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Frédéric

Chapter 91: CHAPITRE XLIII.
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About This Book

This work pairs a multipart narrative with an extended preface that reflects on authorship, gender, and social taste. The preface defends a male writer's ability to portray feminine sensibility, urges a return to modesty and refined conversation as sources of moral influence, and criticizes contemporary manners and the danger of conflating an author with a character. The narrative chapters favor simple sketches and sentimental observation over deep psychological analysis, emphasizing decorum, imagination, and moral feeling in portrayals of character and social exchange.

CHAPITRE XL.

C'étoit bien difficile à dire.

J'ai lu des détails séduisans sur les charmes de la vie champêtre, élégamment écrits par des gens qui n'auroient pu se résoudre à vivre six mois loin de la ville; j'ai demeuré quelques jours avec M. de Montluc, et j'ai connu un homme véritablement heureux. Point d'ambition, beaucoup d'activité, un fonds de sensibilité inépuisable, de l'indulgence pour les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse contre le crime; tel étoit le régisseur de la terre de Téligny. En le prévenant de mon arrivée, je lui avois demandé en grace de ne rien changer à ses habitudes; il me reçut comme un ancien ami, et me prouva son estime en me faisant oublier que j'étois chez moi. Je ne peindrai pas le caractère de son épouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par lui; ce qu'il faisoit étoit toujours bien fait, ce qu'il disoit étoit toujours bien dit: M. de Montluc eût démenti l'instant d'après un discours qu'elle auroit applaudi, qu'elle eût de nouveau applaudi au changement d'opinion de son époux. Ce n'étoit point par foiblesse, encore moins par ignorance; l'ignorance est toujours présomptueuse et contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus de confiance dans les lumières de son époux que dans les siennes, et l'on voyoit dans ses moindres actions le désir de lui témoigner sa reconnoissance des sacrifices qu'il avoit faits pour l'épouser. Elle ne le croyoit pas suffisamment dédommagé par tant d'années d'un bonheur presque sans nuage.

Quand on sut mon arrivée dans le village, il se répandit beaucoup d'inquiétude: on craignoit que le nouveau propriétaire n'expulsât un homme devenu cher à tous les habitans.

«Vous êtes bien aimé dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre humanité.—Cela prouve, me répondit-il, la méfiance dans laquelle tous les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune, puisqu'elle est fixée au cinquième du revenu de cette terre: la prévoyance retient ma générosité; je dois craindre la misère pour mon épouse si je venois à mourir, et je suis avare par sensibilité. Je fais peu de bien aux paysans, mais j'empêche qu'on ne soit injuste à leur égard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus ignorans en sentent la nécessité: elle fait plus d'amis à la longue que les bienfaits, qui presque toujours excitent l'envie de ceux même qui n'en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu de bien que je fais.—Vous croyez donc les paysans dépourvus de sensibilité?—Non; mais ils sont en général très-égoïstes, et cela tient à leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les concentrent davantage dans leur intérêt personnel: ils sentent machinalement de quelle utilité ils sont à l'État; ils sentent plus vivement qu'on ne croit l'oppression dans laquelle on les tient. C'est dommage qu'en France les propriétaires ne puissent se résoudre à vivre plus souvent dans leurs terres: les François riches et de bonne famille ne sont pas fiers; l'habitude de l'aisance les rend généreux; il résulteroit beaucoup de bien de leur séjour au milieu de leurs vassaux.—Les François redoutent l'ennui.—L'ennui naît de la continuité des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu'il est plus souvent à la ville qu'à la campagne.—Vous ne vous ennuyez jamais?—Jamais. En pourriez-vous dire autant, vous qui êtes dans l'âge où tout séduit?—Ma foi, non. Je m'ennuie à l'Opéra; je m'ennuie au milieu des fêtes, des promenades, à une table de jeu, dans un salon où souvent personne ne parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir l'air au moins de ne pas s'ennuyer.—Eh bien! nous voilà d'accord. Une suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours actif et jamais satisfait, amène une espèce d'inquiétude qui ne permet plus de goûter le repos. Il n'en est pas de même à la campagne; on y trouve des jouissances positivement parce que ne les prévoyant pas, on ne se les étoit pas exagérées d'avance.—Oui, mon ami, dit madame de Montluc; mais pour les apprécier, il faut avoir des mœurs simples, un bon cœur et un esprit cultivé: vous êtes heureux quand mille autres à votre place n'éprouveroient que des regrets.»

«Des regrets! non, sans doute, répondit-il, je n'en ai point; et si ma raison ne m'avoit appris à me contenter de peu, je bénirois la Providence en comparant mon sort à celui de mon frère. C'est en sa faveur que mon père m'a déshérité; il a tout sacrifié pour lui faire contracter un riche mariage: la vanité seule a été consultée dans cette alliance; le caprice, l'inconduite, l'ont brisée dans l'année même. L'orgueil a été trompé dans ses espérances; mon frère n'a point eu d'enfans; il a vécu tourmenté par l'éclat d'un luxe qu'on ne peut satisfaire une fois qu'on s'y laisse entraîner; il est mort accablé de dettes. Quelle différence, sous tous les rapports, entre mon existence et la sienne! Si le ciel m'eût conservé mon fils...—Si nous eussions connu madame de Sponasi plutôt!» dit madame de Montluc. Nous gardâmes tous les trois le silence; nos regards se rencontrèrent: nous sentîmes à la fois l'inutilité et l'impossibilité de parler; nous nous entendions.

Dans le désir que j'avois de devenir le fils de M. de Montluc, j'étois curieux de savoir ce qu'il pensoit de la noblesse, et je lui demandai s'il ne regrettoit pas de voir son nom s'éteindre.

