CHAPITRE XXXII.
Correspondance.
adèle à frédéric.
Mon ami, depuis que je suis dans la maison de celui qui se dit mon père, j'ai eu le temps de faire mes observations; elles ne sont pas consolantes.
M. de Miralbe m'accable d'amitiés et ne m'aime pas; il me craint: j'éprouve le même sentiment pour lui; aussi sommes-nous sans cesse et réciproquement sur nos gardes.
Il parle souvent du bonheur qu'il a eu de retrouver sa fille, sur-tout quand il y a des témoins: on me dit alors que le bonheur est encore plus grand pour moi. Je ne réponds rien; mais je pense en soupirant que j'étois heureuse, et que je ne le suis plus.
Il m'a raconté les torts de ma mère envers lui; j'ai gardé le silence: il a voulu me faire partager son animosité contre mon frère; je l'ai assuré que je me taisois sur les morts par l'inutilité de les défendre, mais que je ne condamnerois point ceux qui vivoient sans les entendre.
«Vous pensez donc, m'a-t-il dit, que je n'ai pas des motifs légitimes d'en vouloir à mon fils? Vous a-t-on parlé de sa conduite?—Oui, monsieur.—Et vous n'en êtes pas indignée?—Monsieur, en apprenant que vous pouvez le haïr, vous, qui êtes son père, j'ai commencé à concevoir qu'il pouvoit éprouver le même sentiment. Les obstacles que la nature avoit mis entre la haine et vous sont égaux des deux côtés; le premier qui les a surmontés a dégagé l'autre.—Vous comptez donc pour rien la soumission filiale?—Pardonnez-moi, je l'estime autant que l'indulgence paternelle.—Ainsi vous approuvez votre frère.—Je ne suis pas son juge, monsieur; mais je trouverai toujours du plaisir à le défendre.—Tous les honnêtes gens sont contre lui.—Cela prouve qu'il n'est pas adroit.»
J'ai fait cette réponse avec tant de vivacité, que je ne me suis apperçue combien elle portoit coup qu'en voyant M. de Miralbe se mordre les lèvres. Il s'est plaint de la manière libre dont j'ai été élevée, et m'a assurée qu'on m'avoit rendu un bien mauvais service en me dégageant de tous préjugés.
«Les préjugés, m'a-t-il dit, sont le frein le plus sûr des passions.—Eh bien! monsieur, je dois m'applaudir de l'éducation que j'ai reçue; car si je n'ai point de préjugés, je n'ai point de passions.—Et votre amour pour M. de Téligny (il a appuyé sur le de de la manière la plus significative), comment le nommez-vous?—Un sentiment de préférence que sa générosité envers moi a rendu sacré.—Ainsi vous convenez que vous l'aimez.—Si je le dissimulois, on ne me croiroit pas, et je perdrois l'avantage que donne la franchise.—Ce sentiment de préférence nuit aux projets que je peux avoir sur vous.—Il existoit avant que vous pussiez le blâmer, voilà mon excuse.—Si je vous ordonne d'y renoncer, que ferez-vous?—Je croirai que vous me parlez comme si je sortois du couvent.—Je ne vous comprends pas.—Eh bien! monsieur, je m'explique. Croyez-vous que les droits d'un père puissent s'étendre sur les affections de ses enfans?—Sur leur conduite, a-t-il répliqué, vous ne le contesterez pas.—Non, monsieur: je puis vous soumettre mes actions: mais ma pensée est souvent indépendante de moi; comment l'engagerois-je à d'autres?»
«Je vois, a-t-il ajouté avec beaucoup de douceur, que l'on n'obtiendra rien de vous que par la raison, et je suis charmé que la vôtre ne s'élève pas jusqu'à récuser la puissance paternelle. Ainsi vous convenez que vos actions sont soumises à ma volonté.—Oui, monsieur; l'abus seul de votre pouvoir seroit capable de lui donner des bornes. J'espère que votre bonté évitera que j'en fasse jamais la réflexion; ce seroit le plus grand des malheurs, et pour vous, et pour moi.»
Ma réponse étoit dure; je le sentis, mon cher Frédéric: mais je voyois qu'il cherchoit à m'enchaîner en sondant mon caractère, et il m'importoit beaucoup de ne pas fléchir. Il garda le silence pendant quelques minutes, et reprit en ces termes:
«Vous appercevez-vous, Adèle, que vous me manquez de respect?—Si je l'avois cru, monsieur, j'aurois gardé le silence, et ce sera dorénavant le parti que je prendrai quand je croirai mes réponses opposées à votre façon de penser. Vous devez m'excuser jusqu'au moment où je connoîtrai assez votre caractère pour savoir quand ma franchise sera un crime; jusqu'à présent on m'en avoit fait un devoir.—Eh quoi! s'écria-t-il, vous vous permettez d'étudier mon caractère!—Est-ce encore un mal d'en convenir, monsieur? Destinée à vivre auprès de vous, n'est-il pas naturel que je cherche à deviner vos volontés?—Pour vous y soustraire avec plus de facilité, sans doute». Je ne répondis pas.
«Je veux, me dit-il, mettre à l'épreuve votre franchise et votre soumission. Répondez-moi: M. de Téligny (toujours le de prononcé avec ironie) vous a-t-il confié le secret de sa naissance?—Non, monsieur.»
Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Frédéric; mais si j'avois hésité un seul instant à nier, j'aurois manqué à la confiance que vous m'avez témoignée. Certes, j'aurois pu me dispenser ensuite de révéler votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c'étoit le trahir. N'ayant pas d'autre moyen d'éluder une question aussi insidieuse, je ne balançai pas.
M. de Miralbe, d'un air moitié mystérieux, moitié méchant, me fit part de ses soupçons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre père, et pas une n'approche de la vérité. Vous croyez bien qu'il n'a pas manqué de conclure votre état incertain (ce n'est pas ainsi qu'il s'exprime) s'opposoit à tout espoir d'union entre vous et moi. J'ai gardé le silence. Alors il m'a demandé si, du moins à cet égard, je n'étois pas de son avis.
«Si je vous réponds avec franchise, monsieur, vous m'accuserez encore de vous manquer de respect.» Il vouloit connoître au juste ma façon de penser; et m'ayant promis de m'écouter comme si le sujet nous étoit étranger, nous poursuivîmes notre entretien de la manière suivante:
«Dites-moi, Adèle, n'êtes-vous pas persuadée qu'une demoiselle doit beaucoup de sacrifices à l'honneur de sa famille?—Oui, monsieur.—En épousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux égards que sa naissance lui prescrit?—Je crois plus, monsieur; elle manque à ses devoirs, puisqu'elle trahit à la fois l'espoir de ses parens, et l'éducation qu'elle a reçue. Il est rare qu'une fille se dégage des principes qu'on lui a donnés dans sa jeunesse, sans qu'on puisse l'accuser avec raison d'ingratitude, d'inconséquence ou de perversité. Ces principes, quels qu'ils soient, sont bons lorsqu'ils sont conformes à l'état pour lequel elle étoit destinée.—Je devine votre conclusion; vous allez m'observer qu'ayant été élevée pour vivre dans la médiocrité, vous seriez aussi blâmable de sacrifier votre amour à l'ambition, qu'une autre de sacrifier son rang à l'amour.—Oui, monsieur; cela est si vrai, qu'il me sera toujours impossible d'attacher le moindre prix à un nom, quelque brillant qu'il soit. Accoutumée dès mon enfance à trouver le bonheur dans la simplicité, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma naissance, découverte trop tard, devient un fardeau que l'amitié seule d'un père pourroit alléger.—Doutez-vous de la mienne, ma chère enfant?—Non, monsieur; mon cœur est capable d'attachement, et il sera à vous aussitôt que vous le voudrez.—Il me semble que vous mettez des conditions au sentiment que vous me devez.—S'il vous est dû, monsieur, comment pouvez-vous croire que j'y mette des conditions? Il vous suffira de l'exiger». Notre conversation cessa encore pendant quelques instans.
M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui promettre de renoncer à M. de Téligny.«—Oui, monsieur, je vous promets de n'être jamais à lui, tant que vous aurez droit de vous y opposer.—Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m'en contenter, et je vous prie d'éviter dorénavant la société de M. de Nangis et de madame de Florvel.—Je vous obéirai, monsieur, et dès aujourd'hui je leur écrirai que mon père me fait une loi de ne point voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux méritée et l'amitié la plus sincère m'attacheront toute la vie (il se tut; j'ajoutai avec beaucoup d'expression), ceux sans les bontés desquels je n'aurois jamais été à portée de savoir que j'étois fille de M. de Miralbe.—Ne pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?—Ah! monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l'on croyoit que je fusse ingrate de mon propre mouvement?—On pensera, mademoiselle, ce qui devroit être, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme qui me déplaît.—Eh bien! monsieur, défendez-moi de voir madame de Florvel, et j'obéirai: je puis céder à vos lois; mais il m'est impossible de m'en faire lorsqu'elles sont aussi contraires à mes sentimens qu'à mes intérêts; le monde ne doit point savoir si j'ai aimé, si j'aime et si je fuis M. de Téligny.»
