QUATRIÈME PARTIE.
Dans une petite maison de campagne, isolée au fond des montagnes. Une chambre très-simple, arrangée avec goût; des fleurs, des livres, des instruments de musique.
SCÈNE PREMIÈRE.
GABRIELLE, seule.
(Elle dessine et s'interrompt de temps en temps pour regarder à la fenêtre.)
Marc reviendra peut-être aujourd'hui. Je voudrais qu'il arrivât avant qu'Astolphe fût de retour de sa promenade. J'aimerais à lui parler seule, à savoir de lui toute la vérité. Notre situation m'inquiète chaque jour davantage, car il me semble qu'Astolphe commence à s'en tourmenter étrangement... Je me trompe peut-être. Mais quel serait le sujet de sa tristesse? Le malheur s'est étendu sur nous insensiblement, d'abord comme une langueur qui s'emparait de nos âmes, et puis comme une maladie qui les faisait délirer, et aujourd'hui comme une agonie qui les consume. Hélas! l'amour est-il donc une flamme si subtile, qu'à la moindre atteinte portée à sa sainteté il nous quitte et remonte aux cieux? Astolphe! Astolphe! tu as eu bien des torts envers moi, et tu as fait bien cruellement saigner ce coeur, qui te fut et qui te se sera toujours fidèle! Je t'ai tout pardonné, que Dieu te pardonne! Mais c'est un grand crime d'avoir flétri un tel amour par le soupçon et la méfiance: et tu en portes la peine; car cet amour s'est affaibli par sa violence même, et tu sens chaque jour mourir en toi la flamme que tu as trop attisée par la jalousie. Malheureux ami! c'est en vain que je t'invite à oublier le mal que tu nous as fait à tous deux; tu ne le peux plus! Ton âme a perdu la fleur de sa jeunesse magnanime; un secret remords la contriste sans la préserver de nouvelles fautes. Ah! sans doute il est dans l'amour un sanctuaire dans lequel on ne peut plus rentrer quand on a fait un seul pas hors de son enceinte, et la barrière qui nous séparait du mal ne peut plus être relevée. L'erreur succède à l'erreur, l'outrage à l'outrage, l'amertume grossit comme un torrent dont les digues sont rompues... Quel sera le terme de ses ravages? Mon amour, à moi, peut-il devenir aussi sa proie? Succombera-t-il à la fatigue, aux larmes, aux soucis rougeurs? Il me semble qu'il est encore dans toute sa force, et que la souffrance ne lui a rien fait perdre. Astolphe a été insensé, mais non coupable; ses torts furent presque involontaires, et toujours le repentir les effaça. Mais s'ils devenaient plus graves, s'il venait à m'outrager froidement, à m'imposer cette captivité à laquelle je me dévoue pour accéder à ses prières... pourrais-je le voir des mêmes yeux? pourrais-je l'aimer de la même tendresse?... Est-ce que ses égarements n'ont pas déjà enlevé quelque chose à mon enthousiasme pour lui?... Mais il est impossible qu'Astolphe se refroidisse ou s'égare à ce point! C'est une âme noble, désintéressée, généreuse jusqu'à l'héroïsme. Que ses défauts sont peu de chose au prix de ses vertus!... Hélas! il fut un temps où il n'avait point de défauts!... O Astolphe! que tu m'as fait de mal en détruisant en mot l'idée de ta perfection (On frappe.) Qui vient ici? C'est peut-être Marc.
SCÈNE II.
MARC, GABRIELLE.
MARC, botté et le fouet en main.
Me voici de retour, signora, un peu fatigué; mais je n'ai pas voulu prendre un instant de repos que je ne vous eusse rendu un compte exact de mon message.
GABRIELLE.
Eh bien, mon vieux ami, comment as-tu laissé mon grand-père?
MARC.
Un peu mieux que je ne l'avais trouvé; mais bien malade encore, et n'ayant pas, je pense, trois mois à vivre.
GABRIELLE.
A-t-il été bien irrité que je n'allasse point moi-même m'informer de ses nouvelles?
MARC.
Un peu. Je lui ai dit, ainsi que cela était convenu, que votre seigneurie s'était démis la cheville à la chasse, et qu'elle était retenue sur son lit avec grand regret...
GABRIELLE.
Et il a demandé sans doute où j'étais?
MARC.
Sans doute, et j'ai répondu que vous étiez toujours à Cosenza. Sur quoi il a répliqué: «Il est à Cosenza cette année comme il était l'année dernière à Palerme, et il était alors à Palerme comme il était l'année précédente à Gênes.» J'ai fait une figure très-étonnée, et, comme il me croit parfaitement bête (c'est son expression), il a été complètement dupe de ma bonne foi. «Comment, m'a-t-il dit, ne sais-tu pas où il va depuis trois ans?—Votre altesse sait bien, ai-je répondu, que je garde pendant ce temps le palais que monseigneur Gabriel occupe à Florence. Aux environs de la Saint-Hubert, sa seigneurie part pour la chasse avec quelques amis, tantôt les uns, tantôt les autres, et elle n'emmène que ses piqueurs et son page. Je voudrais bien l'accompagner, mais elle me dit comme cela: «Tu es trop vieux pour courir le cerf, mon pauvre Marc; tu n'es plus bon qu'à garder la maison.» Et la vérité est...» Alors monseigneur m'a interrompu... «Moi, j'ai ouï dire qu'il n'emmenait aucun de ses domestiques, et qu'il partait toujours seul. Et l'on a remarqué qu'Astolphe Bramante quittait toujours Florence vers le même temps.» Quand j'ai vu le prince si bien informé, j'ai failli me déconcerter; mais il me croit si simple, qu'il n'y a pas pris garde, et il a dit en se tournant vers M. l'abbé Chiavari, votre précepteur: «L'abbé, tout cela ne m'effraie guère. Il est bien évident qu'il y a de l'amour sous jeu; mais ils sont plus embarrassés pour sortir d'affaire que je ne le suis de les voir embarqués dans cette sotte intrigue.»
