voilà»! s'écrie madame de Folleville. Florvel me présente: à peine obtiens-je un salut; les regards de madame de Folleville étoient fixés avec étonnement sur mon ami.

«Comme vous voilà fait! lui dit-elle: d'où venez-vous donc?—De chez moi.—Cela n'est pas possible.—Monsieur peut vous le dire; il est venu me chercher: j'achevois ma toilette.—Votre toilette!» répéta madame de Folleville avec une inflexion de voix ironique. Elle reprit ses cartes, qu'elle avoit un moment quittées, et joua en se plaignant de la migraine.

Florvel se plaça debout derrière elle. Il avoit de l'humeur. «Tu as là un habit singulier, lui dit un jeune homme; je ne te l'ai jamais vu.—C'est étonnant, répondit-il froidement; il y a plus de deux ans que je l'ai.—Étoit-il joli dans son temps? lui demanda madame de Folleville sans tourner la tête.—Est-ce qu'il ne vous plaît pas aujourd'hui?—La question est neuve, en vérité; ne diroit-on pas qu'il m'a jamais plu? Il est excessivement ridicule, et je ne sais à qui vous ressemblez avec.—Je l'avois pourtant le premier jour où j'eus le bonheur d'être reçu chez vous.—Il y a long-temps effectivement», répondit-elle. Puis elle battit les cartes avec une vivacité vraiment digne de remarque.

Florvel me faisoit pitié, tant le chagrin qu'il éprouvoit se peignoit sur sa figure: ce n'étoit pas l'amour offensé qui le rendoit malheureux; c'étoit l'amour-propre, d'autant plus cruellement blessé, qu'il m'avoit exalté la sensibilité de sa maîtresse, et que j'étois témoin qu'elle n'avoit jamais aimé en lui que ce qu'un fat ou un sot pouvoit, à l'aide d'un peu de soin, lui disputer avec succès. Si l'on savoit toujours à quoi l'on doit dans le monde tant de préférences qui flattent la vanité on en rougiroit par orgueil. C'étoit la position de ce pauvre Florvel.

Nous restâmes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville ne s'occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise où il se mêloit autant de dédain que de dépit. On lui proposa de jouer: il s'en défendit en prétextant un violent mal de tête; et madame de Folleville saisit habilement l'occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu'il fit aussitôt. À peine fûmes-nous dehors, que je me mis à rire de toutes mes forces. Florvel enrageoit de grand cœur. Il commença par crier contre les femmes en général; c'est l'usage quand on veut se plaindre d'une; il concentra ensuite son humeur sur sa maîtresse, et lui trouva cent fois plus de défauts qu'il ne lui avoit connu jusqu'alors de qualités; c'est encore l'usage. Bientôt après il l'excusa. «N'est-il pas vrai, me dit-il, que j'étois bien ridicule, et que toute autre qu'elle eût été piquée?—Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en vouloir, encore plus de chercher à t'en venger; mais conviens aussi qu'il eût été peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle de Nangis, et ton bonheur.»

Quelques jours après, il partit pour la campagne, accompagné de son père; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus particulièrement, il céda à l'amour plus qu'à tout autre motif, et l'épousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, à laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui étoit plus que jamais obsédée de la foule des jeunes aimables que la frivolité attirait sur ses pas. Elle avoit éprouvé l'impossibilité d'être sensible; elle se contentoit d'être coquette.


CHAPITRE XIII.

La philosophie d'une jeune femme.

Vous n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour le détail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande connoissance pour que vous puissiez avoir une idée juste de ma situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'étoit ouverte; accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours chéri de mon bon Philippe; ménageant adroitement M. de Vignoral, cultivant avec succès les arts agréables, et me promettant sans cesse de travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois déjà copié quelques pages: que manquoit-il à mon bonheur? Vous qui avez aimé sans avoir l'espérance de l'être, dites pourquoi je n'étois pas heureux.

Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volontés de son mari et sur les miennes. Elle commandoit à ce despote avec une grace si naturelle et une fermeté si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il avoit renoncé même à lui donner des conseils. Bientôt sa maison devint le rendez-vous d'une société nombreuse et choisie, dans laquelle il étoit moins reçu à titre d'époux que comme un homme aimable qui cherchoit à plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle l'engageoit à rester dans son cabinet, où il pouvoit se livrer aux graves méditations qui l'occupoient. «Il ne faut jamais vaincre la nature, monsieur, lui disoit-elle; vous êtes fait pour éclairer le monde, et non pour l'amuser. Travaillez à augmenter cette réputation brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au vôtre; je serois désespérée que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de la dissipation. Quand la société vous plaira, venez-y, vous en ferez le charme; mais quand vous serez sérieux, je vous en avertirai. Encore une fois, je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi; il ne faut pas vaincre la nature.»

Obéir à la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que la nature, telle étoit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la nature s'étend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit réellement pas de bornes. D'une vivacité extrême, elle mettoit autant d'ardeur à suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables mettent de soin à le réprimer. Pourquoi se seroit-elle corrigée de ses défauts? c'étoit la nature qui les lui avoit donnés. Pourquoi résisteroit-elle à ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si elle étoit constante dans ses goûts, elle ressemblent à la nature, dont les mouvemens uniformes font la sûreté et l'admiration des siècles; si elle cédoit à ses caprices, elle ressembloit à la nature, qui ne change dans chaque lieu et à chaque instant que pour varier les plaisirs de l'humanité. Ô vous qui me lisez, ne vous moquez pas du système philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands politiques de la Grèce ancienne se vanter de travailler comme la nature, parler de créer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les forceroit de se rapprocher de la nature?

Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot nature, et vous aurez autant de définitions diverses que vous interrogerez de personnages différens. Il en est de même de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin de toutes les idées métaphysiques que notre orgueil a cru définir par un seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer le mot par des phrases.

Éloignons donc madame de Vignoral d'un système qui l'égare, et cherchons son caractère à travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le déguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionnée, légère, aimable et inconséquente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois, je l'idolâtrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien! tout cela ne rend pas encore ce que j'éprouvais. Lecteurs, me comprendrez-vous? J'aimois pour la première fois.

Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce négligé du matin qui sied si bien à la beauté dans son printemps; je la voyois lorsque l'art avoit ajouté à ses attraits: car, quoique depuis des siècles les poètes répètent le contraire sans le croire, la parure embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le caprice la poussoit à son clavecin, lorsque sa voix, aussi légère que son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou éclatoit dans une ariette difficile. Elle aimoit à rire, à folâtrer; et souvent, dans les élans de sa gaieté, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que pour me provoquer par de nouvelles espiègleries. Si je parlois d'une partie liée avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point, parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller travailler, elle me répondoit que je travaillerois dans un autre moment, mais qu'elle vouloit que je restasse auprès d'elle. Oh! combien j'étois malheureux!

Malheureux! entends-je crier de tous côtés; et de quoi donc vous plaignez-vous? Être sans cesse auprès d'une femme jeune et jolie que vous aimez... Et voilà de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir, sans que j'ose même avouer la cause de ma mort à celle qui me la donne. La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?—Mais, mon cher Frédéric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme un autre.—Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son épouse est elle-même très-portée pour la philosophie.—Oui, mais pour la philosophie de la nature.

Oh! merci, cher lecteur; votre réflexion est un trait de lumière. En effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie à la base fondamentale de son système philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseillé, s'étoit-il contenté de rire lorsque je lui avois conté mes peines? «Souffrez, m'avoit-il dit; mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous éprouvez. Si je vous indiquois les moyens de hâter votre guérison, j'ôterois plus à vos plaisirs qu'à votre douleur.»