Il me quitta en m'assurant que la manière dont j'avois été élevée me causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son excuse pour ceux qu'il me prépare.
Je le répète, mon cher Frédéric, M. de Miralbe et moi nous ne nous aimons pas. Sa conduite avec ma mère, morte renfermée par son ordre; les procédés affreux qu'il emploie pour ne rendre aucun compte à mon frère, et pour l'exciter adroitement à des démarches violentes qui peuvent le perdre, dans un âge où l'amitié et l'indulgence d'un père eussent décidé avantageusement son sort; tout m'éloigne invinciblement de M. de Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgré moi, je le compare à ce bon M. Durmer. Ah! c'est celui-là qui étoit véritablement mon père. Ici, je ne me regarde que comme une victime sûre d'être sacrifiée, incertaine seulement du jour et de la manière dont son sort s'accomplira.
Madame de Valmont a essayé de prendre de l'ascendant sur mes volontés; j'étois prévenue: elle m'a parlé de vous avec chaleur; j'écoutois avec attention: mais lorsqu'elle m'a dit que je devois rougir d'un pareil attachement, qu'il étoit de mon honneur de le rompre, je l'ai assurée que je comptois assez sur mes principes et sur les vôtres pour être persuadée que nous ne finirions point par un enlèvement ou faute d'un enlèvement; et c'est elle qui a rougi. Je lui évite ainsi l'embarras du déguisement: elle peut me haïr sans contrainte; cela m'a paru moins dangereux qu'une haine dissimulée. Je la plaindrai quand elle cessera de mal parler de vous.
On m'a donné une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma confiance; elle m'a témoigné si vîte un attachement si grand, que j'ai souri de pitié. On croyoit sans doute qu'en amante abandonnée, j'allois me jeter dans les bras d'une confidente. Mon cher Frédéric, quand l'idée de notre séparation m'afflige trop vivement, je vous éloigne de ma pensée par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et j'espère.
J'attends de vous deux services importans: le premier, de vous lier avec mon frère, de me dire ce que vous en pensez, et d'être son ami si vous l'en croyez digne; le second, de me donner des renseignemens sur le caractère de M. de Valmont: je le vois trop peu pour pouvoir le juger.
De la résignation, mon cher Frédéric. Puisque notre bonheur dépend de notre union, ne l'éloignons pas par notre faute. Je tiens de M. Durmer que les malheurs que l'on s'est attirés par inconduite, ou que, par imprudence, on n'a pas su éviter, sont les seuls pour lesquels on manque de courage. Persuadez-vous bien que, tant que je conserverai votre amour, je n'éprouverai pas de chagrin au-dessus de mes forces.
CHAPITRE XXXIII.
frédéric à adèle.
Je crains, ma chère Adèle, que vous n'ayez deviné trop juste en disant que M. de Miralbe se compose d'avance une excuse pour les chagrins qu'il vous prépare. Lorsque vous étiez avec madame de Florvel, il n'y avoit qu'une voix sur votre compte; elle étoit en votre faveur. Depuis quelques jours, vous êtes de nouveau le sujet de toutes les conversations; mais plusieurs personnes commencent à mettre en problême s'il n'eût pas été plus avantageux pour votre père de vous retrouver absolument sans éducation, qu'élevée d'une manière peu conforme à la modestie de votre sexe.
Les femmes les plus immodestes, persuadées sans doute que l'ignorance peut tenir lieu de pudeur, se déclarent contre vous: les pères prétendent que l'instruction mène à l'indépendance; que la tranquillité et l'avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il faut leur donner des talens agréables, et rien de plus. Un de ceux qui soutenoient cette thèse avec beaucoup de chaleur dans une société où je me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s'étoit séparée, au bout de six mois, et après un éclat scandaleux, d'un époux capable de remplir les vœux de la femme la plus difficile. Ennuyé de ses réflexions sur vous, je me permis de lui demander s'il préféroit l'éducation qu'il avoit fait donner à sa fille, à celle que vous avez reçue. Il m'entendit fort bien, et continua la conversation comme s'il ne m'eût pas entendu: mais le coup étoit porté, et les auditeurs l'abandonnèrent. Les hommes en général prennent votre défense: mais c'est un malheur pour une femme d'avoir besoin d'être défendue; et vous n'y seriez pas exposée, si M. de Miralbe et madame de Valmont n'ébruitoient à dessein ce qui se passe dans l'intérieur de votre famille. Je crois que votre père veut à la fois vous arracher à moi et vous ôter la possibilité de former un établissement. Je n'entre jamais dans une maison où l'on s'occupe de vous, sans que les regards et les confidences à l'oreille ne m'avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude, il n'est pas difficile d'arriver à la source des bruits qui circulent de nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l'orgueil, qui nous séparent dans nos projets de bonheur, nous réunissent dans les clameurs qui peuvent nous faire tort.
Ma chère Adèle, songez que l'on vous tendra des piéges, et que vous serez perdue du moment où M. de Miralbe pourra le faire sans se compromettre. Votre position me fait trembler. Je n'ose vous donner des conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous rappeler que vous êtes mon épouse; que les moindres chagrins que vous éprouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous n'eussiez vécu que de bonheur.
Je n'avois pas attendu vos ordres pour chercher à me lier avec votre frère. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d'en dire du mal: figurez-vous toutes les passions réunies, et vous aurez une juste idée de lui. Extrême dans toutes ses sensations, il abhorre votre père; il l'eût adoré si M. de Miralbe l'eût voulu. Il a plus d'esprit et de connoissance qu'aucun homme de son âge; le temps seul peut apprendre l'usage qu'il en fera. Il parle de ses qualités comme il parleroit de celles d'un étranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la même insouciance. D'une activité à laquelle lui seul est capable de résister, est-il en mauvaise société, c'est le premier des libertins; en bonne société, on l'admire; retiré chez lui, il travaille sans relâche: la force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu'il est possible de dire; en un mot, il semble que le génie soit un patrimoine de votre famille; et l'on peut prédire que, d'une manière ou d'une autre, votre frère ira à la célébrité. Il méprise l'argent dans ses jours de sagesse; mais s'il se livre à ses plaisirs, il le prodigue avec une facilité désespérante: il emprunte sans savoir s'il pourra rendre; il prête sans s'informer, sans penser même si l'on s'acquittera jamais envers lui. Un de ses torts vis-à-vis de votre père (et votre frère en fait l'aveu en riant) est d'avoir, sous un nom supposé, tourné ses ouvrages en ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande peine à M. de Miralbe; j'ignorois qu'elle fût de son fils: jugez s'il y a espoir de les réconcilier jamais. Si votre frère avoit des passions moins violentes, la bonté de sa cause lui feroit des partisans: votre père, non moins passionné, mais plus habile, se déguise avec un art étonnant. Ils combattent presque à génie égal: mais l'adresse et l'hypocrisie sont d'un côté, il n'y a de l'autre que de la force; votre frère succombera.
Vous n'avez rien à espérer de lui: d'abord parce qu'il ne peut rien; ensuite parce que vous perdriez tout à réclamer sa protection, si jamais vous en aviez besoin. Il y a des temps d'ailleurs où ses désordres le mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marquée dans la société. Il est vrai qu'il trouve dans son esprit et dans la force de son caractère des ressources contre les événemens; mais ces ressources ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait grand plaisir; il a deviné du premier mot l'intérêt que je prends à votre sort. J'aurois voulu être son ami; jusqu'à présent je ne suis sûr que d'une chose, c'est que je suis son créancier. Peut-être une trop grande intimité entre nous eût été un nouveau prétexte à M. de Miralbe pour me détester; et comme il n'en a pas besoin, j'éviterai toujours de lui en fournir.
Vous me demandez, ma chère Adèle, des renseignemens sur le caractère de M. de Valmont; je ne suis pas étonné qu'il ait échappé à vos observations. M. de Valmont n'a d'autre caractère que celui qu'exige son état: il est président au parlement; c'est-à-dire qu'il est tout lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il ne se compromettra jamais en se mêlant des détails de la famille de M. de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prêtera son appui et celui de ses collègues: c'est encore une chance terrible contre votre frère; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra par les formes, ou il verra les années s'écouler sans obtenir de jugement. Or ne pas être jugé, c'est perdre dans sa position, puisque la prolongation des débats suffit seule pour autoriser votre père à retarder la reddition de ses comptes.
