«C'est sur ses dispositions jalouses que j'établis mon plan pour la forcer à vous voir. Une fois mon projet arrêté, loin de lui cacher l'amitié que j'avois toujours eue pour vous, je l'exagérai, s'il est possible, et je ne lui dissimulai pas que j'étois décidé à vous rapprocher de moi, indépendamment de sa volonté. Elle devint jalouse de vous; mais j'y parus insensible, et je l'assurai que j'avois fait assez de sacrifices à son repos pour qu'elle ne m'enviât pas la seule satisfaction qu'il m'étoit permis d'espérer. Sa jalousie changea d'objet; et l'idée qu'elle vous seroit toujours étrangère, tandis que je jouirois de vos caresses (idée qu'elle reçut de moi sans s'en douter), lui suggéra le désir de se montrer à vous à titre de protectrice. Ce fut alors qu'elle me fit promettre un silence inviolable sur tout ce qui concernoit votre naissance. Je lui en donnai ma parole, et elle n'ignore pas combien elle est sacrée pour moi. Ne parlons pas du moment où je crus devoir y manquer...»
Je portai involontairement ma main sur mes yeux, comme pour me dérober à la lumière; je ne pouvois penser à ce moment terrible sans que le froid de la mort me fît frissonner. Philippe me prodigua les plus tendres caresses. Oh! comme je l'aimois, mon cher Philippe, et qu'il m'eût été doux de l'appeler mon père! Quel fils eut jamais pour le sien tant de motifs de reconnoissance!
CHAPITRE XXV.
L'entrevue.
Philippe m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit découvert que le secret de ma naissance n'en étoit plus un pour moi. Dans le transport qui suivit mon évanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les seuls mots que je prononçasse distinctement étoient, mon père. Ma bienfaitrice, que son amitié enchaînoit au chevet de mon lit, fut frappée de m'entendre répéter ce nom avec effroi, sur-tout après avoir su que Philippe étoit blessé, et blessé de ma main. Elle exigea de lui un récit détaillé et sincère de ce qui s'étoit passé. Il sentit l'inutilité de dissimuler, et lui avoua la vérité. Tant que je fus en danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit à Dieu pour obtenir mon rétablissement; ce qui, de sa part, étoit une grande preuve de tendresse et de désespoir. Aussitôt que mon état laissa entrevoir de l'espérance, ses idées se reportèrent sur elle-même, et il devint aisé à Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens pénibles et tendres se succédoient dans son cœur, et les résolutions les plus contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma mère; mais soit qu'elle sentît l'impossibilité de détruire les conjectures que je formerois, soit que sa tendresse toujours jalouse enviât à Philippe une amitié dont la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me trompât point dans les détails que je lui en demanderois.
«J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle; quand vous lui cacheriez la vérité, il la devineroit, et il m'en voudroit à la fois d'être sa mère et de le désavouer.»
Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les sentimens des auteurs de ma vie. Philippe étoit fier d'être mon père: le rang de madame de Sponasi flattoit sa vanité, et j'étois entre elle et lui un point de rapprochement sur lequel ses idées se reposoient avec complaisance.
Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donné le jour, sans que son imagination fût flétrie. Quand elle se livroit à sa sensibilité, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuadé qu'un sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que j'étois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul de mes regards caressoit Philippe en sa présence, la jalousie la ramenoit à la vérité; et cette vérité, humiliante pour une femme titrée et d'une grande réputation, lui crioit que le père de son fils étoit... son valet-de-chambre.
Tous deux m'aimoient véritablement, tous deux mettoient du prix à mon estime: Philippe s'y croyoit des droits par la mère qu'il m'avoit donnée; madame de Sponasi y renonçoit par la raison contraire. Je les aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel l'amour-propre se glissoit peut-être aussi, (de quoi ne se mêle-t-il pas?) la reconnoissance demandoit la préférence pour Philippe, quand mon cœur la donnoit à madame de Sponasi.
Je desirois beaucoup de la voir; à peine me sentis-je assez de forces pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission. J'attendis sa réponse avec beaucoup d'impatience et d'inquiétude. Sa réponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle éprouvoit, à l'idée de se trouver avec moi, une contrariété qu'il lui étoit impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine; Philippe en parut aussi consterné que moi.
«Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'échapper. Je sais que, depuis votre maladie, un prêtre vient la voir régulièrement tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa part, de n'oser céder ni à la nature ni à la religion, de ne croire ni son esprit ni son cœur. Si cet homme est adroit, il devinera bientôt son caractère; et de cette connoissance à un empire absolu sur ses volontés, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir sur elle: dans un moment où elle balance encore, je crains de la révolter, et de la précipiter, par dépit, aux genoux d'un directeur. C'est à vous, Frédéric, d'essayer votre empire sur son cœur; mais il faudroit de l'adresse.»
«Mon ami, lui répondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de ménagemens. Laissez-moi lui écrire, et chargez-vous de lui remettre ma lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle consent à la lire.»
Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit aucune difficulté. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de Sponasi se rappelât mon père; je sentois la nécessité de séparer sa tendresse de son orgueil: c'étoit peut-être cela que Philippe appeloit de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance légitime: mais je ne pouvois ni le dire, ni même laisser voir que je le pensois.
J'écrivis.
«madame,
«Un égarement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus encore par celles qu'il a entraînées, me rend indigne de vos bontés, je ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais osé aspirer à l'honneur de vous voir, si vous ne m'eussiez assuré vous-même que vous pardonniez bien des choses aux passions souvent terribles à mon âge, quand le cœur conservoit sa fierté. Je rougis des projets que j'ai formés, mais non des motifs qui me font regretter la présence de ma bienfaitrice. Je dois renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien ôté à ma profonde vénération pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en coûtera point pour lui obéir: mais penser que j'ai troublé votre repos, mais être convaincu que vous avez de l'éloignement pour moi, vivre sous le même toit sans vous voir, être à la fois accablé de vos bienfaits et de votre haine, c'est éprouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible, mais il est nécessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'éloigner à jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer à votre tranquillité: jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abréger!) Frédéric ne formera des vœux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous un dernier adieu? Mon courage y ménagera votre sensibilité, je vous le promets. Pour la première fois, j'apprendrai à déguiser mes sentimens, et ce sera pour vous cacher jusqu'à quel point ils vous appartiennent. Ô madame, si vous pouviez connoître ce qui se passe en moi! la certitude d'être aimée, respectée d'un infortuné qui n'a plus que sa douleur et des souvenirs, vous rendroit favorable à mes vœux. Vous pouvez tout pour mon bonheur; voilà votre consolation: Frédéric ne peut rien pour le vôtre; c'est lui, lui seul, qui est à plaindre.»
Je remis ma lettre à Philippe; il la porta. Madame de Sponasi tressaillit en la recevant; mais elle la posa sur le meuble le plus près d'elle. Philippe s'apperçut qu'il la gênoit, et se retira. Un quart d'heure après, un domestique m'apporta le billet suivant.
«Pourquoi me tourmenter? Qui vous a dit que je vous haïssois? Mon malheur est de trop vous aimer. Je refuse, je crains, je desire votre présence. Si vous m'abandonniez, vous seriez un monstre. J'avois cru que vous ménageriez ma foiblesse... Eh bien! venez me voir, venez seul. Si vous avez pitié de votre... bienfaitrice... Frédéric, en écrivant ce mot, je vous rappelle ce que vous êtes, tout ce que vous pouvez être pour moi. Je vous attends.»
Je descendis chez madame de Sponasi, bien décidé à ménager sa sensibilité et sa délicatesse; la voir étoit tout ce que je desirois. Lorsque j'entrai, elle me prit par la main; et m'entraînant dans la pièce la plus reculée de son appartement, avec une force et une vivacité bien au-dessus de son âge, elle en ferma la porte avec violence; puis se jetant dans mes bras en versant des larmes, elle m'appela vingt fois de suite son fils.
