The Project Gutenberg eBook of Frédéric
Title: Frédéric
Author: Joseph Fiévée
Release date: March 23, 2007 [eBook #20886]
Language: French
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
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(http://dp.rastko.net)
| Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conservée. |
FRÉDÉRIC,
Par J.F.
Auteur de la Dot de Suzette.
TOME PREMIER.
À PARIS,
Chez P. Plassan, imprimeur-libraire,
rue du Cimetière-André-des-Arcs, n°
10.
l'an vii de la république.
PRÉFACE.
Comme auteur, je devrois remercier le public de la faveur avec laquelle il a accueilli mon roman de la Dot de Suzette; comme François, j'aime mieux lui faire compliment d'avoir trouvé du mérite à un ouvrage aussi simple: cela peut encourager les bons écrivains, en leur prouvant que le goût n'est pas entièrement perdu.
Vivant retiré loin de Paris, j'ai appris par les journaux qu'un poète avoit mis Suzette au théâtre. Si elle y a conservé sa décence et sa sensibilité, il faut convenir que son caractère est à toute épreuve.
Une lettre particulière m'a assuré que les femmes du jour avoient voulu un moment ressembler à Suzette, et qu'elles avoient donné son nom à des robes charmantes. La grace de Suzette ne s'imite pas. Heureuses celles à qui la nature a accordé une beauté égale à la sienne! plus heureuses celles qui sentiront que la figure s'embellit de toutes les qualités du cœur et des talens de l'esprit!
Depuis long-temps les Françoises ont oublié qu'elles remplissoient dans notre patrie un ministère d'autant plus sacré, que l'homme le plus froid eût rougi d'en méconnoître la puissance; il leur accordoit par pudeur ce que tous les êtres sensibles leur accordent par besoin. Qu'est-il résulté de cet oubli? Que les femmes ont été traitées comme les hommes, à l'époque où les hommes l'étoient eux-mêmes comme des bêtes féroces. Femmes, reprenez votre empire, et il n'y aura plus de crimes.
La facilité du plaisir en ôte l'idéal; la difficulté de le saisir fait naître les passions. C'est par les passions que votre sexe règne; c'est par elles que le nôtre s'agrandit. Toute ambition dans laquelle vous n'êtes pour rien vous anéantit, et laisse dans notre cœur une sécheresse qui dégénère facilement en cruauté. Pourquoi ne voulez-vous plus inspirer de passions?
Pour connoître les dons que vous ayez reçus de la nature, vous ne consultez que votre miroir, et, contentes de la découverte, trop pressées de nous en faire part, à peine un voile léger cache-t-il à l'indifférent ce qui ne doit être que la récompense de l'être le plus épris. Vous brisez le charme en éteignant l'imagination: le désir a des bornes, l'imagination n'en a point. Soyez décentes par coquetterie; l'hypocrisie des mœurs tourne à la fois au profit de l'amour et de l'ordre.
Mais la décence dans les habits est peu de chose si l'on n'y joint celle des discours. Vos conversations sont insipides pour les gens d'esprit, désespérantes pour les ames aimantes. N'est-il pas humiliant de ne plaire qu'aux sots et aux libertins? Se mettre à leur niveau, c'est dégrader la beauté.
J'ignore si la nature vous a donné un caractère différent du nôtre; je ne jette pas mes pensées si loin: mais je sais que, dans tous les pays, nos devoirs n'étant pas les mêmes, il en résulte des nuances frappantes entre la manière d'être d'une femme et celle d'un homme. Quand ces nuances disparoissent, hommes et femmes ont également perdu leur mérite; il n'y a plus ni dignité, ni grace, ni fierté, ni douceur, ni amour, ni bonheur: nous ressemblons tous à des pièces de monnoie dont l'empreinte est effacée.
Ces nuances sont d'autant plus fortes, que tout le monde les sent, et que personne ne peut les définir. En écrivant la Dot de Suzette, je faisois parler une femme, et l'on a cru généralement le roman écrit par une femme. Pas une pensée forte, si naturellement elle ne naît d'une sensation vive; des caractères esquissés plutôt qu'approfondis, de la douceur dans les plaintes, de la simplicité dans les discours, de la sensibilité jusque dans le courage. Femmes, voilà votre cachet: en me servant de votre main pour l'apposer sur mon ouvrage, il eût été trop mal-adroit de ne pas réussir.
Mais si le roman portoit vos couleurs, la préface trahissoit mon secret: personne n'a pu s'y méprendre; un homme l'avoit écrite. Ce contraste en dit plus qu'une grave discussion. Le rédacteur du Journal de Paris, dans l'analyse obligeante qu'il a faite de cet ouvrage, a parfaitement marqué cette différence, et il est le premier qui, malgré l'opinion reçue, ait assuré que la Dot de Suzette, n'étoit point d'une femme.
Cependant on a osé imprimer le nom prétendu de l'auteur, et ce nom s'est trouvé être celui d'une femme qui a trop d'esprit à elle appartenant pour consentir à se parer du peu qui ne lui appartient pas. Persuadé qu'elle n'est pour rien dans cette supposition, j'aurois gardé le silence si le libraire, qui (sans doute à son insu) lui a donné le titre d'auteur de la Dot de Suzette, ne répandoit le bruit que le manuscrit de ce roman m'a été confié par elle, que j'ai abusé de ce dépôt, qu'il est certain que je n'oserai réclamer contre celle qui a été de tout temps la protectrice de ma famille, et qui m'a rendu personnellement les services les plus signalés. Or il est indubitable que cette personne m'est inconnue, que le hasard ne nous a pas rassemblés seulement une fois, que ma famille lui est aussi étrangère que moi, que jamais je n'ai reçu de services signalés de qui que ce soit, et que je suis, par mon caractère, au-dessus de la protection, même d'une femme. Il est désagréable d'avoir à réfuter des absurdités pareilles; mais on le doit quand une absurdité entraîne l'accusation d'abus de confiance, d'ingratitude et de sottise. Certes il n'en est pas de plus grande que celle de prétendre à l'esprit qu'on n'a pas.
Je reviens à ma préface.
L'idée généralement reçue qu'un homme se peint dans ses écrits est une erreur accréditée par les écrivains médiocres. On entend dire par-tout: L'auteur de tel ou tel ouvrage doit avoir une ame bien sensible. Aussi voyons-nous dans les romans nouveaux des voleurs qui ne manquent pas de probité, des assassins qui sont philanthropes, et des scélérats qui versent des larmes de sensibilité. On brise tous les caractères pour faire ressortir le sien: on croit donner la mesure de son cœur, on ne donne que celle de son talent; et presque toujours la mesure est petite.
Un romancier et un auteur dramatique sont des peintres: ce n'est pas ce qu'ils sentent qu'ils doivent exprimer; c'est ce qui existe. Molière a peint le Tartufe: il n'en a pas pris le modèle en lui, non plus que l'original du Misanthrope; et il seroit aussi ridicule de chercher le caractère de Molière dans ses ouvrages, que d'exiger qu'un peintre habillât les Romains à la françoise, parce que cet habit est le sien, ou qu'il se revêtît d'une cuirasse, parce qu'il vient de dessiner un guerrier.
Je ne conçois pas comment J. J. Rousseau a pu s'applaudir, à la fin de sa Nouvelle Héloïse, de n'avoir pas eu à imaginer, à composer le personnage d'un scélérat, à se mettre à sa place pour le représenter.
À moins que ce ne soit par la raison toute simple qu'on n'imagine ni ne compose un personnage, et que quand on veut le représenter, on ne se met pas à sa place; on le pose devant soi, et on le peint. Lorsque Vernet dessinoit une tempête, il ne se mettoit pas plus à sa place qu'Isabey ne se met à la mienne quand il fait mon portrait.
Rousseau ajoute:
«Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d'horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu'on ne peut écouter, ni voir, ni souffrir. Il me semble qu'on doit gémir d'être condamné à un travail si cruel.»
Il est difficile de raisonner moins juste: et quand Rousseau remercie Dieu de ne pas lui avoir donné les talens et le beau génie de ces auteurs-là, il fait une action de grâces bien à pure perte; car s'il avoit eu leur genre de génie, il auroit su qu'ils n'étoient pas condamnés à l'exercer, et que leur travail n'avoit rien de cruel.