«Non, monsieur: je n'attache aucun prix à ce qui n'existe pas, et il n'y a plus de noblesse en France». Je parus étonné de cette assertion. Il ajouta: «Ce n'est point par excès de vanité que je vous parle ainsi, mais par amour pour la vérité. Depuis que la noblesse s'achète, elle est au-dessous de l'argent; et si les nouveaux riches n'y mettoient un prix par l'envie qu'ils ont de l'acquérir, les anciens nobles pauvres seroient bien embarrassés de dire pourquoi ils estiment des titres qui ne leur servent à rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu'ancienne que soit ma famille, je vous demande quel avantage j'en retire. Si j'avois trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si j'en avois cinquante, je me passerois d'un nom, ou j'en achèterais un: ainsi c'est toujours l'argent, rien que l'argent, et cela me paroît très-raisonnable.—Très-raisonnable! m'écriai je; cela est fort.—Cela est juste. Point de privilége respectable s'il n'est attaché à un devoir. C'étoit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au service de sa patrie; souvent il ne laissoit à ses enfans que sa mémoire pour tout héritage; l'État étoit intéressé à le leur conserver, il y trouvoit son intérêt et sa gloire. Maintenant le général et le sergent sont également payés par le prince; ils font un métier pour de l'argent: si vous parlez d'honneur, il est commun à tous les soldats. Personne ne se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun doive s'enrichir de ses dépouilles: le prince vend des priviléges; la multiplicité en ôte l'éclat; et comme on peut dire à tous les nobles: «Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les autres classes de la société?» on leur dira bientôt: «Sur quoi reposent vos priviléges?» J'ignore quelle réponse il nous sera possible de faire; mais ce moment approche, tout le monde le précipite sans le croire; quand il sera venu, on s'accusera réciproquement, quand il ne faudroit s'en prendre qu'au luxe, à la corruption générale, et plus encore au temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est usée, et c'est un malheur.—Un malheur, monsieur! Vous disiez tout-à-l'heure que cela étoit raisonnable.—Mon ami, ne confondons point. Je trouve très-raisonnable que l'on estime plus l'argent que les titres, quand avec de l'argent on achète la noblesse, tandis qu'avec un nom seulement on peut mourir sans emploi et sans considération: mais je trouve malheureux que dans un pays il n'y ait rien au-dessus de la fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l'or; mais l'homme qui envisage la société dans ses effets, sentira que les vertus ne valent jamais, pour la plupart des hommes, les priviléges qui sont censés en être la récompense et l'obligation. Il y a de l'adresse à savoir borner l'ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens étaient au-dessus de leurs concitoyens, les plébéiens hardis ne tendoient qu'à être admis parmi eux; quand le patriciat fut avili, l'ambition ne put se satisfaire qu'en asservissant Rome, et Rome fut asservie.—Les mœurs étoient alors corrompues.—Et qui nous assure que la corruption ne venoit pas directement de la chute des priviléges des premiers de la République? À mesure que les patriciens voyoient restreindre leurs droits, ils en cherchoient le dédommagement dans la fortune et dans l'éclat qu'elle procure. Pareille diminution de puissance parmi les nobles a amené en France semblable amour des richesses. Rome avoit des maîtres, le sénat étoit composé de parvenus, d'esclaves, de courtisans, que l'on parloit encore de liberté, avec autant de raison qu'on parle à présent de noblesse dans notre patrie.»

Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j'avoue que je ne vis pas sans plaisir qu'aucune prévention ne l'empêcherait de me rendre le service que j'attendois de lui, si l'amitié et la reconnoissance le portoient à condescendre à mes desirs. Il m'aimoit beaucoup, quoiqu'il ne le dît jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui faire une proposition aussi délicate? L'espèce de dépendance dans laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le ménager: plus le sort s'obstine à placer un homme estimable au-dessous de sa condition, plus on lui doit d'égards. Je sentois trop que celui sur qui l'intérêt et la vanité ne pouvoient rien, ne céderoit à aucune considération, si sa délicatesse lui faisoit une loi de me refuser. Dans l'inquiétude qui me tourmentoit, je regrettai plus d'une fois mon voyage; plus d'une fois je pris la résolution de partir en laissant dans un silence éternel le motif de mon arrivée: mais je pensois à Adèle devenue mademoiselle de Miralbe, et son idée m'arrêtoît à Téligny sans me donner le courage de tenter le projet qui m'y avoit amené. Chaque jour je devenois plus triste: M. de Montluc s'en appercevoit; et respectant le secret que je gardois, ses regards m'apprenoient qu'il étoit plus sensible à mes peines, que curieux d'en connoître la cause. J'aurois desiré qu'il m'interrogeât, et je lui en voulois d'une discrétion que j'étois forcé d'admirer.

Un soir nous nous rencontrâmes dans les jardins du château; il me fit des reproches sur ma tristesse, et y mêla les exhortations qu'il crut les plus propres à me consoler. «Il est bien facile, lui dis-je en souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous l'êtes plus qu'homme que je connoisse.—Croyez-vous, me répondit-il, que mon bonheur soit parfait? Mon ami, détrompez-vous. Je pense souvent avec effroi au moment où la mort me séparera de madame de Montluc, et la certitude qu'alors elle sera seule dans le monde me réduit à desirer de lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m'apperçois souvent que la même crainte l'occupe; et la perte de notre fils, que nous sentons plus vivement à mesure que la vieillesse approche, nous donne des regrets d'autant plus pénibles, que nous sommes contraints de nous les cacher mutuellement. On s'arme de courage contre les maux que l'on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu'on aime, on est bien foible.»

Il étoit attendri. Nous nous promenâmes long-temps ensemble sans nous parler. Je levai les yeux sur lui, et je vis les siens mouillés de pleurs. Je le serrai dans mes bras, en lui disant: «Ô mon ami, adoptez-moi pour fils; j'en aurai tous les sentimens, et vous ne redouterez plus rien de l'avenir.—Que gagneriez-vous à me nommer votre père? me répondit-il tristement.—Tout ce qu'un cœur comme le mien peut desirer, une famille respectable, des devoirs sacrés à remplir, et l'espoir d'être heureux. Au nom de ma mère, ajoutai-je avec la plus vive émotion, promettez-moi de m'entendre sans vous fâcher.—Parlez, jeune homme, parlez; votre mère étoit la mienne: c'est à votre naissance que je dois de l'avoir connue; son secret ne put échapper à ma reconnoissance: en vous voyant, en sachant ce qu'elle a fait pour vous, je n'en puis plus douter, vous êtes le fils de ma bienfaitrice. Si le ciel permettoit que je m'acquittasse envers vous... Mais les vieillards sans fortune n'ont que des conseils à offrir, et c'est bien peu de chose.»

Le moment étoit favorable; je lui confiai mon amour et tous les secrets de mon cœur: je lui fis sentir l'obstacle qui s'opposoit à ce que je devinsse l'époux de mademoiselle de Miralbe; mais je n'osai lui apprendre que d'une manière détournée par quel moyen je croyois qu'il pouvoit le faire disparaître.

«Vous voyez, lui répondis-je, qu'il ne manqueroit rien à votre bonheur ni au mien si j'étois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous jouiriez tranquillement du présent; je ne serois plus un être jeté au hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour dégager les biens que votre frère a possédés: il vous manque un appui dans votre vieillesse; il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je n'estimerois moi-même qu'en pensant que vous l'avez porté, et qu'il combleroit l'intervalle qui me sépare d'Adèle. Les liens de l'amitié et d'une reconnoissance réciproque nous uniroient aussi sûrement que ceux de la nature.—Que cela n'est-il possible!» s'écria M. de Montluc. Un mot pouvoit en ce moment décider de mon sort; je n'osai pas le prononcer, et nous continuâmes notre promenade en silence.

«Je fais une réflexion, me dit-il en s'arrêtant; avant de me rendre dépositaire de vos chagrins, vous m'avez demandé, comme une grace, de ne pas me fâcher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport à moi, que l'intérêt que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de préjugés, et je me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi. Vous hésitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes traits; vous ne m'aimez donc pas?—Je crains de voir mon espoir anéanti; je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux des hommes.—Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en serai plus affligé que vous.»

Il m'étoit impossible de résister: le secret qui fermentoit depuis si long-temps dans mon sein, s'échappa. Je ne peux me rappeler toutes les émotions que j'éprouvai en le détaillant à M. de Montluc, sans éprouver encore le frisson de l'effroi; j'étois tremblant, les yeux fixés en terre; mes lèvres se séchoient à chaque phrase, à chaque mot; la respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me hasardai à lever les yeux sur M. de Montluc: il étoit pensif; mais sa figure annonçoit plutôt la surprise que tout autre sentiment. J'allois le prier de bien réfléchir avant de me faire une réponse que je redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoyé à la poste. Sachant l'empressement que je mettois à avoir mes lettres, il me cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre conversation.