«J'étois sûre de n'y pas résister, s'écrioit-elle, mon fils! mon cher Frédéric! Laissez-moi vous appeler mon fils; qu'une fois, une seule fois, ma bouche puisse parler d'accord avec mon cœur. Je suis votre mère, Frédéric, votre mère bien malheureuse... bien heureuse. Frédéric, vous rougissez de moi; vous n'osez m'appeler votre mère». Et elle se cacha le visage dans ses mains. Je me mis à ses genoux: elle me pressoit la tête contre son sein, et nous pleurions tous les deux.
«Pleure, mon fils, me disoit-elle: tes larmes me soulagent; elles m'assurent que je te suis chère. N'est-il pas vrai, mon fils, que tu me pardonnes?»
«Vous pardonner, madame! m'écriai-je.—Appelle-moi ta mère, je le veux, je l'exige. Un quart d'heure à la nature, mon cher Frédéric; le reste de ma vie à la contrainte.»
«—Dites à l'amitié la plus sincère, à la reconnaissance la mieux méritée.»
«—De la reconnoissance! Et quelle reconnoissance me dois-tu, pauvre enfant! Qu'es-tu dans la société? Ne verras-tu pas ma fortune passer à des étrangers?»
«—Je serois indigne de vous, madame, si je formois d'autres vœux que ceux que vous pouvez accomplir. Tant que je serai près de vous, que me manquera-t-il? Si j'avois le malheur de vous survivre, j'aurois trop perdu pour que la fortune eût un seul de mes soupirs. Dites-moi, vous qui jouissez de tant d'éclat, la richesse contribue-t-elle au bonheur?»
«—Oui, mon ami, quand on peut la donner à ses enfans.
«—Eh bien! je n'ai point d'enfans, moi; je n'ai qu'une mère: je ne voudrois être riche que pour elle. Vous l'êtes: que puis-je encore desirer?» «—Bon fils! bon Frédéric! excellent cœur! répétoit-elle en m'embrassant, va, je saurai satisfaire ma tendresse en disposant de mes biens...»
«—Madame, permettez-moi d'avoir une volonté nécessaire à la réputation de ma... bienfaitrice. Moins vous ferez pour moi, plus le secret de ma naissance sera respecté. En mettant des bornes à vos bienfaits, dites-vous: C'est la seule grace que mon fils exigea de moi: je lisois dans son cœur, et je lui ai obéi.»
«—Et je ne l'appellerois pas mon fils! s'écria-t-elle. Oui, Frédéric, tu m'appartiens, à moi, à moi seule...» En prononçant le mot seule, sa figure changea tout-à-coup; ses bras, qui me pressoient, tombèrent lentement à ses côtés; ses yeux se fermèrent, et un soupir déchirant s'échappa de sa poitrine. Je sentis le trait qui la frappoit; je pris ses mains, et, les réchauffant de mes baisers, je lui dis: «À vous seule, madame: oui, vous avez bien lu dans mon cœur; c'est à vous seule que j'appartiens. Que le ciel me punisse si c'est une injustice! mais la tendresse que vous m'inspirez n'admet point de partage». En le disant, je laissai aussi échapper un soupir; il étoit pour Philippe. Madame de Sponasi me regarda avec un sourire dans lequel la douleur le disputoit à la joie, et prononça d'une voix foible: «Si je pouvois le croire!» Sans doute elle le crut, car elle reprit peu à peu l'air aimable et tranquille qui l'abandonnoit si rarement.
«Frédéric, ne nous occupons plus du passé; qu'il reste à jamais enseveli dans notre mémoire. Croiriez-vous que j'ai été au moment de devenir dévote?—Vous, madame!—La douleur rend superstitieux: j'ai fait venir un prêtre, j'ai causé avec lui; mais il a voulu me faire croire tant de choses, que je lui ai échappé. Il me grondoit de n'être pas convaincue, comme si cela étoit en mon pouvoir; il vouloit ensuite que j'adorasse, positivement parce que je ne comprenois pas. Je lui ai observé que si j'adorois tout ce que je ne conçois pas, le premier tribut de mon hommage seroit pour moi; car il est certain que je me parois incompréhensible. Il s'est fâché, et moi aussi; il m'a damnée, et me voilà encore une fois philosophe, faute de mieux. En vérité, quand on pense à la possibilité d'un autre monde, on ne sait trop quel parti prendre dans celui-ci.»
CHAPITRE XXVI.
Elle finit comme une sainte.
Il y a beaucoup de rapports entre la durée des chagrins que nous éprouvons, et l'espace de temps qui s'est écoulé depuis notre naissance. Les enfans ont de gros chagrins qui passent en un instant; le jeune homme se livre à un désespoir violent qui s'évanouit assez vîte et ne laisse guère après lui de regrets; l'homme fait a plus de calme et de constance dans sa douleur: pour les vieillards, tout est sujet d'humeur; et quand la tristesse les atteint, elle ne les quitte qu'au tombeau.
Les efforts que madame de Sponasi faisoit pour paroître gaie, ne servoient qu'à trahir l'état secret de son ame; son esprit foiblissoit, sa santé déclinoit visiblement; en un mot, elle succomboit sous le poids de son amitié jalouse et de son incertitude philosophique. Tantôt livrée aux remords, elle cherchoit dans les livres de dévotion ou son arrêt, ou quelques motifs d'espérance, et n'y trouvoit que des contradictions qui la révoltoient; tantôt, abandonnant au hasard sa destinée, elle couroit les sabbats des sorciers modernes, et calculoit, dans un jeu de cartes, les probabilités de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame. N'osant plus s'en rapporter à elle-même, ne pouvant se soumettre à croire sur la parole d'autrui, elle nageoit dans une mer sans fond et sans bords; elle s'épuisoit, sans espérer même un terme où elle trouveroit du repos.
Ayant remarqué qu'elle n'avoit pas le courage de fermer sa porte à des hommes dont la société redoubloit ses tourmens, par la contrainte où la mettoit un genre de conversation libre qui ne s'accordoit plus avec ses idées, je lui proposai d'aller passer quelque temps à la campagne. «Vous viendrez avec moi, Frédéric?—Oui, madame.—Rien ne vous attache plus à Paris?—Absolument rien.—Il est donc vrai que vous ne voyez plus madame de Valmont! Je n'osois le croire, et je suis bien aise d'en avoir la certitude. Cette femme m'a fait bien du mal; si je pouvois éprouver la haine, ce seroit pour elle: mais, si près d'achever ma carrière, je ne trahirai pas l'affaire de toute ma vie; je n'ai vécu que d'amour; être aimée a été l'objet de tous mes vœux. Que l'on parle mal de mon esprit, je l'abandonne; pour mon cœur, il n'a respiré que le bonheur de ceux qui m'entouroient. Si j'avois la vanité de me composer une épitaphe, je la renfermerais dans ce peu de mots: «Elle a fait des ingrats, et n'a jamais eu d'ennemis.»
Madame de Sponasi étoit si frappée de l'idée d'une mort prochaine, que toutes ses conversations s'y reportoient: c'est en vain que je cherchois à la distraire; comme j'étois moi-même une des causes de son inquiétude, mes consolations la flattoient, mais ne la calmoient pas. Je pressois le jour de notre voyage, dans l'espoir qu'il produiroit un effet salutaire à sa santé; j'avois hâte aussi de m'éloigner de madame de Valmont, dont les visites à l'hôtel devenoient de plus en plus fréquentes. Je craignois si fort de me rencontrer avec elle, que j'avois prié Philippe de m'avertir lorsqu'elle arrivoit; alors je fuyois à mon appartement, et j'y restois jusqu'à son départ: mais elle prolongeoit ses visites; et comme je savois qu'elles étoient un supplice pour ma bienfaitrice, je souffrois également, et pour elle, et pour moi. Madame de Valmont, loin de se rebuter, m'adressoit chaque jour ou des épîtres sentimentales, ou des héroïdes qui me faisoient trembler. Elle exigeoit sur-tout une entrevue à laquelle j'étois bien loin de consentir; je n'aurois pu lui offrir que des conseils, et c'étoit la seule chose dont elle croyoit ne pas avoir besoin. Elle me tourmenta tant de son amour, de sa haine, de ses élégies et de sa vengeance, que, sans y rien gagner, elle parvint à me convaincre que rien n'est plus difficile à prendre, à contenter et à quitter, qu'une femme qui a des principes.