Corneille, sortant de peindre Cléopatre ne méditant que meurtres et empoisonnemens, n'a certes jamais pensé à empoisonner ses enfans; et Rousseau mettoit les siens aux Enfans-Trouvés, consentoit à toujours ignorer leur destinée, ce qui est cent fois pire que la mort, le jour même peut-être où il peignoit avec tant d'onction l'aimable Julie de Volmar au milieu de sa famille naissante.
Après cela, jugez l'ame des auteurs par leurs ouvrages.
Mais allons plus loin, et cherchons la sensation que doit éprouver un auteur en travaillant. Je soutiens qu'on peut bâiller en peignant des caractères honnêtes, frapper du pied en faisant l'apologie de la patience, sourire à l'attitude d'un sot, et se réjouir en saisissant la figure d'un scélérat. Le plaisir n'est dans l'ouvrage, tant qu'on travaille, qu'autant que l'exécution répond à nos desirs.
Aussi suis-je persuadé que plus un auteur est médiocre, plus il doit avoir de jouissances en écrivant, puisque loin de trouver des difficultés, il ne les soupçonne même pas. Il y a dans beaucoup d'ouvrages une bonhommie d'orgueil et de nullité qui m'empêchera toute ma vie de m'ériger en critique: j'y applaudirais même de bon cœur si la plupart de ces écrivains-là n'avoient la manie de mettre les mots morale et vertu dans les circonstances les plus déplacées; ce qui a l'inconvénient terrible de donner aux lecteurs plus médiocres qu'eux, un jugement faux et des principes incertains. Si le public vouloit perdre l'habitude de juger la moralité d'un écrivain par ses ouvrages, cela nous débarrasseroit peut-être des phrases à contre-sens sur la sensibilité, et d'apologies bien dangereuses de la morale et de la vertu.
Dans Suzette, j'ai voulu faire un essai sur une partie des mœurs actuelles; dans Frédéric, j'ai peint des caractères qui existoient avant la révolution. C'est pour ne jamais me donner le droit d'applaudir ou de blâmer que je fais parler mes personnages eux-mêmes. À mesure qu'ils entrent sur la scène, ils ne m'appartiennent plus, et leurs discours, leurs actions, ne sont que la conséquence nécessaire de leur situation, de leurs passions, de leur caractère: moi, je l'affirme, je n'y suis pour rien; et quoiqu'il y en ait de fort aimables, que tous aient de l'esprit, plusieurs même quelque chose de plus que ce mot ne signifie, il n'en est pas un seul qui parle ou pense comme moi, pas un seul à qui je désirasse ressembler.
On trouvera hardi d'avoir osé rassembler dans le même cadre tant de personnages annoncés pour avoir beaucoup de talens. Il faut s'en croire soi-même, m'objectera-t-on, pour prétendre leur faire soutenir la réputation que vous leur donnez. Pas tant. Les gens d'un vrai mérite sont simples, et ne font jamais de longs discours: quand ils sont agités par des passions, ils rentrent à peu près dans la classe des autres hommes; quand ils réfléchissent, c'est différent, ils s'élèvent. Eh bien! je ne crois pas en avoir placé un au-dessous de l'idée qu'on a dû s'en former.
Je craindrois plutôt d'avoir accordé trop que trop peu, sur-tout à mon personnage favori, Adèle: aussi le lecteur instruit s'appercevra-t-il que j'ai eu soin de lui donner une caution pour les pensées qui sont au-dessus de son sexe. J'aimois à l'embellir et à lui conserver sa modestie: il est si aimable de parer une jolie femme!
Si ma prévention pour elle ne m'aveugloit pas, je lui reprocherois de n'avoir point assez médité ce dernier conseil de son instituteur: Méfiez-vous de votre cœur, et n'osez pas tout ce qu'osera votre esprit.
Pour son cœur, elle ne pouvoit mieux le placer, et j'aurois tort de me plaindre. Pour son esprit, elle en abuse dans ce sens, qu'elle ne résiste pas à l'amour-propre d'avoir raison contre son père; et quoiqu'elle ait mille motifs de se défier de lui, elle met trop de finesse dans sa conduite. La finesse est la première tentation d'une femme spirituelle; Adèle devoit y succomber.
C'est parce que je peignois des caractères et des événemens possibles avant 1789, que j'ai donné à tous mes personnages de l'esprit, de l'esprit, et encore de l'esprit. Nous en étions si pleins alors, que tout ce qui n'étoit pas notre esprit n'étoit rien. Les uns sont philosophes, les autres anti philosophes, quelques uns athées, d'autres religieux par raisonnement, presque tous auteurs; c'étoit déjà la mode. On pouvoit mourir sans faire son testament, mais non avant d'avoir composé un petit ouvrage, ne fût ce qu'une satyre contre son père; et c'est, je pense ce qui arrive à l'un de mes acteurs.
Qui que ce soit ne s'est reconnu dans Suzette; j'en étois sûr d'avance. Les gens d'une pénétration bien fine y ont reconnu tout le monde; je l'aurois juré également. Autant en sera Frédéric.
Si l'on veut connoître ma pensée sur les deux ouvrages, la voici. Suzette plaira à plus de personnes, et Frédéric, davantage à ceux qui savent bien lire. Le succès de Suzette a de beaucoup passé mon espérance; cependant je crains qu'en vieillissant elle ne se perde dans l'abîme qui engloutit quatre-vingt-dix-neuf romans sur cent. Frédéric n'y tombera pas; du moins je l'espère.
Ne pouvant revoir moi-même les épreuves, s'il s'est glissé dans mon manuscrit, ou s'il se glisse à l'impression quelques fautes un peu lourdes, je prie qu'on ne me les attribue pas. Pour celles qui dénotent un auteur qui n'aime ni à travailler, ni à polir, ni à corriger, je m'en charge: il faut être juste.
FRÉDÉRIC, TOME PREMIER.
CHAPITRE Ier.
Mon éducation.
C'étoit un bien excellent homme que le curé de Mareil; mais de tous les hommes excellens par les qualités du cœur, c'étoit le moins propre à diriger une éducation. Ce fut cependant à lui que la mienne fut confiée. En accuserai-je mes parens? Pour cela, il faudrait les connoître. Tout ce que je peux affirmer, c'est que je fus nourri à Mareil chez des paysans aisés, et qu'à l'âge de six ans j'allai demeurer dans la maison du curé de ce village. Il me seroit impossible d'énumérer toutes les connaissances que j'acquis avec lui.
Le curé de Mareil n'étoit pas contrariant, mais il n'étoit jamais de l'avis de personne; et comme il restoit rarement plusieurs jours du sien, on peut dire à cet égard qu'il traitoit les autres comme lui-même. Il parloit facilement et avec grâce; la discussion l'animoit, et donnoit à son esprit une vigueur qui l'abandonnoit quand il étoit livré à ses propres réflexions. Comme il avoit la manie de réduire tout en systêmes, qu'il n'y a point de systême qui n'ait un côté faux, et que la foiblesse de son caractère ne lui permettoit pas de soutenir ce qu'il ne croyoit plus, ou de croire long-temps ce sur quoi il réfléchissoit souvent, il étoit entêté sans avoir d'obstination, inconséquent sans cesser de raisonner juste, très-instruit sans avoir une idée suivie, et toujours en état de persuader les autres sans pouvoir se convaincre lui-même.
Il mettoit beaucoup d'importance à faire de moi un homme. Il ne lisoit, ne parloit, ne méditoit que sur l'éducation, et jamais nous ne suivîmes plus de quinze jours la même méthode. Tantôt il me traitoit avec beaucoup de pédantisme, ne me permettoit pas la moindre réplique; tantôt c'étoit un ami instruisant un ami: il exigeoit que je lui fisse part de mes réflexions, assurant qu'il falloit seulement guider la jeunesse. Quand il étoit partisan des langues mortes, je devois pâlir sur les auteurs anciens: mais si son goût pour l'antiquité s'évanouissoit, il me jetoit dans les langues étrangères, préférant aujourd'hui l'italien, parce qu'il est plus facile; demain l'anglois, parce que la littérature et la politique m'offriroient un jour plus d'instruction; et la semaine suivante il ne vouloit que de l'allemand: car une langue mère, disoit-il, me donneroit aisément la clef de toutes les autres. Bientôt les livres étoient abandonnés; et, comme l'Émile de Jean-Jacques, je n'avois plus pour précepteur que le charron du village.