«À demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de bonté; demain j'irai vous trouver moi-même dans votre appartement, et nous verrons s'il est possible de nous entendre.—À demain, lui répondis-je en lui serrant la main». Je la sentis répondre au mouvement de la mienne, et je précipitai mes pas sans bien savoir ce que je faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir.


CHAPITRE XLI.

Le complot.

Aussitôt que je fus seul, je brisai le cachet du paquet que je venois de recevoir; il contenoit une lettre d'Adèle et une de Philippe. Qui connoîtra l'amour ne demandera pas laquelle fut lue la première.

adèle à frédéric

«Vous reviendrez bientôt à Paris, mon cher Frédéric, et vous ne m'y trouverez plus; mais mon absence à moi, loin de nous séparer plus que nous l'étions, ne fera que nous procurer plus de facilités pour nous voir: en un mot, je pars demain pour Versailles, et je vais commander dans la maison de M. de Saint-Alban; c'est l'expression dont il se sert. J'espère du moins que mon pouvoir sera assez grand pour vous y faire admettre; et ce n'est point une grace que mon oncle m'accordera, il m'a promis que mes amis seroient les siens. Si je ne peux vous présenter comme celui qui m'est le plus cher, vous vous introduirez à l'aide de M. de Florvel, auquel on sait que je suis attachée par les liens de la reconnoissance et par l'amitié sincère qui m'unit à son épouse. Vos qualités plaideront ensuite pour vous, et je ne doute pas du succès.

«M. de Miralbe n'a mis aucun obstacle à cet arrangement: au contraire, il s'y est prêté avec une grace, une amabilité que j'étois bien loin d'attendre de lui; c'est lui-même qui me conduira: il a poussé la complaisance jusqu'à me donner des conseils sur la manière de conserver l'amitié que M. de Saint-Alban a pour moi. De son côté, madame de Valmont a quitté le ton enthousiaste dont elle accompagnoit ses louanges; elle met dans ses soins une espèce de bonhommie bien propre à me séduire. Vous savez combien j'aime ce qu'on appelle les bonnes gens. Je ne sais que penser de ce changement: il y a des momens où je me reproche de les avoir jugés tous deux trop sévèrement; il en est d'autres où je crains que l'amabilité de M. de Miralbe et la bonhommie de madame de Valmont ne cachent quelque perfidie. Mon ami, c'est à vous seul que j'ose confier de pareilles appréhensions: si elles sont injustes, ce sont des crimes, je ne l'ignore pas; mais elles sont plus fortes que moi: le sort de ma mère me poursuit sans cesse. Je cherche en vain par quels moyens M. de Miralbe pourroit me perdre, je n'en vois pas; et loin de me rassurer, je pense à cette maxime de M. Durmer: «Les méchans trompent jusqu'à leurs complices, quoiqu'ils combattent à armes égales; comment les honnêtes gens, qui sont sans défense, ne seroient-ils pas leurs victimes?

«Demain je serai dans la maison de M. de Saint-Alban: toutes mes craintes seront dissipées; je l'espère, et je soupire.

«Je vous écris à la hâte: à midi je dois aller faire mes adieux à la sœur de M. Durmer, et je veux lui remettre cette lettre afin qu'elle la fasse porter chez vous, ainsi qu'elle a bien voulu s'y prêter jusqu'à présent. J'aurois desiré que madame de Valmont m'accompagnât dans cette visite; elle m'a donné quelques raisons pour s'en dispenser, et mon père a consenti que j'y allasse seule avec ma femme-de-chambre.

«C'est la dernière fois que je vous écris de Paris; je souhaite, mon cher Frédéric, que ce soit aussi la dernière que mes lettres aillent vous chercher à Téligny. D'après la promesse que vous m'avez faite, le jour de votre retour approche. Revenez voir votre Adèle plus tranquille; elle ne sera heureuse que lorsqu'elle pourra vous donner, au pied des autels, un titre que votre amour et votre générosité vous ont acquis depuis long-temps. Quelle que soit ma fortune à venir, elle ne me dédommagera jamais de la privation de voir un bienfaiteur dans mon époux: j'aurois été si riche en ne l'étant que par vous! Adieu, mon cher Frédéric, mon cœur se serre. Comme cet adieu me coûte à prononcer!»

philippe à m. de télignY

«Je voudrois être auprès de vous pour vous consoler: la nouvelle que j'ai à vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus chez son père; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renfermée dans un couvent; j'ignore encore lequel.

«Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que l'ordre qui l'a enlevée; mon cœur se refuse à les croire, et ma main à les répéter. Adèle est un ange; il faut en être persuadé, ou la regarder comme un monstre de perversité. Mon cher Frédéric, vous n'offenserez pas celle que vous aimez par d'injustes soupçons: où trouvera-t-elle un défenseur si vous la condamnez? Tout paroît contre elle, il est vrai; mais vous connoissez son père, voilà sa justification.

«Hier la sœur de M. Durmer est arrivée chez vous dans un état qu'il est impossible de décrire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais l'indignation sur-tout perçoit dans tous ses traits. En entrant, elle s'est presque évanouie; elle suffoquoit.

«D'un long récit qu'elle a accompagné de pleurs, d'exclamations, de cris de vengeance, voici ce qui m'a frappé.

«Le matin mademoiselle de Miralbe a été la voir, et lui a remis en cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente femme a pris pour Adèle, du jour où elle lui remit avec tant de générosité ses droits à la succession de son frère. Elles s'entretenoient ensemble; Adèle lui promettoit d'intéresser M. de Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est entré d'un air de mystère et de satisfaction qui annonçoit un rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe scandalisée. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le temps de parler, se mit à crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette maison, qu'elle se compromettroit en permettant à sa maîtresse de voir un homme dont son père avoit refusé d'autoriser les vues. Nouvelle surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette parvint le premier à se faire entendre, et dit, d'une manière très-prononcée, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre à une pareille réception, qu'il étoit désespéré du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse à la femme-de-chambre, en l'engageant à se taire. La malheureuse recommença à crier plus fort. Adèle paraissoit anéantie. «Est-ce un complot?» s'écria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant vers M. de Farfalette, elle lui dit: «Ou l'on vous trompe, monsieur, ou vous êtes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel, sortez». La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa maîtresse ne revenoit pas à l'instant même avec elle à l'hôtel, elle y retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se passoit. Adèle voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle refusa avec fierté. Au même instant, M. de Miralbe et madame de Valmont entrèrent; ils venoient la chercher; leur voiture étoit à la porte.

«La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition produisit; elle étoit elle-même trop étourdie de ce qui venoit de se passer. Madame de Valmont paroissoit indignée; M. de Miralbe jetoit sur tous les personnages un regard d'interrogatoire et de sévérité. M. de Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les scènes de famille. Adèle étoit tombée sur un siége; elle pleuroit, et dans ses sanglots on l'entendoit s'écrier: Ma mère! ma mère! La femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses étoit une accusation aussi terrible qu'indécente contre mademoiselle de Miralbe et la veuve.