L'amour et la nature se réunirent un soir; nous n'étions que deux, madame de Vignoral et moi. L'amour étoit timide, il n'osoit s'expliquer; la nature, qui tend toujours directement à son but, s'expliqua sans contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer, sourire, sans être obligé de rendre compte de mes actions et de mes pensées.

«Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la nature me trahiroit.»

Mais ce qui étoit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit pas, à moi, d'être jaloux, quoiqu'elle fût d'une légèreté qui faisoit le tourment de ma vie.

«Je suis inconséquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donné ce défaut. Ah! Frédéric, si vous m'aimiez réellement, auriez-vous la cruauté de me le reprocher?»

Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature étoit inépuisable. Apparemment que je n'étois pas aussi bien disposé qu'elle pour ce système: plus j'en recevois de leçons, plus je perdois ces couleurs villageoises, cette santé fleurie que j'avois rapportée de Mareil. Le maître de danse m'assuroit que je manquois d'à-plomb; celui de chant prétendoit que ma voix se voiloit; le maître d'armes, d'un seul coup, faisoit sauter mon fleuret à dix pas. M. de Vignoral, de la meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer à l'étude avec tant d'ardeur, et son épouse ne cessoit de me répéter que chaque jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au juste à quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma santé s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans.

Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais aussitôt que je revoyois le séduisant apôtre du système de la nature, j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois promis. Je ne sais de quelle manière il s'y prit; mais un matin il vint m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle.

«Frédéric, me dit-elle, je pars à l'instant pour une de mes terres, où je passerai un mois: elle est à trente lieues de Paris; je vous ai mandé pour me faire vos adieux.—Je serai donc, madame, un mois entier sans vous voir!—Vous vous en consolerez facilement.—Vous ne le croyez pas, madame.—Si j'étois persuadée que ce fût pour vous un chagrin bien grand de me quitter, je vous emmenerois.» Je ne répondis pas.

«Vous n'osez m'en presser, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez tort; mais comme je ne veux pas que votre timidité vous prive du plaisir de m'accompagner, je vous préviens qu'il est toujours entré dans mes projets de vous avoir avec moi. Je vais écrire un mot à M. de Vignoral; Philippe accompagnera le domestique, et se chargera de faire emballer ce qui peut vous être nécessaire.—Ne seroit-il pas plus honnête, madame, que j'allasse moi même...—Sans doute cela seroit plus honnête; mais je prends sur mon compte ce qu'il y a de leste dans votre départ. Dans une heure nous serons en route. J'ai moi-même une visite à rendre; vous m'accompagnerez. De votre côté, vous devez avoir envie d'embrasser votre ami Florvel; je profiterai de l'occasion pour m'acquitter envers son épouse, que j'ai beaucoup trop négligée: mais on passe à mon âge d'oublier un peu l'étiquette.»

Il n'y avoit pas un mot à répliquer. Madame de Sponasi écrivit à M. de Vignoral; moi je me promenois en rêvant aux moyens d'avertir son épouse, de lui faire part de ma douleur, de lui jurer que l'absence ne feroit qu'ajouter à mon amour. Philippe vint chercher le billet de madame de Sponasi; je voulus lui dire quelques mots en particulier. Soit qu'il s'en doutât, soit que le hasard seul fût contre moi, je ne pus y parvenir; il fallut sortir avec ma bienfaitrice sans avoir soulagé mon cœur. Je l'accompagnai dans la visite qu'elle alloit rendre, et j'y fus d'une bêtise complète. Enfin nous arrivâmes chez Florvel. Tandis que madame de Sponasi causoit avec son épouse, je lui fis signe que je desirois lui parler particulièrement. Il me comprit, et saisit le premier prétexte pour m'entraîner dans son cabinet.

«Tu me vois au désespoir, mon cher Florvel, et j'attends de toi un grand service.—Parle, mon ami.—Donne-moi ce qu'il faut pour écrire, et jure-moi que tu feras remettre la lettre que je vais te laisser, aussitôt que je t'aurai quitté.—Je te le promets.—Tu la feras remettre sûrement et avec discrétion?—Oui, mon cher Frédéric.

J'écrivis.

«Ah! ma jolie Rose, pourquoi se tourmenter quand on s'aime et qu'on est ensemble? Que je regrette les momens que nous avons perdus à nous bouder comme des enfans! Nous étions trop heureux, et nous en abusions. Tu me reproches sans cesse de ne plus t'aimer: si tu pouvois me voir dans ce moment affreux où l'on m'arrache à toi, sans me laisser même la consolation de te dire adieu, tu aurois pitié de moi; tu connoîtrois ton empire sur un cœur qui ne respire que pour toi. Je t'écris en cachette, n'ayant pu obtenir la permission d'aller te voir; j'ai craint de trop insister pour ne pas te compromettre. Ô ma Rose jolie! ne m'oublie pas, je t'en conjure à genoux; aime-moi, plains-moi, pense à moi toujours: ton image seule occupera toutes mes pensées; Écris-moi bien souvent, tous les jours, à tous les instans; assure-moi que tu ne m'en veux pas. Je suis si malheureux, que j'ai besoin de consolation: et qui me consolera de te quitter?... On m'appelle. Adieu, ma Rose, je pleurs et t'embrasse de toutes mes forces.»

«P.S. Adresse tes lettres au château de... près Orléans.»


CHAPITRE XIV.

Le presbytère.

Un peu consolé d'avoir fait mes adieux à ma Rose chérie, je rejoignis madame de Sponasi. Nous retournâmes à son hôtel: un quart d'heure après, nous étions en route, elle, Philippe et moi, dans la même voiture. Nous devions passer bien près de Mareil; j'obtins de ma bienfaitrice que nous irions voir le bon curé qui m'avoit élevé. Quand nous y descendîmes, il étoit avec son confrère le curé d'Orville.

«Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion; j'espère, pour vous et pour moi, que les méchans n'en parleront pas.»

Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le curé d'Orville soutint la conversation avec ma bienfaitrice.

«Madame, lui répondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui fait la base de la société et la consolation des malheureux; j'augure trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils méprisent ce qu'il leur seroit impossible de remplacer.»

«Vous avez tort, monsieur le curé: nous faisons hautement profession d'anéantir tous les préjugés; gare à vous, si nous vous trouvons sur notre chemin.»

«Les préjugés, madame, ne sont souvent que la prudence des siècles, devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les anéantir, que difficile de remonter à leur origine. Les esprits foibles veulent s'y soustraire; les têtes fortes et réfléchies admirent les ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude fît par instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.»

«Eh! pourquoi, monsieur le curé, n'obtiendroit-on pas que la multitude fît usage de sa raison?»

«C'est à vous, madame, que je le demanderai, à vous qui jouissez d'une fortune immense. Voulez-vous consentir à vous priver de tous les agrémens de la vie, à cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand même, vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en résulteroit-il pour les progrès de la raison humaine? Le contraire de ce que vous en attendez: chacun, forcé de travailler pour vivre, pour élever sa famille, négligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient plus d'aucune utilité pour l'existence, qui n'offriroient plus même les jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions à l'état de barbarie dont l'humanité n'est sortie qu'à l'aide de ce que vous appelez des préjugés.»

«Vous allez trop loin, monsieur le curé: la raison, au contraire, prouveroit à chacun que son intérêt est de tirer le meilleur parti de la situation dans laquelle le hasard l'a placé; et le pauvre, en travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne dépense qu'au profit du pauvre?»

«Vous, madame, qui n'avez pas à vous plaindre de la situation dans laquelle le hasard vous a placée, vous ferez ce calcul qui vous paroît juste; mais l'infortuné qui ne vit que de privations, que la religion console du malheur ou arrête sur la pente du crime, en fera un bien différent, si, le dégageant de toute crainte et de tout espoir à venir, vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui convient. Sa raison lui criera qu'il a droit à toutes les jouissances, que la propriété est le plus absurde des préjugés; et gare à vous si vous vous trouvez sur son chemin.»