Tant qu'il n'avoit fait que changer de méthode, je m'étois prêté sans répugnance à tous ses caprices; j'en avois même si bien pris l'habitude, que je calculois assez juste le jour où je pouvois me dispenser d'apprendre mes leçons, certain que le lendemain il n'en seroit plus question: mais quand je me vis apprenti charron, il me fut impossible de ne pas ressentir le plus vif chagrin.
«Monsieur le curé, lui dis-je, je suis donc abandonné de tout le monde! Je n'ai pas de parens qui veillent sur moi, je le sais; mais jusqu'à ce jour j'avois été élevé de manière à croire que j'avois quelque ami qui s'intéressoit à mon sort. N'ai-je plus d'autre ressource que d'apprendre un métier?»
«Vous êtes un enfant, me répondit-il; il ne faut pas vous affliger. Vos amis ne vous ont point abandonné, puisque je reçois toujours le prix de votre pension. Quand vous n'auriez que moi, tant que je vivrai, rien ne vous manquera. Mais, mon cher Frédéric, que sont les arts, les sciences, dans mille circonstances de la vie? Des consolateurs, vous dira-t-on. Raisonnement futile! Rien ne console d'être à charge aux autres, et de ne pouvoir satisfaire à ses besoins. Cela ne vous arrivera pas, je l'espère; mais il faut se mettre en garde contre les événemens. D'ailleurs, en vivant avec les artisans, vous apprendrez à les plaindre, à les estimer; et si la fortune vous sourit un jour, vous ne mépriserez pas ceux que vous aurez été à même d'apprécier: vous serez leur ami, leur protecteur.»
Rassuré sur la crainte d'être abandonné, je ne vis plus dans ce nouveau système qu'un moyen de vivre plus en liberté. J'allois exactement chez mon précepteur le charron; et je profitai si bien de ses leçons, qu'au bout de quinze jours je jurois, je fumois, et je buvois sur-tout de manière à faire honte à M. le curé: aussi cessa-t-il de vouloir me transformer en artisan, et il recommença à m'accabler de volumes. Mais j'avois pris l'habitude de ne m'appliquer l'esprit à rien; au milieu des leçons de mon cher Mentor, je ne pensois qu'aux chants joyeux et gaillards dont ma mémoire s'étoit garnie. Il s'emportoit: mais le maudit couplet de chanson me revenoit sans cesse; et tandis qu'il me faisoit les exhortations les plus pathétiques, je fredonnois intérieurement quelques refrains dans lesquels les curés jouoient le plus grand rôle; c'étoient ceux-là que j'avois appris avec le plus de facilité. Ajoutez que mon goût pour le charronnage étoit tel, qu'il n'y avoit plus un meuble dans le presbytère auquel je n'eusse fait quelque entaille. À défaut d'outils, pendant mes leçons, je me servois de mon canif pour charpenter la table sur laquelle j'écrivois. Mon curé perdoit patience; moi j'avois perdu avec le charron ce respect qui, chez les enfans, est le plus sûr garant de la soumission.
Le pauvre curé de Mareil ne savoit plus que faire: non que les systêmes lui manquassent; mais il ne trouvoit plus en moi cette bonne volonté qui me les faisoit adopter avec la même chaleur qu'il les concevoit. Occupé de notre situation respective, je l'entendis un jour causer ainsi avec un de ses confrères, pour lequel il avoit la plus grande estime; c'étoit le respectable curé d'Orville, homme bien rare, puisqu'il soumettoit sa conduite, et même ses opinions, à ses devoirs.
«Eh bien! vous savez ce qui m'arrive avec le jeune Frédéric? Mes ressources sont épuisées. J'ai voulu suivre les conseils de Rousseau; je l'ai perdu.»
«—Je le crois sans peine.»
«—Son systême est pourtant bien beau, bien séduisant!»
«—Oui, sur le papier: mais c'est un systême; et il n'y en a pas de bon, parce qu'il n'en est pas un seul qui puisse convenir à deux sujets différens, ni auquel celui même qui l'a conçu veuille s'astreindre rigoureusement dans la pratique.»
«—Eh! mon ami, si l'on ne se fait pas un système, ou si l'on n'en adopte pas un, comment se conduira-t-on?»
«—Par l'habitude, si l'on n'est qu'un sot; par l'habitude encore, si l'on a de l'esprit. La France peut-elle se plaindre de ne pas compter des grands hommes dans tous les genres, autant et plus que tout autre pays? Ou l'éducation qu'ils ont reçue y a contribué, ou elle n'y a pas contribué; dans l'un ou l'autre cas, il faudroit encore en revenir à l'habitude.»
«—Ainsi, d'après votre systême...»
«—Moi, mon ami, je n'ai pas de système.»
«—Eh bien! d'après votre opinion, il faudroit faire aujourd'hui comme on faisoit il y a mille ans, et les conceptions de nos plus grands génies seroient perdues pour nous et pour la postérité.»
«—Voilà ce qui vous trompe; le temps seul suffirait pour changer les institutions des hommes. Une nation entière n'adopte pas un systême, et cependant il arrive que, sans efforts, sans qu'on s'en apperçoive, ce qu'il y a de bon, d'utile, de possible dans tous les systêmes, se lie bientôt à celui qui est établi. Voilà ce que j'appelle l'habitude, ce qu'il faut sans cesse consulter; et le plus grand talent d'un instituteur est, en ne s'en écartant pas, de l'adapter au génie particulier de son élève: encore ne doit-il l'essayer qu'avec beaucoup de prudence.»
«—Vous disiez cependant tout-à-l'heure qu'il est rare que la même éducation convienne également à deux individus; et, avec votre habitude routinière, vous nous réduisez à une seule pour tous.»
«—Oui, parce qu'étant établie, ayant pour elle l'expérience et l'assentiment général, elle sauve de toute responsabilité celui qui l'a consultée; au lieu qu'après avoir suivi ses idées particulières, ce que vous appelez son systême, s'il ne réussit pas, il a de véritables reproches à se faire. Connoissez-vous beaucoup d'hommes assez constans dans leurs opinions pour oser, sans crainte de regrets, les faire adopter aux autres?»
«—Moi, s'écria le curé de Mareil, je....» et il s'arrêta. Puis, après un instant de silence, il poursuivit: «Tenez, vous me prenez dans un moment où je suis hors d'état de soutenir une discussion; mes idées sont troublées par l'indocilité de Frédéric. Dites-moi, si tous étiez à ma place, quel parti prendriez-vous maintenant?»
«—Celui de la plus grande sévérité; ce n'est que par elle que vous vaincrez la dissipation qui s'est emparée de lui. Mon ami, l'enfance a besoin d'être domptée; et comme on ne peut pas, sans être fou, lui supposer assez d'instruction acquise pour sentir la nécessité de s'instruire, il faut bien la forcer à vouloir ce que sa volonté libre ne lui inspireroit jamais.»
«—Quelle erreur! moi, devenir le tyran de mon élève; lui donner pour son maître une aversion qui s'étendroit bientôt sur l'étude; risquer de rendre sournois, hypocrite, un enfant dont la franchise est le premier charme; donner à cet âge heureux pour qui la nature a créé l'enjouement, et les chagrins de l'homme fait, et la morosité de la vieillesse! non, jamais, jamais. Pauvres jeunes gens! c'est nous qui troublons votre félicité, lorsque notre raison devroit vous faire un jeu de vos devoirs, et vous instruire en vous amusant. Oui, mon parti est pris; c'est par la douceur que je le ramenerai. S'il m'en coûte plus de soins, je ne m'en plaindrai pas: il étoit docile avant que je l'eusse confié à un charron.»
Qui fut bien content de la résolution de notre bon curé? Ce fut moi sans doute, qui écoutois furtivement, et que le conseil d'être sévère à mon égard avoit fait trembler jusqu'au fond de l'ame. Je quittai ma cachette en sautant; je fus d'une gaieté folle toute la soirée, et je me promis de me bien divertir, puisque l'on pouvoit s'instruire en s'amusant.
Le lendemain, je m'éveillai avec les idées les plus riantes, et je disposois dans ma tête les plaisirs de la journée, quand le curé de Mareil vint à moi: la sévérité répandue sur sa figure me parut de mauvais présage.