Vous prétendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on éprouve l'impossibilité de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du malheureux Frédéric; mais par grace, ma chère Adèle, ne renoncez à la société de madame de Florvel qu'à la dernière extrémité. Elle vous est véritablement attachée, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soupçonner M. de Miralbe, est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspirée. Il a du crédit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement porté trop peu de temps, vous donneroit peut-être encore des droits à sa protection si vous en aviez besoin. Je me résoudrois plus volontiers à ne pas vous voir en me privant de leur société, qu'à vous ôter l'appui d'amis aussi pénétrés d'estime pour vos vertus. Je vous le répète, ne renoncez pas à eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous devez craindre est d'être isolée; vous n'auriez alors aucune ressource contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires à votre bonheur.
Adieu, ma chère Adèle.
Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que vous m'aviez demandé de ses nouvelles. Sans lui... Mais le passé n'est au pouvoir de personne.
CHAPITRE XXXIV.
adèle à frédéric
Vous vous alarmez, mon cher Frédéric, de me voir devenir triste. Hélas! je croyois prendre assez d'empire sur moi pour cacher aux yeux de mes amis, aux vôtres sur-tout, l'ennui qui m'accable. Quelle position que la mienne! toujours en défiance contre mon père; plus rassurée par sa mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses, qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; obligée d'opposer la ruse à la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant au milieu de ma famille comme si j'étois entourée d'ennemis, n'osant parler en société, dans la crainte que mes discours ne servent à confirmer les préventions répandues contre moi; pas un quart d'heure pour la confiance, pas un moment pour l'amitié: voilà ma vie; elle est si opposée à mon caractère, que je préférerois sans balancer la servitude qu'impose la misère, à l'esclavage d'un nom, d'une fortune qui m'arrachent à vous, à mes amis, à moi-même.
Si du moins on avouoit l'intention de me rendre malheureuse, je pourrois opposer le courage aux projets formés contre moi; mais c'est au nom de mon bonheur, c'est à des titres si sacrés qu'on me tourmente, qu'il faut que je devienne aussi dissimulée qu'eux, ou que je sois leur victime. Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu'il exige de moi? Il m'en coûteroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a rapport à ma fortune: mais il veut passer pour désintéressé, même en se parant de mes dépouilles; et, tourmenté par le soin de sa réputation, il fera tout ce qui dépendra de lui pour me priver des biens de ma mère, les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon de ne pas sentir qu'un père de famille est condamnable par cela seul qu'il se met dans la nécessité de le prendre pour juge, et qu'il est perfide ou imbécille du moment qu'il le prend pour confident.
Je n'ignore pas que les enfans, guidés par le désir de l'indépendance, entraînés par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens; mais un bon père cache sa douleur aux étrangers, pour ne pas s'ôter le pouvoir de pardonner. Un bon père peut avoir des enfans ingrats; mais ses enfans ne le détestent pas. Il y a loin de l'ingratitude à la haine; et en apprenant que mon frère abhorre M. de Miralbe, j'ose affirmer que les torts sont au moins réciproques. J'ai lu le mémoire que mon frère vient de faire imprimer; j'ai vu l'indignation portée à l'excès. J'ai lu la réponse de mon père. Ô mon ami, j'aurois versé des larmes d'attendrissement si je ne l'eusse pas connu: j'en ai versé de colère au récit qu'il fait de sa joie de m'avoir retrouvée. Voyez-vous, dans cette affectation de sensibilité, l'arrêt de ma condamnation pour l'avenir? Ne me force-t-il pas ainsi à me soumettre au joug qu'il m'imposera, ou à passer dans le public pour un monstre d'ingratitude?
Il m'a demandé ce que je pensois du mémoire de mon frère.
«Je vous ai déjà observé, monsieur, lui ai-je répondu, que je n'étois pas son juge.—Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.—Il a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son père, il ne faut pas oublier les égards qu'on lui doit; entre ennemis même, il y a un droit des gens.—Rien n'est sacré pour lui.—Ah! monsieur, vous n'avez donc pas lu le tableau qu'il fait des malheurs de ma mère; le cœur le plus sensible a pu seul le tracer.—Dites le désir de me faire passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus volontiers les injures qu'il me prodigue, que cette partie de son mémoire. La vive amitié qu'il se vante d'avoir eue pour votre mère n'est là qu'une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.—Pourquoi le supposer, monsieur?—Parce que j'en suis convaincu.—Cependant vous ne pardonneriez pas à mon frère s'il disoit que votre tendresse pour moi, dont votre réponse à son mémoire est remplie, n'est qu'une opposition adroite à la haine que vous avez pour lui.—Adèle, vous servez-vous du nom de votre frère pour m'apprendre votre façon de penser?—Toujours des suppositions, monsieur. Vous êtes bien à plaindre si, dans les discours les plus innocens, vous voyez l'intention de vous accuser.—Votre mère n'a que trop mérité son sort.—Monsieur, lui dis-je en me levant, ne troublons pas ses cendres: vous parlez à sa fille; et si vous m'appreniez à mépriser sa mémoire, vous me dégageriez vous-même du respect que je vous dois.»
Il fit un mouvement pour m'arrêter; mais je précipitai mes pas pour regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Frédéric, que celui d'une famille aussi divisée que la nôtre! l'époux contre l'épouse, le fils contre le père. Non, ce n'est pas là l'idée que je m'étois faite des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attachés aux titres les plus respectables de la nature et de la société.
Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l'un à l'autre, j'espère que nous n'aurons qu'à nous en féliciter: mais si l'amour et l'estime cessoient de nous unir, cachons-le bien à tout le monde; cachons le sur-tout à nos enfans: la division de leurs parens est l'arrêt de leur perte.
M. Durmer (c'est toujours avec plaisir que je le cite) prétendoit que dans un pays où il y avoit des mœurs, on ne devoit pas permettre le divorce; mais qu'il étoit indifférent qu'il fût ou non permis chez un peuple corrompu, parce qu'où règne la corruption, il n'y a réellement, disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le malheur m'a lancée dans le grand monde, me prouve combien il avoit raison.
Bon jour, mon cher Frédéric; ne m'en voulez pas d'être triste: je croirois que vous n'êtes plus content d'être aimé de votre Adèle.
CHAPITRE XXXV.
adèle à frédéric.
Et vous aussi, mon ami, vous me donnez du chagrin. Quoi! vous êtes jaloux! Et bon dieu! de qui pourriez-vous l'être? N'oubliez pas que si la plupart des femmes regardent la jalousie comme une preuve d'amour, moi je l'envisage comme une injure.
Mais je ne veux ni vous quereller, ni vous plaindre: je veux vous voir bien convaincu que je ne puis cesser de vous aimer qu'en perdant l'idée avantageuse que j'ai de vous; et même, dans cette supposition, mon cher Frédéric, vous n'auriez encore aucun motif de jalousie: il est certain que je n'exposerois pas deux fois le bonheur de ma vie à un sentiment bien difficile à maîtriser quand le cœur s'y est livré avec plaisir.
Séparés l'un de l'autre, ne nous voyant qu'en public, ne nous écrivant qu'à la dérobée, si la plus intime confiance s'éloigne de nous, si nous ajoutons les tourmens d'une imagination blessée à ceux qu'il nous est impossible d'éviter, puisqu'ils ne viennent pas de nous, quel sera notre sort? Non, je ne veux pas vous quereller; mais je vous trompois en écrivant que je ne voulois pas vous plaindre: l'idée seule que vous êtes inquiet, souffrant, suffit pour me priver du repos. Suis-je jalouse, moi? Oh! non: mon cœur est trop plein d'amour pour que le soupçon puisse y trouver place; et tout le monde viendroit m'alarmer sur vos démarches, que je m'adresserois à vous pour savoir ce que j'en dois penser.
On vous a dit que j'allois me marier: tant mieux qu'on le dise, cela est nécessaire; et si j'avois pu vous écrire plutôt, je vous aurois expliqué ce qu'il y a de mystérieux dans ma conduite. Oubliez-vous que je suis entourée de piéges; que M. de Miralbe ayant l'habitude de mettre le public dans sa confidence et dans son parti, je dois sans cesse agir comme si chacune de mes actions étoit soumise à la censure?
Vous m'avez écrit vous-même que son intention étoit de s'appuyer de l'amour que j'ai pour vous, afin de m'empêcher de former un établissement; je le crois d'autant plus volontiers, qu'il est intéressé, qu'il aime le faste, et que la fortune de ma mère compose en grande partie la sienne. En me mariant, il faudra me rendre compte à moi; et comme je ne lui ai rien coûté depuis que je suis au monde, comme il ne pourra m'objecter, ainsi qu'à mon frère, qu'il a plusieurs fois payé mes dettes, il ne me mariera pas: mais il voudra faire croire que c'est moi qui refuse de donner cette satisfaction à son cœur paternel, et je prétends qu'il n'ait pas cet avantage.