«Et les lois, monsieur le curé, les comptez-vous pour rien?»

«Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les élude, madame, les oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'œil du magistrat pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit assez loin pour échapper à l'œil de la Divinité?»

«Mais la philosophie consacre tous les préceptes de la morale.»

«La religion va plus loin; des préceptes de morale elle fait des devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volonté des hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.»

«Si les idées religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui, par état, sont chargés de les prêcher, les observent-ils si mal?»

«Quand de la religion vous passerez à ses ministres, j'avoue, madame, que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que tous avez pu connoître dans vos sociétés, sont positivement ceux qu'il est impossible de défendre: la corruption du siècle les entraîne. Mais ne pourrois-je pas vous demander également si une loi juste et nécessaire cesse d'avoir son utilité, parce que le magistrat qui, par état, doit la faire observer, a prévariqué dans son application?»

«La comparaison n'est pas juste, car la loi même est là pour punir le magistrat prévaricateur.»

«La religion n'a-t-elle pas des ressources plus étendues pour punir le ministre qui la déshonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous verrez qu'un peuple religieux est facile à gouverner; que celui, au contraire, qui n'a plus de religion, ne peut être contenu que par des lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se prêterait à affoiblir les idées religieuses, se mettrait dans la nécessité d'être cruel; ce qui est plus contraire à la philosophie que la superstition du peuple.»

«En ce cas, monsieur le curé, faites-nous donc une religion qui ne révolte pas la raison par mille détails vraiment absurdes.»

«Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que ce que les honnêtes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve que la superstition est inhérente à la nature humaine, et que les prêtres ne la créent pas.»

«Ils l'exploitent du moins, monsieur le curé, ils l'exploitent; vous n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez à vous estimer, vous particulièrement; mais vous ne me convertirez pas.»

«Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqué cette conversation, et que mon estime pour vous a devancé l'honneur que j'ai de vous connoître. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos vassaux comme une mère attentive aux besoins de ses enfans. J'espère qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne le précepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la religion leur en fait un devoir.»

«De la reconnoissance! s'écria le curé de Mareil: n'y comptez jamais. Il y a long-temps que j'étudie les hommes, et je vous les livre comme l'espèce la plus ingrate que la nature ait formée. La jeunesse a trop de passions pour être reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la vieillesse n'a plus de sensibilité. Le pauvre ne se souvient d'un bienfait que lorsqu'il en espère de nouveaux: le riche croit les acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renoncé à obliger, et je promets bien...»

Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup d'excuses et autant de révérences; mais elle venoit avertir M. le curé qu'un habitant du village s'étoit blessé en coupant du bois, et qu'il demandoit à le voir. Notre bon curé sortit sans prendre garde seulement à la société qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la situation de cet homme; et ayant appris qu'il étoit chargé d'une nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent à la gouvernante. Le curé d'Orville reçut de ma bienfaitrice un adieu fort amical; je le priai de présenter mes regrets à mon cher Mentor, et nous remontâmes en voiture.

«J'aime assez ce prêtre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois à ma disposition la feuille des bénéfices, je lui donnerois sur-le-champ un évêché: il parle bien, et connoît mieux les devoirs de son état que les ecclésiastiques que j'ai jusqu'à présent rencontrés dans le monde. Il est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut ménager les bienséances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.»

«Je me suis bien apperçu de votre intention, lui répondit Philippe; ordinairement vous avez la repartie plus vive.»

Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbytère, elle ne pouvoit décemment tenir tête à deux curés, et qu'en consentant à s'y arrêter pour m'obliger, elle s'étoit fait la loi de ne rien dire qui pût choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit même pas comment la conversation s'étoit engagée sur un pareil sujet. Je le savois bien, moi; et la réflexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me donnèrent une idée juste du caractère de ma bienfaitrice et de la manière dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle. Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit même assez pour me faire oublier momentanément ma Rose jolie, c'étoit le fanatisme du curé d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouvé assez raisonnable.

Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez volontiers à me laisser réfléchir un peu sur cette expression: aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait été répétée jusqu'à satiété. Des réponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il étoit sûr que le rire ou l'approbation conviendroit à sa maîtresse. Vous entretiendrois-je de ma douleur en m'éloignant de madame de Vignoral? Elle m'accabloit alors, je la croyois éternelle; et aujourd'hui, si je voulois me le rappeler, je serais obligé d'ouvrir quelques romans, et de copier le chapitre concernant le départ d'un héros. La voiture va bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au fanatisme raisonnable du pauvre curé d'Orville.

Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de l'humanité, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu même, la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme: c'est alors que ces sentimens, destinés à faire le charme de la vie, le bonheur de la société, par leurs excès mêmes amènent un résultat contraire au but qu'ils s'étoient proposé. On pourroit en citer des exemples dans tous les genres; mais la moindre réflexion suffît pour se convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable.

Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'étoit-elle avisée de réunir deux idées aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers lecteurs? C'est que l'art de dénaturer les expressions les plus claires étoit déjà poussé si loin, que rien n'étoit plus commun que de raisonner sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire qu'elle trouvoit le zèle du curé d'Orville appuyé sur des raisonnemens solides: c'étoit sa pensée. Elle mit de la finesse dans la manière de la rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot fut répété; il fit fortune.

J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans bornes dans les tireurs de cartes: elle n'étoit pas fanatique; elle étoit superstitieuse.

On a vu plus d'une fois des furieux se mettre à genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs frères: c'étoit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre à genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qu'ils alloient égorger: c'étoit de la superstition. Le fanatisme étoit alors dans le sentiment qui les rendoit assassins, sans les empêcher d'être superstitieux.

Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous approchons du château. Nous y entrons; et, malgré ma douleur, je suis obligé de satisfaire l'appétit dévorant que la route a excité. À peine suis-je retiré dans mon appartement, que je m'abandonne...—Au désespoir?—Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.—Ah! vous n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?—Oui, mon cher lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute éprouvé qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son héros de faim ou faute de sommeil, exciterait la risée générale. Il a bien soin d'observer que l'appétit abandonne le héros malheureux, que Morphée s'éloigne de ses paupières baignées de larmes; mais comme le héros malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses licences comme le poème épique. D'ailleurs, si, près de vous séparer de votre amie, vous ne voulez pas vous exposer à mourir d'insomnie ou d'inanition, tâchez, ainsi que moi, d'être initié au système de la philosophie de la nature, et vous entendrez bientôt cette mère attentive vous crier fortement: Rétablis l'équilibre.


CHAPITRE XV.

L'inquiétude.

En m'éveillant, je pensai à ma Rose jolie. Ah! si dans les longues journées qui péniblement s'écoulent loin de ce qu'on aime, il est des momens où l'absence paroît plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est lorsqu'après un sommeil réparateur les yeux s'ouvrent à la lumière. Je pourrois le prouver en développant avec art le système de madame de Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris, soupirs inutiles. Hélas! loin de jouir de sa présence, il falloit attendre vingt-quatre heures avant même de recevoir de ses nouvelles. Aura-t-elle la bonté de m'en donner? Vive comme je la connois, incapable de supporter la moindre contrariété, quand je gémis loin d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonnée de mon propre mouvement? Partir sans la voir, c'étoit un crime; je m'accusois de trop de condescendance pour les volontés de madame de Sponasi: j'aurois dû tout risquer pour lui dire adieu.