Le jour que nous devions partir pour la campagne, madame de Sponasi eut un accès de fièvre, accompagné des symptômes les plus alarmans. Aussitôt que les médecins décidèrent qu'elle étoit en danger, elle cessa d'être comptée pour quelque chose dans sa maison. Sous prétexte de veiller à sa conservation, ses nombreux parens s'érigèrent en maîtres; et, ce qu'on ne voit que parmi les moribonds de haute société, tandis qu'elle gisoit agonisante, tous les jours à dîner et à souper il y avoit table de vingt couverts à l'hôtel. On y parloit beaucoup des spectacles, des nouvelles, et très-peu de la malade. Aucune de ses parentes ne demandoit à passer jusqu'à la chambre à coucher: elles aimoient cependant madame de Sponasi du plus profond de leur cœur; mais l'idée seule de la fièvre suffisoit pour enchaîner leurs pas. Et puis, comment se résoudre à voir souffrir les êtres auxquels on s'intéresse?
Ma bienfaitrice étoit donc abandonnée aux soins de ses domestiques: ce n'auroit point été un malheur, s'ils eussent pu se livrer à l'attachement qu'ils avoient tous pour elle; mais ils trouvoient autant de surveillans, de contradicteurs, qu'il y avoit de membres de la famille présens à l'hôtel. Au milieu de tous ces êtres que l'intérêt rassembloit, Philippe seul conserva le ton d'indépendance dont il avoit depuis si long-temps l'habitude. Pour moi, attaché au chevet du lit de ma mère, j'employois toutes mes forces à la servir, tout mon esprit à lui dissimuler sa position et ce qui se passoit dans l'intérieur de sa maison; mais il étoit facile de voir qu'elle ne se faisoit pas illusion sur son état, et que jamais elle ne s'étoit trompée sur l'espèce d'amitié que lui portoit sa famille.
J'aurois bien voulu me dispenser d'assister à ces repas dont l'indécence me choquoit, dont le ton de légéreté cadroit si mal avec la douleur que j'éprouvois; mais Philippe exigeoit que j'y parusse au moins quelquefois. Ce fut à la fin d'un dîner que les médecins annoncèrent qu'il n'y avoit plus d'espoir, et qu'il falloit que la famille prît les précautions nécessaires pour que madame de Sponasi reçût ses sacremens. Au nom de sacremens accollé avec celui de madame de Sponasi, un sourire léger, mais expressif, glissa sur toutes les figures. Il s'établit deux partis: celui des jeunes vouloit qu'on la laissât mourir en paix; celui des vieux objecta l'usage, et l'usage emporta la balance. Cette difficulté arrangée, il restoit celle de savoir qui se chargeroit de prévenir la malade; et personne ne se trouvant assez de forces pour remplir un devoir qui n'exige que de la sensibilité, on pria les médecins de faire entendre raison à ma bienfaitrice: ce fut l'expression dont on se servit. Je demandai en grace qu'il me fût permis de me charger de cette commission: mon zèle choqua d'autant plus, qu'il faisoit contraste avec la froideur de ceux qui m'entouroient; et j'en reçus des complimens si outrés, qu'il ne tenoit qu'à moi de les prendre pour autant de sarcasmes: mais il est difficile d'être sensible aux plaisanteries de ceux que l'on méprise.
Je m'empressai de retourner auprès de madame de Sponasi. Je la trouvai dans un accablement qui annonçoit une prochaine agonie: il étoit impossible et inutile de lui parler. On fit donc venir un prêtre, qui attendit l'occasion favorable pour exercer son ministère. Ce fut à minuit seulement qu'elle retrouva l'usage de la parole. L'ecclésiastique s'approcha, et commença une exhortation. J'allois me retirer; madame de Sponasi me fit signe de demeurer près d'elle. Elle écouta le ministre de paix avec la plus grande tranquillité; mais lorsqu'il lui proposa de se confesser, elle répondit qu'elle avoit l'habitude de ne confier ses affaires qu'à ses amis intimes, et qu'elle ne vouloit pas finir par une indiscrétion.
Le prêtre parut déconcerté, elle s'en apperçut, et lui observa avec beaucoup d'aménité qu'elle lui savoit bon gré de sa démarche, mais qu'elle le prioit de s'épargner une peine inutile. «Je suis toujours prête à discuter quand on me parle de religion, lui dit-elle; mais maintenant il est trop tard: vous voyez que je peux à peine articuler.—Pensez à votre ame, madame, lui répondit le confesseur, et reconnoissez du moins l'existence de Dieu.—Ce n'est point là la difficulté, monsieur, repartit madame de Sponasi, c'est de savoir ce que j'en pourrai faire si je le reconnois». Elle se retourna péniblement vers moi en s'écriant: «Ce n'est pas ma faute: je serai damnée peut-être; mais il m'est impossible de croire». Je lui pris la main; elle la porta sur son cœur, fixa ses yeux sur les miens, et me dit:
«Adieu... mon cher...». Ses lèvres firent un mouvement comme si elle prononçoit: Mon cher fils! mais elle n'articula point ce dernier mot. Depuis elle ne parla plus.
Le prêtre passa dans le salon où la famille étoit assemblée et attendoit l'événement. J'entendis assez de bruit; mais je ne pus en savoir la cause. Une heure après, les portes de la chambre à coucher s'ouvrirent; on apportoit le viatique en grande cérémonie: tous les domestiques suivoient avec des flambeaux. Les parens entourèrent le lit, et se mirent à genoux. Je ne sais ce qui se passa; les larmes m'empêchèrent de rien distinguer: tout ce dont je me rappelle, c'est que le lendemain on disoit dans l'hôtel que madame de Sponasi étoit morte comme une sainte. J'ai rencontré depuis beaucoup de personnes qui m'ont donné les détails les plus circonstanciés sur la manière édifiante avec laquelle ma bienfaitrice s'étoit conduite dans ses derniers momens.
CHAPITRE XXVII.
Mon bilan.
Il y avoit trop long-temps que les parens de madame de Sponasi attendoient après son héritage pour que l'on pût croire à la sincérité de leurs regrets. Après la crainte qu'elle n'en revînt, la plus grande inquiétude qu'ils avoient éprouvée pendant sa maladie avoit rapport à son testament; aussi fut-il ouvert avec empressement. Ils craignoient tous qu'elle ne m'eût beaucoup favorisé, et sans-doute les mesures étoient déjà concertées pour me ravir ses bienfaits. Quelle fut leur surprise quand ils virent que la bibliothèque de la défunte étoit le seul legs qu'elle m'eût fait! Ils ne purent cacher leur joie; mais elle fut de courte durée. Un des articles du testament défendoit de faire aucune recherche sur les diamans de la testatrice, ainsi que sur l'argent comptant qu'on pouvoit lui supposer, parce qu'elle en avoit disposé de son vivant; c'étoit à Philippe qu'elle les avoit remis: le tout valoit plus de cinquante mille écus. Un autre article portoit que la testatrice ne faisoit aucune mention de la terre de Téligny, parce qu'elle l'avoit vendue depuis un an. C'étoit moi qui en étois l'acquéreur, et mon contrat étoit à l'abri de la chicane la plus raffinée. Par les autres dispositions, les parens se trouvoient plus ou moins avantagés, à proportion de leurs besoins ou de l'amitié que ma bienfaitrice avoit pour eux. Philippe étoit nommé pour une rente viagère de 1500 livres. Afin d'assurer l'exécution de ses dernières volontés, madame de Sponasi avoit ordonné que, dans le cas où son testament feroit naître quelques procès, et ne seroit pas pleinement exécuté dans l'espace d'un an, il fût regardé comme nul, et que tous ses biens appartinssent alors à trois hôpitaux qu'elle désignoit. L'intérêt de tous fit taire les intérêts de chacun, et jamais tant de collatéraux ne furent moins pressés de porter leurs prétentions devant les tribunaux.