«Monsieur, me dit-il, je suis très-mécontent de vous; vous avez abusé de mes bontés; il est temps d'y mettre un terme; vous ne trouverez plus désormais en moi qu'un juge rigoureux, et votre conduite seule réglera la mienne. Voici les leçons que vous apprendrez aujourd'hui; je vous enfermerai dans mon cabinet jusqu'à l'heure du dîner: si vous employez mal votre temps, vous y resterez jusqu'au soir, sans autre nourriture que du pain et de l'eau. Point de pleurs, point d'obstination; vous n'y gagnerez rien: votre sort dépend de vous, et je vous préviens que je serai inexorable.»
En achevant de prononcer cet arrêt, il me poussa brutalement par le bras. Comme les larmes que je répandois m'empêchoient de voir ce qui étoit devant moi, je m'embarrassai les jambes dans une chaise, et, en tombant sur le plancher, je poussai des cris horribles. Notre curé, qui les mit sur le compte de la méchanceté, et non sur celui de la douleur, ne vint pas à mon secours. J'eus le temps de réfléchir sur la douceur par laquelle il vouloit me ramener, et sur son nouveau systême de m'instruire en m'amusant. J'étais désespéré, je n'ouvris seulement pas mes livres, et je fus puni comme il me l'avoit promis. Cet acte de sévérité me révolta; je m'obstinai. Mon obstination le piqua, elle excita la sienne; il fut six jours constant dans son systême. Certes, je jouois de malheur; c'étoit la première fois de sa vie que cela lui arrivoit. Enfin, voyant que je n'étois pas le plus fort, je pris le parti de céder; j'étudiai mes leçons, et je fus étonné de la facilité avec laquelle je les apprenois. Je me promis bien, à l'avenir, de ne plus m'exposer à aucune punition; et, fier de ma résolution, sûr de ma mémoire, j'attendis le curé avec impatience. Il entra; je m'avançai vers lui, les yeux brillans de satisfaction, et mon livre à la main.
«Frédéric, me dit-il, j'ai fait de nouvelles réflexions; oublions le passé, nous avons tous les deux des reproches à nous faire: abandonnons les auteurs pendant quelque temps, afin de vous rendre la tranquillité d'esprit nécessaire pour profiter de l'étude. Venez vous promener avec moi dans la campagne; nous commencerons un cours de botanique, et vous joindrez à un exercice profitable à votre santé le plaisir d'approfondir les secrets de la nature. Ah! mon enfant, quelle carrière va s'ouvrir devant vous, et quel champ fertile pour une imagination comme la vôtre!»
«Monsieur, lui répondis-je en tenant toujours mon livre ouvert à l'endroit de ma leçon, ne voulez-vous pas me faire répéter? Je suis persuadé que vous serez content de moi.»
«Fort bien, fort bien, répliqua-t-il en prenant le volume et le jetant sur la table; je suis satisfait de votre soumission: cherchez votre chapeau, et suivez moi.»
Je ne m'appesantirai pas davantage sur les détails de mon éducation, dont le résultat fut qu'à seize ans je savois un peu le latin, un peu le grec, un peu l'italien, un peu l'anglois, un peu l'allemand, un peu de botanique, et autant d'astronomie qu'une petite maîtresse qui a suivi un cours dans un lycée, où l'usage des femmes est de ne jamais écouter le professeur, afin de se ménager le plaisir de demander à leurs voisins ce qu'il a dit.
CHAPITRE II.
Digression.
Je connois entre autres une dame fort aimable sous ce rapport: elle ne peut assister au spectacle qu'accompagnée de trois cavaliers, dont l'un soutient avec elle la conversation, tandis que les deux autres restent prêts à lui rendre compte de ce qui se passe sur le théâtre. «Pourquoi applaudit-on?—Madame, c'est l'actrice qui a chanté son ariette comme un ange.—Ah! ah! Et de quoi rit on maintenant?» L'autre cavalier écoutant: «Madame, c'est le valet qui, par ses gestes si niais et si naturels, excite la gaieté beaucoup plus que par les paroles de son rôle.—Ah! ah! cela doit être fort plaisant. Avertissez-moi donc lorsqu'il paroîtra». Elle se retourne, jusqu'à ce qu'il se présente une nouvelle occasion de savoir pourquoi on applaudit, pourquoi l'on rit, et quelquefois même pourquoi l'on fait un si grand silence. En sortant du spectacle, elle s'informe avec soin de l'effet qu'a produit la pièce; et si elle apprend qu'elle a eu du succès, elle assure qu'elle ne manquera pas une représentation, parce qu'elle s'y est beaucoup amusée.
Comment! s'écriera le lecteur, vous nous parlez de Paris, et vous n'avez pas encore quitté votre village? Point de reproche, je vous prie: n'oubliez pas la manière du curé de Mareil; et si quelquefois je passe subitement d'un sujet à un autre, ne vous en prenez qu'à mon éducation. Mais si je ne suis pas encore à Paris, vous pouvez du moins m'appercevoir sur la route: j'y suis avec mon Mentor, dans une voiture que l'on a envoyée pour nous; et comme il est rare de voyager sans parler ou sans dormir, je vous rapporterai quelques fragmens de notre conversation.
«Êtes vous bien content de me quitter, Frédéric?»
«—Ma foi, monsieur le curé, il me seroit impossible de répondre juste. Il est certain que je regrette Mareil; mais il est également certain que je suis bien aise d'aller à Paris. Ma joie seroit plus grande si j'avois l'espoir d'y trouver mes parens.»
Le curé de Mareil secoua la tête de manière à me faire entendre qu'il ne falloit pas y compter.
«C'est une chose bien cruelle, ajoutai-je, de ne savoir qui l'on est, à qui l'on tient, ce qu'on peut craindre ou espérer.»
«Oui et non, me répondit-il. J'ai souvent réfléchi sur ce sujet, et j'ai vu qu'il y a autant contre que pour.»
«Mais enfin, monsieur le curé, il est impossible que je n'aie pas un père et une mère. Ils ne m'ont point abandonné, puisque jusqu'à présent je n'ai manqué de rien. J'avois cru quelque temps.... on disoit même dans le village....» Je m'arrêtai.
«Eh bien! Frédéric, que disoit-on?» Je gardai le silence. «Que vous étiez mon fils? ajouta-t-il en riant. On me l'a dit bien des fois à moi-même; mais il n'en est rien». Je soupirai encore, sans trop savoir pourquoi. J'imagine qu'en ce moment j'aurois mieux aimé trouver mon père dans le curé de Mareil, que d'être obligé de le chercher toute ma vie.
«Du moins, monsieur le curé, vous savez qui je suis: il me semble que j'ai atteint l'âge où l'on pourroit sans crainte se confier à ma discrétion. J'ai souvent interrogé ma nourrice; elle m'a toujours répondu qu'elle ne connoissoit que vous.»
«Et moi, mon ami, je ne connois que le philosophe chez lequel je vous conduis: c'est lui qui m'a écrit de veiller sur vous; c'est lui qui m'a fait exactement toucher le prix de votre pension; c'est sur son ordre que je vous ramène.»
«Monsieur le curé, pourquoi ce philosophe-là ne seroit-il pas mon père»? Il fit encore un signe de tête très-négatif, et moi je poussai un nouveau soupir. Je n'avois jamais tant senti les élans de l'amour filial qu'au moment où je quittois toutes les habitudes de mon enfance.»
«Au reste, ajouta-t-il (car son signe de tête équivaloit à un commencement de discours), je n'ai nulle certitude que ce n'est pas vers votre père que je vous conduis; je ne lui ai jamais demandé le secret de votre naissance. Dans les premiers jours, j'avois autant de curiosité que vous en avez aujourd'hui; mais après y avoir long-temps réfléchi, je me suis convaincu que cela m'étoit absolument indifférent. Chargé de votre éducation, je m'en suis acquitté de manière à me faire honneur, soit dit sans exciter votre vanité, car vous n'aviez pas des dispositions très-heureuses. Celui qui va me remplacer auprès de vous, est un des plus grands hommes de ce siècle, à ce que disent ses partisans. Il est de toutes les académies, quoiqu'il n'ait jamais fait imprimer aucun ouvrage plus grand que le recueil de mes sermons; vous les avez copiés, vous savez qu'ils sont fort courts». En parlant de ses sermons, il s'endormit, et je restai livré à mes réflexions.
«Oui, mon enfant, s'écria le curé de Mareil en se réveillant, c'est un bien grand homme.»
«Qui donc? lui demandai-je avec un battement de cœur: mon père?»
«Non, non: je vous parle de M. de Vignoral. S'il est votre père, ce que je ne crois pas, vous serez trop heureux d'être sous ses yeux; et s'il n'est pas votre père, il faut que vous apparteniez à quelque famille bien puissante, pour qu'un savant qui fixe les regards de l'Europe entière, consente à achever votre éducation.»
Il s'endormit de nouveau, et mes réflexions changèrent d'objet: non seulement je ne desirois plus être fils de M. de Vignoral; mais si le curé de Mareil m'eût dit en ce moment que j'étois le sien, j'aurois pleuré de honte: effet naturel de l'ambition.
Quel est le caractère de M. de Vignoral? me demandois-je tout bas: comment me recevra-t-il? Ces pensées, qui me donnoient une inquiétude bien naturelle à mon âge et dans ma position, pourroient, cher lecteur, exciter aussi votre curiosité; je vais donc vous apprendre en peu de mots ce que je n'ai su, moi, qu'au bout de quelques années. Diderot prétend que les romanciers ne tracent des portraits que parce qu'ils ne savent faire parler ni agir leurs personnages de manière à dévoiler leur caractère aux lecteurs: mais comme il a cru sans doute aussi qu'il n'y avoit pas beaucoup de lecteurs en état de deviner un homme par un trait de sa vie, ou par sa conversation, il n'a négligé aucune occasion de dessiner le portrait de ses héros; et c'est ce qu'il a fait de mieux.
M. de Vignoral étoit gentilhomme, mais si pauvre, qu'il auroit été obligé de conduire une charrue, si un prélat n'eût fourni aux frais de son éducation. Il se distingua dans ses études. Arrivé à Paris, il fit sa cour à tous les hommes en place. On lui offrit d'entrer au service: mais il n'avoit de courage que dans l'esprit; et ce genre de courage, qui vaut bien celui qui fait les héros, est souvent incompatible avec lui. M. de Vignoral, las de chercher des protecteurs, prit un parti décisif; il se fit philosophe. C'étoit alors un très-bel état, un vrai métier de chanoine. En criant contre le despotisme, on s'attiroit la faveur de tous les potentats; en méprisant la noblesse, on étoit reçu, fêté dans les meilleures maisons, on se dispensoit de faire sa cour. Un bon mot, un trait satyrique, mettoient les pairs de France à vos genoux; et loin de faire dire dans le monde, «On a vu M. de Vignoral avec le duc de...», on entendoit dire; «Le duc de.... est admis chez M. de Vignoral, il est de sa petite société». En déclamant contre le luxe, on s'en procuroit les jouissances les plus recherchées; en prenant dans ses écrits la défense des malheureux, on étoit dispensé d'avoir pitié d'eux. Les pensions, les brevets d'académicien, pleuvoient sur le philosophe; et les libraires, qui n'achètent jamais que le nom de l'auteur, s'empressoient d'ouvrir leur bourse, pour obtenir d'un homme déclaré immortel le discours préliminaire d'une compilation faite par quelques savans inconnus.
Telle étoit la position de M. de Vignoral quand j'arrivai chez lui. Toutes ses conceptions rouloient sur un point unique, le bonheur des hommes; il ne parloit, ne travailloit, que pour préparer ce bonheur. J'ai souvent pensé qu'il ne regardait pas ses domestiques comme des hommes; car il les traitoit en bêtes de somme, et jamais maître ne fut aussi exigeant dans son service: mais il ne faut pas attendre de celui qui embrasse l'humanité d'un coup-d'œil, ces vertus de société qui honorent les petits esprits incapables de viser à l'immortalité, et mesquinement occupés de la félicité de ceux qui les entourent.
Vous ne connoissez pas encore, mon cher lecteur, le caractère de M. de Vignoral; je ne vous ai jusqu'à présent parlé que de sa profession. Je laisserai aux événemens le soin de vous initier davantage: car enfin peut-être est-il mon père; et le respect filial, même dans son incertitude, doit imposer silence à la critique. Qu'il vous suffise de savoir qu'il étoit âgé de cinquante ans; qu'un front découvert, de grands yeux pleins de feu, mais cachés par de gros sourcils noirs, lui donnoient l'air hypocrite quand il étoit tranquille, et la mine d'un inspiré quand il se livroit à son génie. Du reste, il ressembloit assez à tous les autres hommes de son âge qui sont laids et gauchement taillés. Il étoit encore célibataire; usage presque aussi religieusement observé par les philosophes que par les prophètes.
CHAPITRE III.
Mon instituteur bien récompensé.
Le curé de Mareil dormoit encore quand nous entrâmes dans Paris. Moi, je me promettois d'observer avec soin l'effet que la vue de M. de Vignoral feroit sur moi, et plus encore l'impression qu'il éprouveroit à mon aspect. «La nature se trahira, me disois-je; un père est.... toujours père; et si je suis son fils, je m'en appercevrai à ses caresses, ou même aux efforts qu'il fera pour cacher son émotion. Et puis, mon cœur m'avertira; comme je le sentirai battre! Ah la sympathie n'est pas un mot vide de sens; j'en ai pour preuve les romans, la fidélité des épouses, la bonhommie des pères, et le respectueux attachement des enfans.»
Nous arrivâmes chez M. de Vignoral à la nuit; il étoit sorti. Un domestique nous servit à souper, et nous conseilla de nous coucher: je voulois attendre; le curé de Mareil fut d'avis d'aller dormir, et je l'imitai. Le lendemain matin, je me présentai à la porte du cabinet du grand homme; il me fit dire qu'il travailloit, et qu'il ne recevoit personne avant midi. Son peu d'empressement me parut de mauvais augure. Enfin je fus admis à l'honneur de lui être présenté. Il jeta sur moi un regard rapide, mais perçant; et se tournant vers le curé de Mareil, il lui dit:
«Il est d'un physique agréable, et paroît d'une santé parfaite. Si l'on m'avoit cru, on l'auroit laissé au village. Que fera-t-il à Paris? Des sottises, de mauvaises connoissances; il deviendra débauché, et à trente ans ce sera un homme mort. Les grandes villes sont la ruine des états et des citoyens; c'est dans les champs qu'est la véritable prospérité des uns et des autres: c'est là qu'il devoit rester.»
«Monsieur, répondit le curé, Frédéric est fait pour aller à tout. D'abord, comme vous l'observez, il est possesseur d'une figure intéressante; et puis, il ne manque pas d'esprit.»
«—De l'esprit! qui n'en a pas aujourd'hui? À quoi cela le menera-t-il? On ne rencontre par-tout que des gens d'esprit qui n'ont pas le sens commun, qui meurent de misère. Monsieur le curé, l'esprit ne contribue en rien au bonheur des hommes; et si vous voulez les rendre heureux, ce n'est pas leur esprit qu'il faut leur apprendre à cultiver, c'est l'héritage de leurs pères.»
«Monsieur, lui dis-je en tremblant, et quand ils n'ont pas la satisfaction de savoir à qui ils doivent le jour, que voulez-vous qu'ils cultivent?»
«Il a raison, s'écria le curé. Si vous étiez son père, par exemple, ne lui faudroit-il pas beaucoup d'esprit pour faire valoir l'héritage que vous lui laisseriez? Quelle réputation à soutenir!»
M. de Vignoral observa que les enfans des grands hommes n'étoient presque toujours que des sots. Cette réflexion modeste me fit desirer de n'être pas son fils: son abord m'en avoit ôté jusqu'à l'espérance; et j'avoue que si mon cœur avoit battu en le voyant, c'étoit seulement de la crainte qu'il m'avoit inspirée.
«Que savez-vous, monsieur»? me dit-il. Je ne répondis pas; mais le curé de Mareil répondit pour moi que je savois un peu de tout. «C'est-à-dire, répliqua le grand homme, que c'est une éducation manquée». Mon cher Mentor ne fut pas plus satisfait que moi de cette observation: aussi, quand M. de Vignoral lui demanda s'il avoit lu son dernier ouvrage, le bon curé s'empressa de lui affirmer qu'il ne lisoit plus depuis long-temps, parce qu'il étoit convaincu que l'esprit ne servoit à rien, et qu'il convenoit, pour son propre compte, que plus il apprenoit, plus il étoit mécontent des autres et de lui-même.
«Resterez-vous long-temps à Paris? lui dit froidement le grand homme.—Non, monsieur, je pars demain.—En ce cas, je vous conseille de vous retirer avec votre élève, et de profiter du dernier jour que vous avez à passer ensemble». Nous ne nous le fîmes pas répéter, et nous remontâmes dans l'appartement où nous avions passé la nuit.
«Si c'est là ce qu'on appelle un philosophe, murmuroit le curé de Mareil en se promenant dans la chambre, cela vaut mieux à lire qu'à voir. Voilà, Frédéric, la récompense de plus de dix années de ma vie sacrifiées à méditer, à travailler pour faire de vous un savant; le premier tribut que j'en reçois, est de m'entendre dire que votre éducation est manquée. Eh bien! desirez-vous encore que cet homme soit votre père?»
«En vérité, monsieur, je n'ai plus qu'une envie, c'est de retourner avec vous à la campagne.»
«Quoi! vous auroit il déjà séduit par ses beaux discours? Mon ami, le bonheur n'est pas plus à la campagne qu'à la ville; il est par-tout pour les gens raisonnables, nulle part pour les fous, les ambitieux, et les écrivains tourmentés par la vanité. Si cultiver l'héritage de ses pères étoit la félicité suprême, pourquoi M. de Vignoral auroit-il abandonné les champs? Vous ne rencontrerez dans le monde que des gens parlant d'une façon et agissant d'une autre; que des citadins plongés dans le luxe, et vantant les charmes de la vie champêtre; que des hommes enthousiasmés de leurs connoissances, et vantant le bonheur des sots. Quand vous étiez à Mareil, vous desiriez venir à Paris: aujourd'hui vous êtes à Paris, et déjà vous parlez de retourner à Mareil! Le philosophe vous a séduit.»
«Au contraire, monsieur, ses discours ne me font pas aimer le village; mais ses actions me font sentir le besoin d'y retourner. Que vais-je devenir? Ah! c'est vous qui m'avez servi de père; c'est près de vous que je voudrois maintenant passer mes jours.»
«Bien, enfant, bien; vous trouvez pire que moi, et vous me regrettez. Dans quelques jours vous aurez formé de nouvelles habitudes, et vous ne penserez plus à moi; c'est l'usage.»
J'assurai mon cher Mentor qu'il me faisoit injure en doutant de l'attachement que je conserverois toujours pour lui; je pleurai si abondamment en lui parlant de ma reconnoissance, qu'il en fut ému. Il me dit qu'il croyoit effectivement que, grâces à l'éducation qu'il m'avoit donnée, je vaudrois un peu mieux que les autres.
Nous allâmes nous promener dans Paris; en visitant les beaux monumens que renferme cette capitale, je perdis en grande partie le désir de la quitter. Quand nous rentrâmes, le domestique de M. de Vignoral me dit qu'il étoit venu quelqu'un me demander.
«Moi?—Oui, monsieur,—Vous êtes bien sûr que c'est moi qu'on est venu demander?—Oui, monsieur.—Sous quel nom?—Sous le vôtre, sous celui de Frédéric.—Et savez-vous quelle est la personne qui s'est informée de moi?—C'est de la part de madame la baronne de Sponasi. On m'a chargé de vous avertir que l'on reviendra demain matin, en vous recommandant de ne pas sortir.»
Tendres souvenirs de Mareil et de son excellent curé, adieu; attachement éternel, reconnoissance qui ne devoit jamais finir, adieu. L'envoyé de la baronne de Sponasi occupe seul ma pensée; et mon cher précepteur, après souper, a beau déployer son éloquence pour me faire une dernière exhortation, je ne l'entends pas; je ne songe qu'à la visite qui m'est promise pour le lendemain.
Je me réveillai plus de vingt fois la nuit pour savoir s'il faisoit jour. Le soleil parut enfin; je me levai, j'entrai chez le curé de Mareil. Il dormoit paisiblement; cela me parut extraordinaire. Je descendis dans l'intention de m'informer s'il n'étoit venu personne me demander; le portier étoit encore au lit. Je regagnai tristement ma chambre; je pris un livre, et ne pus lire une page de suite. J'ouvris ma fenêtre, et là j'examinai les passans, comme si j'avois dû trouver sur leur figure la fin de l'impatience qui m'agitoit. Le curé se leva, l'heure de son départ approchoit; il auroit voulu le retarder pour connoître l'issue de la visite que j'attendois, et de laquelle il auguroit bien pour moi: mais deux choses l'en empêchoient; il s'en retournoit par les voitures publiques, et il n'avoit pas envie de revoir M. de Vignoral. Il me recommanda de lui écrire exactement, en m'assurant que sa maison me seroit toujours ouverte, si j'éprouvois quelques malheurs. Ses adieux furent si touchans, que mon cœur en fut pénétré; j'allois me jeter dans ses bras, qu'il étendoit vers moi, quand on vint m'avertir qu'on m'attendoit dans ma chambre. Je sortis si précipitamment, que je ne peux encore y songer aujourd'hui sans m'accuser de la plus noire ingratitude.
CHAPITRE IV.
Je crois trouver mon père.
Celui après le retour duquel j'avois tant soupiré, étoit un homme qui ne paroissoit guère avoir plus de trente-cinq ans, et dont la figure et la taille eussent pu servir de modèle pour peindre la beauté et la force réunies. Il m'embrassa avec beaucoup de tendresse, et, par un mouvement qui me parut involontaire, il se tourna devant une glace sur laquelle il fixa ses regards; je l'imitai sans trop savoir pourquoi. J'ignore quel fut son motif; mais en le considérant, en me considérant, je trouvai en nous quelque ressemblance, et je me dis tout bas: Pour le coup, voilà mon père. Il parut à la fois satisfait et déconcerté de ce qu'il venoit de faire; il m'engagea à m'asseoir, se plaça près de moi, et nous entrâmes en conversation.
«Vous avez été élevé, me dit-il, d'une manière qui doit vous inspirer la plus vive curiosité de percer le mystère qui vous entoure. Je suis fâché d'être obligé de vous dire que tous vos efforts pour connoître vos parens seront inutiles, et ne pourroient que vous procurer des chagrins. Si vous êtes sage, vous vous contenterez de ce que l'on fera pour vous, sans chercher à rien approfondir; et si le hasard vous offroit un jour quelques lumières à cet égard, le meilleur conseil que je puisse vous donner, est de n'en jamais rien faire paroître.»
«Monsieur, répondis-je en respirant à peine, il est des mouvemens si naturels, quelquefois le cœur parle avec tant de violence à l'aspect de certaines personnes»... Je ne pus achever; mon cœur battoit effectivement bien fort, et chacun de ses mouvemens sembloit me dire: C'est ton père!
«Je dois vous prévenir, monsieur, contre ces mouvemens que vous attribuez à la nature, et qui ne sont sans doute que l'effet d'une inquiétude bien naturelle dans votre position. Pour que nous puissions nous expliquer sans contrainte, je dois d'abord vous apprendre à qui vous parlez.»
Ah! c'est dans ce moment que je sentis la nature se soulever en moi: il alloit m'apprendre qui il étoit. «Sans doute il me déguisera la vérité, me disois-je; mais je n'en croirai que mes sensations. C'est mon père! c'est mon père»! Il avoit un moment gardé le silence; il continua de la sorte:
«Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....—Monsieur, je vous demande pardon, m'écriai-je tout interdit; je n'ai pas bien entendu». Il répéta d'une voix qui me parut altérée: «Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....—Pardon encore une fois, monsieur, si je vous interromps. Quel âge a madame la baronne?—Votre question pourroit être indiscrète, si vous la connoissiez, me répondit-il en souriant; une vieille femme ne dit pas volontiers son âge, et n'aime guère que l'on s'en occupe: elle a plus de soixante ans.»
Je me levai pour prendre un verre d'eau. Le passage subit du premier espoir que j'avois conçu, à un renversement aussi complet, m'avoit réellement fait mal. Je me promis bien de ne plus écouter les mouvemens de mon cœur, et je retournai m'asseoir un peu humilié de mes pressentimens. Il renoua la conversation.
«Je ne chercherai pas à deviner ce qui a pu vous agiter; mais je vous répéterai ce que je vous disois tout-à-l'heure: les mouvemens que vous attribuerez à la nature ne seront que l'effet de l'inquiétude de votre esprit. Parlez-moi franchement: ai-je bien défini la cause de votre émotion?»
J'étois si honteux de m'être trahi pour le valet-de-chambre de madame la baronne, que j'avois grande envie de n'en pas convenir, et je commençai à répondre sans savoir encore comment je finirois; ce qui arrive, au reste, à bien d'autres que moi.
«J'espère, dit-il en m'interrompant, que vous ne passerez pas d'une prévention qui m'étoit trop favorable, à une qui me seroit contraire. Dans votre position, monsieur, on a besoin d'amis. Je n'aspire pas à l'honneur d'être le vôtre; mais vous êtes si jeune, vous avez si peu d'expérience, vous voilà lancé dans un monde si nouveau pour vous, que vous pourriez trouver quelque avantage à savoir sur qui reposer vos pensées. Ma démarche doit vous apprendre que j'ai la confiance de madame la baronne; et l'attachement d'un homme qui sait sur votre naissance des secrets qui vous seront toujours inconnus, les conseils mêmes du valet-de-chambre d'une femme titrée, riche, et qui seule au monde s'est chargée de votre destinée, pourroient vous être plus utiles que les leçons d'un curé de village, ou les rêveries d'un philosophe. Voyez si vous voulez ne recevoir de moi que ce qu'exigeront les ordres qu'on me donnera, ou si la pureté de mes intentions vous fera oublier la place de celui qui vous parle.»
«Il étoit décidé que je vous aimerois, lui dis-je en lui sautant au cou. Oui, monsieur....—Je ne suis plus monsieur pour vous, me répondit-il; appelez-moi Philippe, c'est mon nom.—Eh bien! Philippe, vous serez mon ami: vous viendrez me voir quand on vous le dira; vous viendrez plus souvent encore sans qu'on vous le dise. Je recevrai vos avis avec docilité; je vous remercie de me les avoir offerts: je sens trop que j'en ai besoin pour me guider dans une position aussi extraordinaire que la mienne. Vous êtes le premier qui m'ayez parlé le langage de l'amitié: si jamais je me conduis mal à votre égard, je mériterai d'être abandonné de la nature entière.»
«—Fort bien, mon cher Frédéric... Ah! pardon, monsieur, dit-il en s'interrompant; votre sensibilité me faisoit oublier.... Parlons des ordres que j'ai à remplir. Madame de Sponasi desire beaucoup vous voir; mais elle ne peut vous recevoir avant quelques jours. Profitez de l'intervalle pour prendre les airs d'un homme du monde. Quoiqu'elle assure n'attacher de valeur qu'aux charmes de l'esprit, elle a de commun avec tous les mortels de se laisser prévenir favorablement par une figure aimable, une tournure aisée. Je vous l'ai déjà dit, c'est votre seule bienfaitrice, et vous ne devez rien négliger pour lui plaire. Savez-vous la musique?—Non, Philippe.—Savez-vous danser?—Non, Philippe.—Avez-vous appris à monter à cheval?—Non, Philippe.—Faites-vous des armes?—Non, Philippe.—Je me doutois bien, s'écria-t-il, que, dans un village, votre éducation seroit manquée.»
Pauvre curé de Mareil, pensois-je tout bas en soupirant, falloit-il travailler dix ans pour entendre répéter par le plus laid des philosophes et le plus beau des valets-de-chambre, que l'éducation de ton élève étoit manquée!
«Écoutez-moi, monsieur, poursuivit Philippe: je vous enverrai demain un maître de danse, un maître de musique et un maître en fait d'armes; je vais vous laisser l'adresse d'une académie d'équitation. Tandis que M. de Vignoral travaillera à former votre esprit, qu'il gâtera peut-être, travaillez sans relâche à déployer les grâces et la force de votre corps. Vous me direz un jour lesquels de ses conseils ou des miens auront le plus contribué à votre fortune. Voici cinquante louis que je suis chargé de vous remettre; vous en emploierez la plus grande partie à votre toilette. Tous les premiers du mois, vous en recevrez douze pour vos dépenses particulières. Mon tailleur viendra vous voir ce matin; je lui aurai parlé pour qu'il supplée au goût qui vous manque, et que bientôt l'usage vous donnera. Je vous le répète de nouveau, ne négligez rien, pour faire valoir les avantages que vous avez reçus de la nature. Demain nous nous reverrons, et je vous donnerai quelques renseignemens sur les personnes avec qui vous allez vivre désormais. Dès aujourd'hui et pour toujours, je vous recommande d'être généreux avec les domestiques de M. de Vignoral, chaque fois qu'ils feront quelque chose pour vous: les valets n'aiment que ceux qui les paient bien.»
Philippe s'en alla. Vous croyez, lecteurs, que je ne m'occupai que de mon trésor; point du tout. Je ne pensai qu'à Philippe, à l'amitié qu'il m'avoit inspirée, aux conseils qu'il m'avoit donnés. L'air dégagé dont il m'avoit parlé des valets qui n'aiment que ceux qui les paient, m'avoit fait naître deux réflexions bien différentes: ou Philippe mettoit un prix aux services qu'il vouloit me rendre, et il m'en avertissoit indirectement; ou Philippe étoit au-dessus de son état. Ses discours me confirmoient dans cette dernière opinion; il m'étoit impossible de me défendre de la première impression qu'il avoit faite sur moi, et je me demandois comment j'avois pu lui inspirer autant d'intérêt. Dans l'impossibilité de fixer mes idées, je laissai au temps le soin de les éclaircir, et je mis la main sur la bourse qui étoit restée devant moi. Je trouvai du plaisir à compter cinquante louis: étoit-ce par avarice? Non, sans doute; car, à bien calculer ce que je voulois acheter avec cette somme, je suis persuadé qu'il m'en auroit fallu le double. À seize ans, on n'aime l'argent que par l'idée d'indépendance que sa possession fait naître en nous. Un jeune homme avare est un être contre nature.
CHAPITRE V.
Qui faut-il croire?
Ainsi que M. de Vignoral, Philippe m'avoit assuré que mon éducation étoit manquée: mais Philippe avoit détaillé ses raisons, et elles me paroissoient sans réplique. Je me regardois, je me comparois à lui, et je me trouvois l'air gauche. Il est vrai que peu d'hommes auroient pu soutenir la comparaison; et s'il n'étoit véritablement qu'un valet-de-chambre (ce dont je doutois encore), il faut convenir que cet air distingué que l'on attribue à la naissance, est un des plus singuliers prestiges de notre imagination. J'ai vu depuis dans le monde beaucoup de valets qu'on auroit pu prendre pour des maîtres, et beaucoup de maîtres dont on n'auroit pas voulu faire des valets. Dans la disposition d'esprit où j'étois, je ne trouvois rien au-dessus des grâces que donnent les talens agréables, et je me promis bien de m'y livrer sans distraction.
M. de Vignoral me fit appeler; «Vous voilà dans ma maison, monsieur, me dit-il; j'espère que vous ne me ferez pas repentir de la complaisance que j'ai eue de me charger de vous. J'ignore ce qu'un curé de village a pu vous apprendre; mais s'il vous a inspiré le goût de l'étude et la soumission la plus entière aux volontés de ceux de qui vous dépendez, il a fait plus qu'on ne pouvoit espérer de lui. Savez vous les mathématiques?—Bien peu, monsieur.—Tant pis: c'est la seule chose qu'il falloit apprendre; c'est la seule chose qui soit bonne à tout. Les mathématiques rendent l'esprit juste, et la justesse de l'esprit en fait seule le mérite. Vous êtes dans un âge où les occupations sérieuses ont peu d'attraits; il faut vaincre la nature. Négligez tous ces arts frivoles dans lesquels les femmes peuvent le disputer à l'homme le plus exercé; et puisque vous êtes destiné à vivre dans le monde, livrez-vous aux sciences exactes; travaillez à devenir un jour en état d'éclairer vos concitoyens. Voici des livres que vous monterez dans votre chambre; voici un manuscrit que vous copierez. La manière dont vous vous acquitterez de ce travail, me donnera l'étendue de votre capacité; la promptitude avec laquelle vous l'acheverez, me fera connoître votre aptitude. Jeune homme, le dépôt que je vous confie momentanément, doit vous prouver les dispositions que j'ai à vous aimer. Attachez-vous à me satisfaire, il y va de votre bonheur. Fuir les plaisirs et les occupations futiles, voilà la règle de votre conduite. Craignez sur-tout la société des femmes, ce seroit votre perte.—Oui, monsieur.»