Je ne cherchois pas à me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans en avoir aucune certitude, j'aurois juré que je lui avois l'obligation de ce beau voyage. De quoi se mêloit-il? que lui importoit ma santé? Si je trouvois mon bonheur à pâlir, maigrir, perdre mes forces, s'en portoit-il moins bien? Avoit-il fait à ma bienfaitrice une confidence qu'il m'avoit plutôt arrachée qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit disposoit-il de mes secrets et de la réputation d'une femme que j'idolâtrois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me venger, je cherchois à m'établir auprès de madame de Sponasi, de manière à pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui fis la cour, en entrant de moitié dans la guerre qu'elle avoit déclarée au ciel; nous combattîmes tous deux avec une vigueur d'autant plus grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous étions sûrs de la victoire. Quel courage nous déployâmes dans la première soirée que, nous passâmes ensemble! Ce qui m'étonnoit, étoit de me trouver autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en faut pour être méchant, plaisant et satyrique, quand on tourne en dérision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilité du succès dans ce genre suffiroit seule pour en dégoûter.

Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la présentant, un air moitié satisfait, moitié railleur, qui me déplut singulièrement. La lettre étoit de ma Rose chérie; j'avois reconnu l'écriture, et mon cœur avoit tressailli. Je brûlois de la lire; mais M. Philippe restoit là, et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet en sa présence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse à lui: je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre; mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je m'impatientois; j'allois éclater quand je le vis prendre un siége et s'asseoir. Ce qui auroit dû me pousser à bout fut positivement ce qui me déconcerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis à mon tour avec beaucoup de tranquillité.

«L'épreuve est terrible, me dit-il aussitôt en se levant. Je ne me repens pas de l'avoir tentée; mais je jure de ne plus m'y exposer. Avouez, monsieur, que vous avez été au moment de vous emporter contre moi.—Oui, Philippe.—Si vous saviez... Monsieur Frédéric, je vous le répète, si jamais vous me méprisez, vous me rendrez le plus malheureux des hommes.—Philippe, je pourrai avoir intérieurement de l'humeur contre vous; mais vous mépriser, mépriser celui qui, depuis mon enfance, a veillé sur ma destinée, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous, Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu'à mon bonheur?—Depuis que vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas en ce moment; le jour viendra où vous me remercierez. Mais je vous laisse; vous devez être pressé d'ouvrir cette lettre.

Il sortit. La lettre étoit là devant mes yeux; eh bien! je n'étois pas pressé de l'ouvrir. «Si vous saviez, avoit-il dit, et il s'étoit arrêté. Ce peu de mots m'avoit rappelé le mystère qui enveloppe ma naissance, et toutes les conjectures que j'avois formées. Ces pensées tumultueuses, cette incertitude dévorante, venoient de chasser jusqu'au souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans auparavant, avoit anéanti le souvenir des obligations que je devois à Philippe. L'impossibilité de fixer mes idées, plus que toute autre cause, me ramena insensiblement à la lettre; et, par un effet bien naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les pensées qui m'absorboient deux minutes avant.


rose à frédéric

«Non, Frédéric, vous ne m'aimez plus; je le disois avec raison, je le répéterai sans cesse. Partir sans savoir si je le voulois, sans me voir, sans s'informer si j'aurois la force de supporter ton absence, c'est une cruauté dont je ne te croyois pas capable. Tu m'écris que tu as craint de me compromettre; que signifie cette crainte? me compromettre auprès de qui? La nature ne m'a-t-elle pas créée libre? Il falloit tout braver pour venir me dire adieu; je ne t'aurois pas laissé partir. Mais tu voulois me fuir, me livrer au désespoir; tu as réussi. En recevant ta lettre, je me suis mise en colère; j'ai crié, j'ai pleuré: maintenant je suis malade, bien malade, mais sérieusement malade. Tu veux que je t'écrive à tous les instans; je n'ai pas même la force de finir cette lettre: peut-être serai-je morte quand tu la recevras; je n'ai jamais été aussi mal. Frédéric, tu te reprocheras toute ta vie d'avoir conduit au tombeau ta Rose hier encore jolie, aujourd'hui languissante. Adieu. Si c'étoit pour toujours!»


Quelle lettre! je pensai devenir fou en la lisant; et pendant une heure je ne fis rien autre chose que la lire. Pauvre Rose! malade de mon départ, peut-être morte!—Oh! cela n'est pas possible.—Elle m'aime tant cependant; qu'y auroit-il d'extraordinaire qu'une douleur profonde la conduisît au tombeau?—Prenez garde, Frédéric; c'est ici l'amour-propre qui grandit le pouvoir de l'amour.—Non, mon cher lecteur; Rose est malade, Rose craint de mourir; elle le dit: et Rose peut être vive, emportée, inconséquente; mais Rose est incapable de trahir la vérité. Pourquoi suis-je parti? que ferai-je? Dans le trouble où je suis, il m'est impossible de prendre une résolution. Je tombe anéanti sur un fauteuil, j'arrose des pleurs les plus amers le billet de ma Rose languissante; je suffoque, la respiration me manque entièrement. Je veux relire encore cette lettre terrible; les larmes dont elle est couverte, celles qui roulent dans mes yeux, ne me permettent plus de distinguer un seul mot. Je me lève, je marche avec autant de précipitation que si chaque pas devoit me rapprocher d'elle; épuisé de fatigues, je reviens tomber à la même place, et je me fixe enfin au seul parti que j'avois à prendre, celui de répondre à Rose assez vite pour que ma lettre partît le jour même: l'heure pressoit. J'écris:

«Je ne pourrois survivre à ma Rose; par pitié pour moi, qu'elle ne meure pas. S'il lui est impossible de supporter une absence qui m'accable autant qu'elle, n'est-elle pas la maîtresse de l'abréger? Qu'elle écrive, Reviens, Frédéric; et Frédéric, qui n'a de volontés que celles de Rose, oubliera tout, bravera tout, pour voler auprès d'elle».

Je ferme mon billet, je descends; j'ordonne au premier domestique que je rencontre de monter à cheval, et d'arriver assez tôt à Orléans pour que ma lettre parte par le courier du jour: mon ordre paroît l'étonner; j'y joins les prières les plus pressantes, j'y ajoute l'argument que Philippe m'avoit tant recommandé. Le domestique me comprend si bien, qu'il m'assure qu'il n'en dira rien à madame la baronne.—«À personne, mon ami?—Non, monsieur, à personne». Je l'accompagne à l'écurie, je le vois monter à cheval; il part: je sors derrière lui par la grille du château; je le suis des yeux autant que ma vue peut s'étendre; mon cœur palpitoit avec la plus grande violence. Au moment où je cessai de le voir, je devins plus tranquille. Pourquoi cela? Rose étoit-elle hors de danger? Non, sans doute; mais la crainte de ne pouvoir faire partir ma lettre, étoit la dernière qui m'avoit fortement agité, et en la perdant je sentis diminuer toutes les autres. Cela n'est pas raisonnable, j'en conviens, et pourtant cela arrive toujours ainsi. Qui prétendroit soumettre toutes ses sensations au calcul de la raison, deviendroit fou, ou cesseroit bientôt de sentir. L'instinct de notre conservation se joue de nos plus grandes douleurs par les distractions les plus légères. Si ce n'est pas un bienfait de la Providence, qu'on me dise à qui nous devons l'attribuer.

Le domestique revint une heure après; je l'attendois sur la route. «Les paquets étoient-ils fermés?—Non, monsieur.—Ma lettre partira?—Oui, monsieur; je l'ai remise moi-même au bureau; je l'ai vu ranger parmi celles que l'on comptoit; je l'ai vu timbrer.—Merci, mon ami.—C'est moi, monsieur, qui vous dois des remerciemens.»