Suivant l'usage, les parens de madame de Sponasi se vengèrent, par des air insolens, des politesses qu'ils m'avoient faites lorsqu'ils me craignoient; ils outragèrent ma bienfaitrice par toutes les suppositions qu'ils firent sur les motifs de l'amitié qu'elle m'avoit témoignée. J'eus beaucoup de peine à obtenir les effets à moi appartenant qui se trouvoient à l'hôtel; mais je m'étois attendu à mille petites tracasseries, ressource ordinaire de la mauvaise humeur, lorsqu'elle ne sait comment s'exercer, et je les supportai avec tranquillité. J'avois un véritable chagrin de la perte que j'avois faite; et ce qui l'augmentoit encore, étoit de ne voir personne le partager. Philippe... Philippe se déguisoit en vain; je m'appercevois trop bien qu'il regardoit la mort de madame de Sponasi comme un prisonnier envisage l'ordre qui lui rend la liberté. Je n'osais lui en vouloir; mais j'en étois affligé.
De mes amis, Florvel fut le seul de qui je n'eus qu'à me louer; les autres attendirent ce que le changement de ma position opéreroit dans ma manière de vivre pour savoir la conduite qu'ils tiendroient avec moi: mais lui, à peine eut-il appris la mort de madame de Sponasi, qu'il vint me trouver.
«Je ne sais comment tu as pu te faire des ennemis, me dit-il; mais on emploie tous les moyens honnêtes que la calomnie autorise pour rompre l'amitié qui existe entre nous. Voici ma réponse. Quelles que soient les raisons qui t'engagent à ne pas me confier qui tu es, je les respecte: si tu as besoin de crédit, le mien et celui de ma famille sont à ton service; s'il te faut de l'argent, j'en ai; si tu veux un logement chez moi, tu me feras plaisir, ainsi qu'à madame de Florvel.
«Es-tu assez heureux pour que mes offres te soient inutiles? tant mieux; mais profite du moins de mes conseils: ne reste pas éloigné de la société; on croiroit que tu crains d'y paroître, et les méchans en tireroient parti pour donner quelque crédit à leurs discours. Viens chez moi, viens-y souvent; cache ta douleur, on ne l'attribueroit pas à ta sensibilité; montre-toi, dans les premiers momens, tel que tu as toujours été; et quand on verra que la mort de madame de Sponasi ne change rien à ta position, les sots, qui se décident par l'exemple, et qui forment le plus grand nombre, ne changeront rien à leur conduite envers toi, et les méchans se tairont.»
La démarche et la franchise de Florvel me firent grand plaisir: je l'assurai que je profiterois d'autant plus volontiers de ses conseils, qu'ils étoient d'accord avec le désir que j'avois toujours eu de conserver son amitié; que pour ses offres de services, j'en garderois une éternelle reconnoissance, mais que j'étois à la fois au-dessus du besoin et de l'ambition. Cela étoit vrai.
La terre de Téligny donnoit deux mille écus de revenu. Philippe prétendoit que j'en pouvois tirer davantage. Quand je sus à quelles conditions, je fus bien loin de le desirer, et il m'approuva. J'étois en outre possesseur des diamans et de l'argent que ma bienfaitrice avoit remis à mon père pour moi. Pendant le temps qu'il avoit passé chez elle, il avoit amassé et placé une somme de deux cent mille francs; ce qui, joint à la rente qu'elle lui avoit laissée par son testament, nous composoit un revenu fort honnête; car Philippe exigea que nos fortunes restassent en commun, ou plutôt que j'en disposasse comme d'un bien entièrement à moi. De part et d'autre c'étoit un combat de générosité qui se termina sans peine, puisqu'il fut décidé que nous demeurerions ensemble: mais il ne voulut point consentir à recevoir de ma part le titre qui lui appartenoit; il m'objecta encore la mémoire de ma bienfaitrice, et je cédai. Les diamans furent vendus, le produit fut placé. Je pris une maison simple, et je la montai comme un homme jouissant de 24,000 livres de rentes. Philippe se chargea de veiller à la dépense; il étoit mon ami, mon intendant, mon gouverneur: ami bien sincère, intendant sûr, gouverneur très-tolérant. Je ne tardai pas à m'appercevoir que s'il avoit fait à madame de Sponasi le sacrifice de l'éclat d'une liaison, il s'étoit réservé tous les plaisirs que le mystère ne fait toujours qu'augmenter. C'étoit mon père, je n'avois rien à dire; j'aurois été fâché cependant qu'il agrandît la famille: mais ce malheur n'arriva point.
Je fus bientôt convaincu qu'à Paris on ne s'informe jamais de ce que vous êtes qu'au moment où l'on craint que vous ne deveniez à charge; mais quand il est bien décidé que vous n'avez besoin de personne, quand à l'aisance vous joignez de l'éducation, vous allez par-tout. Je restai donc M. de Téligny pour tout le monde. Mon de ne pouvoit être contesté dans un moment où personne ne se le refusoit.
CHAPITRE XXVIII.
Oraison funèbre de Mme de Sponasi.
Je vous dois compte, mes chers lecteurs, des motifs qui m'empêchèrent d'augmenter le revenu de la terre de Téligny.
Vous avez pu voir combien ma bienfaitrice étoit obligeante, bonne et libérale. Lorsque les douleurs l'avertirent que je demandois à entrer dans le monde, elle se fit conduire chez une sage-femme, où son logement avoit été retenu d'avance. Elle y cacha son nom; c'est l'usage: son hôtesse le devina peut-être, et n'en fit rien paroître; c'est l'usage encore. Dans ces maisons sur-tout où la fortune repose sur la discrétion, soit que cette femme sût à qui elle parloit, soit que l'habitude de commander et de vivre dans l'opulence trahît le rang de madame de Sponasi, soit qu'elle-même, tout en se cachant, ne fut pas fâchée qu'on soupçonnât son rang et son opulence, il est certain que la sage-femme lui raconta l'histoire suivante, moins par envie de bavarder que par le désir sans doute d'être utile à des malheureux.
M. de Montluc, gentilhomme provençal, d'une famille très-ancienne, avoit été destiné à l'état ecclésiastique, parce qu'il étoit le second des fils de son père; c'est-à-dire que la fortune paternelle, d'ailleurs peu considérable, étant dévolue toute entière à son frère aîné, il falloit qu'il cherchât son patrimoine parmi celui des pauvres. M. de Montluc fut tonsuré à huit ans, et obtint un bénéfice d'un médiocre revenu, mais qui suffisoit à la dépense de son éducation. À vingt ans, il jouissoit encore de l'amitié de son père, et de l'espoir incertain d'obtenir un évêché, quand l'amour, qui se rit des patriarches de vingt ans, de la puissance paternelle et de la tonsure, lui fit rencontrer une jeune orpheline; belle, il s'en apperçut; sage et sensible, il n'en douta point; mais pauvre autant qu'on peut l'être, il n'y fit pas attention: cet âge compte-t-il l'argent pour quelque chose?
Après avoir soupiré, souffert pendant long-temps, M. de Montluc, qui avoit quitté la soutane, vint à Paris avec sa maîtresse, devenue secrètement sa femme, n'emportant avec lui que la malédiction de son père. Elle fut terrible, s'il lui dut les malheurs qu'il éprouva. Obligé de se cacher pour se soustraire aux recherches de sa famille, il eut bientôt épuisé ses petites ressources. N'osant se réclamer de personne, ne pouvant et ne sachant pas travailler, la misère l'atteignit dans un moment bien cruel pour un époux: madame de Montluc étoit à la veille de le rendre père, et la sage-femme chez laquelle logeoit madame de Sponasi avoit été appelée. Bonne par caractère, et devenue plus sensible encore par l'habitude de voir souffrir, qui n'endurcit que les ames dégradées, elle avoit offert une de ses petites chambres, et tous les secours qui dépendroient d'elle, à l'épouse de M. de Montluc, se fiant à la probité de ceux qu'elle obligeoit de la récompenser un jour, si la fortune cessoit de leur être contraire.