GABRIELLE.
Et l'abbé, qu'a-t-il répondu?
MARC.
Il a baissé les yeux en soupirant, et il a dit: La femme...
GABRIELLE.
Eh bien?
MARC.
...Sera toujours femme! Son altesse jouait avec votre petit chien, et semblait rire dans sa barbe blanche, ce qui m'a un peu effrayé; car, lorsque le prince rumine quelque chose de sinistre, il a coutume de sourire et de faire crier ce pauvre Mosca en lui tirant les oreilles.
GABRIELLE.
Et que t'a-t-il chargé de me dire?
MARC.
Il a parlé assez durement...
GABRIELLE.
Redis-le-moi sans rien adoucir.
MARC.
«Tu diras à ton seigneur Gabriel que, quelque plaisir qu'il prenne à la chasse, ou quelque entorse qu'il ait au pied, il ait à venir prendre mes ordres avant huit jours. Il a peu de temps à perdre, s'il veut me retrouver vivant, et s'il veut que je lui fasse conférer légalement son titre et son héritage, qui, après ma mort, pourraient fort bien lui être contestés avec succès.»
GABRIELLE.
Que voulait-il dire? Pense-t-il qu'Astolphe veuille faire du scandale pour rentrer dans ses droits?
MARC.
Il pense que le seigneur Astolphe a fortement la chose en tête; et si j'osais dire à votre seigneurie ce que j'en pense, moi aussi...
GABRIELLE.
Tu n'en penses rien, Marc.
MARC.
Monseigneur veut me fermer la bouche. Il n'en est pas moins de mon devoir de dire ce que je sais. Le seigneur Astolphe a fait venir l'été dernier à Florence la nourrice de votre seigneurie, et lui a offert de l'argent si elle voulait témoigner en justice de ce qu'elle sait et comment les choses se sont passées à la naissance de votre seigneurie...
GABRIELLE.
On t'a trompé, Marc; cela n'est pas.
MARC.
La nourrice me l'a dit elle-même ces jours-ci au château de Bramante, et m'a montré une belle bourse, bien ronde, que le seigneur Astolphe lui a donnée pour se taire du moins sur sa proposition; car elle lui a nié obstinément qu'elle eût nourri un enfant du sexe féminin.
GABRIELLE.
La trahison de cette femme est au plus offrant; car elle a été raconter cela à mon grand-père, sans aucun doute?
MARC.
Je le crains.
GABRIELLE.
Qu'importe? Astolphe a fait sans doute cette démarche pour éprouver la fidélité de mes gens.
MARC.
Quelle que soit l'intention du seigneur Astolphe, je crois qu'il serait temps que votre seigneurie obéit aux intentions de son grand-père; d'autant plus qu'au moment où je quittai le château l'abbé s'est approché de moi furtivement et m'a glissé ceci à l'oreille: «Dis à Gabriel, de la part d'un véritable ami, qu'il ne fasse pas d'imprudence; qu'il vienne trouver son grand-père, et lui obéisse ou feigne de lui obéir aveuglément; ou que, s'il ne se rend point à son ordre, il se cache si bien, qu'il soit à l'abri d'une embûche. Il doit savoir que le cas est grave, que l'honneur de la famille serait compromis par la moindre démarche hasardée, et que dans un cas semblable le prince est capable de tout.» Voilà, mot pour mot, ce que m'a dit votre précepteur; et il vous est sincèrement dévoué, monseigneur.
GABRIELLE.
Je le crois. Je ne négligerai pas cet avertissement. Maintenant, va te reposer, mon bon Marc; tu en as bien besoin.
MARC.
Il est vrai! Peut-être que, quand je me serai reposé, je retrouverai dans ma mémoire encore quelque chose, quelque parole qui ne me revient pas dans ce moment-ci. (Il se retire. Gabrielle le rappelle.)
GABRIELLE.
Écoute, Marc: si mon mari t'interroge, aie bien soin de ne pas lui parler de la nourrice...
MARC.
Oh! je n'ai garde, monseigneur!
GABRIELLE.
Perds donc l'habitude de m'appeler ainsi! Quand nous sommes ici et que je porte ces vêtements de femme, tout ce qui rappelle mon autre sexe irrite Astolphe au dernier point.
MARC.
Eh! mon Dieu, je ne le sais que trop! Mais comment faire? Aussitôt que je prends l'habitude d'appeler votre seigneurie madame, voilà que nous partons pour Florence et qu'elle reprend ses habits d'homme. Alors j'ai toujours le madame sur les lèvres, et je ne commence à ne reprendre l'habitude du monseigneur que lorsque votre seigneurie reprend sa robe et ses cornettes. (Il sort.)
SCÈNE III.
GABRIELLE.
Cette histoire de la nourrice est une calomnie. C'est une nouvelle ruse de mon grand-père pour m'indisposer contre Astolphe. Il aura payé cette femme pour faire à mon pauvre Marc un pareil conte, bien certain que Marc me le rapporterait. Oh! non, Astolphe, non, ce genre de torts, tu ne l'auras jamais envers moi! C'est toi qui m'as empêchée de démasquer la supercherie qui me condamne à te frustrer publiquement des biens que je te restitue en secret, et du titre auquel tu dédaignes de succéder. C'est toi qui m'as défendu, avec toute l'autorité que donne un généreux amour, de proclamer mon sexe et de renoncer aux droits usurpés que l'erreur des lois me confère. Si tu avais eu le moindre regret de ces choses, tu aurais eu la franchise de me le dire; car tu sais que, moi, je n'en aurais eu aucun à te les céder. Dans ce temps-là je ne pensais pas qu'il te serait jamais possible de me faire souffrir. J'avais une confiance aveugle, enthousiaste!... A présent, j'avoue qu'il me serait pénible de renoncer à être homme quand je veux; car je n'ai pas été longtemps heureuse sous cet autre aspect de ma vie, qui est devenu notre tourment mutuel. Mais, s'il le fallait pour te satisfaire, hésiterais-je un moment? Oh! tu ne le crains pas, Astolphe, et tu n'agirais pas en secret pour me forcer à des actes que ton simple désir peut m'imposer librement! Toi, me tendre un piège! toi, traîner des complots contre moi! Oh! non, non, jamais!... Le voici qui revient de la promenade; je ne lui en parlerai même pas, tant j'ai peu besoin d'être rassurée sur son désintéressement et sur sa franchise.
SCÈNE IV.
ASTOLPHE, GABRIELLE.
ASTOLPHE.
Eh bien, ma bonne Gabrielle, ton vieux serviteur est revenu. Je viens de voir son cheval dans la cour. Quelles nouvelles t'a-t-il apportées de Bramante?
GABRIELLE.
Selon lui, notre grand-père se meurt; mais, selon moi, il en a pour longtemps encore. Ce n'est point un homme à mourir si aisément. Mais désirons-nous donc sa mort? Quels que soient ses torts envers nous deux (et je crois bien que les plus graves ont été envers celui qu'il semblait favoriser au détriment de l'autre), nous ne hâterons point par des voeux impies l'instant suprême où il lui faudra rendre un compte sévère de la destinée de ses enfants. Puisse-t-il trouver là-haut un juge aussi indulgent que nous, n'est-ce pas, Astolphe? Tu ne m'écoutes pas?
ASTOLPHE.
Il est vrai; tu deviens chaque jour plus philosophe, Gabrielle; tu argumentes du soir au matin comme un académicien de la Crusca. Ne saurais-tu être femme, du moins pendant trois mois de l'année?
GABRIELLE, souriant.
C'est qu'il y a bien longtemps que ces trois mois-là sont passés, Astolphe. Le premier trimestre eut bien trois mois, mais le second en eut six, et l'an prochain je crains que, malgré nos conventions, le trimestre n'envahisse toute l'année. Donne-moi le temps de m'habituer à être aussi femme qu'il me faut l'être à présent pour te plaire. Jadis tu n'étais pas si difficile avec moi, et je n'ai pas songé assez tôt à me défaire de mon langage d'écolier. Tu aurais dû m'avertir, dès le premier jour où tu m'as aimée, qu'un temps viendrait où il serait nécessaire de me transformer pour conserver ton amour!
ASTOLPHE.
Ce reproche est injuste, Gabrielle! Mais quand il serait vrai, ne me suis-je pas transformé, moi, pour mériter et conserver l'affection de ton coeur?
GABRIELLE.
Il est vrai, mon cher ange, et je ne demande pas mieux que d'avoir tort. J'essaierai de me corriger. ASTOLPHE marche d'un air soucieux, puis s'arrête et regarde Gabrielle avec attendrissement. Pauvre Gabrielle! Tu me fais bien du mal avec ton éternelle résignation.
GABRIELLE, lui tendant la main.
Pourquoi? Elle ne m'est pas aussi pénible que tu le penses.
ASTOLPHE presse longtemps la main de Gabrielle contre ses lèvres, puis se promène avec agitation.
Je le sais! tu es forte, toi! Nul ne peut blesser en toi la susceptibilité de l'orgueil. Les orages qui bouleversent l'âme d'autrui ne peuvent ternir l'éclat du beau ciel où ta pensée s'épanouit libre et fière! On chargerait aisément de fers tes bras dont une éducation spartiate n'a pu détruire ni la beauté ni la faiblesse; mais ton âme est indépendante comme les oiseaux de l'air, comme les flots de l'Océan; et toutes les forces de l'univers réunies ne la pourraient faire plier, je le sais bien!
GABRIELLE.
Au-dessus de toutes ces forces de la matière, il est une force divine qui m'a toujours enchaînée à toi, c'est l'amour. Mon orgueil ne s'élève pas au-dessus de cette puissance. Tu le sais bien aussi.
ASTOLPHE, l'arrêtant.
Oh! cela est vrai, ma bien-aimée! Mais n'ai-je rien perdu de cet amour sublime qui ne se croyait le droit de me rien refuser?
GABRIELLE, avec tendresse.
Pourquoi l'aurais-tu perdu?
ASTOLPHE.
Tu ne t'en souviens pas, coeur généreux, ô vrai coeur d'homme! (Il la presse dans ses bras.)
GABRIELLE.
Vois, mon ami, tu ne trouves pas de plus grand éloge à me faire que de m'attribuer les qualités de ton sexe; et pourtant tu voudrais souvent me rabaisser à la faiblesse du mien! Sois donc logique!
ASTOLPHE, l'embrassant.
Sais-je ce que je veux? Au diable la logique! Je t'aime avec passion!
GABRIELLE.
Cher Astolphe!
ASTOLPHE, se laissant tomber à ses genoux.
Tu m'aimes donc toujours?
GABRIELLE.
Tu le sais bien.
ASTOLPHE.
Toujours comme autrefois?
GABRIELLE.
Non plus comme autrefois, mais autant, mais plus peut-être.
ASTOLPHE.
Pourquoi pas comme autrefois? Tu ne me refusais rien alors!
GABRIELLE.
Et qu'est-ce que je te refuse à présent?
ASTOLPHE.
Pourtant il est quelque chose que tu vas me refuser si je me hasarde à te le demander.
GABRIELLE.
Ah! perfide! tu veux m'entraîner dans un piège?
ASTOLPHE.
Eh bien, oui, je le voudrais.
GABRIELLE.
Je t'en supplie, pas de détours avec moi, Astolphe. Quand je te cède, est-ce avec prudence, est-ce avec des restrictions et des garanties?
ASTOLPHE.
Oh! je hais les détours, tu le sais. Mon âme était si naïve! Elle était aussi confiante, aussi découverte que la tienne. Mais, hélas! j'ai été si coupable! J'ai appris à douter d'autrui en apprenant à douter de moi-même.
GABRIELLE.
Oublie ce que j'ai oublié, et parle.
ASTOLPHE.
Le moment de retourner à Florence est venu. Consens à n'y point aller. Tu détournes les yeux! Tu gardes le silence? Tu me refuses?
GABRIELLE, avec tristesse.
Non, je cède; mais à une condition: tu me diras le motif de la demande.
ASTOLPHE.
C'est me vendre trop cher la grâce que tu m'accordes; ne me demande pas ce que je rougis d'avouer.
GABRIELLE.
Dois-je essayer de deviner, Astolphe? est-ce toujours le même motif qu'autrefois? (Astolphe fait un signe de tête affirmatif.) La jalousie? (Même signe d'Astolphe.)
Eh quoi! encore! toujours! Mon Dieu, nous sommes bien malheureux, Astolphe!
ASTOLPHE.
Ah! ne me dis pas cela! cache-moi les larmes qui roulent dans tes yeux, ne me déchire pas le coeur! Je sens que je suis un lâche, et pourtant je n'ai pas la force de renoncer à ce que tu m'accordes avec des yeux humides, avec un coeur brisé!—Pourquoi m'aimes-tu encore, Gabrielle? que ne me méprises-tu! Tant que tu m'aimeras, je serai exigeant, je serai insensé, car je serai tourmenté de la crainte de te perdre. Je sens que je finirai par là, car je sens le mal que je te fais. Mais je suis entraîné sur une pente fatale. J'aime mieux rouler au bas tout de suite, et, dès que tu me mépriseras, je ne souffrirai plus, je n'existerai plus.
GABRIELLE.
O amour, tu n'es donc pas une religion? Tu n'as donc ni révélations, ni lois, ni prophètes? Tu n'as donc pas grandi dans le coeur des hommes avec la science el la liberté? Tu es donc toujours placé sous l'empire de l'aveugle destinée sans que nous ayons découvert en nous-mêmes une force, une volonté, une vertu pour lutter contre tes écueils, pour échapper à tes naufrages? Nous n'obtiendrons donc pas du ciel un divin secours pour te purifier en nous-mêmes, pour t'ennoblir, pour t'élever au-dessus des instincts farouches, pour te préserver de tes propres fureurs et te faire triompher de tes propres délires? Il faudra donc qu'éternellement tu succombes dévoré par les flammes que tu exhales, et que nous changions en poison, par notre orgueil et notre égoïsme, le baume le plus pur et le plus divin qui nous ait été accordé sur la terre?
ASTOLPHE.
Ah! mon amie, ton âme exaltée est toujours en proie aux chimères. Tu rêves un amour idéal comme jadis j'ai rêvé une femme idéale. Mon rêve s'est réalisé, heureux et criminel que je suis! Mais le tien ne se réalisera pas, ma pauvre Gabrielle! Tu ne trouveras jamais un coeur digne du tien; jamais tu n'inspireras un amour qui te satisfasse, car jamais culte ne fut digne de ta divinité. Si les hommes ne connaissent point encore le véritable hommage qui plairait à Dieu, comment veux-tu qu'ils trouvent sur la terre ce grain de pur encens dont le parfum n'est point encore monté vers le ciel? Descends donc de l'empyrée où tu égares ton vol audacieux, et prends patience sous le joug de la vie. Élève tes désirs vers Dieu seul, ou consens à être aimée comme une mortelle. Jamais tu ne rencontreras un amant qui ne soit pas jaloux de toi, c'est-à-dire avare de toi, méfiant, tourmenté, injuste, despotique.
GABRIELLE.
Crois-tu que je rêve l'amour dans une autre âme que la tienne?
ASTOLPHE.
Tu le devrais, tu le pourrais; c'est ce qui justifie ma jalousie et la rend moins outrageante.
GABRIELLE.
Hélas! en effet, l'amour ne raisonne pas; car je ne puis rêver un amour plus parfait qu'en le plaçant dans ton sein, et je sens que cet amour, dans le coeur d'un autre, ne me toucherait pas.
ASTOLPHE.
Oh! dis-moi cela, dis-moi cela encore! répète-le-moi toujours! Va, méconnais la raison, outrage l'équité, repousse la voix du ciel même si elle s'élève contre moi dans ton âme; pourvu que tu m'aimes, je consens à porter dans une autre vie toutes les peines que tu auras encourues pour avoir eu la folie de m'aimer dans celle-ci.
GABRIELLE.
Non, je ne veux pas t'aimer dans l'ivresse et le blasphème. Je veux t'aimer religieusement et t'associer dans mon âme à l'idée de Dieu, au désir de la perfection. Je veux te guérir, te fortifier contre lui-même et t'élever à la hauteur de mes pensées. Promets-moi d'essayer, et je commence par te céder comme on fait aux enfants malades. Nous n'irons point à Florence, je serai femme toute cette année, et, si tu veux entreprendre le grand oeuvre de ta conversion au véritable amour, ma tristesse se changera en un bonheur incomparable.
ASTOLPHE.
Oui, je le veux, ma femme chérie, et je te remercie à genoux de le vouloir pour moi. Peux-tu douter qu'en ceci je ne sois pas ton esclave encore plus que ton disciple?
GABRIELLE.
Tu me l'avais promis déjà bien des fois, et comme, au lieu de tenir ta parole, tu abandonnais toujours ton âme à de nouveaux orages; comme, au lieu d'être heureux et tranquille avec moi dans cette retraite ignorée de tous où tu venais me cacher à tous les regards, mes concessions ne servaient qu'à augmenter ta jalousie, et la solitude qu'à aggraver ta tristesse, de mon côté je n'étais point heureuse; car je voyais toutes mes peines perdues et tous mes sacrifices tourner à ta perte. Alors je regrettais ces temps de répit où, sous l'habit d'un homme, je puis du moins, grâce à l'or que me verse mon aïeul, t'entourer de nobles délassements et de poétiques distractions?...
ASTOLPHE.
Oui, les premiers jours que nous passons à Florence ou à Pise ont toujours pour moi de grands charmes. Je ne suis pas fait pour la solitude et l'oisiveté de la campagne; je ne sais pas, comme toi, m'absorber dans les livres, m'abîmer dans la méditation. Tu le sais bien, en te ramenant ici chaque année, le tyran se condamne à plus de maux que sa victime, et mes torts augmentent en raison de ma souffrance intérieure. Mais, dans le tumulte du monde, quand tu redeviens le beau Gabriel, recherché, admiré, choyé de tous, c'est encore une autre souffrance qui s'empare de moi; souffrance moins lente, moins profonde peut-être, mais violente, mais insupportable. Je ne puis m'habituer à voir les autres hommes te serrer la main ou passer familièrement leur bras sous le tien. Je ne veux pas me persuader qu'alors tu es un homme toi-même, et qu'à l'abri de ta métamorphose tu pourrais dormir sans danger dans leur chambre, comme tu dormis autrefois sous le même toit que moi sans que mon sommeil en fût troublé. Je me souviens alors de l'étrange émotion qui s'empara peu à peu de moi à tes côtés, combien je regrettai que tu ne fusses pas femme, et comment, à force de désirer que tu le devinsses par miracle, j'arrivai à deviner que tu l'étais en réalité. Pourquoi les autres n'auraient-ils pas le même instinct, et comment n'éprouveraient-ils pas en le voyant ce désordre inexprimable que ton déguisement d'homme ne pouvait réprimer en moi? Oh! j'éprouve des tortures inouïes quand Menrique pousse son cheval près du tien, ou quand le brutal Antonio passe sa lourde main sur tes cheveux en disant d'un air qu'il croit plaisant: «J'ai pourtant brûlé d'amour tout un soir pour cette belle chevelure-là!» Alors je m'imagine qu'il a deviné notre secret, et qu'il se plaît insolemment à me tourmenter par ses plates allusions; je sens se rallumer en moi la fureur qui me transporta lorsqu'il voulut t'embrasser à ce souper chez Ludovic; et, si je n'étais retenu par la crainte de me trahir et de te perdre avec moi, je le souffletterais.
GABRIELLE.
Comment peux-tu te laisser émouvoir ainsi, quand tu sais que ces familiarités me déplaisent plus qu'à toi-même, et que je les réprimerais d'une manière tout aussi masculine si elles dépassaient les bornes de la plus stricte chasteté?
ASTOLPHE.
Je le sais et n'en souffre pas moins! et quelquefois je t'accuse d'imprudence; je m'imagine que, pour te venger de mes injustices, tu te fais un jeu de mes tourments; je t'outrage dans ma pensée... et c'est beaucoup quand j'ai la force de ne pas te le laisser voir.
GABRIELLE.
Alors je vois que ta force est épuisée, que tu es près d'éclater, de te couvrir de honte et de ridicule, ou de dévoiler ce dangereux secret; et je me laisse ramener ici, où tu m'aimes pourtant moins, car, dans la tranquille possession d'un objet tant disputé, il semble que ton amour s'engourdisse et s'éteigne comme une flamme sans aliment.
ASTOLPHE.
Je ne puis le nier, Dieu me punit alors d'avoir manqué de foi. Je sens bien que je ne t'aime pas moins: car, au moindre sujet d'inquiétude, mes fureurs se rallument; puis, dans le calme, je suis saisi même à tes côtés d'un affreux ennui. Tu me bénis, et il me semble que tu me hais. La nuit je te serre dans mes bras, et je rêve que c'est un autre qui te possède. Ah! ma bien-aimée, prends pitié de moi; je te confesse mon désespoir, ne me méprise pas; écarte de moi cette malédiction, fais que je t'aime comme tu veux être aimée!
GABRIELLE.
Que ferons-nous donc? Le monde avec moi t'exaspère, la solitude auprès de moi te consume. Veux-tu te distraire pendant quelques jours? veux-tu aller à Florence sans moi?
ASTOLPHE.
Il me semble parfois que cela me fera du bien; mais je sais qu'à peine j'y serai, les plus affreux songes viendront troubler mon sommeil. Le jour je réussirai à porter saintement ton image dans mon âme, la nuit je te verrai ici avec un rival.
GABRIELLE.
Quoi! tu me soupçonnes à ce point? Enferme-moi dans quelque souterrain, charge Marc de me passer mes aliments par un guichet, emporte les clefs, fais murer la porte; peut-être seras-tu tranquille?
ASTOLPHE.
Non! un homme passera, te regardera par le soupirail, et rien qu'à te voir il sera plus heureux que moi qui ne te verrai pas.
GABRIELLE.
Tu vois bien que la jalousie est incurable par ces moyens vulgaires. Plus on lui cède, plus on l'alimente; la volonté seule peut en guérir. Entreprends cette guérison comme on entreprend l'étude de la philosophie. Tâche de moraliser ta passion.
ASTOLPHE.
Mais où donc as-tu pris la force de moraliser la tienne et de la soumettre à ta volonté? Tu n'es pas jalouse de moi; tu ne m'aimes donc que par un effort de ta raison ou de ta vertu?
GABRIELLE.
Juste ciel! où en serions-nous si je te rendais les maux que tu me causes! Pauvre Astolphe! j'ai préservé mon âme de cette tentation, je l'ai quelquefois ressentie, tu le sais! mais ton exemple m'avait fait faire de sérieuses réflexions, et je m'étais juré de ne pas t'imiter. Mais qu'as-tu? comme tu pâlis!
ASTOLPHE, regardant par la fenêtre.
Tiens, Gabrielle! qui est-ce qui entre dans la cour? Vois!
GABRIELLE, avec indifférence.
J'entends le galop d'un cheval. (Elle regarde dans la cour.) Antonio, il me semble! Oui, c'est lui. On dirait qu'il a entendu l'éloge que tu faisais de lui, et il arrive avec l'à-propos qui le caractérise.
ASTOLPHE, agité.
Tu plaisantes avec beaucoup d'aisance... Mais que vient-il faire ici? Et comment a-t-il découvert notre retraite?
GABRIELLE.
Le sais-je plus que toi?
ASTOLPHE, de plus en plus agité.
Mon Dieu! que sais-je!...
GABRIELLE, d'un ton de reproche.
Oh! Astolphe!....
ASTOLPHE, avec une fureur concentrée.
Ne m'engagiez-vous pas tout à l'heure à aller seul à Florence? Peut-être Antonio est-il arrivé un jour trop tôt. On peut se tromper de jour et d'heure quand on a peu de mémoire et beaucoup d'impatience...
GABRIELLE.
Encore! Oh! Astolphe! déjà tes promesses oubliées! déjà ma soumission récompensée par l'outrage!
ASTOLPHE, avec amertume.
Se fâcher bien fort, c'est le seul parti à prendre quand on a fait une gaucherie. Je vous conseille de m'accabler d'injures, je serai peut-être encore assez sot pour vous demander pardon. Cela m'est arrivé tant de fois!
GABRIELLE, levant la main vers le ciel avec véhémence.
Oh! mon Dieu! grand Dieu! faites que je ne me lasse pas de tout ceci!
(Elle sort, Astolphe la suit et l'enferme dans sa chambre, dont il met la clef dans sa poche.)
SCÈNE V.
MARC, ASTOLPHE.
MARC.
Seigneur Astolphe, le seigneur Antonio demande à vous voir. J'ai eu beau lui dire que vous n'étiez pas ici, que vous n'y étiez jamais venu, que j'avais quitté le service de mon maître... Quels mensonges ne lui ai-je pas débités effrontément!... Il a soutenu qu'il vous avait aperçu dans le parc, que pendant une heure il avait tourné autour des fossés pour trouver le moyen d'entrer; qu'enfin il était venu chez vous, et qu'il n'en sortirait pas sans vous voir.
ASTOLPHE.
Je vais à sa rencontre; toi, range ce salon, fais-en disparaître tout ce qui appartient à ta maîtresse, et tiens-toi là jusqu'à ce que je t'appelle! (A part.) Allons! du courage! je saurai feindre; mais, si je découvre ce que je crains d'apprendre, malheur à toi, Antonio! malheur à nous deux, Gabrielle! (Il sort.)
SCÈNE VI
MARC.
Qu'a-t-il donc? Comme il est agité! Ah! ma pauvre maîtresse n'est point heureuse!
GABRIELLE, frappant derrière la porte.
Marc! ouvre-moi! vite! brise cette porte. Je veux sortir.
MARC.
Mon Dieu! qui a donc enfermé votre seigneurie? Heureusement j'ai la double clef dans ma poche...
(Il ouvre.)
GABRIELLE, avec un manteau et un chapeau d'homme.
Tiens! prends cette valise, cours seller mon cheval et le tien. Je veux partir d'ici à l'instant même.
MARC.
Oui, vous ferez bien! Le seigneur Astolphe est un ingrat, il ne songe qu'à votre fortune... Oser vous enfermer!... Oh! quoique je suis bien fatigué, je vous reconduirai avec joie au château de Bramante.
GABRIELLE.
Tais-toi, Marc, pas un mot contre Astolphe; je ne vais pas à Bramante. Obéis-moi, si tu m'aimes; cours préparer les chevaux.
MARC.
Le mien est encore sellé, et le vôtre l'est déjà. Ne deviez-vous pas vous promener dans le parc aujourd'hui? Il n'y a plus qu'à leur passer la bride.
GABRIELLE.
Cours donc! (Marc sort.) Vous savez, mon Dieu! que je n'agis point ainsi par ressentiment, et que mon coeur a déjà pardonné; mais, à tout prix, je veux sauver Astolphe de cette maladie furieuse. Je tenterai tous les moyens pour faire triompher l'amour de la jalousie. Tous les remèdes déjà tentés se changeraient en poison; une leçon violente, inattendue, le fera peut-être réfléchir. Plus l'esclave plie, et plus le joug se fait pesant; plus l'homme fait l'emploi d'une force injuste, plus l'injustice lui devient nécessaire! Il faut qu'il apprenne l'effet de la tyrannie sur les âmes fières, et qu'il ne pense pas qu'il est si facile d'abuser d'un noble amour! Le voici qui monte l'escalier avec Antonio. Adieu, Astolphe! puissions-nous nous retrouver dans des jours meilleurs! Tu pleureras durant cette nuit solitaire! Puisse ton bon ange murmurer à ton oreille que je t'aime toujours!
(Elle referme la porte de sa chambre et en retire la clef; puis elle sort par une des portes du salon, pendant qu'Astolphe entre par l'autre suivi d'Antonio.)
CINQUIÈME PARTIE.
A Rome, derrière le Colisée. Il commence à faire nuit.
SCÈNE PREMIÈRE.
GABRIEL, en homme.
(Costume noir élégant et sévère, l'épée au côté. Il tient une lettre ouverte.)
Le pape m'accorde enfin cette audience, et en secret, comme je la lui ai demandée! Mon Dieu! protège-moi, et fais qu'Astolphe du moins soit satisfait de son sort! Je t'abandonne le mien, ô Providence, destinée mystérieuse! (Six heures sonnent à une église.) Voici l'heure du rendez-vous avec le saint-père. O Dieu! pardonne-moi cette dernière tromperie. Tu connais la pureté de mes intentions. Ma vie est une vie de mensonge; mais ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi, et mon coeur chérit la vérité!... (Il agrafe son manteau, enfonce son chapeau sur ses yeux, et se dirige vers le Colisée. Antonio, qui vient d'en sortir, lui barre le passage.)
SCÈNE II.
GABRIEL, ANTONIO.
ANTONIO, masqué.
Il y a assez longtemps que je cours après vous, que je vous cherche et que je vous guette. Je vous tiens enfin; cette fois, vous ne m'échapperez pas. (Gabriel veut passer outre; Antonio l'arrête par le bras.)
GABRIEL, se dégageant.
Laissez-moi, monsieur, je ne suis pas des vôtres.
ANTONIO, se démasquant.
Je suis Antonio, votre serviteur et votre ami. J'ai à vous parler; veuillez m'entendre.
GABRIEL.
Cela m'est tout à fait impossible. Une affaire pressante me réclame. Je vous souhaite le bonsoir.
(Il veut continuer; Antonio l'arrête encore.)
ANTONIO.
Vous ne me quitterez pas sans me donner un rendez-vous et sans m'apprendre votre demeure. J'ai eu l'honneur de vous dire que je voulais vous parler en particulier.
GABRIEL.
Arrivé depuis une heure à Rome, j'en repars à l'instant même. Adieu.
ANTONIO.
Arrivé à Rome depuis trois mois, vous ne repartirez pas sans m'avoir entendu.
GABRIEL.
Veuillez m'excuser; nous n'avons rien de particulier à nous dire, et je vous répète que je suis pressé de vous quitter.
ANTONIO.
J'ai à vous parler d'Astolphe. Vous m'entendrez.
GABRIEL.
Eh bien, dans un autre moment. Cela ne se peut aujourd'hui.
ANTONIO.
Enseignez-moi donc votre demeure.
GABRIEL.
Je ne le puis.
ANTONIO.
Je la découvrirai.
GABRIEL.
Vous voulez m'entretenir malgré moi?
ANTONIO.
J'y parviendrai. Vous aurez plus tôt fini de m'entendre et ici à l'instant même. J'aurai dit en deux mots.
GABRIEL.
Eh bien, voyons ces deux mots; je n'en écouterai pas un de plus.
ANTONIO.
Prince de Bramante, votre altesse est une femme. (A part.) C'est cela! payons d'audace!
GABRIEL, à part.
Juste ciel! Astolphe l'a dit! (Haut.) Que signifie cette sottise? J'espère que c'est une plaisanterie de carnaval?
ANTONIO.
Sottise? le mot est leste! Si vous n'étiez pas une femme, vous n'oseriez pas le répéter.
GABRIEL.
Il ne sait rien! piège grossier! (Haut.) Vous êtes un sot, aussi vrai que je suis un homme.
ANTONIO.
Comme je n'en crois rien...
GABRIEL.
Vous ne croyez pas être un sot: je veux vous le prouver. (Il lui donne un soufflet.)
ANTONIO.
Halte-là! mon maître! Si ce soufflet est de la main d'une femme, je le punirai par un baiser; mais si vous êtes un homme, vous m'en rendrez raison.
GABRIEL, mettant l'épée à la main.
Tout de suite.
ANTONIO tire son épée.
Un instant! Je dois vous dire d'abord ce que je pense; il est bon que vous ne vous y mépreniez pas. En mon âme et conscience, depuis le jour où pour la première fois je vous vis habillé en femme à un souper chez Ludovic, je n'ai pas cessé de croire que vous étiez une femme. Votre taille, votre figure, votre réserve, le son de votre voix, vos actions et vos démarches, l'amitié ombrageuse d'Astolphe, qui ressemble évidemment à l'amour et à la jalousie, tout m'a autorisé à penser que vous n'étiez pas déguisé chez Ludovic et que vous l'êtes maintenant...
GABRIEL.
Monsieur, abrégeons; vous êtes fou. Vos commentaires absurdes m'importent peu, nous devons nous battre; je vous attends.
ANTONIO.
Oh! un peu de patience, s'il vous plaît. Quoiqu'il n'y ait guère de chances pour que je succombe, je puis périr dans ce combat; je ne veux pas que vous emportiez de moi l'idée que j'ai voulu faire la cour à un garçon, ceci ne me va nullement. De mon côté, je désire, moi, ne pas conserver l'idée que je me bats avec une femme; car cette idée me donnerait un trop grand désavantage. Pour remédier au premier cas, je vous dirai que j'ai appris dernièrement, par hasard, sur votre famille, des particularités qui expliqueraient fort bien une supposition de sexe pour conserver l'héritage du majorat.
GABRIEL.
C'est trop, monsieur! Vous m'accusez de mensonge et de fraude. Vous insultez mes parents! C'est à vous maintenant de me rendre raison. Défendez-vous.
ANTONIO.
Oui, si vous êtes un homme, je le veux; car, dans ce cas, vous avez en tout temps trop mal reçu mes avances pour que je ne vous doive pas une leçon. Mais, comme je suis incertain sur votre sexe (oui, sur mon honneur! à l'heure où je parle, je le suis encore!), nous nous battrons, s'il vous plaît, l'un et l'autre à poitrine découverte. (Il commence à déboutonner son pourpoint.) Veuillez suivre mon exemple.
GABRIEL.
Non, monsieur, il ne me plaît pas d'attraper un rhume pour satisfaire votre impertinente fantaisie. Chercher à vous ôter de tels soupçons par une autre voie que celle des armes serait avouer que ces soupçons ont une sorte de fondement, et vous n'ignorez pas que faire insulte à un homme parce qu'il n'est ni grand ni robuste est une lâcheté insigne. Gardez votre incertitude, si bon vous semble, jusqu'à ce que vous ayez reconnu, à la manière dont je me sers de mon épée, si j'ai le droit de la porter.
ANTONIO, à part.
Ceci est le langage d'un homme pourtant!... (Haut.) Vous savez que j'ai acquis quelque réputation dans les duels?
GABRIEL.
Le courage fait l'homme, et la réputation ne fait pas le courage.
ANTONIO.
Mais le courage fait la réputation... Êtes-vous bien décidé?... Tenez! vous m'avez donné un soufflet, et des excuses ne s'acceptent jamais en pareil cas... pourtant je recevrai les vôtres si vous voulez m'en faire... car je ne puis m'ôter de l'idée...
GABRIEL.
Des excuses? Prenez garde à ce que vous dites, monsieur, et ne me forcez pas à vous frapper une seconde fois...
ANTONIO.
Oh! oh! c'est trop d'outrecuidance!... En garde!... Votre épée est plus courte que la mienne. Voulez-vous que nous changions?
GABRIEL.
J'aime autant la mienne.
ANTONIO.
Eh bien, noua tirerons au sort...
GABRIEL.
Je vous ai dit que j'étais pressé; défendez-vous donc!
(Il l'attaque.)
ANTONIO, à part, mais parlant tout haut. Si c'est une femme, elle va prendre la fuite!... (Il se met en garde.) Non... Poussons-lui quelques bottes légères... Si je lui fais une égratignure, il faudra bien ôter le pourpoint... (Le combat s'engage.) Mille diables! c'est là le jeu d'un homme! Il ne s'agit plus de plaisanter, faites attention à vous, prince! je ne vous ménage plus!
(Ils se battent quelques instants; Antonio tombe grièvement blessé.)
GABRIEL, relevant son épée.
Êtes-vous content, monsieur?
ANTONIO.
On le serait à moins! et maintenant il ne m'arrivera plus, je pense, de vous prendre pour une femme!... On vient par ici, sauvez-vous, prince!...
(Il essaie de se relever.)
GABRIEL.
Mais vous êtes très-mal!... Je vous aiderai...
ANTONIO.
Non; ceux qui viennent me porteront secours, et pourraient vous faire un mauvais parti. Adieu! j'eus les premiers torts, je vous pardonne les vôtres. Votre main?
GABRIEL.
La voici.
(Ils se serrent la main. Le bruit des arrivants se rapproche, Antonio fait signe à Gabriel de s'enfuir. Gabriel hésite un instant et s'éloigne.)
ANTONIO.
C'est pourtant bien là la main d'une femme! Femme ou diable, il m'a fort mal arrangé!... Mais je ne me soucie pas qu'on sache cette aventure, car le ridicule aussi bien que le dommage est de mon côté. J'aurai assez de force pour gagner mon logis... Voilà pour moi un carnaval fort maussade!... (Il se traîne péniblement, et disparaît sous les arcades du Colisée.)