Je puis le dire sans orgueil, la nature m'a donné quelques agrémens; mais je connois assez mon siècle pour être persuadée que la fortune seule attirera les époux. Serois-je laide, bête et méchante, aurois-je cent fois plus de talens et de beauté, cela ne ferait rien pour les épouseurs; ma dot est le régulateur de mon mérite, et c'est là que je les attends, ainsi que mon père. Il n'y avoit que vous, mon cher Frédéric, qui dans moi ne cherchiez que moi, et vous craignez d'avoir des rivaux! Méchant, vous ne m'estimez guère; homme vertueux, vous estimez beaucoup mes prétendans.
Il y a trois semaines que M. de Miralbe me dit avec beaucoup de gaieté:
«Savez-vous, Adèle, que mon amour-propre est flatté des complimens que je reçois de vous? On me fait demander votre main de tous les côtés.—Je n'en suis pas étonnée, monsieur.—Il n'y a guère de modestie dans votre réponse.—Pardonnez-moi, beaucoup plus que vous ne croyez. Ne suis-je pas une riche héritière?—Oh bien! je puis vous assurer que les sollicitations que je reçois doivent vous enorgueillir: c'est l'intérêt seul que vous inspirez qui décide les propositions; c'est à votre cœur que l'on en veut.—J'en suis très-reconnoissante.—Je crains bien que cette reconnoissance ne soit stérile pour votre bonheur et pour le mien.—Pourquoi donc, monsieur?—Vous refuserez tous ceux qui s'offriront, et je suis incapable de forcer votre volonté.—Je vous en remercie, monsieur; mais je cherche encore la raison qui pourroit m'engager à refuser ceux qui veulent bien m'adresser leur hommage.—Votre cœur n'est-il pas engagé?—Cela est vrai; mais comme le choix de mon cœur ne sera jamais le vôtre, je ne suis pas assez romanesque pour faire vœu de vivre dans les larmes et dans le célibat.»
Il parut interdit. J'ajoutai, le plus froidement qu'il me fut possible: «Il est sans doute difficile de me faire oublier M. de Téligny; mais cela n'est pas impossible, et je ne refuserai jamais de le tenter. Si je sentois qu'un autre que lui pût contribuer à mon bonheur, je suis persuadée qu'il seroit le premier à me dégager de la promesse qu'il reçut de moi, dans un temps où j'avois droit de la faire.—Je suis charmé, dit-il en affectant de rire, de voir que vous l'oubliez.—Non, monsieur, je ne l'oublie pas; mais la préférence que je lui ai donnée n'est pas tellement exclusive, que lui seul puisse être mon époux. Je l'avois choisi par amour, je puis l'abandonner par raison.—J'ai donc tort de refuser les partis qui s'offrent pour vous?—Si vous voulez que je reste fille, vous n'avez pas tort.—Mais on sait que vous avez été au moment d'épouser M. de Téligny; on croit généralement que vous l'aimez encore.—Vous voyez bien, monsieur, que cela n'empêche pas de prétendre à ma main. Je ne sais qui répand le bruit que j'aime M. de Téligny; ce n'est pas lui certainement: s'il le croit, il doit se taire; et comme je n'en ai jamais parlé qu'à vous et à madame de Valmont, quand vous m'avez interrogée, je suis surprise que mon amour constant soit un bruit général.—Ainsi je ne dois pas renoncer à l'espoir de vous marier?—Non, monsieur. Pour moi, chaque fois qu'au milieu des complimens vrais ou faux, on m'a accusée d'avoir la barbarie de rejeter tous les vœux que l'on m'adressoit, j'ai toujours répondu que l'accusation n'étoit fondée sur rien. Il n'y a pas long-temps que M. de Nangis me disoit que mon projet de vivre dans le célibat vous affligeoit. Je l'ai assuré que s'il se trouvoit parmi mes adorateurs un homme dont les qualités pussent justifier mon choix, je l'accepterois d'autant plus volontiers, que cela vous mettroit à même de prouver au public que vous êtes bien éloigné de vouloir retenir la fortune de vos enfans, ainsi que mon frère a osé l'imprimer.—Ce que vous dites-là me fait grand plaisir», répondit M. de Miralbe; et tous ses traits annonçoient clairement que le grand plaisir que lui faisoit mon discours, étoit une véritable peine.
Vous voyez, mon cher Frédéric, que la politique de mon père ne tient pas jusqu'à présent contre la mienne, et la raison en est bien simple: il est intéressé, je ne le suis pas; il n'apprécie point mon caractère, je connois le sien; il a l'embarras de former des projets, je n'ai que celui de les déconcerter: il a des torts, il le sent, il craint d'être démasqué; moi, j'avouerois hautement tout ce que je pense, si ma franchise n'étoit pas le seul moyen de me perdre. Vous connoissez maintenant ce qui a pu donner lieu au bruit que j'allois me marier; loin de vous en fâcher, vous devez contribuer à le répandre.
Mais je vous dois une autre confidence.
Parmi les aspirans à ma dot, il en est un que je veux distinguer; je n'aurai pas beaucoup de peine: c'est un fat, ou un homme à bonnes fortunes. Il a (pour me servir des expressions consacrées) tout ce qu'il faut pour plaire, c'est-à-dire tout ce qui devroit faire trembler une femme tant soit peu raisonnable: une fortune délabrée, une réputation scandaleusement bonne, l'art de cacher une santé ruinée sous l'attirail de la mode et du goût, un grand nom, beaucoup de luxe, l'esprit du jour, et des parens en place. Certes, excepté madame de Florvel, dont j'apprécie les vertus et la sensibilité, il n'est pas une femme qui ne m'enviera l'honneur de réparer par ma fortune l'inconduite de M. le marquis de Farfalette; c'est un choix à tourner toutes les têtes, et bien fait pour me laver du ridicule d'être pédante.
Frédéric, soyez tranquille: cet homme a besoin de beaucoup d'argent; M. de Miralbe n'est pas disposé à se dessaisir, et je ne risque rien à les mettre vis-à-vis l'un de l'autre. Comptez toujours sur moi, aimez-moi; et plaignez votre pauvre Adèle.
P. S. N'ayant pu vous faire passer ma lettre, je la décachète pour vous avertir que j'aime M. le marquis de Farfalette. On vient de me l'apprendre à l'instant même; c'est lui qui le dit par-tout. Le fat!
Fin du tome second.
FRÉDÉRIC,
TOME TROISIÈME.
CHAPITRE XXXVI.
adèle à frédéric.
Ne craignez pas, mon ami, que mon caractère s'altère au milieu des êtres avec lesquels je vis: ils peuvent me faire perdre la gaieté, compagne du bonheur ou de l'indifférence; mais il est hors de leur pouvoir de m'empêcher d'être ce que je suis. Mes qualités, si j'en ai, sont devenues pour moi des habitudes si fortes, qu'il me seroit impossible d'y renoncer. Si l'on me donnoit l'alternative d'être encore la pauvre et solitaire Adèle, ou d'être mademoiselle de Miralbe, riche et libre dans quelques années de devenir votre épouse, je ne voudrois pas acheter la richesse ou retarder mon bonheur au prix de la contrainte dans laquelle il me faudroit vivre momentanément; mais je n'ai pas la liberté du choix.
La franchise est une des vertus dont je fais le plus de cas; mais on ne la doit qu'à ceux qui vous témoignent de la confiance. Puisque les égards qu'exige la société font un devoir de la dissimulation, je crois, en conscience, qu'il est encore plus permis de dissimuler quand il y va du bonheur de la vie entière.
Si j'use d'adresse dans ce qui a rapport à M. de Miralbe, croyez que mon caractère l'emportera toujours quand on provoquera ma franchise. Rien ne m'étoit sans doute plus facile que d'autoriser mon père à croire que je ne devinois pas ses projets, et que j'étois dupe de ses fausses vertus: c'est une condescendance à laquelle je ne me prêterai jamais; et, sans m'écarter du ton respectueux qu'il a droit d'exiger, chaque fois qu'il m'interrogera pour savoir ce que je pense de lui, il le saura.