On n'est jamais plus compatissant qu'aux maux que l'on éprouve soi-même. Madame de Sponasi, dans les douleurs de l'enfantement, sentit combien devoit souffrir une malheureuse mère au milieu de toutes les privations, accablée de toutes les inquiétudes: elle remit à la sage-femme cinquante louis pour M. de Montluc, en lui recommandant de taire qu'elle les tenoit d'une femme logée sous le même toit que son épouse, afin de prévenir l'indiscrétion souvent ingénieuse de la reconnoissance. Madame de Montluc accoucha la même nuit que madame de Sponasi: ce fut aussi d'un garçon; il mourut en naissant, hélas! pour avoir trop souffert avant de naître: sa mère infortunée l'avoit porté dans son sein au milieu des larmes et des horreurs du besoin.
Quand madame de Sponasi fut rétablie dans son hôtel, elle chargea Philippe de se lier avec M. de Montluc: cela ne fut pas difficile, les malheureux sont sensibles aux moindres prévenances. Philippe le présenta un matin à ma bienfaitrice, qui lui dit que ses aventures ne lui étoient point inconnues, et qu'elle se trouverait heureuse de faire quelque chose qui pût lui rendre la tranquillité. Elle lui proposa d'aller vivre à Téligny jusqu'au moment où il auroit fléchi son père: mais cet homme mourut sans vouloir pardonner; et son fils aîné l'imita d'autant plus volontiers, qu'il gagnoit à être inflexible.
Non seulement madame de Sponasi avoit accordé à M. de Montluc la jouissance du château et des jardins qui en dépendent, mais, pour ôter à son bienfait l'apparence de la charité, elle l'avoit prié de s'occuper de l'administration de la terre, et lui avoit donné toutes les procurations nécessaires à cet effet, l'avertissant qu'elle cesseroit de le compter au nombre de ses amis, s'il n'en disposoit pas comme de son propre bien. Jamais service ne fut mieux payé. M. de Montluc agit effectivement comme s'il eût été le maître; et, tout en se faisant aimer des paysans, il augmenta beaucoup le revenu de ce bien. Rendant chaque année ses comptes avec la plus grande exactitude, ma bienfaitrice cherchoit en vain les moyens de le forcer à songer à lui; il répondoit toujours qu'il étoit si heureux, qu'il n'avoit plus de facultés pour desirer. Enfin, après avoir bien bataillé, il fut convenu que le cinquième du produit de Téligny lui appartiendrait chaque année; arrangement qui existoit depuis plus de vingt ans. J'aurois donc pu augmenter mon revenu de quinze à seize cents livres, et certes j'en aurois rougi. En me donnant ce bien y madame de Sponasi ne m'avoit pas parlé de M. de Montluc: l'avoit-elle oublié? Oh! non, sans doute. Elle m'avoit donc assez estimé pour ne pas vouloir me ravir la liberté d'honorer sa mémoire de la seule manière vraiment digne d'elle.
J'écrivis à M. de Montluc pour lui demander son amitié, et le prier d'agir comme il avoit toujours fait jusqu'alors. «Nous sommes unis sans nous connoître, monsieur, par un lien qu'il vous est impossible de rompre sans outrager la mémoire de madame de Sponasi. Élevé par ses soins, riche de ses bienfaits, je ne m'en croirois indigne que du moment où vous refuseriez d'être pour moi ce que vous avez été pour elle. Tous les deux, nous avons perdu celle qui nous servit de mère; ne séparons jamais notre douleur et les motifs de notre reconnoissance.»
M. de Montluc me fit une longue réponse, dans laquelle il ne me parloit que de ses regrets et des vertus de madame de Sponasi; à la fin seulement il me marquoit: «Elle m'avoit toujours assuré que ses bontés pour moi lui survivroient; elle me l'écrivoit encore il y a six mois, et dès-lors vous étiez possesseur de cette terre: vous voyez, monsieur, l'idée qu'elle avoit de vous; elle ne s'est point trompée. J'aurois, sans balancer, sacrifié ma vie pour elle; elle vous appartient également.»
M. de Montluc pouvoit avoir près de cinquante ans: sa femme vivoit encore; mais ils n'avoient point eu d'autre enfant que celui qui vint au monde la même nuit que moi.
CHAPITRE XXIX.
Projet de mariage.
La saison étoit venue où l'usage, plus que le désir de la solitude, chassoit de Paris la bonne société: Florvel m'engagea à venir passer un mois avec lui chez M. de Nangis, père de sa femme, et j'acceptai. Je fus étonné de voir madame de Florvel liée de l'amitié la plus vive avec une jeune demoiselle dont l'état étoit un problême, et la naissance encore plus incertaine que la mienne. Elle se nommoit Adèle. Dire qu'elle étoit jolie, seroit se servir d'une expression commune pour peindre des traits au-dessus de la perfection. Adèle étoit bonne, on le voyoit dans ses yeux; elle avoit de l'esprit, on le lisoit dans ses yeux; une éducation soignée avoit donné à son caractère une énergie et une solidité qui se peignoient encore dans ses yeux: mais si les yeux d'Adèle n'avoient pas entièrement fixé l'admiration, on eût cherché dans chacun de ses traits la prévention de toutes ses qualités, et l'on ne se fût pas trompé.
Elle avoit vingt ans, parloit et écrivoit plusieurs langues avec autant de pureté que de facilité, dessinoit bien, étoit grande musicienne, raisonnoit des ouvrages les plus sérieux avec justesse, ne s'étonnoit de rien, pas même d'être au-dessus de son âge et de son sexe par ses connoissances. D'une gaieté qui prouvoit combien peu elle avoit de prétention, elle jouoit avec des enfans si naturellement, qu'on eût pu douter si la complaisance ou le plaisir la guidoit. Se présentoit-il quelqu'un? elle se livroit à la conversation, et, l'instant d'après, recommençoit ses enfantillages sans penser aux réflexions que ses réponses faisoient presque toujours naître. Ce qui me surprit encore davantage dans une femme jeune, délicate et françoise, elle n'avoit peur de rien, et ne parloit jamais de son courage. Si Florvel et moi nous nous disposions à aller à la chasse, et qu'Adèle fût présente, elle causoit aussi tranquillement appuyée sur une arme à feu, qu'un artilleur assis sur un canon. Je me rappellerai sans cesse qu'un jour en revenant nous la rencontrâmes dans le parc: je tenois mon fusil sous mon bras; j'avois oublié de le désarmer: en courant après elle, le coup partit; elle se retourna avec inquiétude, et sa première question fut: «N'êtes-vous pas blessé»? Ce ne fut que par réflexion qu'elle pensa qu'elle auroit pu l'être. Rien ne dévoile mieux le caractère que ces momens de surprise où la parole et la pensée s'échappent et se confondent rapidement avec la sensation que l'on éprouve.
Devins-je amoureux d'Adèle? Si c'est de l'amour qu'elle m'inspira, je puis dire que je n'avois point encore connu ce sentiment; il me sembloit que, n'eût-elle pas été d'une figure céleste, d'une taille séduisante, je l'aurois préférée à toutes les femmes. J'aimois à être avec elle: mais il étoit impossible de lui dire ce qu'on appelle des choses aimables; on eût été humilié de ne pouvoir l'entretenir que d'elle, et l'on s'en occupoit toujours. M. de Nangis l'appeloit sa pupille, et la regardoit comme sa fille: Florvel vouloit qu'elle vît en lui un frère; madame de Florvel la traitoit en amie. Adèle se disputoit contre tous, ne se refusoit pas aux bons procédés; mais elle menaçoit de les quitter si on ne lui donnoit pas des gages. Elle n'avoit consenti à entrer auprès de madame de Florvel comme institutrice de sa fille, que pour gagner de l'argent, et elle vouloit toujours que l'on fixât ce qu'elle gagneroit.