Il se trompoit; j'étois véritablement son obligé. Chacun des détails qu'il m'avoit donnés, avoit augmenté mes motifs de consolation. Ma lettre, jetée simplement dans la boîte, n'eût pas fait sur moi le même effet que ma lettre remise au bureau, comptée pour partir, et, qui plus est, timbrée. Les passions violentes ont aussi leur superstition: fasse le ciel que les raisonneurs n'essaient jamais de nous en guérir!

J'étois triste, mais assez calme pour pouvoir cacher à tous les yeux le chagrin que j'avois éprouvé.—Vous ne l'éprouviez donc plus? me demande le lecteur étonné.—Voyons, expliquons-nous. Croyez-vous que je fasse un roman, ou que je vous raconte une histoire véritable?—Mais jusqu'à présent rien ne paroît au-dessus de la vérité.—Eh bien! mon cher lecteur, souffrez donc que je continue à parler son langage.

Le défaut de la plupart des écrivains est d'exalter tous les sentimens, au point que lorsque nous nous trouvons dans des circonstances pareilles à celles dont nous avons lu les détails, et que nous comparons nos sensations à celles dont on nous a fait la peinture, nous sommes indignés de notre légéreté. J'ai vu bien des gens affligés, s'affliger encore plus de ce qu'ils ne l'étoient pas davantage. On s'accuse d'insensibilité, on s'en veut d'éprouver quelques consolations; on combat contre la nature, qui, combattant à son tour, s'obstine à nous envoyer des distractions que nous nous obstinons à repousser. On se trompe sur l'étendue de son chagrin, et, de cette première hypocrisie, on passe bientôt à une plus grande, qui est de vouloir tromper les autres sur le même sujet. C'est ainsi que l'on ajoute à la longueur de ses chaînes, sans penser que presque toujours les méchans se chargent de les secouer et de nous en faire sentir la pesanteur. Voyez les enfans; leurs chagrins sont plus vifs, mais plus passagers que les nôtres. Quelle différence! dira-t-on. Je n'en vois qu'une. L'enfant pleure jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il desire, ou qu'un autre objet le lui ait fait oublier; l'homme, à tous égards, fait de même: mais dans la douleur de l'enfant, il n'y a que de la douleur; elle passe: dans la douleur de l'homme, il y a souvent du plaisir et de l'amour-propre à s'en nourrir; elle dure.

J'étois inquiet, je le répète, mais assez calme pour cacher à tous les yeux le chagrin que j'avois éprouvé. Je comptois tout bas les heures qui devoient s'écouler jusqu'à la réponse de ma Rose bien aimée. Deux jours se passèrent, et la réponse n'arriva pas. C'est alors que mon état devint insupportable. Pourquoi Rose ne m'avoit-elle pas écrit? Si je voulois rappeler toutes les manières dont je répondois à cette question, deux volumes ne suffiroient pas. Rose est malade, Rose est peut-être morte. Que sais-je si l'on ne se permet pas d'intercepter mes lettres? Qui? Madame de Sponasi? Philippe? Non, c'est une infamie dont ils sont incapables. Ah! ciel, si mon dernier billet étoit tombé dans les mains de M. de Vignoral! Imprudent que je suis! Je devois l'envoyer sous enveloppe à Florvel. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir plongé dans le désespoir ma Rose chérie, il faut encore que je la livre à la colère d'un époux outragé! Cet époux est philosophe, il est vrai; et la philosophie offre tant de ressources contre les maux inséparables de la vie! D'ailleurs madame de Vignoral ne souffre pas qu'on s'arroge le droit de censurer sa conduite: la nature ne l'a-t-elle pas créée libre de ses actions? Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas écrit? Je me fis la même question jusqu'au lendemain. Le lendemain, point de lettre encore. Il n'en faut plus douter, Rose est flétrie par le chagrin; elle est languissante, sans forces. Hélas! elle n'en conserve sans doute que pour m'accuser. Je partirai, j'irai recevoir son dernier soupir et mourir avec elle. Je m'arrêtai à cette résolution.

Fin du tome premier.



FRÉDÉRIC,

TOME SECOND.


CHAPITRE XVI.

Didon.

Avec quelle impatience j'attendis la nuit! Elle vint; mais jamais madame de Sponasi n'avoit moins senti le besoin de se livrer au sommeil. À minuit, je fus obligé de prétexter une incommodité pour obtenir la permission de me retirer. Je ne mentois pas, j'avois une fièvre violente. À trois heures du matin, j'examine si tout est tranquille dans le château; j'en sors, je vais à pied jusqu'à la ville: là, je prends la poste à franc étrier, et me voilà sur la route de Paris, jurant après les chevaux, payant bien les postillons, et prenant pour toute nourriture de grands verres d'eau fraîche qui n'appaisoient pas la soif ardente qui me dévoroit.

À six heures après midi, j'arrive à la barrière d'Enfer; je fais galoper mon cheval jusqu'à la poste, au risque d'écraser les passans; je prends un fiacre, je lui donne l'adresse de M. de Vignoral, je me place dans sa lourde voiture, et des larmes brûlantes viennent sécher sur mes joues. «Ô ciel! me disois-je, que vais-je apprendre? Rose aimée la voix de ton Frédéric arrêtera-t-elle ton ame prête à s'échapper? Ah! si j'avois pris la résolution d'accourir dans ses bras aussitôt que je reçus sa lettre, mon sort seroit décidé; Rose vivroit encore. Elle avoit raison, je ne l'aimois pas comme elle méritoit de l'être; mais j'appaiserai ses mânes par le sacrifice d'une vie qui lui appartenoit. Oui, ma Rose chérie, si tu as succombé à la douleur, Frédéric ne te survivra pas.»

La voiture arrête; je me précipite sous la porte cochère. Au bas de l'escalier, je rencontre madame Leblanc. «Oh! madame Leblanc, lui dis-je en tremblant, comment se porte votre maîtresse?—Assez bien, monsieur.—Ah! tant mieux. Puis-je la voir?—Non, monsieur, elle est sortie.—Sortie, madame Leblanc!—Oui, monsieur; elle est à l'Opéra». La force m'abandonne; je m'assieds sur l'escalier, en répétant: à l'Opéra?

«Qu'avez-vous donc? me dit madame Leblanc; vous avez l'air malade.—Ce n'est rien... Je me meurs... Aidez-moi, je vous prie, à gagner mon appartement.—Soutenez-vous donc, vous allez tomber et m'entraîner avec vous.—Oui, madame.—Mais vous avez une fièvre de cheval: d'où venez-vous dans un état pareil?—D'Orléans, madame Leblanc, pour voir votre maîtresse, que je croyois morte, et qui est à l'Opéra.—Pauvre enfant! Et pourquoi donc se faire des idées pareilles?—Est-ce que madame de Vignoral n'a pas été malade?—Non.—Quoi! m'écriai-je, elle n'a pas été malade?—Ne vous agitez donc pas ainsi; on croiroit que vous avez le transport. Attendez: je me rappelle que le jour de votre départ elle nous fit tous enrager, que le soir elle se mit au lit plutôt qu'à l'ordinaire, qu'elle ne parloit que de mourir, qu'on envoya chercher le médecin, et que le lendemain matin elle se portoit très-bien. Couchez-vous, monsieur; vous en avez plus besoin qu'elle.—Oui, madame Leblanc.—Voulez vous prendre quelque chose?—Comme il vous plaira.—Je vais descendre; dans cinq minutes je vous apporterai tout ce qu'il vous faut.—Oui, madame.—Voulez-vous qu'on aille avertir le docteur?—Oui, madame.—Sans doute, le pauvre enfant est véritablement fort mal». Elle descendit.

Je ne sais si j'avois le transport; mais il m'étoit impossible de rester en place. J'essayai alternativement tous les siéges; pas un seul ne me convenoit. Je finis par me jeter sur mon lit, où je me livrai à des extravagances que je n'oserois rapporter. J'avois aux oreilles un bourdonnement qui augmentoit progressivement, et qui ne cessoit, en se brisant avec un fracas épouvantable, que pour me faire entendre ces mots: à l'Opéra. Le bourdonnement recommençoit aussitôt, et finissoit encore par me laisser distinguer le même refrain: à l'Opéra. Ma tête étoit si lourde, que je n'avois pas la force de la changer de place, quoique je me persuadasse que ce changement suffiroit pour éloigner les importuns qui me crioient sans cesse: à l'Opéra.

Le portier entra dans ma chambre pour me dire que le cocher s'impatientoit, et demandoit jusqu'à quelle heure je le garderois. «Il est encore là?—Oui, monsieur». Je me lève, je cours les escaliers, je monte dans la voiture. «Où allons nous, mon bourgeois?—À l'Opéra.»

Nous arrivons. Je saute à bas de la voiture, j'entre; on me demande mon billet—«Ah! c'est vrai; je l'avois oublié». Je me retourne, et je vois le cocher qui, courant après moi, me crioit: «Monsieur! monsieur! vous ne m'avez pas payé.—Ah! c'est vrai; je l'avois oublié.—Et votre chapeau, monsieur?—Est-ce qu'il n'est pas dans la voiture?—Non, mon bourgeois.—En ce cas, je l'ai donc oublié.»

Je paye le cocher, je prends un billet de parterre, et me voilà à droite, cherchant des yeux la loge où pouvoit être madame de Vignoral: mais sans me donner le temps d'examiner, je passe à gauche pour la chercher de nouveau; je ne l'apperçois pas encore. Je retourne à droite. Je ne sais combien de fois je fis ce manége. Enfin je la vis aux secondes, positivement en face de la porte par laquelle j'étois d'abord entré.

Ah! Rose! Rose! pourquoi te trouvois-je plus jolie que jamais? Tu étois pourtant avec le cavalier de ta société sur lequel je t'avois montré le plus de jalousie; tu lui parlois de cet air aimable que tu ne devois avoir qu'avec ton Frédéric. Je t'examinois, perfide; je te vis rire aux éclats: de rage je détournai les yeux, je les portai sur le théâtre, et je considérai l'infortunée Didon, qui se poignardoit sur un bûcher en apprenant le départ de celui qu'elle aimoit. «Malheureuse princesse! m'écriai-je tout haut, dans le siècle où tu vécus, on ne connoissoit donc pas la philosophie de la nature?—Tout cela est fabuleux, me répondit mon plus proche voisin, croyant sans doute que je voulois entamer la conversation; on ne se tue de désespoir que sur le théâtre ou dans les romans». Je n'étois pas en train de parler, je sortis; et prenant une voiture, je me fis reconduire chez moi, où je me mis au lit, recevant sans mot dire les réprimandes de madame Leblanc, buvant sans souffler la tisane qu'elle me présentoit, la suppliant seulement d'avertir sa maîtresse de mon arrivée, aussitôt qu'elle rentreroit. Elle rentra; madame Leblanc courut lui apprendre que j'étois à Paris, malade, au lit, que je demandois en grâce à lui parler, et revint me dire que sa maîtresse me conseilloit de dormir jusqu'au lendemain, et que nous déjeûnerions ensemble.

Je ne sais si ce fut pour obéir à madame de Vignoral, mais je dormis effectivement; il est vrai que ce fut d'un sommeil si pénible, qu'en m'éveillant j'étois, je crois, plus fatigué que la veille. Cependant la fièvre avoit cessé, et je me sentois de l'appétit. Je mangeai en attendant le déjeûner de Rose. En mangeant, je me demandai ce que je lui dirois; et j'avoue que je souhaitois alors aussi ardemment d'être à trente lieues d'elle, que j'avois desiré de m'en rapprocher. Elle me fit inviter à descendre. J'avois assez l'air d'un coupable que l'on conduit devant son juge.

Comme vous êtes changé! me dit-elle en me voyant.—Vous l'êtes cent fois plus que moi, lui répondis-je avec colère (ce fut le premier effet que sa vue fit sur moi).—Vous me trouvez réellement changée? Je me porte bien cependant.—Si j'avois votre légéreté, votre insouciance, votre inhumanité...—Frédéric, pensez-vous à ce que vous me dites?—Perfide! pensez-vous à la manière dont vous vous conduisez avec moi?—Monsieur, je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous à me reprocher?—Ce que j'ai à vous reprocher! Où étiez-vous hier?—À l'Opéra.—Avec qui?—Vous dois-je compte de mes actions?—Si elles étoient pures, vous oseriez les avouer.—Frédéric, vous abusez de ma patience.—Et vous, de ma crédulité, de mon amour. Rose, lisez cette lettre que vous m'avez écrite; la voilà, baignée de mes pleurs. Vous me trompiez donc?—Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'écrivant je cédois aux mouvemens les plus naturels. Votre départ a pensé me faire mourir. Est-ce ma faute à moi si je suis incapable de supporter la contrariété, et si toutes les émotions violentes me guérissent des sentimens qui les ont occasionnées?—Vous ne m'aimez donc plus?—Non, Frédéric. Vous connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me tromper moi-même: il ne faut pas vaincre la nature.—Et moi, puis-je vaincre l'amour que vous m'avez inspiré? Puis-je cesser...—Oui, Frédéric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amitié.—Jamais.—Vous le croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...—La nature! m'écriai-je, la rage dans le cœur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il n'est pas de monstre, quelque dépravé qu'on le suppose, qui ne pût justifier les crimes les plus atroces...—Frédéric!—la conduite la plus scandaleuse...—Frédéric!—les vices les plus bas.—Monsieur, dit-elle en se levant, vous m'insultez.»

Quand une femme qui a été la vôtre vous dit que vous l'insultez, il est certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce fut celui que je pris. Je remontai chez moi, où, dans ma colère, je m'expliquai avec tant d'énergie, que si madame de Vignoral m'eût entendu, elle auroit pu répéter avec plus de raison que je l'insultois. Je m'habillai dans l'intention d'aller épancher mon cœur dans le sein de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de Vignoral me demandoit. Je me rends à son cabinet; je le trouve.... avec son épouse.

«Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire chez moi? Vous arrivez à Paris sans que j'en sois prévenu; vous descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un instant, et elle accourt aussitôt m'apprendre qu'il lui est désormais impossible de vivre sous le même toit que vous. J'espère que vous me direz tout ce que cela signifie.—C'est madame qui est venue se plaindre à vous, monsieur?—À qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on lui manque?—Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqué? Monsieur, je n'aime pas qu'on me réponde en m'interrogeant. Puis-je savoir ce que vous êtes venu faire à Paris?—Un voyage bien inutile, monsieur.—Ce n'est pas là une réponse.—Ce n'en est pas moins la vérité. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle écrit, et n'en reçoit point de nouvelles: l'inquiétude l'agite, elle m'engage à partir. Je prends la poste, je cours sans m'arrêter, sans rien prendre, quoique j'eusse la fièvre. J'arrive chez l'amie de madame de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa santé; on me dit qu'elle est à l'Opéra. Cela me paroît si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgré la fatigue et l'accablement que j'éprouvois, je vais moi-même à l'Opéra; j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, fraîche comme une rose humectée des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune fiancée villageoise; je crois même qu'elle en étoit aux accords. N'est-ce pas là faire un voyage inutile? Je m'en rapporte à vous, monsieur.—Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste pour si peu de chose, me répondit M. de Vignoral avec impatience.—Je suis de cet avis, ajouta son épouse en riant: mais elle ne savoit sans doute pas que Frédéric avoit la fièvre; sans cela, elle serait inexcusable.—C'est là son moindre tort, m'écriai-je en la regardant avec humeur.»

J'aurois dû avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charmée de la manière dont j'évitais de la compromettre, lorsque, dans son premier mouvement, elle avoit oublié qu'une femme ne doit jamais se plaindre à son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse avec laquelle je réparois son inconséquence; mais ce rire m'avoit choqué, et ma réplique, plus encore mon regard, lui rendirent sa colère. Elle s'empressa de répliquer:

«Les torts d'une femme qui a eu des bontés pour vous, quelque grands que vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser à l'insulter; et lorsque votre colère retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette affaire, j'ai droit d'en être offensée. Point d'explications, monsieur; je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune; heureusement la nature m'a donné un caractère éloigné de tout esprit de vengeance: mais je sens qu'il me seroit désormais très-désagréable de vivre dans la même maison que vous.»

Le grand homme assura son épouse qu'il lui en coûteroit d'autant moins de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune aptitude aux sciences, que tous mes goûts étaient frivoles; en un mot, que, malgré ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugué par quelque coquette qui m'avoit dégoûté de la philosophie. «Oh! oui, me disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.»

«Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers moi.—Monsieur, je ne suis pas entré chez vous de ma propre volonté; j'espère que vous n'oublierez pas que c'est à madame de Sponasi qu'il faut vous adresser.—Et si cela alloit lui faire perdre l'amitié de sa bienfaitrice? s'écria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pensé.»

J'y avois réfléchi, moi; mais j'étois plus pressé de m'éloigner de la perfide Rose, qu'elle ne l'étoit d'être séparée de Frédéric. Je les saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai mes peines; il commença par rire du destin qui me faisoit courir la poste pour voir ma maîtresse à l'Opéra, en recevoir mon congé, me brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma santé et la protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant que son amitié me resteroit, à quelque événement que ce fût. Nous consultâmes ensemble ce que j'avois de mieux à faire.


CHAPITRE XVII.

Le retour.

Ce qu'il y avoit de mieux à faire sans doute, étoit de retourner sur mes pas aussi vîte que j'étois venu: le temps, qui affoiblit tout, ne pouvoit qu'ajouter au tort de mon absence. J'hésitois; Florvel me décida. Nous cherchâmes long-temps ce que je dirois à madame de Sponasi: il faut croire qu'il n'y avoit nulle excuse valable à mon brusque départ, car nous n'en trouvâmes pas. Nous prîmes le parti d'abandonner beaucoup au hasard, qui l'emporte souvent sur les meilleures combinaisons: mais le bien qu'il fait, la vanité humaine s'en empare, et le met sur le compte de la prudence, de l'adresse et du génie; pour le mal, c'est toujours le hasard qui le cause. J'étois trop inquiet, moi, pour n'être pas modeste, et j'aurois volontiers promis un temple à la Fortune, pour qu'elle me tirât d'embarras.

Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu'il contenoit:

«Madame, Frédéric n'est venu à Paris que pour me rendre un service important. L'excès de son amitié pour moi est sa seule excuse auprès de tous; ne lui demandez aucun détail, il ne pourroit vous en donner sans trahir un secret qui m'appartient. Je suis si honteux d'avoir disposé de ses momens sans votre aveu, que je n'ose compter sur votre indulgence.

«Madame de Florvel vous présente ses respects.»

C'étoit bien peu de chose qu'un billet pareil; mais enfin c'étoit quelque chose, et, dans le malheur, on fait ressource de tout. Florvel étoit lui-même si jeune, que ma sagesse n'acquéroit pas grande valeur par sa caution; il est vrai qu'il étoit marié, qu'il vivoit parfaitement d'accord avec son épouse, et que cette double circonstance lui donnoit une considération qu'on eût refusée à son âge. Il me rassura par ses paroles, et plus encore par l'offre de sa maison, si ma bienfaitrice usoit à mon égard de trop de sévérité. Il ne le craignoit pas, parce qu'il voyoit en moi, ainsi que je le lui avois dit, un parent de madame de Sponasi; moi, je craignois beaucoup, parce que j'ignorois à quel titre elle s'intéressoit à moi. Mais j'étois obligé de dissimuler ce motif d'inquiétude.

Je repris la poste, après avoir calculé le temps de manière à arriver au château avant que personne fût levé. Je fis en route beaucoup de réflexions si sages, que j'aurois défié Philippe de m'en offrir de meilleures. Mon cher Philippe! c'étoit sur lui que je comptais; aussi étois-je bien décidé à lui tout avouer, et même à recevoir ses remontrances avec la plus entière soumission.

J'entrai chez lui; il m'embrassa, ne voulut entendre aucune explication qu'il ne m'eût conduit dans ma chambre, et vu mettre au lit: alors il prit un siége, et m'écouta sans me faire d'autres observations que celles qui pouvoient le rassurer sur ma santé.

«Si vous m'eussiez consulté, me dit-il lorsque j'eus fini, je vous aurois évité un voyage et bien du chagrin; mais, à votre âge, il est tout naturel de ne prendre avis que de sa tête ou de son cœur. L'expérience que vous venez d'acquérir ne sera pas perdue, je l'espère. Si madame de Sponasi n'avoit montré que de la colère, je tremblerois pour vous; mais je l'ai vue chagrine, et cela me rassure. Ce qui me rassure encore davantage, c'est que votre voyage n'a pas été heureux: elle vous en voudroit de l'avoir abandonnée, si le plaisir eût suivi vos pas; vous n'avez eu que des peines, elle vous pardonnera: tel est le cœur humain. Je la préviendrai de votre retour. Apprêtez-vous à lui faire un récit naïf de votre aventure; présentez-vous plus affligé, plus humilié, plus dupe même que vous ne l'êtes, et vous lui inspirerez tant de pitié, qu'elle ne gardera pas la moindre rancune.»

«Quoi! Philippe, vous voulez que je sacrifie la réputation de madame de Vignoral? Malgré ses torts, je ne m'y résoudrai jamais.»

«Que vous êtes enfant» me répondit-il, de penser à la réputation d'une femme qui, je vous assure, n'y pense pas elle-même, et qui d'ailleurs vous a mis dans la nécessité d'entrer en explication! Madame de Sponasi recevra une lettre de M. de Vignoral; cette lettre vous accusera d'ineptie, de paresse; que sais-je? elle peut vous perdre auprès de votre bienfaitrice, si vous ne lui montrez pas d'avance le motif qui l'aura dictée. Je vous le répète, c'est par un aveu plein de franchise, c'est en donnant à votre voyage plus d'originalité qu'il n'en a, que vous rentrerez en grâce. Persuadez-vous bien qu'on ne doit de sacrifices à la réputation d'une femme que dans la proportion de l'intérêt qu'elle met à la conserver, et qu'aujourd'hui cet intérêt est si petit... Dormez, et je viendrai vous avertir quand on voudra vous voir.»

Je réfléchis que Philippe avoit raison. Non seulement il falloit excuser mon départ, mais aussi le congé que me donnoit le grand homme; il falloit convenir que j'étois un sot, ce qui est assez humiliant; il falloit renoncer à l'idée que ma protectrice s'étoit faite de mes dispositions à la philosophie, ce qui devenoit très-dangereux, ou dire la vérité. Quand la vérité se trouve d'accord avec notre amour-propre et nos intérêts, il seroit bien mal-adroit de mentir; ce fut ma conclusion. Elle étoit d'autant plus naturelle, que Philippe m'avoit fait entendre que ma bienfaitrice connoissoit assez ma liaison avec madame de Vignoral, pour avoir deviné le motif de mon voyage à Paris.

Philippe vint me chercher trop tôt, car il me réveilla. Pour retarder l'explication, j'observois l'indécence de me présenter chez madame de Sponasi en robe-de-chambre; vain prétexte! il exigea que je le suivisse. «Sa curiosité est en mouvement, me dit-il; elle brûle de vous voir.—Est-elle bien en colère, Philippe?—Elle rit de tout son cœur, mais elle m'a bien défendu de vous le dire. Il y a un quart d'heure que vous seriez chez elle, si elle ne m'avoit retenu jusqu'à ce qu'elle ait pu se composer un air assez sérieux pour vous recevoir. Attendez-vous à un abord froid, à quelques réflexions sévères; mais ne vous épouvantez pas.»

Philippe avoit beau dire, je n'étois pas rassuré, et je me laissai conduire plutôt que je n'allai. Lorsque j'entrai, madame de Sponasi me regarda, et détourna la tête aussitôt. Je restois debout, attendant toujours qu'elle me fixât de nouveau, ou qu'elle me fît signe d'approcher; mais elle évitoit de me regarder, elle évitoit même que je pusse la voir. Cette situation dura plus de deux minutes, qui me parurent bien longues. Je tressaillis en la voyant se lever avec vivacité, et se tourner vers moi.

«Monsieur», me dit-elle avec colère... puis elle se laissa tomber sur son fauteuil en riant aux éclats. Philippe en fit autant, et je les imitai sans trop savoir pourquoi. Madame de Sponasi s'écrioit de temps à autre: «Il la croyoit morte, et elle étoit à l'Opéra»! Puis elle recommençoit à rire, et en riant elle crioit de nouveau: «À l'Opéra!.... On donnoit Didon.... Frédéric.... contez-moi donc cela...» Et lorsque je voulois parler, les éclats de rire partoient avec une nouvelle force.

Tout finit, la gaieté malheureusement plus vite que toute autre chose; nous reprîmes chacun le décorum de notre situation, madame de Sponasi un aspect sérieux, Philippe un air insignifiant, et moi la mine d'un écolier pris en faute: mais si le sérieux de ma bienfaitrice l'abandonna encore, ce fut pour faire place à un intérêt si vif, qu'il me pénétra. Elle remarqua ma pâleur, et s'informa de ma santé avec tant de bonté, que je sentis croître la reconnoissance qui m'attachoit à elle. Elle fit signe à Philippe de nous laisser seuls.

«Vous avez l'air de souffrir, Frédéric, me dit-elle; parlez-moi franchement: est-ce le procédé de madame de Vignoral qui vous afflige, ou la crainte de perdre mon amitié?»

«J'ai mérité, madame, que vous doutiez de l'attachement respectueux que j'ai pour vous; mais il est tel, que rien, dans mon cœur, ne peut le balancer. Assurez-moi que vous ne m'en voulez pas, et ma joie vous prouvera que je ne regrettais que votre amitié.»

«Il faut donc vous pardonner, car je ne peux vous voir si abattu sans vous plaindre; mais ne vous y trompez pas, c'est pour ménager ma sensibilité que je veux vous remettre en paix avec vous-même. Pour vous, vous ne méritez pas...» Elle me tendit la main, et je la baisai avec attendrissement. Il y avoit tant de douceur, d'amabilité dans cette manière de m'accorder mon pardon, que j'en étois touché jusqu'aux larmes.

«Vous n'êtes plus un enfant, Frédéric, et je rougirois d'employer à votre égard un autre langage que celui de la raison. Je veux que vous ayez de l'amitié pour moi: vous m'entendez, c'est de l'amitié que j'exige; je vous crois le cœur trop grand pour ne chercher à me plaire que dans l'attente de mes bienfaits. Si j'en doutois un seul instant, je ferois dès aujourd'hui pour vous ce que je prétends faire avec le temps. Libre de tout espoir, vous le seriez de toute reconnoissance, si elle vous étoit pénible; je préférerois l'ingratitude démasquée à un sentiment affecté qui dégraderoit votre ame. Voilà ma manière de penser; et je vous la dis, parce que je suis persuadée que vous êtes fait pour l'entendre. Suivez plutôt vos passions qu'un sordide intérêt; mais soumettez vos passions à vos devoirs. Mon ami, la jeunesse passe vîte; on ne la regretteroit peut-être pas si le calme arrivoit avec l'âge: mais, dans les hommes sur-tout, ce calme est bien triste quand il tient à l'épuisement. Modérez vos passions, mais ne les éteignez point par un abus criminel: c'est par elles que vous serez peut-être un jour capable de vous illustrer; ce sont elles qui vous sauveront de l'ennui et de l'égoïsme. Quand je veux que vous vous livriez à l'étude, ce n'est point par le désir de vous voir savant, mais parce que j'ai la plus forte conviction que le goût de l'étude peut seul vous sauver des orages de la vie; ou vous apprendre à vous en tirer avec honneur si la fougue vous entraîne. Entre les desirs d'un sot et ceux d'un homme instruit, la différence n'est pas grande; cependant il arrive toujours qu'à l'époque de la vie où les sens ont moins d'empire, le sot a tout perdu, tandis que l'homme instruit a beaucoup gagné. Qu'en faut-il conclure? sinon que la réflexion, fruit de l'étude, trouve sa place au milieu même de l'ardeur des passions, et que si elle ne détruit pas leur puissance, elle en tire du moins de la force pour l'avenir. Me comprenez-vous, Frédéric?»

«Oui, madame, parfaitement.»

«Cependant voilà déjà, par votre faute (ce n'est point un reproche que je vous fais), mes projets dérangés dans ce que j'avois essayé pour vous. Vous sentez fort bien qu'il n'est plus possible que vous retourniez auprès de M. de Vignoral.»

«Croyez-vous, madame, que ce soit une grande perte pour moi?—Expliquez-vous, Frédéric». J'hésitois; elle m'encouragea à lui parler librement. J'ajoutai:

«Il me siéroit mal de juger le mérite de M. de Vignoral. Sur sa réputation, je le crois un grand homme; mais je doute que toute sa science eût jamais contribué à mon instruction. Livré à des spéculations générales, ou trop occupé de lui pour descendre jusqu'à moi, il n'est ce que vous le croyez que dans ses ouvrages. Ses ouvrages m'appartiennent comme au public; ce qu'ils ont de juste, j'en peux profiter en les lisant. Pour des soins particuliers, je n'y ai jamais compté. Pour sa conversation, je suis persuadé que je gagnerois plus à la vôtre qu'à la sienne, même lorsqu'il auroit pour moi les bontés dont vous m'honorez.»

«En vérité, Frédéric, je le crois comme vous: mais il n'est pas possible que je vous fixe près de moi; du moins je l'appréhende: je réfléchirai là-dessus cependant. Allez, mon enfant, allez vous reposer; nous reprendrons cette conversation plus à loisir.»

Je me retirois content, mais l'esprit occupé: madame de Sponasi me rappela en riant. «J'ai oublié, me dit-elle, de vous faire une demande assez singulière. Que préférez-vous d'avoir vu madame de Vignoral à l'Opéra, ou de l'avoir trouvée malade de votre départ?»

Cette question, si déplacée à la suite d'une conversation sérieuse, me déconcerta à tel point, que je restai sans répondre. Madame de Sponasi la répéta, et je l'assurai que la légéreté de madame de Vignoral me convenoit d'autant mieux, que plus de constance de sa part auroit aggravé mes torts, en me retenant loin de ma bienfaitrice. Cette réponse parut lui faire plaisir; mais, en regagnant mon appartement, je disois comme M. de Vignoral: Quelque philosophe que se croie une femme, elle est toujours femme. J'écrivis à mon ami Florvel pour le rassurer sur mon compte, et je retrouvai en peu de jours la santé et l'enjouement de mon âge.