«Je passerai sous silence le mépris insultant avec lequel M. de Miralbe a traité la sœur de M. Durmer, la colère de cette femme respectable, la pitié barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adèle, ne faisoit qu'ajouter à son désespoir. Elle perdit connoissance; on la transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre.

«À peine a-t-elle été sortie, que je me suis couvert des vêtemens les plus simples: je me suis rendu à l'hôtel de M. de Miralbe; je me suis mêlé parmi ses domestiques, je les ai observés: je me suis attaché à celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prétexte qu'il pourroit m'être utile dans le désir que j'avois de devenir un de ses camarades, je l'ai entraîné au cabaret. Fidèle à l'usage des valets, sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses maîtres, et l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas été oubliée; il y ajoutoit des détails crapuleux, il rioit: ces coquins-là aiment dans ceux qu'ils servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la pauvre Adèle étoit arrivée à l'hôtel dans un état digne de pitié, qu'elle a demandé pour toute grace d'être seule, et qu'elle s'est retirée dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe étoit remonté sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'étoit pas encore revenu.

«Il m'a semblé inutile de me déguiser plus long-temps. Je lui ai donné deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulières de savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il étoit nécessaire, soit au cabaret, soit à rôder autour de l'hôtel, et que je lui paierois généreusement tous les renseignemens qu'il me donneroit. Je l'ai renvoyé avec injonction de veiller exactement à tout, et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nommé, je ne vous ai pas nommé.

«Du cabaret même j'ai écrit à votre fidèle Charles de seller un cheval, de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face de M. de Miralbe, d'être discret, de bien payer, et de se tenir prêt à partir à la minute même où je le lui dirais, dût-il passer la nuit à attendre que l'ordre arrivât.

«À onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe étoit de retour de Versailles; qu'il n'étoit pas revenu avec son équipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui lui étoit inconnu; qu'il étoit accompagné d'un homme que l'on supposoit être un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit, venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne fît des paquets; qu'une vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'étoit ainsi qu'on avoit enlevé sa bonne maîtresse. Il ajouta qu'il étoit pressé de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses domestiques se retirassent, et qu'il avoit menacé de chasser le premier qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit être sorti.

«Je me rendis alors auprès de Charles; je lui donnai de l'argent, et l'ordre de suivre la première voiture qui sortiroit de l'hôtel de M. de Miralbe d'assez près pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour n'être pas remarqué; je l'autorisai à crever son cheval, à en prendre à la poste, à tout enfin, pourvu que sa commission fût bien remplie. La chaise de poste qui sans doute renfermoit Adèle ne sortit de l'hôtel qu'à trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je l'attends encore.

«J'ai cent fois été tenté d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai craint de mal faire par trop de zèle, et de donner moi-même de l'éclat à un événement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence. L'agitation dans laquelle j'ai passé la nuit, la certitude que cette nouvelle portera le désespoir dans votre cœur, m'ont empêché de faire la moindre réflexion: mais un sentiment intérieur me parle en faveur de mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisément au récit que je vous envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa réputation au plaisir de multiplier ses conquêtes. Vous m'avez dit cent fois que vous étiez sûr de son amour, quoique son caractère semblât l'éloigner de toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversité au point où l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous, un rendez-vous pour un autre, mon cher Frédéric, Adèle en est incapable. Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez point pour vous seul, et qu'il est un être sur-tout dont l'existence est attachée à la vôtre.

philippe.

P. S. «L'heure de la poste me presse; Charles n'est pas revenu: je fais partir cette lettre. Je vous écrirai demain, tous les jours, quoique je sois persuadé que vous ne resterez pas à Téligny. À tout hasard, j'adresserai copie de mes lettres, à votre nom, poste restante, à Nevers.»


CHAPITRE XLII.

Explication.

Philippe avoit raison: après les nouvelles que je venois de recevoir, il m'eût été impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage; j'aurois donné tout ce que je possédois pour pouvoir franchir en une minute l'intervalle qui me séparoit de Paris. Pauvre Adèle! malheureuse Adèle! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M. de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent extraordinaires; je cherche en vain à les expliquer. Non, Adèle n'a pu aimer un homme qui, la voyant au désespoir... Une femme pleure, sanglote à ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse été à sa place, je serois mort, ou j'aurois sauvé la victime. Qu'importe que son bourreau soit son père? L'amour connoît-il ces distinctions? Non, non; ou je retrouverai Adèle, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui me l'ont ravie.

Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour être sensible; je ne connoissois pas encore le regret, je n'éprouvois que la rage. Rien ne m'appartenoit dans mes sensations; elles étoient toutes pour Adèle: je ne voyois que l'innocence outragée, la vertu flétrie, la beauté persécutée; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renoncé à toutes mes espérances pour sauver l'infortunée, et j'ignorois en quel lieu elle étoit! Adèle! Adèle! je ne prononçois pas ton nom; il s'échappoit malgré moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le répétois à chaque instant; je le criois comme si mes accens, brisés par la douleur, eussent pu se prolonger jusqu'à toi.

Je rejoignis M. de Montluc; il étoit auprès de son épouse. Ils firent tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma figure devoit être effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis la lettre de Philippe: je voulois l'engager à la lire, et je ne pouvois qu'articuler, avec un soupir déchirant, le nom de la malheureuse Adèle. M. de Montluc vint à moi; je lui présentai de nouveau la lettre. Il la prit, et commençoit à lire des yeux seulement. «Lisez tout haut, m'écriai-je; j'ai besoin d'entendre encore...» Je joignis mes bras en les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma tête dessus, j'écoutai avec une immobilité qui paroîtra bien étonnante à qui ne connoît pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si violemment, qu'il me sembloit que le plus léger mouvement eût suffi pour briser tout mon être.

«Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous êtes entré, je parlois de vous avec mon épouse; nous trouvions bien des difficultés au projet que vous m'avez communiqué. Vous avez des chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de notre fils aller jusqu'à votre cœur, et y porter un rayon d'espérance! Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons; madame de Montluc ne me désavouera pas. «—Non sans doute», s'écria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes larmes coulèrent. Ô pouvoir de la sensibilité! tu causois tous mes maux, et tu en suspendis momentanément la force pour me laisser jouir de ma reconnoissance.

Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut propre à ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par Philippe pour connoître l'endroit où l'on conduisoit mademoiselle de Miralbe, sembloient infaillibles; il détourna, pour ainsi dire, toutes mes pensées, et les jeta dans l'avenir. Le cœur d'un amant n'est jamais fermé à l'espérance; je l'éprouvai. Je retrouverai Adèle, j'aurai un nom qui renversera la barrière qui nous sépare; je voyois déjà la certitude de m'unir à elle, que je n'avois encore formé aucun projet pour briser ses chaînes.

J'annonçai à M. de Montluc ma résolution de partir à l'instant même pour Paris: loin de chercher à m'en détourner, il déploya tant de zèle à me seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arrivèrent de la poste voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux à madame de Montluc: son époux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le fils que l'amitié venoit de lui donner. Excellent homme! cette idée ne sembloit lui plaire que parce qu'elle étoit pour moi un motif d'espoir et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de nouveau.

