LES EXTRA
—Votre appartement me convient et je l'arrête, dis-je au concierge; seulement je vous préviens que je rentre tard, je suis artiste et, dame! l'hiver, les soirées me retiennent fort avant dans la nuit!
—Je connais ça.
—Ah! vous avez déjà pour locataires....
—Non, c'est moi; je suis dans le même cas que monsieur. En hiver, j'ai aussi beaucoup de soirées.
—Comment!... vous êtes ...
—Extra.
—?...
—Je sers les rafraîchissements dans les soirées.
—Ah! bah!
—Bien fatigantes nos professions, hein?
—Quel drôle de concierge, fis-je à part moi, il ignore sans doute que le cumul est défendu, enfin!
Jusqu'ici, je croyais ce mot «Extra» spécialement chargé de désigner le petit supplément que s'offre, à la crémerie, le commis faiblement appointé, lorsqu'il demande une anisette additionnelle, ou bien la largesse inaccoutumée que se fait le bourgeois, le dimanche, alors que, revenant éreinté de la campagne, suivi de sa nombreuse tribu et jetant un regard de mépris sur la longue file de tramways bondés de monde, il hêle un fiacre, se disant in petto:
—Ah! bah, pour une fois, faisons un extra!
Mais avoir un portier extra ou un extra-portier était pour moi, chose nouvelle!
Extra! Ce métier me fait penser de nouveau aux ennuis sans nombre, aux désagréments de toutes sortes, qu'occasionne sans cesse la similitude du costume de garçon de soirée avec le nôtre.
Nous sommes tous indifféremment en habit noir.
L'Extra—puisqu'il faut l'appeler par son nom—n'a rien qui le distingue des invités. Il serait si simple cependant de le mettre en bas de soie ou de lui donner un signe distinctif quelconque qui le ferait reconnaître; on ne se tromperait plus alors, et l'on éviterait par cela même les erreurs fréquentes et regrettables que l'on commet tous les jours.
Ce léger changement à apporter à la toilette de ces valets est bien simple et ne demanderait pas grand peine: il suffirait que cet hiver une mondaine en prit l'initiative et toute la gentry l'imiterait avec ensemble. Mais mes lamentations sont parfaitement inutiles, et vous verrez que, comme par le passé, la routine, la sempiternelle routine continuera à laisser les choses dans un doux statu-quo.
Et pourtant, que de gaffes n'a-t-on pas faites!
A qui de nous n'est-il pas arrivé de dire à un invité orné de longs favoris:
—Voici mon pardessus, donnez-moi un numéro?
Ou bien de converser longuement avec un domestique dont la figure rappelle celle d'un ministre assez mondain, et de lui demander ce qu'il pense de la crise politique que nous traversons!
Et il n'y a pas à objecter la distinction et la tenue.
Certains domestiques de cercle, qui ont servi longtemps ducs, marquis et barons, ont acquis à ce noble frottement une distinction apparente, une tenue relative qui font que les plus perspicaces s'y trompent.
Ce sont des figures bien intéressantes à étudier que celles de ces garçons dits «extra!»
Il y a l'extra-sérieux, le garçon qui pontifie et vous sert un sandwich avec la dignité d'un sénateur romain élaborant une loi.
Il y a l'extra-gai, celui qui plaisante avec vous, risque le calembourg facile avec le mot thé.
Un type bien curieux, c'est l'extra-prévenant, qui vous dit, lorsque vous lui demandez une glace:
—Non, non, ça vous ferait mal, prenez plutôt du punch bien chaud.
On rencontre également l'extra-grincheux, qui a servi dans des maisons plus importantes où le buffet était bien mieux approvisionné; celui-là vous sert à contre cœur, sans la moindre complaisance il vous donne un sorbet sans cuiller ... et sans grâce.
Il y a aussi l'extra-susceptible qui vous en veut à mort si vous vous trompez et l'appelez «garçon» tout court; je ne vous engage pas à vous adresser à lui si vous retournez au buffet.
Le plus terrible, à mon avis, c'est l'extra-censeur, celui qui censure vos actes; c'est le garçon dont les yeux semblent dire au malheureux qui redemande quelque chose:
—Mais, pardon, vous en avez déjà pris et si chacun en faisait autant....
On dirait, ma parole, que c'est lui qui paie le buffet. Aussi, que les gourmands me permettent un conseil en passant:
—Faites comme moi, adressez-vous chaque fois à un garçon différent.
Il y a encore l'extra ... ordinaire, rien à dire de celui-là .