Je m'apperçois sans cesse que les hommes qui ont des torts sont très-empressés d'obtenir des autres une approbation que leur propre conscience leur refuse; ils vous font confidence de ce que l'on dit et pense d'eux: ils mentent dans le récit qu'ils vous adressent, on le sent; et, par une foiblesse impardonnable, on paroît satisfait de leur justification, on les plaint; on fait plus, on les approuve. Qu'en résulte-t-il? qu'ils se moquent de vous s'ils vous croient dupe, ou qu'ils s'enhardissent dans le crime s'ils s'apperçoivent que vous abondez dans leur sens, quoique persuadés qu'ils ont tort. Quel sera donc le privilége de la vertu, si elle s'abaisse jusqu'à flatter et encourager le vice? Pour moi, mon cher Frédéric, je sens qu'une pareille bassesse me sera toujours étrangère. Je veux bien me taire quand on ne recherchera pas mon approbation: mais malheur à quiconque voudra l'obtenir sans la mériter! il n'aura de moi que la vérité. Si'l se fâche, je lui dirai: Puisque vous la redoutiez, pourquoi me consultiez-vous?
Je pourrois croire que je triomphe en ce moment, car la division est parmi les ennemis. Madame de Valmont a promis à mon père de me mettre en garde contre ma prévention en faveur de M. de Farfalette (vous savez que je suis prévenue): mais comme elle suppose que vous seriez au désespoir si je l'épousois, elle ne me parle que faiblement des inconvéniens de ce mariage; en récompense, elle en exalte les avantages. Je serois présentée! Vous êtes trop bourgeois, mon cher Frédéric, pour sentir tout ce que renferment ces mots: Je serois présentée! En vérité, il faut que ce soit une bien belle chose; car cet argument paroît irrésistible à madame de Valmont. Elle va plus loin (et cela va vous faire trembler), elle est persuadée que j'obtiendrois bientôt une place avantageuse. Je ne sais trop comment elle en a fait le détail; tout ce que j'ai compris, c'est que j'aurois le bonheur inappréciable de faire à la cour une partie du service que ma femme-de-chambre fait auprès de moi. N'est-ce pas un avenir bien séduisant?
Quand l'orgueil se gonfle de ce qui devrait l'humilier, il n'inspire plus que la pitié; et je souris en voyant les enfans de ces preux chevaliers, jadis les compagnons et quelquefois les maîtres de leur roi, fiers d'être aujourd'hui au rang de leurs valets. Je n'ai jamais senti plus vivement ce contraste qu'hier. Le matin, j'avois lu l'histoire de Philippe-Auguste, dans laquelle les C... jouent un rôle si brillant; le soir, nous avions société: on annonce un de leurs descendans; son nom me frappe, son air noble m'étonne: je demande quel poste il occupe; on me répond qu'il est maître-d'hôtel d'une de nos princesses. Ô mon ami, si madame de Valmont, en ce moment, eût pu lire dans mon ame, elle auroit frémi de voir combien peu j'étois jalouse d'être présentée.
Nous sommes cependant on ne peut mieux, M. de Farfalette et moi. Quand il m'adresse quelques complimens dans un style délicieux, je le prie de me les traduire en françois. Il trouve cela divin. Il m'a averti, une fois pour toutes, que quelque chose qu'il pût dire en ma présence, cela signifioit qu'il m'aime: ainsi, quand il parle de ses chevaux, de ses bonnes fortunes, de ses créanciers et de la pièce nouvelle, je regarde ces détails comme autant de déclarations d'amour. Rien n'est plus commode. Je me moque de lui, et l'on en conclut qu'il a touché mon cœur. Mon ami, mon cher Frédéric, que le grand monde est petit! plus je le vois, et plus je regrette nos promenades à la campagne, et ces entretiens si tendres et si tranquilles où, sans parler de nous, nous ne pouvions rien dire qui n'eût rapport à nous. Et je vous oublierois! Ah! jamais, jamais. Tout mon bonheur existe dans ma pensée; si je cessois de l'y trouver, où donc le chercherois-je?
Ce que j'entends me paroît si nouveau, que je me persuade que vous devez y trouver autant d'intérêt que moi. Apprenez donc comment M. de Farfalette m'a fait une déclaration dans les formes: malgré ma surprise, je suis sûre de l'avoir retenue mot pour mot. Il y avoit beaucoup de monde au salon; la conversation étoit vive; j'y plaçai un mot qui fut trouvé bon: M. de Farfalette s'approcha de moi, et me dit à demi voix:
«D'honneur, vous m'étonnez chaque jour davantage. On m'avoit dit que vous aviez l'imagination romanesque: je craignois la langueur, si mortelle entre deux époux; mais je suis persuadé maintenant qu'il n'y a nul danger à devenir le vôtre. Si vous le permettez, je presserai mes parens de faire les démarches d'usage auprès de M. de Miralbe.—Cela veut-il dire encore, monsieur, que vous m'adore?» Il a ri aux éclats de ma réponse, m'a assuré qu'il m'avoit parfaitement entendu, et que son empressement me prouveroit combien il étoit fier de la préférence que je lui accordois. Mon ami, peut-être n'y a-t-il rien là qui vous paroisse extraordinaire; mais, moi, j'en suis surprise à un point qu'il m'est impossible de déterminer.
On m'a souvent dit qu'en France les femmes sont regardées comme des divinités, et maintenant cela me paroît bien malheureux pour elles. Si on les regardoit comme des êtres raisonnables, peut être les respecteroit-on davantage.
M. de Miralbe est dans une agitation incroyable; tous ses discours tendent indirectement à me faire réfléchir sur les défauts de M. de Farfalette: mais j'ai l'air de ne rien entendre. Quand madame de Valmont se trouve en tiers avec nous, je la mets sur le chapitre de la présentation. Elle est plus réservée devant son oncle; mais ma mémoire impertinente me sert si bien, que je lui rappelle tout ce qu'elle m'a dit. M. de Miralbe fronce le sourcil. Je suis sûr qu'il est convaincu à son tour que la politique d'une femme ne tient pas contre son ressentiment, et il n'osera plus se fier qu'à demi à madame de Valmont.
Du courage, mon cher Frédéric; les journées sont bien longues, et cependant on s'apperçoit qu'elles composent des mois qui s'écoulent assez rapidement; les années viendront, et je pourrai disposer de moi: voilà une certitude. Qui sait combien il y a de probabilités en notre faveur dans les événemens qui peuvent survenir? Mon ami, je vous aime beaucoup, vous n'en doutez pas; ce doit être votre consolation: vous m'aimez et m'aimerez toujours, voilà la mienne.
CHAPITRE XXXVII.
adèle à frédéric.
La bombe étoit en l'air, elle vient de faire explosion; mais les éclats n'en sont pas tombés sur moi. Écoutez, mon cher Frédéric, le récit lamentable de ma grande rupture avec M. de Farfalette. Figurez-vous que je suis dans mon appartement, que je m'y renferme pour cacher mon chagrin d'avoir manqué un mariage si avantageux. Madame de Valmont le croit; et M. de Miralbe en est d'autant plus persuadé, qu'il affecte d'en douter. Pendant ce temps, je suis au comble de mes vœux; je suis débarrassée d'un fat, et je vous écris, à vous que j'aime chaque jour davantage.
La mère de M. le marquis de Farfalette est venue rendre une visite à mon père. Ne doutez pas que la main de votre Adèle n'ait été demandée dans toutes les formes. Je n'ai point entendu la réponse; mais il est à présumer que sa tendresse paternelle ne lui aura pas permis d'en faire une sans consulter le cœur de sa fille.
Le moment de la consultation est arrivé. M. de Miralbe avoit été préoccupé pendant le souper; à minuit, il m'a engagée à passer dans son cabinet, ainsi que madame de Valmont: c'est là que nous allions jouer tous les trois une scène dans laquelle la vérité ne devoit paroître que lorsqu'elle pourroit donner plus de crédit à la dissimulation.
Remarquez, mon cher Frédéric, que depuis le jour où M. de Farfalette m'a fait une déclaration, votre Adèle, autrefois si simple, est devenue d'une coquetterie vraiment risible. Hier sur-tout j'étois mise avec tant de goût, que je paroissois vieillie de dix années; mais j'avois l'air d'une femme titrée, et cela convenoit parfaitement à ma situation.
M. de Miralbe a pris le premier la parole, et m'a demandé s'il étoit vrai que j'aimasse M. de Farfalette.
«—Autant, monsieur, qu'il desire l'être d'une femme qui seroit destinée à être son épouse.—Votre réponse n'est pas précise. Avez-vous pour lui un sentiment de préférence?—Il jouit d'une réputation très-brillante; d'autres que moi pourroient en être séduites.—Vous éludez ma question, Adèle. Dites-moi franchement si vous avez de l'inclination pour lui.—Non, monsieur; je suis persuadée de n'aimer qu'une fois dans ma vie.»