Arrivé à Nevers, je me rendis à la poste; j'y trouvai ce billet de Philippe.

«Charles est revenu une heure au plus après le départ de ma lettre; il a parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a été conduite à l'abbaye de... près Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a pas quitté qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute que la femme-de-chambre ne soit restée aussi, puisqu'à plusieurs reprises Charles a apperçu deux femmes dans la voiture. À Arpajon, il a eu occasion d'approcher assez près des voyageurs. La chaise s'est arrêtée à la porte d'une auberge; on y a demandé quelques rafraîchissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle paroissoit assez calme.

«L'abbaye de... est à une demi-lieue de la ville; une longue et sombre avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche. À deux cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres dépendantes du couvent. À la même distance, mais du côté opposé, on apperçoit un bouquet de bois. Voilà tous les renseignemens qu'il a pu prendre.

«M. de Florvel a passé ce matin chez vous; je n'y étois pas. Il a demandé si l'on vous attendoit bientôt.

«M. de Miralbe le fils s'est aussi présenté: ayant appris que vous étiez à la campagne, il a laissé son nom.

«Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inquiétudes diminueront quand je pourrai partager et adoucir les vôtres.

«Philippe

Il étoit quatre heures du matin lorsque j'arrivai à Paris. Tout le monde dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le sommeil n'avoit pas approché de ma paupière. J'entrai chez Philippe; je précipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de nouveau à m'apprendre; rien: si personne n'étoit venu; personne. Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir où diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le père d'Adèle aussi sans doute. Idée affreuse! l'innocence gémit, les bourreaux reposent.

À sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir me le dire chez Florvel, où je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me parut gêné avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu mademoiselle de Miralbe qu'étonné de voir que je l'aimois encore lorsqu'elle étoit indigne des vœux d'un honnête homme. Ma surprise ne peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de Florvel étoit celle du public. Adèle étoit malheureuse: les préventions s'élevoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit à ses torts; on alloit jusqu'à affirmer que M. Durmer ne l'avoit élevée que pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son héritière au préjudice de sa sœur, il léguoit moins à son élève qu'à sa maîtresse. Et, je n'en doute pas, c'étoit un père qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies aussi atroces. Pour la justifier, il eût fallu porter le flambeau de la vérité dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en étoient les moyens? On les eût trouvés, que le public se fût refusé à l'évidence. Moi-même je sentois l'impossibilité d'entrer en explication: on accabloit Adèle devant moi, et j'étois réduit à garder le silence; je ne pouvois qu'affirmer que l'infortunée étoit innocente; et chaque fois que je le répétois, Florvel sourioit avec une ironie qui me perçoit le cœur; on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous êtes fou. J'allois le quitter, décidé à ne jamais le revoir; il s'en apperçut, m'arrêta.

«Mon cher Téligny, me dit-il avec amitié, mon intention n'est pas d'ajouter à tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons douté aussi long-temps qu'il a été possible de le faire; nous nous refusions même à l'évidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a montrées à plusieurs personnes, moins par fatuité peut-être que pour se laver du ridicule que lui a donné l'issue de ce rendez-vous.—Des lettres d'Adèle! m'écriai-je: les avez-vous vues, vous?—Non.—Eh bien! elle est innocente; je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir: je le prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous m'aiderez; vous le devez à une infortunée que vos bontés pour elle ont, sans le vouloir, mise sur le chemin de l'abîme où elle est tombée. Florvel, tu es sensible: si Adèle est innocente (et elle l'est), n'a-t-elle pas des droits à la protection de tous les cœurs généreux?—Qu'elle ait tort ou raison, me répondit-il, tant qu'elle t'intéressera, je me prêterai à tout ce qui pourra l'obliger.»

Philippe étoit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis sur-le-champ. Dirai-je la seule pensée qui m'occupoit alors? Je ne songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir reçues d'Adèle: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en moi pour la défendre, la même assurance que j'avois eue quand un autre l'accusoit.

La première chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans quel lieu on avoit conduit sa sœur; je lui répondis que oui: il me sauta au cou, m'embrassa en s'écriant: «Tant mieux; c'est donc vous qui l'aimez, et, à coup sûr, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebuté n'est pas aussi actif. J'ai passé chez cet imbécille de Farfalette; sa froideur m'a révolté. Si Adèle eût été capable de se perdre pour un être pareil, je l'aurois abandonnée: il y a quelque tour de mon père dans tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord vous savez que je déteste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me prendra jamais fantaisie de le démentir. Je ne connois pas assez ma sœur pour y prendre un intérêt bien vif; mais je ne lui en suis pas moins dévoué, puisque c'est un moyen de contrarier les vues intéressées de mon père. L'amour d'un côté, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons à notre but. Acceptez-vous l'association?—De tout mon cœur, lui dis-je: soyez mon dieu tutélaire, le protecteur d'Adèle, et commençons par la venger du plus cruel de ses ennemis.—Qui? me demanda-t-il: mon père?—M. de Farfalette, m'écriai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir des lettres de votre sœur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner; c'est devant vous que je veux le forcer à une explication dont dépend mon repos.—Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi qui m'expliquerai: je peux venger ma sœur sans la compromettre davantage; vous l'anéantissez entièrement si vous paroissez dans cette affaire. Promettez-moi d'être calme; je vous prends à mon tour pour témoin.—Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais ne perdons pas une minute.»

Nous sortîmes aussitôt. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de Florvel; j'engageai Henri à l'admettre parmi nous; il y consentit. Florvel ne fit pas la moindre difficulté pour nous accompagner, et tous trois nous nous présentâmes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il n'étoit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il seroit chassé s'il laissoit entrer qui que ce fût avant l'heure prescrite par son maître «Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec gaieté; il força la porte, entra dans la chambre à coucher, tira lui-même les rideaux, nous présenta des siéges en riant aux éclats, et en priant M. de Farfalette de ne pas se déranger. Florvel et moi nous nous regardions avec surprise. Notre hôte étendoit les bras, et avoit l'air de douter s'il rêvoit ou s'il étoit éveillé.

Ce fut avec la même apparence de légéreté que Henri entama une conversation à laquelle il donna bientôt une tournure sérieuse: mais lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi prêts à la pousser plus loin qu'il ne l'avoit résolu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie par lequel il avoit commencé. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant d'empire sur lui-même, et en prendre avec autant de facilité sur les autres; du moment que l'on consentoit à l'écouter, on n'avoit plus que la sensation qu'il cherchoit à vous donner. Si dix affaires d'éclat ne lui avoient acquis une réputation de bravoure à l'abri de tout soupçon, on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que lui refusoit son courage.

M. de Farfalette commençoit la justification de sa conduite par les démarches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de Miralbe. «Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez ma sœur, qu'elle vous aime; que vous l'épousiez, que vous ne l'épousiez pas; à votre aise. Toute la question se réduit là: on dit que vous avez des lettres d'Adèle. M. de Florvel a parié mille louis que cela n'étoit pas; moi, j'ai accepté le défi: notre argent est déposé entre les mains de Téligny, et nous avons promis de nous en rapporter à vous. Vous êtes honnête homme; nous sommes tous jeunes, et dans un siècle où l'on n'a plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des femmes: j'ai gagé contre celle de ma sœur; ai-je perdu, gagné? Décidez, et tout est fini». M. de Farfalette essaya d'éluder; mais il fut tourné avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer à son frère de les lui remettre; ce qui fut accepté avec mille éloges sur sa délicatesse et ses succès auprès des femmes. Mon sort étoit décidé; Adèle se trouvoit convaincue de la plus lâche perfidie, et je doutois encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement que je ne fus pas le maître de réprimer, je m'en emparai; je brûlois de voir de quel style elle écrivoit à un homme pour lequel elle ne m'avoit pas caché son mépris. Que l'on juge de la révolution qui se fit en moi. «Ce n'est pas son écriture, m'écriai-je; regardez, Florvel». L'une après l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'étoit impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Adèle n'avoit point tracé les billets qu'il tenoit.

«Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moitié plaisant, moitié sérieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des lettres de ma sœur, que les deux autres en aient reçu assez souvent pour connoître son écriture, tandis que moi je ne peux rien décider. Pourriez-vous m'apprendre, là, sans détour, ajouta-t-il en se tournant vers Florvel et vers moi, à quels titres vous vous établissez juges dans cette affaire?—Moi, répondit Florvel, à titre de protecteur. Mademoiselle de Miralbe étoit l'amie de mon épouse lorsqu'elle ne s'appeloit encore qu'Adèle: j'ai pris pour elle les sentimens d'un frère; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont d'elle, en aura...—Moi, dis-je en interrompant Florvel, à titre d'homme assez heureux pour l'avoir vue consentir à m'accorder sa main, je jure que le premier qui osera répéter que ces lettres sont de mademoiselle de Miralbe, ne...—Messieurs, interrompit à son tour Henri, une femme à droit de se glorifier lorsqu'elle possède un ami et un amant aussi disposés que vous l'êtes à soutenir son innocence. À titre de frère, je pourrois prétendre aussi à la venger: mais il n'y a pas de doute que ma sœur n'ait été victime d'un complot tramé par un génie infernal; l'honneur également ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette n'ait été lui-même l'instrument aveugle et non le complice de ses ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres véritables, il ne me les auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vanté de les avoir, il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien à la destinée de ma sœur; au contraire. Faisons-lui des partisans zélés de tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a prétendu hautement à sa main, qui a contribué à sa ruine sans le vouloir, ne refusera pas d'élever la voix en sa faveur quand il en sera temps. C'est à M. de Farfalette lui-même que je le demande, et je l'estime trop pour douter de sa réponse.»

La réponse de M. de Farfalette ne pouvoit être autre que celle que Henri desiroit qu'elle fût; il protesta que jamais femme ne lui avoit paru mériter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il sacrifieroit jusqu'à sa réputation pour la défendre. Henri nous força tous à nous embrasser, et nous entrâmes dans une conversation dont il résulta les éclaircissemens que voici.

Un domestique attaché à la maison de M. de Miralbe s'étoit un matin présenté chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant:

«Je ne m'attendois pas à vous rencontrer hier chez madame de Luçon; je ne peux vous exprimer à quel point j'ai été saisie. Vous paraissiez avoir quelque chose à me dire. Si je ne me suis point abusée, on vous indiquera les moyens de me répondre. Si je me suis trompée!... A. de M.»

Tout homme, quelque peu prévenu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit pas laissé un tel billet sans réponse. M. de Farfalette y répondit en amant passionné et sûr de son fait: il convint qu'il adresseroit ses lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Adèle dans la société, parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par écrit. On ne manqua pas de lui répondre que la prudence exigeoit une contrainte dont on souffroit autant que lui. D'épître en épître, on prolongea jusqu'au jour si fatal à l'infortunée mademoiselle de Miralbe. Le matin même, M. de Farfalette reçut l'ordre de se trouver à midi précis chez la sœur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit pas besoin d'explication.

Nous quittâmes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres attribuées à sa sœur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente qu'effrayé de la profondeur du complot dont elle étoit la victime; et moi, moins à plaindre depuis que je n'éprouvois plus le tourment de douter du cœur d'Adèle: j'étois bien encore assez malheureux sans cela.


CHAPITRE XLIII.

Nouvel éclaircissement.

Henri de Miralbe me reconduisit chez moi. «Vous voyez combien je suis complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaillé que pour vous: il est temps de songer à ma sœur. Ne me sachez aucun gré de la préférence, ajouta-t-il en souriant; il étoit nécessaire de vous mettre en état de me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.—Parlez; je suis prêt à tout: j'espère vous prouver que mon courage...—Du courage! c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voilà pourquoi elle est tant estimée. De l'adresse, du sang-froid, de la persévérance sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'État même, ne sont plus que des difficultés, et non des obstacles. Mais il est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent où ma sœur a été conduite». Je ne le lui eus pas nommé, qu'il s'écria: «Excellent! c'est presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du monde, et je puis déjà vous y promettre une amie pour Adèle. Voici le fait.

«La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle, vertueuse, ou plutôt sans passion, si l'on en excepte celle du jeu, qu'elle porte jusqu'à la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son linge, ses terres, celles de son époux; elle se joueroit elle-même. Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand elle est renfermée, il va la voir, prêche, pleure: elle promet de ne plus jouer, reparoît dans le monde, recommence bientôt, retourne au couvent. Elle y est en ce moment pour la troisième fois, par ordre du roi et à la sollicitation de son époux, qui ne peut vivre loin d'elle. Heureusement pour ma sœur, la même abbaye les renferme. M. le duc, qui n'a aucun reproche à faire à son épouse, du côté des mœurs, qui ne craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle jouisse de toute la liberté compatible avec sa position. Elle écrit et reçoit ses lettres sans être obligée de rendre aucun compte; elle voit même ses amis au parloir...—Si je pouvois, m'écriai-je involontairement...—Quoi? dit Henri; vous présenter à elle, et faire servir à une intrigue d'amour une femme titrée qui ne conçoit pas même que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai l'honneur de la connoître assez particulièrement pour croire qu'elle ne m'aura pas oublié. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de rassurer Adèle; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera sans peine à un frère ce qu'elle refuseroit à tout autre.»

Il prit une plume, écrivit, et me présenta la lettre suivante:

 

«Madame,

«Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble débitées sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie à la société; vous en étiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux depuis que vous avez cessé de nous animer.

«J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon père a mis le comble aux bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma sœur. Je ne la connois pas, et elle m'intéresse: cela vous paroîtra bizarre. Engagez-la à vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer votre curiosité.

«L'infortunée a été entraînée dans un précipice qu'il lui étoit impossible d'éviter. Elle se croit abandonnée du monde entier; rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit à l'amitié, à l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix à celle des sots. Dites-lui que si son frère partage l'injustice de M. de Miralbe, c'est pour en être comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son bonheur à la réparer.

«J'ai l'honneur d'être, etc.»

P. S. «Vous prier de l'aider à me faire parvenir un mot de sa main, ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.»


«Cette lettre, me dit Henri, répond-elle à vos desirs?—Non, il me semble que vous auriez pu davantage intéresser la sensibilité de la duchesse.—Oui, la sensibilité d'une femme qui n'a d'autre passion que le jeu! J'ai piqué sa curiosité, et j'ai frappé plus juste. Mon ami, voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les faire servir à nos projets. Je vous réponds que ma lettre ne restera pas sans réponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont vous soyez sûr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous aviser d'être vous-même ce domestique-là; vous gâteriez tout, sans vous procurer la moindre satisfaction, à moins que ce n'en soit une bien grande pour vous de rôder autour des murs d'un monastère, d'éveiller les soupçons, et peut-être d'exciter M. de Miralbe à faire transférer ma sœur dans un cloître plus éloigné et d'un accès moins facile. Ne doutez pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse éclairer vos démarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon père s'endorme dans une douce sécurité, et je me charge du réveil. Il croit triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un héros.—Vous êtes donc bien sûr de soustraire Adèle à sa cruauté?—Oui, si elle le veut.—Par grace, confiez moi votre projet.—Mon projet! le connois-je moi-même? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retirées des mains de Farfalette l'ont renversé pour faire place à un meilleur: maintenant j'en ai cent qui tous peuvent réussir, qui tous sont subordonnés aux circonstances, aux localités, et, plus que tout, aux dispositions de ma sœur. On dit qu'elle a de l'esprit?—Beaucoup.—Un caractère prononcé?—Oui.—Du courage»? Je lui racontai la scène du parc chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conservé dans un moment où ma négligence à désarmer mon fusil auroit pu lui coûter la vie. Henri sourioit; sa figure annonçoit que mon récit confirmoit ses espérances: mais il ne voulut entrer dans aucun détail jusqu'au moment où il recevroit des nouvelles de sa sœur, soit directement, soit indirectement. En vain je le pressai; il répondit gaiement qu'il n'aimoit pas à dépenser son imagination en conjectures, et qu'un projet conçu, discuté et abandonné, étoit de l'esprit perdu.

Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prévenir. Il me quitta. Une demi-heure après, Charles étoit sur la route de Dourdan, avec ordre de s'arrêter dans cette ville, d'aller à pied porter à l'abbaye la lettre adressée à madame la duchesse de... et de ne pas revenir sans réponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir une. Quinze à seize heures suffisoient, même en supposant qu'on le fît attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles s'écoulèrent, et Charles n'étoit pas de retour.

Henri de Miralbe, aussi pressé que moi, vint me voir: mais loin que ce retard lui donnât de l'inquiétude, il en tiroit un augure favorable; il assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit déjà revenu. L'événement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres suivantes.

la duchesse de...
à henri de miralbe.

«Votre sœur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence désole toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures d'elle-même. On aime si fort, dans les couvens, à s'entretenir des dangers que l'on court dans le monde! Vous qui êtes bon, devinez pourquoi. Je lui ai communiqué votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis lue encore avec une émotion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite! Aussi timide que son frère (je lui demande pardon de la comparaison), elle n'osoit implorer ma protection pour vous écrire. Je suis venue à son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de secrétaire. À l'énorme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne. En une année, je ne promettrois pas d'en écrire autant. Elle vouloit que j'en prisse lecture. J'ai refusé: j'aime mieux qu'elle me conte tout cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie à coup sûr ici plus sérieusement que vous dans le monde.»

P.S. «Si vous tenez quelques anecdotes qui méritent la peine d'être écrites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en raffole.»

adèle à henri de miralbe.

«Je vous remercie, mon frère, de ne pas m'abandonner: prenez ma défense avec courage; je suis innocente. Dans un temps plus heureux, jamais, jamais on ne vous accusa devant Adèle sans qu'elle élevât la voix en votre faveur; et c'est sans doute un de ses crimes auprès de M. de Miralbe. Votre lettre a ranimé mes esprits: je craignois que ceux dont l'opinion est nécessaire à mon repos, ne se laissassent tromper par mes accusateurs: qu'ils me conservent leur estime, c'est la seule chose à laquelle il me soit permis de prétendre après le scandale affreux... Mon frère, lisez la lettre que je vous envoie; elle n'avoit pas été écrite pour vous: un sentiment au-dessus même de l'espérance me forçoit à confier mes peines à qui ne pouvoit plus les adoucir. Faites-en l'usage qu'il vous plaira; votre amitié me répond que vous exaucerez les vœux d'une infortunée dont le cœur est trop pur et l'ame trop désintéressée pour n'être pas capable de la plus vive reconnoissance.»

adèle à frédéric.

«Où êtes-vous, vous à qui je n'ose plus donner un nom qui m'étoit si cher? Adèle n'a point trahi ses sermens, et cependant l'intrigue la plus affreuse est parvenue à élever une barrière éternelle entre elle et celui qu'elle ne cessera jamais d'aimer. Mon ami (ce titre du moins m'est encore permis) je suis déshonorée, perdue dans l'opinion des hommes; et telle est ma position, que j'aurois en main mille preuves irrécusables de mon innocence, et que ces mêmes hommes ne me pardonneroient pas d'en faire usage. Mon père est mon accusateur, mon juge et mon bourreau. Mon père... Cœur méchant, quand le remords ne te déchireroit pas, tu seras encore plus malheureux que ta victime. Ennemi cruel de tes enfans, sans appui dans la vieillesse, la soif de l'or qui te dévore, sera un jour et tout à la fois l'écueil de ta réputation et la punition de tes crimes. Cette espérance... Perfide bonté! devrois-tu descendre jusqu'à la foiblesse? Quand je voudrois n'éprouver que le besoin de la vengeance, l'avenir de cet homme excite ma pitié.

«Mon ami, qu'avez-vous appris de mes malheurs? Si vous me croyez innocente, vous êtes bien à plaindre; si vous me croyez coupable... Frédéric, cela n'est pas possible; non, quand tout se réunit pour accabler Adèle, une voix s'élève dans votre cœur et vous dit: Elle t'aimoit; elle t'aimera jusqu'au dernier soupir: en renonçant même à l'espoir, elle tient encore à son amour; son amour est son existence.

«L'époque de votre retour est passée; vous êtes à Paris, je n'en doute pas: vous avez vu la sœur de M. Durmer; vous savez... Ô mon Dieu! combien j'ai souffert! combien je souffre encore! Quelle intrigue infernale! Quand mes observations et mes pressentimens m'avertissoient que le précipice étoit sous mes pas, je m'effrayois sans pouvoir m'empêcher d'y tomber. Comme ils m'auront enveloppée de calomnies! Le monstre! L'abominable femme! Écoutez, Frédéric; c'est un de leurs complices qui les accuse.

«Ma femme-de-chambre, cet être qui végète aujourd'hui auprès de moi, cet être qui a eu la hardiesse de conspirer ma perte, et qui n'a pas la force de supporter le châtiment que ceux qui l'employoient réservoient à ses services, m'a révélé les détails de ce complot. On lui avoit promis de l'argent: on l'a fait monter en voiture avec moi, pour m'accompagner pendant la route seulement; arrivée à l'abbaye, elle croyoit n'avoir plus qu'à retourner saisir le prix de sa bassesse, quand on lui a montré que l'ordre obtenu contre la fille de M. de Miralbe étoit commun à la femme qui l'accompagnoit. Ils ont craint son indiscrétion, ses importunités, et l'insolence que donne la complicité. La malheureuse gémit, accuse ceux qui l'ont employée, se fait détester dans la maison, et ne trouve personne qui la croie. On se dit tout bas que c'est pour m'avoir secondée, qu'elle est renfermée. C'est elle qui, sous la dictée de madame de Valmont, a écrit des lettres en mon nom à M. de Farfalette: ils ont employé un domestique qui croyoit agir à ma sollicitation. Jamais M. de Miralbe, vis-à-vis de cette malheureuse, n'a paru être pour quelque chose dans cette affaire; tout se faisoit entre elle et madame de Valmont: mais elle ne doute pas que mon père n'en fût instruit; elle savoit qu'il avoit de fréquens entretiens avec sa nièce: elle les guettoit; elle les a entendus plusieurs fois sans qu'ils le sussent; et M. de Miralbe juroit qu'il aimeroit mieux me voir morte qu'installée dans la maison de M. de Saint-Alban. Lisez ma dernière lettre, mon ami, et vous trouverez la preuve de la perfidie de mon père dans l'aménité avec laquelle il se prêtoit à ce que j'allasse demeurer chez son oncle. Et je me reprochois mes soupçons! Ma femme-de-chambre assure que c'est M. de Saint-Alban qui a sollicité l'ordre de mon enlèvement: elle prétend aussi qu'il avoit de l'amour pour moi, et que mon père, qui s'en étoit apperçu, n'a réussi auprès de lui qu'en excitant sa jalousie. Ce qu'elle m'a dit de la haine de madame de Valmont, passe mon imagination. Frédéric, ce n'est point un reproche que je vous fais: mais c'est pour se venger de vous qu'elle a porté, sans pitié, le poignard dans mon sein; elle vouloit vous punir; elle croyoit donc que mon malheur ne feroit qu'ajouter à votre amour. Si elle se s'est pas trompée, je suis moins à plaindre. Il y a quelque chose de cruel dans l'aveu que je vous fais: je donnerois ma vie pour vous épargner le moindre chagrin; mais renoncer au droit et à la certitude d'être aimée de vous, c'est plus que la vie. C'est par vous directement qu'elle espéroit d'abord me perdre; si vous m'eussiez demandé un rendez-vous, et que je l'eusse accordé, j'étois coupable et punie: vous avez respecté votre Adèle; elle est innocente et accablée. Pouvois-je échapper à tant de combinaisons?

«Que deviendrons-nous? Je n'ose porter mes regards dans l'avenir; je n'y vois rien que la mort de M. de Miralbe: je ne peux la souhaiter. Ce n'est point une consolation de l'attendre. (Non, ma foi, dit Henri en m'interrompant: les méchans vivent long-temps; il semble que le mal qu'ils font les purge.) Je ne sais quels sont ses projets: il a pu me ravir ma liberté, il ne me forcera jamais à l'engager; je doute même qu'il en ait l'espérance. Si l'on pouvoit obtenir de M. de Farfalette les lettres qu'il croit avoir reçues de moi! (Henri: Idée juste.) Mais qui voudra maintenant me rendre ce service? Ai-je encore des amis? M. de Florvel... Hélas! comment me croiroit-il à présent digne de son estime? Et s'il ne le croit, à quel titre exiger qu'il se compromette...? Pour vous, Frédéric, au nom de tout ce que je souffre par la haine d'une femme qui vous poursuit en moi, je vous conjure de n'avoir rien à démêler avec cet homme. À quoi vous serviroient ces lettres? À quoi même serviroit-il que M. de Florvel les retirât? Il ne connoît pas M. de Saint-Alban, et c'est lui seul qu'il faudrait pouvoir désabuser. (Henri: Nous sommes d'accord.) Mon frère est brouillé avec lui; il se présenterait ces fatales lettres à la main, que M. de Saint-Alban ne le croiroit pas: il a une telle idée de l'activité de son génie, qu'il regarderoit comme une invention ce qui n'est que la vérité. (Henri: Je les lui ferai présenter par quelqu'un qu'il croira, quand même elles ne seroient qu'une invention de mon génie.) D'ailleurs, on ne verroit dans sa chaleur à me servir qu'une nouvelle hostilité contre mon père (Henri: Elle a raison de moitié; mais elle mérite aussi qu'on la serve pour elle), et je ne veux pas que mon frère éprouve le moindre désagrément pour moi. (Henri: C'est mon affaire.) Ma plus douce espérance, en allant chez M. de Saint-Alban, étoit de les réconcilier. (Henri: Bonne petite sœur, vous réussirez.) S'il connoissoit l'intérêt qu'il m'inspire, il regretteroit les démarches dans lesquelles ses passions l'ont entraîné; il sentiroit le besoin de devenir raisonnable. (Henri: J'ai le temps.) Mais c'est le fils de ma mère; il doit être malheureux.»

En ce moment, Henri posa sa main sur la lettre pour m'empêcher de continuer. Je le regardai; ses yeux étoient humides de pleurs. Étonnant jeune homme! toutes les qualités du cœur, toutes celles de l'esprit, et toutes les passions qui en ternissent l'éclat et souvent les étouffent. Je repris ma lecture.

«Je veux en vain écarter la possibilité d'intéresser M. de Saint-Alban à mon sort; je ne vois que là mon salut. Que ne puis-je vous communiquer cette idée! elle prendrait sans doute dans votre esprit une consistance qu'il m'est impossible de lui donner dans ma position. Mais je vous écris pour concentrer mon chagrin, bien plus que par l'espoir de me faire entendre: je succombe devant les obstacles que leur cruauté a mis entre ma voix et votre cœur. Lorsque M. de Saint-Alban se croyoit le droit de m'accabler, un reste de pitié lui parloit encore en ma faveur; et le couvent où je suis est, je n'en doute pas, bien plus de son choix que de celui de M. de Miralbe. Si je pouvois écarter de moi votre souvenir, et cette indignation que l'injustice inspire à toutes les ames fortes, je préférerois cette retraite à la maison de mon père. On m'y croit coupable; on m'y plaint: les religieuses sont sensibles, aimables même, parce que celle qui les commande est douce, d'un caractère gai, et point du tout minutieuse. On s'efforce de lui ressembler pour lui plaire, et je leur sais bon gré à toutes de respecter le sentiment qui me fait chercher la solitude....

«Bonheur inespéré! on vient de me montrer une lettre de mon frère. Si mes plus chers desirs ne m'ont point abusée, j'ai lu.... oui, oui, c'est de vous qu'il parloit; je l'ai senti à la consolation qui s'est répandue dans tout mon être. Je ne suis plus à plaindre, je ne souffre plus: mon ami, consolez-vous; Adèle a retrouvé son courage. Voyez mon frère, voyez-le souvent; qu'il ne m'abandonne pas. Je ne lui demande pour toute grace que de me confirmer que c'est vous, vous, Frédéric, autrefois l'époux de mon cœur, aujourd'hui.... Adieu; mes pleurs coulent de joie, de tristesse et d'indignation.»