«Ma maison est triste pour un jeune homme, je le sais; elle n'en conviendroit que mieux à vos études: malheureusement pour vous, je vais me marier.—Vous, monsieur!—Oui, Frédéric; il y a assez long-temps que je vis pour la gloire et pour le bonheur de l'humanité: ma réputation est faite; je dois songer à adoucir les approches de la vieillesse. J'ai donc consenti à ce que mes amis m'ont proposé. J'épouse une demoiselle jeune, jolie, qui a des talens et de la fortune; j'augure d'autant mieux de son caractère, qu'elle paroît flattée d'associer son nom au mien. Dans huit jours, ce sera une affaire terminée. Ma maison alors deviendra plus agréable, puisque je recevrai chez moi la société que jusqu'à présent j'étois obligé d'aller chercher. Je ne voudrois pas que ce fût pour vous un trop grand sujet de distraction, et je vous préviens que je n'aurai de complaisance à votre égard qu'autant que vous le mériterez. Remontez à votre appartement; n'oubliez pas les mathématiques, et sur-tout mon manuscrit.»
Je pris les volumes sous mon bras droit, le manuscrit à ma main gauche; et en montant l'escalier, je pensois tristement aux exhortations que je venois de recevoir. Copier! quelle fastidieuse besogne! c'étoit mon supplice chez le curé de Mareil. Les mathématiques! quelle sérieuse occupation! Et pour un jeune homme qui ne vouloit que chanter, danser, faire des armes et monter à cheval, quel double fardeau que des problêmes et un manuscrit de M. de Vignoral!
En rentrant dans ma chambre, je vis un homme qui m'attendoit; c'étoit le tailleur de Philippe. Il me consulta sur tout ce que je desirois. Je desirois beaucoup de choses; mais chaque fois que je lui disois mon goût, il ne manquoit pas de me répondre que ce n'étoit pas la mode. Impatienté d'une objection dont je ne sentois pas encore toute l'importance, je le priai de faire comme il voudroit. Il me protesta qu'il n'avoit d'autres volontés que les miennes, et qu'il m'habilleroit à la mode. «C'est la mode, monsieur, qui constate le mérite d'un homme; il faut être vêtu, coiffé, chaussé à la mode: il faut même avoir de l'esprit à la mode; il n'y a que celui-là qui décide des réputations». Il me fit le catalogue de tous les jeunes seigneurs qu'il avoit l'honneur de contenter; et, suivant l'usage, je n'osai plus rien disputer contre un tailleur qui me laissoit entendre qu'il étoit glorieux pour moi d'être servi par un homme comme lui. «M. Philippe sait qui je suis; il vous a recommandé à mes soins, et je serois désespéré de mécontenter M. Philippe.»
«Y a-t-il long-temps que tous connoissez M. Philippe?—Bien long-temps, monsieur; j'habillois les gens de madame la baronne quand il est entré à son service, et je lui ai fait sa première livrée.—Comment! Philippe a porté la livrée?—Oui, monsieur, pendant quelques années: mais sa sagesse l'a fait distinguer de madame la baronne; et elle a pris tant de confiance en lui, qu'elle ne fait plus rien sans le consulter. Le gaillard est adroit; il commande aujourd'hui dans la maison comme si elle lui appartenoit. Sans doute il y fait ses affaires; cependant personne ne se plaint de lui. Pour moi, je n'ai que du bien à en dire, et je me suis toujours gardé de croire ce que des méchans.... Adieu, monsieur; sous deux jours j'aurai l'honneur de vous revoir.»
Qu'est-ce que ce maudit homme s'étoit toujours gardé de croire? Priez le ciel, mon cher lecteur, de vous préserver de ces demi-bavards qui vous présentent sans cesse des énigmes dont ils ne vous donnent jamais le mot, ou vous éprouverez le même supplice auquel je fus livré aussitôt que je restai seul. Que pouvoit-on reprocher à Philippe, à Philippe qui avoit porté la livrée, et qui n'en étoit pas moins le seul ami que j'eusse au monde? Pauvre Philippe! Cette livrée me pesoit sur le cœur; j'en étois humilié pour moi d'abord, et puis aussi pour toi que j'aimois. Je me promis d'être plus réservé avec lui. À mon âge, les promesses que l'on fait à la raison ne tiennent guère. Si la fierté l'eût emporté sur l'amitié que je me sentois pour lui, ah! c'eût été bien différent; mais je n'en étois pas encore là.
Le curé de Mareil plaçoit le mérite dans l'universalité des connoissances, Philippe dans les grâces du corps, M. de Vignoral dans la justesse de l'esprit, mon tailleur dans la mode: il y avoit de quoi choisir. Dans l'embarras du choix, je me décidai à suivre, autant que je pourrais, les conseils de tous. Je commençai à parcourir les premiers élémens de la géométrie: mais je ne lisois absolument que des yeux; mes pensées étoient absorbées par la crainte de ne pas réussir à bien copier l'ouvrage de M. de Vignoral. Je pris donc le manuscrit; mais en cherchant le sens de l'auteur à travers une foule de ratures, de renvois, et de sentences ajoutées qui sembloient n'être placées là que pour déguiser la pauvreté du style, je ne songeois qu'aux nouveaux habits que j'allois posséder. J'abandonnai donc l'étude, et je sortis pour faire des emplettes, accompagné de madame Leblanc, femme de charge du philosophe chez lequel je demeurois.
Je lui eus l'obligation d'être fort bien traité: elle, de son côté, fut très-satisfaite de moi; car je ne lui entendis pas répéter deux fois qu'elle regrettoit d'être sortie sans argent, parce que tels et tels objets lui convenoient beaucoup, que je compris parfaitement comment je devois dissiper ses regrets. En revenant, elle m'assura qu'elle m'avoit pris en amitié dès le premier moment de mon arrivée, que je la trouverois toujours disposée à me rendre les petits services qui dépendroient d'elle, et qu'elle m'engageoit beaucoup à ne pas échanger les qualités que j'avois reçues de la nature, contre des sentimens d'emprunt ou de grandes phrases qui ne prouvent rien. «Tâchez de ne pas devenir savant, ajouta-t-elle; mais soyez toujours généreux: vous aurez peut être moins d'apologistes; mais vous aurez plus d'amis, et l'amitié vaut mieux que la gloire». Ah! Philippe, Philippe, dis-je tout bas, voilà déjà un de tes conseils justifié par l'expérience.
Madame Leblanc étoit de bonne humeur; elle continua.
«Monsieur Frédéric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous donner un avis dont vous sentirez bientôt l'utilité. Vous voilà chez M. de Vignoral, je ne sais à quel titre: mais, fussiez-vous le fils d'un prince ou d'un financier, ce qui revient au même, persuadez-vous que dès l'instant que vous dépendez de lui, il ne vous estimera qu'autant que vous lui serez nécessaire; c'est son usage: il semble que tout ce qui ne lui sert pas ne soit bon à rien dans le monde, et que tout ce qui lui sert ne soit au monde que pour cela; c'est l'égoïsme personnifié, mais déguisé sous les prétextes les plus spécieux. En effet, ne paroît-il pas naturel que l'homme qui ne pense qu'au bonheur de l'humanité, trouve sans cesse l'humanité entière prête à le seconder dans ses vues? Ne le vantez jamais en sa présence; il a l'orgueil trop aguerri pour être sensible aux louanges de ceux qu'il ne regarde pas comme ses rivaux: mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout où vous aurez la certitude qu'il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous offensez pas de la remarque; elle n'a pas rapport à vous: mais je lui ai entendu dire plusieurs fois que l'exaltation des sots contribuoit beaucoup à la réputation des gens d'esprit, parce que les sots crient d'autant plus fort en faveur des grands écrivains, qu'ils les comprennent moins, et qu'étant incapables de les apprécier, dès qu'ils ont mis de l'amour propre à les vanter, ils périroient plutôt que de se dédire. Je vous livre là le secret du métier, et vous observerez bientôt par vous-même que si les philosophes font la réputation de beaucoup de petits esprits, c'est que les petits esprits sont nécessaires à la réputation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de Vignoral à tout le monde, excepté à lui, à moins qu'il ne vous interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa présence: ce sera le coup de maître. S'il vous accable à la fois d'ouvrage pour vous et pour lui, laissez ce qui n'aura rapport qu'à vous; il grondera légèrement: mais occupez-vous sans relâche de ce qui aura rapport à lui, et il vous comblera d'éloges.»