Madame de Valmont sourit avec dédain; un rayon de joie vint éclaircir la figure de M. de Miralbe. Il ajouta:
«Cependant la mère du marquis, en recherchant votre alliance, m'a assuré que son fils se vantoit d'avoir votre consentement.—Non, pas un consentement formel. Vous savez que le cœur d'une femme se nourrit de deux sentimens opposés, l'amour et la vanité. L'amour, il faut que j'y renonce; mais il me reste la vanité, et M. de Farfalette, à cet égard, ne me laisseroit rien à desirer. Il a un nom, et vous m'avez appris, monsieur, qu'une femme devoit sacrifier jusqu'à son bonheur à la gloire de sa famille.—Je n'ai rien à dire contre sa naissance; mais votre raison, Adèle, ne vous fait-elle aucune objection contre son caractère?—Monsieur, je n'ose interroger ma raison; elle est si fort d'accord avec un sentiment que vous désapprouvez, qu'il seroit dangereux pour moi de trop l'écouter.—Qui peut donc vous décider en faveur du marquis?—Je vous l'ai déjà dit, monsieur; la vanité.—Vous risquez d'être bien malheureuse en contractant un mariage par ce seul motif.—Il me semble que, dans la position où je suis, on n'en fait pas d'autres.—Mais il est peu de jeunes personnes qui aient été élevées comme vous. La réflexion vous mettra bientôt à même de sentir la folie que vous aurez faite, et il ne vous restera que des regrets.—Ce n'est pas ma faute, monsieur; je n'ai que le choix entre les hasards d'un mariage de calcul, ou le chagrin de vous priver de la satisfaction de me voir former un établissement: je ne dois pas balancer.—Je vous ai déjà dit, mon enfant, que je n'exigeois pas de vous un pareil sacrifice.—Vous m'avez dit aussi, monsieur, que je devois renoncer à M. de Téligny: voilà pour moi le sacrifice; le reste n'est qu'une conséquence nécessaire.»
M. de Miralbe fit signe à madame de Valmont de le seconder. Elle me prit les mains, et me dit:
«Ma chère Adèle, il entre du dépit dans votre conduite, et vos amis doivent vous empêcher de risquer légèrement la tranquillité de votre vie. Puisque vous avouez que vos affections sont engagées, comment pouvez-vous envisager sans effroi un lien qui changerait en crimes vos regrets, aujourd'hui légitimes, ou du moins excusables? Vous avez des principes; c'est à eux que j'en appelle.—Je vous suis très-obligée, madame. Il est vrai que lorsque je n'étois que l'enfant d'adoption de M. Durmer, j'aurois cru manquer à mes devoirs en disposant de ma main contre le vœu de mon cœur; mais j'ai pris les préjugés de ma nouvelle situation, et je sais maintenant que cela est absolument sans conséquence. M. le marquis de Farfalette m'a prévenue lui-même qu'il n'étoit pas jaloux, et qu'il seroit désespéré que j'eusse de l'amour pour lui.—Et cela seul, s'écria M. de Miralbe, devoit suffire pour vous faire apprécier son caractère.—Je vous réponds, monsieur, que je l'avois apprécié avant cette confidence.—Et vous ne tremblez pas de l'épouser?—Non, monsieur. J'épouserai son nom; lui, ma fortune: nous ne nous tromperons ni l'un ni l'autre. Il paiera ses créanciers; moi, j'aurai une place à la cour: il fera de nouvelles dettes; j'intriguerai, et j'obtiendrai des pensions. Notre vie se consumera dans une activité qui chassera à la fois l'ennui et la réflexion; nous aurons de l'éclat sans bonheur, la vieillesse nous atteindra sans nous rendre plus raisonnables; et si la mort nous surprend faisant encore des projets, nous aurons vécu ainsi que doivent le faire des gens comme nous. Je ne sais si je charge le tableau; mais il me semble que c'est, à peu de chose près, le sort qui nous attend.—Adèle, vous me glacez d'effroi.—Pourquoi donc, monsieur? Est-ce parce que je ne me fais pas illusion sur ma destinée? Dès l'instant qu'il m'a fallu renoncer à l'amour, j'ai senti que l'ambition seule pouvoit m'en dédommager; et j'ose vous prédire que votre fille, si elle devient l'épouse de M. de Farfalette, saura parcourir avec rapidité la carrière des honneurs.—En vérité, Adèle, je ne vous reconnois pas.—C'est sans doute, monsieur, parce que vous ne me connoissiez pas encore. Voici mon calcul; il est simple. En épousant un homme d'un grand nom, si je vis solitairement, je tombe dans sa dépendance; au contraire, si je parviens à me placer à la cour, et j'y parviendrai, il tombera dans la mienne. Puisque d'une manière ou d'une autre je dois renoncer à ma tranquillité, n'est-il pas raisonnable de ne la perdre qu'au profit de mon pouvoir?»
Je ne peux vous peindre, mon cher Frédéric, l'étonnement de mon père et de madame de Valmont. J'ignore quelles furent leurs réflexions; mais pendant plus d'un quart d'heure nous gardâmes un religieux silence. Ce qui, je n'en doute pas, surprenoit le plus M. de Miralbe, étoit de m'entendre dire (lorsqu'il avoit l'intention secrète de me dégoûter de M. de Farfalette) ce qu'il m'auroit dit lui-même s'il avoit voulu me décider à l'épouser. Peut être pensoit-il aussi à ma malheureuse mère, et regrettoit-il de ne pas me voir cette facilité de caractère qui l'a rendue sa victime. Il reprit enfin la parole; sa voix étoit tremblante et sévère.
«Vous avez, mademoiselle, des idées bien singulières sur le mariage; les devez-vous aussi à M. Durmer?—Non, monsieur; c'est l'usage du monde qui me les a données. Mon bienfaiteur m'avoit fait promettre de ne disposer de ma main qu'en faveur de celui que je pourrois à la fois aimer et estimer. Si j'étois libre, il me seroit bien facile de lui obéir; il me seroit bien doux de soumettre mes volontés à un époux qui jouiroit de mon estime et de mon amour.—Ne me devez-vous aucune soumission, à moi?—Je vous ai donné des preuves du contraire, monsieur.—M. de Farfalette ne me convient pas pour gendre.—Refusez-le, monsieur, et je garderai le silence.—J'ai droit de m'offenser de l'espoir que vous lui avez donné sans mon aveu.—Je ne lui ai point donné d'espoir.—Il s'en fait gloire cependant.—Son caractère est mon excuse: de quoi ne se vante-t-il pas?—Vous ne pouvez disconvenir que vous l'eussiez accepté avec plaisir.—Avec plaisir, non, mais par un calcul à peu près semblable à celui qui l'attiroit vers moi.—Ainsi, en le remerciant de la préférence qu'il vous a donnée, je peux dire à sa mère que vous le refusez.—Monsieur, ce n'est pas moi qui le refuse». Il resta interdit.
«Je sens fort bien, ajoutai-je, qu'auprès de ses parens, l'honnêteté vous engage à vous servir de mon nom pour éviter l'éclat d'un refus; mais songez, monsieur, quel ridicule cela va me donner dans le monde. J'en serois désespérée, si je ne me rassurois par l'idée que personne ne pourra s'imaginer que mademoiselle de Miralbe ait balancé un seul instant à devenir l'épouse de M. de Farfalette». Je fis la révérence, et me retirai.
Mon père a été ce matin remercier la mère de mon prétendu: moi, sous le prétexte d'une indisposition, je garde la chambre; on me croit de l'humeur, et je suis au comble de la joie. M. de Farfalette avoit annoncé son mariage comme une affaire arrangée. Il est extrêmement répandu; il a trop de prévention pour douter de la joie que je devois éprouver à l'offre de sa main: il accusera M. de Miralbe; sa famille nombreuse et puissante fera chorus. Ainsi me voilà non seulement tranquille, mais dans la situation la plus avantageuse où je puisse être avec un père qui a la manie de mettre le public en tiers dans les secrets de sa famille. Si un jour il lui vient en tête de me marier, ce que je ne crois pas, il lui sera impossible d'attribuer mon refus à l'amour que j'ai pour vous.
Je cherche quelquefois à savoir si, parmi mes prétendans, il en est un que j'eusse préféré, dans la supposition où je ne vous aurois pas connu. Mais pour résoudre cette question, il faudroit vous éloigner un moment de ma pensée, et je ne le puis. Je les juge par comparaison: qui d'eux pourroit la soutenir? Mon cher Frédéric, je vous aime trop, et vous le méritez: conciliez cela, s'il est possible; mais c'est la vérité.
CHAPITRE XXXVIII.
Un rayon d'espoir.