Elle avoit donc l'ame bien servile et bien intéressée, cette Adèle si extraordinaire? Ah! sans doute: écoutez son histoire, et jugez-la.
À l'âge de quatre à cinq ans, elle fut trouvée, à onze heures du soir, par un cocher de fiacre, près la place des Victoires. Elle pleuroit. Sa position, sa figure, sa mise qui annoncent l'opulence, intéressèrent maître Pierre; c'est le nom du cocher: il la mit dans sa voiture, et la conduisit à sa femme. Adèle y reçut l'hospitalité, mais ne put donner aucun renseignement sur ses parens: elle parloit difficilement. Pierre n'avoit point d'enfant. Après avoir espéré inutilement de retrouver la famille de la petite, il la garda: elle resta avec ces bonnes gens jusqu'à l'âge de sept ans. À cette époque, Pierre mourut; et sa femme, qui n'avoit pour vivre que le produit des fatigues de son mari, fut obligée de se remarier à un des confrères du défunt, avare, veuf, et père de plusieurs enfans. Il exigea de madame Pierre qu'elle mît la petite à l'hôpital: c'étoit un terrible sacrifice pour cette excellente femme; mais la peur de la misère fit taire la sensibilité.
Arrivée devant la porte de cette maison publique, elle s'assit dans un des fossés du boulevard, et là, pleurant et consolant la pauvre Adèle, elle lui promettoit de venir la voir quelquefois. Un homme qui passoit, témoin de la douleur de ces deux êtres malheureux, et séduit sans doute par la figure intéressante de la petite, s'informa du sujet de leurs pleurs.
L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui avec Adèle, et s'en retourna consolée de laisser son enfant d'adoption entre les mains d'un protecteur.
Cet homme étoit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la profondeur s'unit à la clarté, et l'esprit à l'utilité. Depuis long-temps il avoit le projet d'essayer ses idées particulières sur l'éducation; mais il étoit célibataire. Il n'avoit qu'une sœur, mariée assez malheureusement, et mère de plusieurs enfans. Quelquefois il pensoit à en adopter un; mais il étoit toujours arrêté par l'idée que, ne pouvant séparer entièrement un de ses neveux de la société de sa famille paternelle, il en résulteroit de l'opposition entre ses vues et les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Adèle lui convint sous tous les rapports; elle alloit dépendre de lui, de lui uniquement. Si l'expérience démentoit ses longues méditations, il n'en seroit comptable à personne, et son cœur, guidé d'abord par un mouvement de charité, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'éleva, et la réussite surpassa son attente.
M. Durmer ne couroit point après la réputation; aussi n'étoit-il d'aucun parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit des amis, et M. de Nangis étoit du nombre. Se sentant près de sa fin, il fut effrayé de la position dans laquelle Adèle alloit se trouver. Sa fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit 1200 livres; il la laissa par testament à son élève, et obtint de M. de Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira Adèle chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'auprès de madame de Florvel sa fille.
Tant que M. Durmer avoit vécu, il avoit aidé sa sœur d'une partie du produit de ses ouvrages. À sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit maudire la mémoire d'un frère qui avoit préféré une étrangère à sa famille, quand Adèle se présenta chez elle, et l'assura qu'elle étoit loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais elle étoit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa délicatesse, ne pouvoit se prêter à ses desirs. Adèle, incapable de varier dans ses résolutions, promit à la sœur de M. Durmer de lui remettre chaque année 1200 livres, jusqu'au jour où, libre de disposer d'un bien qu'elle ne regarderoit jamais comme sa propriété, elle lui en feroit cession entière. C'étoit pour être plus en état d'acquitter sa promesse qu'elle exigeoit que madame de Florvel fixât les honoraires de l'institutrice de sa fille: il fallut la satisfaire. Elle prétendoit en outre qu'un salaire mérité enchaîne moins que des bienfaits; et sans vouloir se soustraire à la reconnoissance, elle tenoit à sa liberté. Adèle eut donc des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable, qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en être humiliés pour elle. Plus elle s'efforçoit de rappeler l'abandon dans lequel les circonstances l'avoient placée, moins il étoit possible de s'en souvenir: on eût dit qu'elle étoit née pour commander à tous ceux qui l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels personne ne résiste, la douceur, la raison et la beauté.
Lorsque nous revînmes de la campagne, nous étions fort joyeux; et comme nous ne cherchions pas à cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers l'autre, la famille de Florvel sourioit à l'espoir d'un mariage qui devoit fixer le sort de leur protégée. Adèle n'avoit aucune fortune; mais la mienne suffisoit pour deux. Le mystère de ma naissance m'auroit empêché de m'allier à une fille riche et bien élevée; aucune ne pouvoit l'être mieux qu'Adèle, et n'auroit uni tant de mérite à tant de modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour. Je lui avois confié ce que j'étois: elle sentit que la mémoire de madame de Sponasi exigeoit que ce secret restât caché, même pour M. de Nangis; elle l'observa la première, c'étoit m'assurer de sa discrétion: mais elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe.
«Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et à ce titre seul vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle les droits qu'il a reçus de la nature, plus votre délicatesse est engagée à ne pas l'en priver. Songez, Frédéric, qu'en devenant votre épouse, je vais vivre avec votre père, et que nous ne pouvons être heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne préside à notre union. Comme votre position m'empêche de lui rendre dès à présent le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour être persuadée que vous ne me tromperez pas sur son consentement.—Et s'il le refusoit, ce que je ne présume pas, croiriez-vous que je lui dusse le sacrifice de mon bonheur?—Libre presque en naissant, je ne peux apprécier bien juste les bornes de l'autorité paternelle. Ne me cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons jusqu'à quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre obéissance sera toute à notre avantage.—Adèle, l'amour peut-il être juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien décidé à ne jamais renoncer au bonheur que j'attends avec vous.—Et moi, croyez-vous que j'y renonçasse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit à votre avantage, je ne balancerois pas un instant.—Quand on aime si raisonnablement, on n'aime guère.—Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux dépens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir à le répéter; la préférence que je vous donne est tellement fondée sur la certitude d'être avec vous la plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre intérêt qui puisse me séparer de vous. Si les événemens vouloient qu'un jour je fusse dans la nécessité de vous le prouver, vous apprendriez alors qu'aimer raisonnablement est pour Adèle aimer jusqu'au tombeau». Elle le disoit avec tant de calme, qu'il falloit connoître son caractère autant que je le connoissois pour être persuadé qu'elle donnoit à sa pensée toute l'étendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau signifioit pour elle... jusqu'au tombeau.
Aussitôt que je fus arrivé à Paris, je fis part à Philippe de mon amour et de mes projets, d'un ton que je cherchois à rendre respectueux, mais qui annonçoit une résolution déterminée. Philippe me fit beaucoup d'objections qui se réduisoient toutes à celle-ci: «J'avois de l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce»? Je déployai mon éloquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour renverser toutes les espérances que j'aurois de m'élever; qu'isolé dans le monde, je ne pourrois m'allier à aucune famille qui eût quelque crédit; que même lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la nécessité de me séparer de lui, séparation à laquelle rien ne pourroit me résoudre. Je lui fis valoir le caractère d'Adèle encore plus que son esprit et sa beauté; il n'y avoit pas de réplique raisonnable: Philippe soupira de voir s'évanouir les rêves qu'il avoit nourris avec complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de s'opposer à mes volontés.
«Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez jusqu'à présent vécu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer vos bontés du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je vous préviens que mon existence et Adèle sont inséparables.»
Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par intérêt pour moi, il me demandoit de différer mon mariage d'un mois seulement. Si alors je persistois dans ma résolution, il me promettoit de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son consentement. J'aurois eu mauvaise grâce de refuser; quoiqu'il m'en coûtât, je consentis à le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il prévu tes conséquences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi désespéré que moi. Mais n'anticipons point sur les événemens.
Quand j'appris à Adèle la condescendance que j'avois eue pour mon... ami, loin d'en être choquée, elle m'en remercia. La certitude de notre union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exigé six mois, qu'elle ne l'auroit pas trouvé injuste. Elle aimoit cependant; mais quand je la voyois recevoir avec tranquillité une nouvelle qui me paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desiré qu'elle fût plus passionnée. Insensé! j'oubliois que j'en voulois faire mon épouse, et non pas ma maîtresse.
CHAPITRE XXX.
Encore Adèle.
Adèle étant dès à présent liée à tous les événemens qui m'attendent, je voudrais, mes chers lecteurs, vous mettre en état de la bien connoître; et je n'y réussirai jamais mieux qu'en vous donnant un extrait de l'écrit que M. Durmer lui remit à ses derniers momens.
lettre de m. durmer
«Près de mourir, je veux, ma chère enfant, m'excuser devant vous de l'éducation que je vous ai donnée. Votre position fut mon motif; votre bonheur seroit ma récompense.
«Sans parens dont le nom et l'héritage vous soient dévolus, sans mère qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur légal, sans avenir présumé, ce n'est que dans votre caractère que tous pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essayé de former votre caractère pour qu'il vous mît au-dessus de la fortune et des attaques de la société.
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«Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui conviennent plus particulièrement aux femmes qu'aux hommes, dans un siècle où les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai regardé ce qui se passe dans le monde, et je vous ai élevée pour le moment où vous deviez vivre.
«Si l'on demandoit quelles sont les vertus particulières à votre sexe, la réponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne voudroit se charger de la faire. Est-ce l'amour pour la retraite? Je crois qu'avec des talens et le goût de l'étude vous supporterez plus aisément la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable société que lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire à elles-mêmes, courent sans cesse après le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer par-tout que l'ennui.
«Est-ce la modestie? La modestie n'appartient qu'à ceux qui ont des sacrifices à lui faire. L'amour-propre des sots n'est que sottise; rien ne peut les en guérir: l'amour-propre des esprits éclairés est orgueil; ils peuvent s'en corriger, ou du moins sentir la nécessité de le dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu'il peut être modeste?
«La modestie dans les mœurs tient à deux extrêmes, la froideur des sens, ou une extrême sensibilité: dans le premier cas, on la doit à la nature; dans le second, au désir de ménager sa réputation, et plus encore à la crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n'est qu'un libertin de la plus méprisable espèce. J'ose répondre, Adèle, que vous aurez toujours beaucoup de modestie.
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«On a dit avec raison que la vie d'une femme se réduisoit à l'histoire de ses amours. Eh bien! plus son caractère aura d'énergie, moins ses passions seront dangereuses, alors même qu'elles seroient fortes. Les hommes sont tellement accoutumés à ne point déguiser ce qu'ils cherchent sous le nom d'amour, que la beauté de la maîtresse qu'ils avouent est pour eux une excuse valable contre l'aridité de son esprit et la sécheresse de son cœur: mais les femmes qui ont l'heureuse habitude de dissimuler le penchant qui les entraîne, les femmes qui veulent toujours paroître séduites par des qualités qui justifient leurs foiblesses, seront moins dupes de leur imagination à mesure que leur tête sera mieux meublée; l'homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui de leur choix; et j'aimerois mieux donner l'amour-propre pour sentinelle à la vertu, que de lui laisser pour garde... quoi? je l'ignore: dans l'éducation actuelle, je n'ai jamais vu sur quelle base reposoit la sagesse des femmes.
«Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des médailles pour les antiquaires: leur ancienneté est ce qu'on peut dire de mieux en leur faveur. On m'a bien des fois objecté qu'en vous dégageant d'une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer au-dessus des bienséances, et vous accoutumer à vous glorifier de vos erreurs; mais j'ai remarqué que l'être le plus ignorant a toujours assez d'adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent: ainsi l'éducation que vous avez reçue ne tous donnera à cet égard aucun avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caractère, est tourmentée de la nécessité de former une liaison, alors même qu'elle n'en a plus le désir: elle se compose une passion pour échapper à ce veuvage du cœur et de l'imagination auquel le temps la conduit malgré elle. Avec plus de ressources dans l'esprit, elle regarderait la fin de l'amour comme la fin d'un orage, et ne se feroit pas illusion sur la possibilité d'aimer encore. L'esprit le plus cultivé doit être quelque temps dupe des sens; mais quand on n'a que des sens, et que leur empire finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas là qu'il faudroit chercher la raison qui fait envisager à votre sexe la vieillesse avec tant d'effroi?
«Parmi les femmes qui jouissent d'une grande célébrité, beaucoup ont vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d'être aimables. Adèle, réfléchissez sur cette vérité, et vous serez convaincue que je vous ai élevée pour toutes les époques de votre vie.
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«N'oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la décence, que l'on confond à tort avec l'ingénuité. L'ingénuité est la franchise de l'ignorance; elle peut quelquefois être indécente: la décence, au contraire, n'est que l'observation exacte des bienséances. Une femme allaite un enfant, et, moins occupée de ceux qui l'entourent que des tendres soins de la maternité, laisse appercevoir son sein sans que la décence puisse en murmurer. Qu'un homme se permette un compliment déplacé ou seulement un regard curieux, c'est lui qui manque à la décence en alarmant la pudeur, en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille qui entre dans le monde, parle peu; et c'est avec raison que l'on conclut en faveur de sa décence, car elle craint de blesser les usages: elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard, se faisant un privilége de son âge, l'aborde, et se permet une jovialité qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-décent. L'ingénuité plaît dans l'adolescence, et devient souvent bêtise dans un âge plus avancé: la décence, au contraire, appartient à tous les temps, à tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les sociétés, mais jamais pour le fond, qui n'est que la pratique réfléchie des bienséances. Ainsi je crois qu'en multipliant vos idées, je vous ai donné plus de possibilité d'être toujours et par-tout un modèle de véritable décence.
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«Vous voyez, ma chère enfant, que je cherche à justifier ce que j'ai fait pour vous: je le répète, si vous êtes heureuse, j'aurai réussi; car votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu'on peut en faire l'application, et votre avenir m'est inconnu. Respectez ma mémoire dans vous qui êtes mon ouvrage; défiez-vous de votre cœur, et n'osez pas tout ce qu'osera votre esprit: voilà ma dernière recommandation. À vingt ans, on décide hardiment: à trente, on hésite avant de décider: à quarante, on est si persuadé de l'instabilité de ses propres idées, que l'on perd toute confiance dans les lumières des autres et dans les siennes; on aime mieux user tranquillement la vie que de l'approfondir. Les passions de l'esprit s'affoiblissent comme celles du cœur; et de cet état naît un calme que l'on doit peut-être plus à la fatigue qu'à ses réflexions: mais ce calme est celui du bonheur, ou plutôt il est lui-même le bonheur. C'est là, ma chère enfant, que je vous attends pour me juger. Ayez le courage de n'avoir jusqu'à cette époque des talens que pour vous et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d'en avoir pour le monde. C'est bien peu de chose que la gloire!»
CHAPITRE XXXI.
Un événement.
Adèle, chez M. Durmer, n'avoit d'autre société que celle de quelques savans, au milieu desquels elle avoit pris l'habitude de raisonner juste, et la facilité de placer dans les conversations les plus sérieuses quelques répliques auxquelles elle n'attachoit pas de prétention. Chacun se plaisoit à l'instruire: aussi n'étoit-elle pas étonnée de s'entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit étrange avec tant de talens, venoit sans doute d'avoir vécu parmi des gens qu'elle savoit plus instruits qu'elle. Elle ne pouvoit ignorer les charmes dont la nature avoit été prodigue en sa faveur; mais comme dans la société de M. Durmer on n'attachoit pas un prix extraordinaire à la beauté, elle s'étoit accoutumée à l'envisager de même. La sphère étroite dans laquelle elle vivoit, servoit à la fois à former son caractère et à la sauver des dangers du monde.