Mais le plus beau que j'aie rencontré, c'est l'extra-familier, qui, pour un peu, vous tutoierait devant tout le monde et vous frapperait familièrement sur le ventre en vous appelant vieux copain.
Pour celui-là , je demande la permission d'ouvrir une parenthèse.
Comme je l'ai déjà dit, allant fréquemment en soirées, l'hiver, chez des amis et chez des étrangers, à cause de ma profession, je me retrouve là , souvent, avec les mêmes figures d'extra parmi lesquels ils s'en montrent de plus familiers les uns que les autres.
Il y en a un que j'ai rencontré plus de cinquante fois; je le vois à peu près tous les quinze jours dans la saison; mais, dès que je l'aperçois dans une soirée, je l'évite avec soin, car il m'aborde toujours ainsi:
—Eh! bien, nous travaillons donc encore ensemble, ce soir?
Et en disant sa petite phrase, il me gratifie d'une tape protectorale sur l'épaule. Ãa m'embête, mais je suis forcé de le subir!
Cependant, s'il y a le mauvais côté de la chose, il y a aussi le bon; derrière le revers, la médaille.
Dernièrement, nous étions ensemble dans la même soirée; je vais au buffet et je vois «mon protecteur» très occupé à servir une foule d'habits noirs qui demandaient tout à la fois: chocolat, punch, glaces etc., etc., Il m'aperçoit, les délaisse tous et, venant à moi:
—Que voulez vous prendre monsieur Galipaux? (car il m'appelle par mon nom).
—J'aurais désiré prendre un bouillon, mais je viens de vous entendre dire à un monsieur qu'il n'en restait plus, alors je ...
—Ah! ça, vous riez! pas de bouillon pour vous!! mais je savais que vous deviez venir ce soir, j'en ai gardé pour ... nous deux. Tenez.
Et tirant de dessous la table une tasse toute versée, il me dit d'un ton paterne:
—Tenez, mon p'tit, buvez ça, vous m'en direz des nouvelles!!
—!!!
—Ce n'est pas tout. Voici une tranche de rosbeaf froid avec sauce rémoulade: avalez-moi ça prenez ce petit pain rond, la salade russe est à côté de vous, et je vais vous verser du Bordeaux. Là , débrouillez-vous tout seul, je vais m'occuper un peu de ces gens-là , maintenant.
Tout à coup, il bondit sur moi et me dit:
—Que faites-vous donc!
—Je me verse de l'eau, parbleu!
—Pas celle-là ! fit-il, en m'arrachant des mains la carafe, et, retirant pour la seconde fois de ce dessous de table décidément inépuisable une carafe frappée:
—Celle-ci, Ã la bonne heure! mais demandez-moi donc ce que vous voulez, avant de vous servir.
Comme on le voit, cet «extra» est un père pour moi!
Un «extra» m'a dit un jour, un mot qui, à lui seul, est tout un monde, et prouve une fois de plus en quelle estime, les artistes sont encore tenus ... même par certains domestiques:
—C'était, il y a trois ans. Le baron X... qui habitait alors place Saint-Michel, mariait la plus jeune de ses filles et, voulant donner plus d'attrait à la soirée de contrat, avait fait venir quelques artistes, entr'autres mademoiselle N... de l'Opéra-Comique, son frère, jeune violoniste de talent, R... ex-ténor de l'Opéra-Populaire, d'éphémère durée et moi.
On passe devant nous des rafraîchissements, nous n'en prenons point. Cette sobriété semblant surnaturelle chez des artistes, un «extra», croyant comprendre tout à coup que les sirops, grogs et autres liqueurs qui surchargeaient le plateau n'étaient pas de notre goût, vint à nous, et, comme sûr de nous séduire, nous dit avec un sourire indescriptible et que je me rappellerai longtemps:
—Voulez-vous du vin?
!!!!!
UN IMPRESSARIO
Celui-ci est digne de passer à la postérité la plus reculée, car jamais type semblable ne s'était vu avant lui!
D'abord son prénom est tout un monde.... Je ne vous le révèlerai pas parce que, seul possesseur de cette appellation joyeuse, mon bonhomme se reconnaîtrait et viendrait me chercher noise.... Je vous dirai seulement que c'est à son homonyme que revint l'honneur de fonder la vie monastique en Palestine, vers l'an de grâce 292 ... et si cela ne vous suffisait pas, j'ajouterai que son nom de baptême flotte entre Hilaire et Hilare; maintenant ne m'en demandez pas davantage.
Notre héros, que nous nommerons discrètement H..., si vous voulez bien, est d'une autre époque. Ayant beaucoup joué avec mademoiselle Rachel comme il dit, dans ses tournées et par suite adorateur passionné de la tragédie et de ses nobles représentants, Racine, Corneille et Voltaire, il a gardé de la fréquentation continuelle de ces génies un culte exagéré pour les alexandrins classiques; de sorte que dans la vie ordinaire, dans ce prosaïque terre-à -terre de tous les jours, il ne peut se résoudre à parler comme tout le monde. L'infâme prose dont se servait, sans s'en douter, ce bon M. Jourdain, lui soulève le cœur, lui donne des nausées.
Aussi, est-on tout étonné de voir notre homme avec un vulgaire melon sur la tête au lieu du casque reluisant d'Achille, ce n'est pas une redingote en Elbeuf qu'on s'attend à trouver sur lui, mais bien le manteau d'Oreste et pour ses augustes pieds, il faudrait plutôt des cothurnes qu'une grosse paire de souliers modernes.
Sa conversation est extrêmement curieuse. Ayant beaucoup lu ... de tragédies ... aussi antiques qu'inconnues ... il a une certaine instruction, une érudition relative, mais ce vernis de science, ce plaqué de savoir en impose cependant à bien des gens.
Comme je l'ai déjà dit, il ne s'exprime pas comme le commun des mortels, ainsi voulant raconter qu'il aura vu un sergent de ville emmener une cocotte qui se promenait sur le trottoir, il dira volontiers: «J'ai aperçu un alguazil emmenant une hétaïre qui ambulait sur l'asphalte.» Pour lui un soldat est un estafier; une fille aimable, une courtisane; et quand il paie son domestique, il doit lui dire assurément: «Tiens, Frontin, prends ces sesterces!»
En somme, on le voit, il devrait s'appeler Joseph Prud'homme. Ajoutez à cela une avarice sordide pour ses pensionnaires et vous aurez un aperçu de ce directeur.
Gérant actuellement un de nos grands théâtres, personne n'a lu ... et joué autant de mauvaises pièces que lui ... mais cela se comprend jusqu'à un certain point, le désir de produire des auteurs jeunes ... et riches, l'ayant seul guidé dans cette voie lucrative.
Ses «premières» sont extrêmement houleuses et il n'est pas rare d'assister, si on a eu l'imprudence de s'y égarer, à un combat singulier entre le paradis et l'orchestre.
Tout est bon, pour le titi belliqueux ... petits blancs, trognons de pomme, clous ... et même certaine matière on ne peut plus odorante.... Un de nos gros critiques, que son métier force à braver ces projectiles divers, se munit toujours lorsqu'il va à ce théâtre d'un parasol fortement doublé en cas de pluie pendant le spectacle!
Pour vous donner une idée du monsieur, je vais vous citer quelques-uns de ses mots; eux seuls vous en diront assez.
Tout d'abord il faut l'entendre raconter «comment il s'est marié». (C'est lui qui parle).
«Une famille m'ayant fait demander pour dire des vers dans une soirée (quelle drôle d'idée), je m'y rendis. J'entre et j'aperçois une jeune fille belle comme le jour.... J'ouvre la bouche, elle me regarde ... je commence, elle me boit ... je continue ... elle chancelle ... j'achève, elle se pâme....
Eh bien, messieurs ... (un temps) «C'est madame H.»
Mais ce qu'il faut entendre, c'est le ton doucereux et la vibration de notre individu, car il vibrrre, oh! mais là ... même en disant «mie de pain!»
Réponse prouvant sa générosité:
Il fit dans le temps jouer le répertoire de Molière, Corneille et Racine.... Aussi les jeunes gens du Conservatoire, désireux avant tout de s'essayer, allaient-ils chez notre directeur s'engager pour des sommes on ne peut plus dérisoires, par exemple 5 francs par cachet, à jouer tous les rôles de leur emploi.
Un de mes amis, aujourd'hui à la Comédie-Française, jouait ainsi Scapin, Figaro, Mascarille et tous les premiers comiques du répertoire, en attendant de les jouer plus tard sur la première scène du monde.
Mais quoique très artiste et fort passionné pour son art, mon camarade à cette époque-là ne voyait pas couler, chez lui, le Pactole; aussi, tremblant comme la feuille, résolut-il, après bien des hésitations, d'aller trouver H... arpagon, pour lui demander une légère augmentation.
Il prit donc son courage à deux mains et tournant fiévreusement son chapeau dans ses doigts—on peut faire les deux choses en même temps—il balbutia les mots: dévouement profond à mon théâtre ... rôles toujours sus ... mais pas fortuné ... les omnibus pour venir répéter ... le rouge et le blanc qu'on ne donne pas ... aussi 10 francs au lieu de 5 par semaine, ne serait peut-être pas un supplément par trop exagéré.
Et H... de l'interrompre par ces mots:
—Cher monsieur, je vois poindre l'ingratitude.
Un jour, un auteur heureux d'être joué, lui envoya un ameublement complet (il n'y a que ces gens-là pour avoir de la veine).
Comme les commissionnaires qui avaient monté au 4e étage armoire, bibliothèque, buffet, consoles, vitrines, etc. etc. attendaient là suant à grosses gouttes le pourboire traditionnel, le secrétaire du théâtre s'avance et demande à voix basse, à son directeur, s'il ne juge pas convenable de donner quelque chose à ces hommes qui sont éreintés.
Lui, après avoir bien réfléchi:
—Mais si, comment!... donnez leur donc ... deux billets à demi-droit!!!
Ãa ne s'invente pas ces choses-là .
Lorsque, par hasard, il prend une voiture à la course, il ne donne jamais que 15 c. de pourboire au cocher et comme il a peur d'être empoigné par l'automédon—comme il l'appelle—il prie le concierge de lui remettre la somme, mais le pipelet a une peur bleue, car le cocher ne manque jamais de lui dire:
—Ah! tu as gardé deux sous, c'est bien, va, la prochaine fois, je le dirai au vieux général!
«Vieux général», parce que notre directeur porte moustache et barbiche napoléoniennes.
Au beau temps où la tragédie était florissante sous sa direction, on jouait un jour Britannicus, et comme le héros de Racine n'avait pas de manteau par suite d'une erreur du costumier, notre directeur descendit de chez lui un drap de madame H... pour le remplacer!...
!!!
Delaunay disait de lui:
«Quand il commence un alexandrin on a le temps de remonter dans sa loge chercher quelque chose et de redescendre avant qu'il l'ait fini.»
Et Got:
«C'est le seul comique de tragédie qu'ait possédé le Théâtre-Français.»
Un jour, dans un hôtel de province, au souper qui suivit une de ses représentations et que des amis lui offrirent, il récitait un fragment de rôle tragique et comme il disait avec une emphase extraordinaire:
L'aubergiste applaudit. Et lui, de se retourner:
—Madame l'hôtesse, retournez à vos fourneaux!
Pour dépeindre son admiration pour Rachel, il se plaît à raconter cette histoire:
Quand je jouais avec la grrrande trrragédienne, je ne déjeunais pas, pour ne rien perdre d'elle, je prenais un verre de vin, j'allais dans une loge et tout en trempant des mouillettes, je l'écoutais.... Je buvais Ma-de-moi-selle Rachel!
—Que les temps sont changés! exclamait-il, dernièrement. Aujourd'hui les jeunes artistes apprennent leur rôle et dès qu'ils savent le mot à mot, ils se figurent qu'ils sont prêts à paraître devant le public, ils ne veulent point se donner la peine de fouiller, de creuser leur personnage!
Ah! de mon temps nous cherchions dix ans un rôle et ... souvent nous ne le trouvions pas.
Ainsi, tenez, voici comment, j'ai trouvé l'entrée de Néron.
Depuis longtemps, je cherchais l'intonation du premier vers, cette phrase m'obsédait sans cesse, enfin, un jour, comme j'entrais chez un pâtissier, je fus frappé d'un trait de lumière, et, m'élançant vers le comptoir, je dis à ce paisible commerçant:
—N'en doutez point, Burrhus....
Le malheur c'est qu'en gesticulant je cassai une carafe que ce manant me fit payer!
Une marque d'attendrissement et de pitié:
Un pauvre malheureux qui jouait chez lui des «utilités», vient un jour lui dire:
—Monsieur le directeur, je suis très malade, je n'en peux plus, le médecin m'a conseillé la campagne et je viens vous demander la permission de me faire remplacer ce soir.
Alors le directeur, le regardant attentivement bien en face:
—Vous vous faites donc raser les sourcils?
A un auteur en lui rendant son manuscrit:
—C'est très bien fait, très joliment écrit, intéressant ... mais on devine trop tôt que le jeune premier épousera l'ingénue au troisième acte!
Au café ... où il était invité par un de ses pensionnaires ... naturellement.
Le garçon.—Que désire monsieur?
Lui.—Un curaçao.
Le garçon.—Sec?
Lui, le reprenant.—Pur.
Le garçon, s'en allant.—Un curaçao sec!
Lui, irrité.—Eh! pur, vous dit-on!
O puriste!
C'est encore lui qui, écrivant à un de ses artistes qui jouait chez lui les «grimes,» mit sur l'adresse
Vous voyez d'ici, ce que la concierge a dû être prévenante pour son locataire!
Du reste, quand dans une pièce du répertoire il y avait comme accessoires, des lettres, il mettait parfaitement, pour suscription: «A Mademoiselle, mademoiselle Lucile, amante d'Eraste» ou bien à «Monsieur, monsieur Valère, amant de Lucile».
Une invention du même:
Il y a six ans, il habitait rue F.... Vous montiez à son troisième, une fois là , vous sonniez et quelques instants après, il arrivait lui-même ouvrir. La porte était à peine entre-bâillée, qu'il jetait sur vous le contenu d'une fiole d'encre, sans souci de votre pantalon blanc ou de votre gilet chamois, et comme vous vous révoltiez étonné:
—Paix! disait-il, tout beau! venez ça, qu'on vous lave! suivez moi dans mon laboratoire!
Et, vous prenant par la main, il vous entraînait dans sa cuisine où, une fois rendus, il prenait un chiffon imprégné d'un liquide quelconque, qu'il avait inventé, et frottant énergiquement les endroits tachés, répétait avec la volubilité d'un camelot sur la place publique: «Cette substance qui n'est pas corrosive, enlève, nettoie et détache, etc. etc.» Très rarement, il rendait à l'étoffe son état primitif, mais chaque fois que l'opération ratait, il vous disait sur un ton de doux reproche:
—Mais, cher monsieur, ce n'est donc pas tout laine?
Après celle-là , il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.
UN CONCERT A ATHIS-MONS
Il existe sur la ligne d'Orléans, entre Juvisy et Ablon, un petit endroit charmant qu'on dirait fait pour les amoureux ou les poètes, tant les sentiers ombreux, les chemins étroits et les taillis mousseux y abondent, semblant inviter par leurs frais ombrages, leur calme solitude, les joyeuses caresses et les rimes étoilées!
Cet Eden champêtre a pour nom: Athis-Mons.
Aucun village, en effet, ne semble réunir autant de sites pittoresques que celui-là !
Rochers abrupts, peupliers géants montant la garde aux côtés de routes tortueuses, la Seine qui serpente dans le bas de la vallée et dont les eaux tranquilles sont sillonnées, le dimanche, par les barques des canotiers parisiens; tout y est empreint d'un charme pénétrant jusqu'au petit clocher qu'on aperçoit au loin, la mairie, maisonnette à un seul étage sortie d'une boîte de joujoux, les grands épis dorés qui le soir doivent abriter ... cocottes et serins, le chef de gare, lui-même, qui, poussant la complaisance jusqu'à ses dernières limites, attend le monsieur essoufflé qui court péniblement là -bas, pour donner le signal du départ ... tout, enfin, s'efforce de vous plaire et semble vous crier: Pourquoi t'en vas-tu?
Aussi, chaque fois que notre ami C..., notable habitant de ce village ensoleillé, vient me demander mon concours pour la fête du pays, non seulement je le lui accorde avec empressement, mais je le remercie; car, passer une journée dans cet endroit délicieux est pour moi une joie réelle.
Et il faut bien que ce soit pour aller dans un pays aussi charmant et pour un ami aussi aimable, car si l'homme est heureux d'aller à Athis, l'artiste entre toutes les fois dans des colères furieuses.
Que mes lectrices se rassurent: Je n'ai pas un caractère irascible et emporté; au contraire, on veut bien me trouver bénin et doux, à rendre des points à un mouton ... fût-il de Panurge.
Cependant il y a des moments où, sans être comme certain violoncelliste qui défend même de tousser pendant qu'il opère ... on ne peut s'empêcher de ... jugez plutôt.
Le concert qu'on organise à Athis-Mons a lieu sur l'unique place du village.
On dresse une de ces immenses tentes qui ont enrichi Pinard et Voisin (je demande pardon à Voisin de le mettre derrière Pinard) et c'est là -dessous que chanteurs, instrumentistes, comédiens ou monologuistes débitent à tour de rôle leur produit. Comme je vous l'ai déjà dit, le concert a lieu à l'occasion de la fête du pays, c'est assez dire que chevaux de bois, tirs au pistolet, grandes roues à loterie, massacres des innocents, passe-boules, tourniquets ... rien ne manque; et, comme la tente est adossée à l'Eglise (d'aucuns s'habillent dans la sacristie)—avec l'horloge, c'est complet!!!
Aussi l'on comprendra qu'avec l'air du Chapeau de la Marguerite, moulu par l'orgue des chevaux de bois, les pif, paf, pan, pan, pan du tir au pistolet, les dzing, dzing de la plaque de tôle servant de palais à l'énorme bouche qui rit (jeu, qu'on désigne, sous le nom de passe-boule, si je ne m'abuse), les grrirrirri des roues et de tourniquets, les sifflets de la locomotive qui passe non loin de là et surtout, oh! surtout, les dig, ding, don, dig, ding, don! de cette satanée horloge qui sonne tout, quarts, demies, trois-quarts et répète même l'heure à cinq ... il y a de quoi devenir fou à lier!
Du reste, je vais essayer de vous traduire l'effet que produit une poésie dite aux concerts d'Athis-Mons.
Le récitateur entre, il annonce:
Aimé pour lui-même, poésie de Aug. Erhard.
A ce moment, l'air du P'tit bleu, joué à tour de bras par les chevaux de bois, couvre la voix de l'artiste et prive le public du nom de l'auteur.
L'interprète, d'abord étonné, reprend:
Pif, paf, pan, pan, pan, pan, pan, tonnent les pistolets du tir.
Le diseur fait un soubresaut épouvantable, se trouble et perd la mémoire mais cherchant à maîtriser son émotion, continue:
Dzing, dzing, fait la plaque de tôle.
Le comédien décontenancé, perd la tête et poursuit en bafouillant:
Boum! Boum! Boum! prélude la grosse caisse du cirque voisin.
Le malheureux, dont une sueur froide inonde le corps, éperdu, rassemble toute son énergie et trouve encore la force de dire:
Dig! din! don! dig! din! don! dig! ding! don! carillonne à toute volée cette horloge diabolique.
—C'est un baptême, fait quelqu'un: il y en a pour cinq minutes.
—Arrêtez-vous, crie-t-on de toutes parts.
L'infortuné monologuiste, dont les yeux injectés de sang sortent de l'orbite, croyant avoir derrière lui l'armoire des frères Davenport, se précipite affolé dans les coulisses, en criant:—Si jamais on m'y repince!
Et il y est repincé la fois suivante; car, comment résister à un ami aussi charmant que C... et aux séductions d'un pays aussi ravissant qu'Athis-Mons!
LES MÃDECINS DE MOLIÃRE
Parmi les spectateurs qui acclament Purgon, Diafoirus, Fleurant et autres médecins ridicules que Molière a semés dans plusieurs de ses pièces (Monsieur de Pourceaugnac, le Malade imaginaire, le Mariage forcé, l'Amour médecin, la Jalousie du barbouillé, le Médecin malgré lui, etc.), au grand esbaudissement du public, combien ignorent le véritable motif qui a poussé l'auteur à caricaturer ainsi les gens qui exercent la médecine!
Y a-t-il beaucoup de lecteurs du grand comique qui sachent à quel fil a tenu la création de ces types immortels?—Je ne crois pas.
C'est une vengeance personnelle, une satisfaction particulière qui a fait éclore toutes les œuvres citées plus haut.
Voici dans quelles circonstances l'auteur du Misanthrope résolut de stigmatiser les docteurs de tous genres.
Molière logeait chez un médecin, dont la femme, extrêmement avare, voulait augmenter le loyer de la portion de maison qu'il occupait; sur le refus qu'il en fit, l'appartement fut loué à un autre. Aussi, depuis ce temps-là , Molière n'a pas cessé de tourner en ridicule les médecins qu'il avait déjà attaqués du reste dans le Festin de Pierre.
Il définissait ainsi le médecin:
«Un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient tué.»
L'Amour médecin est la première pièce dans laquelle Molière a donné libre cours à sa verve satirique et antimédicale.
Afin de rendre ses plaisanteries plus agréables et en même temps plus acerbes, plus piquantes, dans l'interprétation de cette pièce, qui fut d'abord représentée devant le roi, l'auteur y joua les premiers médecins de la cour avec des masques qui ressemblaient aux personnages qu'il avait en vue.
Il fallait que Molière eût un rude courage ... et une bien grande confiance dans la protectionnelle amitié de Louis XIV!
J'ai retrouvé cette même audace chez un certain préfet du département de la Gironde, qui, à l'époque où l'on allait jouer Rabagas au théâtre Français de Bordeaux, fit venir le principal interprète de cette pièce et lui «ordonna» de se faire la tête exacte du héros de Sardou. Comme on le voit, ce magistrat réactionnaire se moquait complètement de sa destitution.
Mais quittons le XIXe siècle pour revenir au XVIIe.
Les médecins mis en scène, s'appelaient de Fourgerais, Esprit, Guénaut et d'Aquin—rien de Saint-Thomas—et comme Molière voulait déguiser leur nom (c'était bien le moins) il pria l'auteur du Lutrin de leur en confectionner de convenables.
Boileau en composa en effet, qui étaient tirés du grec et qui désignaient le caractère de chacun de ces messieurs.
C'est ainsi qu'il donna à M. de Fougerais, le nom de Desfonandrès, qui signifie tueur d'hommes; (il paraît, que ce bon Fougerais n'y allait pas de main morte, et que, à l'exemple du Crispin du Distrait: Il mettait double dose.) A M. Esprit, qui bafouillait en parlant, celui de Bahis, qui veut dire, jappant, aboyant, (j'ignore si ce cognomen a été trouvé par M. Esprit, saint!)
Macraton fut le nom qu'il donna à M. Guénaut, parce qu'il parlait lentement (ce rapprochement avec le père «Bahis» prouve une fois de plus l'évidence absolue de la loi des contrastes.)
Et enfin, celui de Ternès, qui, dans la langue familière à feu Egger, est synonyme de saigneur à M. d'Aquin, qui ordonnait souvent la saignée.
Je ne sais si, avec une réputation semblable, il réunissait beaucoup d'invités à ses bals, d'Aquin (aïe).
Eh bien, dire que si le propriétaire qui avait le très grand honneur de loger Molière avait été complaisant (mais j'oublie que propriétaire et complaisant sont mots incompatibles), nous n'aurions pas eu la bonne fortune d'applaudir le charmant docteur de la «Jalousie du Barbouillé», cette pièce de Molière si peu connue et pourtant si gaie!
Donc, ô propriétaire harpagonesque! merci, merci! car grâce à ta bourgeoise cupidité et ... à ta cupide bourgeoise, surtout, il nous a été donné d'acclamer le prolixe Pancrace et son gai compagnon, le réservé Marphurius.
LES ANIMAUX AU THÃATRE
J'avais tout d'abord l'idée de donner un autre titre à ces lignes, craignant la confusion; mais non, il n'y a pas de doute possible: c'est bien des bêtes à quatre pattes dont il s'agit ici.
Il y a environ douze ans, MM. Verne et Dennery faisaient représenter pour la première fois, au théâtre de la Porte Saint-Martin, le Voyage autour du monde en 80 jours, pièce en cinq actes et quinze tableaux.
Le succès de cette féerie scientifique fut pyramidal; cinq cents représentations ne purent épuiser ce succès persistant. Il fallait louer sa place quinze jours d'avance. Le soir, le strapontin le plus incommode faisait prime et les messieurs à pantalons pattus qui vendent bien plus cher qu'au bureau, firent rapidement fortune.
Tous les journaux furent unanimes à louer les auteurs, beaucoup les directeurs et énormément ... les machinistes, décorateurs ... et autres truqueurs ... sans jeu de mots.
Mais qui pouvait s'attribuer la gloire de cette vogue retentissante? A qui ou à quoi revenait le plus grand mérite de cet incontestable succès? Ãtait-ce à la vulgarisation des livres de l'un des auteurs? car tout le monde, ayant lu ses émouvantes et spirituelles histoires qui instruisent un peu et amusent beaucoup, tout le monde désirait voir, mise en action, une de ces aventures que M. Verne, lui-même, qualifie d'extraordinaires! Voulait-on au contraire apprécier la part que son collaborateur, homme d'esprit, avait apportée, renouvelant ce genre de pièce à spectacles, en y ajoutant un grain de son originalité?
Voulait-on, peut-être, entendre la voix tonitruante et les ronflements sonores de Dumaine? La foule avide voulait-elle frémir aux mâles emportements de l'appétissante Patry?
Ou bien le peuple anxieux venait-il uniquement pour voir si Phileas-Fogg-Lacressonnière ne raterait pas le bateau en partance pour l'Amérique?
Non, impatient lecteur, ce n'était ni pour le talent du premier rôle, ni pour la grâce de la jeune première, pas plus du reste que pour les exploits du traître célèbre que le public se dérangeait en masse.
Ce qu'il venait voir, c'était ... l'éléphant.
Ah! la grande locomotive en carton pâte en dépérissait à vue d'œil ... elle en avait une figure de papier mâché ... mais il fallait se résigner en silence, se taire sans murmurer, aurait dit feu Scribe, Songez donc! un éléphant, un vrai, pour de bon, vivant, tout ce qu'il y a de plus vivant, un éléphant en viande!
Il n'y avait pas à aller là contre.
Ce n'étaient pas des gagistes à quinze sous par soirée, qui, montés les uns sur les autres dans un éléphant en baudruche, singeaient (mon mot est mal choisi) le pachyderme.
Non, c'était bien un éléphant qui, comme vous et moi, mangeait, buvait, dormait et aimait ... (je m'avance peut-être un peu, en disant ça). Bref, l'introduction seule de ce mastodonte, dans une pièce de théâtre, suffisait à exciter au plus haut point la curiosité fructueuse de la plèbe ébahie. On avait bien vu des chats, des chiens dans Mauprat, des colombes dans Latude, des chèvres dans le Pardon de Plœrmel, mais un éléphant, un é-lé-phant! Oh!!
En fourrière, les chevaux de Charles VI, à l'Opéra!
Oh! un éléphant!!!
Aussi le titi, sitôt sa journée faite, accourait-il, sans même prendre le temps de manger, faire la queue ... pour voir celle de l'animal. Et le lendemain, l'enfant demandait à son père si c'était la première fois qu'on voyait un éléphant en scène.
Ce à quoi le père répondait, à la prud'homme:
—Il y a peu de temps, en effet, qu'il y a des bêtes parmi les acteurs.
Et comme ce brave bourgeois serait étonné, si on lui disait que la première fois qu'on a introduit un animal sur un théâtre, ce fut en 1650!
Et l'abrutissement de ce philistin serait bien autre si, croyant que l'auteur qui le premier osa cette tentative s'appelait Cogniard, Clairville ou autre, on lui nommait: Pierre Corneille dit le grand Corneille.
Et pour peu qu'il veuille s'instruire, nous raconterions au bonhomme dans quelles circonstances l'auteur du Cid fut le prédécesseur de Dennery.
Le roi Louis XIV, dans les premiers temps de sa minorité, s'ennuyait, paraît-il, comme un simple mortel. Trop jeune pour jouer au billard, sa maman eut l'idée de demander à Corneille un divertissement pour le dauphin; mais Corneille, dont la corde comique n'était peut-être pas extrêmement développée—en dépit du Menteur—eut une idée folâtre, et s'écria tout à coup: faisons ... une tragédie, mais une tragédie où il y aura un clou.
Quelque temps après, il enfantait Andromède, tragédie avec machines. La reine mère, qui ne regardait pas à la dépense et faisait les choses grandement, fit orner d'une façon magnifique la salle du Petit-Bourbon. Le théâtre fort beau, élevé et profond, se prêtait du reste fort bien à la circonstance. Le sieur Torelli, ancêtre de Godin, machiniste du roi, s'occupa des machines d'Andromède et fit des merveilles; les décorations parurent si belles qu'elles furent gravées en taille douce.
Le succès qu'obtint cette tragédie engagea les comédiens du Marais à la reprendre, après la démolition au théâtre du Petit-Bourbon.
Quoique coûteuse, cette reprise leur réussit à tel point qu'elle fut renouvelée, avec profit, en 1682, par la troupe des Comédiens.
Comme on renchérit toujours sur ce qui a été fait, on représenta le Cheval Pégase par un véritable cheval, ce qui n'avait jamais été vu en France. Il jouait admirablement son rôle et faisait en l'air tous les mouvements qu'il pouvait faire sur terre.
Il est vrai qu'à cette époque-là , on voyait souvent des chevaux vivants dans les opéras d'Italie; mais ils paraissaient liés, et attachés de telle manière qu'ils ne pouvaient faire aucun mouvement, ce qui devait produire, on l'avoue, un effet peu agréable à la vue.
On s'y prenait d'une façon singulière dans la tragédie Andromède, pour donner au cheval une ardeur guerrière.
Extrêmement affamé par un jeûne à la Succi, qu'on lui faisait subir, lorsqu'il paraissait, un machiniste, de la coulisse voisine, vannait de l'avoine. Inutile de dire si, à cette vue, l'animal hennissait, trépignait et se cabrait. Ainsi, sans s'en douter, le quadrupède répondait-il parfaitement au dessein qu'on s'était proposé.
La scène du cheval était le clou de la pièce et valut à Andromède un nombre respectable de représentations.
Point n'est besoin d'ajouter que depuis, on a usé du truc.
L'avoine est remplacée à l'Opéra Comique par des carottes qu'on tend à la chèvre de Dinorah.
Nous connaissons certain acteur auquel l'appât d'une pièce de cent sous miroitant dans les frises donnerait un rude entrain.
Son directeur devrait en essayer!