Rien ne manqua au triomphe d'Adèle; il fut convenu dans toutes les sociétés que son père avoit refusé pour elle l'établissement le plus avantageux. La gloire du marquis de Farfalette étoit intéressée dans cette affaire, et cette gloire exigeoit qu'Adèle fût au désespoir de n'être pas son épouse. De son côté, M. de Miralbe le fils étoit trop ardent pour négliger une occasion de montrer son père sous un jour défavorable; j'appuyois aussi de toutes mes forces l'opinion qui lui étoit contraire: les gens qui, pour paroître importans, aiment à parler de tout sans être instruits de rien, entroient dans des détails vraiment attendrissans sur la douleur de mademoiselle de Miralbe; et, pour la première fois, la réputation de sensibilité de son père fut contestée. C'étoit quelque chose pour la tranquillité d'Adèle; ce n'étoit rien pour notre amour. Je souffrois d'être séparé d'elle, et tout mon courage ne pouvoit me résoudre à reculer mes espérances jusqu'à l'époque de sa majorité. La tristesse me minoit visiblement; Philippe, mon bon Philippe, la partageoit. Un jour qu'il me voyoit plus abattu qu'à l'ordinaire, après m'avoir long-temps considéré en silence, il s'écria: «Si vous osiez!»
Je le pressai de s'expliquer; il balançoit: enfin, cédant à mes sollicitations, il me dit:
«Mon projet vous paroîtra bien hardi, cependant l'exécution en est facile; si vous m'en voulez de l'avoir formé, souvenez-vous que votre intérêt seul a pu m'en suggérer l'idée.—Expliquez-vous, mon ami; vous me faites trembler de crainte et d'espérance.—Il ne vous manque qu'un nom pour prétendre hautement à la main de mademoiselle de Miralbe; osez devenir le fils de M. de Montluc.—Ah! Philippe, que dites-vous?—Ce qu'il est aisé de réaliser. Madame de Sponasi et madame de Montluc accouchèrent la même nuit, dans la même maison, toutes deux d'un fils. Celui de madame de Montluc mourut avant d'avoir été baptisé, et sans avoir reçu un seul baiser de sa mère, puisqu'on lui cacha cet événement jusqu'au jour où on put le lui apprendre sans craindre pour sa santé. M. de Montluc lui-même, trop occupé de son épouse, ne fut pas témoin de la mort de son fils. Il fut enterré sans formalité, puisqu'il n'avoit reçu aucun nom. Rien n'empêcheroit de leur faire croire que ce fut l'enfant de madame de Sponasi qui expira; que vous, fils de Montluc, y fûtes substitué. L'ambition de ma part, le désir d'arracher un enfant à la misère, mille raisons plausibles, peuvent donner à ce récit toutes les apparences de la vérité. Ces époux n'ont plus l'espoir de voir naître leur postérité; dans l'incertitude même, ils n'oseront balancer à vous reconnoître. La sage-femme (je l'ai vue, je l'ai tentée par l'appât de la fortune) ne vous démentira pas; la générosité même de madame de Sponasi à l'égard de M. de Montluc ne paroîtra qu'un dédommagement qu'elle croyoit lui devoir pour l'avoir privé de son fils.»
J'étois si saisi d'étonnement, qu'il m'eût été impossible de proférer une seule parole. Philippe continua avec une vivacité qui indiquoit assez que son projet le tourmentoit depuis long-temps.
«Jamais circonstance ne fut plus favorable. Le frère aîné de M. de Montluc est mort sans héritier; il a laissé des dettes considérables, et ses biens vont être vendus. Que demanderez-vous à celui que vous réclamerez pour père? Un nom auquel vous n'attacheriez aucun prix sans votre amour pour mademoiselle de Miralbe. Que lui donnerez-vous en échange? L'argent nécessaire pour rentrer dans les biens de sa famille, et la consolation de ne pas mourir isolé. Tout ce que je possède en contrats peut être réalisé: non seulement je le céderai à M. de Montluc, mon cher Frédéric; je lui céderai davantage, puisqu'il lui sera permis de vous appeler son fils. Si vous me croyez digne de votre amitié, vous me garderez près de vous, n'importe à quel titre; si la délicatesse ne vous permet pas de me compter au nombre de vos serviteurs, je m'éloignerai; ma rente viagère suffira à mes besoins. Vous pourrez épouser Adèle, vous serez heureux; tous mes vœux seront accomplis.»
«Philippe, m'écriai-je avec la plus grande agitation, mon cher Philippe, il ne manque qu'une chose à votre projet...; c'est de m'avoir trompé moi-même.—J'y ai bien pensé, me répondit-il: mais je n'en ai pas eu le courage; j'aurois perdu tous mes droits à votre amitié: qui m'auroit dédommagé des autres sacrifices»? Je lui tendis la main; il la pressa en fixant ses yeux sur les miens, comme pour m'exciter à consentir à ce qu'il me proposoit. Un profond soupir lui annonça mon refus, et ce qu'il m'en coûtoit pour faire céder l'amour à la probité. Il alloit me presser de nouveau. «Mon ami, lui dis-je, puisque l'espoir d'épouser Adèle n'a pu faire taire la réflexion, tout ce que vous ajouteriez deviendroit inutile. Croyez que je suis sensible à votre dévouement; il est digne de celui qui, depuis mon enfance, a tout fait pour mon bonheur: mais je ne peux y répondre que par la plus vive reconnoissance.»
Philippe me quitta plus triste que mécontent; je restai absorbé dans mes pensées. La proposition qu'il venoit de me faire, m'occupoit malgré moi; plus j'y réfléchissois, plus j'en voyois l'exécution facile. Je plaidois intérieurement contre ma répugnance à me prêter à cette supposition, avec une adresse qui eût étonné Philippe même, s'il avoit pu lire ce qui se passoit en moi. La possibilité d'aspirer hautement à la main de mademoiselle de Miralbe étoit si séduisante! Quand l'homme met en balance ses passions et sa probité, quand il délibère avec sa conscience, il est bien près de succomber. Je fus effrayé de ma foiblesse, je me levai avec précipitation, et je sortis. Je marchois comme si quelqu'un eût été à ma poursuite, mais je ne pouvois échapper à mes idées; je n'avois pas assez de courage pour être honnête homme sans regrets, ou pour renoncer à la probité sans remords. S'il n'avoit fallu tromper M. de Montluc qu'une fois, je crois que je n'aurois point hésité: mais recevoir ses caresses et celles de son épouse, trahir en eux les mouvemens de la nature, en être traité comme un fils chéri, et sentir à chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge infame; voilà ce dont je n'étois pas capable. Je pris la résolution de chasser loin de moi jusqu'au souvenir du projet de Philippe..., et j'y pensois à chaque instant.
Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance qu'il doit à madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le décider à reconnoître pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette réflexion me parut un trait de lumière; et quelque fragile que fût mon espérance, il me devint impossible d'y renoncer. J'en parlai à Philippe; il m'excita avec chaleur à partir pour Téligny. Une pareille proposition ne pouvoit se faire que de près; il étoit nécessaire de connoître le caractère, les préjugés, la sensibilité plus ou moins active de celui de qui seul je pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et mériter sa confiance; il falloit connoître jusqu'à quel point je pouvois risquer le secret de ma mère, dont la mémoire m'étoit chère à tant de titres. Mon voyage à Téligny n'avoit rien que de naturel: quoique cette terre m'appartînt, je n'y avois jamais été; il étoit simple que j'eusse le désir de la voir. Mon arrivée rappelleroit à M. de Montluc des souvenirs qui disposeroient son ame à l'amitié; il avoit connu l'amour, il lui devoit tous les malheurs et toute la félicité de sa vie. Adèle étoit tranquille; m'éloigner d'elle, étoit un effort d'autant moins pénible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage, qu'elle m'auroit approuvé de l'abandonner momentanément, si elle eût pu en connoître les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner un espoir auquel je sentois trop par moi-même combien il seroit cruel de renoncer. Je lui écrivis que des affaires indispensables exigeoient ma présence à Téligny; mais que le plus cher de mes intérêts étant de veiller à son bonheur, je ne m'éloignerois pas sans sa permission; que je la priois en grace de me marquer bien précisément quelle étoit sa position vis-à-vis de M. de Miralbe, si elle n'étoit menacée d'aucun danger; en un mot, quelles étoient ses espérances et ses craintes. Je la prévenois que, dans le cas où elle ne verroit aucun obstacle à mon départ, je laisserois Philippe à Paris, tant pour aider à notre correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en avoir besoin.
En finissant, je la suppliois de m'accorder le plaisir de la voir, soit chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre maison dont la société nous étoit commune.
Voici sa réponse.
CHAPITRE XXXIX.
adèle à frédéric.
C'est demain jour d'assemblée chez la présidente de... Madame de Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m'a sollicitée pour l'accompagner: ainsi, mon cher Frédéric, demain je vous verrai. Cette idée devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occupée que de votre départ; je me demande que me fait votre séjour à Téligny ou à Paris, puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet intervalle s'écoule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve pas de raisons pour justifier ma tristesse. Hélas! en faut-il? Je suis triste, c'est tout ce que je sais.