Sa position devint bien différente dans la maison de Florvel. Elle ne pouvoit paroître aux promenades, aux fêtes, aux spectacles, sans exciter l'admiration. La simplicité de ses mœurs tournoit au profit de sa beauté; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la déguiser. Peu faite à une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas lorsqu'on lui adressoit la parole: elle répondoit; et le plaisir de l'entendre augmentoit celui qu'on prenoit à la voir. Florvel recevoit beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Adèle avec elle: bientôt elle fut le sujet de toutes les conversations. L'histoire de son enfance, qui si long-temps avoit été ensevelie dans l'appartement de M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n'eût pas été à la mode si l'on n'eût vu Adèle. Pour quiconque connoît Paris, cet enthousiasme ne paroîtra pas étonnant.
Ce qui l'est davantage, c'est qu'Adèle ne fut pas éblouie de ses succès: elle ne jouissoit des éloges qu'elle recevoit, que par l'idée d'être digne de faire mon bonheur; et jamais femme n'employa des procédés aussi délicats pour écarter jusqu'à l'ombre de la jalousie d'un cœur qui n'étoit que trop capable d'en éprouver les tourmens. Plus sensible avec moi que lorsque nous étions à la campagne, elle sembloit vouloir me dédommager du temps qu'elle accordoit à la société; elle comptoit avec impatience les jours qui devoient s'écouler encore pour accomplir le mois promis à Philippe; il n'en restoit plus que huit: alors nous devions déclarer à M. de Nangis, à Florvel et à son épouse, que nous étions dans l'intention de nous marier; intention qu'ils devinoient sans que nous en parlassions.
Tandis qu'il étoit à la mode de s'occuper de l'histoire d'Adèle, plusieurs personnes s'étoient fait un plaisir de la broder et de tirer des conjectures. J'ignore qui le premier s'avisa de rappeler qu'une fille de M. de Miralbe avoit été perdue dans un temps qui s'accordoit avec celui où Pierre trouva Adèle: on alla plus loin; les femmes d'un certain âge prétendirent qu'elle ressembloit étonnamment à madame de Miralbe lorsqu'elle étoit entrée dans le monde. Des conjectures on passa à l'affirmation; et ce bruit prit bientôt une telle consistance, qu'on ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en procès réglé avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa mère, saisit avec empressement la possibilité de lui opposer une sœur en minorité, ayant des droits égaux eux siens. Il rendit une visite à M. de Nangis.
Que l'on juge de l'inquiétude que j'éprouvois. Outre que je connoissois le caractère de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun espoir de devenir son gendre, je n'ignorois pas qu'à la mort de madame de Sponasi, il avoit excité tous les parens à m'accabler d'humiliations; pour lui, il m'avoit traité avec une bonté si méprisante, que j'avois rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de Valmont, et ses principes, et la haine éternelle qu'elle m'avoit jurée. De tous les pères que le hasard pouvoit offrir à l'intéressante élève de M. Durmer, certes M. de Miralbe eût été le dernier que j'eusse desiré.
C'est dans ces momens d'alarmes que je connus le cœur de mon Adèle; elle trembloit de retrouver une famille qui ne la dédommageroit jamais du bonheur que notre mariage lui faisoit espérer. Je lui parlois sans contrainte du caractère de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment qu'il n'acquît aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la haine de madame de Valmont; elle me remercia d'avoir rompu avec elle.
«Je sens, mon ami, me dit-elle, que j'aurois bien de la peine à vivre au milieu de tous ces êtres là. J'ai été élevée d'une manière qui me fait envisager avec indifférence ce que la plupart des hommes regardent avec admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien à mon père: quel qu'il soit, je le jugerai comme un étranger s'il se conduit mal avec moi. Dégagée de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup souffrir; mais jamais, jamais je n'oublierai celui qui, dans ma misère, dans un abandon absolu, m'a choisie pour son épouse. Frédéric, recevez ma main; c'est devant Dieu, et du plus profond de mon cœur, que je jure de n'être qu'à vous.»
Après nous être bien tourmentés, nous voulions rire de nos inquiétudes: mais nous revenions promptement à parler du temps où nous serions séparés, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous répétions le serment de nous aimer en dépit de tous les obstacles.
Nos craintes n'étoient pas vaines. M. de Miralbe, accompagné de M. de Nangis, vint chercher Adèle pour aller chez la veuve de maître Pierre. Il résulta des informations, de la représentation des vêtemens que portoit la petite lorsqu'elle fut trouvée, que cette infortunée étoit la fille de M. de Miralbe; ou plutôt, s'il m'est permis de donner ici mes soupçons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut Adèle que parce qu'il vouloit l'opposer à son fils. À une époque postérieure, il prétendit qu'elle lui étoit étrangère... Mais laissons au temps à dévoiler ce mystère, si jamais il peut l'être.
Je fis part de ce que je pensois à cet égard à M. de Nangis, et je m'apperçus combien est grand l'avantage d'une bonne réputation, qu'elle soit ou non méritée. M. de Nangis ne répondit à mes soupçons qu'en faisant l'éloge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser accuser un homme si sensible et si estimable, sans l'indulgence qu'il croyoit devoir à un amant au désespoir. M. et madame de Florvel, tout en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s'empêcher de se réjouir de voir Adèle retrouver un rang, une fortune digne d'elle: ils espéroient d'ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle à notre union; ils ne savoient pas que M. de Téligny étoit le fils de Philippe. Dans ma douleur, c'étoit mon père seul que j'accusois, ou, pour mieux dire, je le plaignois: l'idée que le retard qu'il avoit demandé me privoit de tous les avantages d'un mariage brillant, s'il eût été accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que moi.
«Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m'abandonnois à la douleur; j'ai fait le mal, peut-être parviendrai-je à le réparer. Si votre naissance étoit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe, il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L'argent fait bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi mon secret, je vous le confierai s'il vous devient utile; jusque là, ne vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n'oublie pas les engagemens pris par Adèle, si elle a la force de résister aux menaces ou aux séductions, vous pourrez encore être heureux.»
Philippe avoit-il réellement l'espoir qu'il vouloit faire passer dans mon cœur? Il est des positions où l'on tremble de diminuer ses espérances en en approfondissant le motif, et je n'osois presser Philippe de s'expliquer davantage.
M. de Miralbe étoit trop politique pour rompre brusquement avec M. de Nangis et sa famille: mais comme il n'ignoroit pas que c'étoit dans leur société où je rencontrois le plus souvent Adèle, et qu'il vouloit nous ôter tout espoir, il auroit desiré que sa fille prît sur son compte le tort de l'ingratitude: il l'exigeoit d'elle dans le particulier, tandis qu'il applaudissoit en public à la vive reconnoissance qu'elle témoignoit à madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l'amour entroit pour quelque chose. Adèle, à qui j'avois dévoilé le véritable caractère de son père, profitoit adroitement de la différence qui existoit entre ses opinions et les sacrifices qu'il devoit à sa réputation, pour lui désobéir sans qu'il pût se fâcher. En lui parlant toujours des vertus qu'il n'avoit pas, mais qu'elle étoit bien éloignée de lui refuser, elle le tenoit dans un état d'inquiétude et de contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis communs. Il est vrai que madame de Valmont l'accompagnoit toujours, et que M. de Miralbe, qui avoit deviné la haine qu'elle avoit pour moi, peut-être aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la jalousie et la vengeance, du soin d'éloigner les occasions où sa fille et moi nous aurions pu nous entretenir particulièrement. Pour donner une juste idée de notre position, je ne puis mieux faire que de copier quelques unes de nos lettres; elles étoient alors notre plus grande consolation. Si le nom de celui qui inventa l'art d'écrire étoit connu des amans, il auroit des autels par-tout où la terre est habitée.