Si j'étois menacée de quelques malheurs dans la maison de mon père, vous seriez le dernier dont je réclamerois le secours, parce que vous m'aimez, que je vous aime, et qu'ainsi l'ordonnent les lois de la société; cependant je suis plus rassurée vous sachant près de moi. La certitude de pouvoir vous confier mes peines aussitôt que je les éprouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en Auvergne. En vérité, je déraisonne: partez, mon cher Frédéric; partez, je le veux. L'amour me rend foible et timide; mais je serois fâchée de vous voir sacrifier vos intérêts à un nuage de tristesse que la raison dissipera: tout ce qu'Adèle vous recommande, c'est de ne pas prolonger votre absence.
M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours une cause aux démarches les plus indifférentes, ne manquera pas d'attribuer votre départ au chagrin qu'a dû vous donner ma prévention en faveur de M. de Farfalette. Moins il croira à la force du sentiment qui m'attache à vous, et plus je serai tranquille; du moins je l'espère.
Vous voulez savoir bien précisément quelle est ma position; peut être, mon ami, est-elle au moment de changer d'une manière qui me deviendroit sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes espérances.
Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l'éclat qu'il donna à sa joie; il me présenta par-tout, particulièrement à ses parens. Je fus conduite à Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban, oncle de mon père. Il est impossible que vous n'en ayez pas souvent entendu parler: mais vous ne serez pas fâché de trouver ici son portrait; il est de la main de mon frère, qui, fort jeune, s'étoit amusé à faire ce qu'il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a été détaché; on me l'a confié, et je vous l'envoie: on le dit fort ressemblant; on assure qu'ils le sont tous également. J'aurois desiré avoir celui de M. de Miralbe; on me l'a refusé en rougissant. Mon ami, étoit-ce du peintre ou du modèle?
«M. de Saint-Alban est sexagénaire: il seroit impossible de vanter ses mœurs, et plus difficile d'en faire la satyre; il n'a jamais eu que les vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c'est un courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa santé, il répond que le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le ministère, sans perdre un seul instant de son crédit: on peut dire de lui qu'il n'est ni l'ami ni l'esclave des ministres, mais bien de la faveur.
«Un philosophe affirmeroit qu'il n'est pas fier de sa naissance: en effet, depuis trente ans, il n'est pas un seul homme en place dont il ne se soit déclaré le parent, quoique la plupart fussent nés d'hier. Comme son seul métier est de plaire, il a l'esprit aimable; ceux qui le connoissent particulièrement lui supposent du génie; mais il le cache avec soin, bien persuadé que le génie est, de toute éternité, le plus grand obstacle à la fortune.
«C'est pour ne pas passer un seul jour sans paroître à la cour, qu'il a usé sa vie à ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n'a accepté que des pensions. La difficulté de s'unir à une famille qui conservât toujours également la faveur, l'a décidé à rester célibataire.
«Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n'est pas d'avoir du crédit, mais de prouver qu'il en a. On le voit servir avec chaleur les personnes qui lui sont le plus indifférentes, si elles ont le talent de lui persuader que, seul, il est capable d'obtenir la grace qu'elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est sûr qu'il y réussira; par le même calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut être utile à ses protégés, en faveur de ce qui doit donner plus d'éclat à sa protection.
«Abandonné à lui-même, il a le cœur excellent; et comme son amour-propre le rend obligeant pour tout le monde, il n'a jamais eu d'ennemis, et ne connoît pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont été délivrées à sa sollicitation, c'est qu'il craignoit que l'on ne s'adressât à d'autres. Il ne fait le mal que par vanité.
«Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit étonné de la facilité avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus scrupuleuse probité; mais personne n'osera le tenter, car il n'est pas sûr que le vieux courtisan survécût de vingt-quatre heures à l'ordre ou à la séduction qui l'éloigneroit de la cour.»
Tel est en effet, mon cher Frédéric, mon grand oncle paternel: ajoutez qu'il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche héritier, que c'est par son crédit qu'il a accablé ses ennemis, et particulièrement ma mère; vous ne serez pas étonné de la longue amitié qui semble régner entre eux. M. de Saint-Alban est respecté de mon père comme un instrument nécessaire à ses projets, et comme celui dont la mort doit combler tous les vœux qu'il adresse à la fortune.
On avoit remarqué que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon père, quoiqu'il le reçût chez lui comme un neveu chéri et un héritier présumé; et cette remarque n'a jamais paru si frappante que depuis mon entrée dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m'a pris dans une amitié si grande, qu'il vient souvent à Paris maintenant, uniquement, dit-il, pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon frère a eu raison d'affirmer qu'il est aimable; sa conversation, pleine d'anecdotes racontées avec esprit, est vraiment intéressante: quelques éclairs de sensibilité m'ont disposée à juger favorablement de son cœur; et, soit par reconnoissance de l'intérêt qu'il me témoigne, soit par la nécessité où je me trouve de me chercher un protecteur contre mon père (idée terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente disposée à aimer.
La fierté de caractère et l'indépendance d'esprit que je dois à l'éducation que m'a donnée M. Durmer, auroient dû déplaire à un vieux courtisan; mais tel est l'effet de la nouveauté sur les hommes, que je l'ai séduit par les qualités qui devoient l'indisposer contre moi. Non seulement il quitte Versailles pour venir dîner chez mon père, mais il m'écrit lorsqu'il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n'a rien de bien particulier à me dire, il avoue dans ses lettres qu'il ne m'attaque que pour avoir des réponses. Je le prêche, je le gronde; je lui ai annoncé hautement que je voulois le corriger de ses défauts: il rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuadée de l'amitié qu'il a pour moi, et j'ai accepté les conditions du traité.
Ce qui m'a disposée en faveur de M. de Saint-Alban, c'est qu'au milieu de l'éclat qui l'environne, il n'est pas heureux; il en est convenu bien bas avec moi, et cette marque de confiance m'a touchée. Pauvres mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop tard. On a bien le courage d'avouer qu'on s'est trompé de route, on n'a plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer à être heureux qu'à soixante ans!
M. de Saint-Alban m'a demandé si j'aurois du plaisir à venir demeurer près de lui, et à me mettre à la tête de sa maison. Je vous épargnerai, mon ami, les choses aimables dont il a accompagné cette question. Il ne doute pas que mon père n'y consente avec empressement; mais il veut ne devoir cette démarche qu'à mon goût ou à ma complaisance, et nullement à mon obéissance pour M. de Miralbe. J'ai cru me sauver de répondre à une question aussi décisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon caractère étoit ennemi du changement, et que j'étois effrayée de l'idée seule de passer, en six mois, du fauxbourg à la ville, et de la ville à la cour; mais il a insisté d'un air si sérieux, d'un ton si pénétré, que je me suis mise à son entière disposition. Comment résister à un vieillard qui supplie? Ah! si mon père eût voulu, il auroit tout obtenu de moi, tout, mon cher Frédéric, excepté que je cessasse de vous aimer.
Je doute que M. de Miralbe soit porté d'inclination à me voir demeurer auprès de M. de Saint-Alban; il a plus d'humeur que jamais, et quelquefois je surprends dans les regards qu'il jette sur moi, quelque chose de sinistre: non seulement il craindra que je n'échappe à sa puissance, mais j'ai peur qu'il ne voie dans sa fille une rivale dangereuse pour ses intérêts; il me connoît si peu! Il m'a plus d'une fois félicitée de l'amitié que j'inspire à son oncle, du même ton dont il m'auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon inclination et une appréhension plus forte que moi m'engagent à m'éloigner d'une maison dont ma mère a été arrachée par force, et mon frère banni par adresse, je resterai neutre dans les détails de cette affaire. J'ai consenti vis-à-vis de M. de Saint-Alban, ou plutôt j'ai cédé à ses sollicitations: c'est tout ce que je pouvois, soit pour le contenter, soit pour ménager son amitié et sa protection.
Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succès; elle prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne me semble aussi ridicule qu'une femme qui voit l'amour dans tout ce qui l'environne. Si M. de Saint-Alban avoit le désir de m'épouser, il n'auroit point songé à me mettre à la tête de sa maison comme sa nièce: l'amitié qu'il a pour moi, et qui paroît si extraordinaire à madame de Valmont, tient à ce que depuis quarante ans peut-être il n'a dit ni entendu dire la vérité, et qu'il est aussi surpris que flatté de trouver enfin quelqu'un qui lui en parle le langage, et même le force aussi à le parler. Mon frère ne s'est point trompé, M. de Saint-Alban étoit né pour être honnête homme; et si j'ai sur lui l'ascendant qu'on me suppose, je les raccommoderai ensemble, au risque de déplaire à mon père qui les a brouillés.
Adieu, mon cher Frédéric, partez vîte, et revenez plus vîte encore. Je vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent.